The Project Gutenberg EBook of Derniers essais de littrature et
d'esthtique: aot 1887-1890, by Oscar Wilde

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Title: Derniers essais de littrature et d'esthtique: aot 1887-1890

Author: Oscar Wilde

Translator: Albert Savine

Release Date: December 31, 2006 [EBook #20234]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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BIBLIOTHQUE COSMOPOLITE.--No 68

OSCAR WILDE



Derniers Essais
de Littrature
et d'Esthtique



AOT 1887-1890

TRADUCTION d'ALBERT SAVINE



PARIS

P.-V. STOCK & C{ie}, DITEURS
155, RUE SAINT-HONOR, 155

1913




Le Crime de Lord Arthur Savile.--Le Portrait de monsieur
W.H.--Pomes.--Le Prtre et l'Acolyte.--Thtre I.: Drames.--Thtre
II.: Comdies, 1er volume.--Thtre III.: Comdies, 2e volume.--Une
Maison de Grenades.--Essais de Littrature et d'Esthtique.--Nouveaux
Essais de Littrature et d'Esthtique.

DU MME TRADUCTEUR:

JUAN VALERA.--Le Commandeur Mendoza. NARCIS OLLER.--Le Papillon, prface
d'mile Zola.--Le Rapiat. JACINTO VERDAGUER.--L'Atlantide. EMILIA PARDO
BAZAN.--Le Naturalisme. HENRYCK SIENKIEWICZ.--Pages d'Amrique. ANDREW
CARNEGIE.--La Grande-Bretagne juge par un Amricain. ELISABETH BARRETT
BROWNING.--Pomes et Posies. TH. DE QUINCEY.--Souvenirs
autobiographiques du Mangeur d'opium. TH. ROOSEVELT.--La Vie au
Rancho.--Chasses et parties de chasse.--La Conqute de
l'Ouest.--New-York. PERCY BYSSHE SHELLEY.--OEuvres en prose. ROBERT-L.
STEVENSON.--Enlev! ALGERNON C. SWINBURNE.--Nouveaux Pomes et Ballades.
ARTHUR CONAN DOYLE.--Mystres et Aventures.--Le Parasite. (En
collaboration avec Georges-Michel.)--La Grande Ombre.--Un Dbut en
Mdecine.--Idylle de Banlieue.--Nouveaux Mystres et Aventures.--Jim
Harrison, boxeur.--La merveilleuse dcouverte de Raffles Raw.--Derniers
Mystres et Aventures.--Le Capitaine Micah Clarke.--Les Recrues de
Monmouth.--La bataille de Sedgemoor.--Un Duo. ARTHUR MORRISON.--Les
Enqutes du prestigieux Hwitt.--Nouvelles Enqutes du prestigieux
Hwitt.--Dernires Enqutes du prestigieux Hwitt.--Dorrington dtective
marron. H.-B. MARRIOTT WATSON.--Dick le Galopeur. JULIEN
HAWTHORNE.--Confessions d'un condamn par le No 19759. FRANK-TH.
BULLEN.--Idylles de la mer.

_En prparation_:

HENRYCK SIENKIEWICZ.--La Prfre. ARMANDO PALACIO VALDES.--L'Idylle
d'un malade. JOS MARIA DE PEREDA.--Au premier vol. ROBERT-L.
STEVENSON.--Les Joyeux Drilles. BRET HARTS.--Maruja.--Dans les bois de
Carquinez.




BIBLIOTHQUE COSMOPOLITE.--No 68



OSCAR WILDE



Derniers Essais de Littrature et d'Esthtique

(AOT 1887-1890)

PARIS.--Ier

P.-V. STOCK & Cie, DITEURS

155, RUE SAINT-HONOR, 155



1913




Un bon roman historique[1].

[1] _Pall Mall Gazette_, 8 aot 1887.

La plupart des romanciers russes regardent le roman historique comme un
_faux genre_, comme une sorte de bal travesti littraire, comme une
simple reprsentation de marionnettes, et non comme une peinture vraie
de la vie.

Pourtant, l'histoire de la Russie abonde en scnes et en situations si
extraordinaires que nous voyons sans surprise, en dpit des dogmes de
_l'cole naturaliste_, M. Stephen Coleridge prendre pour cadre de son
trange rcit la Russie du seizime sicle.

Sans doute on peut dire bien des choses en faveur de la prfrence
donne  un sujet loign des vnements actuels.

La passion, elle-mme, gagne  tre vue dans un milieu pittoresque.

La distance dans le temps,  la diffrence de la distance dans l'espace,
rend les objets plus grands et plus nets.

Les choses ordinaires de la vie contemporaine sont enveloppes d'un
brouillard de familiarit qui obscurcit souvent leur signification.

En outre,  certains moments, nous sentons qu'il y a fort peu de plaisir
artistique  attendre de l'tude de l'cole raliste moderne.

Ses oeuvres sont fortes, mais pnibles, et au bout d'un certain temps,
nous nous lassons de leur pret, de leur violence et de leur crudit.

Elles exagrent l'importance des faits et mconnaissent l'importance de
la fiction.

Tel est, en tout cas, l'tat d'esprit--et la critique est-elle autre
chose qu'un tat d'esprit?--qu'a produit en nous la lecture du
_Dmtrius_ de M. Coleridge.

C'est l'histoire d'un tout jeune homme de naissance inconnue, qui est
lev dans la domesticit d'un noble polonais.

Cet adolescent de haute taille, de physionomie agrable, nomm Alexis, a
dans le port, une fiert, dans les manires, une grce, qui paraissent
tranges dans une situation aussi infirme.

Tout  coup il est reconnu par un gentilhomme russe exil, comme tant
Dmtrius, le fils d'Ivan le Terrible, qu'on croyait avoir t assassin
par l'usurpateur Boris.

Son identit est confirme par une singulire croix d'meraudes qu'il
porte au cou et par une indication, en langue grecque, dans son livre de
prires, et qui rvle le secret de sa naissance et comment il a t
sauv.

Lui-mme sent battre dans ses veines un sang royal et il fait appel  la
noblesse de la Dite de Pologne pour qu'elle pouse sa cause.

Sa parole passionne la dcide  le reconnatre pour le vritable Tsar
et il envahit la Russie  la tte d'une arme nombreuse.

Le peuple accourt de tous cts autour de lui, et Marfa, la veuve d'Ivan
le Terrible, s'chappe du couvent, o elle a t ensevelie vivante par
Boris, pour venir au devant de son fils.

D'abord elle semble ne point le reconnatre, mais par la douceur de sa
voix, par l'loquence de son langage, il la conquiert, et elle
l'embrasse, en prsence de l'arme et dclare qu'il est son fils.

L'usurpateur, terrifi de ces nouvelles et abandonn par ses soldats, se
suicide.

Alexis fait son entre triomphale dans Moscou et il est couronn au
Kremlin. Mais malgr tout, il n'est point le vrai Dmtrius.

Il a t tromp lui-mme et il trompe les autres.

M. Coleridge a trac son rle avec une dlicate subtilit, avec une vive
pntration, et la scne, dans laquelle Dmtrius dcouvre qu'il n'est
point le fils d'Ivan et n'a aucun droit au nom qu'il rclame, est
extrmement forte et dramatique.

Il y a un point de ressemblance entre Alexis et le vritable Dmtrius;
tous deux sont mis  mort, et c'est par la mort de son trange hros que
M. Coleridge termine son remarquable rcit.

En somme, M. Coleridge a crit un roman historique rellement bon, et on
peut le fliciter de son succs.

Le style est particulirement intressant et les parties narratives du
livre mritent un grand loge pour leur clart, leur dignit, leur
sobrit.

Les discours et les dialogues ne sont point traits avec le mme
bonheur, car ils ont une tendance maladroite  tourner en mauvais vers
blancs.

Voici par exemple un discours, imprim par M. Coleridge comme de la
prose, et dans lequel la vritable musique de la prose est sacrifie 
un faux parti-pris mtrique qui est  la fois monotone et fatigant:

    But, Death, who brings us freedom from all falsehood,
    Who heals the heart, when the physician fails,
    Who comforts all whom life cannot console,
    Who stretches out in sleep the tired watchers;
    He takes the King, and proves him but a beggar!
    He speaks, and we, deaf to our Maker's voice,
    Hear and obey the call of our destroyer!
    Then let us murmur not at anything;
    For if our ills are curable, 'tis idle,
    and if they are past remedy, 'tis vain.
    The worst our strongest enemy can do
    Is take from us our life, and this indeed
    Is in the power of the weakest also.

    Mais la Mort, qui nous apporte l'affranchissement de tout mensonge
    qui gurit le coeur quand le mdecin choue,
    qui rconforte ceux que la vie ne saurait consoler,
    qui plonge dans le sommeil les gardiens fatigus
    s'empare du Roi, et prouve qu'il n'est qu'un mendiant,
    parle, et nous, sourds  la voix de notre crateur, nous
    coutons l'appel de notre destructeur, et nous y obissons.
    Ne murmurons point contre quoi que ce soit,
    car c'est chose superflue, si nos maux sont curables,
    et s'ils rsistent  tout remde, c'est chose vaine.
    Le pis que puisse faire notre plus fort ennemi,
      c'est de nous ter la vie, et vraiment
      c'est ce que peut faire aussi l'ennemi le plus faible.

Ce n'est point de la bonne prose, c'est simplement du vers blanc de
qualit infrieure et nous esprons que, dans son prochain roman, M.
Coleridge ne nous offrira pas de la posie de second ordre au lieu de
prose harmonieuse.

Certes, que M. Coleridge soit un jeune auteur de grand talent, et trs
cultiv, on ne saurait en douter, et vritablement, en dpit de l'erreur
que nous avons signale, _Dmtrius_ reste un des romans les plus
attrayants, les plus agrables, qui aient paru cette saison.




Romans Nouveaux[2].


[2] _Saturday Review_, 20 aot 1887.

La fiction teutonique, en gnral, est un peu lourde et trs
sentimentale, mais _Son Fils_, de Werner, excellemment traduit par Miss
Tyrrell, est vraiment un rcit hors ligne.

On en ferait une pice de premier ordre.

Le vieux comte Steinrck a deux petits-fils, Raoul et Michel.

Ce dernier est lev comme un fils de paysan, cruellement trait
d'ailleurs par son grand-pre, et par le paysan aux soins duquel il a
t confi, sa mre, la comtesse Steinrck, ayant pous un aventurier
qui est joueur.

Il est le rude hros du rcit, le Saint Michel de cette guerre contre le
mal, qu'est la vie, tandis que Raoul, gt par son grand-pre et par sa
mre, une Franaise, trahit son pays et ternit son nom.

A chaque pas dans le rcit, ces deux jeunes gens entrent en collision.

C'est une guerre entre caractres, un heurt entre individualits.

Michel est fier, austre et noble; Raoul est faible, charmant et
mauvais.

Michel a le monde contre lui et il triomphe; Raoul a le monde de son
ct et il succombe.

C'est un rcit plein de mouvement et de vie, et la psychologie des
personnages se manifeste par l'action, non par l'analyse, par des faits,
non par la description.

Bien qu'elle remplisse trois forts volumes, cette histoire ne nous
fatigue pas.

Elle a de la vrit, de la passion, de la force, et on ne saurait
demander mieux  la fiction.

       *       *       *       *       *

L'intrt du _Chenapan_ de M. Sale Lloyd est subordonn  un de ces
malentendus qui composent le fond de magasins des romanciers de second
ordre.

Le capitaine Egerton s'prend de Miss Adela Thorndyke, un faible cho de
quelqu'une des hrones de Miss Broughton, mais il ne veut point
l'pouser parce qu'il l'a vue causer avec un jeune homme, qui habite
dans le voisinage, et qui est un de ses plus anciens amis.

Nous disons,  regret, que Miss Thorndyke reste entirement fidle au
capitaine Egerton et va jusqu' refuser,  cause de lui, d'pouser le
recteur de la paroisse, qui est un baronnet du cru, et un lord en chair
et en os.

Il y a l du caquet de five o'clock tea  n'en plus finir et bon nombre
de personnages ennuyeux.

Il peut se faire que des romans comme le _Chenapan_ s'crivent avec plus
de facilit qu'ils ne se lisent.

_James Hepburn_[3] appartient  une catgorie toute diffrente de
livres.

[3] Par Sophie Veitch.

Ce n'est point un simple chaos de conversation, mais une forte histoire
de la vie relle, et qui placera, sans aucun doute, Miss Veitch  un
rang minent parmi les romanciers modernes.

James Hepburn est le ministre de l'glise Libre de Mossgiel et dirige
une congrgation d'agrables pcheurs et de graves hypocrites.

Deux personnes l'intressent, Lady Ellinor Farquharson et un beau jeune
vagabond nomm Robert Blackwood.

Ce qu'il fait pour sauver Lady Ellinor de la honte et de la ruine a pour
rsultat qu'on l'accuse d'tre son amant.

Son intimit avec Robert Blackwood le fait souponner du meurtre d'une
jeune fille commis dans sa maison.

Une runion des Anciens et des dignitaires de l'glise est convoque
pour dlibrer sur la dmission du ministre, et l, au grand tonnement
de tous, apparat Robert Blackwood, qui avoue le crime dont Hepburn est
accus.

Tout le rcit est d'une puissance extraordinaire, et il n'y est point
fait un abus extravagant du dialecte cossais, ce qui est fort commode
pour le lecteur.

La page de titre de _Tiff_ nous apprend que ce livre a t crit par
l'auteur de _Lucie ou une Grande Mprise_, ce qui nous parat une forme
de l'anonymat, attendu que nous n'avons jamais ou parler du roman en
question.

Nous nous plaisons toutefois  croire qu'il valait mieux que _Tiff_, car
Tiff est certainement ennuyeux.

C'est l'histoire d'une belle jeune fille, qui a beaucoup d'amoureux et
les perd, et d'une fille laide, qui n'a qu'un amoureux et le garde.

C'est un rcit assez embrouill, et qui contient beaucoup de scnes
d'amour.

Si la Collection des Romans favoris dans laquelle _Tiff_ parat, doit
tre continue, nous conseillerons  l'diteur de modifier le caractre
et la reliure: le premier est beaucoup trop menu, et le second est fait
d'une imitation de peau de crocodile orne d'une araigne bleue et d'une
gravure vulgaire, reprsentant l'hrone dans les bras d'un jeune homme
en tenue de soire.

Si ennuyeux que soit _Tiff_,--et il l'est  un degr remarquable,--il ne
mrite point une aussi dtestable reliure.




Deux Biographies de Keats[4].


[4] _Pall Mall Gazette_, 27 septembre 1887.

Un pote, disait un jour Keats, est de toutes les cratures de Dieu la
moins potique.

Que cet aphorisme soit vrai ou non, c'est certainement l'impression que
donnent les deux dernires biographies qui ont paru sur Keats
lui-mme[5].

On ne saurait dire que M. Colvin ou M. William Rossetti[5] nous fassent
mieux aimer ou mieux comprendre Keats.

[5] _Keats_ par Sidney Colvin et _Vie de John Keats_ par William Michael
Rossetti.

Dans l'un et l'autre de ces livres, il y a beaucoup de choses qui sont
comme de la paille dans la bouche et dans celui de M. Rossetti, il ne
manque pas de ces choses qui ont au palais l'acre saveur du cuivre.

De nos jours, cela est, jusqu' un certain point, invitable.

On est toujours tenu de payer l'amende, quand on a regard par des trous
de serrure. Or, trou de serrure et escalier de service jouent un rle
essentiel dans la mthode des biographes modernes.

Toutefois, il n'est que juste de reconnatre, tout d'abord, que M.
Colvin s'est acquitt de sa besogne beaucoup mieux que M. Rossetti.

Ainsi le rcit de la vie de Keats adolescent, tel que le donne M.
Colvin, est trs agrable. De mme l'esquisse du cercle des amis de
Keats. Leigh Hunt et Haydon, notamment, sont admirablement dessins.

 et l sont introduits de vulgaires dtails de famille, sans beaucoup
d'gard pour les proportions.

Les pangyriques posthumes d'amis dvous n'ont rellement pas grande
valeur pour nous aider  apprcier exactement le vrai caractre de
Keats, quoique en semble croire M. Colvin.

Nous sommes convaincu que lorsque Bailey crivait  Lord Houghton que
deux traits essentiels, le sens commun et la bienveillance,
distinguaient Keats, le digne archidiacre avait les meilleures
intentions du monde, mais nous prfrons le vritable Keats, avec son
emportement capricieux et volontaire, ses humeurs fantasques et sa belle
lgret.

Ce qui fait une partie du charme de Keats comme homme, c'est qu'il tait
dlicieusement incomplet.

Aprs tout, si M. Colvin ne nous a point donn un portrait bien
ressemblant de Keats, il nous a certainement racont sa vie dans un
livre agrable et d'une lecture facile.

Il n'crit peut-tre pas avec l'aisance et la grce d'un homme de
lettres, mais il n'est jamais prtentieux et n'est pas souvent pdant.

Le livre de M. Rossetti est absolument rat. Et, pour commencer, M.
Rossetti commet la grave erreur de sparer l'homme de l'artiste.

Les faits de la vie de Keats ne sont intressants qu' la condition de
les montrer dans leur rapport avec son activit cratrice.

Ds qu'ils sont isols, ils perdent tout intrt ou mme deviennent
pnibles.

M. Rossetti se plaint de ce que les dbuts de la vie de Keats soient
dpourvus d'incidents, de ce que la dernire priode soit dcourageante,
mais la faute est imputable au biographe et non au sujet.

Le livre s'ouvre par un rcit dtaill de la vie de Keats, o il ne nous
fait grce de rien, depuis ce qu'il appelle la msaventure sexuelle
d'Oxford jusqu'aux six semaines de dissipation aprs l'apparition de
l'article du _Blackwood_ et aux propos que tenait le mourant dans son
dlire loquace.

A n'en pas douter, tout, ou presque tout ce que nous rapporte M.
Rossetti, est vrai, mais il ne fait preuve ni de tact dans le choix des
faits, ni de sympathie dans sa manire de les traiter.

Lorsque M. Rossetti parle de l'homme, il oublie le pote, et lorsqu'il
juge le pote, il montre qu'il ne comprend point l'homme.

Prenez par exemple sa critique de la merveilleuse _Ode  un rossignol_,
d'une si tonnante magie d'harmonie, de couleur et de forme.

Il commence par dire que la premire marque de faiblesse dans la pice
est l'abus des allusions mythologiques, assertion compltement fausse,
car sur les huit stances qui composent la pice, il n'y en a que trois
qui contiennent des allusions mythologiques, et sur ce nombre, il n'en
est aucune qui soit force ou loigne.

Puis, lorsqu'il cite la seconde strophe:

    Oh! une lampe de vin, qui aura t
    Pendant un long sicle dans la terre profondment fouille,
    et qui aurait un parfum de Flore, de la danse
    sur le gazon de la campagne, et de la chanson provenale,
          et de la gat brunie au soleil,

M. Rossetti, dans un bel accs de _Ruban bleu_[6], s'crie avec
enthousiasme: Assurment personne n'a besoin de boire du vin pour se
prparer  goter la mlodie d'un rossignol, soit au sens propre, soit
au sens figur.

[6] Insigne des membres de la Socit de Temprance qui se sont engags
 ne boire que de l'eau.

Appeler le vin une sincre et rougissante Hippocrne lui parat  la
fois grandiloquent et dsagrable.

L'expression chanes de bulles qui clignotent sur le bord est
triviale, quoique pittoresque; l'image non point port sur le chariot
de Bacchus que tranent des panthres est bien pire.

Une expression comme celle-ci: Dryade des arbres,  l'aile lgre est
videmment un plonasme, car _dryade_ signifie rellement nymphe du
chne.

Et de cette superbe explosion de passion:

    Tu n'es point n pour la mort, immortel oiseau,
    Ni pour que des gnrations affames te foulent aux pieds.
    La voix que j'entendis au cours de cette nuit fut entendue
    aux temps passe par l'empereur, par le paysan.

M. Rossetti nous dit que cette invocation est un solcisme palpable, ou
palpaple (_sic_) de logique, attendu que les hommes vivent plus
longtemps que les rossignols.

Comme M. Colvin fait une critique fort analogue  celle-l, en parlant
d'une faute de logique qui est en mme temps... un dfaut potique, il
valait peut-tre la peine de signaler  ces deux rcents critiques de
l'oeuvre de Keats, que Keats a voulu exprimer l'ide du contraste entre
la dure de la beaut et la condition changeante et la dchance de la
vie humaine, ide qui reoit son expression la plus complte dans l'_Ode
 une urne grecque_.

Les autres pices ne sortent pas moins malmenes des mains de M.
Rossetti.

La belle invocation, dans _Isabella_:

    Portez vos plaintes vers elle, toutes, syllabes de gmissement,
      sortez des profondeurs de la gorge de la triste Melpomne
    Sortez en ordre tragique de la lyre de bronze
    Et faites vibrer en un mystre les cordes.

Cela lui parat une fadeur.

La Bacchante indienne du quatrime livre d'Endymion est qualifie de
buveuse sentimentale et tentatrice.

Quant  Endymion, M. Rossetti dclare ne pouvoir comprendre comment son
organisme humain, avec des appareils respiratoire et digestif, continue
 exister, et il nous apprend comment Keats aurait du, d'aprs lui,
traiter le sujet.

Un jour, un minent critique franais s'criait avec dsespoir: Je
trouve des physiologistes partout, mais il tait rserv  M. Rossetti
de faire des considrations sur la digestion d'Endymion et nous lui
concdons volontiers la supriorit que lui donne ce point de vue.

Mme lorsque M. Rossetti loue, il gte ce qu'il loue.

Traiter _Hyprion_ de monument d'architecture cyclopenne en vers est
assez mauvais, mais l'appeler un Stonehenge de rverbration est
absolument dtestable, et nous n'en savons gure plus long sur _la
Veille de la Saint Marc_ quand nous apprenons que la simplicit en est
pleine de sang et singulire.

Puis, que signifie cette assertion que les _Notes de Keats sur
Shakespeare_ sont un peu tendues et _bouffies_?

N'y a-t-il rien de mieux  dire de _Madeline_ dans la _Veille de la
Sainte Agns_, sinon qu'elle est prsente comme une figure trs
charmante, trs aimable, _bien quelle ne fasse autre chose de bien
particulier que de se dvtir sans regarder derrire elle et de s'en
aller furtivement_.

Il n'est nullement ncessaire de suivre M. Rossetti plus loin, pour le
voir barboter dans la vase qu'il a faite lui-mme avec ses pieds.

Un critique, capable de dire qu'un nombre assez faible des posies de
Keats sont dignes d'une grande admiration, ne mrite pas d'tre pris au
srieux.

M. Rossetti est un homme entreprenant, un crivain laborieux, mais il
manque entirement du sens ncessaire pour l'interprtation de la posie
telle que l'a crite John Keats.

C'est avec un vrai plaisir qu'on revient ensuite  M. Colvin, dont les
critiques sont toujours modestes et souvent pntrantes.

Nous ne sommes point d'accord avec lui lorsqu'il accepte la thorie de
M. Owen, au sujet d'un sens allgorique et mystique qui se cacherait
sous _Endymion_. Son jugement final sur Keats, qui serait l'esprit le
plus shakespearien qui ait paru depuis Shakespeare, n'est pas trs
heureux et nous sommes surpris de l'entendre insinuer, sur la foi d'une
anecdote assez suspecte de Severn, que Sir Walter Scott avait sa part
dans l'article du Blackwood.

Mais il n'y a rien qui soit cre, irritant, maladroit dans
l'apprciation qu'il donne sur l'oeuvre du pote.

Le vrai Marcellus de la posie anglaise n'a pas encore trouv son
Virgile, mais M. Colvin fait un Stace passable.




Sermons en pierres  Bloomsbury. La nouvelle Salle de Sculpture du
British Museum.[7]


[7] _Pall Mall Gazette_, 15 octobre 1887.

Grce aux efforts de Sir Charles Newton, auquel tous ceux qui
s'intressent  l'art classique doivent leur reconnaissance,
quelques-uns des merveilleux trsors, si longtemps murs dans les
sombres souterrains du British Museum, ont enfin apparu  la lumire, et
la nouvelle Salle de Sculpture qui vient d'tre ouverte au public,
compensera amplement la peine d'une visite, mme pour ceux aux yeux de
qui l'art est une pierre d'achoppement et un cueil de scandale.

En effet, mme sans parler de la simple beaut de forme, de contour et
d'ensemble, de la grce et du charme dans la conception, de la
dlicatesse dans l'excution technique, nous voyons expos, sous nos
yeux, ce que les Grecs et les Romains pensaient, au sujet de la mort, et
le philosophe, le prdicateur, l'homme du monde pratique, le Philistin
lui-mme, seront certainement touchs par ces sermons en pierres avec
leur porte profonde, l'abondance d'ides qu'ils suggrent et leur
simple humanit.

Des pierres funraires courantes, voil ce qu'ils sont pour la plupart,
oeuvres non point d'artistes fameux, mais de simples artisans.

Seulement elles ont t ouvres, en un temps o tout mtier tait un
art.

Les plus beaux spcimens, au point de vue purement artistique, sont sans
contredit les deux _stles_ trouves  Athnes.

L'une et l'autre sont les pierres tombales de jeunes athltes grecs.

Dans l'une, l'athlte est reprsent tendant sa strigile  son esclave;
dans l'autre, l'athlte est debout, seul, la strigile en main.

Elles n'appartiennent point  la plus grande priode de l'Art grec.
Elles n'ont point le grand style du sicle de Phidias, mais elles ont
nanmoins leur beaut, et il est impossible de n'tre point fascin par
leur grce exquise, par la faon, dont elles sont traites, si simple en
ses moyens, si subtile en son effet.

Toutes les pierres funraires d'ailleurs sont pleines d'intrt.

En voici une de deux dames de Smyrne, qui furent si remarquables en leur
temps, que la cit leur vota des couronnes d'honneur; voici un mdecin
grec examinant un bambin qui souffre d'indigestion; voici le monument de
Xanthippe, qui fut probablement un martyr de la goutte, car il tient 
la main le moulage d'un pied destin sans doute  tre offert en
ex-voto  quelque dieu.

Une jolie stle de Rhodes nous prsente un groupe familial.

Le mari est  cheval et fait ses adieux  sa femme, qui a l'air de
vouloir le suivre, mais qui est retenue par un petit enfant.

L'motion de la sparation, en quittant ceux que nous aimons, est le
motif central de l'art funraire grec.

Il est rpt sous toutes les formes possibles, et chaque pierre muette
semble murmurer: [Greek: chaire.] (Salut.)

L'art romain est diffrent.

Il introduit le portrait vigoureux et raliste et il traite la pure vie
de famille beaucoup plus frquemment que ne le fait l'art grec.

Ils sont fort laids, ces Romains,  la physionomie dure, hommes et
femmes, dont les portraits sont reprsents sur leurs tombes, mais ils
paraissent avoir t aims et respects de leurs enfants et de leurs
serviteurs.

Voici le monument d'Aphrodiscus et Atilia, un noble romain et sa femme,
morts en terre britannique il y a bien des sicles, et dont la pierre
tombale a t trouve dans la Tamise.

Tout prs se voyait une stle venant de Rome, avec les bustes d'un vieux
couple d'poux qui taient certainement d'une tonnante laideur.

Le contraste entre la reprsentation abstraite par les Grecs de l'ide
de la mort et la ralisation concrte, par les Romains, des individus
dfunts, est extrmement curieux.

Outre les pierres funraires, la nouvelle salle de Sculpture contient de
trs charmants spcimens de l'art dcoratif romain sous les Empereurs.

Le plus merveilleux de tous, et qui vaut  lui seul une excursion 
Bloomsbury, est un bas-relief reprsentant une scne de mariage.

Juno Pronuba unit les mains d'un beau et jeune noble et d'une dame fort
imposante.

Il y a dans ce marbre toute la grce du Prugin, et mme la grce de
Raphal. La date en est incertaine, mais la coupe soigne de la barbe du
fianc parat indiquer l'poque de l'empereur Hadrien.

C'est manifestement l'oeuvre d'artistes grecs, et c'est un des plus
beaux bas-reliefs de tout le Muse. Il y a en lui je ne sais quoi qui
rappelle l'harmonie et la douceur de la posie de Properce.

Puis, ce sont de dlicieuses frises o sont figurs des enfants.

L'une d'elles qui reprsente des enfants jouant d'instruments, aurait pu
inspirer une bonne partie de l'art plastique florentin.

A vrai dire, quand nous passons en revue ces marbres, nous n'avons pas
de peine  voir d'o sortit la Renaissance et  quoi nous devons les
formes diverses de l'art de la Renaissance.

La frise des Muses, dont chacune porte pique dans sa chevelure une
plume prise aux ailes des sirnes vaincues, est extrmement belle.

Sur un charmant petit bas-relief, deux amours se disputent le prix de
la course en char et la frise des Amazones couches a quelques
splendides qualits de dessin.

Une frise d'enfants, qui jouent avec l'armure du Dieu Mars, mrite aussi
d'tre mentionne.

C'est plein de fantaisie et d'humour dlicat.

En somme, Sir Charles Newton et M. Murray mritent d'tre chaudement
flicits du succs de la nouvelle salle.

Nous esprons toutefois que l'on cataloguera et qu'on exposera encore
d'autres pices du trsor cach.

Actuellement, dans des sous-sols, il y a un bas-relief trs remarquable
qui reprsente le mariage de l'Amour et de Psych, et un autre o l'on
voit des pleureurs de profession se lamentant sur le corps d'un mort.

Le beau moulage du Lion de Chrone devrait aussi en tre retir, ainsi
que la stle o se voit l'admirable portrait de l'esclave romain.

L'conomie est une excellente vertu publique, mais la parcimonie qui
laisse sjourner de belles oeuvres d'art dans l'atmosphre farouche et
sombre d'une cave humide n'est gure moins qu'un dtestable vice
public.




Un cossais,  propos de la posie cossaise[8].


[8] _Pall Mall Gazette_, 24 octobre 1887.

Un minent critique, qui vit encore et qui est n au sud de la Tweed,
confia un jour, tout bas,  un ami que les cossais,  son avis,
connaissaient rellement fort mal leur littrature nationale.

Il admettait parfaitement qu'ils aimassent leur Robbie Burns et leur
Sir Walter avec un enthousiasme patriotique, qui les rend extrmement
svres envers le malheureux homme du sud qui se hasarde  louer l'un ou
l'autre en leur prsence. Mais il soutenait que les oeuvres des grands
potes nationaux, tels que Dunbar, Henryson, et Sir David Lyndsay sont
des livres scells pour la majorit des lecteurs  Edimbourg,  Aberdeen
et  Glasgow et que fort peu d'cossais se doutent de l'admirable
explosion de posie qui eut lieu dans leur pays pendant les quinzime et
seizime sicles, alors qu'il n'existait, dans l'Angleterre de cette
poque, qu'un faible dveloppement intellectuel.

Cette terrible accusation est-elle fonde ou non, c'est ce qu'il est
inutile de discuter prsentement.

Il est probable que l'archasme de la langue suffira toujours pour
empcher un pote comme Dunbar de devenir populaire, dans le sens
ordinaire du mot.

Toutefois le livre du Professeur Veitch[9] prouve qu'en tout cas, il y a
dans le pays des galettes des gens capables d'admirer et d'apprcier
ses merveilleux chanteurs d'autrefois, des gens que leur admiration pour
le _Lord des les_, et pour _l'Ode  une pquerette de la montagne_ ne
rend point aveugles aux beauts exquises du _Testament de Cresseida_, du
_Chardon et de la Rose_, du _Dialogue entre Exprience et un Courtisan_.

[9] _Le sentiment de la nature dans la posie cossaise_.

Le Professeur Veitch, prenant pour sujet de ses deux intressants
volumes le sentiment de la Nature dans la posie cossaise, commence par
une dissertation historique sur le dveloppement du sentiment dans
l'espce humaine.

L'tat primitif lui apparat comme se rduisant  une simple sensation
de plein air.

Les principales sources de plaisir sont la chaleur que donne le grand
soleil, la fracheur de la brise, l'air gnral de fracheur de la terre
et du ciel, sensation  laquelle s'associe la conscience de la vie et du
plaisir sensitif, tandis que l'obscurit, l'orage et le froid sont
regards comme dsagrables.

A cette poque succde l'poque pastorale, o nous trouvons l'amour des
vertes prairies, de l'ombre donne par les arbres, de tout ce qui rend
la vie agrable et confortable.

Vient  son tour l'poque de l'agriculture, re de la guerre avec la
terre, o les hommes prennent du plaisir dans le champ de bl et le
jardin, mais voient d'un mauvais oeil tout obstacle  la culture, comme
la fort, la roche, tout ce qui ne peut pas tre rduit  l'utilit par
la soumission, tels la montagne et la mer.

Nous arrivons enfin au pur sentiment de la nature, au pur plaisir que
donnent la seule contemplation du monde extrieur, la joie qu'on trouve
dans les impressions sensibles, en dehors de tout ce qui a rapport 
l'utilit ou  la bienfaisance de la Nature.

Mais l ne s'arrte pas le dveloppement.

Le Grec, dans son dsir d'identifier la Nature et l'Humanit, peuplait
le bosquet et les flancs des montagnes de belles formes fantaisistes,
voyait le dieu tapi dans la futaie, la naade suivant le fil de l'eau.

Le moderne disciple de Wordsworth, visant  identifier l'homme avec la
Nature, trouve dans les choses extrieures les symboles de notre vie
intrieure, les influences d'un esprit apparent au ntre.

Il y a bien des ides suggestives dans ces premiers chapitres du livre
du Professeur Veitch, mais nous ne saurions tre de son avis sur
l'attitude du primitif en face de la Nature.

La sensation de plein-air, dont il parle, nous parat comparativement
moderne.

Les mythes naturalistes les plus antiques nous parlent non point du
plaisir sensuel que la Nature donnerait  l'homme, mais de la terreur
que la Nature inspire.

Et de plus, les tnbres et l'orage ne sont point regards par l'homme
primitif comme des choses simplement rpulsives. Ce sont, pour lui,
des tres divins et surnaturels, pleins de merveille, dgageant une
terreur mystrieuse.

Il aurait fallu aussi dire quelques mots au sujet de l'influence des
villes sur le dveloppement du sentiment de la nature, car si paradoxale
que la chose puisse paratre, il n'en est pas moins vrai que c'est en
grande partie  la cration des cits que nous devons le sentiment de la
Nature.

Le Professeur Veitch est sur un terrain plus ferme quand il en vient 
traiter du dveloppement et des manifestations de ce sentiment, tel
qu'il apparat dans la posie cossaise.

Les anciens potes, ainsi qu'il le fait remarquer, avaient tout l'amour
du moyen-ge pour les jardins, connaissaient tout le plaisir artistique
que donnent les couleurs vives des fleurs, l'agrable chant des oiseaux,
mais ils n'prouvaient aucun attrait pour la lande sauvage et solitaire,
sa bruyre pourpre, ses rochers gris, ses broussailles qui ondulent.

Montgomerie fut le premier  errer sur les rives, parmi les roseaux, 
couter le chant des ruisselets, et il tait rserv  Drummond de
Hawthornden de chanter les flots et la fort, de remarquer la beaut des
brouillards sur la pente des collines et de la neige sur les cimes des
montagnes.

Puis vint Allan Ramsay avec ses honntes pastorales pleines de bonhomie,
Thomson, qui parle de la Nature dans le langage d'un commissaire-priseur
loquent, et qui fut cependant un observateur pntrant, avec de la
fracheur dans la perception et un coeur sincre, Beattie qui aborda les
problmes rsolus plus tard par Wordsworth, la grande pope celtique
d'Ossian, qui fut un facteur si important dans le mouvement romantique
en Allemagne et en France, Ferguson,  qui Burns doit tant, Burns
lui-mme, Leyden, Sir Walter Scott, James Hogg, et (_longo intervallo_)
Christophe North, et feu le Professeur Shairp.

Le Professeur Veitch crit sur presque tous ces potes des pages d'un
jugement fin, d'un sentiment dlicat, et mme son admiration pour Burns
n'a rien d'agressif.

Il laisse voir cependant un certain dfaut de vritable sens de la
proportion littraire dans l'espace qu'il accorde aux deux derniers
crivains de notre liste.

Christophe North fut, sans contredit, une personnalit intressante pour
l'Edimbourg de son temps, mais il n'a laiss aprs lui rien qui ait une
valeur durable.

Sa critique tait trop tapageuse, et sa posie trop dpourvue de
mlodie.

Quant au Professeur Shairp, considr comme critique, il fut un tragique
exemple de l'influence dsastreuse de Wordsworth, car il ne cessait de
confondre les questions thiques et les questions esthtiques, et jamais
il n'eut la moindre ide de la manire dont il fallait aborder des
potes comme Shelley et Rossetti qu'il eut pour mission d'interprter 
la jeunesse d'Oxford, en ses dernires annes.

D'autre part, en tant que pote, il mrite tout au plus d'tre nomm en
passant.

Le Professeur Veitch nous apprend gravement qu'une des descriptions,
dans _Kilmatroe_ n'a pas d'gale dans la langue pour la ralit de
peinture, l'heureux choix des pithtes, la puret de la reproduction.

Des assertions de ce genre servent  nous rappeler ce fait qu'une
critique fonde sur le patriotisme local aboutit toujours  un rsultat
provincial. Mais il n'est que juste d'ajouter que le Professeur Veitch
ne pousse que trs rarement l'extravagance et le grotesque jusqu' ce
point.

En gnral, son jugement et son got sont excellents, et dans son
ensemble, son livre est une contribution des plus attrayantes, des plus
agrables,  l'histoire de la littrature.




Le nouveau livre de M. Mahaffy[10].


[10] _Pall Mall Gazette_, 9 novembre 1887.

Le nouveau livre de M. Mahaffy causera un grand dsappointement  tout
le monde, except aux Papers-Unionists, et aux membres de la Ligue
Primrose.

Le sujet, l'histoire de la _Vie et la Pense en Grce depuis le sicle
d'Alexandre jusqu' la conqute romaine_, en est extrmement
intressant, mais la faon, dont il est trait, est absolument indigne
d'un lettr, et on ne saurait rien imaginer de plus dcourageant que les
perptuels efforts de M. Mahaffy pour abaisser l'histoire au niveau du
pamphlet politique courant que met en ligne la guerre des partis
contemporains.

Certes, on ne voit nullement pourquoi M. Mahaffy serait requis de
s'exprimer d'une manire sympathique, quand il s'agit d'anciennes villes
grecques aspirant  la libert et  l'autonomie.

Les prfrences personnelles des historiens modernes sur ces points
n'ont pas la moindre importance.

Mais, dans ses efforts pour nous prsenter le monde hellnique comme un
Tipperary amplifi, pour employer Alexandre le Grand  blanchir M.
Smith, et pour terminer la bataille de Chrone dans la plaine de
Mitchellstown, M. Mahaffy montre un degr de partialit politique et de
ccit littraire vraiment extraordinaire.

Il et pu faire de son livre une oeuvre d'un intrt solide et durable,
mais il a prfr lui donner un caractre passager et substituer, 
l'esprit scientifique du vritable historien, le prjug, le
trompe-l'oeil, la violence de l'homme de parti parlant sur le trteau
lectoral.

Au trompe-l'oeil superficiel, on peut, il est vrai, trouver, dans les
premiers ouvrages de M. Mahaffy, des prcdents, mais le prjug et la
violence sont de sa part chose nouvelle, et leur apparition est des plus
regrettables.

Il y a toujours, dans la violence chez un homme de lettres, quelque
chose de particulirement impuissant.

Elle semble manquer de proportion avec les faits, car elle n'est jamais
rgle par l'action. Ce n'est qu'une question d'adjectifs et de
rhtorique, d'exagration, d'outrance emphatique.

M. Balfour tient beaucoup  ce que M. William O'Brien porte le costume
de la prison, dorme sur un lit de planches, et soit soumis  d'autres
traitements indignes. M. Mahaffy va beaucoup plus loin que ces mesures
bnignes et commence son histoire en exprimant franchement son regret
que Dmosthne n'ait pas t excut sommairement pour sa tentative
d'entretenir bien vivant l'esprit patriotique chez les citoyens
d'Athnes!

A vrai dire, il perd toute patience  l'gard de ce qu'il traite
d'opposition sotte, insense  la Macdoine, regarde la rvolte des
Spartiates contre le Lord-Lieutenant d'Alexandre en Grce comme un
exemple de politique de clocher, se laisse aller  des platitudes
dignes de la Ligue Primrose contre un cens abaiss, contre l'iniquit de
donner au premier indigent venu le droit de vote, et nous dit que les
dmagogues et les soi-disant patriotes perdirent toute vergogne au
point de prcher  la cohue de parasites d'Athnes la doctrine de
l'autonomie,--qui n'est pas encore morte, ajoute avec regret M.
Mahaffy. Ils mirent en avant, dit-il encore, comme un principe
d'conomie politique, cette curieuse ide qu'il faut accorder aux gens
le droit de s'occuper eux-mmes de leurs affaires!

Quant au caractre personnel des despotes, M. Mahaffy reconnat que s'il
fallait s'en tenir aux rcits des historiens grecs, depuis Hrodote, il
aurait dit que l'inextinguible passion pour l'autonomie qui se manifeste
 toutes les poques de l'histoire grecque, et dans tous les cantons
contenus dans les frontires grecques, dut avoir sa source dans les
excs commis par les gouverneurs qu'envoyaient des potentats trangers
ou par des tyrans locaux.

Mais une tude attentive des dessins parus dans l'_United Ireland_ l'a
convaincu qu'un gouvernant  beau tre le plus modr, le plus
consciencieux, le plus prudent possible, sera toujours expos  entendre
dire sur son compte des choses terribles par de simples mcontents
politiques.

Bref, depuis que M. Balfour a t caricatur, il faut crire  nouveau
toute l'histoire grecque!

Voil  quel point en est venu le distingu professeur d'une Universit
distingue.

Et rien ne saurait galer le prjug de M. Mahaffy contre les patriotes
grecs,  moins que ce ne soit son mpris pour certains de ces braves
Romains qui, dans leur sympathie pour la civilisation et la culture
hellniques, reconnurent la valeur politique de l'autonomie et
l'importance intellectuelle d'une saine vie nationale.

Il raille ce qu'il appelle leur vulgaire sensiblerie au sujet des
liberts grecques, leur proccupation de redresser des torts
historiques, et il flicite ses lecteurs de ce que ce sentiment n'a
point t accru,  l'extrme, par le remords de savoir que leurs propres
anctres ont t les oppresseurs.

Heureusement, dit M. Mahaffy, les anciens Grecs avaient pris Troie.

Aussi les tourments de conscience, qui aujourd'hui causent de si
profonds remords,  un Gladstone,  un Morley, pour les pchs de leurs
aeux, n'taient gure susceptibles d'agir sur un Marcius ou un
Quinctius!

Il est parfaitement inutile de s'tendre sur la sottise et le mauvais
got de passages pareils, mais il est intressant de constater que les
faits historiques sont trop forts mme pour M. Mahaffy.

En dpit de ses propos narquois sur ce qu'a de provincial le sentiment
national, de ses vagues pangyriques en faveur d'une culture
cosmopolite, il est forc de reconnatre que s'il est vrai que le
patriotisme puisse tre remplac chez certains individus par une
solidarit plus vaste, les socits humaines n'y renonceront que pour
leur substituer des motifs plus bas.

Et il ne peut s'empcher d'exprimer son regret que les classes
suprieures des tats grecs fussent dpourvues d'esprit public au point
de gaspiller en un paresseux absentisme, en une rsidence plus
ngligente encore, le temps et les ressources qui lui avaient t donns
pour que leur pays en profitt et qu'elles n'eussent aucune conscience
de la possibilit pour elles de fonder un Empire hellnique fdral.

Lors mme qu'il en vient  parler de l'art, il ne peut faire autrement
que d'avouer que l'oeuvre la plus noble de la sculpture datant de cette
poque fut celle qui exprimait l'esprit de la premire grande lutte
_nationale_, l'expulsion des hordes gauloises qui inondrent la Grce en
278 avant J.C. et que c'est au sentiment patriotique veill par cette
crise, que nous devons l'_Apollon du Belvdre_, l'_Artmis_ du Vatican,
le _Gaulois mourant_, et les plus beaux chefs-d'oeuvre de l'cole de
Pergame.

Quand il s'agit de littrature, M. Mahaffy se rpand de nouveau en
bruyantes lamentations sur ce qu'il regarde comme des tendances sociales
superficielles de la Comdie Nouvelle. Il regrette la belle libert
d'Aristophane, avec son intense patriotisme, l'intrt vital qu'il prend
 la politique, ses larges tableaux, et le plaisir que lui donne une
vigoureuse vie nationale.

Il avoue la dcadence de l'loquence sous l'action desschante du
rgime imprial et la strilit de ces recherches pdantes de style, qui
sont l'invitable rsultat de l'absence de sujets vitaux.

A vrai dire, M. Mahaffy, dans la dernire page de son histoire, rtracte
formellement la plupart de ses prjugs politiques.

Il persiste  penser que Dmosthne aurait d tre mis  mort pour sa
rsistance  l'invasion macdonienne, mais il admet que le gouvernement
imprial de Rome, qui suivit le gouvernement imprial d'Alexandre,
produisit des maux sans nombre, et tout d'abord la dcadence
intellectuelle, pour finir par la ruine financire.

Le contact de Rome, dit-il, engourdit la Grce et l'gypte, la Syrie et
l'Asie-Mineure, et s'il existe de grands difices qui attestent la
grandeur de l'Empire, o sont les indices de vigueur intellectuelle et
morale, si nous en exceptons cette citadelle de la nationalit, le petit
pays de Palestine?

Cette palinodie a, sans contredit, pour but de donner  l'ouvrage une
apparence plausible de sincrit, mais un tel repentir de la dernire
heure vient trop tard et inflige  toute la partie historique qui le
prcde un air de sottise et non de loyaut.

C'est avec soulagement qu'on passe aux quelques chapitres o M. Mahaffy
traite expressment de la vie sociale et de la pense des Grecs.

Ici la lecture de M. Mahaffy est vraiment fort agrable.

Sa description des coles d'Athnes et d'Alexandrie, par exemple, est
extrmement intressante.

Il en est de mme de son apprciation des coles de Znon, d'picure et
de Pyrrhon.

Excellent aussi,  bien des points de vue, le tableau de la littrature
et de l'art de cette priode.

Nous ne sommes pas d'accord avec M. Mahaffy dans son pangyrique du
Laocoon, et nous sommes surpris de trouver un crivain, qui aprs s'tre
indign vivement de ce qu'il appelle l'indiffrence des modernes 
l'gard de la posie alexandrine, vienne dclarer gravement qu' il
n'est pas d'tude plus fatigante, plus strile que celle de l'Anthologie
grecque.

L'apprciation de la Comdie Nouvelle nous parat galement assez
pdantesque.

Le but de la comdie sociale, chez Mnandre, non moins que chez
Sheridan, est de reflter les moeurs de son temps et non point de les
rformer, et la censure du Puritain, qu'elle soit sincre ou affecte,
est toujours dplace dans la critique littraire, et prouve qu'on est
dpourvu du sentiment de la diffrence essentielle entre l'art et la
vie.

Aprs tout, le Philistin seul aura l'ide de blmer Jack Absolute de sa
tromperie, Bob Acres de sa couardise, et Charles Surface de son
extravagance, et c'est perdre  peu prs son temps que donner carrire 
son sens moral aux dpens de son apprciation artistique.

De plus, quelque prix qu'on attache  la modernit de l'expression, et
avec raison sans doute, il faut encore en user avec tact et jugement.

On ne reprochera point  M. Mahaffy d'avoir dpeint Philopoemen comme le
Garibaldi, Antigone Doson, comme le Victor-Emmanuel de leur sicle.

Des comparaisons de cette sorte ont videmment quelque valeur auprs du
vulgaire facile  contenter.

Mais ailleurs, une expression telle que: le Prraphalitisme Grec est
assez maladroite.

On ne gagne pas grand'chose  introduire de force une allusion au _John
Inglesant_ de M. Shorthouse dans une analyse des _Argonautiques_
d'Apollonius de Rhodes, et lorsqu'on nous apprend que le superbe
Pavillon construit  Alexandrie par Ptolme Philadelphe tait une
sorte de Restaurant Holborn dans de vastes proportions nous devons
dire que la description dtaille qu'Athne nous donne de cet difice
aurait pu tre condense dans une pigramme meilleure et plus
intelligible.

Malgr tout, le livre de M. Mahaffy aura peut-tre pour rsultat
d'attirer l'attention sur une priode fort importante et fort
intressante de l'histoire de l'Hellnisme.

Nous ne pouvons que regretter qu'aprs avoir gt son expos de la
politique grecque par une sotte partialit, l'historien ait affaibli
encore la valeur de quelques-unes de ses remarques sur la littrature
par un parti-pris tout aussi inexplicable.

C'est tenir un langage lourdaud et pre que de dire que l'colier
retrait qui occupe des postes de socitaire et des chaires de
professeur dans les collges anglais ne sait peut-tre rien sur la
priode en question, si ce n'est ce qu'il lit dans Thocrite, ou qu'on
peut regarder en Angleterre comme un professeur distingu de grec,
l'homme qui ne connat pas une seule date de l'histoire grecque entre
la mort d'Alexandre et la bataille de Cynocphales.

L'assertion, d'aprs laquelle Lucien, Plutarque et les quatre vangiles
seraient exclus des tudes dans les coles et les Universits anglaises
par la pdanterie de purs lettrs,  qui il plat de se donner pour
tels, est naturellement tout  fait inexacte.

En fait, non seulement M. Mahaffy est dpourvu de l'esprit qui anime le
vritable historien, mais il semble souvent manquer entirement du
temprament du vritable lettr.

Il est habile, et parfois mme brillant par endroits, mais il manque de
bon sens, de modration, de style et de charme.

Il semble n'avoir point le sens de la proportion littraire, et en
gnral il gte sa thse en l'exagrant.

Avec toute sa passion pour l'imprialisme, il y a chez M. Mahaffy un
certain esprit, sinon de clocher, du moins de province, et nous ne
saurions dire que ce dernier ouvrage doive ajouter  sa rputation, soit
comme historien, soit comme critique, soit comme homme de got.




Fin de l'Odysse de M. Morris[11].


[11] _Pall Mall Gazette_. 24 novembre 1887.

Le second volume de M. Morris amne la grande pope romantique grecque
 son parfait achvement, et bien qu'il ne puisse jamais y avoir une
traduction dfinitive soit de l'_Iliade_, soit de l'_Odysse_, parce que
chaque sicle prendra certainement plaisir  rendre les deux pomes  sa
manire, et conformment  ses propres canons de got, ce n'est pas trop
dire que d'affirmer que la traduction de M. Morris sera toujours une
oeuvre vraiment classique parmi nos traductions classiques.

Sans doute elle n'est pas dpourvue de taches.

Dans notre compte rendu du premier volume, nous nous sommes risqus 
dire que M. William Morris tait parfois beaucoup plus scandinave que
grec, et le volume que nous avons maintenant sous les yeux ne modifie
pas cette opinion.

De plus le mtre particulier, dont M. Morris a fait choix, bien qu'il
soit admirablement adapt  l'expression de l'harmonie homrique aux
puissantes ailes perd dans son coulement, dans sa libert, un peu de
sa dignit, de son calme.

Ici, il faut reconnatre que nous sommes privs de quelque chose de
rel, car il y a dans Homre une forte proportion de l'allure hautaine
de Milton, et si la rapidit est une des qualits de l'hexamtre grec,
la majest est une autre de ses qualits distinctives entre les mains
d'Homre.

Toutefois ce dfaut, si nous pouvons appeler cela un dfaut, parat
presque impossible  viter: car pour certaines raisons mtriques un
mouvement majestueux dans le vers anglais est de toute ncessit un
mouvement lent, et tout bien considr, quand on a dit tout ce qu'on
pouvait dire, combien l'ensemble de cette traduction est admirable!

Si nous cartons ses nobles qualits comme pome, et ne l'examinons
qu'au point de vue du lettr, comme elle va droit au but, comme elle est
franche et directe!

Elle est,  l'gard de l'original, d'une fidlit qu'on ne retrouve en
aucune autre traduction en vers dans notre littrature, et pourtant
cette fidlit n'est point celle d'un pdant en face de son texte: c'est
plutt la magnanime loyaut de pote  pote.

Lorsque parut le premier volume de M. Morris, nombre de critiques se
plaignirent de ce qu'il employait de temps  autre des mots archaques,
des expressions peu usites qui taient  sa traduction sa simplicit
homrique.

Toutefois ce n'est point l une critique heureuse, car si Homre est,
sans contredit, simple dans sa clart et sa largeur de visions, dans sa
merveilleuse facult de narration directe, dans sa robuste vitalit,
dans la puret et la prcision de sa mthode, on ne saurait, en aucun
cas, dire que son langage est simple.

Qu'tait-il pour ses contemporains?

En fait, nous n'avons aucun moyen d'en juger, mais nous savons que les
Athniens du cinquime sicle avant J.C., trouvaient chez lui bien des
endroits difficiles  comprendre, et quand la priode de cration eut
fait place  celle de la critique, quand Alexandrie commena  prendre
la place d'Athnes, comme centre de la culture dans le monde hellnique,
il parat qu'on ne cessa de publier des dictionnaires et des glossaires
homriques.

D'ailleurs, Athne nous parle d'un tonnant _bas-bleu_ de Byzance,
d'une _prcieuse_ de la Propontide, qui crivit un long pome en
hexamtres, intitul _Mnmosyne_, plein d'ingnieux commentaires sur les
passages difficiles d'Homre, et c'est un fait vident qu'au point de
vue du langage, l'expression de simplicit homrique aurait bien
tonn un Grec d'autrefois.

Quant  la tendance qu'a M. Morris d'appuyer sur le sens tymologique
des mots, trait comment avec une svrit assez superficielle dans un
rcent numro du _Macmillan's Magazine_, cela nous parat parfaitement
d'accord non seulement avec l'esprit d'Homre, mais avec l'esprit de
toute posie primitive.

Il est trs vrai que la langue est sujette  dgnrer en un systme de
notation presque algbrique, et le bourgeois moderne de la cit, qui
prend un billet pour Blackfriars-Bridge, ne songe naturellement pas aux
moines dominicains qui avaient jadis un monastre au bord de la Tamise,
et qui ont transmis leur nom  cet endroit.

Mais il n'en tait pas ainsi aux poques primitives.

On y avait alors une conscience trs nette du sens rel des mots.

La posie antique, en particulier, est pntre de ce sentiment, et on
peut mme dire qu'elle lui doit une bonne partie de son charme et de sa
puissance potique.

Ainsi donc ces vieux mots et ce sens ancien des mots, que nous trouvons
dans l'_Odysse_ de M. Morris, peuvent se justifier amplement par des
raisons historiques et, chose excellente, au point de vue de l'effet
artistique.

Pope s'effora de mettre Homre dans la langue ordinaire de son temps,
mais  quel rsultat arriva-t-il? Nous ne le savons que trop.

Pour M. Morris, qui emploie ses archasmes avec le tact d'un vritable
artiste, et  qui ils semblent venir d'une faon absolue, spontanment,
il a russi, par leur moyen,  donner  sa traduction cet air non pas de
singularit, car Homre n'est jamais piquant, mais de romanesque
primitif, cette beaut du monde naissant, que, nous autres modernes,
nous trouvons si charmants et que les Grecs eux-mmes sentaient si
vivement.

Quant  citer des passages d'un mrite particulier, la traduction de M.
Morris n'est point un vtement fait de haillons cousus ensemble, avec
des lambeaux de pourpre, que les critiques prendraient comme spcimens.

La valeur relle en est dans la justesse, la cohsion absolue du tout,
dans l'architecture grandiose du vers rapide et nergique, dans le fait
que le but poursuivi est non seulement lev, mais encore maintenu
constamment.

Il est impossible, malgr cela, de rsister  la tentation de citer la
traduction donne par M. Morris du fameux passage du vingt-troisime
livre, o Odysseus esquive le pige, tendu par Pnlope, que son
esprance mme du retour certain de son mari rend sceptique, alors qu'il
est l, devant elle.

Pour le dire en passant, c'est un exemple de la merveilleuse
connaissance psychologique du coeur humain que possdait Homre. On y
voit que c'est le songeur lui-mme qui est le plus surpris quand son
rve devient ralit.

    Ainsi elle dit, pour mettre son mari  l'preuve, mais
      Odysseus, pein en son coeur,
    parla aussi  sa compagne habile dans l'art d'ouvrer:
    O femme, tu dis une parole extrmement cruelle pour
      moi!
    Qui donc aurait chang la place de mon lit: ce serait une
      tche bien malaise pour lui,
    Car, si adroit qu'il ft,  moins qu'un Dieu mme vnt
      furtivement ici,
    (et un dieu pourrait, en vrit, le transporter s'il le
      voulait partout ailleurs sans peine)
    Mais il n'est aucun homme vivant, si fort qu'il soit en sa
      jeunesse,
    qui puisse le porter sans effort ailleurs, car c'est avec
      un art puissant et merveilleux
    que ce lit a t construit et faonn, et c'est moi qui l'ai
      fait, moi seul.
    Il poussait  l'cart un bosquet d'oliviers, avec un arbre
      feuillu, au terme de sa croissance
    qui prospra et prit  la fin l'paisseur d'une grosse
      colonne.
    Autour de lui, je btis ma chambre nuptiale, et j'ai parfait
      l'ouvrage
    par une enceinte de pierres exactement ajustes, et je l'ai
      couvert d'un toit.
    Et pour lui je me suis taill des battants de porte, bien
      assujettis  leur place.
    Aprs quoi, j'branchai le tronc de l'olivier au large
      feuillage,
    puis j'quarris le tronc depuis la racine jusqu'en haut,
      avec soin et adresse,
    je le dressai avec l'airain du rabot, et je le nivelai,
    et lui donnai la forme d'une colonne de lit. Avec la tarire
      je le perai.
    Ayant ainsi commenc, je faonnai le lit mme, et l'achevai
      jusqu'au bout,
    et je l'ornai partout avec de l'or, avec de l'argent, avec
      de l'ivoire incrust,
    et je tendis sur lui une peau de boeuf, qu'avait embellie
      la teinture de la pourpre.
    Tel est le signe que je t'ai montr, et je ne sais point,
      femme
    si mon lit est rest stable, ou si, en quelque autre endroit,
    un homme l'a plac, aprs avoir abattu par la base le
      tronc de l'olivier.

    Thus she spake to prove her husband; but Odysseus,
      grieved at heart,
    Spake thus unto his bedmate well-skilled in gainful art:
    O woman, thou sayest a word exceeding grievous to me!
    Who hath otherwhere shifted my bedstead? Full hard
      for him should it be,
    For deft as he were, unless soothly a very God come
      here,
    who easily, if he willed it, might shift it otherwhere.
    But no mortal man is living, how strong so e'er in his
      youth,
    who shall lightly hale it elsewhere, since a mighty wonder
      forsooth
    is wrought in that fashioned bedstead, and I wrought
      it, and I alone.
    In the close grew a thicket of olive, a long-leaved tree
      full-grown,
    that flourished and grew goodly as big as a pillar about,
    So round it I built my bride-room, till I did the work
      right out
    with ashlar stone close-fitting; and I roofed it overhead,
    and thereto joined doors I made me, well fitting in their
      stead.
    Then I lopped away the boughs of the long-leafed olive-tree,
    and shearing the bole from the root up full well and cunningly,
    I planed it about with the brass, and set the rule thereto,
    and shaping thereof a bed-post, with the wimble I bored
      it through.
    So beginning, I wrought out the bedstead, and finished
      it utterly,
    and with gold enwrought it about, and with silver and
      ivory,
    and stretched on it a thong of oxhide, with the purple
      made bright.
    Thus then the sign I have shown thee; nor, woman, know
      I aright
    If my bed yet bideth steadfast, or if to another place
    Some man hath moved it, and smitten the olive-bole
      from its base.

Ces douze derniers livres de l'Odysse n'ont point le merveilleux du
roman, de l'aventure et de la couleur que nous trouvons dans la premire
partie de l'pope.

Il n'y a rien que nous puissions comparer avec l'exquise idylle de
Nausicaa, ou avec l'humour titanique de l'pisode qui se passe dans la
caverne du Cyclope.

Pnlope n'a point l'aspect mystrieux de Circ, et le chant des sirnes
semblera peut-tre plus mlodieux que le sifflement des flches lances
par Odysseus debout sur le seuil de son palais.

Mais ces derniers livres n'ont point d'gaux pour la pure intensit de
passion, pour la concentration de l'intrt intellectuel, pour la
maestria de construction dramatique.

En vrit, ils montrent trs clairement de quelle manire l'pope donna
naissance au drame dans le dveloppement de l'art grec.

Le plan tout entier du rcit, le retour du hros sous un dguisement, la
scne o il se fait reconnatre par son fils, la vengeance terrible
qu'il tire de ses ennemis, et la scne o il est enfin reconnu par sa
femme, nous rappellent l'intrigue de mainte pice grecque, et nous
expliquent ce qu'entendait le grand pote athnien, en disant que ses
drames n'taient que des miettes de la table d'Homre.

En traduisant, en vers anglais, ce splendide pome, M. Morris a rendu 
notre littrature un service qu'on ne saurait estimer trop haut, et on a
plaisir  penser que mme si les classiques venaient  tre entirement
exclus de nos systmes d'ducation, le jeune Anglais serait encore en
tat de connatre quelque chose des charmants rcits d'Homre, de saisir
un cho de sa grandiose mlodie et d'errer avec le prudent Odysseus
autour des rives de la vieille lgende.




Le Virgile de Sir Charles Bowen[12].


[12] _Pall Mall Gazette_, 30 novembre 1887.

La traduction, par Sir Charles Bowen, des _glogues_ et des six premiers
livres de l'_nide_ n'est gure l'oeuvre d'un pote, mais malgr tout,
c'est une traduction fort agrable, car on y trouve runies la belle
sincrit et l'rudition d'un savant, et le style plein de grce d'un
lettr, deux qualits indispensables  quiconque entreprend de rendre en
anglais les pastorales pittoresques de la vie provinciale italienne, ou
la majest et le fini de l'pope de la Rome impriale.

Dryden tait un vritable pote, mais pour une raison ou une autre, il
n'a point russi  saisir le vrai esprit virgilien.

Ses propres qualits devinrent des dfauts lorsqu'il assuma la tche de
traducteur.

Il est trop robuste, trop viril, trop fort. Il ne saisit point l'trange
et subtile douceur de Virgile et ne garde que de faibles traces de sa
mlodie exquise.

D'autre part, le Professeur Conington fut un admirable et laborieux
rudit, mais il tait dpourvu de tact littraire et de flair
artistique au point de croire que la majest de Virgile pouvait tre
rendue par la manire carillonnante de _Marmion_, et bien qu'ne tienne
beaucoup plus du chevalier mdival que du coureur de brousse, il s'en
faut de beaucoup que la traduction de M. Morris lui-mme soit parfaite.

Certes, quand on la compare  la mauvaise ballade du Professeur
Conington, c'est de l'or  ct du cuivre.

Si on la regarde simplement comme un pome, elle offre de nobles et
durables traits de beaut, de mlodie et de force; mais elle ne nous
fait gure comprendre comment l'nide est l'pope littraire d'un
sicle littraire.

Elle tient plus d'Homre que de Virgile, et le lecteur ordinaire ne se
douterait gure, d'aprs le rythme gal et entranant de ses vers, 
l'allure si vive, que Virgile tait un artiste ayant conscience de
lui-mme, le pote-laurat d'une cour cultive.

L'nide est, par rapport  l'Iliade,  peu prs ce que sont les
_Idylles du Roi_  ct des vieux romans celtiques d'Arthur.

Elle est de mme pleine de modernismes bien tourns, de charmants chos
littraires, de tableaux agrables et dlicats.

De mme que Lord Tennyson aime l'Angleterre, Virgile aimait Rome: les
grands spectacles de l'histoire et la pourpre de l'empire sont galement
chers aux deux potes, mais ni l'un ni l'autre n'a la grandiose
simplicit, ou la large humanit des chanteurs primitifs, et comme
hros, ne est manqu non moins qu'Arthur.

La traduction de Sir Charles Bowen ne rend gure ce qui fait la qualit
propre du style de Virgile, et  et l par une inversion maladroite,
elle nous rappelle qu'elle est une traduction.

Nanmoins,  tout prendre, elle est extrmement agrable  lire et si
elle ne reflte pas parfaitement Virgile, du moins elle nous apporte
bien des souvenirs charmants de lui.

Le mtre qu'a choisi M. Charles Bowen est une forme de l'hexamtre
anglais, avec le dissyllabe final contract en un pied d'une seule
syllabe.

Certes il est marqu par l'accent, et non par la quantit, et bien qu'il
lui manque cet lment de force soutenue que constitue la terminaison
dissyllabique du vers latin, et qu'il ait, ds lors, une tendance 
former des couplets, la facilit  rimer qui rsulte de ce changement
n'est pas un mince avantage.

Il semble que la rime soit absolument ncessaire  tout mtre anglais
qui cherche  obtenir la rapidit du mouvement, et il n'y a pas dans
notre langue assez de doubles rimes pour permettre de conserver ce pied
final de deux syllabes.

Comme exemple du procd de Sir Charles Bowen, nous choisirions sa
traduction du fameux passage de la cinquime glogue sur la mort de
Daphnis.

    Toutes les nymphes allrent pleurant Daphnis cruellement
      mis  mort:
    Vous en ftes tmoins, bosquets et flots des rivires, de
      cette douleur,
    Quand la mre, jetant un cri, treignit le triste corps de
      son fils,
    accusant de cruaut les Grands Dieux, de cruaut, les
      toiles du ciel.
    En ces jours sombres, personne ne conduisit ses boeufs
      repus
     Daphnis, pour les dsaltrer aux eaux du frais ruisseau.
      L'talon
    ne gota plus aux ondes rapides, ne brouta plus un brin
      d'herbe dans la prairie.
    Comme les lions de Carthage rugirent de dsespoir sur
      la tombe,
    Daphnis, les chos des monts sauvages et de la fort le
      proclament:
    Daphnis fut le premier, qui nous enseigna  conduire avec
      la rne du chariot
    les tigres de l'Armnie,  exercer le choeur pour Iacchus,
    qui nous apprit  enlacer de feuillage mobile l'pieu
      flexible.
    Ainsi que l'arbre a sa vigne pour parure, la vigne ses
      grappes,
    le troupeau cornu son taureau, une fertile plaine son bl,
    ainsi tu tais la beaut des tiens, et puisque le destin t'a
      ravi  nous,
    Pals elle-mme et Apollon ont fui de nos prs et de nos
      ruisseaux
    Accusant de cruaut les Grands Dieux, de cruaut les
      toiles du ciel

rend trs heureusement ce vers: _Atque deos aique astra vocat crudelia
mater_. Et il en est de mme de ainsi tu tais la beaut des tiens
pour: _Tu decus omne tuis_.

Voici encore un bon passage du quatrime livre de l'nide:

    Et la nuit tait venue. Les membres fatigus taient replis
      sur le sol pour le sommeil.
    Le silence rgnait sur les forts et les vagues farouches;
      aux profondeurs du firmament,
     mi-chemin de leur course, roulaient les toiles. Nul
      bruit n'mouvait les campagnes.
    Toutes les btes des champs, tous les oiseaux au plumage
      de brillantes couleurs
    qui hantent les lacs limpides, ou le dsordre des broussailles
      pineuses,
    s'abandonnaient au paisible sommeil dans le silence de
      la nuit; Tout,
    Except la Reine, dsole. Pas un instant, elle ne cde au
      repos,
    Elle n'accueille point la nuit tranquille sur ses paupires
      ou en sa poitrine lasses.

et un autre fragment du sixime livre mrite d'tre cit:

    Jamais un jeune homme descendu de la race troyenne
      n'veillera de nouveau de tels espoirs
    en ses anctres du Latium, jamais un adolescent
    N'inspirera plus noble orgueil dans l'antique terre de Romulus.
    Ah! quel amour filial! quelle foi digne des premiers temps,
      quel bras
    sans rival dans le combat, invulnrable, alors que l'ennemi
      se prsente
    et se dresse sur sa route, lorsqu'il fond  pied sur les
      rangs adverses,
    ou quand il plonge l'peron dans le flanc couvert d'cume
      de son coursier,
    Enfant du deuil d'un peuple, si tu peux tromper les pres
      dcrets
    du destin, et briser pour un temps ses barrires,
    Il t'est rserv d'tre Marcellus. Je t'en prie, apporte-moi
    des lis  poignes que je puisse pandre en abondance
    des fleurs sur mon fils,
    pandre au moins sur l'ombre de l'enfant qui natra, ces
     prsents
    que je rende au mort ce suprme, ce vain office.
                                                Il se tut

Il t'est rserv d'tre Marcellus n'a gure la simplicit d'motion
du: _Tu Marcellus eris_, mais Enfant du deuil d'un peuple est un
gracieux quivalent de: _Ileu, miserande puer_.

Il faut le dire, il y a bien du sentiment dans toute la traduction, et
la tendance du mtre  se tourner en couplets, et dont nous avons dj
parl, est attnue jusqu' un certain point dans le passage cit plus
haut et emprunt aux _glogues_, par l'usage incidentel du triplet,
ainsi que, dans certains endroits, par l'emploi de rimes croises, et
non point successives.

Sir Charles Bowen doit tre flicit du succs de sa traduction.

Elle se recommande  la fois par le style et la fidlit.

Le mtre, qu'il a choisi, nous semble mieux fait pour la majest
soutenue de l'_nide_ que pour l'accent pastoral des _glogues_.

Il est capable de nous rendre un peu de l'nergie de la lyre, mais il
n'est gure fait pour saisir la douceur de la flte.

Malgr tout,  bien des points de vue, c'est une traduction pleine de
charme, et nous nous empressons de lui souhaiter la bienvenue, comme 
une contribution trs estimable  la littrature des chos.




L'unit des arts.

_Confrence  un Five o'clock_.[13]


[13] _Pall Mall Gazette_, 12 dcembre 1887.

Samedi dernier, l'aprs-midi, dans les Salons de Willis, M. Selwyn Image
a fait la premire de quatre confrences sur l'art moderne, devant un
auditoire select et distingu.

Le point principal, sur lequel il s'est tendu, tait l'Unit absolue de
tous les arts, et dans le but d'exprimer cette ide, il a labor une
dfinition assez large pour enfermer le _Roi Lear_ de Shakespeare, la
_Cration_ de Michel-Ange, le tableau de Paul Vronese reprsentant
_Alexandre et Darius_, et la description par Gibbon de l'entre
d'Hliogabale dans Rome.

Il a envisag toutes ces oeuvres comme autant d'expressions des ides et
des motions de l'homme au sujet de belles choses, exprimes par des
moyens visibles ou auditifs.

Partant de ce point, il a abord la question du vrai rapport entre la
littrature et la peinture, sans jamais perdre de vue le motif
principal de son symbole: _Credo in unam artem multipartitam,
indivisibilem_[14], et en insistant sur les ressemblances plus que sur
les diffrences.

[14] Je crois en un seul art en plusieurs parties, indivisible.

Le rsultat final auquel il est arriv fut celui-ci:

Les Impressionnistes, avec leur franche et artistique acceptation de la
forme et de la couleur comme choses absolument satisfaisantes par
elles-mmes, ont produit oeuvre fort belle, mais la peinture a quelque
chose de plus  nous donner que le simple aspect visible des choses.

Les hautes visions spirituelles de William Blake, le merveilleux roman
de Dante Gabriel Rossetti, peuvent trouver leur parfaite expression en
peinture. Chaque tat d'esprit a sa couleur, chaque rve sa forme.

La principale qualit de la confrence de M. Image est une loyaut
absolue, mais ce fut son plus grand dfaut pour une certaine partie de
l'auditoire.

--La douceur dans la raison, dit quelqu'un, est toujours admirable chez
un spectateur, mais de la part d'un guide, nous attendons quelque chose
de plus.

--C'est tout simplement un commissaire-priseur qui admirerait toutes les
coles d'art, dit un autre.

Et un troisime soupirait sur ce qu'il appelait la fatale strilit de
l'esprit critique et exprimait une crainte tout  fait dpourvue de
fondement, que la _Century Guild_ ne devint raisonnable.

Car, avec une courtoisie et une gnrosit que nous recommandons
vivement aux autres confrenciers, M. Image offrit des
rafrachissements  son auditoire aprs avoir termin son discours, et
il fut extrmement intressant d'entendre les diffrentes opinions
exprimes par la Grande cole de critique des Five o'clock, qui tait
largement reprsente.

Pour notre compte, nous avons trouv la confrence de M. Image
extrmement suggestive.

Il tait parfois difficile de comprendre en quel sens exact il entendait
le mot littraire et nous ne pensons pas qu'un cours de dessin,
d'aprs un moulage en pltre du _Gaulois mourant_, put, si peu que ce
soit, perfectionner le critique d'art ordinaire.

La vritable unit des arts doit tre dcouverte, non point dans la
ressemblance d'un art avec un autre, mais dans le fait que, pour une
nature vritablement artistique, tous les arts ont la mme chose  dire
et tiennent le mme langage, au moyen d'idiomes diffrents.

On aura beau barbouiller un mur de cave, on ne fera jamais comprendre 
un homme le mystre des Sibylles de Michel-Ange, et il n'est point
ncessaire d'crire un seul drame en vers blanc pour tre en tat
d'apprcier la beaut d'_Hamlet_.

Il faut qu'un critique d'art ait un temprament susceptible de recevoir
les impressions de beaut, et une intuition suffisante pour reconnatre
un style, quand il le rencontre, et la vrit, lorsqu'elle lui est
montre, mais s'il lui manque ces qualits, il pourra faire de
l'aquarelle  tort et  travers, sans arriver  se les donner, car si
toutes choses restent caches au critique incomptent, de mme rien ne
sera rvl au mauvais peintre.




L'art chrtien primitif en Irlande.[15]


[15] _Pall Mall Gazette_, 17 dcembre 1887.

L'absence d'une bonne collection de manuels populaires sur l'art
irlandais s'est fait longtemps sentir.

Les ouvrages de Sir William Petrie et d'autres sont un peu trop
approfondis pour la moyenne des lecteurs studieux. Aussi sommes-nous
heureux de constater l'apparition, sous les auspices du Comit du
Conseil d'ducation, de l'utile petit volume de Miss Margaret Stokes sur
l'art chrtien primitif de son pays.

Il n'y a certes rien de bien original dans le livre de Miss Stokes. On
ne saurait dire qu'elle crit d'une faon attrayante et agrable, mais
il serait injuste de demander de l'originalit  des livres qui se
proposent d'initier des dbutants et le charme des illustrations fait
bientt oublier ce qu'il y a d'un peu lourd, d'un peu pdantesque dans
le style.

Cet art chrtien primitif de l'Irlande est plein d'attrait pour
l'artiste, l'archologue et l'historien.

Sous ses formes les plus rudes, depuis la petite sonnette de fer 
poigne, le calice de simple pierre et la grossire crosse de bois, il
nous ramne  la simplicit de l'glise chrtienne primitive, et, dans
la priode de son apoge, il nous offre les grands chefs-d'oeuvres de
l'incrustation celtique sur mtaux.

Le calice de pierre fait alors place au calice d'argent et d'or; la
clochette de fer possde son tui incrust de gemmes, et la rude crosse,
son enveloppe somptueuse.

De riches coffrets et de splendides reliures protgent les livres sacrs
des Saints, et au lieu du symbole grossirement taill des premiers
missionnaires, nous avons de magnifiques oeuvres d'art, telles que la
croix processionnelle de l'Abbaye de Cong.

Elle est vraiment belle cette croix avec son lacis dlicat d'ornements,
la grce de ses proportions et sa merveilleuse finesse de travail.

Et il n'y a pas l'ombre d'un doute sur son histoire.

Les inscriptions qu'elle porte, et qui sont confirmes par les Annales
d'Innisfallen et le Livre de Clonmacnoise, nous apprennent qu'elle fut
cisele, pour le roi Turlough, O'Connor par un artiste indigne, sous la
direction de l'vque O'Duffy, et que sa destination premire tait de
servir d'crin  un fragment de la vraie Croix envoy  ce roi en 1123.

Apporte  Cong quelques annes plus tard, probablement par l'archevque
qui y mourut en 1150, elle fut cache  l'poque de la Rforme, mais au
commencement du sicle actuel, elle tait encore la possession du
dernier abb.

A sa mort, elle fut achete par le Professeur Mac Cullagh, qui en fit
prsent au Museum de l'Acadmie Royale d'Irlande.

Cette oeuvre merveilleuse vaut,  elle seule, une visite  Dublin, mais
le calice d'Ardagh n'est pas moins beau.

C'est une coupe d'argent  deux poignes, absolument classique dans la
puret parfaite de sa forme, dcore d'or, d'ambre et de cristal, avec
des ornements d'mail cloisonn et champlev.

Il n'est point fait mention de cette coupe, ni de la broche dite de
Tara, dans l'histoire ancienne de l'Irlande.

Tout ce que nous savons  leur sujet, c'est que la premire fut
dcouverte fortuitement par un jeune garon occup  dterrer des pommes
de terre, aux environs du Rath d'Ardagh, la seconde par un pauvre enfant
qui la ramassa au bord de la mer. Mais ces deux objets datent
probablement du dixime sicle.

On trouve d'excellentes figures reprsentant ces objets, ainsi que les
crins  clochettes, les couvertures de livres, les croix sculptes, les
enluminures de manuscrits dans le manuel de Miss Stokes.

L'objet si intressant, nomm le _Fiachal Phadrig_, ou reliquaire de la
dent de Saint Patrice, aurait pu tre reprsent et donn comme un
exemple remarquable de la persistance de l'ornement, et une des antiques
miniatures du scribe ou de l'criture de l'vangliste aurait accru
l'intrt du chapitre sur les Manuscrits Irlandais.

Mais en somme, l'ouvrage est merveilleusement bien illustr, et la
moyenne des gens qui tudient l'Art sera en tat d'en tirer quelques
conclusions utiles.

A vrai dire, Miss Stokes, se faisant l'cho des aspirations de la
majorit des grands archologues irlandais, espre en une renaissance
d'une cole irlandaise indigne d'architecture, de sculpture, de travail
du mtal et de peinture.

Naturellement on ne peut que louer vivement une telle aspiration, mais
ces rsurrections sont toujours exposes au danger de n'tre que des
reproductions artificielles, et l'on peut se demander si le caractre
particulier de l'ornementation irlandaise se prterait assez docilement
 l'interprtation de l'esprit moderne.

Un auteur rcent, qui traitait de la dcoration de l'habitation, a
gravement donn  entendre que le propritaire anglais devrait prendre
ses repas dans une salle  manger qu'embellirait un dais charg
d'inscriptions en _ogham_.[16]

[16] criture secrte irlandaise et celtique employe dans les
inscriptions anciennes.

Des propositions aussi criminelles peuvent mettre sur leurs gardes tous
ceux qui s'imaginent que la reproduction d'une forme implique
ncessairement la renaissance de l'art qui a vivifi la forme, et qui ne
veulent pas reconnatre de diffrence entre l'art et les anachronismes.

Miss Stokes propose une glise aux ouvertures en forme d'arc, o le
peintre des murs rptera les arcades et suivra la composition
architecturale des grandes pages qui contiennent les canons Eusbiens
dans le Livre de Kells, ce qui n'a sans doute rien de grotesque en soi;
mais il n'est pas probable que le gnie artistique du peuple irlandais
doive trouver son expression la plus saine, la meilleure dans ces
intressantes imitations, mme quand le pays aura trouv le repos.

Nanmoins, il est dans l'ancien art irlandais certains lments de
beaut que l'artiste moderne ferait bien d'tudier.

Le mrite des enluminures compliques du Livre de Kells, a t beaucoup
exagr au point de vue de leur adaptation possible  des dessins
modernes,  des matires modernes mais dans les antiques colliers,
broches, pingles, boucles et autres objets analogues, l'orfvre moderne
trouvera un domaine riche, et relativement intact, et maintenant que
l'esprit celtique est devenu le ferment de notre politique, on ne voit
pas pourquoi il n'apporterait point sa contribution  notre art
dcoratif.

Toutefois, ce rsultat ne sera pas obtenu par un patriotique abus des
vieux motifs et le partisan le plus enthousiaste du Home-Rule ne doit
point compter qu'on l'autorisera  dcorer sa salle  manger d'un dais
orn d'oghams.




L'art aux Salons de Willis[17].


[17] _Sunday Times_, 26 dcembre 1887.

Dfrant  une suggestion faite, la semaine dernire, par un critique
bienveillant, M. Selwyn Image a commenc sa seconde confrence en
expliquant plus compltement ce qu'il entendait par art littraire, et
il a fait remarquer la diffrence qui existe entre l'illustration
ordinaire d'un livre et des oeuvres cratrices et originales, telles que
la fresque de Michel-Ange, l'_Expulsion de l'Eden_, et la _Beata
Beatrix_ de Rossetti.

En ce dernier cas, l'artiste traite la littrature, comme si elle tait
la vie mme, et donne une nouvelle et charmante forme  ce que nous a
montr un voyant ou un chanteur.

Dans le premier cas, nous avons tout simplement une traduction, 
laquelle manque la musique et qui n'ajoute point  l'admiration.

Quant au sujet, M. Image a protest contre l'argot d'atelier, d'aprs
lequel un sujet n'est point ncessaire, en dfinissant le sujet comme
l'ide, l'motion ou l'expression  laquelle un homme se propose de
donner un corps, par la forme ou la couleur, en acceptant les feux
d'artifice de M. Whistler avec autant d'empressement que les anges de
Giotto, et les roses de Van Huysum non moins que les dieux de Mantegna.

Ici, nous pensons que M. Image aurait pu marquer plus clairement le
contraste entre le sujet, qui appartient purement  la peinture, et le
sujet, qui renferme, entre autres lments, soit des associations
historiques, soit des souvenirs potiques; en fait, le contraste entre
l'art qui donne des impressions, et l'art qui, en outre, sert 
l'expression.

Toutefois les sujets qu'il avait  traiter taient si varis qu'il lui
tait sans doute difficile d'indiquer autrement que par des suggestions.

Du sujet, il est pass au style, qu'il a dcrit comme cette
individualit matresse et enchane par laquelle un artiste se
diffrencie d'un autre.

Pour les vritables qualits du style, il les a trouves dans la
contrainte, qui est la soumission  la loi; dans la simplicit, qui est
l'unit de vision, dans la svrit, _car le beau est toujours svre_.

Le raliste est dfini par lui comme visant  reproduire les phnomnes
extrieurs de la nature, tandis que l'idaliste est l'homme qui imagine
des choses intressantes et belles.

Mais, en les dfinissant, il n'a point voulu les sparer.

Le vritable artiste est un raliste, car il reconnat un monde externe
de vrit, et un idaliste, car il fait un choix, il abstrait, il a la
facult d'individualiser.

Il est fatal de s'en tenir au dehors du monde de la nature, mais il
n'est pas moins fatal de se borner  reproduire les faits.

L'art, en un mot, ne doit point se borner  prsenter tout simplement un
miroir  la nature, car il est re-cration plutt que reflet; il n'est
point une redite, mais plutt un chant nouveau.

Et quant au fini, il ne faut point le confondre avec le soin du travail.

Une peinture, dit M. Image, a du fini quand les moyens de forme et de
couleur employs par l'artiste sont adquats  l'expression de
l'intention de l'artiste.

Sur cette dfinition et une proraison en rapport avec la circonstance,
il a clos cette confrence intressante et intellectuelle.

Alors de lgers rafrachissements furent servis  l'auditoire, et
l'cole de critique five-o'clock tea se mit trs en avant.

De certain ct, on commenta assez svrement la libert absolue de M.
Image  l'gard du dogmatisme, de l'affirmation personnelle, et un jeune
gentleman dclara qu'une modestie aussi vertueuse que celle du
confrencier pouvait aisment tourner  la pose la plus blmable.

Nanmoins tout le monde fut extrmement satisfait d'apprendre que l'art
n'a plus dsormais pour devoir de tenir le miroir  la nature, et les
quelques Philistins, qui ne partageaient pas cette manire de voir,
furent punis par ce chtiment qui est, de tous les chtiments le plus
terrible, le ddain des gens de haute culture.

La troisime confrence de M. Image aura lieu le 21 janvier, et sans
doute elle runira un nombreux public, car les sujets annoncs sont
pleins d'intrt, et bien que la raison unie  la douceur ne
convertisse pas toujours, toujours elle charme.




Vnus ou Victoire?[18]


[18] _Pall Mall Gazette_, 24 fvrier 1888.

Il est, en archologie, certains problmes qui paraissent offrir un
intrt vraiment romanesque.

De ce nombre, et au premier rang, se trouve la question de la statue
dite: la Vnus de Milo.

Qu'est-elle, cette desse de marbre mutile, qu'aimait Gautier, devant
laquelle Heine pliait le genou?

Quel sculpteur l'a taille, et pour quel sanctuaire?

Quelles mains l'ont mure dans cette niche grossire o la dcouvrit le
paysan de Milo?

Quel symbole de sa divinit tenait-elle?

tait-ce une pomme d'or ou un bouclier de bronze?

O est sa cit, quel tait son nom parmi les Dieux et les hommes?

Le dernier auteur, qui ait crit sur ce sujet, est M. Stillman qui, dans
un livre fort intressant, rcemment publi en Amrique,[19] soutient
que l'oeuvre d'art en question n'est point Aphrodite, fille de la mer,
ne de l'cume, mais qu'elle n'est autre que cette mme victoire sans
ailes qui se dressait jadis, dans l'dicule, en dehors des portes de
l'Acropole d'Athnes.

[19] _Sur les traces d'Ulysse, avec une Excursion  la recherche de la
Vnus de Milo_.

Jusqu'en 1826, c'est--dire pendant les six annes qui suivirent la
dcouverte de la statue, l'hypothse d'une Vnus fut violemment attaque
par Millingen, et depuis cette poque jusqu' nos jours la bataille des
archologues n'a jamais cess.

M. Stillman, qui naturellement combat sous le drapeau de Millingen, fait
remarquer que la statue ne rpond nullement au type de Vnus, qu'elle a
un caractre beaucoup trop hroque pour exprimer la conception des
Grecs au sujet d'Aphrodite, en quelque priode que ce soit de leur
dveloppement artistique, mais qu'elle rappelle de fort prs certaines
statues bien connues de la Victoire, comme la clbre Victoire de
Brescia.

Cette dernire est en bronze, et aile, mais le type ne permet pas de
mprise, et sans tre une reproduction de la statue de Milo, il en est
certainement l'inspiration.

La Victoire, telle qu'elle figure sur la monnaie d'Agathocle, se
rapporte aussi videmment au type de Milo, et au Muse de Naples, il
existe une Victoire en terre cuite qui reproduit presque identiquement
le mouvement et la draperie.

Quant  l'assertion de Dumont d'Urville, qu'au moment de la dcouverte,
la statue tenait d'une main une pomme, et de l'autre un pli de la
draperie, le second fait est visiblement erron, et les dtails donns
sur le sujet sont si contradictoires qu'on ne saurait tenir compte des
renseignements donns par le consul franais et les officiers de marine
franais.

Ni les uns, ni les autres ne paraissent s'tre proccups d'examiner si
le bras et la main qui sont actuellement au Louvre furent bien trouvs
dans la mme niche.

En tout cas, ces fragments semblent tre d'un travail fort infrieur.
Ils sont si imparfaits qu'on ne peut leur attribuer aucune valeur comme
donnes pour prendre une mesure ou formuler une opinion.

Jusque-l M. Stillman est sur un terrain battu.

Voici en quoi consiste sa vritable dcouverte artistique.

Pendant qu'il travaillait aux environs de l'Acropole d'Athnes, il y a
quelques annes, il photographia, entre autres sculptures, les Victoires
mutiles du temple de Nik Apteros, la Victoire sans ailes petit
temple ionique o se dressait cette statue de la Victoire dont il tait
dit que les Athniens la firent sans ailes pour qu'elle ne pt jamais
quitter Athnes.

Plus tard, en examinant ces photographies, et lorsque fut dissipe
l'impression qui rsulte d'une rduction de grandeur, il fut frapp de
la forte ressemblance qui existait entre leur type et celui de la statue
de Milo.

Or, cette ressemblance est si marque qu'elle ne saurait tre mconnue
de quiconque a l'oeil exerc  juger des formes.

C'est la mme ampleur hroque dans les proportions, la mme richesse de
dveloppement physique.

La draperie est traite de la mme manire, et il y a aussi une parfaite
parent spirituelle, qui, pour tout vritable antiquaire, est une
preuve de la plus grande vidence.

Or, il est gnralement admis, de part et d'autre, que la statue de Milo
est probablement attique, et que certainement elle appartient  la
priode comprise entre Phidias et Praxitle, c'est--dire au sicle de
Scopas, si elle n'est pas l'oeuvre de Scopas lui-mme; et si c'est 
Scopas qu'ont toujours t attribus ces bas-reliefs, il est trs ais,
en admettant l'hypothse de M. Stillman, d'expliquer la similitude du
style.

Quant  ce qui concerne la prsence de la statue  Mlos, M. Stillman
fait remarquer que Mlos appartint  Athnes jusqu'aux derniers temps de
sa prpondrance sur la Grce, et qu'il est probable que la statue y fut
envoye pour tre cache  l'occasion d'un sige ou de quelque invasion.

A quelle poque la chose se fit-elle?

M. Stillman n'entreprend pas de trancher cette question avec quelque
degr de certitude, mais il est vident que cela dut avoir lieu aprs
l'tablissement de l'hgmonie romaine. La briqueterie de la niche dans
laquelle on dcouvrit la statue est en effet franchement romaine et
antrieure  l'poque de Pausanias et de Pline, car aucun de ces
antiquaires ne parle de la statue.

M. Stillman, admettant donc qu'il s'agit de la Victoire sans ailes, se
trouve d'accord avec Millingen pour supposer qu'elle tenait de la main
gauche le bouclier, dont le bord infrieur reposait sur le genou gauche,
o il en est rest quelques traces aisment reconnaissables, tandis que
de la main droite elle y crivait, ou venait d'y crire, les noms des
grands hros d'Athnes.

L'objection de Valentin, que, s'il en tait ainsi, la cuisse gauche
serait penche en dehors de manire  assurer l'quilibre, est rsolue
par M. Stillman, d'une part au moyen de la comparaison avec la Victoire
de Brescia, d'autre part, en recourant  la Nature elle-mme, car il a
fait photographier, dans la mme attitude que la statue, un modle
tenant un bouclier et c'est ainsi qu'il propose de la restaurer.

Le rsultat est exactement l'oppos de ce que Valentin objecte.

Certes, tout ce que dit M. Stillman pour rsoudre la question ne peut
tre regard comme une dmonstration absolument scientifique.

C'est simplement une induction, dans laquelle une sorte d'instinct
artistique, qui ne peut se transmettre, qui n'a pas une gale valeur
pour tout le monde, a jou le rle essentiel, mais c'est un mode
d'interprtation auquel les archologues, en gnral, ont t beaucoup
trop indiffrents, et il est certain que, dans le cas prsent, il nous a
donn une thorie  la fois fconde et suggestive.

Le petit temple de Nik Apteros, ainsi que nous le rappelle M. Stillman,
a eu un destin unique en son genre.

De mme que le Parthnon, il tait encore debout il y a deux cents ans,
mais il fut ras pendant l'occupation turque, et toutes les pierres en
furent employes dans la construction du grand bastion qui couvrait le
front de l'Acropole et fermait l'escalier montant aux Propyles.

Il fut remis au jour et reconstruit presque sans qu'il y manqut une
pierre, par deux architectes allemands, sous le rgne d'Othon, et il se
voit,  peu prs tel que Pausanias l'a dcrit,  l'endroit mme d'o
ge guettait Thse,  son retour de Crte.

Au loin, c'est Salamine, c'est gine, puis plus loin encore, au-del des
collines empourpres, c'est Marathon.

Si la statue de Mlos est vraiment la Victoire sans ailes, son
sanctuaire n'tait pas indigne d'elle.

Le livre de M. Stillman contient d'autres essais intressants sur la
merveilleuse connaissance topographique d'Ithaque qui se remarque dans
l'_Odysse_.

Les discussions de ce genre sont toujours attrayantes, tant qu'on
s'abstient de reprsenter Homre comme un homme de lettre ordinaire,
mais l'article sur la statue de Milo est de beaucoup le plus important
et le plus agrable.

Certains regretteront sans doute que l'ancienne dnomination ne coure le
danger de disparatre, et continueront d'adorer l'imposante divinit
comme Vnus et non comme Victoire, mais il en est d'autres qui seront
heureux de voir en elle l'image et l'idal de cet enthousiasme spirituel
auquel Athnes dut sa libert, et sans lequel la libert ne peut tre
conquise.




M. Caro, sur George Sand[20].


[20] _Pall Mall Gazette_, 14 avril 1888.

Biographie d'un trs grand homme par un auteur qui tient beaucoup de la
dame--voil la meilleure caractristique que nous puissions donner de la
vie de George Sand par M. Caro.

Le dfunt Professeur de la Sorbonne pouvait babiller d'une manire
charmante sur la culture et possdait toute l'attrayante insincrit
d'un faiseur de phrases accompli.

Comme il tait un homme d'une trs grande supriorit, il avait un
mpris trs marqu  l'gard de la Dmocratie et de ses oeuvres, mais il
fut toujours populaire auprs des Duchesses du Faubourg, car il n'y
avait rien en histoire ou en littrature qu'il ne ft capable
d'expliquer d'une manire difiante pour elles.

N'ayant jamais rien accompli de remarquable, il fut naturellement lu
membre de l'Acadmie franaise, et il resta toujours fidle aux
traditions de cette institution profondment respectable et
profondment prtentieuse.

En fait il tait exactement le type d'homme qui n'aurait jamais d
entreprendre d'crire une vie de George Sand, ou d'interprter le gnie
de George Sand.

Il tait trop fminin pour apprcier la grandeur de cette nature
amplement fminine.

Il avait trop de _dilettantisme_ pour apercevoir la vigueur masculine de
cet esprit nergique et ardent.

Il ne pntre jamais le secret de George Sand, jamais il ne nous
rapproche de cette tonnante personnalit. Il voit simplement en elle un
littrateur, une conteuse de jolies histoires de la vie des champs et de
romans o il y a du charme, mais quelque exagration.

George Sand tait beaucoup plus que cela.

Si beaux que soient des livres comme _Consuelo_, comme _Mauprat_,
_Franois le Champi_, et _la Mare au diable_, il n'en est aucun qui
l'exprime d'une manire adquate, aucun qui la rvle d'une manire
adquate.

Ainsi que l'a dit, il y a bien des annes, M. Matthew Arnold, nous
sentons par derrire ces livres l'esprit qui se meut dans toute son
oeuvre.

Mais M. Caro n'a aucun point de contact avec cet esprit.

Les doctrines de madame Sand, nous dit-il, sont antdiluviennes, sa
philosophie est tout--fait morte, et ses ides de rgnration sociale
sont des utopies incohrentes et absurdes.

Ce que nous avons de mieux  faire, c'est d'oublier ces sottes rveries
et de lire _Tvrino_ et le _Secrtaire intime_.

Pauvre M. Caro! Cet esprit qu'il traite avec ce dtachement, cette
dsinvolture, c'est le levain mme de la vie moderne.

Il remet le monde au moule pour nous. Il faonne  nouveau notre poque.

S'il est antdiluvien, c'est parce que le dluge n'est pas encore venu;
s'il est utopique, il faut ajouter Utopie  nos gographies.

A quels curieux expdients M. Caro en est rduit par la violence de ses
prjugs, on pourra s'en rendre compte en le voyant s'vertuer  classer
les romans de George Sand avec les vieilles _Chansons de Geste_, les
rcits d'aventures qui caractrisent une littrature primitive, alors
qu'en employant la fiction comme vhicule, le roman comme moyen d'agir
sur les idals sociaux de son sicle, George Sand ne faisait que
continuer les traditions de Voltaire et de Rousseau, de Diderot et de
Chateaubriand.

Le roman, dit M. Caro, doit s'allier soit  la posie, soit  la
science. Qu'il ait trouv dans la philosophie un de ses allis les plus
vigoureux, c'est une ide que ne parat pas s'tre prsente  lui.

Une telle faon de voir pourrait peut-tre s'excuser chez un critique
anglais.

Nos plus grands romanciers, tels que Fielding, Scott et Thackeray se
proccupent fort peu de la philosophie de leur sicle. Mais, venant d'un
critique franais, cette assertion semble dceler une trange
mconnaissance d'un des lments les plus importants de la fiction
franaise.

Et mme dans les troites limites que M. Caro s'est fixes, on ne
saurait dire qu'il soit un critique fort heureux, fort pntrant.

Pour en citer un exemple, parmi beaucoup d'autres, il ne dit pas un mot
de la faon charmante dont George Sand parle des choses d'art et de la
vie des artistes.

Et pourtant comme elle est exquise dans ses analyses de chaque art en
particulier, et dans la manire dont elle nous en reprsente les
rapports avec la vie!

Dans _Consuelo_, elle nous parle de la musique; dans _Horace_, de la
profession d'crivain; dans le _Chteau des dsertes_, de l'art de
l'acteur; de la Mosaque, dans les _Matres Mosastes_; de la peinture
de portrait, dans le _Chteau de Pictordu_; et de la peinture de paysage
dans la _Daniella_.

Ce qu'ont fait pour l'Angleterre Ruskin et M. Browning, elle l'a fait
pour la France.

Elle a cr une littrature de l'art.

Mais il est superflu de discuter les menus dfauts de M. Caro, car
l'effet total de son livre, en tant qu'il cherche  nous faire connatre
le but et le caractre du gnie chez George Sand, est entirement gt
par la fausse attitude prise ds le dbut, et bien que la sentence
puisse paratre  bien des gens svre et mme abusive, nous ne pouvons
nous empcher de sentir qu'une incapacit absolue d'apprcier l'esprit
d'un grand crivain n'est point la qualit requise pour crire un livre
sur ce sujet.

Quant  la vie prive de George Sand, qui est en relation si intime avec
son art (car, comme Goethe, il lui a fallu vivre ses romans, avant de
pouvoir les crire) M. Caro en parle  peine.

Il passe par-dessus la question avec une rserve qui fait presque
rougir, et dans la crainte de blesser les susceptibilits de ces
_grandes dames_, dont M. Paul Bourget analyse les passions avec tant de
subtilit, il transforme sa mre, qui tait le type de la _grisette_
franaise en une modiste fort aimable et fort _spirituelle_.

Il faut reconnatre que Joseph Surface lui-mme n'aurait pu montrer plus
de tact et de dlicatesse, bien que de notre ct, nous devions plaider
coupable en prfrant la description que fait d'elle-mme madame Sand,
lorsqu'elle se donne comme une enfant du vieux pav de Paris.

La traduction anglaise, qui a pour auteur M. Gustave Masson, est
peut-tre au niveau des exigences intellectuelles des coliers de
Harrow, mais elle ne satisfera gure ceux qui regardent l'exactitude, la
clart, et la facilit comme les qualits ncessaires  une bonne
traduction.

La ngligence y est absolument stupfiante, et l'on a peine  comprendre
comment un diteur, tel que M. Routledge, a pu laisser sortir de ses
presses un travail de cette sorte. Il descend avec le sourire d'un
Machiavel, se retrouve sous cette forme: _He descends into the smile
of a Machiavelli_.

La remarque faite par George Sand  Flaubert au sujet de l'criture
littraire: Tu la considres comme un but, elle n'est qu'un effet,
est traduite: You consider it an end, it is merely an _effort_: et une
phrase aussi simple que celle-ci: ainsi le veut l'esthtique du roman
est traduite comme s'il y avait dans le texte: ainsi le veulent les
esthtes du monde.

Il faudra relcher mes conomies a le sens de: il faudra prendre sur
mes conomies au lieu de celui-ci: Mes conomies seront certainement
relches. Des cassures rsineuses ne sont point des _cleavures full
of resine_ (des fentes pleines de rsine) et madame Sand ne russit que
deux fois ne correspond gure  _madame Sand was not twice successful_,
ne remporta pas deux succs.

Querelles d'cole n'est point _disputations of schools_ (chamailleries
d'coliers).

Ceux qui se font une sorte d'esthtique de l'indiffrence absolue ne
sont point _those of which the aesthetics seems to be in absolute
indifference_.

Chimre ne devrait point tre traduit par _chimera_ ni lettres
indites par _inedited letters_. Ridicules signifie des absurdits
et non des ridicules et: Qui ne pourra dfinir sa pense n'quivaut
pas  _Who can clearly define her thought?_ (qui pourra clairement
dfinir sa pense).

M. Masson se tire fort mal d'une phrase aussi simple que celle-ci: Elle
s'tonna des fureurs qui accueillirent ce livre, ne comprenant pas qu'on
hasse un auteur  travers son livre. Il traduit comme s'il y avait:
Elle s'tonna de l'orage qui accueillit son livre, ne comprenant pas
que l'auteur est ha  travers son livre.

Passons sur des expressions comme celle-ci: substituted by religion au
lieu de replaced by religion, la vulgarisation o le sens exige
popularisation pour en venir  la forme la plus irritante de
traduction, le systme du mot  mot. Le ruisseau excites itself by the
declivity which it obeys (s'excite par la pente  laquelle il obit),
voil un des plus beaux spcimens de ce genre chez M. Masson, et c'est
un admirable exemple de l'influence exerce par les coliers sur les
matres.

Mais ce serait chose ennuyeuse que de dresser le catalogue complet de
ces gaffes. Aussi nous bornerons-nous  dire que la traduction de M.
Masson est non seulement indigne de lui, mais encore que le public
mritait mieux.

De nos jours le public a sa sensibilit.




M. Morris, au sujet de la tapisserie[21].


[21] _Pall Mall Gazette_, 2 novembre 1888.

Hier soir, M. William Morris a fait une trs intressante et trs
attrayante confrence sur le tissage du tapis et de la tapisserie, 
l'Exposition des Arts et Mtiers qu'abrite actuellement la nouvelle
Galerie.

M. Morris avait deux petits modles des deux mtiers employs, celui du
tapis, o l'ouvrier est assis en face de son ouvrage et le mtier 
tapisserie plus complique, o le tisserand est assis en arrire,
tournant le dos  son travail, a son dessin esquiss sur les fils
verticaux, et voit, dans un miroir, l'image du modle, ainsi que le
tableau,  mesure que celui-ci tend  son achvement.

Il s'est tendu longuement sur la question des teintures, a fait l'loge
de la garance et du kerms pour les rouges, du prcipit de fer ou ocre
pour les jaunes, et de l'indigo ou du pastel pour les bleus.

En arrire de l'estrade, taient suspendus une jolie tapisserie flamande
du quatorzime sicle et un superbe tapis de Perse datant d'environ
deux cent cinquante ans.

M. Morris a fait remarquer la beaut du tapis, son dlicat dessin de
fleur d'pine-vinette, d'iris et de roses, l'absence voulue d'imitation
et de teintes dgrades.

Il a montr les combinaisons qui ralisent la grande qualit du dessin
dcoratif, qui est  la fois la clart et la nettet dans la forme,
chaque contour tant d'un trac exquis, chaque ligne bien marque dans
son intention et sa beaut, et l'effet total tant celui de l'unit, de
l'harmonie, presque du mystre, les couleurs tant si parfaitement
assorties entre elles, et les petites indications de couleurs claires si
habilement disposes soit pour le ton, soit pour l'clat.

Les tapisseries, a-t-il dit, taient pour le Nord ce que la fresque
tait pour le Sud, notre climat tant un nombre des raisons qui
guidaient dans le choix des matires destines  couvrir les murs.

L'Angleterre, la France et les Flandres furent les trois grands pays des
tapisseries. Les Flandres, grce  leur grand commerce, marchrent en
tte par la splendeur des couleurs, et leur superbe dessin gothique.

La note fondamentale de la tapisserie, le secret de son charme,
consistait, ainsi que M. Morris l'apprit  son auditoire,  couvrir tous
les coins, et jusqu'au dernier pouce de surface, de dessins gracieux,
fantaisistes et suggestifs.

De l ces merveilles des grandes tapisseries gothiques, o les arbres de
la fort se montrent en diffrents endroits, l'un par-dessus l'autre,
chaque feuille parfaite en sa forme, en sa couleur, en sa valeur
dcorative, pendant que simplement vtus, en costumes d'un beau dessin,
des chevaliers et des dames se promenaient en des jardins richement
fleuris, et chevauchaient, le faucon au poing, par de longs arceaux de
verdure, ou s'asseyaient pour couter le luth et la viole, sous des
tonnelles mailles de fleurs ou prs de fraches et gracieuses eaux.

D'un autre ct, lorsque le sentiment gothique fut mort, que Boucher et
d'autres se mirent  dessiner, ils nous produisirent de vastes tendues
de ciel bleu, une perspective soigne, des nymphes prenant des roses, et
cela trait d'une faon superficielle, artificielle.

Vraiment, Boucher est sorti meurtri assez cruellement des mains
vigoureuses de M. Morris. Il fut copieusement injuri, et les Gobelins
modernes, ainsi que les cartons de M. Bouguereau, n'ont pas eu plus de
chance.

M. Morris a cont quelques charmantes anecdotes au sujet des antiques
travaux en tapisserie, du temps o, dans les tombes gyptiennes, les
morts taient ensevelis dans ces toffes  dessins, dont quelques
spcimens se voient au Muse de South Kensington, jusqu'au temps du
Grand Turc Bajazet, qui, ayant fait prisonniers quelques chevaliers
chrtiens, ne voulut accepter d'autre ranon pour eux que des
tapisseries histories de France, et des gerfauts.

En ce qui concerne l'emploi de la tapisserie dans les temps modernes, M.
Morris a fait remarquer que nous tions plus riches que le Moyen-Age,
et qu'ainsi nous devrions tre mieux en mesure d'encourager cette faon
charmante de couvrir les murs, qui est absolument sans rivale au point
de vue du ton artistique.

Il a dit que la limitation impose par la matire et la forme obligeait
mme le dessinateur dou d'imagination  nous crer quelque chose de
vraiment beau et dcoratif.

A quoi bon mettre l'artiste dans un champ de douze acres et lui dire de
dessiner une maison? Donnez-lui un espace limit, et il se voit oblig
par cette limitation,  concentrer et  remplir uniquement de choses
attrayantes la surface troite dont il dispose.

L'ouvrier donne aussi au dessin original une trs parfaite richesse de
dtail, et les fils, avec leur couleur varie et leurs dlicats reflets,
ajoutent  l'oeuvre une nouvelle source de plaisir.

L, a-t-il dit, nous trouvons une parfaite unit entre l'artiste dou
d'imagination et l'ouvrier manuel.

Le premier n'avait point une libert excessive; le second n'tait point
un esclave.

L'oeil de l'artiste voyait, son cerveau concevait, son imagination
crait, mais la main du tisserand avait aussi son rle dans l'oeuvre
merveilleuse. Elle ne copiait pas une chose dj faite, mais crait une
seconde fois, donnait une forme nouvelle et attrayante  un dessin qui
avait besoin, pour atteindre  sa perfection, du concours de la navette,
et devait traverser une matire diffrente et admirable avant que sa
beaut et une vritable floraison, pour qu'elle s'panouit en une
expression absolument juste, en effet artistique.

Mais, a dit M. Morris pour conclure, pour avoir de grandes oeuvres, il
faut que nous en soyons dignes.

Le mercantilisme, avec son mprisable dieu, le Bon March, son
indiffrence calleuse envers l'ouvrier, sa vulgarit inne de nature,
voil notre ennemi.

Pour gagner quelque chose de bon, il nous faut sacrifier quelque chose
de notre luxe, il faut que nous pensions davantage  autrui, davantage 
l'tat, au bien public.

Nous ne saurions obtenir  la fois la richesse et le luxe, a-t-il dit,
nous devons faire choix entre eux.




La Sculpture aux Arts et Mtiers[22].


[22] _Pall Mall Gazette_, 9 novembre 1888.

Ce qu'il y eut de plus satisfaisant dans la Confrence faite hier soir
par M. Simonds, ce fut sa proraison, o il apprit  l'auditoire qu'on
ne saurait faire un artiste.

Sans cet avertissement opportun, certaines gens abuss auraient pu s'en
aller avec l'impression que la sculpture tait une sorte de procd
mcanique  la porte des intelligences les plus rudimentaires.

Car, il faut en convenir, la confrence de M. Simonds fut  la fois trop
lmentaire et trop charge de choses techniques.

L'tudiant ordinaire de l'art, mme le flneur d'atelier, n'eussent pu y
apprendre quoi que ce soit, en mme temps que la personne cultive
dont un grand nombre de spcimens taient prsents, n'auraient pas
chapp  l'effet quelque peu assommant des descriptions compliques et
pniblement expliques, que le confrencier a donnes de mthodes de
travail trs connues et dpourvues d'intrt.

Toutefois M. Simonds a fait de son mieux.

Il a dcrit le modelage en terre et en cire, le moulage en pltre et en
mtal, la faon d'agrandir et de diminuer les proportions, les
bas-reliefs et le travail en ronde-bosse, les diverses sortes de marbre,
leurs qualits et leurs caractres, la manire de reproduire en marbre
le buste en pltre ou en terre cuite, d'employer la pointe, le foret, le
fil de fer, le ciseau, et les difficults varies que comporte chaque
procd.

Il a montr un buste de M. Walter Crane sur lequel il a fait quelques
expriences lmentaires, un buste de M. Parsons, une petite statuette,
plusieurs moules, et une coupe intressante de fourneau employ par
Balthazar Keller pour fondre une grande statue questre de Louis XIV, en
1697-8.

Ce qui fit dfaut dans sa Confrence, ce furent les ides.

Sur la valeur artistique de chaque matire, sur la correspondance entre
la matire ou le procd, et la facult imaginative s'efforant de
trouver une expression, sur l'aptitude au ralisme et  l'idalisme qui
rside dans chaque matire, sur le ct historique et humain de l'art,
il n'a rien dit.

Il a montr les divers outils et la manire de s'en servir, mais il les
a traits uniquement comme des instruments manuels.

Il n'a pas une seule fois mis son sujet en relation soit avec l'art,
soit avec la vie.

Il a expliqu les formes du travail et les faons d'conomiser le
travail.

Il a montr les diffrentes mthodes, telles qu'elles pourraient tre
pratiques par un artisan.

La semaine dernire, M. Morris, tout en expliquant le procd technique
du tissage, n'a jamais perdu de vue qu'il faisait une leon de l'art.

Il a non seulement instruit, mais encore charm son auditoire.

Nanmoins le public, runi hier soir  l'Exposition des Arts et Mtiers,
parut fort intress; du moins il fut trs attentif, et M. Walter Crane
fit, aprs la conclusion, un court speech, dans lequel il se dclara
satisfait en constatant que, malgr le machinisme moderne, la sculpture
et  peine modifi un seul de ses outils.

Pour notre part, nous ne pouvons nous empcher de regretter le caractre
de banalit extrme de cette confrence.

Si l'on faisait des leons sur les potes, on ne devrait pas borner ses
remarques uniquement  la grammaire.

La semaine prochaine, confrences de M. Emery Walker sur l'Imprimerie.

Nous esprons,-- vrai dire nous sommes certains,--qu'il n'oubliera pas
que c'est un art, ou plutt que jadis c'tait un art, et qu'on peut en
faire, de nouveau, un art.




Imprimerie et Imprimeurs[23].


[23] _Pall Mall Gazette_, 16 novembre 1888.

On ne saurait rien concevoir de mieux que la confrence de M. Emery
Walker sur le texte et l'illustration, faite hier soir aux Arts et
Mtiers.

Une srie de spcimens intressants de vieux livres imprims et de
manuscrits a t tale sur l'cran par le moyen de la lanterne magique,
et les explications de M. Walker ont t aussi claires et aussi simples
que ses vues taient admirables.

Il a commenc par faire connatre les diverses sortes de caractres et
la manire de les fabriquer.

Il a montr des spcimens de l'ancien art d'imprimer par planches
graves qui a prcd le caractre mobile et s'emploie encore en Chine.

Il a fait remarquer la connexion intime qui existe entre l'impression et
l'criture. Aussi longtemps que cette dernire fut bonne, les imprimeurs
eurent un modle vivant  suivre, mais quand elle se gta, l'impression
se gta aussi.

Il a montr sur l'cran une page de la Bible de Gutenberg (le premier
livre imprim, datant d'environ 1450-1455) et un manuscrit de Columelle,
un Tite-Live imprim de 1469, avec les abrviations de l'criture  la
main et un manuscrit de l'abrg de Trogue Pompe par Justin, de 1451.

Il a indiqu ce dernier comme un exemple des dbuts du caractre romain.

La ressemblance entre les manuscrits et les livres imprims tait des
plus curieuses, des plus suggestives.

Il a ensuite fait voir une page emprunte  l'dition des Lettres de
Cicron, de John de Spier, le premier livre imprim  Venise, une
dition du mme ouvrage par Nicolas Jansen, en 1470, et un admirable
Ptrarque manuscrit du seizime sicle.

Il a parl  l'auditoire d'Alde, qui fut le premier  mettre en
circulation des livres  bon march,  supprimer les abrviations, qui
fit graver ses caractres par Francia, _pictor et aurifex_, lequel passe
pour avoir reproduit l'criture du Ptrarque.

Il exhiba une page du livre d'exemples de Vicentino, le clbre matre
d'criture vnitien. Elle fut salue d'une salve spontane
d'applaudissements, et il mit quelques vues excellentes sur
l'amlioration des livres d'exemples et les inconvnients de l'criture
penche.

Un superbe Plaute imprim  Florence en 1514 pour Lorenzo di Medici,
l'Histoire de Polydore Virgile avec les beaux dessins d'Holbein,
imprime  Ble en 1556, et d'autres livres intressants furent aussi
projets sur l'cran, ce qui, naturellement, en agrandissait beaucoup
les proportions.

Il parla d'Elzvir au dix-septime sicle, alors que l'criture
commenait  dchoir, et du premier imprimeur anglais Caxton, et de
Baskerville, dont les caractres furent peut-tre dessins par Hogarth,
mais ne sont pas trs bons.

Le latin, ainsi qu'il le fit remarquer, gagnait plus que l'anglais, 
l'impression, parce que les queues des caractres ne tombaient pas aussi
souvent au-dessous de la ligne.

Le large espace entre les lignes, rsultant de l'emploi d'un plomb,
comme il le montra, mettait la page en bandes, et donnait aux blancs la
mme importance qu'aux lignes.

Naturellement il faut rserver beaucoup de largeur aux marges, except
aux marges intrieures, et les titres courants tent souvent  la page
sa beaut d'arrangement.

Le caractre employ par la _Pall Mall_ fut approuv comme il le
mritait, nous sommes heureux de le reconnatre.

En ce qui regarde l'illustration, le point essentiel, comme le dit M.
Walker, est d'tablir l'harmonie entre le caractre et la dcoration.

Il plaida la cause du vritable ornement pour le livre, contre la sotte
habitude de placer le dessin l o il n'a que faire.

Il fit remarquer que l'harmonie mcanique et l'harmonie artistique
marchent du mme pas.

Il ne faut employer l'ornement ou l'illustration dans un livre qu' la
condition de pouvoir l'imprimer de la mme manire que le texte.

Pour appuyer son conseil, il prsenta l'_Italie_ de Rogers avec de la
gravure sur acier, et une page d'un Magazine amricain, fleurie,
picturale, mauvaise, fut salue par quelques rires.

Comme exemples, nous emes un charmant Boccace imprim  Ulm, et une
page tire de _La Mer des Histoires_, imprime en 1488. Black et Bewick
parurent aussi, puis ce fut une page de musique dessine par M. Horne.

La confrence fut coute avec grande attention par un nombreux
auditoire, et elle tait certainement fort attrayante.

M. Walker a le subtil instinct artistique que donne la pratique relle
de l'art dont il parle.

Ses remarques au sujet du caractre pictural de l'illustration moderne
taient bien en leur place, et nous esprons que certains des diteurs
qui se trouvaient dans l'auditoire les prendront  coeur.

Jeudi prochain, confrence de M. Cobden-Sanderson sur la Reliure, sujet
que peu de personnes en Angleterre sont capables de traiter avec plus de
comptence.

Nous sommes heureux de voir ces confrences aussi bien frquentes.




Les Beauts de la Reliure[24].


[24] _Pall Mall Gazette_, 23 novembre 1888.

L'art commena, dit hier soir, M. Cobden-Sanderson dans sa charmante
confrence sur la Reliure, quand l'homme pensa  l'Univers.

Il dsire donner une expression  la joie et  la surprise qu'il prouve
devant les merveilles qui l'entourent, et il invente une forme de beaut
par laquelle il exprime la pense ou le sentiment qui est en lui.

Et la reliure a sa place parmi les arts: par elle un homme s'exprime
lui-mme.

Cet exorde lgant et plaisamment exagr prcda quelques
dmonstrations des plus pratiques.

Le tablier de cuir est le drapeau de l'avenir s'cria le confrencier,
qui ta son habit et ceignit son tablier.

Il dit quelques mots des reliures anciennes pour le rouleau de papyrus,
des cylindres d'ivoire ou de cdre autour desquels on enroulait les
manuscrits d'autrefois, des enveloppes teintes, les cordons soigns,
jusqu'au temps o enfin la reliure, au sens moderne, commena, sous
forme de feuilles plies, avec la littrature en pages.

Une reliure, comme il le fit remarquer, se compose de deux plaques,
jadis en bois, aujourd'hui deux feuilles de carton, couvertes de soie,
de cuir ou de velours.

Le rle de ces plaques est de protger la fortune crite du monde.

La matire la meilleure est le cuir orn d'or.

On faisait jadis prsent de forts aux relieurs, pour qu'ils eussent
toujours sous la main une provision de peaux de btes fauves. Le relieur
moderne doit se contenter d'importer du maroquin, sorte de cuir bien
meilleur que tout autre et bien prfrable au veau.

M. Sanderson mentionna par leurs noms quelques-uns des grands relieurs,
comme Le Gascon, et quelques-uns des protecteurs de la reliure, comme
les Mdicis, Grolier, et les femmes admirables qui aimrent tant les
livres, qu'elles leur donnrent quelque chose du parfum et de la grce
de leurs tranges existences.

Toutefois la partie historique de la confrence fut fort courte et le
fut peut-tre forcment  cause du temps limit.

La partie vraiment soigne de la confrence fut l'expos pratique.

M. Sanderson expliqua et dmontra les diffrentes oprations qui
consistent  lisser, presser, couper, rogner, etc.

Il divisa les reliures en deux classes, selon l'utilit ou la beaut.

Parmi les premires, il mit les couvertures en papier, comme celles
qu'on emploie en France, le carton recouvert de papier ou recouvert de
toile, les demi-reliures en cuir ou en veau.

Il ddaigna le drap comme une pauvre matire, sur laquelle la dorure ne
tarde pas  s'effacer.

Quant aux belles reliures, en elles, la dcoration s'lve jusqu'
l'enthousiasme.

Elle a sa valeur thique, son effet spirituel.

En faisant de bon travail, nous levons l'existence  un plan plus
haut dit le confrencier, et il insista avec une sympathie affectueuse
sur ce fait qu'un livre est d'un naturel sensitif, qu'il est fait par
un tre humain pour un tre humain, que le dessin doit venir de l'homme
lui-mme et exprimer les tats de son imagination et la joie de son me.

Il faut donc qu'il n'y ait point de division du travail:

Je fabrique moi-mme ma colle, et j'y prends plaisir, dit M.
Sanderson, en parlant de la ncessit o se trouve l'artiste de faire
tout son travail de ses propres mains.

Mais avant que nous ayons de la reliure vraiment bonne, il faut que nous
ayons une rvolution sociale.

Dans l'tat prsent des choses, l'ouvrier, rduit au rle de machine,
est l'esclave du patron, et le patron enfl en millionnaire est
l'esclave du public, et le public est l'esclave de son dieu favori, le
Bon March.

Le relieur de l'avenir devra tre un homme duqu qui apprcie la
littrature et a de la libert pour sa fantaisie et du loisir pour sa
pense.

Tout cela est fort bon, fort juste.

Mais quand il traite la reliure en art imaginatif, expressif, humain,
nous devons avouer qu' notre avis M. Sanderson s'est un peu tromp.

La reliure est essentiellement dcorative, et la bonne dcoration est
suggre plus frquemment par la matire et par le genre de travail que
par le dsir quelconque de l'homme qui conoit l'ide de nous exprimer
sa joie en ce monde.

De l vient que la bonne dcoration est toujours traditionnelle.

Partout o elle est l'expression de l'individu, elle est ordinairement
fausse et capricieuse.

Ces mtiers-l ne sont point des arts avant tout expressifs: ils sont
des arts impressifs.

Si un homme a quelque chose  dire au monde, il ne le dira point au
moyen d'une matire qui suggre et conditionne toujours sa propre
dcoration.

La beaut de la reliure est de la beaut dcorative abstraite.

Au premier coup d'oeil, elle n'est point mode d'expression pour une me
humaine.

A vrai dire, le danger de ces hautes prtentions pour un mtier manuel
consiste en ce qu'ils laissent voir un dsir de donner  des mtiers le
domaine et la raison d'tre qui appartiennent  des arts, comme la
posie, la peinture et la sculpture.

Ce domaine, ce motif, ils ne le possdent point.

Leur but est tout autre.

Entre les arts qui visent  rduire  rien leur matire et les arts qui
tendent  la glorifier, il y a un abme.

Nanmoins M. Cobden Sanderson a eu parfaitement raison d'exalter son
art, et bien qu'il ait paru confondre les modes expressifs de la beaut,
il a toujours parl avec grande sincrit.

La semaine prochaine, M. Crane fera la dernire des confrences de cette
admirable srie des Arts et Mtiers, et sans doute il aura bien des
choses  dire sur un sujet auquel il a consacr toute sa belle existence
d'artiste.

Pour nous, nous ne pouvons faire autrement que de sentir que l'art de la
reliure exprime, avant toute chose, non point ce qu'prouve l'ouvrier,
mais simplement ce qu'il est, la propre beaut qu'il a en soi, ce qu'il
a d'admirable.




La Clture des Arts et Mtiers[25].


[25] _Pall Mall Gazette_, 30 novembre 1888.

M. Walter Crane, Prsident de la Socit des Arts et Mtiers, a t
accueilli hier soir par une assemble si nombreuse qu' un certain
moment le secrtaire honoraire a t en souci sur le sort des cartons et
que bien des gens n'ont point russi  entrer.

Toutefois l'ordre s'est bientt rtabli.

M. Cobden-Sanderson s'est avanc sur l'estrade et, en quelques phrases
d'une plaisante gravit, a prsent M. Crane comme un homme, qui avait
toujours t l'avocat des grandes causes impopulaires et donnait pour
but  son art la diffusion de la joie dans toute l'tendue du pays.

M. Crane a commenc sa confrence en faisant remarquer que l'Art a deux
domaines, l'aspect et l'adaptation, et que c'est essentiellement au
second qu'a affaire le dessinateur, son objet n'tant point le fait
littral, mais la beaut idale.

Le dessinateur n'a rien  voir aux effets non tudis, accidentels, de
la Nature.

Il s'est mis en qute de principes et a procd par plan gomtrique,
par ligne et couleurs abstraites.

L'art pictural est isol, et sans relation; le cadre est le dernier
vestige de l'ancienne alliance entre la peinture et l'architecture.

Mais le dessinateur n'a point pour objet premier de produire un tableau.

Il vise  faire un modle et procde par slection: il repousse l'ide
du trou dans le mur et ne veut rien entendre au sujet des fausses
fentres d'un tableau.

Trois choses diffrencient les dessins.

D'abord l'esprit de l'artiste, ce mode, cette manire, qui spare Drer
de Flaxman, par lesquels nous reconnaissons comment l'me d'un homme
s'exprime dans la forme qui lui est propre.

Puis vient l'ide constructive, l'emplissage des espaces avec une oeuvre
qui plat.

En dernier lieu, c'est la matire, que ce soit le cuir ou l'argile,
l'ivoire ou le bois, matire qui souvent donne des suggestions, et
toujours commande le dessin.

Quant au naturalisme, nous devons nous souvenir que nous voyons non pas
seulement avec nos yeux, mais avec toutes nos facults.

La sensation et la pense sont des parties de la vision.

M. Crane traa alors, au tableau noir, le chne raliste du peintre de
paysage et le chne dcoratif du dessinateur.

Il montra aussi la marguerite des champs, telle qu'elle est dans la
Nature, et la mme fleur traite comme dcoration de panneau.

Le dessinateur systmatise et accentue, choisit et rejette, et l'oeuvre
dcorative offre le mme rapport avec la reproduction naturaliste que le
langage du drame imaginatif avec le langage de la vie relle.

Les ressources dcorative du carr et du cercle furent alors
reprsentes au tableau noir.

Il fut dit maintes choses sur la symtrie, l'alternance, et la
radiation.

M. Crane dcrivit ce dernier principe comme tant le Home Rule du
dessin, la perfection du self-government local et il fit remarquer que
c'tait l une chose essentiellement organique, qui se manifestait dans
l'aile de l'oiseau, tout aussi bien que dans la vote en style Tudor de
l'architecture gothique.

M. Crane passa ensuite  la figure humaine, cette expressive unit de
dessin qui contient tous les principes de la dcoration.

Il montra un dessin d'une figure nue tenant une hache, couche dans un
pendentif architectural, figure qui, comme il eut soin de l'expliquer,
n'tait point celle de M. Gladstone, malgr la prsence de la hache.

Le dessinateur, laissant alors de ct le _chiaroscuro_, la dgradation
de teintes, et autres faits superficiels de la vie bien capables de se
dfendre, et ayant toujours prsente  l'esprit l'ide de la limitation
d'espace, se met en devoir de faire bien ressortir la beaut de sa
matire, que ce soit du mtal, avec son agrable relief comme
s'exprime Ruskin, ou du verre cern par le plomb, avec ses belles
lignes noires, ou la mosaque avec ses cubes de gemmes, ou le mtier 
tisser avec ses fils qui s'entrecroisent, ou le bois avec ses jolies
torsades de fibres.

Nombre d'insuccs artistiques sont dus  ce qu'un art veut faire des
emprunts  un autre.

Nous avons des sculpteurs qui prtendent faire de la peinture, des
peintres qui visent aux effets scniques, des tisseurs en qute de
sujets de tableaux, des ornemanistes qui veulent faire de la Vie et non
de l'Art, des imprimeurs sur coton qui attachent des bouquets de fleurs
artificielles avec des flots de ruban artificiel, et jettent tout cela
sur le tissu qui n'en peut mais.

Puis vint la petite tirade de socialisme, trs raisonnable et prsente
fort posment.

Comment pouvons-nous avoir du bel art, alors que le travailleur est
condamn  un labeur monotone et machinal au milieu d'un entourage
morne, hideux, quand cits et Nature sont sacrifies  la rapacit
mercantile, quand le Bon March est le Dieu de l'existence?

Au temps jadis, l'ouvrier manuel tait dessinateur.

Il avait des journes tranquilles d'tude en sa priode d'apprentissage.
Le peintre lui-mme dbutait par le broyage des couleurs.

Il survit encore un peu d'ornement ancien,  et l, sur les rosettes de
laiton des chevaux de trait, dans les seaux  lait  Anvers, dans les
cruches  eau d'Italie. Mais cela mme s'en va.

Le touriste passe et cre une demande que le commerce satisfait d'une
faon insuffisante.

Nous ne sommes point encore arrivs  un tat de choses qui soit la
sant.

Tottenham Court Road existe encore, on est menac de voir renatre le
mobilier Louis XVI, et l'image colorie populaire se dbat dans les
mailles de l'antimacassar.

L'art est dans la dpendance de la vie.

Nous ne pouvons l'obtenir par les machines.

Et pourtant les machines ne sont mauvaises que quand elles nous
gouvernent.

La presse  imprimer est une machine que l'Art apprcie, parce qu'elle
lui obit.

L'art vritable doit possder l'nergie de la Vie elle-mme, doit se
colorer de ce qu'il y a de bon ou de mauvais dans la vie, doit suivre
les anges de lumire ou les anges des tnbres.

L'art du pass ne doit point tre copi avec un esprit servile.

Pour un sicle nouveau, nous rclamons une forme nouvelle.

La confrence de M. Walter Crane fut fort intressante et fort
instructive.

Sur un seul point, nous serons en dsaccord avec lui.

De mme que M. Morris, il dprcie compltement l'art du Japon et
regarde les Japonais comme des artistes naturalistes et non point
dcoratifs.

Il est vrai qu'ils sont souvent picturaux, mais avec leur finesse
exquise de touche, l'clat et la beaut de leur coloris, leur entente
parfaite dans la faon de rendre un espace dcoratif sans le dcorer
lui-mme (point sur lequel M. Crane n'a rien dit, quoique ce soit une
des choses les plus importantes dans la dcoration) et par la subtilit
de leur instinct dans la place  donner aux objets, les Japonais sont
des artistes dcoratifs d'un ordre lev.

Il faudra que l'anne prochaine quelqu'un fasse aux Arts et Mtiers des
confrences sur l'art japonais.

En attendant, nous flicitons M. Crane et M. Cobden-Sanderson sur
l'admirable srie de confrences qui a t faite  cette Exposition.

On ne saurait dire trop de bien de leur influence.

L'exposition, nous avons t heureux de l'apprendre, a t un succs
financier.

Elle se ferme demain, mais elle n'est que la premire d'un grand nombre
d'autres, dans l'avenir.




Potesses Anglaises[26].


[26] _Queen_, 8 dcembre 1888

L'Angleterre a donn au monde une grande potesse, Elisabeth Barrett
Browning.

A ct d'elle, M. Swinburne placerait Miss Christina Rossetti, dont
l'_Hymne du Nouvel An_ est dcrit par lui comme la plus noble des
posies sacres de notre langue, au point qu'aucune autre ne s'en
rapproche assez pour mriter le second rang.

C'est un hymne, nous dit-il, qui est comme touch par le feu, comme
baign dans la lumire des rayons de soleil, comme accord aux cordes et
aux cadences de la musique de la mer  son reflux, hors de la porte de
la harpe et de l'orgue, larges chos des sereines et sonores mares des
cieux.

Malgr toute mon admiration pour l'oeuvre de Miss Rossetti, son choix
subtil des mots, sa richesse d'images, sa navet artistique, ou se
mlent avec fantaisie de curieux accents d'tranget et de simplicit,
je ne puis m'empcher de penser que M. Swinburne, en sa noble et
naturelle loyaut, l'a place sur un pidestal trop lev.

Pour moi, elle est simplement une trs charmante artiste en posie.

A vrai dire, c'est l chose si rare que nous ne pouvons faire autrement
que de l'aimer, quand nous la rencontrons, mais tout n'est pas l.

Plus loin, et au-dessus, il y a des hauteurs de chant plus leves, plus
ensoleilles, une vision plus large, une atmosphre plus ample, une
musique  la fois plus passionne et plus profonde, une nergie
cratrice qui est ne de l'esprit, une extase aile qui nat de l'me,
une force et une ardeur dans la seule expression, qui a tout le
merveilleux du prophte et ne tient pas peu de la saintet consacre du
prtre.

Mistress Browning n'a d'gale aucune des femmes qui aient jamais fait
vibrer la lyre, ou souffl dans les pipeaux depuis les temps de la
grande potesse olienne.

Mais Sapho, qui, pour le monde antique, tait une colonne de flamme, est
pour nous une colonne de tnbres.

De ses posies brles, avec bien d'autres oeuvres prcieuses, par les
Empereurs de Byzance ou les Papes de Rome, il ne reste plus que des
fragments en petit nombre.

Il peut se faire qu'elles moisissent dans la nuit parfume de quelque
tombe gyptienne, serres dans la main fltrie d'un amoureux dfunt
depuis longtemps.

Il peut mme se faire qu'en ce moment un moine de l'Athos ait les yeux
fixs sur un ancien manuscrit dont les caractres recroquevills cachent
une oeuvre lyrique ou une ode de celle que les Grecs appelaient la
Potesse, tout comme ils dsignaient Homre par les mots: le Pote,
celle qui tait pour eux la Dixime Muse, la fleur des Grces, l'enfant
d'Eros, et l'orgueil de l'Hellade, Sapho  la douce voix, la belle aux
beaux yeux,  la chevelure noire de nuance d'hyacinthe.

Mais en fait, l'oeuvre de la merveilleuse chanteuse de Lesbos est
entirement perdu pour nous.

Il nous reste quelques ptales des roses de son jardin, et c'est tout.

De nos jours la littrature survit au marbre et au bronze, mais aux
temps anciens, il n'en tait point ainsi, malgr la fire assertion du
pote romain.

Les fragiles vases d'argile des Grecs nous conservent encore les
portraits de Sapho, dlicatement peints en noir, rouge et blanc, mais de
son chant nous n'avons que l'cho d'un cho.

Parmi toutes les femmes de l'histoire, Mistress Browning est la seule
que nous ayons le droit de nommer en un rapprochement possible ou
lointain avec Sapho.

Sapho tait, sans contredit, une artiste plus impeccable, plus parfaite.

Elle remua tout le monde antique plus que Mistress Browning n'a jamais
remu l'ge moderne.

Jamais l'Amour n'eut un chantre pareil.

Mme dans les quelques vers qui nous restent, la passion semble
consumer, brler.

Mais comme le temps injuste qui l'a couronne des lauriers striles de
la renomme, les a entrelacs aux mornes pavots de l'oubli, laissons-l
ce qui n'est qu'un souvenir et revenons  une potesse dont le chant
nous reste comme une gloire imprissable de notre littrature,  celle
qui entendit du fond de la sombre mine et de l'usine encombre, la
plainte des enfants, et fit pleurer l'Angleterre sur ces petits, celle
qui dans ses sonnets soi-disant portugais chanta le mystre spirituel de
l'amour, et les dons intellectuels que l'amour apporte  l'me; celle
qui eut foi dans tout ce qui tait noble, qui eut de l'enthousiasme pour
ce qui est grand, de la piti pour tout ce qui souffre, celle qui
crivit: _Vision de potes_, et les _Fentres de la Casa Guidi_, et
_Aurora Leigh_.

Ainsi que l'a dit d'elle un homme, auquel je dois mon amour de la
posie, non moins que mon amour de la campagne,

    Aujourd'hui encore  nos oreilles,
    le clair Excelsior lanc par une lvre de femme,
    arrive par dessus l'Apennin, bien que
    la face de cette femme gise plie, glace par la mort,
    avec tous les grands morts dont Florence garde le marbre;
    Car aussi longtemps que de nobles chants remueront
      les coeurs des hommes
    et rempliront le monde de leurs vibrations,
    en cercles s'largissant toujours jusqu' ce qu'ils parviennent
    jusqu'au trne de Dieu, et que le pome devienne prire,
    et que la prire apporte la vigueur libratrice
    qui communique aux nations la flamme des actions hroques,
    elle est vivante,--la potesse  la grande me qui vit
    des fentres de la Casa Guida l'aube de la Libert
    se lever sur l'Italie, et qui en rendit la gloire,
    en hymnes ensoleills,  toute l'humanit.

Vraiment, elle est vivante, et non seulement au coeur de l'Angleterre de
Shakespeare, mais aussi au coeur de l'Italie de Dante.

A la littrature grecque, elle dut sa culture classique, mais l'Italie
moderne cra sa passion humaine pour la Libert.

Aprs avoir franchi les Alpes, elle se sentit pleine d'une ardeur
nouvelle, et de sa belle et loquente bouche, que nous revoyons dans ses
portraits, sort un flot de chant lyrique si noble, si majestueux que
nous n'avons rien entendu de comparable sur les lvres d'aucune femme,
depuis plus de deux mille ans.

Il est agrable de se dire qu'une potesse anglaise a t dans une
certaine mesure un facteur efficace dans cette cration de l'unit
italienne qui fut le rve de Dante, et si Florence chassa en exil son
grand chanteur, du moins elle accueillit avec empressement dans ses murs
la potesse, qu'en ces derniers temps, lui avait envoye l'Angleterre.

Si l'on avait  indiquer les principales qualits de l'oeuvre de
Mistress Browning, on nommerait, comme M. Swinburne l'a fait pour Byron,
la sincrit et la force.

Il y a des dfauts, naturellement.

Elle ferait rimer _lune_ avec table, a-t-on dit d'elle par
plaisanterie, et certes l'on ne trouverait point dans toute la
littrature de rimes aussi monstrueuses que celles qu'on rencontre
parfois dans les posies de Mistress Browning.

Mais sa rudesse n'tait point le rsultat de la ngligence.

Elle tait voulue, comme le montrent fort clairement ses lettres  M.
Horne.

Elle se refusait  passer sa muse au papier meris.

Elle avait en haine le lustrage facile et le poli artificiel.

Elle tait artiste, mme quand elle cartait l'art.

Elle entendait produire un certain effet par certains moyens, et elle y
russissait, et son indiffrence  l'gard de l'assonance complte dans
les rimes donne souvent  son vers une richesse splendide et y introduit
un lment agrable de surprise.

En philosophie; elle tait platonicienne; en politique, elle tait
opportuniste.

Elle ne s'attacha  aucun parti dtermin.

Elle aimait le peuple quand il se montrait royal, et les rois quand ils
se montraient des hommes.

Elle avait les ides les plus leves sur la valeur relle et le motif
de la posie.

La posie, dit-elle dans la prface d'un de ses volumes, a t pour moi
une chose aussi srieuse que la vie elle-mme, et la vie a t une chose
trs srieuse. Ni l'une ni l'autre n'ont t pour moi une partie de
volant. Je n'ai jamais commis l'erreur de prendre le plaisir pour la
cause finale de la posie, ni le loisir comme l'heure favorable au
pote. J'ai accompli ma tche en ceci, non point comme simple travail de
la tte et de la main, indpendant de la personnalit, mais comme
l'expression la plus complte de cette personnalit qu'il me ft
possible d'atteindre.

C'est certainement son expression la plus complte, et par l elle
ralise sa perfection intgrale.

Le pote, dit-elle quelque part, est  la fois plus riche et plus
pauvre qu'il ne l'tait d'ordinaire: il est vtu de meilleur drap, mais
il ne prononce plus d'oracles.

Ces mots donnent le diapason de sa faon de concevoir la mission du
pote.

Il tait fait pour prononcer les oracles de la Divinit, pour tre  la
fois un prophte inspir et un prtre saint, et nous pouvons sans
exagration,  mon avis, la considrer comme telle.

Elle tait une Sibylle apportant un message au monde, parfois avec des
lvres bgayantes, et une fois, au moins, avec les yeux bands, mais
toujours avec le vrai feu et la ferveur d'une foi fire et inbranlable,
toujours avec les grands lans d'une nature spirituelle, les nobles
ardeurs d'une me passionne.

Quand nous lisons ses meilleures posies, nous sentons que quoique le
sanctuaire d'Apollon soit vide, quoique le trpied soit renvers,
quoique le vallon de Delphes soit dsol, la Pythie n'est point encore
morte.

En notre propre sicle, elle a chant pour nous, et ce pays-ci l'a fait
natre pour la seconde fois.

Vraiment, Mistress Browning est la plus sage des Sibylles, plus sage
mme qu'aucune des figures puissantes que Michel-Ange a peintes sur la
vote de la Chapelle Sixtine de Rome, rvant sur le volume mystrieux
et s'efforant de dchiffrer les secrets du destin. Car elle a bien
compris que si savoir c'est pouvoir, la souffrance fait partie de la
connaissance.

C'est  son influence presque autant qu' la plus haute ducation des
femmes, que je serais port  attribuer le rveil vraiment remarquable
de la posie fminine qui caractrise la dernire moiti de notre sicle
en Angleterre.

Aucun pays n'a jamais eu autant de potesses  la fois.

En vrit, quand on songe que les Grecs n'eurent que neuf muses, on est
parfois tent de se dire que nous en avons trop.

Et pourtant l'oeuvre accomplie par les femmes dans la sphre de la
posie atteint vritablement  un niveau fort lev d'excellence.

En Angleterre, nous avons eu toujours de la tendance  dprcier la
valeur de la tradition en littrature.

Dans notre empressement  trouver une voix musicale nouvelle et un mode
musical plus jeune, nous avons oubli la beaut que peut possder Echo.

Nous cherchons d'abord l'individualit et la personnalit, et c'est l,
 vrai dire, ce qui caractrise le mieux les chefs-d'oeuvre de notre
littrature, tant en prose qu'en vers.

Mais une culture systmatique, et l'tude des meilleurs modles, si
elles s'unissent  un temprament artistique,  une nature ouverte 
d'exquises impressions, peut produire bien des choses admirables, bien
des choses dignes d'loge.

Il serait tout  fait impossible de donner une liste complte de toutes
les femmes qui depuis Mistress Browning se sont essayes sur le luth et
la lyre.

Mistress Pfeiffer, Mistress Hamilton King, Mistress Augusta Webster,
Graham Tomson, Miss Mary Robinson, John Ingelow, Miss May Kendall, Miss
Nesbit, Miss May Probyn, Mistress Craik, Mistress Meynell, Miss Chapman,
et bien d'autres ont fait vraiment de bonnes choses en posie, soit dans
le grave mode dorien de la posie pensive, intellectuelle, soit dans les
formes lgres et gracieuses de l'ancienne posie franaise, soit dans
le genre romantique de l'antique ballade, soit dans ce monument d'un
moment comme s'exprimait Rossetti, le sonnet tendu et concentr.

Parfois on est tent de dsirer que cette facult artistique si vive que
les femmes possdent,  n'en pas douter, se dveloppe un peu plus dans
le sens de la prose, un peu moins dans le sens des vers.

La posie est faite pour nos moments de haute exaltation, quand nous
souhaitons tre auprs des Dieux, et, dans notre posie rien ne saurait
nous satisfaire, sinon ce qui est d'un mrite suprieur, mais la prose
est rserve pour notre pain quotidien, et le dfaut de bonne prose est
une des grandes taches de notre civilisation.

La prose franaise mme manie par des crivains les plus ordinaires,
est toujours remarquable, mais la prose anglaise est dtestable.

Nous avons un petit nombre, un trs petit nombre de matres, tels quels.

Nous avons Carlyle, qu'il faut se garder d'imiter, M. Pater, qui, grce
 la subtile perfection de sa forme, est absolument inimitable, et M.
Froude qui est utile; et M. George Meredith, qui est un avertissement,
et M. Lang, qui est le divin amateur, et M. Stevenson, qui est l'artiste
humain, et M. Ruskin, dont le rythme, et la couleur, et la belle
rhtorique et la merveilleuse musique de mots sont absolument hors de
porte.

Mais la prose de tous les jours, celle qu'on lit dans les Magazines et
dans les journaux est terriblement morne et encombrante, lourde en ses
mouvements, gauche et exagre dans son expression.

Il peut se faire qu'un jour nos femmes de lettres s'adonnent plus
dcidment  la prose.

Leur lgret de touche, leur oreille exquise, leur sentiment dlicat de
l'quilibre et de la proportion ne nous seraient pas peu utiles.

Je me figure aisment les femmes introduisant une manire nouvelle dans
notre littrature.

Toutefois nous avons ici affaire aux femmes en tant que potesses, et il
est intressant de remarquer que, quoique l'influence de Mistress
Browning ait, sans contredit, contribue puissamment  dvelopper ce
mouvement potique nouveau, si je puis l'appeler ainsi, il semble
cependant n'y avoir jamais eu pendant les trois derniers sicles, aucune
poque o les femmes de ce royaume n'aient cultiv sinon l'art, du moins
l'habitude d'crire en vers.

Quelle fut la premire potesse anglaise?

Je ne saurais le dire.

Je crois que ce fut l'Abbesse Juliana Berners, qui vcut au quinzime
sicle, mais je ne doute point que M. Freeman ne soit en mesure de
dsigner,  premire rquisition, quelque merveilleuse potesse saxonne
ou normande, dont il est impossible de lire les oeuvres sans glossaire,
et qui, mme avec cette aide, sont inintelligibles.

Pour mon compte, je m'en tiens  l'Abbesse Juliana, qui crivit avec
enthousiasme sur la fauconnerie, et aprs elle, je mentionnerais Anne
Askew qui, en prison et  la veille mme de son martyre par le feu,
crivit une ballade qui a, en tout cas, un intrt pathtique et
historique.

Le trs doux et trs doux et trs sententieux _ditty_ de la Reine
Elisabeth sur Marie Stuart, est grandement lou par Puttenham, critique
contemporain, comme un exemple d'Exargasia, ou du style somptueux en
littrature ce qui, en tout cas, parat une pithte fort convenable
pour les posies d'une aussi grande Reine.

L'expression, qu'elle applique  l'infortune Reine d'cosse, fille de
la Discorde a naturellement pass depuis longtemps dans la littrature.

La Comtesse de Pembroke, soeur de Sir Philippe Sidney, fut trs admire
comme potesse en son temps.

En 1613, la docte, vertueuse et vritablement noble dame Elisabeth
Carew, publia une _Tragdie de Mariane, la belle reine de Juiverie_ et
quelques annes plus tard la noble Dame Diana Primerose crivit une
_Chane de Perles_, qui est un pangyrique sur les grces sans pair de
Gloriana.

Mary Morpeth, amie et admiratrice de Drummond de Hawthornden; Lady Mary
Wroth,  qui Ben Jonson ddia l'_Alchimiste_, et la Princesse
Elisabeth, soeur de Charles Ier, doivent aussi tre mentionnes.

Aprs la Restauration, les femmes s'adonnrent avec une ardeur plus
grande encore  l'tude de la littrature et  la pratique de la posie.

Marguerite, duchesse de Newcastle, fut une vritable femme de lettres,
et quelques-uns de ses vers sont extrmement jolis et gracieux.

Mistress Aphra Behn fut la premire Anglaise qui se fit de la
littrature une profession rgulire.

Mistress Katharine Philps inventa la sentimentalit, si nous en croyons
M. Gosse.

Comme elle fut loue par Dryden et regrette par Cowley, esprons
qu'elle aura obtenu son pardon.

Keats rencontra par hasard ses posies  Oxford, au temps o il crivait
_Endymion_, et trouva dans l'une d'elles une fantaisie trs dlicate,
dans le genre de Fletcher mais je crains bien que de nos jours
l'incomparable Orinda ne trouve plus un seul lecteur.

Au sujet de la _Rverie Nocturne_ de Lady Winchelsea, Wordsworth, dit
qu' l'exception de la _Fort de Windsor_, ce fut le seul pome, dans
l'intervalle entre le _Paradis perdu_ et les _Saisons_ de Thomson, qui
contint une image nouvelle de la nature extrieure.

Lady Rachel Russell,  qui on peut attribuer l'inauguration de la
littrature pistolaire en Angleterre; Eliza Heywood que son mauvais
style a immortalise, et qui occupe une niche dans la _Dunciade_; et la
marquise de Wharton, dont Waller dit avoir admir les posies, sont des
types fort remarquables, la plus intressante de toutes tant
naturellement la premire nomme, qui tait une femme de naturel
hroque et d'un caractre plein de noblesse et de dignit.

En somme, quoi qu'on ne puisse pas dire que les potesses anglaises,
depuis les origines jusqu' Mistress Browning, aient produit aucune
oeuvre de gnie absolu, ce sont certainement des figures intressantes,
d'attrayants sujets d'tude.

Parmi elles nous trouvons Lady Mary Wortley Montague, qui a tout le
caprice de Clopatre, et dont les lettres sont charmantes  lire,
Mistress Centlivre, qui crivit une brillante comdie, Lady Anne Barnard
dont _Le Vieux Robin Gray_ a t dcrit par Sir Walter Scott comme
valant tous les dialogues qu'ont jamais eus ensemble Corydon et
Phyllis, depuis Thocrite jusqu' nos jours et qui est certainement une
trs belle et trs touchante posie, Esther Vanhomrigh, et Hester
Johnson, la Vanessa et la Stella de la vie du Doyen Swift; Mistress
Thrale, l'amie du grand lexicographe; la digne Mistress Barbauld; la
laborieuse Joanna Baillie; l'admirable Mistress Chapone, dont l'_Ode 
la Solitude_ fait toujours natre en moi une ardente passion pour la
socit, et qui restera dans la mmoire au moins comme directrice de
l'tablissement dans lequel fut leve Becky Sharp, Miss Anna Seward,
qui fut appele le Cygne de Lichfield la pauvre L. E. L. que Disraeli
dcrivit dans une de ses spirituelles lettres  sa soeur comme la
personnification de Brompton, toilette de satin incarnat, souliers de
satin blanc, joues rouges, nez camard, et la chevelure  la Sapho;
Mistress Ratcliffe, qui cra le roman  aventures, et a ainsi endoss
une grande responsabilit; la belle Duchesse de Devonshire, de laquelle
Gibbon a dit qu'elle tait faite pour tre quelque chose de mieux qu'une
Duchesse; les deux admirables soeurs, Lady Dufferin et Mistress Norton;
Mistress Tighe, dont Keats lut avec plaisir la _Psych_; Mistress
Hemans; la jolie, charmante Perdita, qui flirta tour  tour avec la
Posie et avec le Prince Rgent, joua divinement dans le Conte
d'Hiver, fut brutalement attaque par Gifford et nous a laiss une
touchante petite posie sur la boule-de-neige; et Emilie Bront, dont
les posies sont empreintes d'une force tragique et paraissent souvent
sur le point d'atteindre  la grandeur.

Les vieilles modes en littrature ne sont pas aussi agrables que les
vieilles modes dans le costume.

J'aime le sicle de la poudre mieux que le sicle de Pope.

Mais si l'on prfre le point de vue historique,--et en somme c'est le
seul o nous devions nous placer pour apprcier avec justice une oeuvre
qui n'est pas absolument de premier ordre,--nous ne pouvons viter de
remarquer que bon nombre des potesses anglaises, qui ont prcd
Mistress Browning, furent des femmes d'un talent peu ordinaire, et que
si la plupart d'entre elles regardrent la posie comme un simple
compartiment des _belles-lettres_, il en fut de mme pour leurs
contemporains dans le plus grand nombre des cas.

Depuis l'poque de Mistress Browning, nos bois se sont remplis d'oiseaux
chanteurs, et si je me risque  leur demander de s'adonner davantage 
la prose, et moins au chant, ce n'est pas que je gote la prose
potique, mais c'est que j'aime la prose des potes.




Le dernier volume de sir Edwin Arnold[27][28].


[27] _Pall Mall Gazette_, 11 dcembre 1888.

[28] _Avec Saadi dans le jardin ou le livre de l'amour_.

Les auteurs qui crivent en prose potique sont rarement de bons potes.

Ils ont beau emplir leurs pages de somptueuses pithtes, de phrases
resplendissantes, entasser des Plions d'adjectifs sur des Ossas de
descriptions, ils ont beau s'abandonner  un style fortement color, 
la richesse luxuriante des images, si leur vers ne possde pas la
vritable vie rythmique du vers, si leur procd ne connat pas la
contrainte que s'impose le vritable artiste, tous leurs efforts
aboutissent  un bien mince rsultat.

Il se peut que la prose asiatique soit utile pour la besogne du
journal, mais la posie asiatique ne doit point tre encourage.

D'ailleurs, on peut dire que la posie a bien, plus que la prose, besoin
de la contrainte volontaire.

Ses conditions sont beaucoup plus dlicates.

Elle produit ses effets par des moyens plus subtils.

On ne doit point tolrer qu'elle dgnre en pure rhtorique, en pure
loquence. Elle est, en un sens, celui de tous les arts qui possde la
plus grande conscience de soi, en ce qu'elle n'est jamais un moyen pour
atteindre une fin, et qu'elle est toujours sa propre fin.

Sir Edwin Arnold a un style trs pittoresque, nous devrions peut-tre
dire, un style trs pictural.

Il connat l'Inde mieux que ne la connat aucun Anglais vivant et sait
l'hindoustani mieux que ne devrait le savoir un crivain anglais.

Si ses descriptions manquent de distinction, elles ont du moins le
mrite d'tre vraies, et quand il n'entrelarde point ses pages d'une
interminable srie de mots exotiques, il est assez agrable.

Mais il n'est point pote. C'est tout simplement un crivain potique,
voil tout.

Nanmoins les crivains potiques ont leur utilit, et il y a dans le
dernier volume de sir Edwin Arnold bien des choses qui rcompenseront le
lecteur. La scne du rcit est place dans une mosque dpendant du
monument appel le Taj-Mahal, et un groupe compos d'un savant Mirza, de
deux jeunes chanteuses avec leur serviteur, et d'un Anglais, est cens
passer la nuit  lire le chapitre de Saadi sur l'Amour, et 
s'entretenir sur ce sujet, avec accompagnement de musique et de danse.
Bien entendu, l'Anglais n'est autre que sir Edwin Arnold lui-mme:

      Epris de l'Inde
    trop pris d'elle, car son coeur y vivait
    alors mme que ses pas erraient bien loin de l.

Lady Dufferin apparat comme

    Lady Duffreen, la puissante Vice-Reine de la Reine

ce qui est assurment un des vers blancs les plus terribles que nous
ayons rencontrs depuis pas mal de temps sur notre route.

M. Renan est un prtre du Frangestan qui crit un franais
papillotant, Lord Tennyson

    un homme que nous honorons pour ses chants,
    plus grand que Saadi lui-mme,

et les Darwiniens sont prsents en Mollahs de l'Occident qui

    tiennent les fils d'Adam
    pour la descendance des limaces marines.

Tout cela, c'est de la bonne plaisanterie, en son genre, une sorte de
pantomime littraire, mais les meilleurs endroits du livre sont la
description du Taj mme, qui est extrmement soigne, et les diverses
traductions de Saadi parses dans le volume.

Le grand tombeau que Shah-Jahan construisit pour Ayamand, est

    tout pntr de charme--ce n'est point de la maonnerie,
    ni de l'architecture, comme le sont toutes les autres,
    mais c'est l'orgueilleuse passion d'un Empereur pris,
    tisse en pierre vivante, qui brille, qui plane
    et qui fait un corps de beaut  une me,  une pense.
    Ainsi se fait-il, quand une face
    divinement belle se dvoile devant vos yeux
    nous montrant une femme d'une indicible beaut:
    Et le sang court plus vite, et l'esprit bondit,
    et le dsir d'adorer fait flchir les genoux dociles,
    et le souffle s'arrte de lui-mme. Tel est le Taj.
    Vous le voyez avec le coeur, avant que les yeux
    aient assez d'espace pour contempler. Partout blancheur,
    blancheur de neige, blancheur de nuage.

Nous ne pouvons dire beaucoup de bien du sixime vers.

    Insomuch that it haps, as when some face

qui est d'une maladresse singulire, et dpourvu de toute mlodie.

Mais voici un remarquable passage de Saadi:

    Lorsque la terre affole s'agita dans les angoisses du
    tremblement de terre,
    avec les racines des monts il ceignit de prs ses frontires.
    En ses rocs il enferma turquoise et rubis
    et  sa verte branche, il suspendit sa rose cramoisie.

    Il donne aux semences obscures les formes de beaux
    rves.
    Qui peint avec l'eau, comme il sait peindre les choses?
    Regardez! du nuage il fait tomber une goutte sur
    l'Ocan,
    comme des reins du Pre, il apporte une goutte.

    Et de cela il forme une perle incomparable
    et de ceci, un jeune homme, une jeune fille de cyprs,
    il connat  fond tous leurs organes
    car pour lui tout est visible. Droulez
    vos froids replis, Serpents, courez en rampant, conomes fourmis.
    Sans mains, sans force il pourvoit  vos besoins,
    Celui qui du Nant construisit le que cela soit!
    et qui plante la Vie dans le vide du Non-tre.

Certes, sir Edwin Arnold ptit de la comparaison invitable qu'on ne
peut s'empcher de faire entre son oeuvre et l'oeuvre d'Edward
Fitzgerald, et certainement Fitzgerald n'eut jamais crit un vers comme
celui-ci: utterly wotting all their innermosts; (il connat  fond
tous leurs organes.)

Mais on lit avec intrt n'importe quelle traduction de ces admirables
potes orientaux qui mlent si trangement la philosophie et la
sensation, la simple parabole ou fable et les doctrines obscures et
mystiques.

Ce que nous regrettons le plus dans le livre de sir Edwin Arnold, c'est
son habitude d'crire d'une faon qu'on ne peut vraiment appeler d'un
autre nom que le _pigeon english_, quand nous apprenons que Lady
Duffreen, la Vice-Reine de la Puissante Reine se promne parmi les
_charpoys_[29] du quartier, sans aucune crainte de _sitla_ ou de
_tap_,[30] quand le Mirza s'explique ainsi:

[29] Couchettes.

[30] Maladies.

    Ag lejao
    to light the Kallians for the Saheb and me,[31]

[31] Ag lejao, allumes les pipes pour le Sahib et moi.

et le domestique obit en disant _Achcha! Achcha!_

Quand nous sommes invits  couter le _Vina_ et le tambour et qu'on
nous parle d'_ekkas_, de _Byragis_, de _hamals_, de Tamboora, tout ce
que nous pouvons dire, c'est qu' de tels _Ghazals_ nous ne sommes point
en mesure de dire _Shamash_ ou _Afrin_.

En posie anglaise, on n'a pas besoin

    de _chaktis_ pour les pieds
    de _Jasams_ pour ceindre les coudes, de _gote_, et de _har_
      de _Bala_ et de _mala_.

Cela n'est pas de la couleur locale, mais de la dcoloration locale;
cela ne rend nullement la scne plus vivante, cela ne met pas l'Orient
dans une lumire plus claire devant nous.

C'est simplement un ennui pour le lecteur, et une erreur de la part de
l'crivain.

Il est peut-tre difficile  un pote de trouver des synonymes anglais
pour des expressions asiatiques, mais la chose ft-elle mme impossible,
le devoir du pote n'en est pas moins de les trouver.

Nous regrettons qu'un homme rudit et cultiv, tel que sir Arnold, se
soit rendu coupable d'une vritable trahison contre notre littrature.

Sans cette erreur, son livre, sans tre le moins du monde une oeuvre de
gnie, ou mme de haut mrite littraire, aurait encore possd une
valeur durable.

En somme, sir Edwin Arnold a traduit Saadi, et il faut que quelqu'un
traduise sir Edwin Arnold.




Potes australiens[32].


[32] _Pall Mall Gazette_, 14 dcembre 1888.

M. Sladen ddie son Anthologie, (nous devrions peut-tre dire son
herbier) de posies australiennes  M. Edmond Gosse dont l'exquise
facult critique, nous dit-il, est aussi remarquable dans ses posies
que dans ses confrences sur la posie.

Aprs un compliment aussi gracieux, M. Gosse aura certainement pour
devoir de faire une srie de confrences sur l'art aux antipodes devant
les tudiants de Cambridge, qui seront certainement enchants d'entendre
parler de Gordon, de Kendall, de Domett, pour ne rien dire de
l'extraordinaire assemblage de mdiocrits que M. Sladen a tires assez
tourdment de leur obscurit aussi modeste que mrite.

Toutefois Gordon est fort mal reprsent dans le livre de M. Sladen, les
trois spcimens de son oeuvre, qui ont t insrs, se composant d'un
fragment non revu, de son _Pome d'adieux_, et de l'_Adieu d'un Exil_.

Ce dernier est touchant, cela s'entend, mais aprs tout, le banal
touche toujours, et il est trs fcheux que M. Sladen n'ait pu conclure
un arrangement financier avec les possesseurs des droits d'auteur de
Gordon.

Il en rsulte un dommage irrparable pour le volume que nous avons sous
les yeux.

C'est grce  Gordon que l'Australie a trouv sa premire expression en
vers.

Nanmoins il y a ici quelques autres potes qui mritent d'tre tudis,
et on apprend avec intrt des dtails sur les potes qui reposent sous
l'ombre du gommier, cueillent les fleurs du roseau, et le buddawong, et
la salsepareille, pour celles qu'ils aiment, et errent parmi les
bosquets du mont Bawbaw en coutant les incultes extases du mopoke.

Pour eux, novembre, c'est

    La merveille aux ailes d'or
    qui met une main dans celle de l't, l'autre dans celle du Printemps.

Janvier est plein de souffles de myrrhe, et de subtiles suggestions du
pays des roses.

    C'est le chaud, le vivant mois de l'clat, c'est lui
    qui rjouit la terre et berce la forte et mlancolique mer.

tandis que Fvrier, c'est la Vraie Dmter,

    et clabouss du talon au genou du riche et chaud sang de la vigne
    il arrive tout radieux  travers les bois jaunissants.

Chaque mois,  mesure qu'il arrive, reoit des loges nouveaux et fait
natre une musique toute diffrente de la ntre. Juillet est une dame,
ne dans le vent et la pluie. En Aot,

     travers la montagne,  travers toutes les landes noircies par le feu,
    le vigoureux hiver souffle son adieu sauvage dans son cor.

Octobre est la reine de toute l'anne la dame  la blonde chevelure
qui s'en va, les pieds entravs de fleurs  travers les collines aux
contours hautains et amne avec elle le Printemps.

Il faut dcidment nous habituer au mopoke et  la salsepareille, faire
en sorte d'aimer le gommier et le buddawong, autant que nous aimons les
oliviers et les narcisses du blanc Colonus.

Aprs tout, les Muses sont grandes voyageuses, et le mme pied, qui
foula les crocus de Cumnor, effleurera quelque jour peut-tre l'or, qui
tombe des fleurs du jonc, et marchera dlicatement sur l'herbe de la
brousse  la teinte de tan.

M. Sladen a naturellement grande foi dans les perspectives qui s'ouvrent
 la posie australienne.

Il y a en Australie, nous dit-il, beaucoup plus d'auteurs capables de
produire des oeuvres de valeur qu'on ne l'a suppos.

Il est tout naturel que cela soit, ajoute-t-il. Car l'Australie possde
un de ces climats dlicieux qui engagent au repos en plein air.

Le milieu de la journe est si chaud qu'il est vraiment plus hyginique
de flner que de se livrer  un travail plus nergique.

Soit, la flnerie en plein air n'est point une mauvaise cole pour les
potes, mais cela dpend beaucoup du flneur.

Ce qui frappe quand on lit le recueil de M. Sladen, c'est le caractre
lamentablement provincial de la tendance et de l'excution chez presque
tous les auteurs.

Les pages succdent aux pages, sans que nous trouvions autre chose que
des chos sans mlodie, des reflets sans beaut, des vers pour magazines
de second ordre, et des vers de troisime ordre pour journaux coloniaux.

Il semble que Po ait exerc quelque influence--du moins il y a
plusieurs parodies de sa manire;--un ou deux auteurs ont lu M.
Swinburne, mais l'ensemble nous prsente la Nature sans art sous sa
forme la plus irritante.

Naturellement l'Australie est jeune, et mme plus jeune que l'Amrique,
dont la jeunesse est actuellement une de ses traditions les plus
anciennes et les plus sacres, mais le dfaut absolu d'originalit dans
l'excution est curieux.

Et peut-tre pas si curieux que cela, aprs tout. L'adolescence est
rarement originale.

Il y a toutefois quelques exceptions.

Henry Clarence Kendall a un vrai don potique.

La srie de posies sur les mois australiens, o nous avons dj pris
des citations, abonde en beauts.

_Rose Aylmer_, par Landor est un classique en son genre; mais _Rose
Lorraine_, de Kendall, a des passages qui ne sont pas indignes d'tre
mentionns aprs lui, et la pice intitule: _Plus loin que Kergulen_
est d'une mlodie admirable, par le rythme merveilleux des mots et une
vritable richesse d'expression.

Il y a certains vers d'une puissance trange, et vraiment, en dpit de
l'exagration dans l'allitration, peut-tre par suite de cela mme,
toute la pice est une remarquable oeuvre d'art.

    Bien loin vers le Sud, vers l'espace o ne parat pas une voile.
    Loin de la zone de la fleur et de l'arbre,
    s'tend, envelopp d'hiver et de tourbillon et de plainte,
    le fantme d'une terre, entour du fantme d'une mer.
    Mystrieux est le brouillard de son sommet  sa base;
    le soleil de son ciel est rid et gris.
    C'est le fantme de la lumire que la lumire qui claire sa face.
    Jamais ce n'est la nuit, jamais ce n'est le jour.
    C'est l le nuage ou il n'y a ni une fleur ni un oiseau;
    ou l'on n'entend jamais la douce litanie des sources,
    rien que l'orgueilleux, l'pre tonnerre ne s'y peroit.
    Rien que la tempte, avec un grondement dans ses ailes.

    Jadis  l'aurore de cette belle sphre,
    sur cette terre  la face douloureuse, dsole
    rayonna le jour bleu, et rgna la beaut de l'anne,
    qui nourrit la feuille et la grce de la fleur.
    Grandioses taient les lumires de son midi au coeur de l't.
    Des Matins de majest brillaient sur ses mers.
    On y voyait la scintillation des toiles et la splendeur de la lune,
    qu'accompagnait la marche de la brise chantante.
    Vallons et collines, ou murmuraient des ailes,
    ravins pleins d'asphodles,--espaces emperls,
    fleurissaient, flamboyaient de la splendeur du Printemps
    au temps lointain,  l'aube de ce monde merveilleux.

M. Sladen prsente Alfred Domett comme l'auteur d'un des plus grands
pomes d'un sicle o ont fleuri Shelley et Keats, Byron et Scott,
Wordsworth et Tennyson, mais les extraits qu'il donne de _Ranolf et
Amohia_ ne justifient gure cette assertion, quoique le chant du Dieu de
l'Arbre, au quatrime chant, soit d'une facture adroite, mais
exasprante.

Un _midi du coeur de l't_ par Charles Harpur, le pre grisonnant de
la posie australienne, est joli et gracieux.

Les _Accents forestiers_ par Thomas Henry, et la _Nuit du Samedi_ par
Miss Veel, mritent d'tre lus, mais en somme les potes australiens
sont extrmement ternes et prosaques.

On dirait qu'il y a peu de sirnes dans le Nouveau-Monde.

Quant  M. Sladen lui-mme, il a fait son travail d'une manire trs
consciencieuse. Il va mme jusqu' refaire presque entirement une
pice, par la raison que la copie manuscrite lui en est arrive fort
mutile.

    C'est un pays charmant que le pays des rves
    _Au-del de l'air lumineux_
    Il a des jours _plus ensoleills_, des ruisseaux _plus scintillants_
    Et des jardins _plus beaux que ceux de la Terre_.

Telle est la premire strophe de cette lucubration, et M. Sladen nous
apprend avec un orgueil bien excusable que les endroits imprims en
italique sont de sa faon.

Voil certainement un comble de la part d'un diteur, et nous ne pouvons
nous empcher de dire que cela fait plus d'honneur  la bont d'me de
M. Sladen qu' son talent de critique et de pote.

De plus la publication, dans un volume de posies produites en
Australie de passages pris dans _l'Orion_ de Horne, ne saurait se
justifier, d'autant plus qu'on ne nous donne aucun spcimen de la posie
que Horne crivit pendant le temps qu'il passa rellement en Australie,
o il remplissait l'emploi de Gardien des Montagnes Bleues, emploi
qui, du moins par sa dnomination, est bien le plus charmant qu'on ait
jamais donn  un pote, et qui aurait admirablement convenu 
Wordsworth, je veux dire le Wordsworth des bons moments, car il lui
arrivait souvent d'crire comme un _Distributeur de timbres_.

Nanmoins M. Sladen a fait preuve d'une grande nergie dans la
compilation de cet pais volume, qui ne contient pas beaucoup de choses
d'une relle valeur, mais qui offre un certain intrt historique,
surtout aux personnes qui auront souci d'tudier les conditions de la
vie intellectuelle dans les colonies d'un grand Empire.

Les notices biographiques de l'norme cohue de versificateurs que
contient ce volume, sont en grande partie dues  la plume de M. Patchett
Martin.

Il en est de fort insuffisantes.

Jadis habitant l'Australie Occidentale, rsidant actuellement  Boston,
tats-Unis, a publi plusieurs volumes de posie voil qui est
plaisamment concis quand il s'agit d'un homme tel que John Boyle
O'Reilly.

De mme dans ce qui suit: pote, essayiste, critique et journaliste,
une des figures les plus marquantes du Londres littraire, bien peu de
gens reconnatront l'industrieux M. William Sharp.

Nanmoins, et tout bien considr, nous devons tre reconnaissants
envers un volume qui nous a donn des spcimens de l'oeuvre de Kendall,
et peut-tre un jour M. Sladen composera-t-il une anthologie de posie
australienne, au lieu d'un herbier de vers.

Son livre actuel a beaucoup de bonnes qualits, mais il est presque
illisible.




Les Modles  Londres[33].


[33] _English Illustrated Magazine_, janvier 1889.

Les modles professionnels sont une invention purement moderne.

Chez les Grecs, par exemple, ils taient tout  fait inconnus.

M. Mahaffy, il est vrai, nous apprend que Pricls avait coutume
d'offrir des paons aux grandes dames de la socit athnienne pour les
dcider  poser devant son ami Phidias, et nous savons que Polygnote
introduisit dans son tableau des Femmes Troyennes le portrait
d'Elpinice, soeur du grand leader conservateur de l'poque, mais il est
vident que ces grandes dames ne rentrent pas dans notre sujet.

Quant aux vieux matres, il est certain qu'ils firent sans cesse des
tudes d'aprs leurs lves et leurs apprentis, que mme leurs tableaux
religieux abondent en portraits de leurs connaissances, et de leurs
parents, mais ils semblent n'avoir point eu l'inestimable avantage de
l'existence d'une classe de gens qui ont pour unique profession de
poser.

En fait, le modle, au sens propre du mot, est le produit direct des
coles acadmiques.

De nos jours, chaque pays, except l'Amrique, a ses modles.

A New-York, et mme  Boston, un bon modle est une telle raret que la
plupart des artistes sont rduits  peindre des Niagara et des
millionnaires. Mais en Europe il en est autrement.

L nous avons des modles en grand nombre, et de toute nationalit.

Les modles italiens sont les meilleurs.

La grce naturelle de leurs attitudes, ainsi que le merveilleux
pittoresque de leur teint, fait d'eux des sujets faciles,--peut-tre
trop faciles,--pour la brosse du peintre.

Les modles franais, quoiqu'ils ne soient pas aussi beaux que les
modles italiens, possdent une vivacit de sympathie intellectuelle, un
don de comprendre l'artiste, qui est tout  fait remarquable.

Ils ont aussi un grand empire sur les varits de l'expression faciale.
Ils sont particulirement dramatiques et savent jacasser l'_argot
d'atelier_ avec autant d'aisance que le critique du _Gil-Blas_.

Les modles anglais forment une classe compltement  part.

Ils n'ont point le pittoresque des Italiens. Ils n'ont point la vivacit
d'intelligence des Franais. Ils sont absolument dpourvus de tradition
de leur ordre, pour ainsi dire.

De temps  autre, un antique vtran frappe  la porte d'un atelier et
propose de poser pour Ajax dfiant la foudre, ou pour le Roi Lear sur
la lande fltrie.

Il y a quelque temps, l'un d'eux se rendit chez un peintre fort connu
qui, se trouvant pour le moment, avoir besoin de ses services,
l'engagea, et, pour commencer, lui dit de s'agenouiller dans l'attitude
de la prire.

--Serai-je biblique ou shakespearien? demanda le vtran.

--Va pour shakespearien, rpondit l'artiste, en se demandant par quelle
subtile _nuance_ d'expression le modle allait exprimer la diffrence.

--Trs bien, monsieur, dit le professeur de pose.

Puis il s'agenouilla solennellement, et se mit  cligner de l'oeil
gauche.

Toutefois cette catgorie est en train de disparatre.

Rgle gnrale, de nos jours, le modle est une jolie fille, d'un ge
allant de douze  vingt-cinq ans, qui n'entend rien  l'art, ce qui lui
est gal, et qui ne se proccupe que de gagner sept ou huit shellings
par jour sans trop de peine.

Les modles anglais regardent rarement un tableau et jamais ne se
risquent en des thories esthtiques.

En somme, elles ralisent entirement la conception idale que se fait
M. Whistler d'un critique d'art, car elles ne formulent aucune espce de
critique.

Elles acceptent toutes les coles d'art avec l'absolue impartialit d'un
commissaire-priseur et posent devant un jeune et fantasque
impressionniste avec autant de docilit que devant un rudit et
laborieux acadmicien.

Elles ne sont ni pour ni contre les Whistlristes.

La querelle entre l'cole des faits et l'cole des effets les laisse
indiffrents.

Les mots d'idaliste et de naturaliste arrivent  leurs oreilles sans y
apporter aucune signification.

Elles dsirent seulement que l'atelier soit bien chauff, que le lunch
soit chaud, car tous nos charmants artistes paient le lunch  leurs
modles.

Quant  ce qu'on leur demande de poser, elles ont la mme indiffrence.

Le lundi, elles endossent les haillons de la jeune pauvresse pour M.
Pumper, dont les touchants tableaux de la vie moderne tirent tant de
larmes au public, et le mardi elles posent en pplum pour M. Phoebus,
qui est convaincu que tous les sujets vraiment artistiques sont
ncessairement antrieurs  l're chrtienne.

Elles s'en vont gament, tte baisse,  travers tous les sicles, 
travers tous les costumes, et comme les acteurs, elles ne sont
intressantes que quand elles ne sont pas elles-mmes.

Elles ont tout  fait bon coeur. Elles sont trs accommodantes.

--Que posez-vous? dit un jeune artiste  _une_ modle qui lui avait
envoy sa carte.

Tous les modles, disons-le en passant, ont des cartes et un petit sac
noir.

--Oh! Tout ce que voudrez, monsieur, dit la jeune personne. Le paysage,
s'il le faut.

Il faut convenir qu'au point de vue intellectuel, elles sont des
Philistins, mais physiquement elles sont parfaites,--du moins
quelques-unes, le sont.

Bien qu'aucune d'elles ne sache parler grec, il y en a beaucoup qui
peuvent prendre l'air grec, ce qui, naturellement est d'une grande
importance pour un peintre du dix-neuvime sicle.

Leurs remarques se bornent aux _banalits_ qui ont cours au pays de
Bohme.

Cependant, quoiqu'elles soient incapables d'apprcier l'artiste, en tant
qu'artiste, elles sont toutes disposes  apprcier l'artiste en tant
qu'homme.

Elles sont trs sensibles aux bons procds, au respect et  la
gnrosit.

Un modle, d'une grande beaut, qui avait pos pendant deux ans pour un
de nos peintres anglais les plus distingus, tait fort monte contre un
marchand ambulant de glaces  un penny.

Le jour o elle se maria, le peintre lui envoya un joli cadeau de noces
et reut en retour une belle lettre de remercments avec ce
post-scriptum remarquable:

N'achetez jamais les glaces vertes.

Quand elles sont fatigues, l'artiste avis leur accorde du repos.

Alors elles prennent une chaise et lisent des horreurs  un penny
jusqu' ce que, lasses de la tragdie en littrature, elles reprennent
leur place dans la tragdie artistique.

Quelques-unes fument des cigarettes.

Toutefois les autres modles regardent cela comme une preuve de manque
de srieux, et gnralement on ne l'approuve pas.

Elles sont engages  la journe et  la demi-journe.

Le tarif est un shelling par heure, auquel de grands artistes ajoutent
les frais d'omnibus.

Les deux meilleures qualits en _elles_ sont leur extrme joliesse et
leur extrme respectabilit.

Considres en bloc, elles ont une conduite excellente, surtout celles
qui posent pour la figure, fait curieux ou naturel, suivant l'ide qu'on
se fait de la nature humaine.

Gnralement elles font de bons mariages. Parfois elles pousent
l'artiste.

Il est aussi terrible pour un artiste d'pouser son modle que pour un
_gourmet_ d'pouser sa cuisinire: le premier n'obtient plus de poses,
le second n'a plus  dner.

En somme, les modles fminins anglais sont des tres trs nafs, trs
naturels, trs accommodants.

Les vertus, que l'artiste apprcie le plus en elles, sont la joliesse et
l'exactitude.

En consquence, un modle raisonnable tient note par crit de ses
engagements et s'habille proprement.

Naturellement la morte-saison, c'est l't, o les artistes quittent la
capitale. Mais depuis quelques annes, certains artistes ont dcid
leurs modles  les suivre et la femme d'un de nos peintres les plus
charmants a souvent  la campagne la charge d'hospitaliser trois ou
quatre modles, de telle sorte que le travail de son mari et des amis de
celui-ci ne soit point interrompu.

En France, les modles migrent en masse dans les villages qui ont un
petit port sur la cte, ou dans les hameaux forestiers o les peintres
se groupent.

Mais, rgle gnrale, les modles anglais attendent patiemment  Londres
le retour des artistes.

Presque toutes vivent chez leurs parents et aident  faire marcher le
mnage.

Elles ont tout ce qu'il faut pour tre immortalises dans l'art, except
la beaut des mains.

Les mains du modle anglais sont presque toujours grossires et rouges.

Quant aux modles masculins, c'est d'abord le vtran dont il a dj t
fait mention.

Il a toutes les traditions du grand style, et il est en train de
disparatre aussi rapidement que l'cole qu'il reprsente.

Un vieux qui parle de Fuseli, est, naturellement, insupportable, et de
plus les patriarches ont cess d'tre des sujets  la mode.

Passons au vritable modle d'acadmie.

C'est gnralement un homme de trente ans, qui a rarement une bonne
figure, mais qui est une vraie merveille de musculature.

En fait, c'est l'apothose de l'anatomie, et il a si bien conscience de
sa splendeur qu'il vous entretient de son tibia ou de son thorax comme
si personne au monde n'avait le pareil.

Puis, voici les modles orientaux.

Leur nombre est restreint, mais il y en a constamment une douzaine dans
Londres.

Ils sont trs recherchs, car ils peuvent rester immobiles pendant des
heures, et gnralement ils possdent de charmants costumes.

Nanmoins, ils ont en trs mdiocre estime l'art anglais qu'ils
regardent comme un compromis entre une personnalit vulgaire et une
banale photographie.

Ensuite vient le jeune Italien, qui a pass la Manche tout exprs pour
tre modle, ou qui le devient quand son orgue de barbarie est en
rparation.

Souvent il est tout  fait charmant avec ses grands yeux mlancoliques,
sa chevelure frise, et son corps svelte et brun.

Il mange de l'ail, il est vrai, mais enfin debout, il sait se tenir
comme un fauve, et couch, comme un lopard.

Aussi lui pardonne-t-on son ail.

Il est toujours pleins de jolis compliments, et il passe pour avoir
adress de bonnes paroles d'encouragement, mme  nos plus grands
artistes.

Quant au jeune Anglais du mme ge, il ne pose pas du tout.

Apparemment il ne regarde pas la carrire de modle comme une profession
srieuse.

En tout cas, il est malais, sinon impossible, de mettre la main sur
lui.

Les petits Anglais sont aussi difficiles  avoir.

Parfois un ex-modle qui a un fils, lui frisera les cheveux, lui lavera
la figure, et le promnera d'un atelier  l'autre, bien savonn, bien
reluisant.

La jeune cole ne le gote gure, mais l'cole plus ancienne l'accepte,
et quand il apparat sur les murs de l'Acadmie Royal, on l'appelle
l'_Enfance de Samuel_.

De temps  autre aussi, un artiste happe dans le ruisseau une paire de
_gamins_ et leur demande de venir dans son atelier.

La premire fois, ils viennent toujours, mais ensuite, ils ne paraissent
plus au rendez-vous.

Ils n'aiment pas  poser dans l'immobilit, et ils ont une forte, mais
peut-tre naturelle, aversion  prendre des airs pathtiques.

En outre, ils sont sous l'impression constante que l'artiste se moque
d'eux. C'est un fait fcheux, mais un fait certain que les pauvres gens
sont compltement inconscient de leur qualit de pittoresque.

Ceux d'entre eux qu'on dcide, non sans peine,  poser, le font avec
l'ide que l'artiste n'est pas autre chose qu'un philanthrope
bienveillant, qui a fait choix d'un moyen excentrique pour distribuer
des aumnes aux gens qui ne le mritent pas.

Peut-tre le Bureau des coles de Beaux Arts apprendra-t-il au gamin de
Londres sa valeur artistique, et alors il sera un modle meilleur qu'il
ne l'est maintenant.

Le modle de l'Acadmie jouit d'un privilge remarquable, le droit
d'extorquer un shelling  tout associ ou membre de l'Acadmie Royale
nouvellement lu.

Ces modles attendent  Burlington House que l'lection soit annonce,
et alors ils se dirigent au pas de course vers la demeure de l'artiste.

Celui qui arrive le premier reoit l'argent.

Dans ces derniers temps, ils ont eu beaucoup de mal  cause des longues
distances qu'ils ont d franchir  la course, et ils apprennent avec
mcontentement l'lection d'artistes qui habitent  Hampstead ou 
Bedford-Park, car ils se font un point d'honneur de ne point recourir
au chemin de fer souterrain, aux omnibus, ou aux autres moyens
artificiels de locomotion.

Le prix de la course est au plus rapide.

Outre les poseurs de profession, de l'atelier, il y a les poseurs du
Row, les gens qui posent aux ths de l'aprs-midi, ceux qui posent en
politique, et les poseurs des cirques.

Toutes ces quatre catgories sont charmantes, mais la dernire seule est
vraiment dcorative, toujours.

Les acrobates et les gymnastes peuvent donner au jeune peintre une
infinit d'ides, car ils mettent dans leur art un lment de vitesse
dans le mouvement, de changement incessant qui, de toute ncessit, fait
dfaut au modle d'atelier.

Ce qu'il y a d'intressant en ces esclaves de l'Arne, c'est qu'en eux
la Beaut est un rsultat inconscient, et non un but cherch, qu'elle
rsulte, en fait, d'un calcul mathmatique de courbes et de distances,
d'une justesse absolue de l'oeil, de la connaissance scientifique de
l'quilibre des forces, et d'un entranement physique parfait.

Un bon acrobate a toujours de la grce, bien que la grce ne soit point
son but.

Il a de la grce parce qu'il fait ce qu'il doit faire de la meilleure
manire dont la chose puisse se faire.

Il a de la grce parce qu'il est naturel.

Si un ancien Grec revenait de nos jours  la vie, ce qui serait une rude
preuve pour nos prtentions,  cause de la svrit de ses critiques,
on le trouverait bien plus souvent au cirque qu'au thtre.

Un bon cirque est une oasis d'Hellnisme dans un monde qui lit trop
pour tre sage et pense trop pour tre beau.

Sans le terrain de course  pied d'Eton, sans la piste  remorquage
d'Oxford, sans les coles de natation de la Tamise, et les cirques
annuels, l'humanit oublierait la perfection plastique et dgnrerait
en professeurs myopes et _prcieuses_  lunettes.

Ce n'est pas que les propritaires de cirques, en gnral, aient
conscience de leur haute mission.

Est-ce qu'ils ne nous assomment pas avec la haute cole et ne nous
ennuient pas avec leurs clowns  la Shakespeare?

Mais enfin, ils nous prsentent des acrobates, et l'acrobate est un
artiste.

Le seul fait qu'il n'adresse jamais la parole au public montre combien
il est convaincu de cette grande vrit que le but de l'art n'est point
de faire paratre la personnalit, mais de plaire.

Le clown peut tre braillard, mais l'acrobate est toujours beau.

Il est une combinaison intressante de l'essence de la sculpture grecque
avec le bariolage du costumier moderne.

Il a mme eu son compartiment dans les romans de notre sicle et si dans
_Manette Salomon_, le modle est dmasqu, les _Frres Zemganno_ sont
l'apothose de l'acrobate.

En ce qui concerne l'influence du modle ordinaire sur notre cole
anglaise de peinture, on ne saurait dire qu'elle soit absolument bonne.

Certes, c'est un avantage pour un jeune artiste enferm dans son
atelier, que de pouvoir isoler un petit coin de vie, comme disent les
Franais, d'avec les alentours qui le gtent et d'tre en mesure de
l'tudier dans certaines conditions de lumire et d'ombre.

Mais cet isolement mme conduit souvent le peintre au manirisme, et lui
fait perdre cette large comprhension des faits gnraux de la vie qui
est l'essence mme de l'art.

En un mot, la peinture, d'aprs le modle, peut tre la condition de
l'art, mais ne saurait en tre le but.

C'est simplement la pratique, non la perfection.

Son exercice forme l'oeil et la main du peintre, son abus produit, dans
son oeuvre, un pur effet de pose et de joliesse.

Si donc on trouve un caractre aussi artificiel  l'art moderne, on en
dcouvrira la raison secrte dans cette pose constante de jolies
personnes.

Et quand l'art est artificiel, il devient monotone.

En dehors du petit monde de l'atelier, avec ses draperies et son
_bric--brac_, s'tend le monde de la vie avec son infini, sa varit
shakespearienne.

Nous devons toutefois distinguer entre les deux sortes de modles, ceux
qui posent pour la figure et ceux qui posent pour le costume.

L'tude des premiers est toujours excellente, mais le modle  costume
commence  devenir fatigant dans les tableaux modernes.

Il ne sert vraiment pas  grand'chose d'habiller en draperies grecques
une jeune fille de Londres et de la peindre en desse.

La robe peut tre la robe d'Athnes, mais la figure est ordinairement la
figure de Brompton.

De temps en temps, sans doute, on tombe sur un modle fminin dont la
figure est un exquis anachronisme, ce qui parat charmant et naturel
dans le costume de tout sicle autre que le sien.

Mais cela se voit rarement.

Rgle gnrale, les modles sont absolument de notre sicle, et
devraient tre peints comme tels.

Malheureusement on ne le fait pas, et la consquence est qu'on nous
montre, chaque anne, une srie de scnes prises, dans des bals
travestis et qualifies de tableaux d'histoire, mais qui ne sont gure
que la reprsentation d'une mascarade de contemporains.

En France, on agit plus sagement.

Le peintre franais se sert du modle simplement pour l'tude et pour
l'achvement du tableau, il se met en face de la vie.

Nanmoins, nous ne devons pas accuser les gens qui posent, des dfauts
des artistes.

Les modles anglais sont une classe de gens corrects, de gens laborieux,
et s'ils s'intressent aux artistes plus qu' l'art, une forte
proportion du public est dans le mme cas, et nos expositions modernes
paraissent justifier leur concours.




Posie et Prison[34].


[34] _Pall Mall Gazette_, 3 janvier 1889.

La prison a produit un admirable effet sur M. Wilfrid Blunt pote[35].

[35] WILFRID SCAWEN BLUNT, diplomate de 1858  1869. Aprs sa dmission,
il voyagea, soutint Arabi-Pacha (1882). En 1887, il prit part en Irlande
au mouvement d'opposition  la Coercition et fut emprisonn  Galway et
 Kilmainham pour avoir convoqu un meeting public dans le district de
Woodford en 1888. C'est  la suite de cette incarcration qu'il publia
_In Vinculis_ (_Note du traducteur_.)

Les _Sonnets d'amour de Proteus_, en dpit de leurs ingnieuses
modernits  la Musset, de leur esprit rapide et brillant, n'taient
tout au plus qu'affects ou fantaisistes.

Il n'y avait l que les souvenirs d'humeurs, de moments transitoires,
tantt de mlancolie, tantt de douceur, et assez souvent ils taient
susceptibles de faire rougir.

Leur sujet n'avait rien d'lev. Ils n'avaient pas de porte srieuse.

On y trouvait bien des choses capricieuses et faibles.

D'un autre ct, _In Vinculis_[36] est un livre qui nous remue par la
belle sincrit de son objet, sa pense hautaine et passionne, la
profondeur et l'ardeur dans l'intensit du sentiment.

[36] _In Vinculis_, par Wilfrid Scawen Blunt, auteur du _Vent et
Tourbillon_, des _Sonnets d'amour de Proteus_, etc., etc.

L'emprisonnement, dit dans sa prface M. Blunt, est une ralit de
discipline fort utile pour l'me moderne, berce qu'elle est par la
paresse et le laisser-aller physique. Ainsi qu'une maladie ou une
retraite spirituelle, il purifie et ennoblit, et l'me en merge plus
forte et plus concentre en soi.

Certainement l'emprisonnement fut pour lui une manire de purification.

Les sonnets du dbut, composs dans la morne cellule de la prison de
Galway et crits sur les feuillets de garde du livre de prires du
prisonnier, sont pleins de choses noblement penses, noblement
exprimes, et montrent que, si M. Balfour peut imposer le rgime de
droit commun par ses rglements sur les prisons, il ne saurait empcher
la hauteur de pense, non plus que limiter, gner en quoi que ce soit
la libert d'une me d'homme.

Ce sont naturellement des oeuvres d'une personnalit intense dans son
expression.

Il ne pouvait en tre autrement.

Mais la personnalit qu'elles rvlent n'a rien de mesquin, rien de bas.

Le cri ptulant de l'goste superficiel qui tait la marque
caractristique des _Sonnets d'amour de Proteus_ ne se trouve plus ici.

Il a fait place  une douleur ardente,  un ddain terrible,  une rage
farouche,  une passion pareille  la flamme.

Un sonnet comme le suivant jaillit vraiment du foyer d'un coeur et d'un
cerveau en feu:

    Dieu le sait, ce ne fut point d'aprs un plan mri d'avance
    que je quittai le confortable sjour de ma paix,
    et que je cherchai cette lutte contre l'Impie,
    et que sans trve, pendant des annes qui ne cessent point,

    j'ai guerroy avec les Puissances et les Principauts.
    L'me que m'a faite la Nature, avant l'heure de ces querelles,
    tait comme une soeur soucieuse de plaire,
    aimant tout, et par-dessus tout, le clan des hommes.

    Dieu le sait. Et il sait combien les larmes de l'Univers,
    me touchrent. Et il est tmoin de ma colre,
    sait comment elle s'alluma contre les meurtriers

    qui assassinaient pour de l'or, et comment sur leur route
    j'allai  leur rencontre. Et depuis ce jour-l, le monde en armes
    frappe droit  ma vie avec des colres et des alarmes.

Et le sonnet que voici a toute la force trange de ce dsespoir qui
n'est que le prlude d'une esprance plus vaste:

    Je croyais accomplir un exploit de chevalerie,
    un acte de valeur, qui peut-tre, aux yeux de celle
    qui fut ma matresse, laisserait un souvenir,
    comme parmi les nations. Et lorsqu'ainsi la bataille

    faiblit, et que des hommes jadis hardis, la figure blme,
    se tournrent  et l, cherchant des excuses  leur fuite,
    seul, je tins ferme, et par la supriorit de l'agresseur
    je fus accabl et mutil cruellement.

    Alors je me tranai  ses pieds, devant celle dont la cause chrie
    m'avait engag dans ces hasards, et je lui dis: Regarde,
    les blessures que je reus pour toi dans ces guerres.

    Mais elle: Pauvre estropi, crois-tu donc que j'pouserais
    un tronc sans membres?... Elle rit et se dtourna de moi.
    Pourtant elle tait belle et se nommait La Libert.

Le sonnet qui commence ainsi:

    Une prison est un couvent sans Dieu:
    Pauvret, chastet, obissance.
    Voil ses rgles

est trs beau, de mme que le suivant, crit aussitt aprs avoir
franchi la porte de la prison:

    Nu j'entrai dans le monde de plaisir,
    Et nu j'entre en cette maison de souffrance.
    Ici,  cette porte je dpose le trsor de ma vie,
    mon orgueil, mes vtements, et le nom que je portais parmi les hommes.

    Dsormais le monde et moi nous serons comme deux.
    Aucun bruit de moi ne percera, pour le bien ou le mal,
    ces murs de douleur, ni je n'entendrai le vain
    rire et les larmes de ceux qui m'aiment encore.

    Ici quelle vie nouvelle m'attend? Peu d'aise,
    une froide couche, des nuits sans sommeil,
    les ordres d'une voix dure, aucune voix qui apaise, qui plaise.

    Pour amis, de pauvres voleurs, pour livres des rglements sans
      signification.
    Cela, c'est la tombe,--non c'est l'enfer. Pourtant,  Seigneur de
      puissance
    mon esprit, dans la lumire, verra encore la lumire.

Mais disons-le, tous les sonnets mritent d'tre lus, et le _Canon
d'Aughrim_ la plus longue pice du livre, est une description de main de
matre, une description dramatique de la vie tragique du paysan
irlandais.

La littrature ne doit pas grande reconnaissance  M. Balfour pour sa
sophistique _Apologie du doute philosophique_, un des livres les plus
ternes que nous connaissions, mais il faut reconnatre qu'en envoyant M.
Blunt en prison, il a fait d'un rimeur habile un pote plein de gravit
et de pense profonde.

L'enceinte troite de la cellule de prison semble bien en rapport avec
l'troit espace de terrain dont dispose le sonnet, et un injuste
emprisonnement pour une noble cause donne  la nature de la force autant
que de la profondeur.




L'vangile selon Walt Whitman[37].


[37] _Pall Mall Gazette_, 25 janvier 1889,  propos des _Brindilles de
novembre_.

Nul ne comprendra mes vers, s'il tient  y voir une oeuvre
littraire,... ou s'il vise uniquement l'art et l'esthtique. _Brins
d'herbe..._ a t avant tout l'efflorescence de ma nature motionnelle
et d'une autre nature personnelle,--une tentative, depuis le
commencement jusqu' la fin, de fixer une _Personne_, un tre humain,
(moi-mme dans la seconde moiti du dix-neuvime sicle, en Amrique)
librement, pleinement, sincrement. Je n'ai pu dcouvrir dans la
littrature en cours aucune autre peinture analogue qui me satisfit.

C'est en ces termes que Walt Whitman nous dfinit la vritable attitude
que nous devrions prendre en face de son oeuvre.

Il a, en effet, une vue bien plus saine de la valeur et du sens de cette
oeuvre que ne peuvent se vanter de la possder soit ses loquents
admirateurs, soit ses bruyants dtracteurs.

Son dernier ouvrage: _Brindilles de Novembre_,--tel est le titre qu'il
lui donne,--publi dans l'hiver de la vie du vieillard, nous rvle, non
point  vrai dire, la tragdie d'une me, car la dernire note en est
une de joie et d'espoir, et de noble, d'invincible foi en tout ce qui
est beau et digne d'une telle foi,--mais  coup sr, le drame d'une me
humaine.

Il expose avec une simplicit pntre  la fois de douceur et de force,
le rcit de son dveloppement spirituel, du but et du motif qui ont
donn  son oeuvre sa manire et son sujet.

Son trange mode d'expression apparat en ces pages, comme le rsultat
d'un choix dlibr en pleine conscience.

Le barbare coup de gosier qu'il a jet par-dessus les toits du
monde, il y a bien des annes, et qui arracha aux lvres de M.
Swinburne un si hautain pangyrique en vers et une censure aussi
bruyante en prose, se montre ainsi sous un jour qui sera entirement
nouveau pour plus d'un.

En effet, Walt Whitman est artiste presque dans son parti-pris d'carter
l'art.

Il s'est efforc de produire un certain effet par certains moyens, et il
a russi.

Il y a bien de la mthode dans ce que beaucoup de gens ont appel sa
folie, et certains se figureront peut-tre en effet qu'il y en a trop.

Dans l'histoire de sa vie, telle qu'il nous la raconte, nous le
trouvons,  l'ge de seize ans, commenant une tude prcise et
philosophique de la littrature.

En t et en automne, j'avais l'habitude d'aller passer, une semaine,
sans interruption,  la campagne, ou sur les rives de Long-Island.

L, en prsence des influences de plein air, je parcourus, d'un bout 
l'autre, l'_Ancien_ et le _Nouveau Testament_, et j'absorbai,
(probablement d'une manire plus avantageuse pour moi, que je ne l'eusse
fait dans une bibliothque, ou dans une chambre close--il y a tant de
diffrence, selon l'endroit o on lit) Shakespeare, Ossian, les
meilleures traductions que je pus me procurer d'Homre, d'Eschyle, de
Sophocle, les vieux Nibelungen allemands, les antiques pomes hindous,
et un ou deux autres chefs-d'oeuvre, entre autres celui du Dante.

Le hasard fit que je lus la plus grande partie de ce dernier dans une
vieille fort.

Pour l'_Iliade_... je la lus pour la premire fois d'un bout  l'autre
sur la presqu'le d'Orient,  l'extrmit Nord-Est de Long-Island, dans
un creux de rocher et de sable abrit, la mer de chaque ct.

Depuis je me suis demand pourquoi je n'ai point t accabl par ces
matres puissants.

C'est probablement parce que je les lisais, ainsi que je l'ai dcrit,
bien face  face avec la Nature, en plein soleil, devant la vaste
perspective d'un paysage pittoresque, ou des flots de la mer.

L'amusante boutade de dogmatisme, o Edgar Allan Po nous dit qu'tant
donn nos occasions et notre poque, il ne peut rien y avoir de mieux
qu'un pome le fascina.

Dj la mme pense m'avait hant l'esprit, dit-il... mais l'argument
de Po acheva l'oeuvre et me la dmontra.

La traduction anglaise de la _Bible_ parat lui avoir suggr la
possibilit d'une forme potique qui, tout en retenant l'esprit de la
posie, serait affranchie des entraves de la rime, et de tout systme
dfini de mtrique.

Aprs avoir dtermin jusqu' un certain point ce qu'on pourrait appeler
la technique du Whitmanisme, il se mit  rver profondment sur la
nature de cet esprit qui devait donner la vie  cette forme trange.

Le point central de la posie  venir lui sembla tre ncessairement,
une identit de corps et d'me, une personnalit, laquelle
personnalit, ainsi qu'il nous le dit franchement serait moi-mme, ce
que je dcidai aprs maintes considrations et rflexions.

Toutefois il fallait un stimulus nouveau pour crer, pour rvler
rellement cette personnalit, sentie d'abord d'une faon trs vague.

Cela se fit grce  la guerre civile.

Aprs avoir dcrit les nombreux rves, les passions de son adolescence
et des dbuts de son ge viril, il reprend:

Nanmoins ces choses-l et bien d'autres encore n'auraient peut-tre
abouti  rien, s'il ne m'avait pas t donn pour une nouvelle
expression nationalement dclamatoire un stimulus brusque, vaste,
terrible, direct et indirect.

Il est certain, dis-je, que j'avais dj fait quelques pas, que seule
l'explosion de la guerre de Scessions, ce qu'elle me montra, comme  la
lueur des clairs, que les profondeurs motionnelles qu'elle sonda et
agita (naturellement pas dans mon coeur seul, je l'entends bien, mais
dans des millions d'autres, comme je le vis clairement), l'clat
aveuglant, la provocation des tableaux de cette guerre, de ses scnes,
furent les raisons finales d'existence d'une posie autochthone et
passionne.

Je descendis sur les champs de bataille de la Virginie... Dsormais je
vcus dans le camp,--je vis de grands combats, et les jours et les nuits
qui les suivirent,--je participai  toutes les fluctuations,  la sombre
tristesse, au dsespoir, au rveil de nouveaux espoirs, au retour du
courage--la mort affronte avec empressement,-- la _cause_ aussi,-- la
dure et aux faits de ces annes d'agonie et de jours livides,--vraies
annes de parturition de cette Union dsormais homogne.

Sans ces deux ou trois ans et les preuves qu'elles firent traverser,
les _Brins d'herbes_ n'auraient pas vu le jour.

Ayant ainsi obtenu le stimulus ncessaire pour faire vivre et animer ce
moi personnel, qui un jour ou l'autre aurait  prendre l'universalit,
il chercha  dcouvrir de nouveaux accents potiques, et allant plus
loin que la simple passion pour l'expression, il visa  la
suggestivit tout d'abord.

Je finis, je polis peu, ou pas du tout, et je ne le pouvais pas en
restant consquent avec mon plan.

Le lecteur ou la lectrice auront leur part de travail, tout comme j'ai
eu le mien.

Je ne cherche pas tant  constater,  dvelopper un thme, une pense,
qu' vous porter, lecteur, dans l'atmosphre du thme, ou de la
pense,--pour que vous poursuiviez votre propre vol.

Un autre mot-tremplin est _Camaraderie_ et d'autres mots-signes _Bonne
chre_, _Contentement_, _Espoir_.

C'tait l'individualit que Walt Whitman cherchait particulirement.

Du commencement jusqu' la fin, j'ai fait porter l'effort de mes
posies sur l'individualit amricaine, pour l'assister,--non seulement
parce qu'elle est une grande leon dans la nature, dans l'ensemble de
ses lois gnralisantes, mais encore comme contrepoids aux tendances
niveleuses de la dmocratie--et pour d'autres raisons.

Me dfiant des conventions ostensibles littraires et autres, je chante
franchement le grand orgueil que l'homme ressent de lui-mme et j'en
fais plus ou moins le _motif_ de presque tous mes vers.

Je crois cet orgueil indispensable  tout Amricain.

Je ne le juge point incompatible avec l'obissance, l'humilit, la
dfrence et le doute de soi.

Il fallait aussi trouver un thme nouveau dans la relation des sexes,
conue sous une forme naturelle, simple et saine, et M. Walt Whitman
proteste contre la tentative que fit le pauvre M. William Rossetti pour
traiter son vers  la Bowdler[38] et l'expurger.

[38] Thomas Bowdler (1735-1823), diteur d'ditions expurges des
classiques. (_Note du traducteur_).

A un autre point de vue, les _Brins d'herbes_ sont franchement le
pome de l'amour et de la facult d'aimer--bien que des sens, qui,
d'ordinaire, n'accompagnent point ces mots, soient toujours derrire eux
et doivent se montrer en temps opportun, et tous sont l'objet d'un
effort pour les soulever jusqu'en une atmosphre et une lumire
diffrente.

Au sujet de ce trait rendu intentionnellement palpable dans quelques
vers, je dirai seulement que le principe qui s'applique  ces vers donne
si bien le souffle  toute entreprise que la presque totalit de mes
posies auraient pu n'tre jamais crites, si ces vers en avaient t
omis...

Si certains faits et symptmes de socits sont universels... rien
n'est plus rare dans les conventions et dans la posie moderne, que leur
acceptation normale.

La littrature mande sans cesse le mdecin pour le consulter, pour se
confesser, et sans cesse elle recourt aux faux-fuyants, aux langes des
suppressions au lieu de cette hroque nudit qui seule peut servir de
base  un diagnostic sincre.

Et en ce qui concerne les ditions futures des _Brins d'herbes_ (s'il y
en a) je profite de l'occasion prsente pour donner  ces lignes la
confirmation dfinitive de convictions, de rptitions volontaires aprs
trente ans, et pour y interdire ici-mme, autant qu'un mot de moi peut
le faire, toute mutilation.

Mais au-del de tous ces accents, clats d'me, motifs, il y a le
hautain courage qui fait accepter avec grandeur et franchise toutes les
choses qui mritent d'exister.

Il dsirait, dit Walt Whitman, formuler un pome o chaque pense,
chaque fait, serait strictement ou indirectement, ou impliquerait, une
croyance formelle en la sagesse, la sant, le mystre, la beaut de tout
ce qui s'accomplit, de tout objet concret, de toute existence humaine ou
autre, en se plaant au point de vue non seulement de tous, mais de
chacun.

Ses deux assertions finales sont que la posie vraiment grande est
toujours... le rsultat d'un esprit national, et non le privilge du
petit nombre des gens cultivs, de l'lite et que les chants les plus
forts et les plus doux ne se sont pas encore fait entendre.

Telles sont les vues contenues dans l'Essai du dbut: _Regard en
arrire sur les routes parcourues_, ainsi qu'il l'intitule.

Mais il y a dans cet attrayant volume un grand nombre d'autres essais,
quelques-uns sur des potes, comme Burns et Lord Tennyson, pour lesquels
Walt Whitman professe une admiration profonde; ou sur des acteurs et
chanteurs d'autrefois (Booth l'an, Forest, l'Alboni et Mario sont ses
principaux favoris) ou sur les Indignes Indiens, sur l'lment espagnol
dans la nationalit amricaine, sur le _slang_ de l'Ouest, sur la posie
de la Bible, et sur Abraham Lincoln.

Mais Walt Whitman n'est jamais mieux dans son lment que quand il
analyse lui-mme son oeuvre et fait des plans pour la posie de
l'avenir.

Pour lui, la littrature a un but social nettement dfini.

Il cherche  construire les masses, en construisant de grandes
individualits.

Et cependant la littrature elle-mme doit tre prcde par de nobles
formes de vie.

La meilleure littrature est toujours le rsultat de quelque chose de
plus grand qu'elle.

Elle est non pas le hros, mais le portrait du hros.

Avant qu'il y ait de l'histoire ou un pome  enregistrer, il faut que
des faits se soient accomplis.

Assurment, il y a dans les ides de Walt Whitman une large vision, une
vigoureuse sant, un bel idal thique.

Il ne doit nullement tre rang parmi les littrateurs professionnels de
son pays, les romanciers de Boston, les potes de New-York, etc.

Il occupe une place  part, et la valeur principale de son oeuvre est
dans ce qu'il prophtise, non dans ce qu'il accomplit.

Il a commenc un prlude  des thmes plus amples.

Il est le hraut d'une re nouvelle.

En tant qu'homme, il est le prcurseur d'un type futur.

Il est un facteur dans l'volution hroque et spirituelle de l'tre
humain.

Si la Posie a pass  ct de lui, la philosophie lui accordera son
attention.




Le Nouveau Prsident[39].


[39] _Pall Mall Gazette_, 26 janvier 1889.

Dans un petit livre qu'il intitule l'_le Enchante_, M. Wyke Bayliss,
le nouveau prsident de la Socit Royale des Artistes Anglais a donn
au monde son vangile de l'art.

Son prdcesseur, dans cette fonction, a galement donn un vangile de
l'art, mais cet vangile prenait d'ordinaire la forme d'une
autobiographie.

M. Whistler crivait toujours l'Art, et si nous nous en souvenons bien,
il l'crit encore avec un A majuscule.

Mais il n'tait jamais terne; le brillant de son esprit, la causticit
de sa satire, ses amusantes pigrammes,--peut-tre prfrerions-nous le
mot d'pitaphes,-- l'adresse de ses contemporains, rendaient ses
apprciations aussi agrables que dcevantes, aussi charmantes que
malsaines.

En outre, il introduisit l'humour amricain dans la critique d'art, et
pour cette seule raison, quand il n'y en aurait pas d'autre, il mrite
un souvenir affectueux.

D'autre part, M. Wyke Bayliss est assez ennuyeux.

Le dernier prsident n'a jamais mis des ides vraies, mais le prsident
actuel ne dit jamais rien de neuf, et si l'art est une fort hante par
les fes, ou bien une le enchante, nous devons avouer notre prfrence
en faveur du vieux Puck sur le nouveau Prospero.

L'eau est une chose admirable--du moins les Grecs l'ont dit--et M.
Ruskin tait un admirable crivain, mais la combinaison de l'un et de
l'autre est plutt accablante.

Nanmoins il n'est que juste de dire que M. Wyke Bayliss, en ses bons
moments, crit fort bien l'anglais.

M. Whistler, pour telle ou telle raison, employait constamment le
langage des petits Prophtes.

Peut-tre le faisait-il pour bien marquer ses prtentions si connues 
l'inspiration verbale.

Peut-tre croyait-il avec Voltaire, qu'_Habakkuk tait capable de tout_
et tenait-il  s'abriter derrire l'gide d'un crivain parfaitement
irresponsable, dont aucune prophtie ne s'est accomplie, au dire du
philosophe franais.

C'tait, dans le dbut, une ide assez ingnieuse, mais  la longue on
trouva le procd monotone.

L'esprit des Hbreux est excellent, mais leur genre de style n'est point
 imiter, et une quantit quelconque de plaisanteries amricaines ne
suffirait pas pour lui donner cette modernit qu'exige, avant tout, un
bon style littraire.

Si admirables que soient sur la toile les feux d'artifice de Whistler,
ses feux d'artifice en prose ont de la brusquerie, de la violence, de
l'exagration.

Toutefois, depuis le temps de la Pythie, les oracles n'ont jamais t
remarquables par le style, et le modeste M. Wyke Bayliss est aussi
suprieur comme crivain  M. Whistler qu'il lui est infrieur comme
peintre et artiste.

A vrai dire, il y a dans ce livre quelques passages crits d'une faon
si charmante, en phrases si heureusement tournes, qu'il nous faut
reconnatre que le Prsident des Artistes Anglais, ainsi qu'un prsident
encore plus fameux de notre temps, sait mieux s'exprimer par l'entremise
de la littrature, qu'en recourant  la ligne et  la couleur.

Mais ceci s'applique uniquement  la prose de M. Wyke Bayliss.

Sa posie est trs mauvaise, et les sonnets qui terminent le livre sont
presque aussi mdiocres que les dessins dont ils sont accompagns.

Leur lecture nous oblige  regretter que sur ce point tout au moins, M.
Wyke Bayliss n'ait point suivi l'exemple prudent de son prdcesseur,
qui, avec tous ses dfauts, ne commit jamais la faute d'crire un seul
vers, et qui, d'ailleurs, est bien incapable de faire quoi que ce soit
en ce genre.

Quant au sujet des propos de M. Wyke Bayliss, il faut reconnatre que
ses vues sur l'art sont au dernier point banales et vieillottes.

A quoi bon dire aux Artistes qu'ils doivent s'efforcer de peindre la
Nature telle qu'elle est rellement.

Ce qu'est rellement la Nature est une question de mtaphysique et non
d'art.

L'art s'occupe des apparences, et l'oeil de l'homme qui contemple la
Nature, et devons-nous dire, la vision de l'artiste, nous importe bien
plus que l'objet sur lequel il est dirig.

Il y a bien plus de vrit dans l'aphorisme de Corot qu'un paysage est
simplement: un tat d'me que dans toutes les laborieuses recherches
de M. Bayliss sur le naturalisme.

Et de plus, pourquoi M. Bayliss gaspille-t-il tout un chapitre  faire
remarquer des ressemblances relles ou supposes entre un livre publi
par lui, il y a une douzaine d'annes, et un article de M. Palgrave paru
rcemment dans le _Nineteenth Century_?

Ni le livre, ni l'article ne contiennent rien de vraiment intressant,
et les passages parallles, une centaine ou davantage que M. Wyke
Bayliss imprime solennellement cte  cte, sont pour la plupart comme
les lignes parallles, qui ne se rencontrent jamais.

La seule proposition originale que M. Bayliss ait  nous offrir, c'est
que la Chambre des Communes devrait faire choix, chaque anne, d'un
vnement de l'histoire nationale et contemporaine et le faire connatre
aux artistes qui dsigneraient l'un d'entre eux pour en faire un
tableau.

C'est de cette faon que M. Bayliss croit que nous pourrions avoir un
art historique, et il propose, comme exemple de ce qu'il veut dire, un
tableau reprsentant Miss Florence Nightingale  Scutari, un tableau
reprsentant l'inauguration du premier Bureau des coles de Londres, et
une peinture de la Salle des Sances du Snat  Cambridge, lors de la
remise  la jeune fille gradue d'un diplme, o elle serait reconnue
comme possdant la science du Merlin, tout en restant aussi belle que
Viviane.

Certes, cette proposition tmoigne des meilleures intentions, mais, sans
parler du danger de laisser l'art historique  la merci d'une majorit
dans la Chambre des Communes, qui ne manquerait pas de voter d'aprs sa
manire de voir les choses, M. Bayliss n'a pas l'air de se douter qu'un
grand vnement n'est point ncessairement un sujet de peinture.

Les vnements dcisifs du monde, ainsi qu'on l'a trs bien dit,
s'accomplissent dans l'intelligence, et pour les Bureaux Scolaires, les
crmonies acadmiques, les salles d'hpital, et le reste, on fera bien
de les laisser aux artistes des journaux illustrs qui s'en tirent
admirablement et les donnent exactement comme ils doivent tre dessins.

D'ailleurs, les tableaux qui reprsentent des vnements contemporains,
mariages royaux, revues navales ou autres faits analogues, et qui se
voient chaque anne  l'Acadmie, sont toujours extrmement mauvais,
tandis que ces mmes sujets, traits en noir et blanc dans le _Graphic_
ou le _London News_, sont excellents.

En outre, si nous tenons  comprendre l'histoire d'une nation par le
moyen de l'art, c'est aux arts de l'imagination et de l'idal que nous
devons recourir, et non aux arts qui sont franchement imitatifs.

L'aspect visible de la vie ne contient plus dsormais pour nous le
secret de l'esprit de la vie.

Probablement il ne le contint jamais.

Et si le _Banquet de Waterloo_, par M. Barker, et le _Mariage du Prince
de Galles_ par M. Frith sont des exemples d'art historique lgitime,
moins ils contiennent d'art, mieux cela vaut.

Cependant M. Bayliss est plein de la foi la plus ardente et parle trs
gravement de portraits authentiques de Saint Jean, de Saint Pierre, de
Saint Paul datant du premier sicle, et de l'tablissement par les
Isralites d'une cole d'art dans le dsert, cole qu'aurait dirig un
certain Bezaleel, peu apprci de nos jours.

Il crit d'un style agrable et pittoresque, mais il ne devrait point
parler de l'art.

L'art est pour lui un livre scell.




Une des Bibles du Monde[40].


[40] _Pall Mall Gazette_, 12 fvrier 1889.

Le _Kalvala_ est un de ces pomes que M. William Morris appela un jour
les Bibles du Monde.

Il se range comme pope nationale,  ct des pomes homriques, des
_Niebelungen_, du _Shahnameth_, et du _Mahabharata_.

L'admirable traduction que vient d'en publier M. John Martin Crawford
sera certainement bien accueillie de tous les lettrs, de tous les amis
de la posie primitive.

M. Crawford, dans sa trs intressante prface, revendique pour les
Finlandais le mrite d'avoir commenc, avant toute autre nation
europenne,  recueillir et conserver leur antique folklore.

Au dix-septime sicle, nous rencontrons des hommes au got littraire
tels que Palmskld, qui travaillrent  rassembler et interprter les
diffrents chants des habitants des landes marcageuses du Nord.

Mais le Kalvala proprement dit fut runi par deux grands rudits
finlandais de notre sicle mme: Zacharias Toplius et Elias Lnnrot.

Tous deux taient des mdecins praticiens, et leur profession les
mettait en contact frquent avec les gens du peuple.

Toplius, qui runit quatre-vingts fragments piques du Kalvala, passa
les onze dernires annes de sa vie au lit, o le retenait une maladie
incurable. Mais ce malheur ne refroidit point son enthousiasme.

M. Crawford nous apprend qu'il avait coutume de grouper les colporteurs
finlandais auprs de son lit et de les inviter  chanter leurs posies
piques, qu'il transcrivait  mesure qu'elles taient rcites, et quand
il entendait parler d'un mnestrel finlandais rput, il faisait tout
son possible pour faire venir chez lui le chanteur et recueillir de lui
de nouveaux fragments de l'pope nationale.

Lnnrot parcourut tout le pays  cheval, en traneau attel de rennes,
en canot, recueillant vieux pomes et chants chez les chasseurs, les
pcheurs, les bergers.

Chacun lui donnait son concours, et il eut la bonne fortune de trouver
un vieux paysan, un des plus vieux parmi les _runolainen_ de la province
russe de Wuokinlem, qui surpassait de beaucoup tous les autres chanteurs
du pays, et il obtint de lui l'une des rimes les plus splendides du
pome.

Et certainement, le _Kalvala_, tel que nous le possdons, est un des
grands pomes du monde.

Il ne serait peut-tre pas tout  fait exact de le prsenter comme une
pope.

Il lui manque l'unit centrale du vrai pome pique dans le sens que
nous donnons  ce mot.

On y trouve bien des hros, outre Wainamoinen.

C'est  proprement parler un recueil de chants populaires et de
ballades.

Son antiquit ne donne aucune prise au doute: il est paen d'un bout 
l'autre, mme la lgende de la vierge Mariatta,  qui le soleil indique
l'endroit o est cach son bb d'or,

    L-bas est ton enfant d'or,
    L repose endormi ton saint enfant,
    cach jusqu' la ceinture dans l'eau,
    cach dans les joncs et les roseaux,

est nettement antrieure au christianisme, selon tous les savants.

Les Dieux sont surtout des dieux de l'air, de l'eau, de la fort.

Le plus grand est le dieu du ciel, Ukks, qui est le pre des Brises,
le Ptre des agneaux-nuages. L'clair est son glaive, l'arc-en-ciel
son arc; son jupon lance des tincelles de feu, ses bas sont bleus, et
ses souliers de couleur cramoisie.

Les filles du Soleil et de la Lune sont assises sur les bords carlates
des nuages et tissent les rayons de lumire en une toile brillante.

Untar prside aux brouillards et aux brumes, et les passe  travers un
tamis d'argent avant de les envoyer sur la terre.

Ahto, le dieu de la vague, habite avec son pouse au coeur froid et
cruel Wellamo, au fond de la mer dans l'abme des Rochers aux Saumons,
et possde le trsor sans prix du Sampo, le talisman du succs.

Quand les branches des chnes primitifs cachrent aux rgions du Nord la
lumire du soleil, Pikku-Mies (Pygme) mergea de la mer entirement
vtu de cuivre, avec une hachette de cuivre  la ceinture, et tant
parvenu  une stature gigantesque, il abattit en trois coups de sa
hachette l'immense chne.

Wirokannas est le prtre  la robe verte, de la fort, et Tapio, qui
porte un vtement en mousse d'arbre, et un haut chapeau en feuilles de
pin, est le Dieu gracieux des grands bois.

Otso, l'ours, est la Patte de miel des montagnes, l'ami des forts, 
la robe de fourrure.

En toute chose visible ou invisible, il y a un dieu, une divinit
prsente.

Il y a trois mondes, et tous peupls de divinits.

Quant au pome lui-mme, il est en vers trochaques de huit syllabes,
avec allitration et cho dans le cours du vers. C'est le mtre dans
lequel Longfellow a crit _Hiawatha_.

L'un de ses traits caractristiques est une admirable passion pour la
nature, et pour la beaut des objets de la nature.

Lemenkainen dit  Tapio:

    Dieu des forts,  la barbe noire,
    avec ton chapeau et ton vtement d'hermine,
    habille les arbres des fibres les plus fines,
    couvre les bosquets des tissus les plus riches,
    donne aux sapins le luisant de l'argent,
    revts d'or les baumes lancs,
    donne aux bouleaux leur ceinture cuivre
    et aux pins leur contour d'argent,
    donne aux bouleaux des fleurs d'or,
    couvre leurs troncs d'un rseau d'argent.
    Tel tait leur costume au temps d'autrefois,
    quand les jours et les nuits avaient plus d'clat,
    quand les sapins brillaient comme la lumire du soleil,
    et les bouleaux comme les rayons de la lune.
    Que le miel embaume toute la fort,
    qui s'tend dans les vallons et sur les montagnes;
    que des parfums rares se rpandent sur les bords des prs,
    que l'huile coule  flot des terres basses.

Tous les mtiers, tous les travaux d'art sont crits, comme dans Homre,
avec un minutieux dtail:

    Alors le forgeron Ilmarinen,
    l'ternel artiste-forgeron,
    dans la fournaise, forgea un aigle
    avec le feu de l'antique savoir.
    Pour cet oiseau gant de magie
    il forgea des grilles de fer.
    Il lui fit le bec d'acier et de cuivre.
    Il s'asseoit lui-mme sur l'aigle,
    sur le dos, entre les os des ailes,
    et parle en ces termes  sa crature.
    Il donne son ordre  l'oiseau de feu:
    Puissant aigle, oiseau de beaut,
    dirige ton vol du ct o je t'enverrai,
    vers le fleuve Tuoni, noir comme le charbon,
    vers les profondeurs bleues du fleuve de la Mort.
    Saisis le puissant poisson de Mana.
    Empare-toi pour moi de ce monstre aquatique

Et la construction d'une barque par Wainamoinen est un des grands
pisodes du pome:

    Wainamoinen, vieux et habile,
    l'ternel faiseur de merveilles,
    construit son vaisseau avec enchantement,
    construit son bateau par art et magie.
    Avec la charpente que fournit le chne,
    il en fait la quille et les flancs et le fond.
    Il chante une chanson et la charpente est jointe.
    Il en chante une seconde, et les flancs sont assembls.
    Il chante une troisime fois, et les taquets de nages sont fixes
    rames et cts et gouvernail faonns,
    les cts et les flancs unis ensemble.
    Maintenant il fait un pont au vaisseau magique.
    Il peint le bateau en bleu et carlate,
    il orne avec de l'or le gaillard d'avant,
    il couvre la proue avec de l'argent fondu.
    Il lance  l'eau son magnifique vaisseau qui glisse
    sur les rouleaux faits de sapin.
    Maintenant il dresse les mts en bois de pin,
    sur chaque mt les voiles de toile
    voiles bleues, et blanches et carlates,
    tisses en un tissu le plus fin.

Tous les traits caractristiques d'une antique et splendide civilisation
se refltent dans ce merveilleux pome, et l'admirable traduction de M.
Crawford devrait rendre les merveilleux hros de Suomi aussi familiers,
sinon plus chers  notre peuple, que les hros de la grande pope
ionienne.




Le Socialisme potique[41].


[41] _Pall Mall Gazette_, 15 fvrier 1889.

M. Stopford Brooke disait, il y a quelque temps, que le Socialisme et
l'esprit socialiste donneraient  nos potes des sujets plus nobles et
plus levs  chanter, largiraient leurs sympathies, agrandiraient
l'horizon de leur vision, et toucheraient, du feu et de l'ardeur d'une
foi nouvelle, des lvres qui, sans cela, resteraient silencieuses, des
coeurs qui, sans cet vangile nouveau, resteraient froids.

Que gagne l'Art aux vnements contemporains?

C'est toujours un problme attrayant, et un problme malais  rsoudre.

Toutefois, il est certain que le Socialisme se met en marche bien
quip.

Il a ses potes et ses peintres, ses confrenciers artistiques, ses
caricaturistes malicieux, ses orateurs puissants, et ses crivains
habiles.

S'il choue, ce ne sera point faute d'expression.

S'il russit, son triomphe ne sera pas un triomphe de la simple force
brutale.

La premire chose qui frappe, quand on jette les yeux sur la liste de
ceux qui ont fourni leur appoint aux _Chants du Travail_ de M. Edward
Carpenter, c'est la curieuse varit de leurs professions respectives.
Ce sont les grandes diffrences de position sociale qui existent entre
eux. C'est cette trange mle d'hommes qu'a runis un moment une
passion commune.

L'diteur est un confrencier scientifique.

A sa suite, viennent un drapier, un porteur, puis deux ex-matres
d'Eton, deux bottiers, et ceux-ci  leur tour font place  un
ex-Lord-Maire de Dublin,  un relieur,  un photographe,  un ouvrier
sur acier,  une femme-auteur.

Dans une mme page, nous trouvons un journaliste, un dessinateur, un
professeur de musique; dans une autre, un employ de l'tat, un
mcanicien-ajusteur, un tudiant en mdecine, un bniste et un ministre
de l'glise d'cosse.

Certes ce n'est point un mouvement banal qui peut runir en une troite
fraternit des hommes de tendances aussi diffrentes, et si nous
mentionnons parmi les potes M. William Morris, et disons que M. Walter
Crane a dessin la couverture et le frontispice du livre, nous ne
pouvons ne pas sentir, comme nous l'avons dj dit, que le socialisme se
met en marche bien quip.

Quant aux chants eux-mmes, certains d'entre eux, pour citer la prface
de l'diteur: sont purement rvolutionnaires; d'autres ont un ton
chrtien. Il y en a qu'on pourrait qualifier de simplement matriels
dans leurs tendances tandis que d'autres ont un caractre hautement
idal et visionnaire.

Voil qui, en somme, promet beaucoup.

Cela montre que le Socialisme n'entend pas se laisser ligoter par un
credo dur et ferme, ni se mouler dans une formule de fer.

Il accueille bien des natures multiformes.

Il n'en repousse aucune, il a de la place pour toutes.

Il possde l'attrait d'une merveilleuse personnalit.

Il s'adresse au coeur de l'un, au cerveau de l'autre, il attire celui-ci
par sa haine de l'injustice, son voisin par sa foi en l'avenir, un
troisime, peut-tre par son amour de l'art, ou par son culte ardent
pour un pass mort et enterr.

Et de cela, tout est bien. Car rendre les hommes socialistes n'est rien,
mais humaniser le socialisme est une grande chose.

Ils ne sont pas d'une trs haute valeur littraire, ces pomes qui ont
t si adroitement mis en musique.

Ils sont faits pour tre chants, non pour tre lus.

Ils sont rudes, directs, vigoureux.

Les airs sont entranants et familiers, et on peut dire que la premire
cohue venue les gazouillerait aisment.

Les transpositions qu'on a faites sont trs amusantes:

C'tait dans Trafalgar-Square est mis sur l'air de: C'tait dans la
baie de Trafalgar.

Debout, peuple! chanson trs rvolutionnaire, par M. John Gregory,
bottier, et qui a pour refrain:

    Debout, peuple, ou descendez dans votre tombe!
      Les lches seront toujours esclaves,

doit se chanter sur l'air de _Rule Britannia_.

Le vieil air du _Vicaire de Bray_ accompagnera la nouvelle _Ballade de
Loi et de l'Ordre_, qui nanmoins, n'est point du tout une ballade, et,
sur celui de _Voici pour la timide fillette de quinze ans_, la
dmocratie de l'avenir lancera de sa voix tonnante une des compositions
lyriques les plus fortes et les plus touchantes de M. T. D. Sullivan.

Il est clair que les Socialistes entendent faire marcher l'ducation
musicale du peuple du mme pas que son ducation dans la science
politique, et sur ce point, comme sur tous les autres, ils semblent
compltement exempts de toute proccupation troite, de tout prjug
conventionnel.

Mendelsohn est imit par Moody et Sankey:[42] La _Garde sur le Rhin_
figure cte  cte avec la _Marseillaise_.

[42] Moody, prdicateur et pote amricain, que l'organiste Sankey
accompagnait dans ses tournes.

_Lillibulero_ est un choeur de _Norma_; _John Brown_ et un air de la
_Neuvime Symphonie_ de Beethoven leur sont tous galement agrables.

Ils chantent l'hymne national dans la version de Shelley.

La _voix du labeur_ de M. William Morris,  la cadence fluide de _Vous,
rives et landes de Bonny Doon_. Victor Hugo parle quelque part du cri
terrible du tigre populaire mais, il est vident, d'aprs le livre de
M. Carpenter, que si jamais la Rvolution clatait en Angleterre, ce ne
serait point en un rugissement inarticul, mais plutt en de charmantes
chansons, en de gracieux couplets.

On gagnerait certainement au change.

Nron jouait du violon pendant que Rome brlait, du moins  ce que
disent des historiens inexacts, mais c'est pour btir une cit ternelle
que les Socialistes de nos jours se sont occups de faire de la musique
et ils ont une entire confiance dans les instincts artistiques du
peuple.

    Ils disent que le peuple est brutal,
         qu'en lui sont mort les instincts de beaut.
    Si c'tait vrai, honte  ceux qui le condamnent
          la lutte dsespre pour le pain!
    Mais ils mentent en leur gorge, quand ils parlent ainsi
        Car le peuple a le coeur tendre,
    et une source profonde de beaut se cache
        sous la fivre et la douleur aigu de sa vie.

Voil une stance prise dans une des posies de ce volume, et le
sentiment exprim en ces mots domine partout.

La Rforme gagna beaucoup de terrain en employant les airs populaires de
cantiques.

Les Socialistes paraissent dcids  conqurir la faveur du peuple par
des moyens analogues. Mais ils feront bien d'tre modestes dans leur
attente.

Les murs de Thbes s'levrent au son de la musique, et Thbes fut une
cit vraiment bien sotte.





Essais, par M. Brander Matthews[43].


[43] _Pall Mall Gazette_, 27 fvrier 1889,  propos de _Plume et encre_

Si vous tenez  ce que votre livre soit apprci favorablement, faites
vous une bonne rclame dans votre prface.

Telle est la rgle d'or formule pour servir de guide aux auteurs par M.
Brander Matthews dans un amusant essai sur l'art d'crire une prface et
mettant sa thorie en pratique, il annonce son volume comme le plus
intressant et le plus instinctif de la dcade.

Amusant, il l'est certainement par endroits.

L'Essai sur le poker, par exemple, est crit avec beaucoup de verve et
d'agrment.

M. Proctor blmait le poker par une raison assez triviale.

C'tait pour lui une manire de mensonge, et autre raison plus srieuse,
il offrait des occasions trs favorables pour tricher.

A vrai dire, la seule existence de ce jeu, en dehors des tapis-francs
tait, selon lui, un des phnomnes les plus monstrueux de la
civilisation amricaine.

M. Brander Matthews rpond  ces graves accusations que _bluffer_ se
rduit  la _Suppressio veri_ et que cet acte exige du joueur une
forte dose de courage physique.

Quant  l'acte de tricher, il soutient que le poker n'offre pas plus
d'occasions pour l'exercice de cet art que le Whist ou l'cart, tout en
admettant que l'attitude  prendre en face d'un adversaire dont la veine
est indment persistante, est celle de l'Allemand d'Amrique qui
trouvant quatre as dans son jeu, tait naturellement dispos  parier,
quand il lui vint une ide soudaine:

--Qui a distribu les cartes? demanda-t-il.

--Jakey Einstein, lui rpondit-on.

--Jakey Einstein! rpta-t-il en abattant son jeu. Alors je passe.

L'histoire de ce jeu paratra fort intressante  tout amateur des
cartes.

Ainsi que la plupart des produits franchement nationaux de l'Amrique,
il semble avoir t import de l'tranger, et on peut en suivre
l'origine jusqu' un jeu italien du quinzime sicle.

L'Euchre fut probablement acclimat sur le Mississipi par les
_voyageurs_ canadiens.

C'est une forme du jeu franais de _triomphe_.

Un citoyen du Kentucky, dsirant dire  ses fils quelques mots d'avis
pour leur conduite future dans la vie, les convoqua autour de son lit de
mort et leur parla ainsi:

--Mes gars, quand vous descendrez le fleuve jusqu' la Nouvelle-Orlans,
mfiez-vous d'un certain jeu appel le Yucker, o le valet est plus fort
que l'as. Ce n'est pas chrtien.

Et cet avis donn, il s'allongea et mourut en paix.

Et c'tait  l'Euchre que jouaient ces deux gentlemen,  bord d'un
bateau sur le Mississipi, quand un spectateur, scandalis de la
frquence avec laquelle un des joueurs tournait le valet, prit la
libert d'avertir l'autre joueur que le gagnant prenait les cartes de
dessous.

Ce  quoi le perdant, sr de savoir se dfendre, rpondit d'un ton
bourru:

--Bah! je suppose bien qu'il le fait. C'est son tour de donner.

Le chapitre sur l'_Antiquit des mots pour rire_ avec sa proposition
d'une exposition internationale de plaisanteries, est des plus
remarquables.

Une exposition de ce genre, comme le remarque M. Matthews, aurait du
moins pour effet de dtruire tout ce qui reste d'autorit au bon vieux
dicton d'aprs lequel il n'existe au monde que trente-huit bonnes
plaisanteries et que trente-sept ne peuvent tre dites devant des dames
et la section rtrospective serait d'un grand secours pour tout
folkloriste digne de ce nom.

Car la plupart des bonnes histoires de notre temps appartiennent en
ralit au folklore, sont des mythes survivants, des chos du pass.

Les deux proverbes amricains bien connus: Nous avons eu un enfer de
temps et que l'autre marche sont l'un et l'autre suivis jusqu' leur
origine par M. Matthews.

Le premier se retrouve dans les lettres de Walpole, le second dans une
histoire que le Pogge raconte  un habitant de Prouse qui s'en allait,
l'air mlancolique, parce qu'il ne pouvait pas payer ses dettes: _Va!
Stulte_, lui fut-il conseill, laissez l'inquitude  vos cranciers.

Mme la brillante riposte faite par M. Evart quand on lui dit que
Washington avait une fois lanc un dollar au del du Pont Naturel en
Virginie: En ces temps-l un dollar allait bien plus loin que de nos
jours parat descendre en ligne directe d'une spirituelle remarque de
Foote, quoique dans ce cas, nous prfrions le fils au pre.

L'_Essai sur le franais tel que le parlent ceux qui ne parlent pas
franais_ est aussi crit d'une faon trs fine d'ailleurs. Sur tous les
sujets, except en littrature, M. Matthews mrite d'tre lu.

En littrature et sur les sujets littraires, il est certainement tout 
fait piteux.

L'_Essai sur l'thique du plagiat_, avec son pnible effort pour
rhabiliter M. Rider Haggard, et les sottes remarques sur l'admirable
article de Po, au sujet de M. Longfellow et autres plagiaires est
extrmement terne et banal, et dans le laborieux parallle qu'il tablit
entre M. Frdric Locker et M. Austin Dobson, l'auteur de _Plume et
Encre_ montre qu'il est absolument dpourvu de toute vraie facult
critique, de toute finesse de tact pour discerner entre les vers
courants de socit et l'oeuvre exquise d'un trs-parfait artiste en
posie.

Nous ne trouvons point mauvais que M. Matthews compare M. Locker et M.
Du Maurier, M. Dobson ou M. Randolph Caldecott, et M. Edwin Abbey.

Ces sortes de comparaisons, si elles sont trs sottes, ne font aucun
mal.

En fait, elles ne signifient rien, et selon toute apparence, on ne veut
pas qu'elles aient une porte.

D'autre part, nous sommes rellement tenus de protester contre les
efforts de M. Matthews pour confondre la posie de Piccadilly avec la
posie du Parnasse.

Nous dire, par exemple que le vers de M. Dobson n'a point la clart
condense, ni la vigueur incisive de M. Locker est vraiment trop
mauvais, mme pour de la critique transatlantique.

Pour peu qu'on se pique de se connatre en littrature on se gardera de
rapprocher ces deux noms.

M. Locker a crit quelques agrables _vers de socit_, quelques
bagatelles rimes  mettre en musique, admirablement bien faites pour
les albums de dames et les _magazines_.

Mais citer ple-mle Herrick, Suckling et M. Austin Dobson, c'est chose
absurde.

Herrick n'est point un pote.

D'autre part, M. Dobson, a produit des pices absolument classiques dans
leur exquise beaut de forme.

Rien qui ait plus de perfection artistique en son genre que les _Vers 
une jeune Grecque_ n'a t crit de notre temps.

Ce petit pome restera dans les mmoires, aussi longtemps qu'y restera
_Thyrsis_ et _Thyrsis_ ne sera jamais oubli.

Tous deux ont ce caractre de distinction qui est si rare en ces jours
de violence, d'exagration et de rhtorique.

Certes, quand on avance comme le fait M. Matthews que les pices de M.
Dobson appartiennent  la littrature forte, on dit une chose
ridicule.

Elles ne visent point  la force et elles ne la ralisent point.

Elles ont d'autres qualits, et dans leur sphre dlicatement
circonscrite, elles n'ont point de rivales contemporaines; il n'en est
mme aucune qui se place au second rang aprs elles.

Mais M. Matthews ne s'effraye de rien et s'vertue  traner M. Locker
en dehors de Piccadilly, o il tait tout  fait dans son lment, et 
le planter sur le Parnasse, o il n'a pas le droit de prendre place, o
il ne rclamerait point une place.

Il loue son oeuvre avec le zle tourdi d'un commissaire-priseur
loquent.

Ces vers d'une grande banalit, et mme d'une lgre vulgarit, _sur un
Crne humain_:

    Il a peut-tre contenu (pour mettre au hasard quelques
      ides),
    ton cerveau, o Eliza Fry! ou celui de Baron Byron;
    l'esprit de Nell Gwynne, ou du docteur Watts.
    Deux bardes qu'on cite. Deux sirnes philanthropes.
    Mais, j'espre, cela s'entend bien,
    qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, qu'ils aient
      t adors ou dtests,
    l'tre qui possda ce crne ne fut pas tout  fait aussi bon,
    ni tout  fait aussi mauvais que bien des gens l'ont affirm.

Ces vers-l lui paraissent avoir de la gat et de l'clat tre
pleins d'un humour agrable, et il faut y relever deux choses en
particulier: l'individualit et la franchise de l'expression.

Individualit, franchise d'expression! Nous nous demandons quel est pour
M. Matthews le sens de ces mots.

M. Locker n'a pas de chance avec son lourdaud d'admirateur amricain.

Comme il doit rougir en lisant ce pangyrique pesant!

Il faut dire que M. Matthews lui-mme a du moins un accs de remords
d'avoir tent de mettre l'oeuvre de M. Locker  ct de l'oeuvre de M.
Dobson, mais comme il arrive aprs les accs de remords, cela n'aboutit
 rien.

Ds la page suivante, nous l'entendons se plaindre de ce que le vers de
M. Dobson n'a point la clart condense et la vigueur incisive de
celui de M. Locker.

M. Matthews devait s'en tenir  ses ingnieux articles de journaux sur
l'_Euchre_, le Poker, le mauvais franais et les plaisanteries d'antan.

Sur ces sujets-l, il sait crire des choses drles selon sa propre
expression.

Il crit aussi des choses drles sur la littrature, mais la drlerie
n'est pas tout  fait aussi amusante.




Le dernier livre de M. William Morris[44].


[44] _Pall Mall Gazette_, 2 mars 1889. _A propos du Rcit sur la maison
des Wolfings et toutes les familles de la Marche_.

Le dernier livre de M. Morris est, d'un bout  l'autre, une pure oeuvre
d'art, et la distance mme qui spare son style du commun langage et des
intrts terre  terre de notre temps, donne  tout le rcit une trange
beaut, un charme qui n'a rien de familier.

Il est crit dans un mlange de prose et de vers, comme le cante fable
du moyen ge et nous conte l'histoire de la maison des Wolfings dans ses
luttes contre les lgionnaires de Rome qui pntraient alors dans la
Germanie du Nord.

C'est une sorte de Saga, et le langage dans lequel est crite cette
pope populaire, comme nous pourrions la nommer, rappelle la dignit,
la franchise antique de notre langue anglaise d'il y a quatre sicles.

A un point de vue artistique, on peut la qualifier un essai pour se
replacer par un effort conscient dans le milieu d'un sicle plus ancien,
qui aurait plus de fracheur.

Les tentatives de ce genre ne sont point chose rare dans l'histoire de
l'art.

C'est d'un sentiment analogue que sont sortis le mouvement prraphalite
de nos jours et la tendance archaque de la sculpture grecque  son
poque postrieure.

Quand le rsultat est beau, le procd est justifi. Les cris aigus, de
ceux qui s'obstinent  rclamer une absolue modernit comme une
prtendue ncessit, ne sauraient prvaloir contre la valeur d'une
oeuvre qui possde l'incomparable excellence du style.

Il est certain que l'oeuvre de M. Morris possde cette excellence.

Ses belles harmonies, ses riches cadences crent chez le lecteur cet
esprit sans lequel son esprit ne peut tre interprt, veillent en lui
quelque chose du caractre romanesque, et le tirant de son propre sicle
le placent dans un rapport meilleur et plus vivant avec les grands
chefs-d'oeuvre de tous les temps.

C'est chose mauvaise pour un sicle que de regarder sans cesse dans
l'art pour y trouver son image.

Il est bon que de temps  autre, on nous donne une oeuvre noblement
imaginative en sa mthode et purement artistique dans son but.

En lisant le rcit de M. Morris avec ses belles alternances de vers et
de prose, avec sa faon merveilleuse de traiter les sujets de roman et
d'aventures, nous ne pouvons nous soustraire  la sensation d'tre
transports aussi loin de la fiction ignoble que nous le sommes des
faits ignobles de notre temps.

Nous respirons un air plus pur, nous avons des rves d'une poque o la
vie avait quelque chose de potique qui lui tait propre, o elle tait
simple, imposante et complte.

L'intrt tragique de _La Maison des Wolfings_ se concentre autour de
Thiodolf, le grand hros de la tribu.

La desse, dont il est aim, lui donne, au moment o il va livrer
bataille aux Romains, un haubert magique auquel est attach un trange
destin: celui qui le portera sera invulnrable, mais il causera la perte
de son pays.

Thiodolf dcouvre ce secret et rapporte le haubert  Soleil des
Bois,--ainsi se nomme-t-elle,--et prfre sa propre mort  la ruine de
sa cause.

Ainsi finit l'histoire.

Mais M. Morris a toujours mieux aim le roman que la tragdie, et place
le dveloppement de l'action au-dessus de la concentration de la
passion.

Son rcit est semblable  une vieille et splendide tapisserie toute
pleine de personnages imposants et enrichie de dtails dlicats et
charmants.

L'impression, qu'elle laisse en nous, n'est point celle d'une figure
centrale qui domine l'ensemble, mais plutt d'un magnifique dessin,
auquel tout est subordonn, et par lequel tout acquiert une
signification durable.

C'est le tableau d'ensemble de la vie primitive, qui exerce une relle
fascination.

Ce qui, entre d'autres mains n'aurait t que de l'archologie est
transform ici par un instinct artistique vivant, nous est prsent sous
un aspect merveilleux, mais humain, et plein d'un intrt lev.

Il semble que le monde ancien revient  la vie pour nous charmer.

Il est difficile de donner par la simple citation une ide adquate
d'une oeuvre aussi considrable, acheve avec autant de perfection
qu'elle a t conue.

Cependant, voici un passage qui peut servir comme spcimen de sa valeur
narrative.

C'est la description de la visite faite par Thiodolf au Soleil des Bois.

     La lumire de la lune s'pandait  grands flots sur le gazon
     dcouvert, et la rose tombait, en cette heure la plus froide de la
     nuit, et la terre exhalait un doux parfum: toute la demeure tait
     alors endormie. En aucun des bruits ne se reconnaissait le bruit
     d'une crature, si ce n'est que de la prairie lointaine arrivait le
     mugissement d'une vache qui avait perdu son veau, et qu'une
     chouette blanche voletait prs des rebords du toit, jetant son cri
     sauvage, pareil  la raillerie d'un clat de rire maintenant
     silencieux.

     Thiodolf se dirigea vers le bois et marcha sans s'arrter  travers
     les noisetiers clairsems, passa de l dans la masse dense des
     bouleaux, dont le tronc se dressait lisse et argent, haut,
     compacte. En allant ainsi, il avait l'air de quelqu'un qui suit un
     sentier familier, bien qu'aucun sentier ne ft marqu, jusqu' ce
     que la lumire lunaire ft entirement teinte par le toit serr du
     feuillage; et cependant aucun homme n'tait capable d'aller par l
     malgr l'obscurit, sans s'apercevoir qu'il avait au-dessus de lui
     une vote verte.

     Il avanait toujours en dpit des tnbres et vit enfin devant lui
     une faible lueur, qui devint de plus en plus brillante. Il parvint
     alors  une petite clairire o reparaissait le gazon, un gazon
     bien peu pais, parce que bien peu de lumire du soleil y arrivait,
     tant taient serrs les hauts arbres des alentours.

     Thiodolf ne leva pas un instant les yeux vers le ciel, ni vers les
     arbres, en parcourant le sol sem de cosses, que formait la
     pelouse, mais ses yeux regardaient droit devant lui, vers le point
     qui formait le centre de la pelouse.

     Il n'y avait rien d'tonnant  cela, car l, sur un sige de
     pierre, une femme tait assise, d'une extrme beaut, vtue d'un
     vtement scintillant, dont la chevelure s'pandait aussi ple  la
     lumire de la lune sur la terre grise que les plaines couvertes
     d'orge, en une nuit d'aot, avant que les faucilles recourbes y
     passent.

     Elle tait assise l comme dans l'attente de quelqu'un. Il ne
     suspendit point sa marche, il ne s'arrta point, il alla droit 
     elle, la prit dans ses bras, lui baisa la bouche et les yeux. Elle
     lui rendit ses caresses. Alors il s'assit  ct d'elle.

Comme exemple de la beaut du vers, nous donnerions ce passage du chant
de Soleil des Bois.

Il montre au moins, avec quelle perfection la posie s'harmonise avec la
prose, et combien est naturelle la transition de l'une  l'autre.

    En maints endroits habite la Destine, qui ne dort ni
      jour ni nuit.
    Elle baise le bord de la coupe et porte le flambeau  la
      flamme vacillante
    quand les rois des hommes quittent la table, heureux,
      pour le lit nuptial.
    C'est peu de dire qu'elle mousse le tranchant de l'pe
      aiguise,
    lorsqu'elle erre pendant bien des jours par la maison 
      demi construite.
    Elle balaie du rivage le navire, et sur la route accoutume,
    le chasseur montagnard va l o son pied ne glissa jamais.
    Elle est l o la haute falaise s'miette enfin sur le bord du
      fleuve;
    C'est elle qui aiguise la faux du faucheur, qui plonge le
      berger dans le sommeil,
    l o le mortel serpent veille parmi les moutons  l'abandon.
    Or, nous qui appartenons  la race divine, nous connaissons
      ses projets,
    mais nous ne savons rien de sa Volont sur la vie des
      mortels et leur fin.
    Ainsi donc je t'enjoins de ne rien craindre pour toi de la
      Destine et de ses actes,
    mais de les craindre pour moi, et je t'enjoins de prter une
      oreille secourable  mon danger.
    Sans cela... Es-tu heureux dans la vie, ou te plat-il de
      mourir
     la fleur de tes jours, quand ta gloire et tes souhaits
      auraient atteint leur panouissement?

Le dernier chapitre du livre, o nous est dcrite la grande fte en
l'honneur des morts est si belle de style que nous ne pouvons nous
empcher de citer ce passage.

     Or les tnbres tombaient sur la terre, mais la salle tait
     resplendissante  l'intrieur, tout ainsi que l'avait promis le
     Soleil de la Salle. L s'talait le trsor des Wolfings. De belles
     draperies taient tendues sur les murs: des vtements finement
     brods suspendus aux colonnes, de superbes vases de bronze, des
     coffres aux belles sculptures taient rangs dans les angles, o
     les gens pouvaient bien les voir, des vases d'or et d'argent
     taient disposs  et l sur la table du festin. Les colonnes
     taient aussi pares de fleurs et des guirlandes fleuries pendaient
     aux murs sur les tapisseries prcieuses. Des rsines aromatiques et
     des parfums brlaient dans des encensoirs de bronze d'un beau
     travail. Tant de lumires taient allumes sous le toit, qu'il
     paraissait embras d'une flamme moins vive le jour o les Romains y
     avaient brl des fagots pour le dtruire par le feu, dans la hte
     du matin de la bataille.

     Alors commena le festin, dans la monte de leur retour, o ils
     rapportaient dans leurs mains la victoire, et les corps inanims de
     Thiodolf et d'Otter, vtus d'habits tincelants et prcieux, les
     contemplaient du sige lev. Les parents qui leur rendaient
     hommage taient joyeux, et l'on but la coupe devant eux et
     d'autres, que ce fussent des Dieux ou des hommes.

En des jours de ralisme lourdaud et d'imitation sans imagination, c'est
avec un plaisir intense qu'on souhaite la bienvenue  des oeuvres de ce
genre.

C'est l un livre que tous les amis de la littrature seront
certainement enchants de lire.




Adam Lindsay Gordon[45].


[45] _Pall Mall Gazette_, 23 mars 1889.

Un critique a fait remarquer rcemment  propos d'Adam Lindsay
Gordon[46], que grce  lui l'Australie avait trouv sa premire
expression en beaux vers.

[46] Voir l'tude sur les Potes Australiens, page 171.

Mais c'est l une erreur bienveillante.

Il y a fort peu d'Australie dans la posie de Gordon.

Son coeur, son esprit, son imagination taient toujours proccups de
souvenirs et de rves anglais, et de la culture telle qu'il l'avait
reue de l'Angleterre.

Il ne dut rien  son pays d'adoption.

S'il tait rest dans la terre natale, il aurait fait de bien plus
belles choses.

En quelques pices telles que le _Stockrider[47] malade_, _De l'pave_,
_Loup et Chien de chasse_, il y a des indices d'influences
australiennes, et ces stances dans le genre de Swinburne tires des
_Ballades de la Brousse_ mritent d'tre cites, bien qu'elles
contiennent une promesse qui n'a jamais t ralise.

[47] Le gardien, berger  cheval, comme les cowboys et les _gardians_ de
la Camargue.

    Ce sont l des rimes qui se suivent, relies moins
      par le son que par le sens,
    en des pays o de brillantes fleurs sont dpourvues de
      parfum,
    o de brillants oiseaux sont dpourvus de chant,
    o, le feu et l'ardente scheresse dans ses tresses,
      l'insatiable t opprime
    les tardives forts, les mlancoliques dserts,
      les troupeaux et les animaux dfaillants.

    D'o viennent-elles? Le vaste grsillement de la sauterelle
    peut fournir une mesure.
    Le tintement d'une rouelle, d'un peron
      le choc d'une vague,
    le coassement de la grenouille parmi les joncs,
    qui rveille les chos entre les pauses, les silences
    de la nuit tombante, du torrent qui se prcipite,
    de la tempte en dlire.

    Pendant que s'paissit l-haut l'obscurit
    dans l'intervalle de calme et de silence,
    quand rougissent d'une teinte de flamme les arbres de la
      fort,
    sur les pentes de la montagne,
    quand les Eucalyptus aux troncs rabougris et difformes
    semblent porter, pareils  d'tranges colonnes gyptiennes
    des dessins curieux, de bizarres inscriptions,
    des sortes d'hiroglyphes;

    Au printemps, lorsque l'acacia frissonne
    entre l'ombre et la lumire,
    quand chaque bouffe d'air charge de rose ressemble
     une longue gorge de vin,
    quand la ligne bleue de l'horizon offre une rsistance
    qui donne plus de profondeur  la distance la plus vague,
    Une sorte de chant s'veille dans tous les coeurs;
    Et ces chants-l, ce furent les miens.

Mais en gnral, Gordon est franchement Anglais, et les paysages qu'il
dcrit sont toujours les paysages de notre pays.

Il chante les seigneurs et les dames du moyen-ge dans ses _Rimes de
joyeuse garde_, les Cavaliers et les Ttes-Rondes dans son _Roman de
Britomarte_.

_Astaroth_, sa pice la plus longue et la plus ambitieuse, a pour sujet
les aventures des barons normands et des chevaliers danois du temps
jadis.

Imprgn de Swinburne et passionn de Browning, il s'vertue 
reproduire la merveilleuse mlodie du premier et la vigueur dramatique,
l'pre nergie du second.

_De l'pave_ est en quelque sorte une dition australienne de la
_Chevauche  Gand_.

Voici les trois premires stances d'une des soi-disant _Ballades de la
Brousse_.

    Aux cieux tranquilles et sems d'toiles
    s'accrochent des lustres blancs,
    et des clairs d'un gris carlate
    et des clairs rouge et or.
    Et les gloires du soleil couvrent
    la rose, au-dessus de laquelle elles se dversent;
    comme amant et matresse
    ils flambent et se dploient.

           *       *       *       *       *

    Fleurissement muet dans le jardin,
    carr vert de pelouse, d'un vert frais,
    alors que les pturages se durcissent,
    et que baillent les fissures de la scheresse,
    et que des feuilles tombent en grand nombre,
    que les ptales de rose tombent pour vous,
    feuilles emperles de rose,
    et or que frappe l'aurore.

    La pelouse se souviendra
    d'avoir t foule par vos pieds
    en la cendre chaude d'automne,
    quand la scheresse se ligue avec la chaleur,
    quand la dernire des roses
    se ferme dsespre
    en ce sommeil qui repose,
    avant que le vent d'orage prenne son vol.

Et les vers suivants d'_Astaroth_ montrent que le baron normand a lu
_Dolors_ juste une fois de trop:

    Prtres dfunts d'Osiris, et d'Isis
    et d'Apis! cette doctrine mystique
    pareille  un cauchemar, conue dans une crise
    de fivre, n'est plus tudie.
    Mage mort, cette troupe d'toiles qui raye
    la vote de ce firmament, l-haut
    regarde, calme, comme une arme d'anges blancs
    la sche poussire d'adorateurs disparus.

    Sur des mers inexplores, le navire peut-il esquiver
    les rochers  fleur d'eau? L'homme peut-il suivre les
      enchanements de la vie,
    passe ou future, que n'ont point rsolus les gyptiens,
    les Thbains, dont le sphinx n'a rien dit?
    L'nigme s'offre encore toujours enchevtre,
    aux chercheurs qui consument l'huile nocturne.
    O terre, nous avons pein, nous avons travaill:
    Combien de temps resterons-nous  la peine, au labeur?

Les classiques exercrent toujours une grande fascination sur Gordon. Il
aimait ce qu'il appelle: le rouleau  la fois divin et grec bien qu'il
ne soit pas sr de ses quantits, qu'il fasse rimer Polyxena et
Athna, Aphrodite et Light et que parfois il mette des assertions
trs hasardes, par exemple quand il reprsente Lonidas criant aux
Trois-Cents des Thermopyles:

    Ho! camarades, dinons gament:
    Ce soir nous souperons _avec Platon_!

A moins qu'il n'y ait l, ainsi que nous l'esprons, une faute
d'impression.

Ce que les Australiens aimaient le plus, c'taient ses posies de
courses de chevaux, de chasse, pices qui avaient de l'entrain, avec
quelque rudesse.

Et mme il ne se dcida  sortir de l'anonymat,  se montrer dans le
rle franchement accept d'crivain en vers, que quand il s'aperut que
_Comment nous avons battu le favori_ tait dans la bouche de tous.

Jusqu' ce jour l, il avait produit ses pices en cachette, les
griffonnant sur des bouts de papier, et les envoyant non signs aux
Magazines.

Le fait est que l'atmosphre sociale de Melbourne n'tait point
favorable aux potes, que les braves colons paraissent avoir dout, avec
Aubrey, que la posie ft une chose vritablement honnte.

Ce fut seulement lorsque Gordon eut gagn la Coupe du steeple-chase pour
le major Baker, en 1868 qu'il devint vraiment populaire, et il y eut
probablement bien des gens qui trouvrent que diriger Babillard vers le
poteau gagnant tait un plus beau tour de force que de babiller sur la
verdure des prs.

En somme, on ne saurait que regretter l'migration de Gordon.

On ne peut lui refuser de la valeur littraire, mais elle fut paralyse
par un milieu dfavorable, et gache par la rude existence qu'il fut
oblig de mener.

L'Australie a transform un bon nombre de nos rats en mdiocrits
prospres et admirables, mais elle nous a srement gt un de nos
potes.

Ovide  Tomi n'est pas plus tragique que Gordon menant des btes 
cornes ou exploitant une improductive ferme  moutons.

Mais l'Australie fera quelque jour amende honorable en produisant un
pote qui soit bien  elle, nous n'en doutons pas, et pour lui il y aura
de nouveaux accents  faire entendre, de nouvelles merveilles  nous
conter.

La description, que donne dans la prface de ce volume M. Marcus Clarke,
de l'aspect et de l'esprit de la Nature en Australie est des plus
curieuses et des plus suggestive.

Les forts australiennes, nous dit-il, sont funbres et svres, et
paraissent touffer, dans leurs gorges noires, une histoire de morne
dsespoir.

Pas de chute des feuilles, mais le mlancolique gommier laisse pendre
de son tronc des bandes sonores d'corce blanche.

De grands kangourous qui bondissent sans bruit sur une herbe grossire,
des vols de Kakatos passent, en jetant des cris d'mes en peine.

Le soleil disparat brusquement, et les mopokes, lchent d'horribles
clats de rire  demi-humain.

Les indignes prtendent que, la nuit venue, des profondeurs
insondables d'une lagune monte un monstre informe, qui trane sur la
vase un long corps rpugnant.

D'un coin de la fort part un chant plein de tristesse, et autour d'un
feu les indignes dansent, peints en squelette[48].

[48] Voir les illustrations du curieux volume _Les dbuts de Botany
Bay_, souvenirs d'un convict, publis par Albert Savine (1911).

Tout inspire la crainte, tout est sombre.

Point de brillante fantaisie autour des souvenirs qui s'attachent aux
montagnes. Des explorateurs  bout d'espoir leur ont donn les noms de
leurs souffrances: Mont Misre, Mont de la Terreur, Mont du Dsespoir.

C'est justement en Australie, dit M. Clarke, qu'on trouvera le
grotesque, l'trange, les mystrieux gribouillages de la Nature qui
apprend  crire. Mais l'homme qui habite le dsert en arrive  trouver
un charme subtil  ce fantastique pays de monstruosits.

Il devient familier avec la beaut de la solitude.

Prtant l'oreille aux murmures des myriades de voix de la solitude, il
apprend le langage de la strilit, du difforme, il arrive  lire les
hiroglyphes des gommiers hagards, clats en formes tranges, tordus
par des vents furieux, ou recroquevills par les froides nuits, lorsque
la Croix du Sud se gle au milieu d'un ciel sans nuage, d'un bleu de
glace.

La fantasmagorie de cette sauvage terre de rve, qu'on nomme la
Brousse, s'interprte d'elle mme, et le pote de notre dsolation
commence  comprendre pourquoi Esa aimait son hritage de dsert mieux
que toute la plantureuse richesse de l'gypte.

Il y a certainement l une matire nouvelle pour le pote, il y a l une
terre qui attend son chanteur.

Ce chanteur-l, ce ne fut point Gordon: il resta profondment Anglais,
et le mieux que nous puissions dire de lui, c'est qu'il crivit d'une
manire imparfaite en Australie ces pomes qu'il aurait pu porter  la
perfection en Angleterre.




Le Livre Bleu de M. Froude[49].


[49] _Pall Mall Gazette_, 13 avril 1889.

Les Livres Bleus sont gnralement d'une lecture pnible, mais les
Livres Bleus sur l'Irlande ont toujours t intressants.

Ils sont le rcit d'une des grandes tragdies de l'Europe moderne.

En eux, l'Angleterre a crit elle-mme son propre acte d'accusation et a
donn  l'univers l'histoire de sa honte.

Si, dans le sicle dernier, elle tenta de gouverner l'Irlande avec une
insolence qu'intensifiait le prjug de race et de religion, elle a
cherch en ce sicle-ci  la gouverner avec une stupidit qui fut
aggrave par de bonnes intentions.

Toutefois, le dernier de ces Livres Bleus, un lourd roman de M.
Froude[50], a paru un peu trop tard.

[50] _Les Deux Chefs de Dunboy_.

La socit, qu'il dcrit, a disparu depuis longtemps.

Un facteur entirement nouveau s'est montr dans le dveloppement social
du pays, et ce facteur, c'est l'Irlandais-Amricain, et son influence.

Pour mrir ses facults, concentrer ses actes, apprendre le secret de sa
propre force, et de la faiblesse de l'Angleterre, l'intellect celtique a
d traverser l'Atlantique.

Chez lui, il n'avait appris que la touchante faiblesse de la
nationalit;  l'tranger, il a pris conscience des forces indomptables
que possde la nationalit.

Ce que fut pour les Juifs la captivit, l'exil l'a t pour les
Irlandais.

L'Amrique et l'influence amricaine ont fait leur ducation.

Leur premier chef pratique est un Irlandais amricain.

Mais si le livre de M. Froude n'a point de relation pratique avec la
politique irlandaise moderne et ne prsente point de solution de la
question prsente, il a une certaine valeur historique.

C'est un vivant tableau de l'Irlande dans la dernire moiti du
dix-huitime sicle, tableau o les lumires sont souvent fausses, les
ombres exagres, mais ce n'en est pas moins un tableau.

M. Froude avoue le martyre de l'Irlande, mais il regrette que le martyre
n'ait point t pouss jusqu'au bout.

Le reproche, qu'il fait au bourreau, n'est point d'exercer son mtier,
mais de le bousiller.

Il ne reproche point  l'pe d'tre cruelle, mais d'tre mousse.

Un gouvernement rsolu, ce Shibboleth superficiel de ceux qui ne
comprennent pas quelle chose complique c'est que l'art du
gouvernement, voil sa panace posthume pour les maux passs.

Son hros, le Colonel Goring, a toujours sur les lvres les mots: Ordre,
loi. Il entend par le premier l'application violente d'une lgislation
injuste; le second signifie pour lui la suppression de toute noble
aspiration nationale.

Un gouvernement qui impose l'iniquit, et des gouverns qui s'y
soumettent, voil ce qui parat  M. Froude, et ce qui est certainement
pour bien d'autres, le vrai idal de la science politique.

Ainsi que la plupart des hommes de plume, il exagre le pouvoir de
l'pe.

Partout o l'Angleterre a d lutter, elle a t prudente.

Partout o elle a eu, comme en Irlande, la force matrielle de son ct,
elle s'est vue paralyse par cette force.

Ses mains vigoureuses lui ont ferm les yeux.

Elle a eu de la force et n'a point eu de direction.

Naturellement il y a une histoire dans le roman de M. Froude. Ce n'est
pas une simple thse politique.

L'intrt du rcit, tel quel, se concentre autour de deux hommes, le
Colonel Goring et Morty Sullivan, l'homme de Cromwell et le Celte.

Ces deux hommes sont ennemis par la race, par la religion, par le
sentiment.

Le premier reprsente le remde de M. Froude pour l'Irlande. Il est
rsolument anglais, avec de fortes tendances non-conformistes. Il
tablit une colonie industrielle sur la cte de Kerry, et il a des
objections profondment enracines contre le commerce de contrebande
avec la France, qui, au sicle dernier, tait le seul moyen qu'eut le
peuple irlandais pour payer ses fermages  des propritaires
absentistes.

Le Colonel Goring regrette amrement que les lois pnales contre les
Catholiques ne soient pas rigoureusement appliques.

C'est un homme de la Police  tout prix.

Et c'est ce que vous appelez gouverner l'Irlande! dit Goring avec
mpris. Suspendre la loi comme un pouvantail  corbeaux dans le jardin,
jusqu' ce que tous les moineaux aient appris  s'en faire un jeu. Vos
lois contre le Papisme! Bon, vous les avez empruntes  la France. Les
Catholiques franais n'ont point jug  propos de garder les Huguenots
chez eux, et ils ont rvoqu l'dit de Nantes. Vous dites dans tout
l'univers que vous traiterez les Papistes comme ils ont trait les
Huguenots. Vous avez emprunt  la France jusqu'au langage de vos
statuts, mais les Franais ne craignent pas d'imposer leur loi, et vous,
vous avez peur d'appliquer la vtre. Vous laissez le peuple s'en rire,
et en lui accordant le mpris d'une loi, vous lui enseignez  mpriser
toutes les lois, celles de Dieu, celles de l'homme pareillement. Je ne
saurais dire comment cela finira, mais ce que je puis vous dire, c'est
que vous formez, vous levez une race, qui en viendra un jour  tonner
l'humanit par l'ducation que vous lui donnez.

Le rsum, que M. Froude crit de l'histoire de l'Irlande, ne manque pas
de force, bien qu'il soit fort loign de l'exactitude.

L'Irlandais, nous dit-il, a rpudi les ralits de la vie, et les
ralits de la vie se sont montres les plus fortes.

Les Anglais, incapables de tolrer l'anarchie aussi prs de leurs ctes,
ont consult le Pape. Le Pape leur a donn l'autorisation d'intervenir,
et le Pape a gagn au march. Car l'anglais l'a introduit ici, et
l'Irlandais... l'y a maintenu.

Les premiers colons d'Angleterre taient des nobles normands; ils sont
devenus plus Irlandais que les Irlandais, et l'Angleterre s'est trouv
en prsence de la difficult que voici:

L'abandon de l'Irlande serait un discrdit pour elle; la gouverner comme
une province serait contraire aux traditions anglaises.

Alors elle a cherch  gouverner par la division, elle a chou.

Le Pape tait trop fort pour elle.

A la fin, elle a fait cette grande dcouverte politique: Ce qu'il
fallait  l'Irlande, c'tait videmment d'avoir une population
entirement nouvelle de la mme race et de la religion que la
population de l'Angleterre.

Le nouveau systme a t mis partiellement  excution.

Elisabeth d'abord, puis Jacques, ensuite Cromwell, repeuplrent
l'Irlande, en introduisant des Anglais, des cossais, des Huguenots, des
Flamands, des dizaines de mille de familles de vigoureux et srieux
protestants, qui apportrent avec eux leurs industries.

Deux fois les Irlandais... tentrent d'expulser ce nouvel lment,...
ils chourent...

Mais l'Angleterre avait  peine accompli sa longue tche qu'elle se mit
 la gter elle-mme.

Elle dtruisit les industries de ses colons par ses lois commerciales.
Elle employa les vques pour leur ter leur religion...

Et quant  la noblesse, l'objet qui avait dtermin  l'introduire en
Irlande resta inachev. Ce n'taient plus que des trangers, des intrus,
qui ne faisaient rien, qu'on laissait ne rien faire.

Le temps devait venir o une population exaspre demanderait que la
terre lui ft rendue, et alors, peut-tre, l'Angleterre abandonnerait la
noblesse aux loups, dans l'espoir d'une paix passagre.

Mais son tour viendrait ensuite.

Elle se verrait face  face avec l'ancien problme, ou de faire une
nouvelle conqute, ou de se retirer avec dshonneur.

Ce genre de thses politiques, de prophties aprs coup, se retrouve 
chaque instant dans le livre de M. Froude, et presque toutes les deux
pages, nous rencontrons des aphorismes sur le caractre irlandais, sur
les leons que donne l'histoire d'Irlande, et sur l'essence du systme
gouvernemental de l'Angleterre.

Quelques-uns d'entre eux expriment les vues personnelles de M. Froude,
les autres sont entirement dramatiques, introduits pour marquer les
traits caractristiques.

Nous en reproduisons quelques spcimens. En tant qu'pigrammes, ils ne
sont pas trs heureux, mais  certains points de vue, ils offrent de
l'intrt.

     La socit irlandaise s'est dveloppe au milieu d'une heureuse
     insouciance. L'inscurit en rendait la jouissance plus piquante.

     Nous autres Irlandais, nous devons rire ou pleurer. Si nous
     prenions le part des pleurs, nous nous pendrions tous.

     Un rapport trop intime avec les Irlandais a produit une dchance
      la fois dans le caractre et dans la religion partout o les
     Anglais se sont tablis.

     Avec le whiskey et les ttes casses, nous vieillissons vite en
     Irlande.

     Les leaders irlandais ne peuvent combattre. Ils peuvent rendre le
     pays ingouvernable et occuper une arme anglaise exclusivement 
     les surveiller.

     Aucune nation ne peut conqurir, autrement que par les armes sur
     le champ de bataille, une libert qui ne soit point un flau pour
     elle.

     Ds le berceau on enseigne (aux Irlandais) que le gouvernement par
     l'Angleterre est la cause de toutes leurs misres. Ils taient tout
     aussi malheureux sous leurs propres chefs, mais ils supporteraient
     de la part de leurs leaders naturels ce qu'ils ne supporteraient
     point de la ntre, et si nous n'avons point empir leur sort, nous
     ne l'avons pas non plus rendu meilleur.

     Patriotisme? Oui, patriotisme dans le genre Hibernois. Le pays a
     t mal trait: il est pauvre et misrable. C'est le fond de
     commerce du patriote. Tient-il  ce qu'on y porte remde? Oh! que
     non pas. Il n'aurait plus d'occupation.

     La corruption irlandaise est la soeur jumelle de l'loquence
     irlandaise.

     L'Angleterre ne veut pas nous laisser casser la tte  nos
     coquins: elle ne veut pas les casser elle-mme. Nous sommes un pays
     libre, et nous devons en accepter les consquences.

     Les fonctions du Gouvernement Anglo-Irlandais consistrent 
     faire ce qui ne devait point tre fait, et  ne point faire ce
     qu'il fallait faire.

     La race irlandaise a toujours t bruyante, inutile, incapable de
     rsultats. Elle n'a rien produit, elle n'a rien fait qui puisse
     tre admir. Ce qu'elle est, elle le fut toujours et le seul espoir
     qui leur reste c'est que leur ridicule nationalit irlandaise soit
     ensevelie et oublie.

     Les Irlandais sont les meilleurs acteurs du monde.

     L'ordre est une plante exotique en Irlande: il a t import
     d'Angleterre, mais il ne peut s'enraciner. Il ne s'accommode ni au
     sol, ni au climat. Si les Anglais tenaient  avoir de l'ordre en
     Irlande, ils ne laisseraient pas un de nous vivant.

     Quand les pouvoirs gouvernants sont injustes, la nature reprend
     ses droits.

     L'anarchie elle-mme a ses avantages.

     La nature tient exactement ses comptes... Plus on tarde  payer un
     billet, plus lourds sont les intrts accumuls.

     Vous ne sauriez vivre en Irlande sans enfreindre les lois dans un
     sens ou dans l'autre. Donc: _pecca fortiter_,... comme disait
     Luther.

     La vitalit animale de l'Irlandais a survcu quand tout le reste
     avait disparu, et s'ils vivent sans avoir de but, ils jouissent du
     moins de l'existence.

     Les paysans irlandais savent rendre la vie dans le pays impossible
      un gentleman protestant, mais ils ne sont pas capables d'autre
     chose.

Ainsi que nous l'avons dit, si M. Froude se proposait par son livre
d'aider le gouvernement Tory  rsoudre la question irlandaise, il a
absolument manqu son but.

L'Irlande, dont il parle, a disparu.

Toutefois, comme tmoignage de l'incapacit d'un peuple teutonique 
gouverner un peuple celtique contre le gr de celui-ci, son livre n'est
pas sans valeur.

Il est ennuyeux, mais prsentement les livres ennuyeux sont trs en
vogue, et comme l'on commence  se lasser un peu de parler de _Robert
Elsmere_, on se mettra sans doute  discuter _Les Deux Chefs de
Dunboy_[51].

[51] Le roman fut, en effet, trs discut et trs lu (voir Kipling,
_Parmi les Cheminots de l'Inde_, 216-217).

Il en est qui feront un accueil empress  l'ide de rsoudre la
question irlandaise par la destruction du peuple irlandais.

D'autres se rappelleront que l'Irlande a largi ses frontires, et que
nous avons  compter avec elle, non seulement dans l'Ancien Monde, mais
encore dans le Nouveau.




Le Nouveau roman de Ouida[52].


[52] _Pall Mall Gazette_, 17 mai 1889.

Ouida clt la liste des romantiques.

Elle appartient  l'cole de Bulwer Lytton ou de George Sand, bien qu'il
lui manque l'rudition de l'un et la sincrit de l'autre.

Elle s'efforce de faire entrer la passion, l'imagination et la posie
dans le domaine de la fiction.

Elle croit encore aux hros et aux hrones. Elle est fleurie, et
fervente, et pleine de fantaisie.

Et pourtant elle aussi, la grande-prtresse de l'impossible, subit
l'influence de son sicle.

Son dernier livre, _Guilderoy_, ainsi qu'elle l'intitule, est une tude
psychologique approfondie de tempraments modernes.

Pour elle, c'est du ralisme, et elle a certainement pris une forte
proportion du ton et du caractre de la socit contemporaine.

Ses personnages se meuvent avec aisance, avec grce, avec indolence.

On peut donner ce livre pour une tude de la pairie  un point de vue
potique.

Ceux qui en ont assez des jeunes clergymen mdiocres, affligs de
doutes, ou des jeunes dames srieuses qui ont des missions, ou des
banales ttes de cire de la plupart des romans anglais de nos jours,
trouveront plaisir, sinon profit,  lire cet tonnant roman.

C'est un magnifique portrait de notre aristocratie. Rien n'a t
pargn. Il n'en cote que la somme relativement faible de une livre
onze shillings pour tre prsent  la meilleure socit.

Les figures centrales sont exagres, mais le fond est admirable.

Malgr qu'on en ait, cela vous donne une sensation comme celle de la
vie.

Quel est le rcit? Eh bien, nous devons avouer qu'il nous est venu un
lger soupon d'avoir dj entendu Ouida nous le faire.

Lord Guilderoy, dont le nom tait aussi ancien que les temps de Knut
s'prend follement d'amour, ou se figure qu'il s'prend follement
d'amour, pour une Perdita champtre, une Artmis provinciale, qui a une
figure  la Gainsborough, avec de grands yeux interrogateurs, et une
chevelure chtain clair en dsordre.

Elle est pauvre, mais bien ne, car elle est la fille unique de M.
Vernon de Llanarth, singulier ermite,  moiti pdant,  moiti
donquichottesque.

Guilderoy l'pouse, et ennuy de la trouver si timide, si embarrasse
pour se faire comprendre, si peu au fait de la vie fashionable, il
revient  ses premires amours, une merveilleuse crature, qui se nomme
la Duchesse de Soria.

Lady Guilderoy se gle, la Duchesse s'embrase.

A la fin du livre, Guilderoy est un objet de piti.

Il lui faut accepter le pardon d'une femme, et l'oubli de l'autre.

Il est foncirement faible, dpourvu de toute valeur, et c'est le
personnage le plus attrayant de tout le rcit.

Il y figure en outre sa soeur Lady Sunbury, qui est trs dsireuse de
voir Guilderoy se marier, et est parfaitement rsolue  dtester sa
femme.

C'est rellement une figure trs bien pose.

Ouida la dcrit comme une de ces femmes d'une admirable vertu qui
dtournrent les hommes, plus srement que les sirnes les plus
mchantes, des sentiers de la vertu.

Elle s'irrite, elle s'aline ses enfants, elle met en fureur son mari.

--Vous avez parfaitement raison. Je sais que vous avez toujours raison,
mais c'est justement l ce qui vous rend si infernalement odieuse! dit
un jour Lord Sunbury, dans un accs de rage, en sa propre maison, avec
des clats d'une voix de Stentor tels que des passants de
Grosvenor-Street levaient les yeux vers ses fentres ouvertes, et qu'un
balayeur dit  un marchand d'allumettes: Ma foi, je crois qu'il est en
train d'en conter de belles  la vieille.

Le caractre le plus noble du livre est celui de Lord Aubrey. Comme il
n'a pas de gnie, il se conduit, ainsi qu'il est naturel, d'une manire
admirable en toute circonstance.

On le voit d'abord prenant en piti Lady Guilderoy laisse  l'abandon
et finissant par l'aimer. Mais il fait le grand renoncement, ce qui
produit un effet considrable, et aprs avoir dcid Lady Guilderoy 
accueillir de nouveau son mari, il accepte une Vice Royaut distante et
ardue.

Il est pour Ouida l'idal du vritable homme politique, car apparemment
Ouida s'est mise  tudier la politique anglaise.

Elle a consacr une bonne partie de son livre  des thses politiques.
Elle croit que les gouvernants qui conviennent  un pays comme le ntre
sont les aristocrates.

L'oligarchie est pour elle pleine d'attraits.

Elle a de vilaines ides du peuple; elle adore la Chambre des Lords et
Lord Salisbury.

Voici quelques-unes de ses vues; nous ne les appellerons pas ses ides:

     La Chambre des Lords ne demande rien  la Nation: elle est donc la
     seule tutrice sincre et dsintresse des besoins et des
     ressources du peuple. Elle ne s'est jamais mise en travers du
     vritable dsir du pays. Elle s'est simplement place entre le pays
     et ses sottises imptueuses et passagres.

     Une dmocratie ne saurait comprendre l'honneur. Comment le
     comprendrait-elle? Le _Caucus_[53] est principalement compos de
     gens qui mettent du sable dans le sucre, de l'alun dans le pain,
     forgent des baonnettes et des solives mtalliques qui ploient
     comme des brins d'osier, envoient dans l'Inde du mauvais calicot,
     et assurent au Lloyd des navires qu'ils savent destins couler, au
     bout de dix jours de navigation.

     Lord Salisbury a t souvent accus d'arrogance. On n'a jamais vu
     que cette prtendue arrogance tait la conscience naturelle,
     sincre, d'un grand patricien certain d'tre plus capable de
     diriger le pays que la plupart des gens qui le composent.

     La dmocratie, aprs avoir rendu toutes choses hideuses et
     insupportables au plus haut degr pour tout le monde, finit
     toujours par se pendre aux basques d'un gnral victorieux.

     Le politicien, qui a russi, peut tre honnte, mais son honntet
     est tout au plus de qualit douteuse. Ds le jour o une chose
     devient un _mtier_, il est parfaitement absurde de parler de
     dsintressement  propos de sa pratique. Pour le politicien
     professionnel, les affaires de la nation sont une manufacture, 
     laquelle il consacre son audace et son temps, et de laquelle il
     espre tirer sa vie durant, un certain tant pour cent.

     Il existe une tendance trop marque  gouverner le monde par le
     tapage.

[53] La camarilla.

Les aphorismes de Ouida sur les femmes, l'amour, la socit moderne,
sont un peu plus caractriss.

     Les femmes parlent comme si on pouvait  son gr faire du coeur
     une pierre ou un bain.

     La moiti des passions des hommes ont une fin prmature, parce
     qu'on s'attend  ce qu'elles soient ternelles.

     Ce qui fait le charme de la vie, c'est sa folie.

     Qu'est-ce qui cause la moiti des souffrances des femmes? C'est
     que leur amour est autrement tendre que celui de l'homme. Ce
     dernier prend de la force  mesure que le premier s'affaiblit.

     Pour supporter longtemps la campagne, en Angleterre, il faut
     avoir la rusticit d'esprit de Wordsworth, avec des bottes et des
     bas tout aussi grossiers.

     C'est parce que bien des gens sentent la ncessit de s'expliquer
     qu'ils arrivent  prendre l'habitude de dire ce qui n'est point
     vrai. La femme avise ne s'obstine jamais  donner une explication.

     L'amour peut faire de son univers une solitude  deux, le mariage
     ne le peut pas.

     Monogame de nom, toute socit cultive est polygame; souvent mme
     polyandrique.

     Les moralistes disent qu'une me devrait rsister  la passion.
     Ils pourraient aussi bien dire qu'une maison devrait rsister  un
     tremblement de terre.

     Le monde entier est en ce moment mme  genoux devant les classes
     pauvres. On prend pour accord qu'elles possdent toutes les vertus
     cardinales, et que la proprit de tout genre est seule coupable.

     En gnral, les hommes ne prennent point en piti les larmes des
     femmes, et quand c'est une femme de leur entourage qui pleure, ils
     se bornent  sortir, en fermant la porte avec fracas.

     Les hommes croient toujours les femmes injustes  leur gard,
     quand elles omettent de difier leurs faiblesses.

     Jamais passion, une fois rompue, ne supportera le renouvellement.

     Le sentiment perd sa force et sa dlicatesse, quand nous le
     regardons trop souvent au microscope.

     Tout ce qui n'est pas flatterie parat injustice  la femme.

     Quand la socit s'aperoit que vous la prenez pour une bande
     d'oies, elle se venge en sifflant  grand bruit derrire votre
     dos.

Pour des descriptions de paysage et d'art, nous les trouvons
naturellement en grand nombre, et il est impossible de mconnatre la
touche d'Ouida dans ce qui suit:

     C'tait un vieux palais, haut, spacieux, magnifique et morne. Des
     bustes de marbre terni, jauni, des bronzes tranges allongeant des
     bras maigres dans l'obscurit, des ivoires brunis par le temps, des
     brocards uss o brillaient des fils d'or, des tapisseries aux
     figures singulires et plies de divinits mortes, s'entrevoyaient
     dans un demi-jour de crpuscule. Et comme il allait et venait parmi
     ces choses, une figure qui semblait presque aussi ple que l'Adonis
     de la tapisserie, debout, immobile comme la statue de l'amour
     bless, se dtacha de l'ombre devant son regard. C'tait celle de
     Gladys.

Le style est plein d'exagration, d'une emphase outre, mais il possde
quelques remarquables qualits de rhtorique et une bonne proportion de
coloris.

Ouida aime  montrer un lger vernis de culture, mais elle a en propre
une certaine pntration, et bien qu'elle soit rarement vraie, elle
n'est jamais ennuyeuse.

_Guilderoy_, malgr ses dfauts, qui sont grands, et ses absurdits, qui
sont plus grandes encore, est un livre  lire.




Un roman par un liseur de pense[54].


[54] _Pall Mall Gazette_, 5 juin 1889.

On pourrait dire bien des choses en faveur du systme qui consiste 
lire un roman  rebours.

En gnral, la dernire page est la plus intressante, et lorsqu'on
commence par la catastrophe, ou le dnouement, on se sent en termes
agrables de familiarit avec l'auteur.

C'est comme si on allait dans les coulisses d'un thtre. On n'est plus
mis dedans, et quand il s'en faut de l'paisseur d'un cheveu que le
hros ne prisse, quand l'hrone est dans les transes les plus
angoissantes, cela vous laisse parfaitement froid.

On connat le secret jalousement gard, et on peut se permettre de
sourire on voyant l'anxit tout  fait superflue que les marionnettes
de la pice croient de leur devoir de tmoigner.

Dans le cas du roman de M. Stuart Cumberland, _l'Insondable profondeur_,
ainsi qu'il l'intitule, la dernire page donne un vrai frisson, et nous
rend curieux d'en savoir plus sur Brown, le mdium.

Scne: une chambre capitonne dans une maison de fous, aux tats-Unis.

Un alin nonce des propos sans suite; en se lanant avec fureur 
travers la pice,  la poursuite de formes invisibles.

--Celui-ci, c'est notre cas le plus marqu, dit un mdecin en ouvrant la
porte de la cellule  l'un des inspecteurs des alins. Il tait
mdecin, et il est continuellement hant par les crations de son
imagination. Nous avons  le surveiller de prs, car il manifeste des
tendances au suicide.

Le fou se jette sur les visiteurs pendant qu'ils battent en retraite, et
la porte se fermant sur lui, il se laisse tomber sur le sol avec un
hurlement.

Une semaine aprs, le cadavre de Brown le mdium est dcouvert, pendu au
bec de gaz de sa cellule.

Comme on voit tout avec clart! Quelle force, quelle nettet dans le
style! Et quel air de ralisme dans cette simple mention d'un bec de
gaz.

Certes, _l'Insondable profondeur_ est un livre  lire.

Et nous l'avons lu, et mme avec grande attention.

Bien que l'autobiographie y tienne une grande place, ce n'en est pas
moins une oeuvre de fiction, et quoi que la plupart d'entre nous soient
d'avis qu'elle ne servira gure  dmasquer ce qui est dj dmasqu, et
 rvler les secrets de Polichinelle, il y aura sans doute bien des
gens qui apprendront avec intrt les trucs et les supercheries
d'ingnieux mdiums avec leurs masques de gaze, leurs baguettes
tlescopiques, leurs invisibles fils de soie, avec les tonnants coups
qu'ils savent produire par le simple dplacement du muscle
long-pronier.

Le livre dbute autour du lit de mort de l'Alderman Parkinson.

Le Docteur Josiah Brown, minent mdium, lui donne ses soins et
s'vertue  rconforter le brave ngociant par la production de coups
secs dans le bois de lit.

Mais M. Parkinson, qui dsire vivement revenir auprs de Mistress
Parkinson, aprs sa mort, sous une forme matrialise, ne se tient pour
satisfait qu'aprs avoir obtenu de sa femme la promesse solennelle de ne
point se remarier, car  ses yeux, un mariage serait de la vraie
bigamie. Aprs avoir reu d'elle cette promesse formelle, M. Parkinson
meurt, et son me, au dire du mdium, est escorte jusqu'aux sphres par
une troupe d'anges en robes blanches. Tel est le prologue.

Le chapitre suivant a pour titre Cinq ans aprs.

Violette Parkinson, fille unique de l'Alderman, aime Jack Alston, qui
est pauvre, mais intelligent. Mistress Parkinson ne veut pas entendre
parler de mariage jusqu'au jour o feu l'Alderman se sera matrialis et
aura donn son consentement formel.

Une sance a lieu, o Jack Alston dmasque le mdium et fait voir
l'imposture du Docteur Brown: ce qui est une sottise de sa part. En
effet, il est chass de la maison par Mistress Parkinson, furieuse, dont
la confiance envers le docteur n'est pas le moins du monde branle par
cette malencontreuse rvlation.

Voil donc les amants spars.

Jack s'embarque pour Terre-Neuve, fait naufrage, et est soign avec
attention, peut-tre avec trop d'attention, par La-Ki-Wa, ou l'toile
Brillante, jeune et charmante Indienne qui appartient  la tribu des
Micmacs.

C'est une crature enchanteresse, qui porte un collier fait de treize
ppites d'or pur, une couverture de fabrication anglaise, et des
pantalons de cuir tann. En somme, ainsi que le fait remarquer M.
Cumberland, elle a l'air d'tre la personnification de l'aube frache
emperle de rose.

Lorsque Jack, revenant  lui, la voit, il lui demande naturellement qui
elle est.

Elle rpond, en ce langage simple que nous a fait aimer Fenimore Cooper:

--Je suis La-Ki-Wa; je suis la fille unique de mon pre, le Grand Pin,
chef des Dildoos.

Elle parle trs bien l'anglais, et M. Cumberland nous en informe.

Jack lui confie aussitt le tlgramme suivant, qu'il crit au verso
d'un billet de cinq livres: Miss Violette Parkinson, Htel Kronprins,
Franzensbad, Autriche.--Sauv--Jack.

Mais La-Ki-Wa, chose fcheuse  dire, se tient ce langage: Le Blanc
appartient  Grand-Pin, aux Dildoos, et  moi et n'a garde d'envoyer le
tlgramme.

Par la suite, La-Ki-Wa offre sa main  Jack, qui la refuse et, avec la
duret de coeur qui est le propre des hommes, lui offre une affection
fraternelle.

La-Ki-Wa regrette naturellement d'avoir prmaturment laiss voir sa
passion, et elle pleure:

--Mon frre, fait-elle, va croire que j'ai le coeur timide d'un daim
avec la voix pleurante d'une _papoose_. Moi, la fille du Grand-Pin...
Moi, une Micmac, montrer la peine que j'ai au coeur! O mon frre, j'en
suis confuse.

Jack la rconforte avec les vains sophismes d'un tre civilis et lui
fait prsent de sa photographie.

Pendant qu'il se rend au steamer, il reoit de Gros Daim un morceau sal
d'une enveloppe de biscuit.

La-Ki-Wa y a crit l'aveu de sa conduite coupable  propos du
tlgramme:

Il eut, nous dit M. Cumberland, des ides trs amres au sujet de
La-Ki-Wa, mais elles s'adoucirent par degrs, quand il se fut souvenu de
ce qu'il lui devait.

Tout finit heureusement.

Jack arrive en Angleterre juste assez  temps pour empcher le Docteur
Josiah Brown de magntiser Violette, que l'intrigant docteur voudrait
bien pouser, et il jette son rival par la fentre.

La victime est retrouve contusionne et couverte de sang parmi les
dbris des pots  fleurs par un policeman comique.

Mistress Parkinson garde la foi au spiritisme, mais elle ne veut plus
entendre parler de Brown, aprs avoir dcouvert que la barbe
matrialise de feu l'Alderman tait en horrible, en grossier crin de
cheval.

Jack et Violette s'pousent enfin et Jack est assez cynique pour envoyer
 La-Ki-Wa une autre photographie.

Quant  la fin du docteur, elle a t rapporte ci-dessus.

Si nous avions ignor ce qui l'attendait, nous n'aurions pas t sans
peine jusqu'au bout du livre.

Il y a trop, beaucoup trop de rembourrage  propos du Docteur Slade, et
du Docteur Bartram, et autres mdiums.

Les considrations sur l'avenir commercial de Terre-Neuve paraissent
n'en pas finir. Elles sont insupportables.

Toutefois, il y a plus d'une sorte de public, et M. Stuart Cumberland
est toujours assur d'un auditoire.

Son dfaut principal est la tendance au bas comique, mais il est des
gens qui gotent le bas comique dans la fiction.




Le dernier volume de M. Swinburne.[55]


[55] _Pall Mall Gazette_, 27 juin 1889,  propos de la troisime partie
des _Pomes et Ballades_.

M. Swinburne mit jadis en feu ses contemporains par un volume de trs
parfaite et trs vnneuse posie.

Puis, il devint rvolutionnaire et panthiste, et prit  partie les gens
qui occupent de hautes situations tant au ciel que sur terre.

Ensuite il inventa Marie Stuart et nous fit supporter le poids accablant
de _Bothwell_.

Par la suite, il se retira dans la chambre d'enfants et crivit sur les
enfants des posies caractrises par un excs de subtilit.

Prsentement il est tout  fait patriote et s'arrange pour combiner,
avec son patriotisme, une grande sympathie pour le parti tory.

Il a toujours t un grand pote. Mais il a ses limites, dont la
principale a ceci de particulirement curieux, qu'elle consiste dans
l'absence totale de tout sentiment de la limite.

Ses chants sont presque toujours trop sonores pour son sujet.

Sa magnifique rhtorique, nulle part plus magnifique que dans le volume
que nous avons en ce moment sous les yeux, cache plutt qu'elle ne
rvle.

On a dit de lui, et avec grande vrit, qu'il est un matre du langage,
mais on peut dire avec plus de vrit encore que le langage est son
matre.

Il semble que les mots le dominent.

L'allitration le tyrannise.

Le son pur rgne souvent sur lui.

Il est si loquent que tout ce qu'il touche devient irrel.

Prenons la pice sur l'_Armada_:

     Les ailes du vent du Sud-Ouest s'largissent, le souffle de ses
     lvres ardentes. Plus tranchant que le fil d'une pe, plus brlant
     que le feu, tombe en plein sur les navires qui plongent. C'est lui
     le pilote de la fuite vers le nord, lui leur homme et l'homme de la
     barre: un homme de barre vtu de la tempte, ceint de force pour
     contraindre la mer. Et l'arme qu'ils forment, tremble, et
     frissonne dans la rude treinte de sa main comme un oiseau sous les
     filets. Car la fureur et la joie qui le possdent sont plus
     puissantes que celle de l'homme qu'il gorge et dpouille. Et
     vainement, le coeur coup en deux, avec l'effort d'une volont
     indcise, le chef de leur arme tient conseil avec l'espoir se
     demandant si l'toile favorable brille encore.

Nous avons dj entendu cela sous une forme ou sous une autre.

Cela vient-il de ce que parmi tous les potes qui ont jamais vcu, M.
Swinburne est le plus limit dans ses images?

Il faut reconnatre qu'il en est ainsi.

Il nous a lasss par sa monotonie: _Feu_ et _Mer_, voil les deux mots
qu'il a toujours sur les lvres.

Nous devons aussi avouer que ce chant suraigu--tout admirable qu'il
soit,--nous laisse hors d'haleine.

Voici un passage tir d'une pice intitule: _Un mot avec le Vent_.

     Que l'clat du soleil soit nu ou voil, le ciel superbe ou cach
     d'un linceul, que l'eau soit calme, lche, languissante,
     tourmente, agace, agile ou entrave, ple et patiente, vtue de
     feu ou de nue, se torture vainement le coeur, on donne en replis
     de serpents, c'est vers toi qu'elle regarde, aveugle et due,
     lasse, puise de colre, repousse ternellement par les vents qui
     bercent l'oiseau, des vents qui pareils  la poitrine des mouettes,
     triomphent de la mer, et ordonnent aux vagues mornes d'tre aussi
     lasses que des coeurs qui succombent aux espoirs retards, que le
     clairon sonne de l'ouest, que le sud rende tmoignage de l'clat
     dont rsonnent et brillent les splendeurs de ta divinit, ordonne 
     la terre qu'elle se rjouisse de voir les larges ailes du vent de
     terre brises, ordonne  la mer de prendre courage, ordonne au
     monde d'tre  toi!

Des vers de cette sorte mritent peut-tre un juste loge pour la force
soutenue et la vigueur de leur arrangement mtrique. L'excellence
purement technique en est extraordinaire. Mais est-ce plus qu'un _tour
de force_ oratoire?

Cela suggre-t-il vraiment quelque chose? Cela charme-t-il?

Pourrions-nous relire et relire encore avec un nouveau plaisir? Nous ne
le croyons pas. Cela nous parat vide.

Naturellement nous ne devons point chercher dans ces posies de
rvlation de l'me humaine.

Ne faire qu'un avec les lments, tel semble tre le but de M.
Swinburne.

Il cherche  parler par le souffle du vent et la vague.

Le grondement de la flamme est sans cesse dans son oreille.

Il met son clairon aux lvres du Printemps et lui ordonne de souffler,
et la Terre s'veille de ses rves et lui dit son secret.

Il est le premier pote lyrique qui ait tent le renoncement absolu  sa
personnalit, et il a russi.

Nous entendons le chant, mais nous ne voyons jamais le chanteur.

Nous n'arrivons jamais  tre prs de lui.

En dehors du tonnerre et de la splendeur des mots, il ne dit rien
lui-mme.

Nous avons vu souvent l'interprtation de la nature par l'homme.

Maintenant, c'est la Nature qui nous interprte l'homme, et il est
curieux de voir combien elle a peu de chose  dire.

Force et Libert, voil ce qu'elle lui annonce vaguement.

Elle nous assourdit de ses clameurs.

Mais M. Swinburne ne chevauche pas toujours le tourbillon et n'invoque
pas toujours les abmes de la mer.

Les ballades romantiques dans le dialecte du Border n'ont pas perdu leur
enchantement pour lui, et ce tout rcent volume contient plusieurs
exemples de cette sorte de posie curieusement artificielle.

La proportion de plaisir que donne le dialecte est uniquement affaire de
temprament.

Dire _Mither_, au lieu de _Mother_, donne  certains la sensation
romantique au plus haut degr d'intensit.

D'autres ne sont pas tout  fait aussi enclins  croire  la vertu
d'motion des provincialismes.

Toutefois on ne peut douter de la maitrise de la forme que M. Swinburne
possde, que cette forme soit trs lgitime ou non.

Le _Mariage fatigu_ a la concentration et la couleur d'un grand drame
et la singularit du style y ajoute quelque chose de grotesque.

La ballade de la _Sorcire-Mre_, Mde du moyen-ge qui gorge ses
enfants, parce que son seigneur est infidle, mrite d'tre lue,  cause
de son horrible simplicit.

La _Tragdie de la Fiance_, avec son trange refrain,

    Dedans, dedans, dehors et dedans
    Souffle le vent et se tord l'ajonc,

l'_Exil du Jacobite_:

    O! La Loire et la Seine ont un cours imposant,
      et la noire Durance, un flot bruyant,
    mais les landes de la Tyne ont un clat plus beau
      que toutes les campagnes de la France
    Et les vagues de Till qui parlent si bas,
      ont des reflets plus doux, partout o elles brillent.

La _Veuve des Bords de la Tyne_ et la _Formule qui sauve le pendard_
sont autant de pices d'une belle venue d'imagination. Certaines sont
terribles en leur ardente intensit de passion.

La posie anglaise ne court point le danger de se rtrcir en une forme
aussi troite que la ballade romantique en dialecte.

Elle est d'une vitalit trop forte pour cela.

Nous pouvons donc saluer les essais que fait d'une manire magistrale M.
Swinburne, avec l'espoir qu'on n'imitera point les choses qui ne se
prtent point  l'imitation.

Le recueil se termine par quelques posies sur les enfants, quelques
sonnets, une thrnodie sur John William Inchbold, et une charmante pice
lyrique intitule _les Interprtes_:

     Dans la pense humaine toutes choses ont une habitation; nos jours
     rient, abaissent et allgent le pass, et ne trouvent aucune place
     qui dure. Mais la pense et la foi sont choses trop puissantes pour
     que le temps puisse les entamer, quand une fois elles ont t
     rendues splendides par la parole ou sublimes par le chant. Le
     souvenir, alors mme que le flux et le reflux du changement mobile
     se lasse de vieillesse, donne  la terre et aux cieux, par l'effet
     du chant et celui de l'me, leur gloire.

Certainement, dans l'intrt du chant nous aimerions l'oeuvre de M.
Swinburne, et mme nous ne pouvons ne pas l'aimer, tant il est un
merveilleux artiste en musique.

Mais qu'y a-t-il d'me?

Pour l'me, nous devons chercher ailleurs.




Trois potes nouveaux.[56]


[56] _Pall Mall Gazette_, 12 juillet 1889.

Les livres de posie des jeunes crivains sont d'ordinaire des billets
qui ne sont jamais pays.

Nanmoins, on rencontre de temps en temps un volume si suprieur  la
moyenne, qu'on rsiste  grand'peine  la tentation attrayante de
prophtiser tourdment un bel avenir pour son auteur.

Le livre de M. Yeats: _Les Voyages d'Oisin_ est certainement un de
ceux-l.

Ici nous trouvons un noble sujet noblement trait, la dlicatesse de
l'instinct potique, et la richesse d'imagination.

Une bonne partie de l'oeuvre est ingale, peu soutenue, il faut le
reconnatre.

M. Yeats n'essaie pas de dpasser Wordworth en enfance, nous sommes
heureux de le dire, mais de temps  autre il russit  surpasser Keats
en brillant et il y a,  et l, dans son livre des choses d'une
trange crudit, des endroits d'une recherche irritante.

Mais dans les meilleurs passages, il est excellent.

S'il n'a pas la grandiose simplicit de la facture pique, il a au moins
quelque chose de la largeur de vision qui appartient au caractre
pique.

Il ne diminue point la stature des grands hros de la mythologie
celtique.

Il est trs naf, trs primitif et parle de ses gants de l'air d'un
enfant.

Voici un passage caractristique du rcit o Oisin revient de l'le de
l'oubli.

    Et je suivis les bords de la mer, o tout est nu et gris,
    sable gris sur le vert des gazons, et sur les arbres imprgns d'eau,
    qui suintent et penchent du ct de la terre, comme s'ils avaient hte
      de partir,
    comme une arme de vieillards soupirant aprs le repos loin de la
      plainte des mers.
    Les flocons d'cume fuirent longtemps autour de moi; les vents fuirent
      loin de l'tendue
    emportant l'oiseau dans leurs plis, et je ne sus point, plong dans mes
      penses  l'cart,
    quand ils gelrent l'toffe sur mon corps comme une cuirasse fortement
      rive,
    Car la Souvenance, dressant sa maigreur, gmit dans les portes de mon
      coeur,
    jusqu' ce que chargeant les vents du matin, une odeur de foin
      frachement coup,
    arriva, mon front s'inclina trs bas, et mes larmes tombrent comme des
      baies.
    Plus tard ce fut un son,  demi perdu dans le son d'un rivage lointain.
    C'tait la grande barnacle qui appelait, et plus tard les bruns vents
      de la cte.
    Si j'tais comme je fus jadis, les fers d'or crasant le sable et les
      coquillages,
    venant de la mer, comme le matin avec des lvres rouges murmurant un
      chant,
    ne toussant pas, ma tte sur les genoux, et priant, et irrit contre
      les cloches,
    je ne laisserais  aucun saint sa tte sur son corps, lors mme que ses
      terres seraient grandes et fortes.

    M'loignant des houles qui s'allumaient, je suivis un sentier de
      cheval,
    m'tonnant beaucoup de voir de tous cts, faites de roseaux et de
      charpentes
    des glises surmontes d'une cloche, et le cairn sacr et la terre
      sans gardiens,
    et une petite et faible populace courbe, le pic et la bche  la main.

Dans un ou deux endroits, la mlodie est fautive, la construction est
parfois trop embrouille, et le mot de populace du dernier vers est mal
choisi, mais quand tout cela est dit, il est impossible de ne pas sentir
dans ces stances la prsence du vritable esprit potique.

       *       *       *       *       *

Une jeune dame, qui vise  un chant qui surpasse le sens et tente de
reproduire le systme de vers de Browning pour notre dification,
paratra peut-tre dans un tat d'esprit inquitant.

Mais l'oeuvre de Miss Caroline Fitz Gerald vaut mieux que sa tendance.

_Venetia Victrix_ est un beau pome  plus d'un point de vue.

L'histoire est trange.

Un certain Vnitien, hassant un des Dix qui commit une injustice envers
lui, et identifiant son ennemi avec Venise mme, abandonne sa ville
natale et fait voeu de vouer son me  l'Enfer plutt que de faire un
geste pour Venise.

Comme il s'loigne de l'Adriatique la nuit, son vaisseau est arrt par
un calme soudain, et il voit une immense galre

                        o tait assis
    comme des puissants conseillers, affranchis de tout et orgueilleux,
    les dmons triomphants au milieu de leur flamme

et ils se dirigent vers Venise.

Il lui faut choisir entre sa perte et celle de sa cit.

Aprs une lutte, il prend le parti de se sacrifier  son tmraire
serment.

    Je montais. Mon cerveau avait produit une pense,
    un espoir, un but. Et j'entendis le sifflement
    du dsappointement furieux, enrag de manquer
    sa proie,--j'entendis le lchement de la flamme
    qui allait et venait  travers les figures blmies,
    qui dardait avec colre ses langues aux hurlements des dmons.
    Je levai haut cette croix, et criai: A l'Enfer
    mon me pour toujours, et  Dieu mon acte!
    Pourvu que Venise soit loin de danger, que cette vile argile
    aille o le destin l'entrane. Et alors (quel rire hideux
    du dmons en pleine possession, ardents  boire
    le vin d'une me nouvelle, vin que n'ont point affaibli les larmes
    et qui retentissait comme le tonnerre de la ruine  mes oreilles)
    je tombai et n'entendis plus rien. Le ple jour paraissait
     travers les fentres du lazaret, lorsque je me rveillai une fois
      encore,
    me souvenant que peut-tre je n'aurais plus la hardiesse de prier.

_Venetia Victrix_ est suivie d'_Ophlion_, curieuse pice lyrique dont
les personnages sont la Nuit, la Mort, l'Aurore et un savant.

C'est compliqu plutt que musical, mais certains chants ont de la
grce, notablement celui qui dbute ainsi!

    Dame des cieux trs pure et sainte,
    Artmis, rapide comme le daim qui fuit,
    glisse  travers les tnbres comme une ombre d'argent,
    reflte ton front dans le lac solitaire.


       *       *       *       *       *


Le volume de Miss Fitzgerald mrite certainement d'tre lu.

Le petit livre de M. Richard Le Gallienne, _Volumes in-folio_, comme il
l'intitule plaisamment, est plein de vers jolis, d'une fantaisie
dlicate.

Des vers comme les suivants:

    Et soudain! la blanche face de l'aurore
    s'accusa comme celle d'un fantme sur la vitre,
    un fantme sanglotant parmi la pluie,
    ou comme une rose glace, plie
    qui se redresse lentement de la pelouse,

font entendre, avec leur choix fantastique de mtaphores une note
agrable.

Il semble que prsentement la muse de M. Le Gallienne se consacre tout
entire au culte des livres et M. Le Gallienne lui-mme est tout pntr
de traditions littraires.

Il prend pour modle Keats et cherche  reproduire quelque chose de la
richesse du dbordement d'images de Keats.

Il a une trs-vive conscience de la source d'o vient son inspiration:

     Des vers de moi! pourquoi demander une si pauvre chose, alors que
     j'ai pu cueillir sur les alles de jardins, l'offrande parfume
     d'un souvenir ensoleill, des fleurs qui ne meurent point, des
     blancs rameaux que rien ne fltrit?


     Shakespeare m'a donn une rose anglaise, et Spenser du
     chvrefeuille aussi doux que la rose, on bien je vous aurais
     apport de cette retraite rveuse la fleur de la passion de Keats,
     ou le bleu mystique de la fleur toile, le chant de Shelley, ou
     j'aurais fait tomber l'or des lis de la Damoiselle Bnie ou drob
     du feu dans les plis carlates des pavots de Swinburne...

Cependant, maintenant qu'il a jou son prlude avec tant de sensibilit
et de grce, nous ne doutons point qu'il n'aborde des thmes plus vastes
et des sujets plus nobles, et ne ralise l'espoir qu'il exprime dans
cette strophe de six vers:

     Car si par bonheur je venais  possder quelque mlodie, j'en
     lancerais au loin les notes comme une mer irrite, pour balayer les
     difices de la tyrannie, pour donner la libert  l'amour, dlivrer
     la foi de tout dogme, oh! que je voudrais emplir le vide de mon
     vers, et faire de mon pipeau d'avoine une trompette.




Un sage chinois[57].


[57] _Speaker_, 8 fvrier 1890,  propos de _Chuang-Tz mystique
moraliste et rformateur social_, traduit du chinois par Herbert A.
Giles.

Un minent thologien d'Oxford fit un jour la remarque que sa seule
objection contre le progrs moderne tait que l'on progressait en avant
au lieu d'aller  reculons. Cette vue sduisit tellement un certain
artiste du monde des tudiants, qu'il se hta d'crire un article sur
quelques analogies restes inaperues entre le dveloppement des ides
et les mouvements du crabe marin commun.

Je suis certain que le _Speaker_ ne sera point souponn mme par ses
amis les plus enthousiastes de professer cette dangereuse hrsie de la
marche  reculons.

Mais, je dois l'avouer franchement, j'en suis venu  conclure que je
n'ai jamais rencontr depuis quelque temps de critique plus mordante de
la vie moderne que celle qu'on trouve dans les crits du savant
Chuang-Tz, rcemment traduits en langue anglaise par M. Herbert Giles,
Consul de sa Majest  Tamsui.

La diffusion de l'ducation a sans doute rendu le nom de ce grand
penseur familier au grand public, mais dans l'intrt du petit nombre et
des gens ultra-cultivs, je sens qu'il est de mon devoir de dire
exactement qui il tait et de donner une brve esquisse de ce qui
caractrise sa philosophie.

Chuang-Tz, dont il faut avoir bien soin d'crire le nom, autrement
qu'il ne se prononce, naquit dans le quatrime sicle avant
Jsus-Christ, sur les bords du Fleuve Jaune, dans le Pays Fleuri, et
l'on peut trouver encore de nos jours, sur les simples plateaux  th et
les modestes crans de nos plus respectables intrieurs de la banlieue,
des portraits de cet admirable sage assis sur le dragon volant de la
contemplation.

L'honnte contribuable et sa florissante famille se sont certainement
gays maintes fois du front en forme de dme du philosophe; ils ont ri
de l'trange perspective du paysage qui s'tend au-dessous de lui.

S'ils avaient rellement su qui il tait, ils trembleraient. Car
Chuang-Tz passa sa vie  prcher la grande religion de l'Inaction et 
faire remarquer l'inutilit de toutes les choses utiles.

Ne fais rien, et tout se fera telle tait la doctrine que lui lgua
son grand matre Lao-Tz.

Rsoudre l'action en pense, et la pense en abstraction, tel tait son
but criminel et transcendant.

Comme l'obscur philosophe de la spculation grecque primitive, il
croyait  l'identit des contraires.

Comme Platon, il tait idaliste, et il avait tout le mpris de
l'idaliste pour les systmes utilitaires, il tait mystique comme
Denis, Scot, rigne, Jacob Boehme.

Il tenait avec eux et avec Philon, que le but de la vie est de
s'affranchir de la conscience de soi, et de devenir l'inconscient
vhicule d'une illumination plus haute.

En fait, on peut dire que Chuang-Tz a rsum en lui presque toutes les
formes de la pense mtaphysique ou mystique, depuis Hraclite jusqu'
Hgel.

Il y avait aussi en lui quelque chose du quitiste, et dans son culte du
Rien, on peut dire jusqu' un certain point, de ces tranges rveurs de
l'poque mdivale, qui comme Tauler et le Matre Eckart out ador le
_Purum Nihil_ et l'Abme.

Les grandes classes moyennes du pays auxquelles, ainsi que chacun de
nous le sait, nous devons toute notre prosprit, sinon notre
civilisation, hausseront peut-tre les paules devant tout cela, et
demanderont non sans une certaine dose de raison, quelle importance a
pour eux l'identit des contraires, et pourquoi elles s'affranchiraient
de la conscience d'elles-mmes, qui est leur trait de caractre le plus
marqu.

Mais Chuang-Tz tait quelque chose de plus qu'un mtaphysicien et un
illumin: il cherchait  dtruire la socit, et ce qu'il y a de triste,
c'est qu'il unit avec l'loquence passionne d'un Rousseau, le
raisonnement scientifique d'un Herbert Spencer.

Il n'y a point de sentimentalisme en lui; il plaint les riches plus que
les pauvres, si tant est qu'il plaigne quelqu'un, et la prosprit lui
parat chose aussi tragique que la souffrance.

Il n'a rien de la sympathie moderne pour les vaincus. Il ne propose pas
davantage de recourir  des raisons morales pour dcerner les prix 
ceux qui arrivent les derniers dans la course.

C'est  la course mme qu'il trouve  redire.

Quant  la sympathie active, qui de nos jours est devenue une profession
pour tant de braves gens, il croit que vouloir faire du bien aux autres
est une occupation aussi sotte que de battre du tambour dans une fort,
afin de retrouver un fuyard.

C'est dpenser de l'nergie en pure perte.

Voil tout.

Au lieu d'tre un individu profondment sympathique, on n'est, aux yeux
de Chuang-Tz, qu'un homme qui ne cesse de vouloir tre un autre que
soi-mme, et qui ds lors se prive de la seule excuse par laquelle il
puisse justifier son existence.

Oui, si incroyable que cela puisse paratre, ce curieux penseur, se
tournait, avec un soupir de regret, vers un certain ge d'or, o il
n'existait ni examen de concours, ni assommants systmes d'ducation, ni
missionnaires, ni dners  deux sous pour le peuple, ni glises
tablies, ni Socits humanitaires, ni mornes confrences sur vos
devoirs envers votre prochain, ni ennuyeux sermons sur quelque sujet que
ce ft.

En ce temps idal, nous dit-il, les gens s'aimaient entre eux, sans se
douter de ce que c'est que la charit, sans crire  ce propos dans les
journaux.

Ils taient probes, et pourtant ils ne publiaient jamais de livres sur
l'Altruisme.

Comme chacun gardait pour soi ce qu'il savait, le monde chappait au
flau du scepticisme, et comme chacun gardait ses vertus pour soi,
personne ne se mlait des affaires d'autrui.

On passait sa vie simplement, paisiblement, et on se contentait de la
nourriture et des vtements qu'on pouvait se procurer.

On s'apercevait d'un district  l'autre; on entendait dans l'un les
chiens et les coqs de l'autre, et pourtant les gens vieillissaient et
mouraient sans jamais changer de visites.

On ne jasait pas  propos de gens malins, on n'avait point d'loges pour
des gens honntes.

Le sentiment intolrable de l'obligation tait inconnu; les actes de
l'espce humaine ne laissaient aucune trace, et ses affaires ne
devenaient point une rangaine que transmettent  la postrit
d'imbciles historiens.

Ce fut un jour fcheux que celui o apparut le Philanthrope, apportant
avec lui la malfaisante ide du Gouvernement:

C'est une certaine chose, dit Chuang-Tz, que de laisser l'espce
humaine tranquille; il n'a jamais rien exist qui consiste  gouverner
l'espce humaine.

Tous les genres de gouvernement sont mauvais.

Ils sont anti-scientifiques, parce qu'ils cherchent  modifier
l'entourage naturel de l'homme.

Ils sont immoraux, parce qu'en intervenant chez l'individu, ils
produisent la forme la plus agressive de l'gotisme.

Ils sont ignorants, parce qu'ils s'efforcent de rpandre l'ducation.

Ils sont destructeurs d'eux-mmes, parce qu'ils engendrent l'anarchie.

Jadis, nous dit-il, l'Empereur Jaune fut le premier  faire en sorte
que la charit et le devoir envers le prochain se mlassent avec la
bont naturelle du coeur humain. En consquence de cela, Yao et Shun
s'usrent les poils des jambes  se donner du mal pour nourrir leur
peuple. Ils drangrent leur conomie interne afin de faire de la place
 des vertus artificielles. Ils puisrent leurs nergies  fabriquer
des lois, et ce furent tout autant de fiascos.

Le coeur humain, poursuit notre philosophe, peut tre ralenti par force
ou surmen, mais dans l'un et l'autre cas, le dnoement est fatal.

Yao rendit le peuple trop heureux. Aussi celui-ci ne fut-il point
satisfait.

Chieh le rendit trop misrable. Aussi fut-il mcontent.

Alors tout le monde se mit  raisonner sur la meilleure manire de
raccommoder la socit.

Il est parfaitement clair qu'il faut faire quelque chose, se dirent les
gens les uns aux autres, et alors il y eut une rue gnrale vers la
science.

Les rsultats furent si terribles que le Gouvernement d'alors dut
introduire la Contrainte, et la consquence fut que les hommes vertueux
cherchrent un refuge dans les cavernes des montagnes, pendant que les
matres de l'tat restaient  trembler dans les demeures des anctres.

Alors, comme toutes choses taient dans un parfait chaos, les
Rformateurs de la Socit montrent sur des estrades, et empchrent
la faon d'chapper aux maux qu'eux et leurs systmes avaient causs!
Pauvres Rformateurs de Socit!

Ils ne connaissent point la honte, ils ne savent ce que c'est que de
rougir.

Tel est le verdict que rend sur eux Chuang-Tz.

La question conomique est aussi discute copieusement par ce sage aux
yeux en amande, et il crit sur le flau du capital en termes aussi
loquents que M. Hyndman.

Pour lui, l'origine du mal c'est l'accumulation de la richesse.

Elle rend violents les forts, malhonntes les faibles.

Elle cre le volereau et l'enferme dans une cage de bambou.

Elle cre le gros voleur et le met sur un trne de jade blanc.

Le capital est le pre de la concurrence, et la concurrence c'est le
gaspillage, aussi bien que la destruction de l'nergie.

La volont de la nature, c'est le repos, la rptition et la paix.

La lassitude et la guerre sont les rsultats d'une socit artificielle
fonde sur le capital, et plus cette socit devient riche, plus elle
s'enfonce en ralit dans la banqueroute, car elle n'a ni assez de
rcompenses pour les bons, ni assez de chtiments pour les mchants.

Il faut aussi se rappeler ceci, que les rcompenses du monde dgradent
un homme tout autant que les chtiments du monde.

Le sicle est pourri par son culte du succs.

Quant  l'ducation, la vritable sagesse ne peut tre ni apprise, ni
enseigne.

C'est un tat d'esprit, auquel parvient celui qui vit en harmonie avec
la nature.

La science est superficielle, si nous la comparons avec l'tendue de
l'inconnu, et l'inconnu seul a de la valeur.

La socit produit des coquins, et l'ducation rend un coquin plus malin
qu'un autre.

C'est le seul rsultat que puissent obtenir des Bureaux scolaires.

En outre, quelle importance philosophique pourrait bien avoir
l'ducation, si elle aboutit simplement  rendre un homme diffrent de
son voisin?

Nous arrivons en dfinitive  un chaos d'opinions, au doute universel;
nous tombons dans la vulgaire habitude d'argumenter, et celui-l seul
argumente, qui est perdu au point de vue intellectuel.

Voyez plutt Hui-Tzu.

C'tait un homme  ides nombreuses. Les oeuvres rempliraient cinq
chariots, mais ses doctrines taient paradoxales.

Il disait qu'il y avait des plumes dans un oeuf, parce que le poussin a
des plumes; qu'un chien pouvait tre un mouton, parce que les noms sont
arbitraires; qu'il y a un moment o une flche au vol rapide n'est ni en
mouvement, ni en repos; que si vous prenez un bton d'un pied de long,
et que vous le coupiez chaque jour en deux, vous n'arriverez jamais  la
fin; qu'un cheval bai, et une vache brune font trois, parce que, pris
sparment, ils sont deux; pris ensemble ils font un, et que un et deux
font trois.

Il tait pareil  un homme qui lutte de vitesse avec son ombre, qui fait
du bruit pour qu'on n'entende pas l'cho.

C'tait un taon trs intelligent: voil tout.

A quoi servait-il?

Naturellement, la moralit est une chose diffrente.

Elle passa de mode, dit Chuang-Tz, quand on se met  moraliser.

On cessa d'tre spontan et d'agir par intuition.

On devint prude et artificiel, aveugle au point d'avoir dans la vie un
but dfini.

Alors vinrent les Gouvernements et les Philanthropes, ces deux pestes du
sicle.

Les premiers entreprirent de contraindre le peuple  tre bon, et
dtruisirent ainsi la bont naturelle de l'homme.

Les derniers taient une bande d'agressifs touche--tout, qui mettaient
le dsordre partout o ils se montraient.

Ils portaient la stupidit jusqu' avoir des principes, et ils taient
assez malheureux pour y conformer leur conduite.

Tous finirent mal et prouvrent que l'altruisme universel donne des
rsultats aussi mauvais que l'gotisme universel.

Ils firent trbucher le peuple sur la charit et l'entravrent de
devoirs envers le prochain.

Ils dbordaient  propos de musique et faisaient des embarras en fait de
crmonies.

La consquence de tout cela fut que le monde perdit son quilibre, et
que depuis lors, il marche d'un pas incertain.

Quel est donc, selon Chuang-Tz, l'homme parfait? Et de quelle faon
vit-il?

L'homme parfait ne fait pas autre chose que de contempler l'univers.

Il n'adopte aucune attitude absolue.

Dans le mouvement, il est comme l'eau. Dans le repos, il est comme un
miroir. Et, comme l'cho, il ne rpond que quand on l'appelle.

Il laisse les choses extrieures s'arranger  leur gr. Rien de matriel
ne lui fait du tort; rien de spirituel ne le punit.

Son quilibre mental lui donne l'empire du monde.

Il n'est jamais l'esclave des existences objectives.

Il sait que de mme que les meilleurs propos sont ceux qu'on ne tient
jamais, de mme la meilleure action est celle qu'on n'accomplit jamais.

Il est passif, et il accepte les lois de la vie.

Il se repose dans l'inaction, et il voit le monde devenir, de lui-mme,
vertueux.

Il ne tente jamais de raliser ses bonnes actions.

Il ne se dpense jamais en effort.

Il ne se met point en peine de distinctions morales.

Il sait que les choses sont ce qu'elles sont et que les consquences en
seront ce qu'elles seront.

Son esprit est le miroir de la cration et il est toujours en paix.

Il est vident que tout cela est excessivement dangereux, mais nous
devons nous souvenir que Chuang-Tz vivait il y a plus de deux mille ans
et qu'il n'eut jamais l'occasion de voir notre incomparable
civilisation.

Et pourtant il pourrait se faire que s'il revenait sur terre, et qu'il
nous rendt visite, il et quelque chose  dire  M. Balfour, au sujet
de sa contrainte, et de l'activit avec laquelle l'Irlande est mal
gouverne.

Il sourirait peut-tre de certaines de nos ardeurs philanthropiques.

Il hocherait la tte devant un grand nombre de nos institutions de
bienfaisance. Le Bureau Scolaire ne lui ferait peut-tre pas beaucoup
d'impression, et notre course  la richesse ne le frapperait point
d'admiration.

Il serait tonn de nos idals et pris de mlancolie  voir ce que nous
avons ralis.

Peut-tre vaut-il mieux que Chuang-Tz ne puisse pas revenir ici-bas.

En attendant grce  M. Giles et  M. Quaritch, nous avons son livre
pour nous consoler, et c'est certainement l un livre charmant, exquis.

Chuang-Tz est un des Darwiniens qui ont prcd Darwin.

Il suit l'homme  partir du germe et voit son unit avec la nature.

Comme anthropologiste, il est extrmement intressant, et il dcrit
notre anctre, le primitif habitant des arbres, o il vivait dans
l'pouvante d'animaux plus forts que lui, et ne se connaissant d'autre
parent que sa mre, et il le dit avec autant de prcision qu'un
confrencier de la Socit Royale.

Comme Platon, il emploie le dialogue comme moyen d'expression, mettant
des mots dans la bouche des gens, nous dit-il, afin d'arriver  la
largeur de vues.

Comme conteur d'histoires, il est charmant.

Le rcit de la visite faite par le respectable Confucius au Grand Voleur
Ch est des plus anims, des plus brillants, et il est impossible de ne
pas rire de la dconfiture finale du Sage, qui voit la strilit de ses
platitudes morales rudement mise en lumire par l'heureux bandit.

Mme dans sa mtaphysique, Chuang-Tz possde un humour intense.

Il personnifie ses abstractions et leur fait jouer des pices devant
vous.

Il nous conte comme l'Esprit des Nues, se rendant du ct de l'Est 
travers l'espace arien, rencontra par hasard le Principe Vital.

Ce dernier se donnait des tapes sur les ctes et allait sautillant.

Sur quoi l'Esprit des Nues dit:

--Qui tes-vous, vieux, et que faites-vous?

--Je me promne, rpondit le Principe Vital, sans s'arrter, car toutes
les activits sont incapables de repos.

--Je voudrais bien _savoir_ quelque chose, dit l'Esprit des Nues.

--Ah! s'cria le Principe vital, d'un ton de dsapprobation.

Puis vient un merveilleux entretien, qui offre quelque analogie avec
celui du Sphinx et de la Chimre dans le curieux drame de Flaubert.

Les animaux parlants ont aussi leur rle dans les paraboles et les
histoires de Chuang-Tz et son trange philosophie sait s'exprimer d'une
manire musicale par le mythe, la posie, et la fantaisie.

On prouve une tristesse naturelle  s'entendre dire qu'il est immoral
d'avoir de la bont consciente, et que faire quelque chose est la pire
forme de l'inaction.

Des milliers de philanthropes, excellents et rellement convaincus,
retomberaient bel et bien  la charge des contribuables, si nous
adoptions l'ide que l'on ne doit permettre  personne de se mler de ce
qui ne le regarde pas.

La doctrine de l'inutilit de toutes les choses utiles aurait pour effet
non seulement de compromettre notre suprmatie commerciale en tant que
nation, mais encore de jeter le discrdit sur un grand nombre de membres
prospres et srieux de la classe des boutiquiers.

Qu'adviendrait-il de nos prdicateurs populaires, de nos orateurs
d'Exeter-Hall, de nos vanglistes de salon, si nous leur disions, dans
le langage mme de Chuang-Tz: Les moustiques tiennent un homme veill
toute la nuit par leurs piqres. C'est exactement de la mme faon que
ces propos de charit, de devoir envers son prochain vous rendent
presque fous, Messieurs, efforcez-vous de ramener le monde  sa
primitive simplicit, et comme le vent souffle o il lui plat, laissez
la Vertu s'tablir d'elle-mme. A quoi bon cette inopportune nergie?

Et quel serait le sort des gouvernements et des politiciens de
profession, si nous en venions  conclure que le gouvernement de
l'espce humaine, cela n'existe pas.

videmment, Chuang-Tz est un crivain des plus dangereux, et la
publication de son livre en Angleterre, deux mille ans aprs sa mort,
est manifestement prmature, et causera peut-tre beaucoup de peine 
bien des personnes profondment respectables et industrieuses.

Il est peut-tre vrai que l'idal de culture par soi-mme, de
dveloppement par soi-mme, qui est le but de son plan de vie, et la
base de son systme de philosophie, est un idal dont le besoin se fait
quelque peu sentir dans un sicle comme le ntre, o l'on voit tant de
gens si occups de l'ducation de leur prochain, qu'il ne leur reste pas
un moment pour leur propre ducation.

Mais serait-il prudent de le dire?

Il me semble que si nous admettions une seule fois la valeur d'une
quelconque des critiques destructives, nous serions obligs de renoncer
 notre habitude nationale de nous glorifier nous-mmes.

La seule chose qui console jamais l'homme des choses stupides qu'il
fait, c'est l'loge qu'il ne manque pas de se donner pour les avoir
faites.

Il peut nanmoins se trouver des gens qui en aient enfin assez de cette
trange tendance moderne qui charge l'enthousiasme de faire le travail
de l'intelligence.

Pour ceux-l et leurs semblables, Chuang-Tz sera le bienvenu.

Mais ils n'ont qu' le lire.

Qu'ils le fassent sans parler de lui. Il serait un trouble-fte aux
dners, il serait impossible aux ths de l'aprs-midi, car sa vie
entire fut une protestation contre la parole en public.

L'homme parfait s'ignore lui-mme; l'homme divin ignore l'action; le
vritable sage ignore la rputation.

Tels sont les Principes de Chuang-Tz.




Le dernier livre de M. Pater[58].


[58] _Speaker_, 23 mars 1890.

Lorsque j'eus pour la premire fois le privilge--que j'estime trs
haut,--de rencontrer M. Walter Pater, il me dit en souriant: Pourquoi
crivez-vous toujours des vers? Pourquoi n'crivez-vous pas en prose? La
prose est bien autrement difficile.

Cela date du temps o j'tais tudiant  Oxford, temps d'ardeur lyrique,
o j'crivais des sonnets travaills avec soin, temps o l'on aimait la
complication exquise et les rptitions musicales de la ballade et de la
villanelle, avec l'enchanement de ses chos amens de loin, et sa forme
curieusement complte, temps o l'on cherchait solennellement en quel
tat d'esprit il fallait tre pour crire un triolet, temps dlicieux,
o je suis heureux de dire qu'il y avait bien plus de rime que de
raison.

Je puis franchement en convenir aujourd'hui. Je ne saisis pas trs bien
alors le sens rel des paroles de M. Pater.

Ce ne fut qu'aprs une tude attentive de ses beaux _Essais_ si
suggestifs sur la Renaissance que je compris comment l'art d'crire en
prose anglaise est, ou comment on peut en faire, un art merveilleux, et
conscient de lui-mme.

L'orageuse rhtorique de Carlyle, l'loquence aile et passionne de
Ruskin, m'avaient paru jaillir de l'enthousiasme plutt que de l'art.

Je crois que j'ignorais alors que les prophtes eux-mmes corrigent
leurs preuves.

La prose du temps de Jacques I, je la trouvais exubrante; la prose du
temps de la Reine Anne me paraissait d'une calvitie terrible, d'une
raison irritante. Mais les _Essais_ de M. Pater devinrent pour moi le
livre d'or de l'esprit, du bon sens, criture sainte de la Beaut.

Ils le sont encore pour moi.

Certes, il se peut que j'en parle avec exagration: et mme je l'espre
car il n'y a pas d'amour sans exagration, et l o l'amour fait dfaut,
l'intelligence est absente.

C'est seulement  propos de choses qui ne vous intressent pas que vous
pouvez exprimer une opinion vraiment impartiale, et c'est sans doute
pour cela qu'une opinion impartiale est toujours dpourvue de valeur.

Mais il ne faut pas que je laisse tourner  l'autobiographie cette
courte notice du nouveau livre de M. Pater.

Je me rappelle qu'en Amrique on me dit que quand Margaret Fuller
crivait un essai sur Emerson, les imprimeurs taient toujours obligs
d'envoyer chercher un supplment de _Je_, et il me parat opportun de
profiter de cet avertissement transatlantique.

_Apprciations_ dans le beau sens latin du mot, tel est le titre donn
par M. Pater  son livre, qui est une collection exquise d'essais
exquis, d'oeuvres d'art dlicatement travailles,--dont quelques-unes
sont presque grecs en leur puret de contour et leur perfection de
forme.

D'autres ont un air mdival en leur tranget de couleur, en leur
passion communicative, et tous sont absolument modernes dans le sens
vrai du terme de modernit.

Car celui qui n'a de prsent  l'esprit que le prsent ne connat rien
du sicle dans lequel il vit.

Pour bien comprendre le dix-neuvime sicle, il faut bien comprendre
chacun des sicles qui l'ont prcd, et qui ont contribu  le faire.

Pour savoir quelque chose sur soi-mme, il faut tout savoir sur les
autres.

Il faut qu'il n'y ait pas un tat d'esprit avec lequel on ne puisse
sympathiser, pas un type disparu d'existence auquel on ne puisse rendre
la vie.

Les legs de l'hrdit peuvent nous faire modifier nos ides sur la
responsabilit morale, mais ils ne peuvent qu'intensifier notre
sentiment de la valeur de la critique, car le vritable critique est
l'homme qui porte en soi les rves, et les ides, et les sentiments
d'une myriade de gnrations, celui auquel nulle forme de pense n'est
trangre, pour lequel aucune impulsion motionnelle ne manque de
clart.

Le plus intressant peut-tre, et certainement le moins russi des
essais runis dans le prsent volume est celui qui a pour titre le
_Style_.

C'est le plus intressant, parce qu'il est l'oeuvre d'un homme qui parle
avec la grande autorit que donne la noble ralisation de choses
noblement conues.

C'est le moins russi, parce que le sujet est trop abstrait.

Un vritable artiste, tel que M. Pater, russit surtout quand il a
affaire au concret, dont les bornes mmes lui donnent une plus belle
Libert, tout en exigeant une vision plus intense.

Et pourtant quel haut idal on trouve en ces quelques pages!

Combien il est bon pour nous, en ces temps d'ducation populaire et de
facile journalisme, de s'entendre rappeler qu'une vraie culture est
essentielle  l'crivain accompli, qui, sincrement pris des mots pour
eux-mmes, observateur minutieux et constant de leur physionomie,
vitera ce qui est pure rhtorique, ornement d'ostentation, mauvais
choix des mots par ngligence, redondance sans porte, qui se fera
reconnatre  des omissions pleines de tact, par son habilet dans
l'conomie des moyens, par son choix, l'art de se restreindre, et
peut-tre surtout par cette construction artistique, consciente, qui est
l'expression de l'esprit dans le style.

Je crois que j'ai eu tort de dire que le sujet tait trop abstrait.

Entre les mains de M. Pater, il devient vraiment trs rel pour nous, et
il nous montre comment il faut qu'il y ait la passion d'une me d'homme
derrire la perfection de style de l'homme.

Quand on passe au reste du volume, on trouve des _Essais_ sur
Wordsworth, sur Coleridge, sur Charles Lamb, sur Sir Thomas Browne, sur
quelques-unes des pices de Shakespeare, et sur les rois qu'a crs
Shakespeare, sur Dante Rossetti et sur William Morris.

De mme que celui qui traite de Wordsworth parat tre la dernire
oeuvre de M. Pater, de mme celui qui a pour sujet le chanteur de la
_Dfense de Guenevre_ est certainement son crit le plus ancien, ou peu
s'en faut, et il est intressant de remarquer le changement qui s'est
produit dans son style.

Ce changement n'est peut-tre pas trs apparent  premire vue.

En 1868, nous voyons M. Pater crire avec le mme choix exquis des mots,
avec la mme mlodie soigne, avec le mme caractre, et d'un style qui
est presque analogue.

Mais  mesure qu'il avance dans la vie, l'architecture du style se fait
plus riche et plus complexe, l'pithte devient plus prcise et plus
intellectuelle.

De temps  autre on peut tre port  trouver qu'il y a ici ou l une
phrase un peu longue, et peut-tre, se hasarderait-on  dire, un peu
lourde, un peu emptre dans son mouvement. Mais s'il en est ainsi, cela
est d  ces vues latrales, qui se rvlent soudain  l'ide pendant sa
marche, et qui ne font que la mettre en lumire; ou bien  ces heureuses
arrire-penses qui donnent au dessin central un fini plus complet, tout
en gardant l'air charmant d'une trouvaille; ou bien  un dsir
d'indiquer lgrement les nuances du sens avec leur accumulation
d'effet, et d'viter, parfois, la violence et la rudesse d'une opinion
trop dfinie et trop exclusive.

En effet, au moins en matire d'art, la pense est invitablement
colore par l'motion.

Aussi est-elle fluide plutt que fixe, et se reconnaissant dpendante
des tats d'esprit et de la passion des beaux moments, elle n'acceptera
point la rigidit d'une formule scientifique ou d'un dogme thologique.

En outre, le plaisir critique que nous prouvons  suivre  travers les
dtours d'apparence complique, d'une phrase, le travail de
l'intelligence constructive, n'est point  ddaigner.

Ds que nous nous sommes rendu compte du dessin, tout parat si clair et
si simple.

Avec le temps, ces longues phrases de M. Pater finissent par acqurir le
charme d'un morceau de savante musique, et par avoir aussi l'unit d'une
belle musique.

J'ai donn  entendre que l'essai sur Wordsworth est probablement le
morceau le plus rcent que contienne le volume.

Si l'on pouvait faire un choix entre autant de bonnes choses, je serais
port  dire que c'est aussi le meilleur.

L'essai sur Lamb est curieusement suggestif. Il voque vraiment une
figure un peu plus tragique, plus sombre que celle que l'on a pris
l'habitude d'unir dans sa pense  celle de l'auteur des _Essais
d'Elia_.

C'est un point de vue intressant pour regarder Lamb, mais il aurait
peut-tre prouv quelque difficult  se reconnatre en ce portrait.

Il eut,  n'en pas douter, de grands chagrins ou sujets de chagrins,
mais il savait se consoler, sance tenante, des tragdies relles de la
vie en lisant la premire venue des tragdies de l'poque d'Elisabeth,
pourvu que ce ft dans l'dition in-folio.

L'essai sur Sir Thomas Browne est trs agrable et possde le charme
trange, personnel, fantasque de l'auteur de _Religio Mdici_.

M. Pater saisit souvent la couleur et l'accent de tout artiste, de toute
oeuvre d'art dont il traite.

L'essai sur Coleridge, avec l'insistance qu'il met  recommander la
culture du relatif, comme opposition  l'esprit absolu, en philosophie
et en thique, son apprciation leve de la place du pote dans notre
littrature, est une oeuvre tout  fait irrprochable pour le style et
le fond.

La grce dans l'expression et une subtilit dlicate dans la pense et
la phrase caractrisent l'Essai sur Shakespeare. Mais l'Essai sur
Wordsworth a une beaut intellectuelle qui lui est propre.

Il s'adresse non point au Wordsworthien ordinaire, avec son temprament
dpourvu de critique, sa grossire confusion entre les problmes
thiques ou esthtiques, mais plutt  ceux qui dsirent sparer l'or de
la gangue, et arriver jusqu'au vrai Wordsworth,  travers la masse de
composition ennuyeuse et prosaque, qui porte son nom, et qui sert
souvent  nous le cacher.

La prsence d'un lment tranger dans l'art de Wordsworth est
naturellement admise par M. Pater, mais il en parle en passant
simplement au point de vue psychologique, et en faisant remarquer
combien cette qualit des tats d'esprits levs ou infrieurs produit
dans sa posie l'effet d'une facult qui n'tait pas entirement  lui
ou sous son contrle d'une facult qui va et qui vient  son gr, en
sorte que l'antique fantaisie d'aprs laquelle l'art du pote est un
enthousiasme, une forme de possession divine, parat absolument vraie
pour lui.

Les premiers Essais de M. Pater avaient leurs _purpurei panni_ si
remarquablement bien faits pour tre cits, comme le fameux passage sur
Monna Lisa, et cet autre o l'trange ide que Botticelli se faisait de
la Vierge est si trangement expose.

Il est difficile de choisir dans le prsent volume un passage de
prfrence  un autre pour caractriser avec plus de prcision la
manire de M. Pater.

En voici toutefois un qui mrite d'tre cit tout au long.

Il contient une vrit minemment approprie  notre sicle.

     Que la fin de la vie soit non point l'action, mais la
     contemplation,--_tre_ en tant que distinct d'_agir_,--une certaine
     disposition d'esprit, tel est sous une forme ou une autre, le
     principe de toute moralit suprieure. En posie, en art, si vous
     entrez rellement dans leur esprit vritable, vous touchez, en
     quelque sorte, ce principe: tous deux, par leur strilit, sont un
     type du fait de contempler sans autre objet que la simple joie de
     contempler. Traiter la vie dans l'esprit de l'art, c'est faire de
     la vie une chose dans laquelle fins et moyens ne font plus qu'un:
     encourager cette attitude, telle est la vraie signification morale
     de l'art et de la posie. Wordsworth et d'autres potes, qui ont
     t comme lui en des temps anciens ou plus rcents, sont les
     matres, les experts dans cet art de la contemplation impassible.
     Leur oeuvre ne tend pas  donner des leons,  imposer des rgles,
     ni mme  nous stimuler vers de nobles buts, mais  loigner pour
     un temps nos penses du pur mcanisme de la vie,  les fixer par
     des motions appropries sur le spectacle de ces grands faits de
     l'existence humaine qu'aucun mcanisme ne domine, sur les grandes
     et universelles passions des hommes, sur les plus gnrales et les
     plus intressantes de leurs occupations, sur l'ensemble du monde de
     la nature, sur les oprations des lments et les apparences de
     l'univers visible, sur l'orage et l'clat du soleil, sur les
     rvolutions des saisons, sur le froid et la chaleur, sur la perte
     d'amis et de parents, sur les injustices, les ressentiments, la
     gratitude et l'espoir, sur la crainte et la souffrance. Assister 
     ce spectacle avec les motions qui conviennent, tel est le but de
     toute culture, et une posie comme celle de Wordsworth est une
     nourriture substantielle, un stimulant pour ces motions. Il voit
     la nature pleine de sentiment et d'motion. Il voit les hommes et
     les femmes comme des parties de la Nature, passionnes, mues, en
     un groupement trange, en rapport avec la grandeur et la beaut du
     monde naturel, images, ce sont ses propres expressions, d'hommes
     souffrants parmi des formes et des puissances redoutables.

Certainement le vritable secret de Wordsworth n'a jamais t mieux
exprim.

Aprs avoir lu et relu l'Essai de M. Pater,--car il exige une seconde
lecture,--on revient  l'oeuvre du pote avec un nouveau sentiment
d'admiration, une sorte d'attente vive et passionne.

Et c'est l ce qu'on pourrait regarder, sans trop approfondir, comme la
marque ou la pierre de touche de la plus fine critique.

Pour conclure, on ne peut s'empcher de remarquer le dlicat instinct
qui a conduit  donner son tour particulier au bref pilogue qui termine
ce charmant volume.

La diffrence entre l'esprit classique et l'esprit romantique dans l'art
a t souvent discute, et avec une grande exagration d'emphase.

Mais avec quelle touche lgre et sre, M. Pater crit sur ce point.

Combien ses distinctions sont subtiles et certaines!

Si la prose imaginative est vraiment l'art spcial de ce sicle, M.
Pater a droit  une place parmi les plus caractristiques de ce sicle.

En certaines choses, il est absolument unique.

Le sicle a produit d'tonnants styles en prose, tout troubls
d'individualisme, et que l'excs de rhtorique rendait violents.

Mais chez M. Pater, comme chez le Cardinal Newman, nous trouvons l'union
de la personnalit et de la perfection.

Il n'a pas de rival dans sa propre sphre, et il a chapp aux
disciples.

Et cela, non point par ce qu'il n'a point t imit, mais parce qu'en un
art aussi fin que le sien, il y a quelque chose qui est, par essence,
inimitable.




Primavera[59].


[59] _Pall Mall Gazette_, 24 mai 1890.

Pendant le trimestre d't, Oxford enseigne l'art exquis de la flnerie,
une des choses les plus importantes que puisse enseigner une Universit,
et il vient de paratre dans cette aimable ville, un mignon et charmant
volume, oeuvre de quatre amis, qui peut-tre forme les prmices de cette
rverie sous le clotre gris, dans le silencieux jardin, qui a pour
effet de former ou de perdre un homme.

Ces quatre nouveaux potes sont M. Laurence Binyon, qui vient de gagner
le prix de Newdigate; M. Manmohan Ghose, jeune hindou distingu par son
rudition, et par ses grands progrs en littrature qui donnent quelque
clat  Christ Church; M. Stephen Phillips, qui a rcemment jou le rle
du Fantme dans _Hamlet_ au Thtre du Globe, avec une dignit et un
talent de diction si admirables; et M. Arthur Cripps, de Trinity.

Un intrt particulier s'attache naturellement  l'oeuvre de M. Ghose.

N aux Indes, de parents de pure race hindoue, il a t lev uniquement
en Angleterre.

Il a reu son ducation  l'cole de Saint Paul, et ses vers nous
montrent avec quelle promptitude et quelle finesse se forment les
sympathies intellectuelles de l'esprit oriental et nous indiquent
combien est troit le lien qui, peut-tre un jour, unira l'Inde  nous
par d'autres moyens que le commerce et la force des armes.

Il y a quelque chose de charmant  trouver un jeune Hindou qui emploie
notre langue avec autant de souci de la mlodie et des termes que le
fait M. Ghose.

Voici une de ses pices.

    Par dessus ta tte, en joyeux dtours,
     travers les vastes espaces du ciel, librement
    les oiseaux volent avec de la musique dans les ailes,
    Et de _la mer bleue, rude_
    les _poissons brillent et bondissent_.
    Il y a une vie des choses les plus charmantes
    Sur toi, en ton sommeil si profond.

    Aux profondeurs de l'Orient les cieux deviennent plus clestes
    D'un soir  l'autre et _encore
    les glorieuses toiles se souviennent de paratre_;
    Les roses, sur la colline
    sont parfumes comme avant.
    Seulement ta figure, chre entre toutes choses,
    Je ne la verrai jamais plus.

Il y a l des dfauts; il y a beaucoup de dfauts.

Mais les vers que nous avons mis en italique sont charmants.

Le temprament de Keats, les tats d'esprit de Matthew Arnold ont
influenc M. Ghose: pouvait-il y avoir une influence meilleure pour un
dbutant.

Voici quelques stances d'une autre posie de M. Ghose.

    Sous une ombre paisse je m'tendrai, et sous l'ombre plus paisse
      encore
    de la nuit, o pas une feuille ne connat ses voisines;
    Oubliant l'clat des toiles, oubliant
    La visite printanire de la rose;
    Et loin de tous les dlices, prparant le repos  mon coeur.

    Oh! n'implore pas le silence, toi! trop tt, trop srement
    L'automne viendra, et pleurera  travers ces branches:
    Quelques oiseaux se tairont, des fleurs ne vivront plus
    Et tu glisseras maigre toi tristement sous le sol.
    Et tu seras silencieux dans ce sommeil ternel.

    Il y a de la verdure encore, la o s'gare la blonde desse:
    Alors suis-la, jusqu' ce que tout se fltrisse autour de toi.
    Ne perds pas une vision de sa figure passagre.
    Ne perds pas un bruit de sa robe molleuse, quand ici
    Elle trane sur les feuilles humides de l'anne en son dclin rapide.

Le second vers est trs beau, et l'ensemble annonce de la culture, du
got et du sentiment.

M. Ghose arrivera un jour  se faire un nom dans notre littrature.

M. Stephen Phillips a une Muse plus solennelle, plus classique.

Son oeuvre la meilleure est son _Oreste_.

    La Justice m'a appel dans des pays lointains, la froide reine
    parmi les morts, qui aprs la chaleur et la hte
    enfin trouve le loisir pour sa voix forte et ferme
    qui puise du calme dans les grandes profondeurs de l'enfer.
    Elle m'a appel, me disant: J'ai entendu un cri pendant la nuit?
    Va et ne fais pas de question; dans ta demeure
    ma volont attend l'excution.
    ..............................
    ........ Et elle gt l,
    ma mre! oui, encore ma mre. O chevelure
    avec laquelle j'ai jou dans cette demeure! O yeux
    qui m'ont reconnu un instant  mon arrive,
    et se sont clairs et ont battu d'affection;
    et l'instant d'aprs ont t teints par ma main! Oh! malheur  moi!
    Vous ne vous poserez plus sur moi en ce monde.
    Pourtant tu seras peut-tre plus heureuse, si tu vas
    En quelque terre de vent et de feuilles agites,
    dormir sous une toile; mais quant  moi,
    l'Enfer a faim, et les Furies infatigables attendent.

Milton et le procd de la tragdie grecque, telles sont les influences
qui ont agi sur M. Phillips, et ici encore nous allons dire: quelles
influences meilleures pouvaient agir sur un jeune pote?

Son vers a de la dignit et de la distinction.

M. Cripps a parfois de la mlodie, et M. Binyon, le rcent laurat
d'Oxford, nous prouve dans son _Ode lyrique sur la jeunesse_, qu'il sait
manier adroitement un mtre difficile, et que, dans le sonnet suivant,
il est capable de saisir les doux chos qui dorment dans les sonnets de
Shakespeare:

    Je ne puis relever mes paupires, quand s'en va le sommeil
    sans tre visit par des penses de vous.
    Le repos n'a rien dont la fracheur soit  moiti aussi profonde
    Que le doux matin, qui rveille de nouveau mon coeur.
    Je ne puis loigner le trivial souci de la vie
    que vous ne veniez aussitt, furtivement, avec votre charme, vers moi?
    Mes plus purs moments sont votre fidle miroir;
    Ma plus profonde pense trouve en vous la vrit la plus brillante.
    Vous tes la charmante reine qui rgne sur mon esprit,
    le ciel constant pour la mer toujours agite;
    pourtant puisque c'est vous qui rgnez sur moi, comment ne pas trouver
    une plus douce libert en une telle tyrannie.
    Si les anxieux royaumes du monde taient ainsi gouverns,
    leurs souffrances s'effaceraient, leur plainte s'teindrait  demi.

En somme, _Primavera_ est un agrable petit livre, et nous nous
empressons de lui souhaiter la bienvenue.

Il est tabli d'une faon charmante, et les tudiants de l'Universit
gagneront  le lire pendant les heures de leon.




FIN




TABLE


Un bon roman historique                                         1

Romans nouveaux                                                 9

Deux biographies de Keats                                      15

Sermons en pierre  Bloomsbury                                 25

Un cossais  propos de la posie cossaise                    33

Le nouveau livre de M. Mahaffy                                 41

Fin de l'Odysse de M. Morris                                  53

Le Virgile de Sir Charles Bowen                                65

L'Unit des Arts                                               73

L'Art primitif chrtien en Irlande                             79

L'Art aux salons de Willis                                     87

Vnus ou Victoire?                                             93

M. Caro, sur George Sand                                      101

M. Morris, au sujet de la tapisserie                          111

La Sculpture aux Arts et Mtiers                              119

Imprimerie et Imprimeurs                                      125

Les beauts de la Reliure                                     131

La clture des Arts et Mtiers                                139

Potesses Anglaises                                           147

Le dernier volume de Sir Edwin Arnold                         165

Potes Australiens                                            171

Les modles de Londres                                        181

Posie et Prison                                              197

L'vangile selon Walt Whitman                                 205

Le nouveau Prsident                                          217

Une des Bibles du Monde                                       225

Le Socialisme potique                                        233

Essais par M. Brander Matthews                                241

Le dernier livre de M. William Morris                         251

Adam Lindsay Gordon                                           261

Le Livre Bleu de M. Froude                                    271

Le nouveau roman de Ouida                                     283

Un roman par un liseur de pense                              293

Le dernier volume de M. Swinburne                             301

Trois Potes nouveaux                                         309

Un Sage Chinois                                               317

Le dernier livre de M. Pater                                  335

Primavera                                                     347





End of the Project Gutenberg EBook of Derniers essais de littrature et
d'esthtique: aot 1887-1890, by Oscar Wilde

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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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