The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, v. 9, by Alexandre Dumas

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Title: La San-Felice, v. 9

Author: Alexandre Dumas

Release Date: April 19, 2007 [EBook #21191]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, V. 9 ***




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                                  LA
                              SAN-FELICE

                                TOME IX

              (Publi dans une autre dition sous le titre
                      de "EMMA LYONNA" Tome V)

                                  PAR

                            ALEXANDRE DUMAS

                                PARIS
                       CALMANN LVY, DITEUR
                 ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
             RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
                      A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

                                1876



                             EMMA LYONNA




                               LXXXIII

                            L'APPARITION


L'excution de Caracciolo rpandit dans Naples une consternation
profonde.  quelque parti que l'on appartnt, on reconnaissait, dans
l'amiral, un homme  la fois considrable par la naissance et par le
gnie; sa vie avait t irrprochable et pure de toutes ces souillures
morales dont est si rarement exempte la vie d'un homme de cour. Il est
vrai que Caracciolo n'avait t un homme de cour que dans ses moments
perdus, et, dans ces moments-l, on l'a vu, il avait essay de dfendre
la royaut avec autant de franchise et de courage qu'il avait dfendu
depuis la patrie.

Cette excution fut, surtout pour les prisonniers sous les yeux desquels
elle avait eu lieu, un terrible spectacle. Ils y virent leur propre
sentence, et, lorsque, au coucher du soleil, ainsi que le portait le
jugement, la corde fut coupe et que ce cadavre, sur lequel tous les
yeux taient fixs, n'tant plus soutenu par rien, plongea dans la mer
rapidement, entran par les boulets qu'on lui avait attachs aux pieds,
un cri terrible, parti de la bouche des prisonniers, s'chappa de tous
les btiments, et, courant  la surface des flots comme la plainte de
l'esprit de la mer, eut son cho dans les flancs mmes du _Foudroyant_.

Le cardinal ignorait tout ce qui venait de se passer dans cette terrible
journe, non-seulement le procs, mais encore l'arrestation de
Caracciolo.--Nelson, on l'a vu, avait eu grand soin de se faire amener
le prisonnier par le Granatello, dfendant expressment de le faire
passer par le camp de Ruffo; car,  coup sr, le cardinal n'et point
permis qu'un officier anglais, avec lequel, d'ailleurs, il tait depuis
quelques jours en complte dissidence sur un point d'honneur aussi
important que celui des traits, mt la main sur un prince napolitain,
ce prince napolitain ft-il son ennemi;  plus forte raison sur
Caracciolo, avec lequel il avait fait une espce d'alliance sinon
offensive, du moins dfensive.

On se rappelle, en effet, qu'en se quittant sur la plage de Cotona, le
cardinal et le prince s'taient promis de se sauvegarder l'un l'autre,
et,  cette poque o l'on ne pouvait rien prjuger sur l'avenir, 
moins d'tre dou de l'esprit prophtique, on pouvait aussi bien penser
que ce serait le prince qui sauvegarderait Ruffo, que Ruffo qui
sauvegarderait le prince.

Cependant, aux coups de canon tirs  bord du _Foudroyant_, et  la vue
d'un cadavre suspendu  la vergue de misaine, on tait accouru dire au
cardinal qu'une excution venait, sans aucun doute, d'avoir lieu  bord
de la frgate _la Minerve_. Entran alors par un simple mouvement de
curiosit, le cardinal monta sur la terrasse de sa maison. Il vit, 
l'oeil nu, en effet, un cadavre qui se balanait en l'air, et envoya
chercher une longue-vue. Mais, depuis que le cardinal avait quitt
Caracciolo, celui-ci avait laiss pousser ses cheveux et sa barbe, ce
qui,  cette distance surtout, le rendait mconnaissable  ses yeux. En
outre, Caracciolo, pendu dans les habits sous lesquels il avait t
pris, tait vtu en paysan. Le cardinal pensa donc que ce cadavre tait
celui de quelque espion qui s'tait laiss prendre; et, sans plus se
proccuper de cet incident, il allait redescendre dans son cabinet,
lorsqu'il vit une barque se dtacher des flancs de _la Minerve_ et
s'avancer directement vers lui.

Cet incident le maintint  sa place.

Au fur et  mesure que la barque s'approchait, le cardinal demeurait
convaincu que c'tait  lui que l'officier qui la montait avait affaire.
Cet officier portait l'uniforme de la marine napolitaine, et, quoiqu'il
et t difficile au cardinal d'appliquer un nom  son visage, ce visage
ne lui tait pas tout  fait inconnu.

Arriv  quelques pas de la plage, l'officier, qui, depuis longtemps, de
son ct, avait reconnu le cardinal, le salua respectueusement et lui
montra le pli qu'il portait.

Le cardinal descendit et se trouva en mme temps que le messager  la
porte de son cabinet.

Le messager s'inclina, et, prsentant le papier au cardinal:

-- Votre minence, dit-il, de la part de Son Excellence le comte de
Thurn, capitaine de la frgate _la Minerve_.

--Y a-t-il une rponse, monsieur? demanda le cardinal.

--Non, Votre minence, rpondit l'officier.

Et, s'inclinant, il se retira.

Le cardinal demeura assez tonn, son papier  la main. La faiblesse de
sa vue le forait  rentrer dans son cabinet pour en prendre lecture. Il
et pu rappeler l'officier et l'interroger; mais celui-ci avait rpondu,
avec un dsir visible de se retirer: Il n'y a point de rponse. Il le
laissa donc continuer son chemin, rentra dans son cabinet, appela des
lunettes au secours de ses mauvais yeux, ouvrit la lettre et lut:

_Rapport  Son minence le cardinal Ruffo sur l'arrestation, le
jugement, la condamnation et la mort de Franois Caracciolo._

Le cardinal ne put retenir un cri dans lequel il y avait plus
d'tonnement que de douleur: il croyait avoir mal lu.

Il relut; puis l'ide lui vint alors que ce cadavre qu'il avait vu
flotter  la pointe d'une vergue, au bout d'une corde, tait celui de
l'amiral Caracciolo.

--Oh! murmura-t-il en laissant tomber son bras inerte le long de son
corps, o en sommes-nous, si les Anglais viennent pendre les princes
napolitains jusque dans le port de Naples?

Puis, aprs un instant, s'asseyant  son bureau et ramenant de nouveau
la lettre sous ses yeux, il lut:

minence,

Je dois faire savoir  Votre minence que j'ai reu ce matin, de
l'amiral lord Nelson, de me porter immdiatement  bord de son btiment
accompagn des cinq officiers de mon bord. J'ai accompli aussitt cet
ordre, et, en arrivant  bord du _Foudroyant_, j'ai reu l'invitation
par crit de former sur le vaisseau mme un conseil de guerre pour y
juger le chevalier don Francesco Caracciolo, accus de rbellion, envers
Sa Majest, notre auguste matre, et de porter une sentence sur la peine
encourue par son dlit. Cette invitation a t suivie immdiatement, et
un conseil de guerre a t form dans le carr des officiers dudit
vaisseau. J'y ai, en mme temps, fait amener le coupable. Je l'ai
d'abord fait reconnatre par tous les officiers comme tant bien
l'amiral; ensuite, je lui ai fait lire les charges runies contre lui et
lui ai demand s'il avait quelque chose  dire pour sa dfense. Il a
rpondu que _oui_; et, toute libert lui ayant t donne de se
dfendre, ses dfenses se sont bornes  la dngation d'avoir
volontairement servi l'infme Rpublique et  l'affirmation qu'il ne
l'avait fait que contraint et forc et sous la menace positive de le
faire fusiller. Je lui ai adress ensuite d'autres demandes, en rponse
desquelles il n'a pu nier qu'il n'et combattu en faveur de la
soi-disant Rpublique contre les armes de Sa Majest. Il a avou aussi
avoir dirig l'attaque des chaloupes canonnires qui s'est oppose 
l'entre des troupes de Sa Majest  Naples; mais il a dclar qu'il
ignorait que ces troupes fussent conduites par le cardinal, et qu'il les
regardait simplement comme des bandes d'insurgs. Il a, en outre, avou
avoir donn par crit des ordres tendants  s'opposer  la marche de
l'arme royale. Enfin, interrog pourquoi, puisqu'il servait contre sa
volont, il n'avait point essay de se rfugier  Procida, ce qui tait,
en mme temps, un moyen de se rallier au gouvernement lgitime et
d'chapper au gouvernement usurpateur, il a rpondu qu'il n'avait point
pris ce parti dans la crainte d'tre mal reu.

clair sur ces divers points, le conseil de guerre,  la majorit des
voix, a condamn Franois Caracciolo non-seulement  la peine de mort,
mais encore  une mort ignominieuse.

Ladite sentence ayant t prsente  milord Nelson, il a approuv la
condamnation et ordonn qu' cinq heures de ce mme jour la sentence ft
mise  excution, en pendant le condamn  la vergue de misaine et en
l'y laissant pendu jusqu'au coucher du soleil, heure  laquelle la corde
serait coupe et le corps jet  la mer.

Ce matin,  midi, j'ai reu cet ordre;  une heure et demie, le
coupable, condamn, tait transport  bord de _la Minerve_ et mis en
chapelle, et,  cinq heures du soir, la sentence tait accomplie selon
l'ordre qui en avait t donn.

Je m'empresse, pour remplir mon devoir, de vous faire cette
communication, et, avec le profond respect que je vous ai vou, j'ai
l'honneur d'tre,

De Votre minence,
Le trs-dvou serviteur,
Comte DE THURN.

Ruffo, atterr, relut deux fois la dernire phrase. Cette communication
tait-elle l'accomplissement d'un devoir, ou simplement une insulte.

En tout cas, c'tait un dfi.

Ruffo y vit une insulte.

En effet, seul, comme vicaire gnral, seul, comme _aller ego_ du roi,
Ruffo avait le droit de vie et de mort dans le royaume des Deux-Siciles.
D'o venait donc que cet intrus, cet tranger, cet Anglais, dans le port
de Naples, sous ses yeux, pour le dfier sans doute,--aprs avoir
dchir la capitulation, aprs avoir,  l'aide d'une quivoque indigne
d'un soldat loyal, fait conduire sous le feu des vaisseaux les tartanes
qui portaient les prisonniers,--condamnait  mort, et  une mort infme,
un prince napolitain, plus grand que lui par la naissance, gal  lui
par la dignit?

Qui avait donn  ce juge improvis de pareils pouvoirs?

En tout cas, si ces pouvoirs avaient t donns  un autre, les siens
taient annuls.

Il est vrai que les gibets taient dresss  Ischia; mais lui, Ruffo,
n'avait rien  faire avec les les. Les les n'avaient point, comme
Naples, t reconquises par lui; elles l'avaient t par les Anglais. Il
n'y avait point de trait avec les les. Enfin, le bourreau de Procida,
Speciale, tait un juge sicilien envoy par le roi, et qui,
consquemment, condamnait lgalement au nom du roi.

Mais Nelson, sujet de Sa Majest Britannique George III, comment
pouvait-il condamner au nom de Sa Majest Sicilienne Ferdinand Ier?

Ruffo laissa tomber sa tte dans sa main. Un instant, tout ce que nous
venons de dire se heurta et bouillonna dans son cerveau; puis, enfin, sa
rsolution fut prise. Il saisit une plume, et crivit au roi la lettre
suivante:

_A Sa Majest le roi des Deux-Siciles._

Sire,

L'oeuvre de la restauration de Votre Majest est accomplie, et j'en
bnis le Seigneur.

Mais c'est  la suite de beaucoup de peines et de longues fatigues que
cette restauration s'est accomplie.

Le motif qui m'avait fait prendre la croix d'une main et l'pe de
l'autre n'existe plus.

Je puis donc--je dirai plus--je dois donc rentrer dans cette obscurit
dont je ne suis sorti qu'avec la conviction de servir les desseins de
Dieu et dans l'esprance d'tre utile  mon roi.

D'ailleurs, l'affaiblissement de mes facults physiques et morales m'en
fait un besoin, quand ma conscience ne m'en ferait pas un devoir.

J'ai donc l'honneur de supplier Votre Majest de vouloir bien accepter
ma dmission.

J'ai l'honneur d'tre avec un profond respect, etc.

F. cardinal RUFFO.

A peine cette lettre tait-elle expdie  Palerme par un messager sr
et qui tait autoris  requrir au besoin la premire barque venue pour
passer en Sicile, qu'il fut donn au cardinal avis de la publication de
la note de Nelson, note dans laquelle l'amiral anglais accordait
vingt-quatre heures aux rpublicains de la ville, et quarante-huit 
ceux des environs de la capitale, pour faire leur soumission au roi
Ferdinand.

Au premier regard qu'il jeta sur cette note, il reconnut celle qu'il
avait refus  Nelson de faire imprimer. Cette note, comme tout ce qui
sortait de la plume de l'amiral anglais, portait le caractre de la
violence et de la brutalit.

En lisant cette note et en voyant le pouvoir que s'y attribuait Nelson,
le cardinal se flicita d'autant plus d'avoir envoy sa dmission.

Mais, le 3 juillet, il recevait de la reine cette lettre, qui lui
annonait que sa dmission tait refuse:

J'ai reu et lu avec le plus grand intrt et la plus profonde
attention la trs-sage lettre de Votre minence, en date du 29 juin.

Tout ce que je pourrais dire  Votre minence des sentiments de
gratitude dont mon coeur sera ternellement rempli  son gard resterait
de beaucoup au-dessous de la vrit. J'apprcie ensuite ce que Votre
minence me dit  l'endroit de sa dmission et de son dsir de repos.
Mieux que personne, je sais combien la tranquillit est chose dsirable,
et combien ce calme devient prcieux aprs avoir vcu au milieu des
agitations et de l'ingratitude que porte avec soi le bien que l'on fait.

Elle l'prouve depuis quelques mois seulement, Votre minence: qu'elle
sache donc combien je dois tre plus fatigue, moi qui l'prouve depuis
vingt-deux ans! Non, quoi que dise Votre minence, je ne puis admettre
son affaiblissement; car, quel que soit son dgot, les admirables
actions qu'elle a accomplies et la srie de lettres  moi crites avec
tant de finesse et de talent prouvent, au contraire, toute la force et
toute la puissance de ses facults. C'est donc  moi, au lieu d'accepter
cette fatale dmission donne par Votre minence dans un moment de
fatigue, d'peronner, au contraire, votre zle, votre intelligence et
votre coeur  terminer et  consolider l'oeuvre si glorieusement
entreprise par vous, et  la poursuivre en rtablissant l'ordre 
Naples, sur une base si sre et si solide, que, du terrible malheur qui
nous est arriv, naisse un bien et une amlioration pour l'avenir, et
c'est ce que me fait esprer le gnie actif de Votre minence.

Le roi part demain soir avec le peu de troupes qu'il a pu runir. De
vive voix, beaucoup de choses s'clairciront qui restent obscures par
crit. Quant  moi, j'prouve une peine horrible  ne pas pouvoir
accompagner le roi. Mon coeur et t bien joyeux de voir son entre 
Naples. Entendre les acclamations de cette partie de son peuple qui lui
est reste fidle serait un baume infini pour mon coeur et adoucirait
cette cruelle blessure dont je ne gurirai jamais. Mais mille rflexions
m'ont retenue, et je reste ici pleurant et priant pour que Dieu illumine
et fortifie le roi dans cette grande entreprise. Beaucoup de ceux qui
accompagnent le roi vous porteront de ma part l'expression de ma vraie
et profonde reconnaissance, ainsi que ma sincre admiration pour toute
la miraculeuse opration que vous avez accomplie.

Je suis trop sincre cependant pour ne pas dire  Votre minence que
cette capitulation avec les rebelles m'a souverainement dplu, et
surtout aprs ce que je vous avais crit et d'aprs ce que je vous avait
dit. Aussi me suis-je tue l-dessus, ma sincrit ne me permettant pas
de vous complimenter. Mais, aujourd'hui, tout est fini pour le mieux,
et, comme je l'ai dj dit  Votre minence, de vive voix, tout
s'expliquera et, je l'espre, aura bonne fin, tout ayant t fait pour
le plus grand bien et la plus grande gloire de l'tat.

J'oserai, maintenant que Votre minence a un peu moins de travail 
faire, la prier de m'entretenir rgulirement de toutes les choses
importantes qui arriveront, et elle peut compter sur ma sincrit  lui
en dire mon avis. Une seule chose me dsespre, c'est de ne pouvoir
l'assurer de vive voix de la vraie, profonde et ternelle reconnaissance
et estime avec laquelle je suis, de Votre minence,

La sincre amie,

CAROLINE.

D'aprs ce que nous avons dmontr  nos lecteurs, par tous les dtails
prcdents, par les lettres des augustes poux que l'on a dj lues, par
celles de la reine que l'on vient de lire, il est facile de voir que le
cardinal Ruffo, auquel un sentiment de droiture nous entrane  rendre
justice, a t, dans cette terrible raction de 1799, le bouc missaire
de la royaut. Le romancier a dj corrig quelques-unes des erreurs des
historiens:--_erreurs intresses_ de la part des crivains royalistes,
qui ont voulu le rendre responsable, aux yeux de la postrit, des
massacres commis  l'instigation d'un roi sans coeur et d'une reine
vindicative;--_erreurs innocentes_ de la part des crivains patriotes,
qui, ne possdant point les documents que la chute d'un trne pouvait
seule mettre dans les mains d'un crivain impartial, n'ont point os
faire peser sur deux ttes couronnes une si terrible imputation, et
leur ont cherch non-seulement un complice, mais encore un instigateur.

Maintenant, reprenons notre rcit. Non-seulement nous ne sommes point 
la fin, mais  peine sommes-nous au commencement de la honte et du sang.




                                LXXXIV

    CE QUI EMPCHAIT LE COLONEL MEJEAN DE SORTIR DU FORT SAINT-ELME AVEC
                SALVATO, PENDANT LA NUIT DU 27 AU 28 JUIN.


On se rappelle que, peu confiants, non pas dans la parole de Ruffo, mais
dans l'adhsion de Nelson, Salvato et Luisa taient alls chercher un
refuge au chteau Saint-Elme, et l'on n'a point oubli que ce refuge
avait t accord par le comptable Mejean moyennant la somme de
vingt-cinq mille francs par personne.

Salvato, on se le rappelle encore, dans un voyage rapide qu'il avait
fait  Molise, avait ralis une somme de deux cent mille francs.

Sur cette somme, cinquante mille francs,  peu prs, avaient pass dans
l'organisation de ses volontaires calabrais, dans les dpenses que les
besoins des plus pauvres avaient ncessites, dans l'aide donne aux
blesss et dans les gratifications accordes aux serviteurs qui leur
avaient rendu des soins pendant leur sjour au Chteau-Neuf.

Cent vingt-cinq mille francs, comme l'avait crit Salvato  son pre,
avaient t enterrs, dans une cassette, au pied du laurier de Virgile,
prs de la grotte de Pouzzoles.

Au moment de se sparer de Michele, qui avait suivi le sort de ses
compagnons et qui s'tait embarqu  bord des tartanes, Salvato avait
fait accepter au jeune lazzarone, afin qu'il ne se trouvt point
compltement dnu sur la terre trangre, une somme de trois mille
francs.

Il restait donc  Salvato, au moment o il se rfugia au fort
Saint-Elme, une somme de vingt-deux  vingt-trois mille francs.

Son premier acte, au moment o il vint demander, au prix de quarante
mille francs, l'hospitalit convenue entre le commandant du chteau
Saint-Elme et lui, fut de remettre au colonel Mejean la moiti de la
somme arrte, c'est--dire vingt mille francs, en lui promettant le
reste pour la nuit mme.

Le colonel Mejean compta les vingt mille francs avec le plus grand soin,
et, comme le compte s'y trouvait, le colonel installa Salvato et Luisa
dans les deux meilleures chambres du chteau, aprs avoir enferm les
vingt mille francs dans le tiroir de son bureau.

Le soir venu, Salvato annona au colonel Mejean qu'il serait oblig de
faire une course de nuit. Il le priait, en consquence, de lui donner le
mot d'ordre, afin de pouvoir rentrer au chteau quand le but de cette
course serait rempli.

Mejean rpondit que Salvato, militaire, devait connatre mieux que
personne la rigidit des rglements militaires; qu'il lui tait
impossible de confier  qui que ce ft un mot d'ordre qui, tomb dans
une oreille infidle, pouvait compromettre la sret du fort; mais,
devinant pourquoi Salvato demandait  quitter momentanment le fort, il
ajouta qu'il pouvait faire accompagner Salvato d'un de ses officiers,
ou, s'il prfrait sa compagnie, l'accompagner lui-mme.

Salvato rpondit que la compagnie du colonel Mejean lui tait on ne peut
plus agrable, et que, si le colonel Mejean tait libre, cette course
aurait lieu la nuit mme.

La chose tait impossible, le lieutenant-colonel auquel la garde du
chteau devait tre confie ne devant revenir que dans la journe du
surlendemain.

Le colonel ajouta fort galamment, au reste, que, si c'tait pour le
payement des vingt mille francs, il pouvait, ayant un gage vivant entre
les mains, et la moiti du prix convenu tant donne d'avance, il
pouvait attendre quelques jours.

Salvato rpondit que les bons comptes faisaient les bons amis, et que
plus tt il pourrait donner au colonel les vingt-mille francs restants,
mieux vaudrait pour tous deux.

La vrit tait que le colonel Mejean avait rserv la prochaine nuit 
un ngociation personnelle.

Il voulait tenter auprs du cardinal Ruffo une seconde ouverture, et, en
consquence, lui avait fait demander un sauf-conduit pour un de ses
officiers, charg de nouvelles propositions pour la reddition du fort.

Cet officier, c'tait lui-mme.

On ne nous accusera point de mnager nos compatriotes. Il s'est trouv,
du commissaire Feypoult au colonel Mejean, dans toute cette affaire de
la conqute de Naples, quelques misrables comme les bureaux en
dgorgent toujours  la suite des armes; et, de mme que nous avons
glorifi ceux qui avaient droit  la gloire, il faut que nous jetions la
honte  la face de ceux qui n'ont droit qu' la honte.

Le devoir du cardinal Ruffo tait d'accueillir toutes les ouvertures
ayant pour but de mnager l'effusion du sang. Il envoya donc,  l'heure
convenue, c'est--dire  dix heures du soir, le marquis Malaspina,
porteur du sauf-conduit, et lui donna une escorte de dix hommes pour le
faire respecter.

Le colonel Mejean revtit un habit bourgeois, se donna  lui-mme pleins
pouvoirs pour traiter, et, sous le titre de secrtaire du commandant du
fort, suivit le marquis Malaspina et ses dix hommes.

A onze heures, aprs tre descendu par l'Infrascata, la rue Floria et la
route de l'Arenaccia, jusqu'au pont de la Madeleine, le faux secrtaire
arrivait  la maison du cardinal et tait introduit prs de Son
minence.

Cette entrevue avait lieu--forc que nous sommes de revenir en arrire
par les divers embranchements des nombreux pisodes de notre
histoire--dans la nuit du 27 au 28 juin, avant que la cardinal connt le
manque de foi de Nelson, mais quand, au contraire, ayant reu dans la
journe, des capitaines Troubridge et Ball, l'assurance que l'amiral ne
s'opposait point  l'embarquement, il croyait encore  la fidle
observance des traits.

Seulement, nous l'avons dit, le colonel Mejean avait dj fait une
premire tentative auprs du cardinal, tentative qui avait t repousse
par cette simple rponse: Je fais la guerre avec du fer et non avec de
l'or!

Le cardinal Ruffo, dj prvenu contre Mejean, fit donc mdiocre visage
 son secrtaire, ou plutt, sans s'en douter,  lui-mme:

--Eh bien, monsieur, lui dit-il, tes-vous charg de me faire de vive
voix des propositions, je ne dirai pas plus raisonnables, mais plus
militaires que celles qui m'avaient t faites par crit, et auxquelles
vous connaissez sans doute ma rponse?

Mejean se mordit les lvres.

--Mes propositions, c'est--dire celles du colonel Mejean, que j'ai
l'honneur de reprsenter prs de Votre minence, dit-il, ont deux faces:
l'une spcifique, et par laquelle l'humanit m'ordonne de dbuter;
l'autre militaire,  laquelle le colonel ne recourra qu' la dernire
extrmit, mais  laquelle il recourra si Votre minence l'y force.

--J'coute, monsieur.

--Mes collgues, ou plutt les collgues du colonel Mejean, le
commandant Massa et le commandant L'Aurora, ont trait et ont fait et
obtenu les conditions que des rebelles pouvaient faire et doivent tre
trop contents d'avoir obtenues. Mais il n'en est point ainsi du colonel
Mejean: ce n'est point un rebelle, c'est un ennemi, et un ennemi
puissant, puisqu'il reprsente la France. S'il traite, il a donc droit 
une meilleure capitulation que celle de MM. L'Aurora et Massa.

--C'est trop juste, rpondit le cardinal, et voici celle que j'offre:
Les Franais sortiront du fort Saint-Elme tambours battants, mche
allume, avec tous les honneurs de la guerre, et se runiront  leurs
compatriotes, encore en garnison  Capoue et  Gaete, sans aucun
engagement qui enchane leur libre arbitre.

--Je ne vois pas l une grande amlioration sur le trait fait entre
Votre minence et les commandants Massa et L'Aurora; eux aussi sortaient
tambours battants, mche allume, et avaient droit de rester  Naples ou
de se retirer en France.

--Oui; mais, sur la plage, avant de s'embarquer, ils dposaient les
armes.

--Simple formalit, Votre minence en conviendra. Qu'eussent fait de
leurs armes des bourgeois rvolts partant pour l'exil ou restant chez
eux?

--Alors, chez vous, monsieur, il me semble du moins, rpliqua le
cardinal, la question d'orgueil militaire est compltement mise de ct?

--C'est la question avec laquelle on dirige les fanatiques et les sots.
Les hommes intelligents,--et Votre minence ne trouvera point mauvais
que je la range dans cette dernire catgorie,--les hommes intelligents
voient au del de cette fume qu'on appelle la vanit.

--Et que voyez-vous, monsieur, ou plutt que voit le commandant Mejean
au del de cette fume que l'on appelle la vanit?

--Il voit une affaire, et mme une bonne affaire, pour Votre minence et
lui.

--Une bonne affaire? Je me connais mal en affaires, monsieur, je vous en
prviens. N'importe, expliquez-vous.

--Voici deux forts rendus sur trois, c'est vrai; mais le troisime, et
par sa position et par les hommes qui la dfendent, est  peu prs
imprenable, ou bien ncessitera un long sige. O sont vos ingnieurs,
o sont vos pices de gros calibre, o est votre arme pour faire le
sige d'une citadelle comme celle que commande le colonel Mejean? Vous
chouerez en arrivant au but, et, en chouant, Votre minence perdra
tout le mrite d'une campagne magnifique, tandis que, pour quelques
misrables centaines de mille livres que vous pouvez, en supposant que
vous ne les ayez pas, lever en deux heures sur Naples vous couronnez
l'difice de la restauration et vous pouvez dire au roi: Sire, le
gnral Mack, avec une arme de soixante mille soldats, avec cent
canons, avec un trsor de vingt millions, a perdu les tats romains,
Naples, la Calabre, le royaume enfin; moi, avec quelques paysans, j'ai
reconquis tout ce que le gnral Mack avait perdu. Il m'en a cot, il
est vrai, cinq cent mille francs ou un million pour prendre le fort
Saint-Elme; mais qu'est-ce qu'un million compar au dgt qu'il pouvait
faire? Car, enfin, sire, vous le savez mieux que personne, pourrez-vous
ajouter, le fort Saint-Elme a t bti, non point pour dfendre Naples,
mais pour la menacer, et la preuve, c'est qu'il existe une loi, rendue
par votre auguste pre, qui dfend d'lever des maisons au-dessus d'une
certaine hauteur, attendu qu' une certaine hauteur, elles pourraient
gner le jeu des boulets et des obus. Or, Naples bombarde, ce n'tait
point une perte de cinq cent mille francs ou d'un million, c'tait une
perte incalculable. Et, devant cette explication de votre conduite, le
roi, croyez-moi, est un homme d'un trop grand sens pour ne point vous
donner raison.

--Alors, en cas de sige, reprit le cardinal, le colonel Mejean compte
bombarder Naples?

--Mais sans doute.

--Ce sera une infamie gratuite.

--Pardon, Votre minence, ce sera un cas de lgitime dfense: on nous
attaque, nous ripostons.

--Oui, mais ripostez du ct o l'on vous attaque, et, comme on vous
attaquera du ct oppos  la ville, vous ne pourrez pas riposter du
ct de la ville.

--Bon! qui sait o vont les boulets et les bombes?

--Ils vont du ct o on les pointe, monsieur: la chose est parfaitement
sue, au contraire.

--Eh bien, on les pointera du ct de la ville, en ce cas.

--Pardon, monsieur; mais, si vous portiez l'habit militaire, au lieu de
porter l'habit bourgeois, vous sauriez qu'une des premires lois de la
guerre dfend aux assigs de tirer sur les maisons situes en un point
d'o ne vient point l'attaque. Or, les batteries que l'on dirigera
contre le chteau Saint-Elme tant tablies du ct oppos  la ville,
le feu du chteau Saint-Elme, sous peine de manquer  toutes les
conventions qui rgissent les peuples civiliss, ne pourra lancer un
seul boulet, un seul obus, ou une seule bombe du ct oppos aux
batteries qui l'attaqueront. Ne vous obstinez donc pas dans une erreur
que ne commettrait certainement point le colonel Mejean, si j'avais
l'honneur de discuter avec lui, au lieu de discuter avec vous.

--Et si, cependant, il la commettait, cette erreur, et qu'au lieu de la
reconnatre, il y persistt, que dirait Votre minence?

--Je dirais, monsieur, que, s'cartant des lois reconnues par tous les
peuples civiliss, lois que la France, qui se prtend  la tte de la
civilisation, doit connatre mieux qu'aucun autre pays, il doit
s'attendre  tre trait lui-mme en barbare. Et, comme il n'y a pas de
forteresse imprenable, et que, par consquent, le fort Saint-Elme serait
pris un jour ou l'autre, ce jour-l, lui et la garnison seraient pendus
aux crneaux de la citadelle.

--Diable! comme vous y allez, monseigneur! dit le faux secrtaire avec
une feinte gaiet.

--Et ce n'est pas le tout! dit le cardinal en se levant  la force de
ses poignets appuys sur la table et en regardant fixement
l'ambassadeur.

--Comment, ce n'est pas le tout? Il lui arriverait donc encore quelque
chose aprs avoir t pendu?

--Non, mais avant de l'tre, monsieur.

--Et que lui arriverait-il, monseigneur?

--Il lui arriverait que le cardinal Ruffo, regardant comme indigne de
son caractre et de son rang de discuter plus longtemps les intrts des
rois et la vie des hommes avec un coquin de son espce, l'inviterait 
sortir de sa maison, et, s'il n'obissait pas  l'instant mme, le
ferait jeter par la fentre.

Le plnipotentiaire tressaillit.

--Mais, continua Ruffo en adoucissant sa voix jusqu' la courtoisie et
son visage jusqu'au sourire, comme vous n'tes point le commandant du
chteau Saint-Elme, que vous tes seulement son envoy, je me
contenterai de vous prier, monsieur, de lui reporter mot pour mot la
conversation que nous venons d'avoir ensemble, en l'assurant bien
positivement qu'il est tout  fait inutile qu'il tente  l'avenir aucune
nouvelle ngociation avec moi.

Sur quoi, le cardinal s'inclina, et, d'un geste moiti poli, moiti
impratif, indiqua la porte au colonel, qui sortit, plus furieux encore
de voir sa spculation manque qu'humili de l'injure qui lui tait
faite.




                                 LXXXV

                 OU IL EST PROUV QUE FRRE JOSEPH VEILLAIT
                              SUR SALVATO


C'tait pendant la matine du 27 que Salvato et Luisa avaient quitt le
Chteau-Neuf pour le fort Saint-Elme: le mme jour, les chteaux
devaient tre rendus aux Anglais, et les patriotes embarqus.

Du haut des remparts, Salvato et Luisa avaient pu voir les Anglais
prendre possession des forts et les patriotes descendre dans les
tartanes.

Quoique tout part s'accomplir loyalement et selon les conditions du
trait, Salvato conserva les doutes qu'il avait conus sur sa complte
excution.

Il est vrai que, pendant tout le jour et pendant toute la soire du 27,
le vent avait souffl de l'ouest, et s'tait oppos  ce que les
tartanes missent  la voile.

Mais, pendant la nuit du 27 au 28, le vent avait saut au
nord-nord-ouest, et, par consquent, tait devenu tout  fait favorable
au dpart; cependant, les tartanes ne bougeaient pas.

Salvato, ayant Luisa appuye  son bras, les regardait inquiet du haut
des remparts, lorsqu'il fut joint par le colonel Mejean, lequel lui
annona que, contre son attente, le lieutenant-colonel tant de retour
au fort vingt-quatre heures plus tt qu'il ne le pensait, rien ne
s'opposait  ce qu'il l'accompagnt dans la course qu'il comptait faire
la prochaine nuit.

La chose fut donc arrte.

La journe se passa en conjectures. Le vent continuait d'tre favorable,
et Salvato ne voyait faire aucun prparatif de dpart. Sa conviction
tait qu'il se prparait quelque catastrophe.

Du point lev o il se trouvait, il planait sur tout le golfe, et
pouvait voir,  l'aide d'une longue-vue, tout ce qui se passait dans les
tartanes et mme sur les vaisseaux de guerre.

Vers cinq heures, une barque, monte par un officier et quelques marins,
se dtacha des flancs du _Foudroyant_ et s'avana vers l'une des
tartanes.

Il se fit alors un grand mouvement  bord de la tartane que la barque
venait d'accoster; douze personnes furent tires de la tartane et
descendirent dans la barque; puis la barque volta et rama de nouveau
vers _le Foudroyant_, sur le pont duquel montrent les douze patriotes,
qui bientt, pour ne plus reparatre, s'enfoncrent dans les flancs du
vaisseau.

Ce fait, dont Salvato cherchait en vain l'explication, lui donna
beaucoup  penser.

La nuit vint. Cette excursion que devait faire Mejean inquitait Luisa.
Salvato lui en expliqua la cause en lui faisant part du march qu'il
avait conclu avec Mejean et moyennant lequel il avait achet leur commun
salut.

Luisa serra la main de Salvato.

--N'oublie pas, au besoin, lui dit-elle, que j'ai toute une fortune chez
les pauvres Backer.

--Mais  cette fortune, qui n'est point entirement  toi, rpondit en
souriant Salvato, n'tait-il pas convenu que nous ne toucherions qu' la
dernire extrmit?

Luisa fit un signe affirmatif.

Une heure avant, la sortie du fort, c'est--dire vers les onze heures,
on discuta si l'on irait au tombeau de Virgile, distant d'un quart de
lieue  peu prs du fort Saint-Elme, avec une petite escorte,
c'est--dire en ayant l'air de faire une patrouille,--ou bien si Salvato
et Mejean iraient seuls et dguiss.

On opta pour le dguisement.

On se procura deux habits de paysan. Il fut convenu que, si l'on faisait
quelque rencontre inattendue, ce serait Salvato qui prendrait la parole.
Il parlait le patois napolitain de telle faon, qu'il tait impossible
de le reconnatre pour ce qu'il tait.

L'un prit un pic, et l'autre une bche, et,  minuit, tous deux
sortirent du fort. Ils semblaient deux ouvriers revenant de l'ouvrage et
regagnant leur maison.

La nuit, sans tre sombre, tait nuageuse. La lune, de temps en temps,
disparaissait derrire des masses de vapeurs dont elle avait peine 
percer l'opacit.

Ils sortirent par une petite poterne faisant face au village
d'Antiguano, mais prirent presque aussitt un petit sentier tournant 
gauche et conduisant  Pietra-Catella; puis ils s'engagrent franchement
dans le Vomero, prirent une ruelle qui les conduisit hors du village,
laissrent  gauche la Carone-del-Cielo, et, par l'troit sentier qui
conduit  la rampe du Pausilippe, ils gagnrent le columbarium que l'on
est convenu de dsigner au voyageur sous le nom de tombeau de Virgile.

--Il est inutile, mon cher colonel, fit Savalto, de vous apprendre ce
que nous venons chercher ici.

--Bon! quelque trsor enfoui  ce que je prsume?

--Vous avez devin. Seulement, la somme ne vaut pas la peine d'tre
dsigne sous le non de trsor. Cependant, soyez tranquille, ajouta-t-il
ou souriant, elle est suffisante pour m'acquitter envers vous.

Salvato s'avana vers le laurier et commena de fouiller la terre avec
sa pioche.

Mejean le suivait d'un oeil avide.

Au bout de cinq minutes, le fer de la pioche rsonna sur un corps dur.

--Ah! ah! fit Mejean, qui suivait l'opration avec une attention
ressemblant  de l'anxit.

--N'avez-vous point entendu raconter, colonel, dit en souriant Salvato,
que les dieux mnes taient les gardiens naturels des trsors?

--Si fait, rpondit Mejean; seulement, je ne crois point  tout ce que
l'on me raconte... Mais chut! n'entendez-vous point du bruit?

Tous deux coutrent.

--C'est une charrette qui roule dans la grotte de Pouzzoles, rpondit
Salvato au bout de quelques secondes.

Puis, se mettant  genoux, il carta la terre avec les mains.

--C'est trange! dit-il, il me semble que cette terre a t nouvellement
remue.

--Allons donc! dit Mejean, pas de mauvaise plaisanterie, mon hte.

--Ce n'est point une plaisanterie, dit Salvato en tirant le coffret hors
de terre: la cassette est vide.

Et il se sentit frissonner malgr lui. Il connaissait trop Mejean pour
ignorer qu'il ne lui ferait point de grce, et, d'ailleurs, il ne
voulait point lui en demander.

--Il est bizarre, dit Mejean, qu'on ait pris l'argent et laiss la
cassette. Secouez-la donc; peut-tre entendrons-nous sonner quelque
chose.

--Inutile! je sens bien, au poids, qu'elle est vide. D'ailleurs, entrons
dans le columbarium, nous l'ouvrirons.

--Vous en avez la clef?

--Elle s'ouvre par un secret.

On entra dans le columbarium; Mejean tira de sa poche une petite
lanterne sourde, battit le briquet et alluma.

Salvato poussa le ressort de la cassette: elle s'ouvrit.

Elle tait vide, en effet; mais,  la place de l'or, elle contenait un
billet.

Salvato et Mejean s'crirent en mme temps:

--Un billet!

--Je comprends, dit Salvato.

--Bon! l'or est-il retrouv? demanda vivement le colonel.

--Non; mais il n'est pas perdu, rpliqua le jeune homme.

Et, ouvrant le billet,  la lueur de la lanterne sourde, il lut:

Suivant tes instructions, je suis venu, dans la nuit du 27 au 28,
chercher l'or qui tait dans cette cassette, que je remets  cette mme
place, avec le prsent billet.

 Frre JOSEPH.

--Dans la nuit du 27 au 28! s'cria Mejean.

--Oui; de sorte que, si nous tions venus la nuit dernire, au lieu de
celle-ci, nous fussions arrivs  temps.

--N'allez-vous pas dire que c'est ma faute? demanda vivement Mejean.

--Non; car le mal, au bout du compte, n'est pas si grand que vous le
croyez, et peut-tre mme n'y a-t-il pas de mal du tout.

--Vous connaissez ce frre Joseph?

--Oui.

--Vous tes sr de lui?

--Un peu plus que de moi-mme.

--Et vous savez o le trouver?

--Je ne le chercherai mme pas.

--Comment ferons nous, alors?

--Mais nous laisserons les conventions dans les mmes termes.

--Et les vingt mille francs?

--Nous les prendrons ailleurs qu'o nous avons cru les trouver: voil
tout.

--Quand?

--Demain.

--Vous tes sr?

--Je l'espre.

--Et si vous vous trompiez?

--Alors, je vous dirais, comme les sectateurs du Prophte: Dieu est
grand!

Mejean passa la main sur son front humide de sueur.

Salvato vit l'angoisse du colonel, lui dont la srnit avait  peine
t trouble un instant.

--Et maintenant, dit-il, il nous faut remettre cette cassette  sa place
et retourner au chteau.

--Les mains vides? fit piteusement le colonel

--Je n'y retourne pas les mains vides, puisque j'y retourne avec ce
billet.

--Quelle somme y avait-il dans le coffret? demanda Mejean.

--Cent vingt-cinq mille francs, rpondit Salvato en remettant le coffret
 sa place et en ramenant dessus la terre avec ses pieds.

--Si bien qu' votre avis, ce billet vaut cent vingt-cinq mille francs?

--Il vaut ce que vaut pour un fils la certitude d'tre aim de son
pre... Mais rentrons au chteau comme je le disais, mon cher colonel,
et, demain,  dix heures, venez me trouver.

--Pour quoi faire?

--Pour recevoir de Luisa une lettre de change de vingt mille francs, 
vue sur la premire maison de banque de Naples.

--Vous croyez qu'il y a, dans ce moment-ci,  Naples, une maison de
banque qui payera  vue un billet de vingt mille francs?

--J'en suis sr.

--Eh bien, moi, j'en doute. Les banquiers ne sont pas si btes que de
payer en temps de rvolution.

--Vous verrez que ceux-l seront assez btes pour payer mme en temps de
rvolution, et ceux-l pour deux raisons: la premire, parce que
c'taient d'honntes gens...

--Et la seconde?

--Parce qu'ils sont morts.

--Ah! ah! c'est sur les Backer, alors?

--Justement.

--En ce cas, c'est autre chose.

--Vous avez confiance?

--Oui.

--C'est bien heureux!

Mejean teignit sa lanterne. Il avait trouv un banquier qui, en temps
de rvolution, payait  vue une lettre de change: c'tait plus que
Diogne ne demandait  Athnes.

Salvato pressa de ses pieds la terre qui recouvrait le coffret. En cas
de retour de son pre, l'absence du billet devait lui dire que Salvato
tait venu.

Tous deux reprirent le mme chemin qu'ils avaient dj suivi et
rentrrent au chteau Saint-Elme aux premiers rayons du jour. Les nuits,
au mois de juin, sont, on le sait, les plus courtes de l'anne.

Luisa attendait debout et tout habille le retour de Salvato: son
inquitude ne lui avait point permis de se coucher.

Salvato lui raconta tout ce qui s'tait pass.

Luisa prit un papier et crivit dessus un ordre  la maison Backer de
payer,  son dbit et  vue, une somme de vingt mille francs.

Puis, tendant le papier  Salvato:

--Tenez, mon ami, dit-elle, portez cela au colonel; le pauvre homme
dormira mieux avec cette lettre de change sous son oreiller. Je sais
bien, ajouta-t-elle en riant, qu' dfaut des vingt mille francs, il lui
reste notre tte; mais je doute que toutes les deux ensemble, une fois
coupes, il les estimt vingt mille francs.

L'esprance de Luisa fut trompe, comme l'avait t celle de Salvato. Le
juge Speciale tait arriv la veille de Procida, o il avait fait pendre
trente-sept personnes, et il avait mis, au nom du roi, le squestre sur
la maison Backer.

Depuis la veille, les payements avaient cess.




                                   LXXXVI

                         LA BIENVENUE DE SA MAJEST


Ds le 25 juin, avant qu'il et appris de la bouche mme de Ruffo que
celui-ci se sparait de la coalition, Nelson avait envoy au colonel
Mejean l'intimation suivante:

Monsieur, Son minence le cardinal Ruffo et le commandant en chef de
l'arme russe vous ont fait sommation de vous rendre: je vous prviens
que, si le terme qui vous  t accord est outrepass de deux heures,
vous devrez en subir les consquences, et que je n'accorderai plus rien
de ce qui vous a t offert.

NELSON.

Pendant les jours qui suivirent cette sommation, c'est--dire du 26 au
29, Nelson fut occup  faire arrter les patriotes,  marchander la
trahison du fermier et  faire pendre Caracciolo; mais cette oeuvre de
honte termine, il put s'occuper de l'arrestation des patriotes qui
n'taient point encore entre ses mains et du sige du chteau
Saint-Elme.

En consquence, il fit descendre  terre Troubridge avec treize cents
Anglais, tandis que le capitaine Baillie se joignait  lui avec cinq
cents Russes.

Pendant les six premiers jours, Troubridge fut second par son ami le
capitaine Ball; mais, celui-ci ayant t envoy  Malte, il fut remplac
par le capitaine Benjamin Hollowel, celui-l mme qui avait fait cadeau
 Nelson d'un cercueil taill dans le grand mt du vaisseau franais
_l'Orient_.

Quoi qu'en aient dit les historiens italiens, une fois accul au pied de
ses murailles, Mejean, qui, par ses ngociations, avait compromis
l'honneur national, voulut sauver l'honneur franais.

Il se dfendit courageusement, et le rapport  lord Keith, de Nelson,
qui se connaissait en courage, rapport qui commence par ces mots:
_Pendant un combat acharn de huit jours_, dans lequel notre artillerie
s'est avance  cent quatre-vingts yards des fosss... en est un
clatant tmoignage.

Pendant ces huit jours, le cardinal tait rest les bras croiss sous sa
tente.

Dans la nuit du 8 au 9 juillet, on signala deux btiments que l'on crut
reconnatre, l'un pour anglais, l'autre pour napolitain, et qui, passant
 l'ouest de la flotte anglaise, faisaient voile vers Procida.

Le matin du 9, en effet, on vit dans le port de cette le deux
vaisseaux, dont l'un, le _Sea-Horse_, portait le pavillon anglais, et
l'autre, _la Sirne_, portait non-seulement le pavillon napolitain, mais
encore la bannire royale.

Le 9, au matin, le cardinal recevait du roi cette lettre, sans grande
importance pour notre histoire, mais qui prouvera du moins que nous
n'avons laiss passer aucun document sans l'avoir lu et utilis.

Procida, 9 juillet 1799.

Mon minentissime,

Je vous envoie une foule d'exemplaires d'une lettre que j'ai crite
pour mes peuples. Faites-la-leur connatre immdiatement, et rendez-moi
compte de l'excution de mes ordres par Simonetti, avec lequel j'ai
longuement caus ce matin. Vous comprendrez ma dtermination  l'gard
des employs du barreau.

Que Dieu vous garde comme je le dsire.

Votre affectionn,

FERDINAND B.

Le roi tait attendu de jour en jour. Le 2 juillet, il avait reu les
lettres de Nelson et de Hamilton qui lui annonaient la mort de
Caracciolo et qui le pressaient de venir.

Le mme jour, il crivait au cardinal, dont il n'avait point encore reu
la dmission:

Palerme, 2 juillet 1799.

Mon minentissime,

Les lettres que je reois aujourd'hui, et celle surtout que j'ai reue
dans la soire du 20, m'ont vraiment consol en me montrant que les
choses _prennent un bon pli_, celui que je dsirais, que je m'tais fix
d'avance pour faire marcher d'accord les affaires terrestres avec l'aide
divine et vous mettre en tat de me mieux servir.

Demain, selon l'invitation faite par l'amiral Nelson et par vous, et
surtout pour faire honneur  ma parole, je partirai avec un convoi de
troupes pour me rendre  Procida, o je vous reverrai, vous
communiquerai mes ordres et prendrai toutes les dispositions ncessaires
pour le bien, la scurit et la flicit de tous les sujets qui sont
rests fidles.

Je vous en prviens d'avance, en vous assurant que vous retrouverez en
moi,

Votre toujours affectionn,

FERDINAND B.

Et, en effet, le lendemain, 3 juillet, le roi s'embarquait, non point
sur le _Sea-Horse_, comme l'y avait invit Nelson, mais sur la frgate
_la Sirne_. Il craignait, en donnant, au retour, le mme signe de
prfrence aux Anglais qu'il leur avait donn en allant,--il craignait,
disons-nous, de porter  son comble la dsaffection de la marine
napolitaine, dj grande par suite de la condamnation et de la mort de
Caracciolo.

Nous avons dit qu'aussitt arriv, le roi avait crit au cardinal; mais
on peut voir, malgr la protestation d'amiti qui termine la lettre, ou
plutt par cette mme protestation d'amiti, qu'il y a un
refroidissement visible entre ces deux illustres personnages.

Ferdinand avait amen avec lui Acton et Castelcicala. La reine avait
voulu rester  Palerme: elle savait combien elle tait impopulaire 
Naples et avait craint que sa prsence ne nuist au triomphe du roi.

Toute la journe du 9, le roi resta  Procida, coutant le rapport de
Speciale, et, malgr son dgot pour le travail, dressant lui-mme la
liste des membres de la nouvelle junte d'tat qu'il devait instituer, et
celle des coupables qu'elle allait avoir  juger.

Il n'y a point  douter de la peine que daigna prendre, en cette
circonstance, le roi Ferdinand,--cette double liste, que nous avons eu
entre les mains et que nous avons renvoye des archives de Naples 
celles de Turin, tant tout entire crite de la main de Sa Majest.

Mettons d'abord sous les yeux de nos lecteurs la liste des bourreaux: 
tout seigneur tout honneur!

Puis nous y mettrons celle des victimes.

Cette junte d'tat nomme par le roi se composait ainsi:

Le prsident: Felice Ramani;

Le procureur fiscal: Guidobaldi;

Juges: les conseillers Antonio della Rocca, don Angelo di Fiore, don
Gaetano Sambuti, don Vicenzo Speciale.

Juges de vicairie: don Salvatore di Giovanni.

Procureur des accuss: don Alessandro Nara.

Dfenseurs des accuss: les conseillers Vanvitelli et Muls.

Les deux derniers, comme on le comprend bien, n'taient qu'une fiction
de lgalit.

Cette junte d'tat fut charge de juger, c'est--dire de condamner
extraordinairement et sans appel,

A MORT:

Tous ceux qui avaient enlev, des mains du gouverneur Ricciardo Brandi,
le chteau Saint-Elme,--Nicolino Caracciolo en tte, bien entendu;

(Par bonheur, Nicolino Caracciolo, qui avait reu mission de Salvato de
sauver l'amiral Caracciolo, tant arriv  la ferme le jour mme de son
arrestation, et ayant appris la trahison du fermier, n'avait point perdu
un instant, s'tait jet dans la campagne et tait venu se mettre sous
la protection du commandant franais de Capoue, le colonel Giraldon.)

Tous ceux qui avaient aid les Franais  entrer  Naples;

Tous ceux qui avaient pris les armes contre les lazzaroni;

Tous ceux qui, aprs l'armistice, avaient conserv des relations avec
les Franais;

Tous les magistrats de la Rpublique;

Tous les reprsentants du gouvernement;

Tous les reprsentants du peuple;

Tous les ministres;

Tous les gnraux;

Tous les juges de la haute commission militaire;

Tous les juges du tribunal rvolutionnaire;

Tous ceux qui avaient combattu contre les armes du roi;

Tous ceux qui avaient renvers la statue de Charles III;

Tous ceux qui,  la place de cette statue, avaient plant l'arbre de la
libert;

Tous ceux qui, sur la place du Palais, avaient coopr ou mme
simplement assist  la destruction des emblmes de la royaut et des
bannires bourboniennes ou anglaises;

Enfin, tous ceux qui, dans leurs crits ou dans leurs discours,
s'taient servis de termes offensants pour la personne du roi, de la
reine, ou des membres de la famille royale.

C'taient  peu prs quarante mille citoyens menacs de mort par une
seule et mme ordonnance.

Les dispositions plus douces, c'est--dire celles qui n'emportaient que
la condamnation  l'exil, menaaient  peu prs soixante mille
personnes.

C'tait plus du quart de la population de Naples.

Cette occupation, que le roi regardait comme presse avant toutes, lui
prit toute la journe du 9.

Le 10 au matin, la frgate _la Sirne_ quitta le port de Procida et fit
voile vers _le Foudroyant_.

A peine le roi eut-il mis le pied sur le pont, que _le Foudroyant_, au
coup de sifflet du contre-matre, se pavoisa comme pour une fte, et que
l'on entendit les premires dtonations d'une salve de trente et un
coups de canon.

Le bruit s'tait dj rpandu que le roi tait  Procida; la canonnade
partie des flancs du _Foudroyant_ apprit au peuple qu'il tait  bord du
vaisseau amiral.

Aussitt, une foule immense accourut sur la plage de Chiaa, de
Santa-Lucia et de Marinella. Une multitude de barques, ornes de
bannires de toutes couleurs, sortirent du port, ou plutt se
dtachrent de la rive et vogurent vers l'escadre anglaise pour saluer
le roi et lui souhaiter la bienvenue. En ce moment, et pendant que le
roi tait sur le pont, regardant, avec une longue-vue, le chteau
Saint-Elme, contre lequel, en l'honneur de son arrive, sans doute, le
canon anglais faisait rage, un boulet anglais coupa, par hasard, la
hampe du drapeau franais arbor sur la forteresse, comme si les
assigeants eussent calcul ce moment pour donner au roi ce spectacle,
qu'il regarda comme un heureux prsage.

Et, en effet, au lieu que ce ft la bannire tricolore qui repart, ce
fut la bannire blanche, c'est--dire le drapeau parlementaire.

L'apparition inattendue de ce symbole de paix, qui semblait mnage pour
l'arrive du roi, produisit un effet magique sur tous les assistants,
qui clatrent en hourras et en applaudissements, tandis que les canons
du chteau de l'Oeuf, du Chteau-Neuf et du chteau del Carmine
rpondaient joyeusement aux salves parties des flancs du vaisseau amiral
anglais.

Et,  propos de la chute de cette bannire, qu'on nous permette
d'emprunter quelques lignes  Dominique Sacchinelli, l'historien du
cardinal: elles sont assez curieuses pour trouver place ici,
n'interrompant d'ailleurs aucunement notre rcit.

Consacrons, dit-il, un paragraphe aux singuliers accidents du hasard,
qui eurent lieu pendant cette rvolution.

Le 23 janvier, un boulet lanc par les jacobins de Saint-Elme, coupa la
lance de la bannire royale qui flottait sur le Chteau-Neuf, et sa
chute dtermina l'entre des troupes franaises  Naples.

Le 22 mars, un obus fait tomber du chteau de Cotrone la bannire
rpublicaine, et cet accident, considr comme un miracle, amne la
rvolte de la garnison contre les patriotes et facilite aux royalistes
l'occupation du chteau.

Enfin, le 10 juillet, la chute de la bannire franaise, dploye
au-dessus du chteau Saint-Elme, amne la capitulation de ce fort.

Et, ajoute l'historien, celui qui voudrait confronter les dates verrait
que tous ces accidents, de mme que les plus importants qui eurent lieu
pendant l'entreprise du cardinal Ruffo, eurent lieu des vendredis.

Dtournons les yeux du chteau Saint-Elme, o nous aurons plus d'une
fois encore l'occasion de les reporter, pour suivre du regard une barque
qui se dtache du rivage un peu au-dessus du pont de la Madeleine, et
s'avance, sans pavillon, silencieuse et svre, au milieu de toutes ces
barques bruyantes et pavoises.

Elle porte le cardinal Ruffo, qui, en change de l'hommage qu'il va
faire au roi de son royaume reconquis, vient lui demander, pour toute
grce, de maintenir les traits qu'il a signs en son nom, et de ne pas
faire  son honneur royal la souillure d'un manque de parole.

Voil encore une de ces occasions o le romancier est forc de cder la
plume  l'historien, et des faits o l'imagination n'a pas le droit
d'ajouter un mot au texte implacable de l'annaliste.

Et que le lecteur veuille bien se rappeler que les lignes que nous
allons mettre sous ses yeux sont tires d'un livre publi par Dominique
Sacchinelli en 1836, c'est--dire en plein rgne de Ferdinand II, ce
grand touffeur de la presse, et publi avec permission de la censure.

Voici les propres paroles de l'honorable historien:

Pendant que l'on traitait avec le commandant franais de la reddition
du fort Saint-Elme, le cardinal se rendit  bord du _Foudroyant_, pour
informer de vive voix le roi Ferdinand de ce qui tait arriv avec les
Anglais,  l'endroit de la capitulation du Chteau-Neuf et du chteau de
l'Oeuf, et du scandale que produisait la violation de ces traits. Sa
Majest se montra d'abord dispose  observer et  suivre la
capitulation; cependant, elle ne voulut rien dcider sans avoir entendu
Nelson et Hamilton.

Tous deux furent appels  donner leur avis.

Hamilton soutint cette doctrine diplomatique, que les souverains ne
traitaient pas avec leurs sujets rebelles, et dclara que le trait
devait tre nul et non avenu.

Nelson ne chercha point de faux-fuyants. Il manifesta une haine
profonde contre tout rvolutionnaire  la mode franaise, disant qu'il
fallait extirper jusqu' la racine du mal pour empcher de nouveaux
malheurs, puisque, les rpublicains tant obstins dans le pch et
incapables de repentir, ils commettraient, aussitt que s'en
prsenterait l'occasion, de pires et plus funestes excs, et qu'enfin
l'exemple de leur impunit servirait d'aiguillon  tous les
malintentionns.

Et, de mme que Nelson avait rendu inefficaces les remontrances faites
par le cardinal Ruffo au moment du trait, de mme il russit par ses
intrigues  paralyser les mmes intentions du roi et le dsir de
clmence qu'il avait un moment manifest.

Le roi dcida donc, malgr les instances que le cardinal Ruffo poussa
jusqu' la supplication, Nelson et Hamilton, ces deux mauvais gnies de
son honneur, entendus,--que les capitulations du chteau de l'Oeuf et du
Chteau-Neuf seraient tenues pour nulles et non avenues.

A peine cette dcision fut-elle prise, que le cardinal, se voilant le
visage d'un pan de sa robe de pourpre, descendit dans le bateau qui
l'avait amen et rentra dans cette maison o les traits avaient t
signs, en vouant cette monarchie qu'il venait de rtablir aux
vengeances, tardives peut-tre, mais certaines, de la justice divine.

Et, le mme jour, les prisonniers dtenus  bord du _Foudroyant_ et des
felouques qui devaient les conduire en France furent dbarqus et
conduits, enchans deux  deux, dans les prisons du chteau de l'Oeuf,
du Chteau-Neuf, du chteau des Carmes et de la Vicairie. Et, comme ces
prisons n'taient pas suffisantes,--les lettres du roi elles-mmes
accusent _huit mille captifs_,--ceux qui ne purent tenir dans ces quatre
chteaux furent conduits aux Granili, convertis en prisons
supplmentaires.

Ce que voyant, les lazzaroni pensrent qu'avec le roi Nasone, les jours
des ftes sanglantes taient revenus, et, par consquent, ils se
remirent  piller,  brler et  tuer avec plus d'entrain que jamais.

Selon l'habitude que nous avons prise, depuis le commencement de ce
livre, de ne rien affirmer des horreurs commises  cette poque, de si
haut ou de si bas qu'elles vinssent, sans appuyer notre dire de
documents authentiques, nous emprunterons les lignes suivantes 
l'auteur des _Mmoires pour servir  l'histoire des rvolutions de
Naples_:

Les journes du 9 et du 10 furent signales par les crimes et les
infamies de toute espce qui furent commis et desquels ma plume se
refuse  tracer le tableau. Ayant allum un grand feu en face du palais
royal, les lazzaroni jetrent dans les flammes sept malheureux arrts
quelques jours auparavant, et poussrent la cruaut jusqu' manger les
membres, tout saignants encore, de leurs victimes. L'infme archiprtre
Rinaldi se glorifiait d'avoir pris part  cet immonde banquet.

Outre l'archiprtre Rinaldi, un homme se faisait remarquer  cette orgie
d'anthropophages: de mme que Satan prside au sabbat, lui prsidait 
cette horrible subversion de toutes les lois de l'humanit.

Cet homme tait Gaetano Mammone.

Rinaldi mangeait les chairs  moiti cuites; Mammone buvait le sang 
mme les blessures. Le hideux vampire a laiss une telle impression de
terreur dans l'esprit des Napolitains, qu'aujourd'hui encore,
aujourd'hui qu'il est mort depuis plus de quarante-cinq ans, pas un
habitant de Sora, c'est--dire du pays o il tait n, n'a os rpondre
 mes questions et me donner des renseignements sur lui. Il buvait le
sang comme un ivrogne boit du vin! voil ce que j'ai entendu dire par
dix vieillards qui l'avaient connu, et c'est en ralit la seule rponse
qui m'ait t faite par vingt personnes diffrentes qui l'avaient vu
s'enivrer de cette odieuse boisson.

Mais un homme que l'on se ft attendu  voir prendre une part frntique
 la raction, et qui, au grand tonnement de tous, au lieu d'y prendre
part, paraissait, au contraire, la voir s'accomplir avec terreur,
c'tait fra Pacifico.

Depuis le meurtre de l'amiral Franois Caracciolo, pour lequel il avait
un culte, fra Pacifico avait senti toutes ses convictions l'abandonner.
Comment pendait-on comme tratre et comme jacobin un homme qu'il avait
vu servir son roi avec tant de fidlit et combattre avec tant de
courage?

Puis un autre fait jetait encore un grand trouble dans son esprit,
troit mais loyal: comment, aprs avoir tant fait,--et fra Pacifico
savait mieux que personne ce qu'il avait fait,--comment, aprs avoir
tant fait, le cardinal tait-il non-seulement sans puissance, mais  peu
prs disgraci? et comment tait-ce Nelson, un Anglais,--qu'en sa
qualit de bon chrtien, il dtestait presque autant comme hrtique,
qu'en sa qualit de bon royaliste il dtestait les jacobins,--comment
tait-ce Nelson qui avait maintenant tout pouvoir, qui jugeait, qui
condamnait, qui pendait?

On avouera qu'il y avait dans ces deux faits de quoi jeter du doute mme
dans un cerveau plus fort que celui de fra Pacifico.

Aussi, comme nous l'avons dit, voyait-on le pauvre moine en simple
spectateur aux exploits de Rinaldi, de Mammone et des lazzaroni qui
suivaient leur exemple. Quand la frocit de ces hordes de cannibales
devenait trop grande, on le voyait mme dtourner la tte et s'loigner,
sans frapper comme d'habitude le pauvre Giacobino de son bton; et, si
c'tait  pied qu'il vaguait ainsi par les rues, proccup d'une ide
secrte, cette fameuse tige de laurier, autrefois massue, tait devenue
un bourdon de plerin, sur lequel, comme s'il tait fatigu d'un long
voyage, il appuyait, dans des haltes frquentes et pensives, ses deux
mains et son visage.

Quelques personnes, qui avaient remarqu ce changement et que ce
changement proccupait, prtendaient mme avoir vu fra Pacifico entrer
dans des glises, s'y agenouiller et prier.

Un capucin priant! Ceux  qui l'on racontait cela ne voulaient pas le
croire.




                                 LXXXVII

                              L'APPARITION


Tandis que l'on gorgeait dans les rues de Naples, il y avait grande
fte dans le port.

D'abord, comme l'avait indiqu la bannire blanche leve sur le fort
Saint-Elme, au lieu et place de la bannire tricolore, le chteau
Saint-Elme demandait  capituler, et des ngociations s'taient 
l'instant mme ouvertes entre le colonel Mejean et le capitaine
Troubridge. Les principales questions taient arrtes; ce qui fait que
le roi qui tenait, sinon  avoir, du moins  paratre conserver quelques
gards pour le cardinal, pouvait lui crire, vers trois heures de
l'aprs-midi, le billet suivant:

A bord du _Foudroyant_, 10 juillet 1769.

Mon minentissime, je viens, par la prsente, vous prvenir que, ce
soir, peut-tre, Saint-Elme sera  nous. Je crois donc faire chose qui
vous soit agrable en expdiant votre frre Ciccio  Palerme avec cette
heureuse nouvelle. Je le rcompenserai, en mme temps, comme le mritent
ses bons services et les vtres. Faites donc qu'il soit prt  partir
avant l'_Ave Maria_. Conservez-vous en bonne sant, et croyez-moi
toujours,

Votre mme affectionn,

FERDINAND B.

Francesco Ruffo n'avait pas, fait un long sjour  Naples,--arriv le 9
au matin, il repartait le 10 au soir;--mais le roi, qui, sur les
rapports de Nelson et de Hamilton, se dfiait du cardinal, aimait mieux
don Ciccio, comme il l'appelait,  Palerme que prs de son frre.

Don Ciccio, qui ne conspirait pas et qui n'avait jamais eu la moindre
intention de conspirer, se trouva prt  l'heure indique, et partit
pour Palerme sans faire d'observations.

Il avait laiss, en partant,  sept heures du soir, le vaisseau amiral
prpar pour une grande fte. Le roi avait cart le rapport de son juge
de confiance Speciale, et, parmi les personnes qui taient venues le
visiter et le fliciter  bord, il avait fait un choix et distribu ses
invitations pour le soir.

Il y avait bal et souper  bord du _Foudroyant_.

En un tour de main, et comme il arrive lorsque se fait entendre le
branle-bas de combat, les cloisons de l'entre-pont furent enleves,
chaque canon devint un massif de fleurs ou un buffet de
rafrachissements, et,  neuf heures du soir, le vaisseau, illumin de
ses grandes vergues aux vergues de cacatois, tait prt  recevoir ses
invits.

On vit alors,  la lueur des flambeaux, et comme une illumination
mouvante, se dtacher du rivage des centaines de barques, les unes
portant les lus qui devaient monter  bord, les autres les flatteurs
qui venaient, avec des musiciens, donner des srnades; les autres,
enfin, contenaient les simples curieux venant pour voir et surtout pour
tre vus.

Ces barques taient surcharges de femmes lgantes, couvertes de
diamants et de fleurs, et d'hommes bariols de cordons et constells de
croix. Tout cela s'tait tenu cach sous la Rpublique, et semblait
sortir de terre au soleil de la royaut.

Ple et triste soleil, cependant, qui, dans cette journe du 10 juillet,
s'tait lev et se couchait  travers une vapeur de sang!

Le bal commena: il avait lieu sur le pont.

Ce devait tre un spectacle magique que cette forteresse mouvante,
illumine de sa base  son faite, qui dployait au vent ses mille
pavillons, et dont tous les cordages disparaissaient sous des branches
de laurier.

Nelson rendait, le 10 juillet 1799,  la royaut la fte que la royaut
lui avait donne le 22 septembre 1798.

Comme l'autre, celle-ci devait avoir son apparition, mais plus terrible,
plus fatale, plus funbre encore que la premire!

Autour de ce btiment, o, la peur, plus encore que l'amour, avait runi
une cour  laquelle il ne manquait que les quelques personnes qui
avaient suivi la royaut  Palerme, cour dont la belle courtisane tait
la reine, se pressaient, nous l'avons dit, plus de cent barques charges
de musiciens, qui, excutant les mmes airs que l'orchestre du vaisseau,
tendaient, pour ainsi dire, sur le golfe, clair par une lune
magnifique, une nappe d'harmonie.

Naples tait bien, cette nuit-l, la Parthnope antique, fille de la
molle Eube, et son golfe tait bien celui des sirnes.

Dans les plus voluptueuses ftes donnes sur le lac Marotis par
Cloptre  Antoine, le ciel n'avait pas fourni un dais plus constell
d'toiles, la mer miroir plus limpide, l'atmosphre une brise plus
parfume.

Il est vrai que, de temps en temps, quelque cri de douleur, pouss par
ceux que l'on gorgeait passait dans l'air, au milieu du frmissement
des harpes, des violons et des guitares, pareil  une plainte de
l'esprit des eaux, mais Alexandrie, dans ses jours de fte, n'avait-elle
pas eu, elle aussi, les gmissements des esclaves sur lesquels on
essayait des poisons?

A minuit, une fuse qui clata dans le profond azur du ciel napolitain,
parpillant ses tincelles d'or, donna le signal du souper. Le bal
cessa, sans que la musique s'teignt, et les danseurs, devenus
convives, descendirent dans l'entre-pont, dont l'entre jusque-l avait
t dfendue par des sentinelles.

Si nous parlions encore aujourd'hui le langage en vogue  cette poque,
nous dirions que Comus, Bacchus, Flore et Pomone avaient runi,  bord
du _Foudroyant_, leurs trsors les plus prcieux. Les vins de France, de
Hongrie, de Portugal, de Madre, du Cap, de la Commanderie, tincelaient
dans des bouteilles du plus pur cristal d'Angleterre, et eussent pu
donner non-seulement la gamme de toutes les couleurs, mais encore celle
de toutes les pierres prcieuses, depuis la limpidit du diamant
jusqu'au carmin du rubis. Des chevreuils et des sangliers, rtis tout
entiers, des paons talant leur queue d'meraudes et de saphirs, des
faisans dors dressant hors du plat leur tte de pourpre et d'or, des
poissons  pe menaant les convives de leur lame, des langoustes
gigantesques descendant en droite ligne de celles qu'Apicius faisait
venir de Stromboli, des fruits de toute espce, des fleurs de toute
saison, encombraient une table qui s'tendait de la proue  la poupe de
l'immense btiment, dont la longueur devenait incommensurable, centuple
qu'elle tait par d'immenses glaces dresses  ses extrmits. A bbord
et  tribord du btiment, c'est--dire  droite et  gauche, tous les
sabords taient ouverts, et,  la poupe, aux deux cts de la glace,
deux grandes portes donnaient sur l'lgante galerie qui servait de
balcon  l'amiral.

Entre chaque sabord tincelaient--ornements pittoresques et guerriers
tout  la fois--des trophes de mousquetons, de sabres, de pistolets, de
piques et de haches d'abordage dont les lames, si souvent rougies de
sang franais, rflchissaient et renvoyaient, blouissant, l'clat de
mille bougies, et semblaient des soleils d'acier.

Si habitu que le fut Ferdinand aux luxueux repas du palais royal, de la
Favorite et de Caserte, il ne put, en mettant le pied sur le plancher de
cette nouvelle salle  manger, retenir un cri d'admiration.

Les palais d'Armide, populariss par la posie du Tasse, n'offraient
rien de plus ferique ni de plus merveilleux.

Le roi prit place  table, et dsigna pour s'asseoir  sa droite Emma
Lyonna,  sa gauche Nelson, et devant lui sir William. Les autres
prirent place, selon les droits que l'tiquette leur donnait d'tre plus
ou moins rapprochs du roi.

Tout le monde assis, l'oeil de Ferdinand erra vaguement sur cette double
file de convives. Peut-tre pensait-il que celui qui avait les premiers
droits  cette fte en tait non-seulement absent, mais exil, et
prononait-il tout bas le nom du cardinal Ruffo.

Mais Ferdinand n'tait pas homme  garder longtemps dans son esprit une
bonne pense, surtout lorsque cette bonne pense portait avec elle le
reproche d'ingratitude.

Il secoua la tte, prit le sourire narquois qui lui tait habituel, et,
de mme qu'il avait dit, en rentrant  Caserte, aprs sa fuite de Rome:
On est mieux ici que sur la route d'Albano! il se frotta les mains en
disant, par allusion  la tempte qu'il avait essuye lors de sa fuite
en Sicile:

--On est mieux ici que sur la route de Palerme!

Une rougeur passa sur le front blafard et maladif de Nelson. Il pensait
 Caracciolo, au triomphe de l'amiral napolitain pendant cette
traverse,  l'injure qu'il lui avait faite en venant, dguis en
pilote,  son bord, et en conduisant le _Van-Guard_ au milieu des
cueils qui hrissent l'entre du port de Palerme, cueils dans
lesquels, moins pratique de ces parages difficiles, il n'avait point os
s'aventurer.

L'oeil unique de Nelson lana une flamme, puis un sourire crispa ses
lvres,--probablement celui de la vengeance satisfaite.

Le pilote tait parti pour l'Ocan o il n'y a point d port!

A la fin du souper, la musique joua le _God save the king_, et Nelson,
avec cet implacable orgueil anglais qui n'observe aucune convenance, se
leva, et, sans songer, ou plutt sans s'inquiter s'il avait  sa table
un autre souverain, porta la sant du roi George.

Les hourras frntiques des officiers anglais assis  la table de Nelson
et ceux des matelots posts sur les vergues rpondirent  ce toast; les
canons de la seconde batterie clatrent.

Le roi Ferdinand, qui, sous des dehors vulgaires, cachait une grande
science et surtout une grande observation de l'tiquette, se mordit les
lvres jusqu'au sang.

Cinq minutes aprs, sir William Hamilton porta,  son tour, la sant du
roi Ferdinand. Les mmes hourras clatrent, et le canon lui rendit les
mmes honneurs.

Il n'en parut pas moins au roi Ferdinand que l'on avait interverti
l'ordre des toasts et que c'tait  lui qu'tait d l'honneur de la
sant.

Aussi, comme les barques qui entouraient le btiment et qui se
pressaient surtout  l'arrire avaient fait entendre de frntiques
acclamations, le roi jugea qu'il devait partager ses remercments entre
les convives prsents et ceux qui, moins heureux, mais non moins
dvous, entouraient _le Foudroyant_.

Il fit donc un lger signe de tte pour remercier sir William, vida son
verre  moiti plein, puis sortit sur la galerie, et alla saluer ceux
qui, par crainte, par dvouement ou par bassesse, venaient de lui donner
cette marque de sympathie.

A la vue du roi, les hourras, les applaudissements, les acclamations,
clatrent; les cris de Vive le roi! semblrent sortir du fond de
l'abme pour monter au ciel.

Le roi salua et commena le geste de porter la main  sa bouche; mais
tout  coup sa main s'arrta, son regard devint fixe, ses yeux se
dilatrent horriblement, ses cheveux se dressrent sur sa tte, et un
cri rauque, peignant  la fois l'tonnement et la terreur, railla sa
gorge et sortit de sa poitrine.

En mme temps, un grand tumulte se fit  bord des barques, qui
s'cartrent  droite et  gauche en laissant un grand espace vide.

Au milieu de cet espace s'levait, chose terrible  voir, sortant de
l'eau jusqu' la ceinture, le cadavre d'un homme que, malgr les algues
dont tait couverte sa chevelure, aplatie contre les tempes, malgr sa
barbe hrisse, malgr son visage livide, on pouvait reconnatre pour
celui de l'amiral Caracciolo.

Ces cris de Vive le roi! semblaient l'avoir tir du fond de la mer, o
il dormait depuis treize jours, pour venir mler son cri de vengeance
aux cris de la flatterie et de la lchet.

Le roi, au premier coup d'oeil, l'avait reconnu; tout le monde l'avait
reconnu. Voil pourquoi Ferdinand tait rest le bras suspendu, le
regard fixe, l'oeil hagard, rlant un cri d'effroi; voil pourquoi les
barques s'taient cartes d'un mouvement unanime et prcipit.

Ferdinand voulut un instant mettre en doute la ralit de cette
apparition, mais inutilement: le cadavre, suivant le mouvement onduleux
de la mer, s'inclinait et se redressait, comme s'il et salu celui qui
le regardait, muet et immobile d'pouvante.

Mais peu  peu les nerfs crisps du roi se dtendirent, sa main trembla
et laissa tomber son verre, qui se brisa sur la galerie, et il rentra
ple, effar, haletant, cachant sa tte dans ses mains en criant:

--Que veut-il? que me demande-t-il?

A la voix du roi,  la terreur visible qui se peignait sur ses traits,
tous les convives se levrent effrays, et, se doutant que le roi avait
vu de la galerie quelque spectacle qui l'avait effray, coururent  la
galerie.

Au mme instant, ces mots, sortis de toutes les bouches comme un frisson
lectrique, passrent par tous les coeurs:

--L'amiral Caracciolo!

Et,  ces mots, le roi, tombant sur un fauteuil, rpta:

--Que veut-il? que me demande-t-il?

--Que vous lui accordiez le pardon de sa trahison, sire, rpondit sir
William, courtisan jusqu'en face de ce roi perdu et de ce cadavre
menaant.

--Non! s'cria le roi, non! il veut autre chose! il demande autre chose!

--Une spulture chrtienne, sire, murmura  l'oreille de Ferdinand le
chapelain du Foudroyant.

--Il l'aura! rpondit le roi, il l'aura!

Puis, trbuchant dans les escaliers, se heurtant aux murailles du
navire, il se prcipita dans sa chambre, dont il referma la porte
derrire lui.

--Harry, prenez une barque et allez repcher cette charogne, dit Nelson,
de la mme voix qu'il et dit: Dployez le grand hunier, ou: Carguez
la voile de misaine.




                                LXXXVIII

                     LES REMORDS DE FRA PACIFICO


La fte de Nelson avait fini, comme le songe d'Athalie, par un coup de
tonnerre.

Emma Lyonna avait d'abord voulu tenir ferme devant la terrible
apparition; mais le mouvement de la houle qui venait du sud-est,
poussant d'un mouvement visible le cadavre vers le vaisseau, elle tait
rentre  reculons et tait tombe  moiti vanouie sur un fauteuil.

C'est alors que Nelson, inbranlable dans son courage comme il tait
implacable dans sa haine, avait donn  Harry l'ordre que nous avons
entendu.

Harry avait obi  l'instant mme: une barque du vaisseau avait gliss
sur ses palans, six hommes et un contre-matre y taient descendus, et
le capitaine Harry les avait suivis.

Comme une vole d'oiseaux au milieu desquels s'abat un milan, toutes les
barques, nous l'avons dit, s'taient cartes du cadavre, et, musique
muette, flambeaux teints, glissaient  la surface de la mer, faisant
jaillir  chaque coup de rames une gerbe d'tincelles.

Celles qui taient spares de la terre par le cadavre faisaient un
grand dtour pour le contourner et agitaient d'autant plus leurs avirons
qu'elles avaient un plus grand cercle  parcourir.

Sur le btiment, tous les convives, levs de table, s'taient rejets en
arrire et se pressaient du ct oppos  l'apparition, chacun appelant
ses bateliers. Les officiers anglais, seuls, occupaient la galerie, et,
par des railleries plus ou moins grossires, apostrophaient le cadavre,
vers lequel s'avanaient  grands coups d'avirons le capitaine Harry et
ses hommes.

Arriv prs de lui, et voyant que ses hommes hsitaient  le toucher,
Harry le prit par les cheveux et essaya de le soulever hors de l'eau;
mais on et dit, tant le corps tait pesant, qu'il tait retenu dans la
mer par une force invisible, et les cheveux restrent dans la main du
capitaine.

Il fit entendre un juron dans l'accent duquel le dgot dominait, lava
sa main dans la mer et ordonna  deux de ses hommes de prendre le
cadavre par la corde reste  son cou, et de le tirer dans la barque.

Mais la tte dtache du corps, dont elle ne pouvait supporter le poids,
obit seule  leur effort et vint rouler dans la barque.

Harry frappa du pied.

--Ah! dmon! murmura-t-il, tu as beau faire, tu y viendras tout entier,
duss-je t'arracher membre  membre!

Le roi priait dans sa cabine, tenant le chapelain par le collet de son
habit et le secouant d'un tremblement nerveux; Nelson faisait respirer
des sels  la belle Emma Lyonna; sir William essayait d'expliquer
l'apparition  l'aide de la science; les officiers raillaient de plus en
plus; les barques continuaient de fuir.

Les matelots, d'aprs l'ordre du capitaine Harry, avaient pass la
corde, qui serrait le cou de Caracciolo, sous ses bras, et attiraient 
eux; mais, quoique les corps, dans l'eau, perdent un tiers  peu prs de
leur pesanteur, les efforts des quatre hommes runis parvinrent 
grand'peine  faire passer le tronc par-dessus le bordage du canot.

Les officiers anglais battirent des mains avec de grands clats de rire
et en criant:

--Hourra pour Harry!

La barque regagna le btiment et fut amarre sous le beaupr.

Les officiers, curieux de connatre la cause de ce phnomne, passrent
du gaillard d'arrire au gaillard d'avant, tandis que les convives
quittaient furtivement le vaisseau par les escaliers de tribord et de
bbord, presss qu'ils taient de fuir un spectacle qui, pour la plupart
d'entre eux, avait quelque chose de diabolique, ou tout au moins de
surnaturel.

Sir William avait rencontr juste en disant que les corps des noys,
aprs un certain temps, se remplissaient d'air et d'eau, et revenaient
naturellement  la surface de la mer; mais ce qu'il y avait d'tonnant,
d'extraordinaire, de miraculeux, c'est que celui de l'amiral avait
excut cette ascension, qui avait si fort pouvant le roi, malgr les
deux boulets qui lui avaient t attachs aux pieds.

Le capitaine Harry, au rapport duquel nous empruntons ces dtails, pesa
les deux boulets; il affirme qu'ils pesaient deux cent cinquante livres.

Le chapelain de _la Minerve_, celui-l mme qui avait prpar Caracciolo
 la mort, fut appel et consult sur ce qu'il y avait  faire du
cadavre.

--Le roi a-t-il t prvenu? demanda-t-il.

--Le roi est un des premiers qui aient vu l'apparition, lui fut-il
rpondu.

--Et qu'a-t-il dit?

--Dans sa frayeur, il a permis que le cadavre et une spulture
chrtienne.

--Eh bien, alors, dit le chapelain, il faut faire ce que le roi a
ordonn.

--Faites ce qu'il y a  faire, lui fut-il rpondu.

Et l'on ne s'occupa plus de Caracciolo, tout le soin des funrailles
tant abandonn au chapelain.

Mais il lui vint bientt un aide auquel il ne s'attendait pas.

Le corps de l'amiral tait rest, toujours vtu de ses habits de paysan,
moins la veste, qu'on lui avait te pour l'excution, au fond du canot
qui l'avait recueilli. Le chapelain s'tait assis  l'arrire de la
barque, et,  la lueur d'un falot, il lisait les prires des morts, que,
par cette belle nuit de juillet, il et pu lire  la simple lumire de
la lune.

Vers le point du jour, il vit venir  lui une barque conduite par deux
bateliers et monte par un seul moine. Ce moine, qui tait de haute
taille, se tenait debout  l'avant, aussi solide sur la pointe la plus
troite du bateau que s'il et t marin lui-mme.

Comme il fut facilement reconnu par l'officier de quart que les nouveaux
arrivants avaient affaire  la barque mortuaire et non au bateau, et que
Nelson avait ordonn, sinon de faire, du moins de laisser faire, on ne
s'inquitait aucunement de ce canot, qui, d'ailleurs, ne portait qu'un
moine et deux bateliers.

En effet, les deux bateliers dirigeaient le canot droit sur la barque,
prs de laquelle il se rangea bord  bord.

Le moine changea quelques paroles avec le chapelain, sauta dans la
barque, contempla un instant le cadavre en silence et en laissant
chapper de grosses larmes de ses yeux.

Pendant ce temps, le chapelain passa sur le canot qui avait amen le
moine, et monta  bord du _Foudroyant_.

Il venait y demander les derniers ordres de Nelson.

Ces derniers ordres furent de faire du cadavre ce que l'on voudrait, le
roi ayant permis qu'il et une spulture chrtienne.

Cette permission fut rapporte par le chapelain au moine, qui prit alors
le cadavre entre ses bras robustes et le transborda de la barque dans le
canot.

Le chapelain l'y suivit.

Puis, sur l'ordre du moine, les deux rameurs qui taient partis du quai
del Piliere, nagrent directement vers Sainte-Lucie, paroisse de
Caracciolo.

Quoique le quartier de Sainte-Lucie ft essentiellement royaliste,
Caracciolo y avait fait tant de bien, qu'il y tait ador; d'ailleurs,
du quartier Sainte-Lucie, la marine napolitaine tire ses meilleurs
matelots, et tous ceux qui avaient servi sous l'amiral avaient conserv
un vif souvenir de ces trois qualits d'un homme qui commande  d'autres
hommes: le courage, la bont, la justice.

Or, Caracciolo runissait  un degr suprieur ces trois qualits.

Aussi, aux premiers mots qu'eut changs le moine avec les quelques
pcheurs qu'il rencontra, et  peine le bruit eut-il couru que le corps
de l'amiral venait chercher une spulture au milieu de ses anciens amis,
que tout le quartier fut en rumeur et que le moine n'eut que le choix 
faire de la maison o le corps attendrait le moment de la spulture.

Il donna la prfrence  celle qui se trouvait la plus rapproche de la
barque.

Vingt bras s'offrirent pour transporter le cadavre; mais, comme il avait
dj fait, le moine le prit entre ses bras, traversa le quai avec son
prcieux fardeau, le coucha sur un lit, et revint chercher la tte pour
la transporter  son tour comme il avait fait du tronc.

Il demanda un drap pour l'ensevelir, et, cinq minutes aprs, vingt
femmes revenaient, chacune criant:

--C'tait un martyr: prenez le mien; il portera bonheur  la maison.

Le moine choisit le plus beau, le plus neuf, le plus fin, et, tandis que
le chapelain continuait de lire les prires, que les femmes  genoux
faisaient cercle autour du lit o l'amiral tait dpos, et que les
hommes, debout derrire elles, encombraient la porte qui dgorgeait
jusque dans la rue, le moine, pieusement, dpouilla le corps, runit la
tte au tronc et l'ensevelit dans un double linceul.

Dans la maison voisine, qui tait celle d'un menuisier, on entendait
retentir les coups de marteau: c'tait la bire que l'on clouait  la
hte.

A neuf heures, la bire fut apporte. Le moine y dposa le corps; puis
toutes les femmes du quartier y apportrent chacune, soit une branche de
ce laurier qui pousse dans tous les jardins, soit une de ces fleurs qui
pendent  toutes les fentres, de faon que le corps en fut entirement
couvert.

En ce moment, les cloches de la petite glise de Sainte-Lucie tintrent
tristement, et le clerg parut  la porte.

On ferma la bire: six matelots la prirent sur leurs paules; le moine
la suivit, marchant derrire elle; toute la population de Sainte-Lucie
suivit le moine.

Une dalle tait leve dans le choeur,  gauche de l'autel; les chants
funbres commencrent.

Exagr en tout, ce peuple napolitain, qui peut-tre avait battu des
mains en voyant pendre Caracciolo, fondait en larmes et clatait en
sanglots au chant des prtres qui priaient sur sa bire.

Les hommes se frappaient la poitrine du poing, les femmes se dchiraient
le visage avec leurs ongles.

On et dit qu'un malheur public, qu'une calamit universelle frappait le
royaume.

Mais cela ne s'tendait que de la descente du Gant au chteau de
l'Oeuf;  cent pas de l, on gorgeait et l'on brlait les patriotes.

Le corps de Caracciolo fut dpos dans le caveau improvis pour lui et
qui n'tait point celui de sa famille; la pierre fut scelle sur son
corps, et aucune marque distinctive n'indiqua que c'tait l que
reposait la victime de Nelson et le dfenseur de la libert napolitaine.

Les San-Luciotes, hommes et femmes, prirent jusqu'au soir sur la tombe,
et le moine avec eux.

Le soir venu, le moine se leva, prit son bton de laurier, qu'il avait
laiss derrire la porte de la maison o avait t enseveli Caracciolo,
remonta la descente du Gant, suivit la rue de Tolde au milieu des
marques de vnration que lui donnait toute la basse population, entra
au couvent de Saint-Estreim, en sortit un quart d'heure aprs, en
poussant devant lui un ne avec lequel il prit le chemin du pont de la
Madeleine.

Quand il atteignit les avant-postes de l'arme du cardinal, les
tmoignages de sympathie qu'il recueillit furent encore plus nombreux et
surtout plus bruyants que ceux qu'il avait recueillis dans la ville, et
ce fut prcd de la rumeur qu'excitait sa vue qu'il arriva  la petite
maison du cardinal, dont les portes s'ouvrirent devant lui comme devant
une ancienne connaissance.

Il attacha son ne  l'un des anneaux de la porte et monta l'escalier
qui conduisait au premier tage. Le cardinal prenait le frais du soir
sur sa terrasse, laquelle donnait sur la mer.

Au bruit des pas du moine, il se retourna:

--Ah! c'est vous, fra Pacifico, dit-il.

Le moine poussa un soupir.

--Moi-mme, minence, dit-il.

--Ah! ah! je suis aise de vous revoir. Vous avez t un bon et brave
serviteur du roi pendant toute la campagne. Venez-vous me demander
quelque chose? Si ce que vous venez me demander est en mon pouvoir, je
le ferai. Mais je vous prviens d'avance, ajouta-t-il avec un sourire
amer, que mon pouvoir n'est pas grand.

Le moine secoua la tte.

--J'espre que ce que je viens vous demander, dit-il, ne dpasse pas les
limites de votre pouvoir, monseigneur.

--Parlez, alors.

--Je viens vous demander deux choses, monseigneur: mon cong, la
campagne tant finie, et la route que je dois suivre pour aller 
Jrusalem.

Le cardinal regarda fra Pacifico avec tonnement.

--Votre cong? dit-il. Il me semble que vous l'avez pris sans me le
demander.

--Monseigneur, j'tais rentr  mon couvent, c'est vrai; mais je m'y
tenais aux ordres de Votre minence.

Le cardinal fit un signe d'approbation.

--Quant  la route de Jrusalem, dit-il, rien de plus facile que de vous
l'indiquer. Mais, auparavant, cher fra Pacifico, puis-je vous demander,
sans tre indiscret, ce que vous allez faire en terre sainte?

--Un plerinage au tombeau de Jsus, monseigneur.

--tes-vous envoy l par votre couvent, ou est-ce une pnitence que
vous vous imposez?

--C'est une pnitence que je m'impose.

Le cardinal demeura un instant pensif.

--Vous avez commis quelque gros pch? demanda-t-il.

--J'en ai peur! rpondit le moine.

--Vous savez, dit le cardinal, que j'ai reu de grands pouvoirs de
l'glise?

Le moine secoua la tte.

--Monseigneur, dit-il, je crois que la pnitence que l'on s'impose
soi-mme est plus agrable  Dieu que celle qui nous est impose.

--Et comment comptez-vous faire ce voyage?

--A pied et en demandant l'aumne.

--Il est long et fatigant!

--Je suis fort.

--Il est dangereux!

--Tant mieux! Je ne serais pas fch d'avoir  frapper, pendant la
route, sur autre chose que sur le pauvre Giacobino.

--Vous serez oblig, pour ne pas mettre un trop long temps  votre
voyage, de demander de temps en temps passage  des capitaines de
btiment.

--Je m'adresserai  des chrtiens, et, lorsque je leur dirai que je vais
adorer le Christ, ils me l'accorderont.

--A moins, toutefois, que vous ne prfriez que je vous recommande 
quelque btiment anglais faisant voile pour Beyrouth ou
Saint-Jean-d'Acre?

--Je ne veux rien des Anglais, ce sont des hrtiques! dit fra Pacifico
avec une expression de haine bien prononce.

--N'avez-vous que cela  leur reprocher? demanda Ruffo en fixant sur le
moine son oeil perant.

--Et puis, ajouta fra Pacifico en tendant le poing vers la flotte
britannique, et puis ils ont pendu mon amiral!

--Et c'est l le crime dont tu vas demander pardon pour eux au tombeau
du Christ?

--Pour moi!... pas pour eux.

--Pour toi? dit Ruffo avec tonnement.

--N'y ai-je pas contribu? demanda le moine.

--Comment?

--En servant une mauvaise cause.

Le cardinal sourit.

--Tu crois donc la cause du roi une mauvaise cause?

--Je crois que la cause qui a mis  mort mon amiral--qui tait la
justice, l'honneur, la loyaut en personne--ne pouvait tre une bonne
cause.

Un nuage passa sur le front du cardinal, qui poussa un soupir.

--Puis, continua le moine d'une voix sombre, le ciel a fait un miracle.

--Lequel? demanda le cardinal, dj instruit de la singulire apparition
qui avait troubl la fte donne la veille  bord du _Foudroyant_.

--Le cadavre du martyr est sorti du fond de la mer, o il tait depuis
treize jours, pour venir reprocher sa mort au roi et  l'amiral Nelson;
et, certes, le Seigneur n'et point permis cela si cette mort et t
juste.

Le cardinal baissa la tte.

Puis, aprs un instant de silence:

--Je comprends, dit-il. Et tu veux expier la part involontaire que tu as
prise  cette mort?

--Justement, monseigneur et voil pourquoi je vous prie de m'enseigner
la route la plus directe pour aller en terre sainte.

--La route la plus directe serait de t'embarquer  Tarente et de
dbarquer  Beyrouth; mais, puisque, tu ne veux rien devoir aux
Anglais...

--Rien, monseigneur.

--Eh bien, voici ton itinraire... Le veux-tu par crit?

--Je ne sais pas lire; mais j'ai bonne mmoire, ne craignez rien.

--Eh bien, tu partiras d'ici par Avellino, Bnvent, Manfredonia; 
Manfredonia, tu t'embarqueras pour Scutari ou Delvino; tu traverseras le
Pire et tu iras  Salonique;  Salonique, tu trouveras, un btiment qui
te conduira soit  Smyrne, soit  Chypre, soit  Beyrouth. Une fois 
Beyrouth, en trois jours tu es  Jrusalem. Tu descends au couvent des
Franciscains; tu vas faire tes dvotions au saint spulcre, et, en
priant Dieu de te pardonner ta faute, tu le pries, en mme temps, de me
pardonner la mienne.

--Votre minence aussi a donc commis une faute? demanda fra Pacifico en
regardant le cardinal avec tonnement.

--Oui, et une grande faute, que Dieu, qui lit dans le fond des coeurs,
me pardonnera peut-tre, mais que la postrit ne me pardonnera point.

--Laquelle?

--J'ai remis sur le trne, dont la Providence l'avait prcipit, un roi
parjure, stupide et cruel. Va, frre, va! et prie pour nous deux!

Cinq minutes aprs, fra Pacifico, mont sur son ne, prenait le chemin
de Nola, sa premire tape sur la route de Jrusalem.




                               LXXXIX

                     UN HOMME QUI TIENT SA PAROLE


On se rappelle que, le jour mme de l'arrive du roi dans le golfe de
Naples, un boulet anglais avait abattu la bannire tricolore qui
flottait sur le chteau Saint-Elme, et que la bannire tricolore avait
t remplace par le drapeau parlementaire.

Ce drapeau parlementaire avait donn si bon espoir au roi, qu'il
avait--on doit encore se le rappeler--crit  Palerme qu'il esprait que
la capitulation serait signe le lendemain.

Le roi se trompait; mais ce ne fut pas la faute du colonel Mejean, il
faut lui rendre cette justice, s'il ne se rendit point le lendemain: ce
fut celle du roi.

Le roi avait eu si grand'peur lorsque, le 10 au soir, le cadavre de
Caracciolo lui tait apparu, qu'il resta au lit le lendemain toute la
journe, tremblant la fivre et refusant de monter sur le pont. On avait
beau lui dire que, selon la permission qu'il en avait donne, le cadavre
avait t enterr le matin  dix heures, dans l'glise de Sainte-Lucie;
il faisait un mouvement de tte qui voulait dire: Avec un gaillard
comme celui-l, je ne me fie  rien.

Pendant la nuit, on changea d'ancrage et l'on alla jeter l'ancre entre
le chteau de l'Oeuf et le Chteau-Neuf.

Prvenu de ce changement, le roi consentit  sortir de sa chambre; mais,
avant de monter sur le pont, il s'informa soigneusement si l'on ne
voyait pas flotter quelque chose  la surface de la mer.

Rien ne flottait, et pas un pli ne ridait la surface azure.

Le roi respira.

Le duc della Salandra, lieutenant gnral des armes de Sa Majest
Sicilienne, l'attendait pour lui soumettre les conditions auxquelles le
colonel Mejean offrait de rendre le fort.

Voici ces conditions:

Article premier.--La garnison franaise du fort Saint-Elme se rendra
prisonnire de guerre de Sa Majest Sicilienne et de ses allis, et ne
servira point contre les puissances actuellement en guerre avec la
rpublique franaise, qu'elle ne soit rgulirement change.

Art. II.--Les grenadiers anglais prendront possession de la porte du
fort dans la journe mme de la capitulation.

Art. III.--La garnison franaise sortira du fort le lendemain du jour
de la capitulation avec armes et bagages; hors de la porte du fort, elle
attendra, pour tre remplace par lui, un dtachement portugais,
anglais, russe et napolitain, qui, la garnison sortie, prendra
immdiatement possession du fort; l, elle dposera les armes.

Art. IV.--Les officiers conserveront leur pe.

Art. V.--La garnison sera embarque sur l'escadre anglaise, jusqu' ce
que les btiments qui doivent la transporter en France soient prts.

Art. VI.--Quand les grenadiers anglais prendront possession de la
porte, _tous les sujets de Sa Majest Sicilienne seront consigns aux
allis._

Art. VII.--Une garde de soldats franais sera mise autour du drapeau
franais pour empcher qu'il ne soit dtruit. Cette garde restera
jusqu' ce qu'un officier anglais et une garde anglaise viennent la
relever; seulement alors, le pavillon de Sa Majest pourra flotter sur
le fort.

Art. VIII.--Toutes les proprits particulires seront conserves 
chaque propritaire; toute proprit de l'tat sera consigne avec le
fort, et galement les effets provenant du pillage.

Art. IX.--Les malades hors d'tat d'tre transports resteront  Naples
avec des chirurgiens franais: ils y seront maintenus aux frais du
gouvernement franais et seront renvoys en France aussitt aprs leur
gurison.

Cette capitulation, rdige et date de la veille, tait dj signe
MEJEAN, et n'attendait que l'approbation du roi pour recevoir les
signatures du duc della Salandra, du capitaine Troubridge et du
capitaine Baillie.

Le roi donna son autorisation, et elle fut signe le mme jour.

La signature du cardinal Ruffo manque  cette capitulation; ce qui
prouve qu'il s'tait compltement spar des allis.

La capitulation, quoiqu'elle portt la date du 11, n'avait t signe
que le 12, comme nous avons dit. Ce fut donc le 13 seulement que les
allis se prsentrent  la porte du chteau Saint-Elme, pour prendre
possession de la forteresse.

Une heure auparavant, Mejean fit prier Salvato de venir le trouver dans
son cabinet.

Salvato se rendit  l'invitation.

Les deux hommes changrent un salut poli mais froid. Le colonel montra
une chaise  Salvato: celui-ci s'assit.

Le colonel resta debout, appuy au dos de sa chaise.

--Monsieur le gnral, dit-il  Salvato, vous rappelez-vous ce qui s'est
pass dans cette salle la dernire fois que j'ai eu l'honneur de vous y
recevoir?

--Parfaitement, colonel: nous y conclmes un trait.

--Vous rappelez-vous dans quels termes le march fut conclu?

--Il fut convenu que, moyennant vingt mille francs par personne, vous
nous dposeriez, la signora San-Felice et moi, sur la terre de France.

--Les conditions ont-elles t remplies?

--Pour une personne seulement.

--tes-vous en mesure de les remplir pour l'autre?

--Non.

--Que faire?

--Mais c'est bien simple, il me semble: vous voudriez me rendre un
service que je ne voudrais pas le recevoir de vous.

--Voil qui me met  mon aise. Je devais recevoir quarante mille francs
pour sauver deux personnes; j'en ai reu vingt mille, j'en sauverai une
seulement. Laquelle des deux dois-je sauver?

--La plus faible, celle qui ne pourrait se sauver elle-mme.

--Avez-vous donc des chances de vous sauver, vous?

--J'en ai.

--Lesquelles?

--N'avez-vous pas vu ce papier qui remplaait l'argent dans la cassette
et qui m'annonait que l'on veillait sur moi?

--Me donnerez-vous le dplaisir de vous livrer? Le sixime article de la
capitulation dit que tous les sujets de Sa Majest Sicilienne seront
livrs aux allis.

--Tranquillisez-vous: je me livrerai moi-mme.

--Je vous ai dit tout ce que j'avais  vous dire, fit Mejean avec une
inclination de tte qui signifiait: Vous pouvez remonter chez vous.

--Mais, moi, je ne vous ai pas tout dit, fit  son tour Salvato, sans
que l'on pt remarquer la moindre altration dans sa voix.

--Parlez.

--Ai-je le droit de vous demander quel moyen vous emploierez pour
assurer le salut de la signora San-Felice? Car, vous le comprenez, si je
me dvoue c'est pour qu'elle soit sauve.

--C'est trop juste, et vous avez le droit d'exiger sur ce point les
dtails les plus minutieux.

--J'coute.

--Le neuvime article de la capitulation dit que les malades qui ne
seront pas en tat d'tre transports resteront  Naples. Une de nos
vivandires est dans ce cas. Elle restera  Naples: la signora
San-Felice prendra sa place, et son costume, et je vous rponds qu'il ne
tombera pas un cheveu de sa tte.

--C'est tout ce que je voulais savoir, monsieur, dit Salvato en se
levant. Il ne me reste plus qu', vous prier de fair porter le plus tt
possible chez la signora le costume qu'elle doit revtir.

--Il y sera dans cinq minutes.

Les deux hommes se salurent. Salvato sortit.

Luisa attendait avec anxit; elle n'ignorait point que Salvato n'avait
pu payer que la moiti de la somme, et elle connaissait l'avarice du
colonel Mejean.

Salvato entra dans la chambre le sourire sur les lvres.

--Eh bien? lui demanda vivement Luisa.

--Eh bien, tout est arrang.

--Il accepte ta parole?

--Non, je lui ai fait une obligation. Tu sors du chteau Saint-Elme
dguise en vivandire et protge par l'uniforme franais.

--Et toi?

--Moi, j'aurai une petite formalit  remplir, qui me sparera de toi un
instant.

--Laquelle? demanda Luisa avec inquitude.

--C'est de prouver que, quoique n  Molise, je suis au service de la
France. Rien de plus facile, tu comprends: tous mes papiers sont au
palais d'Angri.

--Mais tu me quittes?

--Pour quelques heures seulement.

--Quelques heures? Tu avais dit un instant.

--Un instant, quelques heures. Diable! comme il faut tre positif avec
toi.

Luisa lui jeta les bras autour du cou et l'embrassa tendrement.

--Tu es homme, tu es fort, tu es un chne, dit-elle; moi, je suis un
roseau. Si tu t'loignes de moi, je plie  tout vent. Que veux-tu! ton
amour est le dvouement, le mien n'est que l'gosme.

Salvato la serra contre son coeur, et, malgr lui, ses nerfs de fer
tressaillirent si violemment, que Luisa le regarda tonne.

En ce moment, la porte s'ouvrit: on apportait l'habit de vivandire
promis  Luisa.

Salvato profita de cet incident pour changer le cours des penses de
Luisa. Il lui montra en riant les diverses pices du costume qu'elle
devait revtir, et la toilette commena.

Il tait visible,  la srnit du front de Luisa, que ses soupons d'un
instant taient effacs. Elle tait charmante dans sa jupe courte 
revers rouges, et avec son chapeau orn de la cocarde tricolore.

Salvato ne se lassait pas de la regarder et de lui dire. Je t'aime! je
t'aime! je t'aime!

Elle souriait, et son sourire tait plus loquent que toutes les
paroles.

L'heure passa comme une seconde.

Le tambour battit. Ce tambour annonait que les grenadiers anglais
prenaient possession de la porte du fort.

Salvato tressaillit malgr lui; une lgre pleur envahit son visage.

Il jeta un regard sur la cour o tait la garnison sous les armes.

--Il est temps de descendre, dit-il  Luisa, et de prendre notre place
dans les rangs.

Tous deux descendirent; mais, sur le seuil, Salvato s'tait arrt, et,
une dernire fois, en soupirant et en embrassant la chambre d'un regard,
avait press Luisa contre son coeur.

L aussi, ils avaient t heureux.

Par ces mots: _Les sujets de Sa Majest Sicilienne seront consigns aux
allis,_ on avait entendu les otages qui avaient t confis  Mejean.
Ces otages, au nombre de cinq, taient dj dans la cour et formaient un
groupe  part.

Mejean fit signe  Salvato d'aller se joindre  eux et  Luisa de se
mettre en serre-file.

Il la plaa le plus prs de lui possible, afin de pouvoir, en cas de
besoin, lui porter la plus immdiate protection.

Il n'y avait rien  dire: le colonel Mejean excutait ses engagements
avec la plus scrupuleuse rgularit.

Les tambours battirent: le cri Marche! retentit.

Les rangs s'ouvrirent, les otages prirent leurs places.

Les tambours dbouchrent par la porte du fort toute l'arme russe,
anglaise et napolitaine attendait  l'extrieur.

En avant de cette arme, les trois officiers suprieurs, le duc della
Salandra, le capitaine Troubridge et le capitaine Baillie formaient un
groupe.

Pour faire honneur  la garnison, ils tenaient d'une main leur chapeau,
de l'autre leur pe nue.

Arriv  l'endroit indiqu, le colonel Mejean fit entendre le mot
Halte!

Les soldats s'arrtrent, les otages sortirent des rangs.

Puis, comme il tait dit dans la capitulation, les soldats dposrent
leurs armes; les officiers gardrent leur pe, qu'ils remirent au
fourreau.

Alors, le colonel Mejean s'avana vers le groupe des officiers allis et
dit:

--Messieurs, en vertu de l'article 6 de la capitulation, j'ai l'honneur
de vous remettre les otages qui taient enferms dans le fort.

--Nous reconnaissons les avoir reus, dit le duc della Salandra.

Puis, jetant les yeux sur le groupe qui s'avanait:

--Mais, dit-il, nous ne comptions que sur cinq, et il sont six.

--Le sixime n'est point un otage, dit Salvato; le sixime est un
ennemi.

Puis, comme les regards des trois officiers taient fixs sur lui,
tandis que le colonel Mejean, ayant  son tour remis son pe au
fourreau, allait reprendre son rang  la tte de la garnison:

--Je suis, continua le jeune homme d'une voix haute et fire, je suis
Salvato Palmieri, sujet napolitain, mais gnral au service de la
France.

Luisa, qui avait suivi toute la scne, avec le regard d'une amante, jeta
un cri.

--Il se perd, dit Mejean. Pourquoi a-t-il parl? Il tait si simple de
ne rien dire!

--Mais, s'il se perd, s'cria Luisa, je dois, je veux me perdre avec
lui! Salvato! mon Salvato! attends-moi!

Et, s'lanant hors des rangs, en cartant le colonel Mejean, qui lui
barrait le passage, elle se jeta dans les bras du jeune homme en criant:

--Et moi, je suis Luisa San-Felice! Tout avec lui! la vie ou la mort!

--Messieurs, vous l'entendez, dit Salvato. Nous n'avons plus qu'une
grce  vous demander, c'est, pour le peu de temps que nous avons 
vivre, de ne point nous sparer.

Le duc della Salandra se retourna vers les deux autres officiers, comme
pour les consulter.

Ceux-ci regardaient les deux jeunes gens avec une certaine compassion.

--Vous savez, dit le duc, qu'il y a des instructions toutes
particulires du roi qui ordonnent de condamner  mort la San-Felice.

--Mais elles ne dfendent point de la condamner  mort avec son amant,
fit observer Troubridge.

--Non.

--Eh bien, faisons pour eux ce qui dpend de nous: donnons-leur cette
dernire satisfaction.

--Le duc della Salandra fit un signe: quatre soldats napolitains
sortirent des rangs.

--Conduisez ces deux prisonniers au Chteau-Neuf, dit-il: vous en
rpondez sur votre tte.

--Est-il permis  madame de quitter ce dguisement et de reprendre ses
habits? demanda Salvato.

--Et o sont ses habits? demanda le duc.

--Dans sa chambre du chteau Saint-Elme.

--Jurez-vous que ce n'est pas un prtexte que vous prenez pour essayer
de fuir?

--Je vous jure que madame et moi, dans un quart d'heure, viendrons nous
remettre entre vos mains.

--Allez! nous nous fions  votre parole.

Les deux hommes se salurent, et Salvato et Luisa rentrrent dans le
fort.

En rouvrant la porte de cette chambre, qu'elle croyait avoir quitte
pour la libert, l'amour et le bonheur, et o elle rentrait prisonnire
et condamne, Luisa se laissa tomber dans un fauteuil et clata en
sanglots.

Salvato se mit  genoux devant elle.

--Luisa, lui dit-il, Dieu m'est tmoin que j'ai fait tout au monde pour
te sauver. Tu as toujours refus de me quitter; tu as dit: Vivre ou
mourir ensemble! Nous avons vcu, nous avons t heureux ensemble; en
quelques mois, nous avons puis plus de joie que la moiti des
cratures humaines n'en prouvent dans toute leur vie. Aujourd'hui, que
l'heure de l'preuve est venue, manqueras-tu de courage? Pauvre enfant!
as-tu trop prsum de tes forces? Chre me, t'es-tu mal juge?

Luisa souleva sa tte cache dans la poitrine de Salvato, secoua ses
longs cheveux qui lui retombaient sur le visage, et le regarda  travers
ses larmes.

--Pardonne-moi un moment de faiblesse, Salvato, lui dit-elle; tu vois
que je n'ai pas peur de la mort, puisque c'est moi qui l'ai cherche
quand j'ai vu que tu m'avais trompe et que tu voulais mourir sans moi,
mon bien-aim. Tu as vu si j'ai hsit et si le cri qui devait nous
runir s'est fait attendre.

--Chre Luisa!

--Mais, en revoyant cette chambre, en songeant aux douces heures que
nous y avons passes, en songeant que les portes d'un cachot vont
s'ouvrir pour nous, en songeant que nous allons peut-tre, loigns l'un
de l'autre, marcher  la mort spars, oh! oui, mon coeur s'est bris.
Mais,  ta voix, regarde! les larmes tarissent, le sourire revient sur
mes lvres. Tant que la vie battra dans nos veines, nous nous aimerons,
et, tant que nous nous aimerons, nous serons heureux. Vienne la mort! si
la mort est l'ternit, la mort sera pour nous l'ternel amour.

--Ah! je reconnais ma Luisa, dit Salvato.

Puis, se levant et passant son bras autour de la taille de Luisa, tandis
que de sa bouche il effleurait ses lvres:

--Debout, lui dit-il, debout, Romaine! debout, Aria! Nous leur avons
promis d'tre de retour dans un quart d'heure: ne les faisons pas
attendre une seconde.

Luisa avait repris son courage. Elle dpouilla rapidement son costume de
vivandire et revtit ses anciens habits; puis, avec la majest d'une
reine, avec ce pas que Virgile donne  la mre d'ne et qui rvle les
desses, elle descendit l'escalier, traversa la cour, et, appuye au
bras de Salvato, sortit de la forteresse et marcha droit aux trois chefs
de l'arme allie.

--Messieurs, leur dit-elle avec une grce suprme et avec les accents
les plus mlodieux de sa voix, recevez,  la fois, les remercments
d'une femme et les bndictions d'une mourante,--car, je vous l'ai dj
dit, je suis condamne d'avance,--pour avoir permis que nous ne fussions
point spars! Et, si vous pouvez faire que nous soyons enferms
ensemble, que nous marchions au supplice ensemble, que nous montions au
mme chafaud, cette bndiction, je la renouvellerai sous la hache du
bourreau.

Salvato dtacha son pe et la tendit  Baillie et  Troubridge, qui se
reculrent,--puis au duc della Salandra.

--Je la prends, parce je suis forc de la prendre, monsieur, dit
celui-ci; mais Dieu m'est tmoin que j'aimerais mieux vous la laisser.
Je dirai plus, monsieur: je suis un soldat et non un gendarme, et, comme
je n'ai aucun ordre relativement  vous...

Il regarda les deux officiers, qui firent signe au duc qu'ils le
laissaient absolument le matre.

--En me rendant la libert, dit Salvato, qui comprit ce que voulaient
dire et les paroles interrompues et le signe qui achevait la pense du
duc della Salandra,--en me rendant la libert, la rendez-vous  madame?

--Impossible, monsieur! dit le duc: madame est nominativement dsigne
par le roi; madame doit tre juge. De toute mon me, je dsire qu'elle
ne soit pas condamne.

Salvato salua.

--Ce qu'elle a fait pour moi, je le fais pour elle; nos deux destines
sont insparables dans la vie comme dans la mort.

Et Salvato dposa un baiser sur le front de celle  laquelle il venait
de se fiancer pour l'ternit.

--Madame, dit le duc della Salandra, j'ai fait approcher une voiture,
vous n'aurez pas l'ennui de traverser les rues de Naples entre quatre
soldats.

Luisa fit un signe de remercment.

Tous deux, prcds des quatre soldats, descendirent la route du Petrao
jusqu'au vico de Santa-Maria-Apparente. L, une voiture les attendait au
milieu d'une grande foule de curieux rassembls.

Au premier rang de cette foule, tait un moine de l'ordre de
Saint-Benot.

Au moment o Salvato passa devant lui, le moine leva son capuchon.

Salvato tressaillit.

--Qu'as-tu? lui demanda Luisa.

--Mon pre! lui murmura Salvato  l'oreille; rien n'est perdu!




                                  XC

                         LA FOSSE DU CROCODILE


Si vous demandez  voir, au Chteau-Neuf, le cachot qui porte le nom de
_Fosse du crocodile_, le concierge vous montrera d'abord le squelette du
gigantesque saurien qui lui a donn son nom, et que la tradition prtend
avoir t pris dans cette fosse; puis il vous fera passer sous la porte
au-dessus de laquelle il s'tend, puis il vous conduira  une porte
troite qui donne sur un escalier de vingt-deux degrs et qui mne  une
troisime porte de chne massif, garnie de fer, laquelle s'ouvre enfin
sur une profonde et obscure caverne.

Au milieu de ce spulcre, oeuvre impie, creus par la main des hommes
pour ensevelir les cadavres vivants de leurs semblables, on se heurte 
une masse de granit, sur laquelle on n'a d'autre prise que la barre de
fer qui la traverse. Cette masse de granit ferme l'orifice d'un puits
qui communique avec la mer. Dans les jours d'orage, la vague tourmente
et bondissante lance son cume  travers les interstices de la pierre
mal jointe au pav; l'eau sale envahit alors la caverne et poursuit le
prisonnier jusque dans les angles les plus loigns de sa prison.

Par cette bouche de l'abme, dit la lugubre lgende, sortant du vaste
sein de la mer, apparaissait autrefois l'immonde reptile qui a donn son
nom  cette fosse.

Presque toujours, il trouvait dans le cachot une proie humaine, et,
aprs l'avoir dvore, il se replongeait au gouffre.

L, dit encore le bruit populaire, furent jets par les Espagnols la
femme et les quatre enfants de Masaniello, ce roi des lazzaroni, qui
entreprit de dlivrer Naples, et qui eut le vertige du pouvoir, ni plus
ni moins qu'un Caligula ou un Nron.

Le peuple avait dvor le pre et le mari; le crocodile, qui a bien
quelque ressemblance avec le peuple, dvora la mre et les enfants.

Ce fut dans ce cachot que le commandant du Chteau-Neuf ordonna de
conduire Salvato et Luisa.

A la lueur d'une lampe pendue au plafond, les deux amants virent
plusieurs prisonniers qui,  leur entre, s'interrompirent dans leur
conversation et jetrent sur eux des regards inquiets. Mais, plus
habitus aux demi-tnbres de ce cachot, les yeux des prisonniers
reconnurent les nouveaux venus, et un cri, tout  la fois de joie et de
compassion, les accueillit. Un homme se jeta aux pieds de Luisa, une
femme se jeta  son cou; trois prisonniers entourrent Salvato et se
saisirent de ses mains; et tous ne formrent bientt plus qu'un groupe,
dans les accents confus duquel il et t difficile de distinguer s'il y
avait plus de contentement que de douleur.

L'homme qui s'tait jet aux pieds de Luisa tait Michele; la femme qui
s'tait jete  son cou tait lonor Pimentel; les trois prisonniers
qui avaient entour Salvato taient Dominique Cirillo, Manthonnet et
Velasco.

--Ah! pauvre chre petite soeur! s'cria le premier Michele; qui nous
et dit que la sorcire Nanno prdisait si juste et devinait si vrai?

Luisa ne put s'empcher de frissonner, et, avec un sourire mlancolique,
elle passa la main sur son cou si frle et si dlicat, et secoua la tte
comme pour dire qu'il ne donnerait pas grand'peine au boureau.

Hlas! elle se trompait, mme dans cette dernire esprance.

Le dsordre caus parmi les prisonniers par l'arrive de Salvato et de
Luisa n'tait pas encore calm, lorsque la porte se rouvrit de nouveau
et que l'on vit apparatre sur le sombre seuil un homme de haute taille,
vtu du costume de gnral rpublicain, dj port par Manthonnet.

--Diable! dit-il en entrant, je suis tent de dire, comme Jugurtha: Les
tuves de Rome ne sont pas chaudes.

--Hector Caraffa! s'crirent deux ou trois voix.

--Dominique Cirillo! Velasco! Manthonnet! Salvato! Dans tous les cas, il
y a meilleure compagnie ici que dans la prison Mamertine. Mesdames,
votre serviteur! Comment donc! la signora Pimentel! la signora
San-Felice! mais tout est runi ici: la science, le courage, la posie,
l'amour, la musique. Nous n'aurons pas le temps de nous ennuyer.

--Je ne crois pas qu'on nous le laisse, dit Cirillo de sa voix douce et
triste.

--Mais d'o venez-vous donc, mon cher Hector? demanda Manthonnet. Je
vous croyais bien loin de nous, en sret derrire les murs de Pescara.

--J'y tais en effet, dit Hector. Mais vous avez capitul, le cardinal
Ruffo m'a envoy un double de votre capitulation, et m'a crit d'en
faire autant que vous autres; l'abb Pronio m'crivait, en mme temps,
de me rendre aux mmes conditions, me promettant non-seulement la vie
sauve, mais encore l'autorisation de me rendre en France. Je ne me suis
pas cru dshonor de faire ce que vous aviez fait; j'ai sign et livr
la ville, comme vous avez livr les forts. Le lendemain, l'abb est venu
 moi, l'oreille basse et ne sachant comment m'annoncer la nouvelle. La
nouvelle n'tait pas bonne, en effet. Le roi lui avait crit qu'ayant
trait avec moi sans pouvoir, il et  me remettre  lui pieds et poings
lis, ou sinon sa tte lui rpondait de la mienne. Pronio tenait  sa
tte, quoiqu'elle ne ft pas belle; il m'a fait lier les pieds, il m'a
fait lier les poings et m'a envoy  Naples dans une charrette comme on
envoie un veau au march. Ce n'est qu'a l'intrieur du Chteau-Neuf, et
quand la porte en a t referme sur moi, qu'on m'a dbarrass de mes
cordes et que l'on m'a conduit ici. Voil toute mon histoire. A votre
tour de conter les vtres.

Chacun raconta la sienne,  commencer par Salvato et Luisa. Nous la
connaissons. Nous connaissons aussi celles de Cirillo, de Velasco, de
Manthonnet, de Pimentel. Ils taient descendus dans les felouques, sur
la foi des traits, et Nelson les avait retenus prisonniers.

--A propos, dit Ettore Caraffa quand chacun eut fait son rcit, j'ai une
bonne nouvelle  vous annoncer: Nicolino est sauv.

Une joyeuse exclamation s'chappa de toutes les bouches, et l'on demanda
des dtails.

On se rappelle que, prvenu par le cardinal Ruffo, Salvato avait charg
 son tour Nicolino de prvenir l'amiral que sa vie tait menace;
Nicolino tait arriv  la ferme o tait cach son oncle une heure
aprs que celui-ci avait t arrt. Il avait appris la trahison du
fermier, n'en avait point demand davantage et tait all rejoindre
Ettore Caraffa.

Ettore Caraffa l'avait reu  Pescara, o il avait pris part  la
dfense de la ville pendant les derniers jours; mais, lorsqu'il s'tait
agi de se rendre et de se livrer  l'abb Pronio, Nicolino n'avait pas
eu confiance, avait revtu un habit de paysan et avait gagn la
montagne. Des six conjurs que nous avons vus au chteau de la reine
Jeanne au commencement de notre rcit, c'tait le seul qui ne ft point
tomb aux mains de la raction.

Cette bonne nouvelle avait, en effet, fort rjoui les prisonniers; puis,
comme nous l'avons dit, ils prouvaient, au milieu de leur tristesse,
une grande joie d'tre runis. Selon toute probabilit, ils seraient
jugs et excuts ensemble. Les girondins avaient joui du mme bonheur,
et l'on sait qu'ils l'avaient mis  profit.

On apporta le souper pour tous, et des matelas pour les nouveaux venus.
Tout en mangeant, Cirillo mit ses trois nouveaux compagnons au courant
des us et coutumes de la prison, qu'ils habitaient dj depuis treize
jours et treize nuits.

Les prisons taient combles: le roi, nous l'avons vu dans une de ses
lettres, avouait huit mille prisonniers.

Chacun de ces cercles de l'enfer, qui aurait eu besoin d'un Dante pour
tre bien dcrit, avait ses dmons spciaux chargs de tourmenter les
damns.

Ils devaient rendre les chanes plus pesantes, irriter la soif,
prolonger les jenes, enlever la lumire, souiller les aliments, et,
tout en faisant de la vie un cruel supplice, empcher les prisonniers de
mourir.

Et, en effet, on devait penser que, soumis  de pareilles tortures
prcdant des supplices infamants, le suicide serait invoqu par les
prisonniers comme un ange librateur.

Trois ou quatre fois pendant la nuit, on entrait dans les cachots sous
prtexte de perquisition, et l'on rveillait ceux qui pouvaient dormir.
Tout tait dfendu, non-seulement les couteaux et les fourchettes, mais
encore les verres, sous prtexte qu'avec un fragment de verre, on
pouvait s'ouvrir les veines;--les draps et les serviettes, sous prtexte
qu'en les dcoupant et en les tressant, on pouvait s'en servir comme de
cordes ou mme en faire des chelles.

L'histoire a conserv le nom de trois de ces tourmenteurs.

L'un tait un Suisse nomm Duece, qui donnait pour excuse de sa cruaut
une famille nombreuse qu'il avait  nourrir.

L'autre tait un colonel de Gambs, un Allemand qui avait t sous les
ordres de Mack et avait fui comme lui.

Enfin, le troisime, notre ancienne connaissance, Scipion Lamarra, le
porte-enseigne de la reine, que celle-ci avait si chaudement recommand
au cardinal, et qui avait fait honneur  sa royale protectrice en
arrtant, par trahison, Caracciolo, et en le conduisant  bord du
_Foudroyant_.

Mais il tait convenu entre les prisonniers qu'ils ne donneraient pas 
leurs bourreaux le plaisir du spectacle de leurs souffrances. S'ils
venaient le jour, ils continuaient leur conversation, changeant de
place, voil tout, selon l'ordre des visiteurs; tandis que Velasco,
charmant musicien, auquel on avait permis d'emporter sa guitare,
accompagnait leurs perquisitions de ses airs les plus gais et de ses
chants les plus joyeux. Si c'tait la nuit, chacun se levait sans
plaintes ni murmures,--et c'tait vite fait, attendu que chacun, n'ayant
que son matelas, se jetait dessus tout habill.

Pendant ce temps, on transformait, avec toute la clrit possible, le
couvent de Monte-Olivetto en tribunal. Ce couvent avait t fond en
1411, par Cuzella d'Origlia, favori du roi Ladislas; le Tasse y avait
trouv un asile et fait une halte entre la folie et la prison: les
prvenus devaient y faire une halte entre la prison et la mort.

La halte tait courte, et la mort ne se faisait point attendre. La junte
d'tat agissait selon le code sicilien, c'est--dire en vertu de
l'antique procdure des barons siciliens rebelles. On prenait, pour
l'appliquer, une loi du code de Roger, et l'on oubliait que Roger, moins
jaloux de ses prrogatives que ne l'tait le roi Ferdinand, n'avait
point dclar qu'un roi ne traitait point avec ses sujets rebelles,
mais, au contraire, aprs avoir sign un trait avec les habitants de
Bari et de Trani, qui s'taient rvolts contre lui, l'avait
ponctuellement excut.

Cette procdure, qui ressemblait fort  celle de la chambre obscure,
tait terrible, en ce qu'elle ne prsentait aucune scurit aux
prvenus. Les dnonciations et les espionnages taient admis comme
preuves, et les dnonciateurs et les espions comme tmoins. Si le juge
le jugeait utile, la torture accourait en aide  la vengeance, pour
laquelle elle tait encore un soutien, accusateurs et dfenseurs taient
tous les hommes de la junte, c'est--dire les hommes du roi. Ni les uns
ni les autres n'taient les hommes des accuss. En outre, les
accusateurs  charge, entendus secrtement et sans confrontation avec
les accuss, n'avaient point pour contre-poids les tmoins  dcharge,
qui, n'tant appels ni publiquement ni secrtement, laissaient le
prvenu tout entier sous le poids de son accusation et  la merci de ses
juges. La sentence, remise alors  la conscience de ceux qui taient
chargs de se prononcer, demeurait sous le funeste arbitrage de la haine
royale, sans appel, sans sursis, sans recours. Le gibet tait dress 
la porte du tribunal; la sentence tait prononce dans la nuit, publie
le lendemain, et, le jour suivant, excute. Vingt-quatre heures de
chapelle, puis l'chafaud.

Pour ceux  qui Sa Majest faisait grce, restait la fosse de Favignana,
c'est--dire une tombe.

Avant d'arriver en Sicile, le voyageur qui va d'orient en occident, voit
s'lancer, du sein de la mer, entre Marsala et Trapani, un cueil
surmont d'un fort, c'est--dire l'_Agusa_ des Romains, le fatale qui
tait dj une prison du temps des empereurs paens. Un escalier, creus
dans la pierre, conduit de son sommet  une caverne place au niveau de
la mer. Une lumire funbre y pntre, sans que jamais cette lumire
soit rchauffe par un rayon de soleil. Enfin, de sa vote tombe une eau
glace, pluie ternelle qui ronge le granit le plus dur, qui tue l'homme
le plus robuste.

Cette fosse, cette tombe, ce spulcre, c'tait la clmence du roi de
Naples!

Revenons  notre rcit.

Nous avons vu--le soir o le beccao, tenant Salvato prisonnier, alla
chercher, jusque dans son bouge, le bourreau pour le pendre,--nous avons
vu que matre Danato tait en train de supputer les gains qu'allaient
lui procurer les nombreuses excutions qu'il ne pouvait manquer de
faire.

Sur ces gains tait base la dot de trois cent ducats qu'il promettait 
sa fille, le jour o elle pouserait Giovanni, le fils an du vieux
Basso Tomeo.

Aussi matre Donato avait-il manifest une joie qui n'avait de
comparable que celle du vieux Basso Tomeo, quand il avait vu,  la suite
de la rupture des traits, les prisons s'emplir de prvenus, et avait
appris de la bouche du roi lui-mme, qu'il ne serait fait aucune grce
aux rebelles.

Il y avait huit mille prisonniers: en cotant au plus bas, c'tait au
moins quatre mille excutions.

Quatre mille excutions  dix ducats de prime par excution, c'taient
quarante mille ducats; quarante mille ducats, c'taient deux cent mille
francs.

Aussi matre Donato et son compre le pcheur Basso Tomeo taient-ils,
dans les premiers jours de juillet, assis  la mme table o nous les
avons vus dj, vidant un fiasco de vin de Capri, extra qu'ils avaient
cru pouvoir se permettre, vu la circonstance, supputant sur leurs doigts
ce que pouvait donner le minimum des excutions.

Ce minimum,  leur grande satisfaction  tous deux, ne pouvait s'lever
 moins de trente  quarante mille ducats.

En faveur de ce chiffre, et si on l'atteignait, matre Donato promettait
d'lever la dot jusqu'au chiffre de six cents ducats.

Matre Donato en tait  cette concession, et peut-tre, grce  la
bonne humeur que lui donnait cette perspective de potence et d'chafaud,
qui s'tendait  perte de vue, comme l'alle des Sphinx,  Thbes,
allait-il en faire quelque autre encore, lorsque la porte s'ouvrit et
qu'un huissier de la Vicaria, perdu dans la pnombre, demanda:

--Matre Donato?

--Avance  l'ordre! rpondit celui-ci ignorant  qui il avait affaire,
et port qu'il tait  la gaiet par les calculs qu'il avait faits et le
vin qu'il avait bu.

--Avancez  l'ordre vous-mme! rpondit l'huissier d'une voix
imprative; car ce n'est pas moi qui ai un ordre  recevoir de vous,
c'est vous qui avez un ordre  recevoir de moi.

--Ouais! dit le pre Basso Tomeo! qui avait l'habitude de voir dans les
tnbres, il me semble que je vois briller une chane d'argent sur un
habit noir.

--Huissier de la Vicaria, rpta la voix, de la part du procureur
fiscal. Cela vous regarde, si vous le faites attendre.

--Allez vite, allez vite, compre! dit Basso Tomeo. Il parat que a va
chauffer.

Et il se mit  chanter la tarentelle qui commence par ce vers potique:

    Polichinelle a trois cochons...

--Voil! cria matre Donato en se levant vivement de la table et en
courant  la porte. Vous l'avez dit, Excellence, monseigneur Guidobaldi
n'est point fait pour attendre.

Et, sans prendre le temps de mettre son chapeau, matre Donato suivit
l'huissier de la Vicaria.

Le trajet est court de la rue des Soupirs-de-l'Abme  la Vicaria.

La Vicaria est l'ancien castel Capuano. Pendant la rvolution
napolitaine, elle joua le rle qu'avait jou la Conciergerie dans la
rvolution franaise: elle servit de halte aux condamns entre le
jugement et la mort.

C'tait l que les patients, pour nous servir de l'expression consacre
 Naples, taient mis _en chapelle_.

Cette chapelle, qui n'est autre chose que la succursale de la prison,
n'avait pas servi depuis les excutions d'Emmanuele de Deo, de Galiani
et de Vitagliano.

Le procureur fiscal Guidobaldi la visitait, l'examinait et y faisait
faire des rparations.

Il devait s'assurer des serrures, des verrous et des anneaux scells
dans le plancher, et reconnatre s'ils taient d'une solidit  toute
preuve.

Se trouvant l, il avait pens  faire d'une pierre deux coups et 
envoyer chercher le bourreau.

Nous avons, avec une espce de respect religieux, pendant notre sjour 
Naples, visit cette chapelle, o tout, except le tableau enlev du
grand autel, est dans le mme tat qu'alors.

Elle s'lve au centre de la prison. On y arrive en traversant trois ou
quatre grilles de fer.

On monte deux gradins avant d'entrer dans la vraie chapelle,
c'est--dire dans la chambre o est l'autel. Cette chambre prend sa
lumire par une fentre basse perce au niveau du parquet et grille
d'un double barreau.

De cette chambre, on arrive, en descendant quatre ou cinq degrs, dans
une autre.

C'est dans celle-l que les condamns passaient les dernires
vingt-quatre heures de la vie.

De gros anneaux de fer scells dans le plancher indiquent la place o
les condamns, couchs sur des matelas, faisaient leur veille d'agonie.
Leur chane correspondait  ces anneaux.

Sur l'une des faces de la muraille existait alors, et existe encore
aujourd'hui, une grande fresque reprsentant Jsus en croix et Marie
agenouille  ses pieds.

Derrire cette chambre, et en communication avec elle, se trouve un
petit cabinet qui a une entre  part.

C'est dans ce petit cabinet, et par son entre particulire, que sont
introduits les pnitents blancs qui se chargent d'accompagner,
d'encourager, de soutenir les condamns au moment de leur mort.

Il y a dans cette confrrie, dont les membres s'appellent _bianchi_, des
prtres et des laques. Les prtres coutent la confession, donnent
l'absolution et le viatique, c'est--dire les derniers sacrements, moins
l'extrme-onction.

L'extrme-onction tant rserve aux malades, et les condamns n'tant
point malades, mais destins  prir _par accident_, ne peuvent recevoir
l'extrme-onction, qui est le sacrement de l'agonie.

Entrs dans ce cabinet, o ils revtent cette longue robe blanche qui
leur a fait donner le nom de _bianchi_, les pnitents n'abandonnent plus
le condamn que quand son corps est dpos dans la fosse.

Ils se tiennent prs de lui pendant tout l'intervalle qui spare la
prison de l'chafaud. Sur l'chafaud, ils lui mettent la main sur
l'paule, afin de donner au patient tout le loisir de s'pancher en eux,
et le bourreau ne peut le toucher que lorsqu'ils lvent la main et
disent:

--Cet homme vous appartient.

C'tait vers cette dernire tape place sur la route de la mort, que
l'huissier de la Vicaria conduisait matre Donato.

Celui-ci entra  la Vicaria, prit l'escalier  gauche, qui conduisait 
la prison, longea tout un corridor bord de cachots, franchit deux
grilles, monta un escalier, traversa une troisime grille et se trouva 
la porte de la chapelle.

Il entra. La premire pice, c'est--dire celle de la chapelle, tait
vide. Il passa dans la seconde et vit le procureur fiscal qui faisait
assurer la porte des _bianchi_, avec deux serrures et trois verrous.

Il se tint debout au bas de l'escalier, et attendit respectueusement que
le procureur fiscal s'apert de sa prsence et lui adresst la parole.

Au bout d'un instant, le procureur fiscal se retourna et dcouvrit celui
qu'il avait envoy chercher.

--Ah! c'est vous, matre Donato, lui dit-il.

--Prt  excuter vos ordres, Excellence, rpondit l'excuteur.

--Vous savez que nous allons avoir pas mal d'excutions  faire?

--Je sais cela, rpondit matre Donato avec une grimace qu'il avait
l'intention de faire passer pour un sourire.

--C'est pourquoi j'ai dsir qu'avant de commencer, nous nous entendions
bien sur le chiffre de vos gages.

--Ah! c'est bien simple, Excellence, rpondit matre Donato d'un air
dtach. J'ai six cents ducats de fixe et dix ducats de prime par
excution.

--C'est bien simple! Peste! comme vous y allez, mon matre. Je ne trouve
pas cela simple du tout, moi.

--Pourquoi? demanda matre Donato avec un commencement d'inquitude.

--Parce que, suppos qu'il y ait quatre mille excutions  dix ducats
l'une, cela fait tout bonnement quarante mille ducats, sans compter les
appointements fixes, c'est--dire  peu prs le double de ce que gagne
tout le tribunal, depuis le greffier jusqu'au prsident.

--C'est vrai, fit matre Donato; mais je fais,  moi seul, la besogne
qu'ils font tous ensemble, et ma besogne est plus dure: ils condamnent;
moi, j'excute.

Le procureur fiscal, qui tait en train de s'assurer qu'un anneau tait
bien scell dans le parquet, se dressa, leva ses lunettes jusque sur son
front et regarda matre Donato.

--Ah! ah! dit-il, c'est votre opinion, matre Donato. Mais il y a une
diffrence, cependant, entre vous et les juges: c'est que les juges sont
inamovibles, et que vous pouvez tre destitu, vous.

--Moi? Et pourquoi serais-je destitu? Ai-je jamais refus de faire mon
devoir?

--On vous accuse d'tre tide pour la bonne cause.

--Ah! par exemple! moi qui me suis tenu les bras croiss tout le temps
de la soi-disant Rpublique.

--Parce qu'elle a t assez bte pour ne pas vous dcroiser les bras. En
tout cas, sachez une chose: c'est qu'il y a vingt-quatre dnonciations
contre vous, et plus de douze cents demandes pour vous remplacer.

--Ah! sainte madone del Carmine, que me dites-vous l, Excellence!

--Et sans augmentation, sans prime,  appointements fixes.

--Mais, Excellence, songez donc au travail que je vais avoir.

--Cela compensera le temps o tu es rest sans rien faire.

--Mais Votre Excellence veut donc la ruine d'un pauvre pre de famille?

--Ta ruine! Pourquoi penses-tu que je veuille ta ruine? Est-ce qu'il
doit m'en revenir quelque chose? D'ailleurs, un homme n'est pas ruin,
ce me semble, avec huit cents ducats d'appointements.

--D'abord, reprit vivement matre Donato, je n'en ai que six cents.

--La magnificence de la junte ajoute, en raison des circonstances, deux
cents ducats  tes gages.

--Ah! monsieur le procureur fiscal, vous savez bien que ce n'est pas
raisonnable.

--Je ne sais pas si c'est raisonnable, dit Guidobaldi, qui commenait 
se fatiguer de la discussion; mais je sais que c'est  prendre ou 
laisser.

--Mais songez donc, Excellence...

--Tu refuses?

--Mais non! mais non! s'cria matre Donato; seulement, je fais observer
 Votre Excellence que j'ai une fille  marier, que nos enfants,  nous,
sont de dfaite difficile, et que j'avais compt sur le retour de notre
bien-aim roi pour doter ma pauvre Marina.

--Elle est jolie, ta fille?...

--C'est la plus belle fille de Naples.

--Eh bien, la junte fera un sacrifice: il y aura un ducat par chaque
excution pour la dot de ta fille. Seulement, elle viendra toucher elle
mme.

--O?

--Chez moi.

--Ce sera un grand honneur, Excellence; mais n'importe!

--N'importe quoi?

--Je suis un homme ruin, voil tout.

Et, en poussant des soupirs  mouvoir tout autre qu'un procureur
fiscal, matre Donato sortit de la Vicaria et regagna sa maison, o
l'attendaient Basso Tomeo et Marina, le premier dans l'impatience, la
seconde dans l'inquitude.

La nouvelle, mauvaise pour matre Donato, tait bonne pour Marina et
pour Basso Tomeo, de sorte que, comme la plupart des nouvelles de ce
monde, en vertu de la loi philosophique de compensation, elle apporta la
douleur aux uns et la joie aux autres.

Seulement, pour mnager la susceptibilit conjugale de Giovanni, on lui
laissa ignorer l'article du trait pass entre son pre et le procureur
fiscal, article par lequel Marina tait oblige d'aller elle-mme
toucher la prime[1].

[Note 1: Comme on pourrait,  propos de cette diminution dans les
honoraires du bourreau, nous accuser de faire de la fantaisie, nous
citerons le texte mme de l'historien Cuoco:

La prima operazione di Guidobaldi f quella di transigere col
carnefice. Al numero immenso di coloro ch'egli voleva impiccati, gli
parve che fosse esorbitante la mercede di dieci ducati perciascuna
operazione, che per antico stabilimento il carnefice esigeva del fisco.
Credette poter procurare un gran risparmio sostituendo a quella mercede
una pensione mensuale. Egli credeva che almeno per dieci mesi dovesie il
carnefice essere ogni giorno occupato.]




                               XCI

                         LES EXCUTIONS


Le roi quitta Naples ou plutt la pointe du Pausilippe,--car, ainsi que
nous l'avons dit, il n'avait point os descendre  Naples une seule fois
pendant les vingt-huit jours qu'il tait rest dans le golfe,--le roi,
disons-nous, quitta la pointe du Pausilippe le 6 aot, vers midi.

Comme on peut le voir par la lettre suivante, adresse au cardinal, la
traverse fut bonne, et aucun cadavre, comme celui de Caracciolo, ne
vint plus se dresser devant son btiment.

Voici la lettre du roi:

Palerme, 6 aot 1799.

Mon minentissime, je ne veux point tarder un moment  vous faire
connatre mon heureuse arrive  Palerme, aprs le plus heureux voyage
du monde, attendu que, mardi matin,  onze heures, nous tions  la
pointe du Pausilippe, et qu'aujourd'hui,  deux heures, nous avons jet
l'ancre dans le port de Palerme, avec une charmante brise et une mer
comme un lac. J'ai revu toute ma famille en parfaite sant, et j'ai t
reu comme vous pouvez le croire. Donnez-moi, de votre ct, de bonnes
nouvelles de nos affaires. Soignez-vous, et croyez-moi toujours votre
mme affectionn,

FERDINAND B.

Mais le roi n'avait pas voulu partir sans avoir vu manoeuvrer la junte
et officier le bourreau. Le 6 aot, c'est--dire le jour o il partit,
les supplices avaient commenc depuis longtemps, et dj sept victimes
avaient t sacrifies sur l'autel de la vengeance.

Consignons ici les noms de ces sept premiers martyrs, et disons o ils
furent excuts.

A la porte Capuana:

     6 juillet.--Dominico Perla.
     7 juillet.--Antonio Tramaglia.
     8 juillet.--Giuseppe Lotella.
    13 juillet.--Michelangelo Ciccone.
    14 juillet.--Nicola Carlomagno.

Au Vieux-March:

    20 juillet.--Andrea Vitagliano.

Dans le chteau del Carmine:

     3 aot.--Gaetano Rossi.

Je n'ai trouv trace de Dominico Perla que dans la liste des supplicis.
J'ai vainement cherch qui il tait et le crime qu'il avait commis. Son
nom, dernire ingratitude du sort, n'est pas mme inscrit dans le livre
des _Martyrs de la libert italienne_ d'Otto Vanucci.

Sur le second, c'est--dire sur Tramaglia, nous avons trouv cette
simple mention: Antonio Tramaglia, officier.

Le troisime, Giuseppe Lotella, tait un pauvre traiteur tabli prs du
thtre des Florentins.

Le quatrime, Michelangelo Ciccone, est une ancienne connaissance 
nous: on se rappelle, en effet, le prtre patriote que Dominico Cirillo
envoya chercher pour recevoir la confession du sbire. Il s'tait, comme
nous croyons l'avoir dit, rendu clbre par sa prdication librale au
grand air. Il avait fait dresser des chaires prs de tous les arbres de
la libert, et, un crucifix  la main, parlant au nom du premier martyr
de cette libert dont il devait tre martyr  son tour, il racontait 
la foule les tnbreuses horreurs du despotisme et les splendides
triomphes de la libert,--appuyant surtout ses prdications sur ce que
le Christ et les aptres avaient toujours profess la libert et
l'galit.

Le cinquime, Nicola Carlomagno, avait t commissaire de la Rpublique.
Mont sur l'chafaud, et tandis que l'on prparait la corde qui devait
l'trangler, il jeta un dernier regard sur la foule qui l'entourait, et,
la voyant compacte et joyeuse:

--Peuple stupide! s'cria-t-il  haute voix, tu te rjouis aujourd'hui
de ma mort; mais viendra un jour o tu la pleureras avec des larmes
amres; car mon sang retombera sur vos ttes  tous, et, si vous avez le
bonheur d'tre morts, sur celles de vos enfants!

Andr Vitagliano, le sixime, tait un beau et charmant jeune homme de
vingt-huit ans, qu'il ne faut pas confondre avec cet autre martyr de la
libert qui mourut, quatre ans auparavant, sur le mme chafaud
qu'Emmanuele de Deo et Galiani.

En sortant de sa prison pour aller au supplice, il dit au gelier en lui
donnant le peu d'argent qu'il avait sur lui:

--Je te recommande mes compagnons: ce sont des hommes, et, comme, toi
aussi, tu es un homme, peut-tre, un jour, seras-tu aussi malheureux
qu'ils le sont.

Et il marcha souriant au supplice, monta souriant sur l'chafaud, et
mourut en souriant.

Le septime, Gaetano Rossi, tait officier; mais, comme il fut excut
dans l'intrieur du fort del Carmine, aucun dtail n'a pu tre recueilli
sur sa mort.

Dans une seule bibliothque, on pourrait trouver des dtails curieux sur
les morts ignores: c'est dans les archives de la confrrie des
_bianchi_, qui, ainsi que nous l'avons dit, accompagnent les condamns 
l'chafaud; mais cette confrrie, entirement dvoue  la dynastie
dchue, nous a refus tout renseignement.

Ces premires ttes tombes, ou ces premiers corps suspendus au gibet,
Naples resta onze jours sans excution. Peut-tre attendait-on des
nouvelles de France.

Nos affaires n'taient point totalement dsespres en Italie.
Championnet, comme nous l'avons dit,  la suite de la rvolution du 20
prairial, avait t remis  la tte de l'arme des Alpes et avait obtenu
un brillant succs. Or, le nom de Championnet tait un pouvantail pour
Naples, et on l'avait vu arriver si rapidement de Civita-Castellana 
Capoue, que l'on croyait qu'il lui faudrait  peine le double de temps
pour arriver de Turin  Naples.

Quelques voix commenaient  prononcer le nom de Bonaparte.

La reine elle-mme, dans une de ses lettres, et nous croyons avoir cit
cette lettre, disait,  propos de la flotte franaise qui menaait la
Sicile, que, sans aucun doute, cette flotte avait pour but d'aller
chercher Bonaparte en gypte. La reine avait vu juste. Non-seulement le
Directoire pensait au retour de Bonaparte, mais encore son frre Joseph
lui crivait pour lui dire la situation de nos armes en Italie et
presser son retour en France.

Cette lettre avait t porte  Bonaparte, au sige de
Saint-Jean-d'Acre, par un Grec nomm Barbaki, auquel on avait promis
trente mille francs s'il remettait cette lettre  Bonaparte en personne.
Or, Bonaparte recevait cette lettre, qui lui donnait la premire ide de
son retour en France, au mois de mai 1799, c'est--dire au moment mme
o avait lieu la marche ractionnaire du cardinal.

Toutes ces circonstances, jointes  ce que l'absence du roi avait rendu
quelque pouvoir au cardinal, faisaient faire une halte  la mort. Il en
cotait surtout au cardinal de laisser excuter des hommes qu'il
reconnaissait tre garantis par sa capitulation, et, au nombre de ces
hommes, ce fort parmi les forts, ce rude capitaine que nous avons vu,
une chelle sur l'paule, l'pe entre les dents, la bannire de
l'indpendance  la main, escalader les murs de la cit qui tait un
fief de sa famille, Hector Caraffa, enfin, qu'il avait, par une lettre
de sa main, invit lui-mme  se rendre.

Mais, pendant cette trve entre les bourreaux et les condamns, le
cardinal reut du roi la lettre suivante, que nous reproduisons dans
toute sa navet.

Palerme, 10 aot 1799.

Mon minentissime, j'ai reu votre lettre, qui m'a fort rjoui par tout
ce qu'elle me dit de la tranquillit et du repos dont on jouit  Naples.
J'approuve que vous n'ayez pas permis  Fra-Diavolo d'entrer  Gaete
comme il le dsirait; mais, tout en convenant avec vous que ce n'est
qu'un chef de brigands, je n'en reconnais pas moins que nous lui avons
de grandes obligations. Il faut donc continuer de s'en servir et prendre
bien garde de le dgoter. Mais, en mme temps, il faut le convaincre de
la ncessit d'imposer,  lui d'abord, et ensuite  ses hommes, le frein
de la discipline, s'il veut acqurir un nouveau mrite  mes yeux.

Passons  autre chose.

Lorsque Pronio prit Pescara, il expdia un adjudant pour me donner avis
qu'il avait en son pouvoir, et bien gard, le clbre comte de Ruvo,
auquel il avait promis la vie, ce qui n'tait pas en son pouvoir. Je lui
renvoyai immdiatement le mme adjudant avec ordre d'envoyer ledit Ruvo
 Naples, en rpondant de lui vie pour vie. Faites-moi savoir si Pronio
a excut mes ordres.

Tenez-vous en bonne sant, et croyez-moi toujours votre mme
affectionn,

FERDINAND B.

N'est-ce pas une chose curieuse et qui mrite la publicit que cette
lettre d'un roi qui recommande, dans un de ses paragraphes, de
rcompenser un brigand, et, dans un autre, de punir un grand citoyen!

Mais plus curieux encore est ce post-scriptum:

En rentrant  la maison, je reois beaucoup de lettres de Naples par
deux btiments qui en arrivent. J'apprends par ces lettres qu'il y a eu
du bruit au Vieux-March, parce qu'il ne s'y est plus fait d'excutions,
et, sur ce point, ni de vous, ni du gouvernement, je ne reois aucune
nouvelle, quoique ce soit votre devoir de m'en donner.

La junte d'tat ne doit point hsiter dans ses oprations ni faire des
rapports vagues et gnraux. Il faut, quand les rapports sont faits,
ordonner de les vrifier dans les vingt-quatre heures, frapper les chefs
surtout, et, sans crmonie aucune, les pendre. On m'avait promis des
_justices_ pour lundi: j'espre qu'on ne les a pas remises  un autre
jour. Si vous laissez entrevoir que vous avez peur, _vous tes frits._

_Siete friti_: la chose est en toutes lettres, et il est impossible de
la traduire autrement.

Que vous semble-t-il du Vous tes frits! C'est peu royal, n'est-ce
pas? mais c'est expressif.

Aprs une pareille recommandation, il n'y avait plus moyen de diffrer.
Ces lettres reues le 10 aot au soir, furent transmises immdiatement 
la junte d'tat.

Comme Hector Caraffa tait particulirement nomm dans la lettre royale,
on rsolut de commencer par lui et par sa fourne, c'est--dire par ses
compagnons de captivit.

En consquence, le lendemain 11,  la visite de midi, prside par le
Suisse Duece, l'ordre fut donn de rouler les matelas et de les entasser
dans un coin.

--Ah! ah! dit Hector Caraffa  Manthonnet, il parat que c'est pour ce
soir.

Salvato passa son bras autour de la taille de Luisa et l'embrassa au
front.

Luisa, sans rpondre, laissa tomber sa tte sur l'paule de son amant.

--Pauvre femme! murmura lonor, la mort lui sera cruelle: elle aime!

Luisa lui tendit la main.

--Enfin, dit Cirillo, nous allons donc connatre ce grand secret discut
depuis Socrate jusqu' nous,  savoir si l'homme a une me.

--Pourquoi pas? dit Velasco. Ma guitare en a bien une.

Et il tira de son instrument quelques accords mlancoliques.

--Oui, elle a une me quand tu la touches, dit Manthonnet: ta main,
c'est sa vie; retire ta main de dessus elle, l'instrument sera mort et
l'me envole.

--Malheureux! qui n'y croit pas, dit lonor Pimentel en levant au ciel
ses grands yeux espagnols. J'y crois, moi.

--Ah! vous tes pote, dit Cirillo, tandis que, moi, je suis mdecin.

Salvato entrana Luisa dans un angle de la prison, s'assit sur une
pierre et la fit asseoir sur son genou.

--coute, ma bien-aime, lui dit-il, pour la premire fois nous allons
parler gravement et srieusement du danger que nous courons. Ce soir,
nous serons conduits au tribunal; cette nuit, nous serons condamns;
demain, nous passerons la journe en chapelle; aprs-demain, nous serons
excuts.

Salvato sentit tout le corps de Luisa frissonner entre ses bras.

--Nous mourrons ensemble, dit-elle avec un soupir.

--Pauvre chre crature! c'est ton amour qui parle; mais, chez toi, la
nature se rvolte  l'ide de la mort.

--Ami, au lieu de m'encourager, vas-tu m'affaiblir?

--Oui; car je veux obtenir de toi une chose, c'est que tu ne meures pas.

--Tu veux obtenir de moi que je ne meure pas? Dpend-il donc de moi de
vivre ou de mourir?

--Tu n'as qu'un mot  dire pour chapper  la mort, momentanment, du
moins.

--Et toi, vivrais-tu?

--Tu sais qu'en te montrant cet homme vtu d'un costume de moine, je
t'ai dit: Mon pre! tout n'est pas perdu.

--Oui. Et tu espres qu'il pourra te sauver?

--Un pre fait des miracles pour sauver son enfant, et mon pre est une
tte puissante, un coeur courageux, un esprit rsolu. Mon pre risquera
sa vie, non pas une fois, mais dix fois, pour sauver la mienne.

--S'il te sauve, il me sauvera avec toi.

--Et si l'on nous spare?

Luisa jeta un cri.

--Crois-tu donc qu'ils seront assez inhumains pour nous sparer?
demanda-t-elle.

--Il faut tout prvoir, dit Salvato, mme le cas o mon pre ne pourrait
sauver que l'un de nous.

--Qu'il te sauve, alors.

Salvato sourit en haussant doucement les paules.

--Tu sais bien qu'en ce cas, dit-il, je n'accepterais pas son secours;
mais...

--Mais quoi? Achve.

--Mais si, de ton ct, tout en restant prisonnire, tu ne courais plus
danger de mort, il y a cent  parier contre un que mon pre et moi te
sauverions  ton tour.

--Mon ami, mon cerveau se brise  chercher o tu veux en venir. Dis-moi
tout de suite ce que tu as  me dire, ou je deviendrai folle.

--Calme-toi, appuie-toi sur mon coeur et coute.

Luisa leva ses grands yeux interrogateurs sur son amant.

--J'coute, dit-elle.

--Tu es enceinte, Luisa...

Luisa tressaillit une seconde fois.

--Oh! mon pauvre enfant! murmura-t-elle, qu'a-t-il fait, lui, pour
mourir avec moi?

--Eh bien, au lieu de mourir, il faut qu'il vive, et qu'en vivant, il
sauve sa mre.

--Que faire pour cela? Je ne te comprends ps, Salvato.

--La femme enceinte est sacre pour la mort, et la loi ne peut frapper
la mre que lorsqu'elle ne frappe plus l'enfant.

--Que dis-tu?

--La vrit. Attends le jugement, et, si, comme nous devons nous y
attendre d'aprs ce que m'a dit le cardinal Ruffo, tu es condamne
d'avance, au moment o le juge prononcera ta sentence, dclare ta
grossesse, et cette seule dclaration te donne un sursis de sept mois.

Luisa regarda tristement Salvato.

--Ami, dit-elle, est-ce toi, l'homme inbranlable dans l'honneur, qui me
donnes le conseil de me dshonorer publiquement?

--Je te donne le conseil de vivre, peu m'importe par quel moyen, pourvu
que tu vives! Comprends-tu?

Luisa continua du mme ton, et comme si elle n'et point entendu:

--Tout le monde sait mon mari absent depuis plus de six mois, et j'irais
dire hautement, quand on me condamnera injustement, pour un crime que je
n'ai pas commis: Je suis une femme infidle, une pouse adultre. Oh!
je mourrais de honte, mon ami. Tu vois bien que mieux vaut mourir sur
l'chafaud.

--Mais lui?

--Qui, lui?

--Lui, notre enfant! As-tu le droit de le condamner  mort?

--Dieu m'est tmoin, mon ami, que, si, nous eussions vcu, que si, au
sortir de mes entrailles dchires, j'eusse entendu son premier
vagissement, senti son haleine, bais ses lvres;--Dieu m'est tmoin que
j'eusse port avec orgueil la honte de ma maternit; mais, toi mort
demain, moi morte dans sept mois,--car il faut toujours que je
meure!--le pauvre enfant sera non-seulement orphelin, mais fltri de la
tache ternelle de sa naissance. Un gelier impitoyable le jettera au
coin d'une borne: il y mourra de faim, il y mourra de froid, il y sera
cras sous les pieds des chevaux. Non, Salvato, qu'il disparaisse avec
nous, et, si l'me est immortelle, comme le croit Lonor et comme je
l'espre aussi, nous nous prsenterons  Dieu chargs du poids de nos
fautes, mais conduisant avec nous l'ange qui nous les fera pardonner.

--Luisa! Luisa! s'cria Salvato, pense! rflchis!

--Et lui! lui, l-bas, lui si bon, lui si noble, si grand, lorsque,
sachant que j'ai eu le courage de le tromper, il apprendrait que je n'ai
pas eu le courage de mourir; lorsque tout le monde autour de lui
connatrait  quel prix j'ai rachet ma vie, sous quel fardeau de honte
ne courberait-il pas le front! Oh! rien que de penser  cela, continua
Luisa en se levant, mon ami, je me sens forte comme une Spartiate, et,
si l'chafaud tait l, j'y monterais en souriant!

Salvato se laissa glisser  ses genoux et lui baisa passionnment la
main.

--J'ai fait ce que je devais faire, lui dit-il; je te remercie de faire
ce que tu dois!




                                 XCII

                     LE TRIBUNAL DE MONTE-OLIVETO


Hector Caraffa ne s'tait point tromp. A neuf heures du soir, on
entendit les pas alourdis d'une troupe arme dans l'escalier qui
conduisait au cachot des prisonniers; la porte s'ouvrit, et l'on vit
dans la pnombre reluire les fusils des soldats.

Les geliers entrrent; ils portaient des chanes qu'ils jetrent sur le
pav du cachot et qui, en tombant, rendirent un son lugubre.

Le sang du noble comte de Ruvo se rvolta.

--Des chanes! des chanes! s'cria-t-il; ce n'est point pour nous, je
prsume?

--Bon! Et pour qui donc voulez-vous que ce soit? demanda en goguenardant
un des geliers.

Hector fit un geste de menace, chercha autour de lui un objet quelconque
dont il pt se faire une arme, et, n'en trouvant point, il pesa du
regard le rocher qui couvrait l'orifice du puits, et, comme Ajax, fut
prs de le soulever.

Cirillo l'arrta.

--Ami, lui dit-il, la cicatrice la plus honorable, aprs celle que le
fer de l'ennemi laisse au bras d'un hros, c'est celle que laissent au
bras d'un patriote les chanes d'un tyran. Voici mon bras; o sont nos
chanes?

Et le noble vieillard tendit ses deux bras.

Lorsque la porte s'tait ouverte, Velasco, selon son habitude, jouait de
la guitare et chantait, en s'accompagnant, une gaie chanson napolitaine.
Les geliers taient entrs, ils avaient jet leurs chanes sur le pav,
et Velasco ne s'tait pas interrompu.

Hector Caraffa regarda tour  tour Dominique Cirillo et l'imperturbable
chanteur.

--Je suis honteux, dit-il; car je crois, en vrit, qu'il y a ici deux
hommes qui sont plus braves que moi.

Et il tendit les bras  son tour.

Puis vint celui de Manthonnet.

Puis Salvato s'approcha. Pendant qu'on l'enchanait, lonor Pimentel et
Michele, qui n'avaient pas perdu de vue Luisa pendant tout le temps
qu'elle avait parl  part avec son amant, soutenaient la jeune femme,
tout prs de tomber.

Salvato enchan, Michele poussa un soupir, plutt caus par le chagrin
de quitter sa soeur que par la honte du traitement qu'il subissait, et
s'approcha du gelier.

Velasco continuait de chanter sans que l'on pt reconnatre la moindre
altration dans sa voix.

Un gelier vint  lui: il fit signe qu'on lui laisst finir son couplet,
et, le couplet fini, brisa sa guitare et tendit les bras.

On ne jugea point  propos d'enchaner les femmes.

Une portion des soldats remontrent l'escalier, afin de laisser entre
eux et leurs compagnons une place que prirent les prisonniers, car on ne
pouvait monter que deux de front par l'troite chelle; puis le reste du
dtachement se mit  leur suite, et l'on arriva dans la cour.

L, les soldats se placrent sur deux rangs enfermant entre eux les
prisonniers.

D'autres soldats, placs en serre-file et portant des torches,
clairaient la marche funbre.

On parcourut ainsi, au milieu des insultes des lazzaroni, toute la rue
Medina; on passa devant la maison des deux Backer, o redoublrent les
injures, la San-Felice ayant t reconnue; puis on prit la strada
Monte-Oliveto, au bout de laquelle, sur le largo du mme nom, s'ouvrait
la porte du couvent transform en tribunal.

Les juges, disons mieux, les bourreaux, sigeaient au second tage.

La grande salle, celle du rfectoire, avait t transforme en chambre
de justice.

Tendue de noir, elle n'avait d'autre ornement que des trophes de
drapeaux aux armes des Bourbons de Naples et d'Espagne, et un immense
Christ plac au-dessus de la tte du prsident, symbole de douleur, non
d'quit, et qui semblait tre l pour prouver que la justice humaine
avait toujours t gare, soit par la haine, soit par l'abjection, soit
par la crainte.

On fit passer les prisonniers par un couloir obscur longeant le
prtoire; ils pouvaient entendre les rugissements de la foule qui les
attendait.

--Peuple immonde! murmura Hector Caraffa; sacrifiez-vous donc pour lui!

--Ce n'est pas pour lui seulement que nous nous sacrifions, rpondit
Cirillo; c'est pour l'humanit tout entire. Le sang des martyrs est un
terrible dissolvant pour les trnes!

On ouvrit la porte qui conduisait  l'estrade prpare pour les
prvenus. Un flot de lumire, une bouffe de chaleur, une tempte de
cris, arrivrent jusqu' eux.

Hector Caraffa, qui marchait le premier, s'arrta comme suffoqu.

--Entre l comme  Andria, dit Cirillo.

Et l'intrpide capitaine apparut le premier sur l'estrade.

Chacun de ses compagnons fut accueilli, comme il l'avait t lui-mme,
par des cris et des hues.

A la vue des femmes, les cris et les hues redoublrent.

Salvato, voyant plier Luisa comme un roseau, lui passa son bras autour
de la taille et la soutint.

Puis il embrassa toute la salle d'un regard.

Au premier rang des spectateurs, appuy  la balustrade qui sparait le
public des juges, tait un moine bndictin.

Au moment ou les yeux de Salvato se fixrent sur lui, il leva son
capuchon.

--Mon pre! murmura tout bas Salvato  l'oreille de Luisa.

Et Luisa se releva sous un rayon d'espoir, comme un beau lis sous un
rayon de soleil.

Les yeux des autres prvenus, qui n'avaient personne  chercher dans la
salle, se portrent sur le tribunal.

Il se composait de sept juges, y compris le prsident, assis dans un
hmicycle, en souvenir probablement de l'aropage athnien.

Les dfenseurs et le procureur des accuss, dernire raillerie d'un
semblant de justice, taient adosss  l'estrade des accuss, avec
lesquels ils n'avaient pas mme t mis en communication.

Un seul des conseillers manquait: don Vicenzo Speciale, le juge du roi.

On savait si bien qu'il parlait au nom de Sa Majest Sicilienne, que,
quoique simple conseiller de nom, il tait le vritable prsident du
tribunal.

Il est vrai qu'il y avait un homme qui luttait de zle avec lui: c'tait
l'homme qui avait rduit les gages du bourreau, le procureur fiscal
Guidobaldi.

Les prvenus s'assirent.

Quoique les fentres de la salle du tribunal, situe au second tage,
fussent ouvertes, les nombreux spectateurs et les nombreuses lumires
rendaient l'atmosphre presque impossible  respirer.

--Par le Christ! dit Hector Caraffa, on voit bien que nous sommes dans
l'antichambre de l'enfer; on touffe ici!

Guidobaldi se retourna vivement vers lui.

--Tu toufferas bien autrement, lui dit-il, quand la corde te serrera la
gorge!

--Oh! monsieur, rpondit Hector Caraffa, on voit bien que vous n'avez
pas l'honneur de me connatre. On ne pend pas un homme de mon nom; on
lui coupe le cou, et, alors, au lieu de ne pas respirer assez, il
respire trop.

En ce moment, un frmissement qui ressemblait  de la terreur parcourut
la salle: la porte du cabinet des dlibrations venait de s'ouvrir, et
Speciale entrait.

C'tait un homme de cinquante-cinq  soixante ans, aux traits fortement
accuss, aux cheveux plats et tombant le long de ses tempes, aux yeux
noirs, petits, vifs, haineux, s'arrtant avec une fixit qui devenait
douloureuse pour celui sur lequel ils s'arrtaient; un nez en bec de
corbin s'abaissait sur des lvres minces et sur un menton s'avanant
presque de la longueur du nez.

Cette tte se maintenait droite, malgr la bosse bien visible, qui, par
derrire, soulevait la longue robe noire du conseiller. Il et t
grotesque s'il ne se ft rendu terrible.

--J'ai toujours remarqu, dit Cirillo  Hector Caraffa  demi-voix, et
cependant assez haut pour tre entendu, que les hommes laids taient
mchants, les contrefaits pires. Et voil, dit-il en montrant du doigt
Speciale, voil qui vient encore  l'appui de ma remarque.

Speciale entendit ces paroles, fit tourner sa tte comme sur un pivot et
chercha des yeux celui qui les avait prononces.

--Tournez-vous davantage, monsieur le juge, lui dit Michele, votre bosse
nous empche de voir.

Et il clata de rire, enchant d'avoir ml son mot  la conversation.

Cet clat de rire eut dans la salle un cho homrique.

Si cela continuait, la sance promettait d'tre amusante pour les
spectateurs.

Speciale devint livide; mais, presque aussitt, le rouge lui monta au
visage comme s'il allait avoir un coup de sang.

D'une seule enjambe, il franchit la distance qui le sparait de son
fauteuil, et y tomba assis en grinant des dents avec rage.

--Voyons, dit-il, et procdons vivement. Comte de Ruvo, vos noms,
prnoms, qualit, ge et profession?

--Mes noms? rpondit celui  qui la question tait adresse, Ettore
Caraffa, comte de Ruvo, des princes d'Andria. Mon ge? Trente-deux ans.
Ma profession? Patriote.

--Qu'avez-vous fait pendant la soi-disant Rpublique?

--Vous pouvez prendre la chose de plus haut et me demander ce que j'ai
fait sous la monarchie?

--Inutile.

--Ce n'est pas mon avis, et je vais vous le dire: j'ai conspir, j'ai
t mis au chteau Saint-Elme par cet immonde Vanni, qui ne se doutait
pas, en se coupant la gorge, que l'on pouvait trouver pire que lui; je
me suis sauv; j'ai rejoint le brave et illustre Championnet; je l'ai
aid, avec mon ami Salvato, que voil,  battre le gnral Mack 
Civita-Castellana.

--Donc, interrompit Speciale, vous avez servi contre votre pays?

--Contre mon pays, non; contre le roi Ferdinand, oui. Mon pays est
Naples, et la preuve que Naples n'a pas t d'avis que j'avais servi
contre mon pays, c'est qu'elle m'a pri de la servir encore avec le
grade de gnral.

--Ce que vous avez accept?

--De grand coeur.

--Messieurs, dit Speciale, j'espre que nous ne prendrons pas mme la
peine de dlibrer sur le chtiment  infliger  ce tratre,  ce
rengat.

Ruvo se leva, ou plutt bondit sur ses pieds.

--Ah! misrable, dit-il en secouant ses fers et en se penchant vers
Speciale, ce sont ces chanes qui te donnent le courage de m'insulter!
Si j'tais libre, tu me parlerais autrement.

--A mort! dit Speciale; et, comme tu as le droit, en ta qualit de
prince, d'avoir la tte tranche, tu l'auras, mais par la guillotine.

--_Amen!_ dit Hector se rasseyant avec la plus grande insouciance et
tournant le dos au tribunal.

--A toi, Cirillo! dit Speciale. Tes noms, ton ge, ta qualit?

--Dominique Cirillo, rpondit d'une voix calme celui qui tait
interrog. J'ai soixante ans. Sous la monarchie, j'ai t mdecin; sous
la Rpublique, reprsentant du peuple.

--Et devant moi, aujourd'hui, qu'es-tu?

--Devant toi, lche! je suis un hros.

--A mort! hurla Speciale.

--A mort!... rpta comme un cho funbre le tribunal.

--Passons. A toi, l-bas!  toi, qui portes l'uniforme de gnral de la
soi-disant Rpublique!

--A moi? dirent, en mme temps, Manthonnet et Salvato.

--Non,  toi qui as t ministre de la guerre. Vite, tes noms!...

Manthonnet l'interrompit.

--Gabriel Manthonnet, quarante-deux ans.

--Qu'as-tu fait sous la Rpublique?

--De grandes choses, mais pas assez grandes encore, puisque nous avons
fini par capituler.

--Qu'as-tu  dire pour ta dfense

--J'ai capitul.

--Ce n'est point assez.

--C'est fcheux; mais je n'ai pas d'autre rponse  faire  ceux qui
foulent aux pieds la loi sainte des traits.

--A mort!

--A mort! rpta le tribunal.

--Et toi, Michele le Fou! continua Speciale. Qu'as-tu fait sous la
Rpublique?

--Je suis devenu sage, rpondit Michele.

--As-tu quelque chose  dire pour ta dfense?

--Ce serait inutile.

--Pourquoi?

--Parce que la sorcire Nanno m'a prdit que je serais colonel, puis
pendu. J'ai t colonel; il me reste  tre pendu. Tout ce que je
pourrais dire ne m'en empcherait pas. Ainsi donc, ne vous gnez pas
pour chanter votre refrain: A mort!

--A mort! rpta Speciale. A vous maintenant, continua-t-il en montrant
du doigt la Pimentel.

Elle se leva, belle, calme et grave comme une matrone antique.

--Moi? dit-elle. Je me nomme Leonora Fonseca Pimentel; je suis ge de
trente-deux ans.

--Qu'avez-vous  dire pour votre dfense?

--Rien; mais j'ai beaucoup  dire pour mon accusation, puisque,
aujourd'hui, ce sont les hros que l'on accuse et les lches que l'on
rcompense.

--Dites alors, puisqu'il vous plat de vous accuser vous-mme.

--J'ai la premire cri aux Napolitains: Vous tes libres! j'ai publi
un journal dans lequel j'ai dvoil les parjures, les lchets, les
crimes des tyrans; j'ai dit, sur le thtre San-Carlo, l'_Hymne  la
Libert_, de Monti; j'ai...

--Assez, interrompit Speciale; vous continuerez votre pangyrique en
marchant  la potence.

Leonora se rassit, calme, comme elle s'tait leve.

--A toi, l'homme  la guitare! dit Speciale, s'adressant  Velasco; car
on m'a dit que tu passais ton temps  jouer de la guitare dans ta
prison.

--Est-ce un crime de lse-majest?

--Non; et, si tu n'avais fait que cela, quoique ce soit le plaisir d'un
fainant, tu ne serais point ici. Mais, puisque tu y es, fais-moi le
plaisir de nous dire tes noms, prnoms, ge, qualit.

--Et s'il ne me plat point de vous rpondre?

--Cela ne m'empchera pas de t'envoyer  la mort.

--Bon! dit Velasco, j'irai bien sans que tu m'y envoies.

Et, d'un seul bond, d'un bond de jaguar, il sauta par-dessus l'estrade
et tomba au milieu du prtoire. Alors, sans qu'on et le temps de
l'arrter, sans que l'on pt mme deviner son intention, il s'lana
vers la fentre en faisant tournoyer ses chanes et en criant:

--Place! place!

Chacun s'carta devant lui. Il bondit sur le rebord de la croise, mais
n'y demeura qu'un instant. Toute la salle poussa un cri de terreur: il
venait de plonger dans le vide. Puis, presque aussitt, on entendit la
chute d'un corps pesant qui s'crasait sur le pav.

Velasco tait all, comme il l'avait dit,  la mort, sans que Speciale
l'y envoyt: il s'tait bris le crne.

Il se fit un instant de silence pnible dans cette salle si bruyante.
Juges, accuss, spectateurs frissonnaient. Luisa se jeta entre les bras
de son amant.

--Faut-il lever la sance? demanda le prsident.

--Pourquoi cela? dit Speciale. Vous l'eussiez condamn  mort: il s'est
donn la mort lui-mme; justice est faite. Rpondez, monsieur le
Franais, continua-t-il en s'adressant  Salvato, et dites comment il se
fait que vous comparaissiez devant nous.

--Je comparais devant vous, dit Salvato, parce que je suis, non pas
Franais, mais Napolitain. Je me nomme Salvato Palmieri: j'ai vingt-six
ans; j'adore la libert, je dteste la tyrannie. C'est moi que la reine
a voulu faire assassiner par son sbire Pasquale de Simone; c'est moi qui
ai eu l'audace, en me dfendant contre six assassins, d'en tuer deux et
d'en blesser deux. J'ai mrit la mort: condamnez-moi.

--Allons, dit Speciale, il ne faut pas refuser  ce digne patriote ce
qu'il demande: la mort!

--La mort! rpta le tribunal.

Luisa s'attendait  ce rsultat, et cependant elle laissa chapper un
soupir qui ressemblait  un gmissement.

Le moine bndictin leva son capuchon et changea un regard rapide avec
Salvato.

--La! maintenant, dit Speciale, au tour de la signora, et ce sera fini.
Allons, quoique nous la sachions aussi bien que vous, contez-nous votre
petite affaire. Nom, prnoms, ge et qualit, et, ensuite, nous
passerons aux Backer.

--Levez-vous, Luisa, et appuyez-vous  mon paule, dit tout bas Salvato.

Luisa se leva et prit le point d'appui qui lui tait offert.

En la voyant si jeune, si belle, si modeste, les spectateurs laissrent
chapper un murmure d'admiration et de piti.

--Huissier, dit Speciale, faites faire silence.

--Silence! cria l'huissier.

--Parlez, dit Salvato.

--Je me nomme Luisa Molina San-Felice, dit la jeune femme d'une voix
douce et tremblante; j'ai vingt-trois ans; je suis innocente du crime
dont on m'accuse, mais je ne demande pas mieux que de mourir.

--Alors, dit Speciale, impatient des marques de sympathie que de tous
cts on donnait  l'accuse; alors, vous prtendez que ce n'est pas
vous qui avez dnonc les banquiers Backer?

--Elle le prtend d'autant plus justement, dit Michele, que la personne
qui les a dnoncs, c'est moi; celui qui a t chez le gnral
Championnet, c'est moi; celui qui a donn le conseil d'interroger
Giovannina, c'est moi. Elle n'est pour rien dans tout cela, pauvre
petite soeur! Aussi, vous pouvez bien la renvoyer tranquillement, elle,
et lui demander des prires, comme  une sainte qu'elle est.

--Tais-toi, Michele, tais-toi!... murmura Luisa.

--Parle, au contraire, parle, Michele! dit Salvato.

--Et je puis d'autant mieux parler, dit le lazzarone, qu' cette heure
o je suis condamn, il ne m'en reviendra ni plus ni moins. Pendu pour
pendu, autant dire la vrit. Ce sont les mensonges qui tranglent les
honntes gens, et non la corde. Eh bien, je disais donc que la Madone du
pied de la Grotte, sa voisine, n'est pas plus pure qu'elle. Elle
revenait tout exprs de Paestum pour les prvenir, ces pauvres Backer,
quand elle les a rencontrs aux mains des soldats qui les conduisaient
au Chteau-Neuf; et, avant de mourir, le fils lui a crit pour lui dire
qu'il savait bien que ce n'tait point elle, mais que c'tait moi qui
tais la cause de sa mort. Donne la lettre, petite soeur, donne-la! Ces
messieurs la liront; ils sont trop justes pour te condamner si tu es
innocente.

--Je ne l'ai point, murmura la San-Felice: je ne sais ce que j'en ai
fait.

--Je l'ai, moi, dit vivement Salvato; fouille dans cette poche, Luisa,
et donne-la.

--Tu le veux, Salvato! murmura Luisa.

Puis, plus bas encore.

--Et s'il allaient faire grce!

--Plt au ciel!

--Mais toi?

--Mon pre est l.

Luisa prit la lettre dans la poche de Salvato et la tendit au juge.

--Messieurs, dit Speciale, cette lettre ft-elle de la main de Backer,
vous ne lui accorderiez, je l'espre bien, que la confiance qu'elle
mrite. Vous savez que Backer fils tait l'amant de cette femme.

--L'amant? s'cria Salvato. Oh! misrable! ne touche pas cette
immacule, mme avec tes paroles!

--Amoureux de moi, voulez-vous dire, monsieur?

--Et amoureux jusqu' la folie, car il n'y a qu'un fou qui puisse
confier  une femme le secret d'une conspiration.

--Lisez la lettre, dit Salvato en se levant, et tout haut.

--Oui, tout haut! tout haut! cria l'auditoire.

Speciale fut donc forc d'obir  cette voix publique, et lut la lettre
que nous connaissons, et par laquelle Andr Backer, comme preuve de sa
confiance envers Luisa, et de sa conviction qu'elle n'tait pour rien
dans la dnonciation du complot royaliste, donnait  la jeune femme la
mission de distribuer une somme de quatre cent mille ducats aux victimes
de la guerre civile.

Les juges se regardrent: il n'y avait pas moyen de condamner sur un
fait aussi compltement dmenti, o la victime absolvait et o le
coupable se dnonait lui-mme.

Cependant, l'ordre du roi tait positif: il fallait condamner, et
condamner  mort.

Mais Speciale n'tait point homme  demeurer embarrass pour si peu.

--C'est bien, dit-il, le tribunal abandonne ce chef d'accusation.

Un murmure favorable accueillit ces paroles.

--Mais, continua Speciale, vous tes accuse d'un autre crime, non moins
grave.

--Lequel? demandrent en mme temps Luisa et Salvato.

--Vous tes accuse d'avoir donn asile  un homme qui venait  Naples
pour conspirer contre le gouvernement, de l'avoir gard six semaines
chez vous, et de ne l'avoir laiss sortir que pour aller combattre les
troupes du roi lgitime.

Luisa, pour toute rponse, baissa la tte et regarda tendrement Salvato.

--Ah bien, en voil une bonne! dit Michele. Est-ce qu'elle pouvait le
laisser mourir  sa porte, sans secours? est-ce que la premire loi de
l'vangile n'est pas de secourir notre prochain?

--Les tratres, interrompit Speciale, ne sont le prochain de personne.

Puis, comme il tait press d'en finir avec cette affaire,  laquelle
plus qu'il n'et voulu s'attachait l'intrt public:

--Ainsi, dit-il, vous avouez avoir reu, cach, soign un conspirateur,
qui n'est sorti de chez vous que pour aller rejoindre les Franais et
les jacobins?

--Je l'avoue, dit Luisa.

--Cela suffit. C'est de la trahison, le crime est capital. A mort!

--A mort! rpta sourdement le tribunal.

Un long et douloureux murmure s'leva de l'auditoire. Luisa San-Felice,
calme et la main sur son coeur, se tourna vers les spectateurs pour les
remercier; mais, tout  coup, elle s'arrta, immobile et l'oeil fixe.

--Qu'as-tu? lui demanda Salvato.

--L, l, vois-tu? dit-elle sans faire aucun geste et en se penchant en
avant. Lui! lui! lui!

Salvato se pencha  son tour du ct que lui indiquait Luisa et vit un
homme de cinquante-cinq  soixante ans, vtu de noir avec lgance,
portant la croix de Malte brode sur son habit. Il s'avanait lentement
vers le tribunal,  travers la foule qui s'cartait devant lui.

Il ouvrit la balustrade qui sparait le public de la junte, s'avana
jusqu'au milieu du prtoire, et, s'adressant aux juges, qui le
regardaient avec tonnement:

--Vous venez de condamner cette femme  mort, dit-il; mais je viens vous
dire que votre jugement ne peut recevoir son excution.

--Et pourquoi cela? demanda Speciale.

--Parce qu'elle est enceinte, rpondit-il.

--Et comment le savez-vous?

--Je suis son mari, le chevalier San-Felice.

Il y eut un cri de joie dans l'auditoire, un cri d'admiration sur
l'estrade des prvenus. Speciale plit en sentant que sa proie lui
chappait. Les juges, inquiets, se regardrent.

--Luciano! Luciano! murmura Luisa en tendant les mains vers le
chevalier, tandis que de grosses larmes d'attendrissement coulaient de
ses yeux.

Le chevalier s'avana vers l'estrade: les soldats s'cartrent
d'eux-mmes.

Il prit la main de sa femme et la baisa tendrement.

--Ah! tu avais bien raison, Luisa, dit tout bas Salvato: cet homme est
un ange, et je suis honteux d'tre si peu de chose prs de lui.

--Conduisez les condamns  la Vicaria, dit Speciale; et, ajouta-il,
remmenez cette femme au Chteau-Neuf.

La porte qui avait donn passage aux prvenus s'ouvrit pour laisser
sortir les condamns; mais, avant de quitter l'estrade, Salvato eut
encore le temps d'changer un dernier regard avec son pre.




                                 XCIII

                              EN CHAPELLE


Selon l'ordre donn par Speciale, les condamns furent conduits  la
Vicaria, et Luisa ramene au Chteau-Neuf.

Toutefois, les deux amants, trouvant dans les soldats plus de piti que
dans les juges, eurent le loisir de se faire leurs adieux et d'changer
un dernier baiser.

Plein de confiance dans son pre, Salvato affirma,  son amie qu'il
avait bonne esprance, et que, cette esprance, il ne la perdrait mme
pas au pied de l'chafaud.

Luisa ne rpondait que par ses larmes.

Enfin,  la porte, il fallut se sparer.

Les condamns prirent par la calata Trinita-Maggiore, par la strada
Trinita et par le vico Stoto; aprs quoi, la rue des Tribunaux les
conduisit tout droit  la Vicaria.

Luisa, au contraire, redescendit la strada Monte-Oliveto, la strada
Medina et rentra au Chteau-Neuf, o, en vertu d'une recommandation du
prince Franois, apporte par un homme inconnu, elle fut enferme dans
une chambre particulire.

Nous n'essayerons pas de peindre la situation dans laquelle on la
laissa: c'est  nos lecteurs de s'en faire une ide.

Quant aux condamns, ils s'acheminaient, comme nous l'avons dit, vers la
Vicaria, jusqu' la porte de laquelle leur firent cortge ceux qui
avaient assist  la sance du jugement.

Il faut en excepter, cependant le chevalier San-Felice et le moine, qui
s'taient rapprochs l'un de l'autre, courant ensemble, au premier angle
de la strada della Guercia, c'est--dire  l'angle du vico du mme nom.

La porte de la Vicaria tait constamment ouverte; elle recevait du
tribunal les condamns, les gardait douze, quatorze, quinze heures, puis
les rejetait  l'chafaud.

La cour tait pleine de soldats. Le soir, on tendait pour eux des
matelas sous les arcades, et ils y couchaient, envelopps dans leur
capote ou dans leur manteau. D'ailleurs, on tait aux jours les plus
chauds de l'anne.

Les condamns rentrrent vers deux heures du matin, et furent conduits
directement en chapelle.

Ils taient videmment attendus: la chambre o se trouvait l'autel tait
claire avec des cierges; l'autre, avec une lampe suspendue au plafond.

A terre taient six matelas.

Une escouade de geliers attendaient dans cette chambre.

Les soldats s'arrtrent sur la porte, prts  faire feu si, au moment
o l'on terait les chanes aux condamns, quelque rbellion se
manifestait parmi eux.

Ce n'tait point  craindre. Arriv  ce point, chacun d'eux se sentait
non-seulement sous le regard curieux des contemporains, mais encore sous
le regard impartial de la postrit, et nul n'tait assez ennemi de sa
renomme pour obscurcir, par quelque imprudente colre, la srnit de
sa mort.

Ils se laissrent donc, avec la mme tranquillit que s'il s'agissait
d'autres qu'eux, dtacher les chanes qui leur liaient les mains et
mettre aux pieds celles qui les scellaient au parquet.

L'anneau tait assez prs du lit et la chane assez longue pour que le
condamn pt se coucher.

Lev, il ne pouvait pas s'carter du lit de plus d'un pas.

En dix minutes, la double opration fut faite: les geliers se
retirrent les premiers, les soldats ensuite.

Puis la porte, avec ses triples verrous et ses doubles barres, se
referma sur eux.

--Mes amis, dit Cirillo, ds que le dernier grincement des portes fut
teint, laissez-moi, comme mdecin, vous donner un conseil.

--Ah! pardieu! dit en riant le comte de Ruvo, il sera le bienvenu,
attendu que je me sens bien malade; si malade, que je ne passerai pas
trois heures de l'aprs-midi.

--Aussi, mon cher comte, rpliqua Cirillo, ai-je dit un conseil et non
pas une ordonnance.

--Oh! alors, je retire mon observation: prenons que je n'ai rien dit.

--Je parie, fit  son tour Salvato, que je devine le conseil que vous
alliez nous donner, mon cher Hippocrate: vous alliez nous conseiller de
dormir, n'est-ce pas?

--Justement: le sommeil, c'est la force, et, quoique nous soyons hommes,
l'heure venue, nous aurons besoin de notre force, et de toute notre
force.

--Comment, mon cher Cirillo, dit Manthonnet, vous qui tes un homme de
prcaution, comment ne vous tes-vous pas, dans la prvision de cette
heure, prmuni d'une certaine poudre ou d'une liqueur quelconque qui
nous dispense de danser au bout d'une corde, en face de ces imbciles de
lazzaroni, la gigue ridicule dont nous sommes menacs!

--J'y ai pens; mais, goste que je suis, ne me doutant pas que nous
dussions mourir de compagnie, je n'y ai pens que pour moi seul. Cette
bague, comme celle d'Annibal, renferme la mort de celui qui la porte.

--Ah! dit Caraffa, je comprends maintenant pourquoi vous nous conseillez
de dormir: vous vous seriez endormi avec nous, mais vous ne vous seriez
pas rveill.

--Tu te trompes, Hector. Je suis parfaitement dcid  mourir comme vous
et avec vous, et, s'il y a quelqu'un qui ait mal dormi et qui, au moment
de faire le grand voyage, se sente quelque faiblesse, cette bague est 
lui.

--Diable! fit Michele, c'est tentant.

--La veux-tu, pauvre enfant du peuple, qui n'as pas comme nous, pour
t'aider  mourir, la ressource de la science et de la philosophie?
demanda Cirillo.

--Merci, merci, docteur! dit Michele; ce serait du poison perdu.

--Pourquoi cela?

--Mais parce que la vieille Nanno m'a prdit que je serais pendu, et que
rien ne peut m'empcher d'tre pendu. Faites donc votre cadeau 
quelqu'un qui soit libre de mourir  sa faon.

--J'accepte, docteur, dit la Pimentel; j'espre ne pas m'en servir; mais
je suis femme, et, au moment suprme, je puis avoir un moment de
faiblesse. Si ce malheur m'arrive, vous me pardonnerez, n'est-ce pas?

--La voici; mais vous avez tort de douter de vous-mme, dit Cirillo: je
rponds de vous.

--N'importe! fit lonor en tendant la main, donnez toujours.

Le matelas du docteur tait trop loign de celui d'lonor Pimentel
pour que Cirillo passt l'anneau de la main  la main; mais il le donna
au prisonnier le plus proche de lui, qui le fit passer  son voisin,
lequel le remit  lonor.

--On dit, fit celle-ci, que, lorsqu'on apporta  Cloptre l'aspic
couch dans un panier de figues, elle commena par caresser le reptile
en disant: Sois la bienvenue, hideuse petite bte! tu me sembles belle,
 moi, car tu es la libert. Toi aussi, tu es la libert,  bague
prcieuse, et je te baise comme une soeur.

Salvato, ainsi qu'on l'a vu, n'avait point pris part  la conversation.
Il se tenait assis sur son lit, les coudes poss sur ses genoux, sa tte
dans ses mains.

Hector Caraffa le regardait avec inquitude. De son matelas, il pouvait
atteindre jusqu' lui.

--Dors-tu ou rves-tu? demanda-t-il.

Salvato tira de ses mains sa tte parfaitement calme, et qui n'tait
triste que parce que la tristesse tait le caractre de cette
physionomie.

--Non, dit-il, je rflchis.

--A quoi?

--A un cas de conscience.

--Ah! dit en riant Manthonnet, quel malheur que le cardinal Ruffo ne
soit pas l!

--Ce n'est pas  lui que je m'adresserais; car, ce cas de conscience,
vous seul pouvez le rsoudre.

--Ah! pardieu! s'cria Hector Caraffa, je ne me doutais point que l'on
m'enfermt ici pour faire partie d'un concile.

--Cirillo, notre matre en philosophie, en science, en honneur surtout,
a dit tout  l'heure: J'ai du poison, mais je n'en ai que pour moi
seul; donc, je ne m'en servirai pas.

--Le voulez-vous? dit vivement lonor. Je ne serais pas fche de vous
le rendre, il me brle les mains.

--Non, merci; c'est une simple question qu'il me reste  vous poser.
Vous ne voulez pas mourir seul, mon cher Cirillo, d'une mort douce et
tranquille, tandis que vos compagnons mourraient d'une mort cruelle et
infamante?

--C'est vrai. Condamn en mme temps qu'eux, il m'a sembl que je devais
mourir avec eux et comme eux.

--Maintenant, si, au lieu de la possibilit de mourir, vous aviez la
certitude de vivre?

--J'eusse refus la vie par les mmes raisons qui m'ont fait repousser
la mort.

--Vous pensez tous comme Cirillo?

--Tous, rpondirent d'une seule voix les quatre hommes.

lonor Pimentel coutait avec une avidit croissante.

--Mais, continua Salvato, si votre salut pouvait amener le salut d'un
autre, d'un tre faible et innocent, qui, pour se soustraire  la mort,
ne compte que sur vous, n'espre qu'en vous, et qui mourrait sans vous?

--Oh! alors, s'cria vivement lonor Pimentel, ce serait notre devoir
d'accepter.

--Vous parlez en femme, lonor.

--Et nous parlons en hommes, nous, reprit Cirillo, et, comme elle, nous
vous disons: Salvato, ce serait notre devoir d'accepter.

--C'est votre avis, Ruvo? demanda le jeune homme.

--Oui.

--C'est votre avis, Manthonnet?

--Oui.

--C'est votre avis, Michele?

--Oh! oui, cent fois oui!

Et, se penchant du ct de Salvato:

--Au nom de la Madone, monsieur Salvato, sauvez-vous et sauvez-la! Ah!
si je pouvais tre sr qu'elle ne mourra point, j'irais  la potence en
dansant, et je crierais: Vive la Madone! la corde au cou.

--C'est bien, dit Salvato, je sais ce que je voulais savoir; merci.

Et tout rentra dans le silence.

La lampe seule, qui avait puis son huile, ptilla un instant, jeta de
petits clairs, et lentement s'teignit.

Bientt une lueur gristre, annonant le jour qui devait tre le dernier
jour des condamns, transparut tristement  travers les barreaux.

--Voil l'emblme de la mort: la lampe s'teint, la nuit se fait, puis
vient le crpuscule.

--tes-vous bien sr du crpuscule? demanda Cirillo.

A huit heures du matin, ceux des condamns qui dormaient furent veills
par le bruit que fit, en s'ouvrant, la porte de la premire chambre,
c'est--dire celle o tait l'autel.

Les geliers entrrent dans la chambre des condamns, et leur chef dit 
haute voix:

--La messe des morts!

--A quoi bon la messe? dit Manthonnet. Croit-on que nous ne sachions pas
bien mourir sans cela?

--Nos bourreaux veulent mettre le bon Dieu de leur ct, rpondit Ettore
Caraffa.

--Je ne vois nulle part que la messe soit institue par l'vangile, fit,
 son tour, Cirillo, et l'vangile est ma seule foi.

--C'est bien, dit la mme voix imprative: ne dtachez que ceux qui
voudront assister  l'office divin.

--Dtachez-moi, dit Salvato.

lonor Pimentel et Michele firent la mme demande.

On les dtacha tous trois.

Ils passrent dans la chambre  ct. Le prtre tait  l'autel: des
soldats gardaient la porte, et l'on voyait briller dans le corridor les
baonnettes indiquant que le dtachement tait nombreux et que, par
consquent, les prcautions taient prises.

Salvato ne s'tait fait dtacher que pour ne pas laisser chapper une
occasion de se mettre en communication avec son pre ou les agents de
son pre qui auraient entrepris de le sauver.

lonor avait demand  entendre la messe parce que, femme et pote, son
esprit la portait  participer au mystre divin.

Michele, parce que, Napolitain et Lazzarone, il tait convaincu que,
sans messe, il n'y avait pas de bonne mort.

Salvato se tint debout, prs de la porte de communication des deux
chambres; mais il eut beau interroger des yeux les assistants et plonger
son regard dans le corridor, il ne vit rien qui pt lui faire souponner
que l'on s'occupt de son salut.

lonor prit une chaise et s'inclina, appuye sur le dossier.

Michele s'agenouilla sur les marches mmes de l'autel.

Michele reprsentait la foi absolue; lonor, l'esprance; Salvato, le
doute.

Salvato couta la messe avec distraction; lonor avec recueillement;
Michele avec extase.

Il n'avait t que quatre mois patriote et colonel, il avait t toute
sa vie lazzarone.

La messe finie, le prtre demanda:

--Qui veut communier?

--Moi! s'cria Michele.

lonor s'inclina sans rpondre; Salvato secoua la tte en signe de
dngation.

Michele s'approcha du prtre, se confessa  voix basse et communia.

Puis tous trois furent rintgrs dans la seconde chambre, o on leur
apporta  djeuner, ainsi qu' leurs compagnons.

--Pour quelle heure? demanda, Cirillo aux geliers qui apportaient le
repas.

L'un d'eux s'approcha de lui.

--Je crois que c'est pour quatre heures, monsieur Cirillo, lui dit-il.

--Ah! lui dit le docteur, tu me reconnais?

--Vous avez, l'anne dernire, guri ma femme d'une fluxion de poitrine!

--Et elle va bien depuis ce temps?

--Oui, Excellence.

Puis,  voix basse:

--Je vous souhaiterais, ajouta-t-il en poussant un soupir, d'aussi longs
jours que ceux qu'elle a probablement  vivre.

--Mon ami, lui rpondit Cirillo, les jours de l'homme sont compts;
seulement, Dieu est moins svre que Sa Majest le roi Ferdinand: Dieu,
parfois, fait grce; le roi Ferdinand, jamais! Tu dis que c'est pour
quatre heures?

--Je le crois, rpondit le gelier; mais, comme vous tes beaucoup, a
avancera, peut-tre d'une heure, afin qu'on ait le temps.

Cirillo tira sa montre.

--Dix heures et demie, dit-il.

Puis, comme il allait la remettre  son gousset:

--Bon! dit-il, j'allais oublier de la remonter. Ce n'est point une
raison qu'elle s'arrte parce que je m'arrterai.

Et il remonta tranquillement sa montre.

--Y a-t-il quelques-uns des condamns qui dsirent recevoir les secours
de la religion? demanda le prtre en apparaissant sur le seuil de la
porte.

--Non, rpondirent d'une seule voix Cirillo, Ettore Caraffa et
Manthonnet.

--Comme vous voudrez, rpondit le prtre; c'est une affaire entre Dieu
et vous.

--Je crois, mon pre, rpondit Cirillo qu'il serait plus juste de dire
entre Dieu et le roi Ferdinand.




                                XCIV

                  LA PORTE SANT'AGOSTINO-ALLA-ZECCA


Vers trois heures et demie, les condamns entendirent s'ouvrir la porte
extrieure du cabinet des _bianchi_, dont ils taient spars par une
forte cloison et par une porte garnie de bandes de fer, de cadenas et de
verrous; puis, un bruit de pas et le chuchotement de plusieurs voix.

Cirillo tira sa montre.

--Trois heures et demie, dit-il: mon brave homme de gelier ne s'est pas
tromp.

--Michele! dit Salvato au lazzarone, qui, depuis qu'il avait communi,
se tenait absorb dans sa prire.

Michele tressaillit, et, sur un signe de Salvato, s'approcha de lui
autant que le permettait la longueur de sa chane.

--Excellence? demanda-t-il.

--Tche de ne pas t'loigner de moi, et, s'il arrive quelque vnement
inattendu, profites-en.

Michele secoua la tte.

--Oh! Excellence, murmura-t-il, Nanno a dit que je serais pendu, je dois
tre pendu; cela ne peut se passer autrement.

--Bah! qui sait? dit Salvato.

On entendit s'ouvrir la porte oppose  celle qui donnait dans le
cabinet des _bianchi_, c'est--dire celle de la chapelle, et un homme
parut sur le seuil de la chambre des condamns, tandis que le bruit des
crosses de fusil que les soldats posaient  terre arrivait jusqu' eux.

Il n'y avait point  se tromper  l'aspect de cet homme: c'tait le
bourreau.

Il compta les patients.

--Six ducats de prime seulement! murmura-t-il avec un soupir. Et quand
je songe que, de ce seul coup, soixante ducats me devaient revenir...
Enfin, n'y pensons plus!

Le procureur fiscal Guidobaldi entra, prcd d'un huissier tenant
l'arrt de la junte.

--Dtachez les condamns, dit le procureur fiscal.

Les geliers obirent.

--A genoux pour entendre votre arrt! dit Guidobaldi.

--Avec votre permission, monsieur le procureur fiscal, dit Hector
Caraffa, nous aimerions mieux l'entendre debout.

Le ton de raillerie avec lequel taient prononces ces paroles fit
grincer les dents du juge.

--A genoux, debout, assis, peu importe de quelle faon vous l'entendrez,
pourvu que vous l'entendiez et que l'arrt s'excute! Greffier, lisez
l'arrt.

L'arrt condamnait Dominique Cirillo, Gabriel Manthonnet, Salvato
Palmieri, Michele il Pazzo et Leonora Pimentel  tre pendus, et Hector
Caraffa  avoir la tte tranche.

--C'est bien cela, dit Hector, et il n'y a rien  reprendre au jugement.

--Alors, dit en raillant Guidobaldi, on peut l'excuter?

--Quand vous voudrez. Je suis prt pour mon compte, et je prsume que
mes amis sont prts comme moi.

--Oui, rpondirent les condamns d'une seule voix.

--Je dois cependant te dire une chose,  toi, Dominique Cirillo, dit
Guidobaldi avec un effort qui prouvait ce que cette chose lui cotait 
dire.

--Laquelle? demanda Cirillo.

--Demande ta grce au roi, et peut-tre, comme tu as t son mdecin, te
l'accordera-t-il. En tout cas, cette demande faite, j'ai ordre
d'accorder un sursis.

Tous les regards se fixrent sur Cirillo.

Mais lui, avec sa voix douce, avec son visage calme, avec ses lvres
souriantes, rpondit:

--C'est inutilement qu'on cherche  fltrir ma rputation par une
bassesse. Je refuse d'entrer dans cette honteuse voie de salut qui m'est
offerte. J'ai t condamn avec des amis qui me sont chers; je veux
mourir avec eux. J'attends mon repos de la mort, et je ne ferai rien
pour la fuir et pour demeurer une heure de plus dans un monde o rgnent
l'adultre, le parjure et la perversit.

Lonor saisit la main de Cirillo, et, aprs l'avoir baise, brisa sur le
plancher le flacon d'opium qu'elle avait reu de lui.

--Qu'est-ce que cela? demanda Guidobaldi en voyant la liqueur se
rpandre sur les dalles.

--Un poison qui, en dix minutes, m'et mise hors de tes atteintes,
misrable! rpondit-elle.

--Et pourquoi renonces-tu  ce poison?

--Parce que ce serait, il me semble, une lchet, du moment que Cirillo
ne veut pas nous abandonner, d'abandonner Cirillo.

--Bien, ma fille! s'cria Cirillo. Je ne dirai pas: Tu es digne de
moi! je dirai: Tu es digne de toi-mme!

Lonor sourit, et, l'oeil au ciel, la main tendue, le sourire  la
bouche:

                  _Forsan hc olim meminisse juvabit!_

dit-elle.

--Voyons, dit Guidobaldi impatient, est-ce fini, et personne n'a-t-il
plus rien  demander?

--Personne n'a rien demand, d'abord, dit le comte de Ruvo.

--Et personne ne demandera rien, dit Manthonnet, si ce n'est que nous
finissions cette comdie de fausse clmence le plus tt possible.

--Gelier, ouvrez la porte aux _bianchi_, dit le procureur fiscal.

La porte du cabinet s'ouvrit, et les _bianchi_ parurent, revtus de leur
longues robes blanches.

Ils taient douze, deux par chaque condamn.

La porte du cabinet se referma derrire eux.

Un pnitent s'approcha de Salvato, lui prit la main, et fit, en la
prenant, le signe maonnique.

Salvato lui rendit le mme signe, sans que son visage trahit la moindre
motion.

--Vous tes prt? demanda le pnitent.

--Oui, rpondit Salvato.

La rponse ayant un double sens, personne ne la remarqua.

Quant  Salvato, il ne reconnaissait pas la voix; mais le signe
maonnique lui apprenait qu'il avait affaire  un ami.

Il changea un regard avec Michele.

--Rappelle-toi ce que je t'ai dit, Michele, fit Salvato.

--Oui, Excellence, rpondit le lazzarone.

--Lequel de vous s'appelle Michele? demanda un pnitent.

--Moi, dit vivement Michele croyant qu'il allait apprendre quelque bonne
nouvelle.

Le pnitent s'approcha de lui.

--Vous avez une mre? lui demanda-t-il.

--Oui, rpondit Michele avec un soupir, et c'est le plus fort de ma
peine, pauvre femme! Mais comment savez-vous cela?

--Une pauvre vieille m'a arrt au moment o j'entrais  la Vicaria.

--Excellence, m'a-t-elle dit, j'ai une prire  vous faire.

--Laquelle? ai-je demand.

--Je voudrais savoir si vous faites partie des pnitents qui conduisent
les condamns  l'chafaud.

--Oui.

--Eh bien, l'un d'eux s'appelle Michele Marino; mais il est plus connu
sous le nom de Michele il Pazzo.

--N'est-ce pas, lui ai-je demand, celui qui a t colonel sous la
soi-disant Rpublique?

--Oui, le malheureux enfant, rpondit-elle, c'est bien lui!

--Eh bien, aprs?

--Eh bien, comme un brave chrtien que vous tes, vous l'avertirez de
tourner, en sortant de la Vicaria, la tte  gauche; je serai sur la
pierre des Banqueroutiers pour le voir une dernire fois et lui donner
ma bndiction.

--Merci, Excellence, dit Michele. C'est un fait que la pauvre chre
femme m'aime de tout son coeur. Je lui ai bien fait de la peine toute ma
vie; mais, aujourd'hui, c'est la dernire que je lui ferai!

Puis, en essuyant une larme:

--Voulez-vous me faire l'honneur de m'assister? demanda-t-il au
pnitent.

--Volontiers, rpondit celui-ci.

--Allons, Michele, dit Salvato, ne nous faisons pas attendre.

--Me voil, monsieur Salvato, me voil!

Et Michele se mit  la suite de Salvato.

Les condamns sortirent de la salle o ils avaient t mis en chapelle,
traversrent la chambre o la messe leur avait t dite, et commencrent
d'entrer dans le corridor, le bourreau en tte.

Ils marchaient dans la disposition qui, sans doute, tait celle dans
laquelle ils devaient tre excuts:

Cirillo d'abord, puis Manthonnet, puis Michele, puis lonor Pimentel,
puis Ettore Caraffa.

Chacun des condamns marchait entre deux _bianchi_.

A la porte de la prison donnant dans la cour s'tendait une double file
de soldats, allant de cette premire porte  la seconde, qui dbouchait
sur la place de la Vicaria.

Cette place tait encombre de peuple.

A l'aspect des condamns, une formidable rumeur s'leva de la foule:

--A mort, les jacobins!  mort!

Il tait vident que, sans la double file de soldats qui les protgeait,
ils n'eussent point fait cinq pas dans la rue sans tre mis en pices.

Des couteaux brillaient dans toutes les mains, des menaces dans tous les
yeux.

--Appuyez-vous sur mon paule, dit  Salvato le pnitent qui marchait 
sa droite et qui s'tait fait connatre  lui pour maon.

--Croyez-vous donc que j'aie besoin d'tre soutenu? lui demanda en
souriant Salvato.

--Non; mais j'ai des instructions  vous donner.

On avait fait une quinzaine de pas hors de la Vicaria, et l'on se
trouvait en face de la colonne qui surmonte la pierre dite des
Banqueroutiers, parce que c'tait en s'asseyant, le derrire nu, sur
cette pierre que les banqueroutiers du moyen ge se dclaraient en
faillite.

--Halte! dit le pnitent qui tait  la gauche de Michele.

Dans ces sortes de marches funbres, les pnitents jouissent d'une
autorit que personne ne songe  leur contester.

Matre Donato s'arrta le premier, et, derrire lui, s'arrtrent
pnitents, soldats, condamns.

--Jeune homme, dit  Michele le pnitent qui avait cri: Halte! fais
tes adieux  ta mre! Femme, ajouta-t-il-en s'adressant  la vieille,
donne la dernire bndiction  ton fils!

La vieille descendit de la pierre sur laquelle elle tait monte, et
Michele se jeta dans ses bras.

Pendant quelques secondes, ni l'un ni l'autre ne purent parler.

Le pnitent qui tait  la droite de Salvato en profita pour lui dire:

--Dans le vico Sant'Agostino-alla-Zecca, au moment o nous arriverons en
face de l'glise, il y aura un tumulte. Montez sur les marches de
l'glise et appuyez-vous contre la porte en la frappant du talon.

--Le pnitent qui est  ma gauche est-il des ntres?

--Non. Faites semblant de vous occuper de Michele.

Salvato se retourna vers le groupe que formaient Michele et sa mre.

Michele venait de relever la tte et regardait autour de lui.

--Et elle, demanda-t-il, elle n'est pas avec vous?

--Qui, elle?

--Assunta.

--Ses frres et son pre l'ont enferme au couvent de l'Annonciata, o
elle pleure et se dsespre, et ils ont jur que, s'ils pouvaient
t'arracher aux mains des soldats, le bourreau n'aurait pas le plaisir de
te pendre, attendu qu'ils auraient celui de te mettre en pices.
Giovanni a mme ajout: a me cotera un ducat, mais n'importe!

--Ma mre, vous lui direz que je lui en voulais de m'avoir abandonn,
mais qu' cette heure, o je sais qu'il n'y a pas de sa faute, je lui
pardonne.

--Allons, dit le pnitent, il faut se quitter.

Michele se mit  genoux devant sa mre, qui lui posa les deux mains sur
la tte et le bnit mentalement; car la pauvre femme, touffe par les
sanglots, ne pouvait plus profrer une seule parole.

Le pnitent prit la vieille femme par-dessous les bras et l'assit sur la
pierre, o elle resta comme une masse inerte, la tte appuye sur ses
deux genoux.

--Marchons, dit Michele.

Et, de lui-mme, il reprit son rang.

Le pauvre garon n'tait ni un esprit fort comme Ruvo, ni un philosophe
comme Cirillo, ni un coeur de bronze comme Manthonnet, ni un pote comme
Pimentel: c'tait un enfant du peuple, accessible  tous les sentiments
et ne sachant ni les rprimer ni les cacher.

Il marchait la jambe ferme, la tte droite, mais les joues humides de
larmes.

On suivit un instant la strada dei Tribunali; puis on prit  gauche le
vico delle Lite; on traversa la rue Forcella, et l'on entra dans le vico
Sant'Agostino-alla-Zecca.

Un homme se tenait  l'entre de cette rue avec une charrette attele de
deux buffles.

Il sembla  Salvato que le pnitent qui tait  sa droite avait chang
un signe avec le charretier.

--Tenez-vous prt.

--A quoi?

--A ce que je vous ai dit.

Salvato se retourna et vit que l'homme aux buffles suivait le cortge
avec sa charrette.

Un peu en avant de l'estrade del Pendino, la rue tait barre par une
voiture de bois dont l'essieu tait cass.

L'homme dtelait ses chevaux, afin de dcharger la voiture.

Cinq ou six soldats se portrent en avant en criant: Place! place! et
en essayant, en effet, de dbarrasser la rue.

On tait en face de l'glise de Sant'Agostino-alla-Zecca.

Tout  coup, des mugissements horribles se firent entendre, et, comme
s'ils taient atteints de folie, les buffles, les yeux sanglants, la
langue pendante, soufflant le feu par les naseaux, tranant aprs eux la
charrette avec un bruit pareil  celui du tonnerre, se rurent sur le
cortge, foulant aux pieds, crasant contre les maisons le peuple dont
la rue tait encombre et l'arrire-garde des soldats, qui voulaient
vainement les arrter de leurs baonnettes.

Salvato comprit que c'tait le moment. Il carta du coude le second
pnitent qui tait  sa gauche, renversa le soldat qui faisait la file 
sa hauteur, et en criant: Gare les buffles! et, comme s'il cherchait
seulement  fuir le danger, il bondit sur les marches de l'glise, et
s'appuya  la porte, qu'il frappa du talon.

La porte s'ouvrit, comme, dans une ferie bien machine, s'ouvre une
trappe anglaise, et, avant que l'on et eu le temps de voir par o il
avait disparu, elle se referma sur lui.

Michele avait voulu suivre Salvato; mais un bras de fer l'avait arrt.
C'tait celui du vieux pcheur Basso Tomeo, le pre d'Assunta.




                                XCV

               COMMENT ON MOURAIT  NAPLES EN 1799


Quatre hommes arms jusqu'aux dents attendaient Salvato dans l'intrieur
de l'glise.

L'un d'eux lui ouvrit les bras. Salvato se jeta sur son coeur en criant:

--Mon pre!

--Et maintenant, dit celui-ci, pas un instant  perdre! Viens! viens!

--Mais fit Salvato rsistant, ne pouvons-nous pas sauver mes compagnons?

--N'y songeons mme pas, dit Joseph Palmieri, ne songeons qu' Luisa.

--Ah! oui, s'cria Salvato. Luisa! sauvons Luisa!

D'ailleurs, Salvato et voulu rsister, que la chose lui et t
impossible: au bruit des crosses de fusil contre la porte de l'glise,
Joseph Palmieri entranait, avec la force d'un gant, son fils vers la
sortie qui donne dans la rue des Chiarettieri-al-Pendino.

A cette sortie, quatre chevaux tout sells, ayant chacun une carabine 
l'aron, attendaient leurs cavaliers, guids par deux paysans des
Abruzzes.

--Voici mon cheval, dit Joseph Palmieri en sautant en selle; et voil le
tien, ajouta-t-il en montrant un second cheval  son fils.

Salvato tait, lui aussi, en selle avant que son pre et achev la
phrase.

--Suis-moi! lui cria Joseph.

Et il s'lana le premier par le largo del Elmo, par le vico Grande, par
la strada Egiziaca  Forcella.

Salvato le suivit; les deux autres hommes galoprent derrire Salvato.

Cinq minutes aprs, ils sortaient de Naples par la porte de Nola,
prenaient la route de Saint-Corme, se jetaient  gauche par un sentier 
travers les marais, gagnaient au-dessus de Capodichino la route de
Casoria, laissaient Sant'Antonio  leur gauche, Acerra  leur droite,
et, distanant, grce  l'excellence de leurs chevaux, les deux hommes
qui leur servaient d'escorte, ils s'enfonaient dans la valle des
Fourches-Caudines.

Maintenant, pour ceux de nos lecteurs qui veulent l'explication de tout,
nous donnerons cette explication en deux mots.

Joseph Palmieri, dans un court voyage qu'il avait fait  Molise, avait
trouv une douzaine d'hommes dvous, qu'il avait ramens avec lui 
Naples.

Un de ses anciens amis, agrg  la corporation des _bianchi_, s'tait
charg, sous le prtexte d'assister Salvato comme pnitent, de faire
savoir au condamn ce qui se tramait pour son salut.

Un des paysans de Joseph Palmieri avait barr la rue avec une charrette
de bois.

L'autre attendait le passage du cortge avec une charrette attele de
deux buffles, tenant presque toute la largeur de la rue.

Le cortge, pass, le paysan avait laiss tomber dans l'oreille de
chacun du ses buffles un morceau d'amadou allum.

Les buffles taient entrs en fureur et s'taient lancs en mugissant
dans la rue, renversant tout ce qu'ils rencontraient devant eux.

De l le dsordre dont Salvato avait profit.

Ce dsordre ne s'tait point calm  la disparition de Salvato.

Nous avons dit que Michele avait t tent de suivre celui-ci, mais
avait t arrt par le vieux pcheur Basso Tomeo, qui avait jur de le
disputer au bourreau.

Et, en effet, une lutte s'tait tablie non-seulement entre les
lazzaroni, qui voulaient mettre Michele en pices, attendu qu'il avait
dshonor leur respectable corps en portant l'uniforme franais, mais
encore entre eux et Michele, qui,  tout prendre, aimait encore mieux
tre pendu que mis en pices.

Les soldats de l'escorte taient venus en aide  Michele et taient
parvenus  le tirer des mains de ses anciens camarades, mais dans un
dplorable tat.

Les lazzaroni ont la main leste, et il avaient eu le temps d'allonger 
Michele deux ou trois coups de couteau.

Il en rsulta que, comme le pauvre diable ne pouvait plus marcher, on
s'empara de la charrette qui barrait la rue pour lui faire faire le
reste du chemin.

Quant  Salvato, on s'tait bien aperu de sa fuite, puisque cette fuite
avait t hte par les coups de crosse de fusil donns par les soldats
dans la porte de l'glise; mais cette porte tait trop solide pour tre
enfonce: il fallait faire le tour de l'glise et mme de la rue par la
strada del Pendino. On le fit, mais cela dura un quart d'heure, et,
quand on arriva  la sortie de l'glise, Salvato tait hors de Naples,
et, par consquent, hors de danger.

Aucun des autres condamns n'avait fait le moindre mouvement pour fuir.

Salvato disparu, Michele couch dans sa charrette, le cortge funbre
reprit donc sa marche vers le lieu de l'excution, c'est--dire vers la
place du Vieux-March.

Mais, pour donner plus grande satisfaction au peuple, on lui fit faire
un grand dtour par la rue Francesca, de manire  le faire dboucher
sur le quai.

Les lazzaroni avaient reconnu lonor Pimentel, et, en dansant aux deux
cts du cortge, qu'ils accompagnaient avec des hues et des gestes
obscnes, ils chantaient:

                        La signora Dianora,
                    Che cantava neoppa lo triato,
                    Mo alballa muzzo a lo mercato.

                        Viva, viva lo papa santo,
                    Che a marmato i cannoncini,
                    Per dustruggere i giacobini!

                    Viva la fora e maestro Donato!
                    Sant'Antonio sia lodato!

Ce qui voulait dire:

                        La signora Dianora,
                    Qui chantait sur le thtre,
                    Maintenant danse au milieu du march.

                        Vive, vive le saint pape,
                    Qui a envoy de petits canons
                    Pour dtruire les jacobins!

                    Vive la potence et matre Donato!
                    Et que saint Antoine soit lou!

Ce fut au milieu de ces cris, de ces hues, de ces bouffonneries, de ces
insultes, que les condamns dbouchrent sur le quai, suivirent la
strada Nuova, et atteignirent la rue des Soupirs-de-l'Abme, d'o ils
aperurent les instruments du supplice, dresss au centre du
Vieux-March.

Il y avait six gibets et un chafaud.

Un des gibets s'levait au-dessus des autres  la hauteur de dix pieds.

Une pense obscne l'avait fait dresser pour lonor Pimentel.

Comme on le voit, le roi de Naples tait plein d'attention pour ses bons
lazzaroni.

Au coin du vico della Conciaria, un homme, hideux de mutilation, avec
une balafre lui fendant le visage en deux et lui crevant un oeil, avec
une main dont les doigts taient coups, avec une jambe de bois par
laquelle il avait remplac sa jambe brise, attendait le cortge,
au-devant duquel sa faiblesse ne lui avait pas permis d'aller.

C'tait le beccao.

Il avait appris le jugement et la condamnation de Salvato et avait fait
un effort, tout mal guri qu'il tait, pour avoir le plaisir de le voir
pendre.

--O est-il, le jacobin? o est-il, le misrable? o est-il, le brigand?
s'cria-t-il en essayant de franchir la haie des soldats.

Michele reconnut sa voix, et, tout mourant qu'il tait, il se souleva
dans sa charrette, et, avec un clat de rire:

--Si c'est pour voir pendre le gnral Salvato que tu t'es drang,
beccao, tu as perdu ta peine: il est sauv!

--Sauv? s'cria le beccao; sauv? Impossible!

--Demande plutt  ces messieurs, et vois la longue mine qu'ils font.
Mais il y a encore une chance: c'est que tu te mettes  courir aprs
lui. Tu as de bonnes jambes, tu le rattraperas.

Le beccao poussa un hurlement de rage: une fois encore, sa vengeance
lui chappait.

--Place! crirent les soldats en le repoussant  coups de crosse.

Et le cortge passa.

On arriva au pied des gibets. L, un huissier attendait les condamns
pour leur lire la sentence.

La sentence fut lue au milieu des rires, des hues, des insultes et des
chants.

La sentence lue, le bourreau s'avana vers le groupe des condamns.

On n'avait point fix l'ordre dans lequel les patients devaient tre
excuts.

En voyant venir  eux le bourreau, Cirillo et Manthonnet firent un pas
en avant.

--Lequel des deux dois-je pendre le premier? demanda matre Donato.

Manthonnet se baissa, ramassa deux pailles d'ingale grandeur et donna
le choix  Cirillo.

Cirillo tira la plus longue.

--J'ai gagn, dit Manthonnet.

Et il se livra  matre Donato.

La corde au cou, il cria:

--O peuple, qui aujourd'hui nous insultes, un jour, tu vengeras ceux qui
sont morts pour la patrie!

Matre Donato le poussa hors de l'chelle, et son corps se balana dans
le vide.

C'tait le tour de Cirillo.

Il essaya, une fois mont sur l'chelle, de prononcer quelques paroles;
mais le bourreau ne lui en laissa pas le temps, et, aux acclamations des
lazzaroni, son corps se balana prs de celui de Manthonnet.

lonor Pimentel s'avana.

--Ce n'est pas encore ton tour, lui dit brutalement le bourreau.

Elle fit un pas arrire et vit que l'on apportait Michele.

Mais, au pied de la potence, celui-ci dit:

--Laissez-moi essayer de monter tout seul  l'chelle, mes amis, ou
sinon, on croira que c'est la peur qui m'te la force, et non mes
blessures.

Et, sans tre soutenu, il monta les degrs de l'chelle jusqu' ce que
matre Donato lui et dit:

--Assez!

Alors, il s'arrta, et, comme il avait la corde passe d'avance autour
du cou, le bourreau n'eut qu'un coup de genou  lui donner pour en finir
avec lui.

Au moment o il fut lanc dans le vide, il murmura le nom de Nanno!...
Le reste de la phrase, si, toutefois, il y avait une phrase, fut
trangl par le noeud coulant.

Chacune de ces excutions tait salue par des hourras frntiques et
des cris furieux.

Mais l'excution que l'on attendait avec la plus grande impatience,
c'tait videmment celle d'lonor Pimentel.

Son tour tait enfin arriv; car matre Donato devait en finir avec les
gibets avant de passer  la guillotine.

L'huissier dit quelques mots tout bas  matre Donato, qui s'approcha
d'lonor.

L'hrone avait repris son calme, un instant troubl par la vue de cette
potence plus haute que les autres, vue qui avait, non pas bris son
courage, mais alarm sa pudeur.

--Madame, lui dit le bourreau d'un autre ton que celui dont il venait de
lui parler cinq minutes auparavant, je suis charg de vous dire que, si
vous demandez la vie, il vous sera accord un sursis pendant lequel
votre requte sera envoye au roi Ferdinand, qui peut-tre, dans sa
clmence, daignera y faire droit.

--Demandez la vie! demandez la vie! rptrent autour d'elle les
pnitents qui l'avaient assiste, elle et ses compagnons.

Elle sourit  cette marque de sympathie.

--Et, si je demande autre chose que la vie, me l'accordera-t-on?

--Peut-tre, rpliqua matre Donato.

--En ce cas, dit-elle, donnez-moi un caleon.

--Bravo! cria Hector Caraffa, une Spartiate n'et pas mieux dit!

Le bourreau regarda l'huissier; on avait espr une lchet de la femme:
on avait tir une sublime rponse de l'hrone.

L'huissier fit un signe.

Matre Donato laissa tomber sa main immonde sur l'paule nue de Lonora
et l'attira vers le gibet le plus lev.

Arrive au pied de la potence, elle en mesura des yeux la hauteur.

Puis, se tournant vers le cercle de spectateurs qui enveloppait de tous
cts l'instrument du supplice:

--Au nom de la pudeur, dit-elle, n'y a-t-il pas quelque mre de famille
qui me donne un moyen d'chapper  cette infamie?

Une femme lui jeta l'pingle d'argent avec laquelle elle attachait ses
cheveux.

Lonora poussa un cri de joie, et,  la hauteur du genou,  l'aide de
cette pingle d'argent, attachant l'un  l'autre le devant et le
derrire de sa robe, elle improvisa le caleon qu'elle avait inutilement
demand.

Puis elle gravit d'un pied ferme les degrs de l'chelle en disant les
quatre premiers vers de _la Marseillaise napolitaine_, qu'elle avait
chante, le jour o l'on apprit la chute d'Altamura, sur le thtre
Saint-Charles.

Avant que le quatrime vers ft achev, cette me hroque tait
remonte au ciel.

Les gibets taient remplis, moins un: c'tait celui qui tait destin 
Salvato. Il ne restait plus personne  pendre, mais il restait quelqu'un
 guillotiner.

C'tait le comte de Ruvo.

--Enfin, dit-il lorsqu'il vit que matre Donato et ses aides en avaient
fini avec le dernier cadavre, j'espre que c'est  mon tour, hein?

--Oh! sois tranquille, dit matre Donato, je ne te ferai pas attendre.

--Ah! ah! il parat que, si je demande une faveur, cette faveur ne me
sera pas accorde?

--Qui sait? demande toujours.

--Eh bien, je dsire tre guillotin  l'envers, afin de voir tomber le
fer qui me tranchera la gorge.

Matre Donato regarda l'huissier: l'huissier fit signe qu'il ne voyait
aucun empchement  l'accomplissement de ce dsir.

--Il sera fait comme tu le veux, rpondit le bourreau.

Alors, Hector Caraffa monta lestement les degrs de l'chafaud, et,
arriv sur la plate-forme, il se coucha de lui-mme sur la planche, le
dos  terre, la face au ciel.

On le lia ainsi; puis on le poussa sous le couperet.

Et, comme le bourreau, tonn peut-tre de cet indomptable courage,
tardait un instant  remplir son terrible office:

--_Taglia dunque, per Dio!_ lui cria le patient. (Coupe donc, pardieu!)

Et, sur cet ordre, le fatal couperet tomba et la tte d'Hector Caraffa
roula sur l'chafaud.

Dtournons les yeux de ce hideux champ de carnage que l'on appelle
Naples, et reportons-les sur un autre point du royaume.




                                XCVI

                      LA GOELETTE _the Runner_


Trois mois s'taient couls depuis les vnements que nous venons de
raconter. Beaucoup de choses taient changes  Naples, qu'avait
abandonne la flotte anglaise, et d'o le cardinal Ruffo tait parti
aprs avoir licenci son arme et rsign ses pouvoirs pour aller 
Venise, comme simple cardinal, donner, au conclave, un successeur  Pie
VI.

Un des principaux changements avait t la nomination du prince de
Cassero-Statella comme vice-roi de Naples, et celle du marquis Malaspina
comme sous-secrtaire intime.

La restauration du roi Ferdinand tant dsormais assure, les
rcompenses furent distribues.

Il tait impossible de faire pour Nelson plus que l'on n'avait fait: il
avait l'pe de Philippe V, il tait duc de Bronte, il avait de son
duch soixante-quinze mille livres de rente.

Le cardinal Ruffo eut une rente viagre de quinze mille ducats
(soixante-cinq mille francs),  prendre sur le revenu de San-Georgia la
Malara, fief du prince de la Riccia, pass au gouvernement par dfaut
d'hritiers.

Le duc de Baranello, frre an du cardinal, eut l'abbaye de
Sainte-Sophie de Bnvent, une des plus riches du royaume.

Franois Ruffo, que son frre avait nomm inspecteur de la guerre,--le
mme que nous avons vu envoyer  la cour de Palerme par Nelson, moiti
comme messager, moiti comme otage,--eut une pension viagre de trois
mille ducats.

Le gnral Micheroux fut fait marchal et eut un poste de confiance dans
la diplomatie.

De Cesare, le faux duc de Calabre, eut trois mille ducats de rente, et
fut fait gnral.

Fra-Diavolo fut fait colonel et nomm duc de Cassano.

Enfin, Pronio, Mammone et Sciarpa furent nomms colonels et barons, avec
des pensions et des terres, et furent dcors de l'ordre de
Saint-Georges Constantinien.

En outre pour rcompenser les services nouveaux, on cra un nouvel ordre
qui reut le nom d'_ordre de Saint-Ferdinand et du Mrite_, avec cette
lgende: _Fidei et Merito_.

Nelson en fut le premier dignitaire: en sa qualit d'hrtique, on ne
pouvait lui donner l'ordre de Saint-Janvier, le premier de l'tat.

Enfin, aprs avoir rcompens tout le monde, Ferdinand pensa qu'il tait
juste qu'il se rcompenst lui-mme.

Il fit venir de Rome Canova et lui commanda,--la chose est vritablement
si trange, que nous hsitons  la dire, de peur de n'tre pas cru,--et
lui commanda sa propre statue en Minerve!

Pendant soixante ans, on a pu voir le grotesque et colossal
chef-d'oeuvre dans une niche place au dessus des premires marches du
grand escalier du muse Borbonico, o il serait encore, si,  l'poque
de ma nomination de directeur honoraire des beaux-arts, je ne l'eusse
fait enlever de ce poste, non point parce qu'il tait une reproduction
ridicule de Ferdinand, mais parce que c'tait une tache au gnie du plus
grand sculpteur de l'Italie, et une preuve du degr d'abaissement auquel
peut descendre le ciseau d'un artiste qui, s'il et eu quelque respect
de lui-mme, n'et point consenti  prostituer son talent  l'excution
d'une pareille caricature.

Puis enfin, comme la monarchie napolitaine tait dans une veine
heureuse, la belle et mlancolique archiduchesse que nous avons vue sur
la galre royale,  peine accouche de cette petite fille que nous avons
dit devoir tre un jour la duchesse de Berry, tait, vers le mois de
fvrier ou de mars 1800 devenue enceinte de nouveau, et, malgr tous les
vnements que nous avons raconts et qui eussent pu influer sur sa
grossesse, avait, au contraire, men le plus heureusement du monde cette
grossesse  son neuvime mois; de sorte que l'on n'attendait que son
accouchement, surtout si elle accouchait d'un prince, pour faire 
Palerme une srie de ftes dignes de la double circonstance qui en
serait le motif.

Une autre femme aussi attendait, non pas dans un palais, non pas au
milieu de la soie et du velours, mais sur la paille d'un cachot un
accouchement fatal et mortel; car  cet accouchement elle ne devait pas
survivre.

Cette autre femme, c'tait la malheureuse Luisa Molina San-Felice, qui,
ainsi que nous l'avons entendu, dclare enceinte par son mari, avait
t, par ordre du roi Ferdinand, acharn dans sa vengeance, conduite 
Palerme et soumise  un conseil de mdecins qui avait reconnu la
grossesse.

Mais le roi avait cru, lui si peu pitoyable cependant,  une conjuration
de la piti; il avait appel son propre chirurgien, Antonio Villari, et,
sous les peines les plus svres, il lui avait ordonn de lui dire la
vrit sur l'tat de la prisonnire.

Antonio Villari reconnut comme les autres la grossesse et l'affirma au
roi sur son me et sa conscience.

Alors, le roi s'informa minutieusement de quelle poque  peu prs
datait la grossesse, afin de savoir  quelle poque, la mre tant
dlivre, on pourrait l'abandonner au bourreau.

Par bonheur, elle tait juge et condamne, et, le jour mme o l'enfant
qui la protgeait serait arrach de ses flancs, elle pourrait tre
excute, sans dlai ni retard.

Ferdinand avait attach son propre mdecin, Antonio Villari, au service
de la prisonnire, et il devait tre non-seulement le premier, mais le
seul, afin que nul ne contre-carrt ses projets de vengeance, prvenu de
l'accouchement.

Les deux accouchements, celui de la princesse qui devait donner un
hritier au trne et celui de la condamne qui devait donner une victime
au bourreau, devaient se suivre  quelques semaines de distance;
seulement, celui de la princesse devait prcder celui de la condamne.

C'tait sur cette circonstance que le chevalier San-Felice avait fond
son dernier espoir.

En effet, aprs avoir accompli sa misricordieuse mission  Naples;
aprs avoir, par sa dclaration au tribunal et par son respect pour la
prisonnire, sauvegard l'honneur de la femme, il tait revenu  Palerme
reprendre, chez le duc de Calabre, qui habitait le palais snatorial, sa
place accoutume.

Le jour mme de son arrive, comme il hsitait  se prsenter devant le
prince, celui-ci l'avait fait appeler, et, lui tendant sa main, que le
chevalier avait baise:

--Mon cher San-Felice, lui dit-il, vous m'avez demand la permission
d'aller  Naples, et, sans vous demander ce que vous aviez  y faire,
cette permission, je vous l'ai accorde. Maintenant, beaucoup de bruits
diffrents, vrais ou faux, se sont rpandus sur la cause de votre
voyage: j'attends de vous, non comme prince, mais comme ami, d'tre mis
au courant par vous de ce que vous y avez fait. J'ai une grande
considration pour vous, vous le savez, et, le jour o j'aurai pu vous
rendre un grand service, sans avoir cru m'acquitter de ce que je vous
dois, je serai le plus heureux homme du monde.

Le chevalier avait voulu mettre un genou en terre; mais le prince l'en
avait empch, l'avait pris dans ses bras et serr contre son coeur.

Alors, le chevalier lui avait tout racont: son amiti avec le prince
Caramanico, la promesse qu'il lui avait faite  son lit de mort, son
mariage avec Luisa; enfin, il lui avait tout dit, except les
confessions de Luisa; de sorte qu'aux yeux du prince, la paternit du
chevalier ne fit aucun doute. Le chevalier finit par protester de
l'innocence politique de Luisa et par demander sa grce au prince.

Celui-ci rflchit un instant. Il connaissait le caractre cruel et
vindicatif de son pre; il savait quel serment celui-ci avait fait, et
combien il lui serait difficile de le faire revenir sur ce serment.

Mais tout  coup une ide lumineuse lui traversa le cerveau.

--Attends-moi ici, lui dit-il: c'est bien le moins que, dans une affaire
de cette importance, je consulte la princesse; en outre, elle est de bon
conseil.

Et il entra dans la chambre  coucher de sa femme.

Cinq minutes aprs, la porte se rouvrit, et, le prince, passant la tte
par l'ouverture, appela  lui le chevalier.

Au moment o la porte de la chambre  coucher de la princesse se
refermait sur San-Felice, une petite golette, qu' la hauteur et  la
flexibilit de ses mts, on pouvait reconnatre de construction
amricaine, doublait le mont Pellegrino, suivait la longue jete du
chteau du Mle, termine par la batterie, s'enfonait dans la rade, et,
naviguant, avec la mme facilit que le ferait de nos jours un bateau 
vapeur, entre les vaisseaux de guerre anglais et les btiments de
commerce de tous les pays qui encombraient le port de Palerme, allait
jeter l'ancre  une demi-encablure du chteau de Castel-Lamare,
transform depuis longtemps en prison d'tat.

Si le signe auquel nous avons dit qu'on pouvait reconnatre la
nationalit de ce petit btiment n'et point t suffisant  des yeux
peu exercs, le drapeau qui se dployait  la corne de son grand mt, et
sur lequel flottaient les toiles d'Amrique, et affirm qu'il avait
t construit sur le continent dcouvert par Christophe Colomb, et que,
tout frle qu'il tait, il avait audacieusement et heureusement travers
l'Atlantique, comme un vaisseau  trois ponts ou une frgate de haut
bord.

Son nom, crit en lettres d'or  l'arrire, _the Runner_, c'est--dire
_le Coureur_, indiquait qu'il avait reu un nom selon son mrite, non
selon le caprice de son propritaire.

A peine l'ancre fut-elle jete et eut-elle mordu le fond, que l'on vit
le canot de la Sant s'approcher du _Runner_ avec toutes les formalits
et prcautions habituelles et que les questions et les rponses d'usage
s'changrent.

--Oh! de la golette! cria-t-on, d'o venez-vous?

--De Malte.

--En droiture?

--Non: nous avons touch  Marsala.

--Voyons votre patente.

Le capitaine, qui rpondait  toutes ces questions en italien, mais avec
un accent yankee trs-prononc, tendit le papier demand, qu'on lui prit
des mains avec une pincette, et qui, aprs avoir t lu, lui fut rendu
de la mme faon.

--C'est bien, dit l'employ; vous pouvez descendre en canot et venir 
la Sant avec nous.

Le capitaine descendit en canot; quatre rameurs s'affolrent aprs lui,
et, escort par la barque sanitaire, il traversa toute la rade pour
aller joindre, de l'autre ct du port, le btiment appel _la Salute_.




                                 XCVII

           LES NOUVELLES QU'APPORTAIT LA GOELETTE _the Runner_


Le soir mme du jour o nous avons vu le chevalier San-Felice entrer
dans la chambre  coucher de la duchesse de Calabre, et le capitaine de
la golette _the Runner_ se rendre  _la Salute_, toute la famille
royale des Deux-Siciles tait runie dans cette mme salle du palais o
nous avons vu Ferdinand jouer au reversis avec le prsident Cardillo,
Emma Lyonna faire tte avec des poignes d'or au banquier du pharaon, et
la reine, retire dans un coin avec les jeunes princesses, broder la
bannire que le fidle et intelligent Lamarra devait porter au cardinal
Ruffo.

Rien n'tait chang: le roi jouait toujours au reversis; le prsident
Cardillo arrachait toujours ses boutons; Emma Lyonna couvrait toujours
d'or la table, tout en causant bas avec Nelson, appuy  son fauteuil,
et la reine et les jeunes princesses brodaient non plus un labarum de
combat pour le cardinal, mais une bannire d'actions de grce pour
sainte Rosalie, douce vierge dont on essayait de souiller le nom en la
faisant protectrice de ce trne, en train de se raffermir dans le sang.

Seulement, depuis le jour o nous avons introduit nos lecteurs dans
cette mme salle, les choses taient bien changes. D'exil et vaincu
qu'tait Ferdinand, il tait redevenu, grce  Ruffo, conqurant et
vainqueur. Aussi rien n'et-il altr le calme de cet auguste visage que
Canova, nous l'avons dit, tait occup  faire jaillir en Minerve, non
pas du cerveau de Jupiter, mais d'un magnifique bloc de marbre de
Carrare, si quelques numros du _Moniteur rpublicain_, arrivs de
France, n'eussent jet leur ombre sur cette nouvelle re dans laquelle
entrait la royaut sicilienne.

Les Russes avaient t battus  Zurich par Massna, et les Anglais 
Almaker par Brune. Les Anglais avaient t forcs de se rembarquer, et
Souvorov, laissant dix mille Russes sur le champ de bataille, n'avait
chapp qu'en traversant un prcipice, au fond duquel coulait la Reuss,
sur deux sapins lis avec les ceintures de ses officiers, et qu'en
repoussant dans l'abme, une fois pass, le pont sur lequel il venait de
le franchir.

Ferdinand s'tait donn quelques minutes de plaisir au milieu de l'ennui
que lui causaient ces nouvelles, en raillant Nelson sur le rembarquement
des Anglais, et Baillie sur la fuite de SOUVOROV.

Il n'y avait rien  dire  un homme qui, en pareille circonstance,
s'tait si cruellement et si gaiement, tout  la fois, raill lui-mme.

Aussi, Nelson s'tait content de se mordre les lvres, et Baillie, qui
tait Irlandais, mais d'origine franaise, ne s'tait pas trop dsespr
de l'chec arriv aux troupes du tzar Paul Ier.

Il est vrai que cela ne changeait rien aux affaires qui intressaient
directement Ferdinand, c'est--dire aux affaires d'Italie. L'Autriche
tait, grce  ses victoires de Kokack en Allemagne, de Magnano en
Italie, de la Trebbia et de Novi, l'Autriche tait au pied des Alpes, et
le Var, notre frontire antique, tait menac.

Il est vrai encore que Rome et le territoire romain taient reconquis
par Burckard et Pronio, les deux lieutenants de Sa Majest Sicilienne,
et qu'en vertu du trait sign entre le gnral Burckard, commandant des
troupes napolitaines, le commodore Troubridge, commandant des troupes
britanniques, et le gnral Garnier, commandant des troupes franaises,
il devait, en se retirant avec les honneurs de la guerre, avoir
abandonn les tats romains le 4 octobre.

Il y avait dans tout cela, comme disait le roi Ferdinand, _ boire et 
manger_. Puis, avec son insouciance napolitaine, il jetait en l'air,
quitte  ce qu'il lui retombt sur le nez, le fameux proverbe que les
Napolitains appliquent plus souvent encore au moral qu'au physique:

--Bon! tout ce qui n'trangle pas engraisse.

Sa Majest, assez peu inquite des vnements qui se passaient en Suisse
et en Hollande, et fort rassure sur ceux qui s'taient accomplis,
s'accomplissaient et devaient s'accomplir en Italie, faisait donc sa
partie de reversis, raillant, tout  la fois, Cardillo, son adversaire,
et Nelson et Baillie, ses allis, lorsque le prince royal entra dans le
salon, salua le roi, salua la reine, et, cherchant des yeux le prince de
Castelcicala, rest  Palerme, prs du roi, et nomm ministre des
affaires trangres,  cause de son dvouement, alla droit  lui et
entama vivement avec Son Excellence une conversation  voix basse.

Au bout de cinq minutes, le prince de Castelcicala traversa le salon
dans toute sa longueur, alla droit,  son tour,  la reine, et lui dit
tout bas quelques mots qui lui firent vivement redresser la tte.

--Prvenez Nelson, dit la reine, et venez me rejoindre avec le prince de
Calabre dans le cabinet  ct.

Et, se levant, elle entra, en effet, dans un cabinet attenant au grand
salon.

Quelques secondes aprs, le prince de Castelcicala introduisait le
prince, et Nelson entrait lui-mme derrire eux, et refermait la porte
sur lui.

--Venez donc ici, Franois, dit la reine, et racontez-nous d'o vous
tenez toute cette belle histoire que vient de me dire Castelcicala.

--Madame, dit le prince en s'inclinant avec ce respect ml de crainte
qu'il avait toujours eu pour sa mre, dont il ne se sentait pas aim,
madame, un de mes hommes, un homme sur lequel je puis compter, se
trouvant par hasard aujourd'hui, vers deux heures de l'aprs-midi,  la
police, a entendu dire que le capitaine d'un petit btiment amricain
qui est entr aujourd'hui dans le port, pouss, en sortant de Malte par
un coup de vent du ct du cap Bon, avait rencontr deux btiments de
guerre franais, sur l'un desquels il avait tout lieu de croire que se
trouvait le gnral Bonaparte.

Nelson, voyant l'attention que chacun portait au rcit du prince
Franois, se le fit traduire en anglais par le ministre des affaires
trangres, et se contenta de hausser les paules.

--Et vous n'avez pas, en face d'une nouvelle de cette sorte, si vague
qu'elle ft, cherch  voir ce capitaine,  vous informer par vous-mme
de ce qu'il y avait de rel dans ce bruit? Vraiment, Franois, vous tes
d'une insouciance impardonnable!

Le prince s'inclina.

--Madame, dit-il, ce n'tait point  moi, qui ne suis rien dans le
gouvernement, d'essayer de pntrer des secrets de cette importance;
mais j'ai envoy la personne mme qui avait recueilli ces rumeurs  bord
de la golette amricaine, lui ordonnant de s'informer  la source mme,
et, si ce capitaine lui paraissait digne de quelque crance, de l'amener
au palais.

--Eh bien? demanda impatiemment la reine.

--Eh bien, madame, le capitaine attend dans le salon rouge.

--Castelcicala, dit la reine, allez! et amenez-le ici par les corridors,
afin qu'il ne traverse pas le salon.

Il se fit un profond silence parmi les trois personnes qui se tenaient
dans l'attente; puis, au bout d'une minute, la porte de dgagement se
rouvrit et donna passage  un homme de cinquante  cinquante-cinq ans,
portant un uniforme de fantaisie.

--Le capitaine Skinner, dit le prince de Castelcicala en introduisant le
touriste amricain.

Le capitaine Skinner tait, comme nous l'avons dit, un homme ayant dj
pass le midi de la vie, de taille un peu au-dessus de la moyenne,
admirablement pris dans sa taille, d'une figure grave mais sympathique,
avec des cheveux grisonnant  peine, rejets en arrire comme si le vent
de la tempte, en lui soufflant au visage, les avait inclins ainsi. Il
portait le devant du visage sans barbe; mais d'pais favoris
s'enfonaient dans sa cravate de fine batiste et d'une irrprochable
blancheur.

Il s'inclina respectueusement devant la reine et devant le duc de
Calabre, et salua Nelson comme il et fait d'un personnage ordinaire; ce
qui indiquait qu'il ne le connaissait point ou ne voulait point le
connatre.

--Monsieur, lui dit la reine, on m'assure que vous tes porteur de
nouvelles importantes; cela vous explique pourquoi j'ai dsir que vous
prissiez la peine de passer au palais. Nous avons tous le plus grand
intrt  connatre ces nouvelles. Et, pour que vous sachiez devant qui
vous allez parler, je suis la reine Marie-Caroline; voici mon fils, M.
le duc de Calabre; voici mon ministre des affaires trangres, M. le
prince de Castelcicala; enfin, voici mon ami, mon soutien, mon sauveur,
milord Nelson, duc de Bronte, baron du Nil.

Le capitaine Skinner semblait chercher des yeux une cinquime personne,
quand tout  coup la porte du cabinet donnant sur le salon s'ouvrit, et
le roi parut.

C'tait videmment cette cinquime personne que cherchait des yeux le
capitaine Skinner.

--_Madonna!_ s'cria le roi s'adressant  Caroline, savez-vous les
nouvelles qui se rpandent dans Palerme, ma chre matresse?

--Je ne le sais pas encore, monsieur, rpondit la reine; mais je vais le
savoir, car voici monsieur qui les a apportes et qui me les va donner.

--Ah! ah! fit le roi.

--- J'attends que Leurs Majests veuillent bien me faire l'honneur de
m'interroger, dit le capitaine Skinner, et je me tiens  leurs ordres.

--On dit, monsieur, demanda la reine, que vous pouvez nous donner des
nouvelles du gnral Bonaparte?

Un sourire passa sur les lvres de l'Amricain.

--Et de sres, oui, madame; car il y a trois jours que je l'ai rencontr
en mer.

--En mer? rpta la reine.

--Que dit monsieur? demanda Nelson.

Le prince de Castelcicala traduisit en anglais la rponse du capitaine
amricain.

--A quelle hauteur? demanda Nelson.

--Entre la Sicile et le cap Bon, rpondit en excellent anglais le
capitaine Skinner, ayant la Pantellerie  bbord.

--Alors, demanda Nelson, vers le 37e degr de latitude nord?

--Vers le 37e degr de latitude nord et par le 9e degr et vingt minutes
de longitude est.

Le prince de Castelcicala traduisit au fur et  mesure au roi ce qui se
disait. Pour la reine et pour le duc de Calabre, une traduction tait
inutile: ils parlaient tous deux anglais.

--Impossible, dit Nelson. Sir Sidney Smith bloque le port d'Alexandrie,
et il n'aurait pas laiss passer deux btiments franais se rendant en
France.

--Bon! dit le roi, qui ne manquait jamais de donner son coup de dent 
Nelson, vous avez bien laiss passer toute la flotte franaise, se
rendant  Alexandrie!

--C'tait pour mieux l'anantir  Aboukir, rpondit Nelson.

--Eh bien, dit le roi, courez donc aprs les deux btiments qu'a vus le
capitaine Skinner, et anantissez-les!

--Le capitaine voudrait-il nous dire, demanda le duc de Calabre en
faisant un double signe de respect  son pre et  sa mre comme pour
s'excuser d'oser prendre la parole devant eux, par quelles circonstances
il se trouvait dans ces parages, et quelles causes lui font croire qu'un
des deux btiments franais qu'il a rencontrs tait mont par le
gnral Bonaparte?

--Volontiers, Altesse, rpondit le capitaine en s'inclinant. J'tais
parti de Malte pour aller passer au dtroit de Messine, quand j'ai t
pris par un coup de vent de nord-est,  une lieue au sud du cap Passaro.
J'ai laiss courir  l'abri de la Sicile jusqu' l'le de Maritimo, et
laiss porter avec le mme vent sur le cap Bon, filant grand largue.

--Et l? demanda le duc.

--L, je me suis trouv en vue de deux btiments que j'ai reconnus pour
franais et qui m'ont reconnu pour amricain. D'ailleurs, un coup de
canon avait assur leur pavillon et m'avait invit  dployer le mien.
L'un d'eux m'a fait signe d'approcher, et, quand j'ai t  porte de la
voix, un homme en costume d'officier gnral m'a cri:

--Oh! de la golette! avez-vous vu des btiments anglais?

--Aucun, gnral, ai-je rpondu.

--Que fait la flotte de l'amiral Nelson?

--Une partie bloque Malte, l'autre est dans le port de Palerme.

--O allez-vous?

--A Palerme.

--Eh bien, si vous y voyez l'amiral, dites-lui que je vais prendre en
Italie la revanche d'Aboukir.

Et le btiment a continu sa route.

--Savez-vous comment se nomme le gnral qui vous a interrog? m'a
demand mon second, qui s'tait tenu prs de moi pendant
l'interrogatoire. Eh bien, c'est le gnral Bonaparte!

On traduisit tout le rcit du capitaine amricain  Nelson, tandis que
le roi, la reine et le duc de Calabre se regardaient, inquiets.

--Et, demanda Nelson, vous ne savez pas les noms de ces deux btiments?

--Je les ai approchs de si prs, rpondit le capitaine, que j'ai pu les
lire: l'un s'appelle _le Muiron_, l'autre _le Carrre_.

--Que veulent dire ces noms? demanda en allemand la reine au duc de
Calabre. Je ne comprends pas leur signification.

--Ce sont deux noms d'homme, madame, rpondit le capitaine Skinner en
allemand, et en parlant cette langue aussi purement que les deux autres
dans lesquelles il s'tait dj exprim.

--Ces diables d'Amricains! dit en franais la reine, ils parlent toutes
les langues.

--Cela nous est ncessaire, madame, rpondit en bon franais le
capitaine Skinner. Un peuple de marchands doit connatre toutes les
langues dans lesquelles on peut demander le prix d'une balle de coton.

--Eh bien, milord Nelson, demanda le roi, que dites-vous de la nouvelle?

--Je dis qu'elle est grave, sire, mais qu'il ne faut pas s'en inquiter
outre mesure. Lord Keith croise entre la Corse et la Sardaigne, et, vous
le savez, la mer et les vents sont pour l'Angleterre.

--Je vous remercie, monsieur, des renseignements que vous avez bien
voulu me donner, dit la reine. Comptez-vous faire un long sjour 
Palerme?

--Je suis un touriste voyageant pour mon plaisir, madame, rpondit le
capitaine, et,  moins de dsirs contraires de la part de Votre Majest,
vers la fin de la semaine prochaine, j'espre mettre  la voile.

--O vous trouverait-on, capitaine, si l'on avait besoin de nouveaux
renseignements?

--A mon bord. J'ai jet l'ancre en face du fort de Castellamare, et, 
moins d'ordres contraires, la place m'tant commode, je resterai o je
suis.

--Franois, dit la reine  son fils, vous veillerez  ce que le
capitaine ne soit pas drang de la place qu'il a choisie. Il faut qu'on
sache o le retrouver  la minute, si par hasard on a besoin de lui.

Le prince s'inclina.

--Eh bien, milord Nelson, demanda le roi,  votre avis, qu'y a-t-il 
faire, maintenant?

--Sire, il y a votre partie de reversis  reprendre, comme si rien
d'extraordinaire n'tait arriv. En supposant que le gnral Bonaparte
aborde en France, ce n'est qu'un homme de plus.

--Si vous n'eussiez pas t  Aboukir, milord, dit Skinner, ce n'tait
qu'un homme de moins; mais il est probable que, grce  cet homme de
moins, la flotte franaise tait sauve.

Et, sur ces paroles, qui contenaient tout  la fois un compliment et une
menace, le capitaine amricain embrassa d'un salut les augustes
personnages qui l'avaient appel, et se retira.

Et, selon le conseil que lui avait donn Nelson, le roi alla reprendre
sa place  la table o l'attendait impatiemment le prsident Cardillo,
et o l'attendaient patiemment, comme il convient  des courtisans bien
dresss, le duc d'Ascoli et le marquis Cirillo.

Ceux-ci taient trop bien forms  l'tiquette des cours pour se
permettre d'interroger le roi; mais le prsident Cardillo tait moins
rigide observateur du dcorum que ces deux messieurs.

--Eh bien, sire, cela valait-il la peine d'interrompre notre partie,
dit-il, et de nous laisser le bec dans l'eau pendant un quart d'heure?

--Ah! par ma foi! non, dit le roi,  ce que prtend l'amiral Nelson, du
moins. Bonaparte a quitt l'gypte, a pass, sans tre vu,  travers la
flotte de Sydney Smith. Il tait, il y a quatre jours,  la hauteur du
cap Bon. Il passera  travers la flotte de milord Keith, comme il a
pass  travers celle de sir Sydney Smith, et, dans trois semaines, il
sera  Paris. A vous de battre les cartes, prsident,--en attendant que
Bonaparte batte les Autrichiens!

Et, sur ce bon mot, dont il parut enchant, le roi reprit sa partie,
comme si, en effet, ce qu'il venait d'apprendre ne valait point la peine
de l'interrompre.




                                 XCVIII

                          LA FEMME ET LE MARI


On se rappelle comment le prince de Calabre avait eu vent des nouvelles
qu'il venait d'apporter  sa mre.

Un homme _ lui_, se trouvant  la police, avait entendu rpter
quelques paroles dites en l'air par le capitaine Skinner au directeur de
_la Salute_.

Le capitaine avait-il dit ces paroles avec intention ou au hasard? C'est
ce que lui seul et pu expliquer.

Cet homme _ lui_, dont parlait le duc de Calabre, n'tait autre que le
chevalier San-Felice, qui, avec une recommandation du prince, allait
demander au prfet de police une autorisation de pntrer jusqu' la
malheureuse prisonnire.

Cette autorisation, il l'avait obtenue, mais en promettant la plus
entire discrtion, la prisonnire tant recommande  la svrit du
prfet par le roi lui-mme.

Aussi tait-ce pendant l'obscurit, entre dix et onze heures, que le
chevalier devait tre introduit dans la prison de sa femme.

En rentrant au palais snatorial, qu'habitait, comme nous l'avons dit,
le prince royal, le chevalier raconta  Son Altesse ce qu'il avait
entendu rpter  la police des propos tenus par un officier amricain
sur la rencontre que celui-ci aurait faite en mer du gnral Bonaparte.

Le prince avait la vue longue, et il avait  l'instant mme devin les
consquences d'un pareil retour. Aussi la nouvelle lui avait-elle paru
des plus importantes, et, pour en vrifier le degr de vrit, il avait
pri le chevalier San-Felice de se faire conduire  l'instant mme 
bord du btiment amricain.

San-Felice et dans tous les temps obi au prince avec la rapidit du
dvouement; mais, ce jour mme, le prince l'avait combl de bonts, et
il regrettait de n'avoir, pour lui rendre service, qu'un ordre si simple
 excuter.

Le chevalier, le cas chant, tait charg de ramener au prince le
capitaine amricain.

Il s'tait donc,  l'instant mme, rendu sur le port et, serrant
soigneusement dans son portefeuille son ordre d'entrer dans la prison,
il avait pris une de ces barques qui font des courses dans la rade et
avait invit, avec sa douceur ordinaire, les mariniers qui la montaient
 le conduire  la golette amricaine.

Si vulgaire et si frquent que soit l'vnement, l'entre d'un navire
dans un port est toujours un vnement. Aussi  peine le chevalier
San-Felice et-il annonc le but de sa course, que les mariniers,
secondant ses dsirs, mirent le cap sur le petit btiment, dont les deux
mts, gracieusement penchs en arrire, juraient par leur hauteur avec
l'exigut de sa coque.

Une garde assez svre se faisait  bord de la golette; car  peine le
matelot de quart eut-il aperu la barque et jug qu'elle se dirigeait
vers le petit btiment, que le capitaine, rentr depuis une heure 
peine de _la Salute_, fut prvenu de l'incident et monta rapidement sur
le pont, suivi de son lieutenant, jeune homme de vingt-six  vingt-huit
ans. Mais  peine eurent-ils jet un coup d'oeil rapide sur la barque,
qu'avec l'accent de l'tonnement et de l'inquitude, ils changrent
quelques paroles, et que le jeune homme disparut par l'escalier qui
conduisait au salon.

Le capitaine attendit seul.

Le chevalier San-Felice, quoiqu'il n'y et que deux marches  franchir
pour monter sur le pont, crut devoir demander en anglais, au capitaine,
la permission d'entrer  son bord. Mais celui-ci rpondit par un cri de
surprise, l'attira  lui et l'entrana tout tonn sur une petite
plate-forme situe  l'arrire, entoure d'une balustrade de cuivre et
formant tillac.

Le chevalier ne savait que penser de cette rception, qui, au reste,
n'avait rien d'hostile, et il regarda l'Amricain d'un oeil
interrogateur.

Mais, alors, celui-ci, en excellent italien:

--Je vous remercie de ne pas me reconnatre, chevalier, lui dit-il; cela
prouve que mon dguisement est bon, quoique l'oeil d'un ami soit souvent
moins perant que celui d'un ennemi.

Le chevalier continuait de regarder le capitaine, tchant de rassembler
ses souvenirs, mais ne se rappelant pas o il avait pu voir cette
physionomie loyale et vigoureuse.

--Je vais entrer dans votre vie, monsieur, lui dit le faux Amricain,
par un triste mais noble souvenir. J'tais au tribunal de Monte-Oliveto
le jour o vous tes venu sauver la vie  votre femme. C'est moi qui
vous ai suivi et abord au sortir du tribunal. Je portais alors l'habit
d'un moine bndictin.

San-Felice fit un pas en arrire et plit lgrement.

--Alors, murmura-t-il, vous tes le pre?

--Oui. Vous souvenez-vous de ce que vous me dtes lorsque je vous fis
cette demi-confidence?

--Je vous dis: Faisons tout ce que nous pourrons pour la sauver.

--Et aujourd'hui?

--Oh! aujourd'hui, de tout coeur, je vous rpte la mme chose.

--Eh bien, moi, dit le faux Amricain, je suis ici pour cela.

--Et moi, dit le chevalier, j'ai l'espoir d'y russir cette nuit.

--Voudrez-vous me tenir au courant de vos tentatives?

--Je vous le promets.

--Maintenant, qui vous conduit vers moi, puisque vous ne m'avez pas
reconnu?

--L'ordre du prince royal. Le bruit s'est rpandu que vous apportiez des
nouvelles trs-graves, et le prince m'envoie  vous avec l'intention de
vous conduire au roi. Rpugnez-vous  tre prsent  Sa Majest.

--Je ne rpugne  rien de ce qui peut servir vos projets et ne demande
pas mieux que de dtourner les regards de la police du vritable but qui
m'amne ici.--Au reste, je doute qu'elle reconnaisse, sous ce costume et
dans cette condition le frre Joseph, chirurgien du couvent du
Mont-Cassin. Et reconnt-elle le frre Joseph, chirurgien du
Mont-Cassin, qu'elle serait  cent lieues de se douter de ce qu'il vient
faire  Palerme.

--coutez-moi donc, alors.

--J'coute.

--Tandis qu'avec le prince royal, vous irez au palais, et tandis que le
roi vous y recevra, moi, avec une permission de la police, je pntrerai
jusqu'auprs de la prisonnire. Je vais lui faire part d'un projet
arrt aujourd'hui entre le duc, la duchesse de Calabre et moi. Si notre
projet russit, et je vous dirai ce soir quel est ce projet, vous n'avez
plus rien  faire: la malheureuse est sauve et l'exil remplace pour
elle la peine capitale. Or, l'exil pour elle, c'est le bonheur: que Dieu
lui donne donc l'exil! Si notre projet choue, elle n'aura plus, je vous
le dclare, d'espoir qu'en vous. Ce moment venu, vous me direz ce que
vous dsirez de moi. Coopration active ou simples prires, vous avez le
droit de tout exiger. J'ai dj fait le sacrifice de mon bonheur au
sien: je suis prt  faire le sacrifice de ma vie  la sienne.

--Oh! oui, nous savons cela: vous tes l'ange du dvouement.

--Je fais ce que je dois, et c'est dans cette ville mme que j'ai pris
l'engagement que je remplis aujourd'hui. Maintenant, vous sortirez du
palais  la mme heure  peu prs o je sortirai de la prison; le
premier libre attendra l'autre  la place des Quatre-Cantons.

--C'est convenu.

--Alors, venez.

--Un ordre  donner, et je suis  vous.

On comprend le sentiment de dlicatesse qui avait loign Salvato au
moment o le chevalier tait mont; mais son pre, jugeant de quelles
angoisses il devait tre agit, voulait, en s'loignant de la golette,
lui dire ce qu'il ne savait que trs-superficiellement, c'est--dire les
conditions dans lesquelles les choses se trouvaient.

Donc, tout tait pour le mieux: Luisa tait prisonnire mais vivante, et
le chevalier San-Felice, le duc et la duchesse de Calabre conspiraient
pour elle.

Il tait impossible qu'avec de pareilles protections, on ne parvint pas
 la sauver.

D'ailleurs, si l'on chouait, il serait l, lui, pour tenter, avec son
pre, quelque coup dsespr dans le genre de celui qui l'avait sauv
lui-mme.

Joseph Palmieri remonta: le chevalier l'attendait dans le canot qui
l'avait amen. Le faux capitaine donna, en effet, trs-haut quelques
ordres en amricain, et prit place prs du chevalier.

Nous avons vu comment les choses s'taient passes au palais, et quelles
nouvelles apportait le propritaire de la golette; il nous reste  voir
maintenant ce qui, pendant ce temps-l, s'tait pass dans la prison, et
quel tait le projet qui avait t arrt entre le chevalier et ses deux
puissants protecteurs, le duc et la duchesse de Calabre.

 dix heures prcises, le chevalier frappait  la porte de la
forteresse.

Ce mot de forteresse indique que la prison dans laquelle tait renferme
la malheureuse Luisa tait plus qu'une prison ordinaire: c'tait un
donjon d'tat.

Ce fut donc au gouverneur que le chevalier fut conduit.

En gnral, les militaires sont exempts de ces petites passions qui,
dans les prisons civiles, se mettent au service des haines de la
puissance. Le colonel qui remplissait la charge de gouverneur reut et
salua poliment le chevalier, prit connaissance de l'autorisation qu'il
avait de communiquer avec la prisonnire, fit appeler le gelier en chef
et lui ordonna de conduire le chevalier  la chambre de la personne
qu'il avait la permission de visiter.

Puis, remarquant que la permission avait t dlivre sur la demande du
prince et reconnaissant San-Felice pour tre un des familiers du palais:

--Je prie Votre Excellence, dit-il en prenant cong du chevalier, de
mettre mes respects et mes hommages aux pieds de Son Altesse royale.

Le chevalier, touch de rencontrer cette courtoisie l o il craignait
de se heurter  quelque brutalit, promit non-seulement de s'acquitter
de la commission, mais encore de dire  Son Altesse royale combien le
gouverneur avait eu d'gards  sa recommandation.

De son ct, le gelier en chef, voyant la courtoisie avec laquelle le
gouverneur parlait au chevalier, jugea que le chevalier tait un
trs-grand personnage, et se hta de le conduire avec toute sorte de
saluts  la chambre de Luisa, situe au second tage d'une des tours.

Au fur et  mesure qu'il montait, le chevalier sentait sa poitrine
s'oppresser. Comme nous l'avons dit, il n'avait pas revu Luisa depuis la
sance du tribunal, et ce n'tait point sans une profonde motion qu'il
allait se trouver en face d'elle. Aussi, en arrivant  la porte de la
chambre, et, au moment o le gelier allait mettre la clef dans la
serrure, il lui posa la main sur l'paule en murmurant:

--Par grce, mon ami, un instant!

Le gelier s'arrta. Le chevalier s'appuya contre la muraille, les
jambes lui manquaient.

Mais les sens des prisonniers acquirent, dans le silence, dans la
solitude et dans la nuit, une acuit toute particulire. Luisa avait
entendu des pas dans l'escalier, et avait reconnu que ces pas
s'arrtaient  sa porte.

Or, ce n'tait pas l'heure,  laquelle on avait l'habitude d'entrer dans
sa prison. Inquite, elle tait descendue de son lit, o elle s'tait
jete tout habille; l'oreille tendue, les bras allongs, elle s'tait
rapproche de la porte dans l'espoir de saisir quelque bruit qui lui
permt de deviner dans quel but on venait la visiter au tiers de la
nuit.

Elle savait que, jusqu' l'heure de son accouchement, sa vie tait
sauvegarde par l'ange protecteur qu'elle portait dans son sein; mais
elle comptait les jours avec terreur; elle allait accomplir son septime
mois.

Pendant que le chevalier, appuy  la muraille extrieure, et la main
sur sa poitrine, tchait de calmer les battements de son coeur, elle, de
l'autre ct de la porte, coutait donc, haletante et pleine
d'angoisses.

Le chevalier comprit qu'il ne pouvait rester ainsi ternellement. Il fit
un appel  ses forces, et, d'une voix assez ferme:

--Ouvrez maintenant, mon ami, dit-il au gelier.

Ces paroles taient  peine prononces qu'il lui sembla, de l'autre ct
de la porte, entendre un faible cri: mais ce cri, si c'en tait un, fut
immdiatement touff par le grincement de la clef dans la serrure.

La porte s'ouvrit; le chevalier s'arrta sur le seuil.

A deux pas, dans l'intrieur de la chambre, baigne tout entire par un
rayon de la lune qui passait  travers la fentre grille, mais sans
vitres, Luisa tait agenouille, blanche, les cheveux pars, les mains
allonges sur ses genoux et pareille  la _Madeleine_ de Canova.

Elle avait,  travers la porte, reconnu la voix de son mari, et elle
l'attendait dans l'attitude o la femme adultre attendait le Christ.

Le chevalier,  son tour, poussa un cri, la souleva entre ses bras, et,
 demi vanouie, l'emporta sur son lit.

Le gelier referma la porte en disant:

--Quand Votre Excellence entendra sonner onze heures...

--C'est bien, lui rpondit San-Felice ne lui donnant pas le temps
d'achever sa phrase.

La chambre demeura sans autre lumire que le rayon de lune qui, suivant
le mouvement de la nocturne plante, se rapprochait lentement des deux
poux. Nous eussions d dire: de ce pre et de cette fille. Rien n'tait
plus paternel, en effet, que ce baiser dont Luciano couvrait le front
ple de Luisa; rien n'tait plus filial que cette treinte dont les bras
tremblants de Luisa serraient Luciano.

Ni l'un ni l'autre ne disaient une parole: on entendait seulement des
sanglots touffs.

Le chevalier comprenait que la honte n'tait pas la seule cause des
sanglots de Luisa. Elle n'avait pas revu Salvato, elle avait entendu
prononcer sa condamnation, elle ne savait pas ce qu'il tait devenu.

Elle n'osait faire une question, et, par un sentiment d'exquise
dlicatesse, le chevalier n'osait rpondre  sa pense.

En ce moment, les angoisses de la mre se traduisaient par un mouvement
si violent de l'enfant, que Luisa poussa un cri.

Le chevalier l'avait senti, et un frisson avait pass par tous ses
membres; mais, de sa voix douce:

--Tranquillise-toi, innocente crature, dit-il: ton pre vit, il est
libre et ne court aucun danger.

--Oh! Luciano! Luciano! s'cria Luisa en se laissant glisser aux pieds
de San-Felice.

--Mais, continua vivement le chevalier, je suis venu pour autre chose:
je suis venu pour parler de toi, avec toi, mon enfant chri.

--De moi?

--Oui, nous voulons te sauver, ma fille bien-aime.

Luisa secoua la tte en signe qu'elle croyait la chose impossible.

--Je le sais, rpondit San-Felice rpondant  sa pense, le roi t'a
condamne; mais nous avons un moyen d'obtenir ta grce.

--Ma grce! un moyen! rpta Luisa; vous connaissez un moyen d'obtenir
ma grce?

Et elle secoua la tte une seconde fois.

--Oui, reprit San-Felice, et ce moyen, je vais te le dire. La princesse
est grosse.

--Heureuse mre! s'cria Luisa, elle n'attend pas avec terreur le jour
o elle embrassera son enfant!

Et elle se renversa en arrire, sanglotant et se tordant les bras.

--Attends, attends, dit le chevalier, et prie pour sa dlivrance: le
jour de sa dlivrance sera celui de ta libert.

--Je vous coute, dit Luisa ramenant sa tte en avant et la laissant
tomber sur la poitrine de son mari.

--Tu sais, continua San-Felice, que, quand la, princesse royale de
Naples accouche d'un garon, elle a droit  trois grces, qui ne lui
sont jamais refuses?

--Oui, je sais cela.

--Eh bien, le jour o la princesse royale accouchera, au lieu de trois
grces, elle n'en demandera qu'une, et cette grce sera la tienne.

--Mais dit Luisa, si elle accouche d'une fille?

--D'une fille! d'une fille! s'cria San-Felice,  la pense duquel cette
alternative ne s'tait pas prsente. C'est impossible! Dieu ne le
permettra pas!

--Dieu a bien permis que je fusse injustement condamne, dit Luisa avec
un douloureux sourire.

--C'est une preuve! s'cria le chevalier, et nous sommes sur une terre
d'preuves.

--Ainsi, c'est votre seul espoir? demanda Luisa.

--Hlas! oui, rpondit San-Felice; mais n'importe! Tiens (il tira un
papier de sa poche), voici une supplique rdige par le duc de Calabre,
crite par sa femme, signe-la, et fions-nous en Dieu.

--Mais je n'ai ni plume ni encre.

--J'en ai, moi, rpondit le chevalier.

Et, tirant un encrier de sa poche, il y trempa une plume; puis,
soutenant Luisa, il la conduisit prs de la fentre, pour que, claire
par le rayon de la lune, elle pt signer.

Luisa signa.

--L! dit-il en relevant la tte, je vais te laisser cette plume, cette
encre et un cahier de papier; tu trouveras bien moyen de les cacher
quelque part: ils peuvent t'tre utiles.

--Oh! oui, oui, donnez, mon ami! dit Luisa. Oh! comme vous tes bon et
comme vous pensez  tout! Mais qu'avez-vous, et que regardez-vous?

En effet, les regards du chevalier s'taient,  travers les doubles
barreaux de la fentre, fixs sur la partie du port que l'on pouvait
apercevoir par l'ouverture.

A trente ou quarante mtres du pied de la tour, se balanait la golette
du capitaine Skinner.

--Miracle du ciel! murmura le chevalier. Allons! je commence  croire
que c'est lui qui est destin  te sauver.

Un homme se promenait de long en large sur le pont, et, de temps en
temps, jetait un regard avide sur le fort, comme s'il et voulu en
sonder les murailles.

En ce moment, la clef grina dans la serrure: onze heures sonnaient.

Le chevalier prit la tte de Luisa entre ses deux mains et dirigea son
regard vers le pont du petit btiment.

--Vois-tu cet homme? lui dit-il  voix basse.

--Oui, je le vois. Eh bien, aprs?

--Eh bien, Luisa, cet homme, c'est lui.

--Qui, lui? demanda la jeune femme toute frissonnante.

--Celui qui te sauvera si je ne te sauve pas, moi. Mais (il lui prit la
tte et lui baisa passionnment le front et les yeux) je te sauverai! je
te sauverai! je te sauverai!

Et il s'lana hors de la prison, dont la porte se referma sans que
Luisa s'en apert.

Toute son me tait passe dans ses yeux, et ses yeux dvoraient de leur
regard cet homme qui se promenait sur le pont de la golette.




                               XCIX

                PETITS VNEMENTS GROUPS AUTOUR DES
                              GRANDS


Si la scne se ft passe de jour, au lieu de se passer dans la nuit, le
chevalier se ft prcipit par les escaliers, sans s'inquiter du
gelier en chef, et en continuant de s'crier: Je la sauverai! Mais le
corridor tait dans l'obscurit la plus complte, n'ayant pas mme le
rayon de lune qui clairait la prison de Luisa.

Force lui fut d'attendre le guichetier et sa lanterne.

Celui-ci le reconduisit avec les mmes marques d'attention dont il
l'avait combl  son arrive. Aussi, arriv dans la cour, le chevalier
mit-il la main  sa poche et, en tirant les quelques pices d'or qu'elle
contenait, les offrit-il au gelier.

Celui-ci les prit et les pesa d'un air mlancolique dans sa main en
secouant la tte.

--Mon ami, dit San-Felice, c'est bien peu, je le sais; mais je me
souviendrai de toi, sois tranquille; seulement, c'est  la condition que
tu auras toute sorte d'gards pour la pauvre femme qui est ta
prisonnire.

--Je ne me plains pas de ce que Votre Excellence me donne, tant s'en
faut! rpondit-il. Mais, si Son Excellence voulait, elle pourrait, d'un
mot, faire plus pour moi que je ne pourrai jamais faire pour elle.

--Et que puis-je faire pour toi? demanda San-Felice.

--J'ai un fils, Excellence, et, depuis un an, je sollicite sans pouvoir
l'obtenir, son admission comme gelier dans la forteresse. S'il y tait,
je le chargerais spcialement du service de la dame en question, dont je
ne peux pas m'occuper, n'ayant que la surveillance gnrale.

--Je ne demande pas mieux, dit San-Felice, qui pensa tout de suite au
parti qu'il pouvait tirer de ce protecteur de bas tage. Et de qui
dpend sa nomination?

--Sa nomination dpend du chef de la police.

--T'es-tu dj adress  lui?

--Oui; mais, vous comprenez, Excellence, il faudrait pouvoir... (et il
fit le geste d'un homme qui compte de l'argent), et je ne suis pas
riche.

--C'est bien: tu feras une demande et tu me l'adresseras.

--Excellence, dit le gelier en chef en tirant un papier de sa poche,
pendant que vous tiez dans la chambre de la prisonnire, j'ai rdig ma
demande, pensant que vous seriez assez bon pour vous en charger.

--Je m'en charge, en effet, mon ami, dit le chevalier, et il ne dpendra
pas de moi que tu n'obtiennes ce que tu dsires. Si tu as besoin de moi,
viens chez Son Altesse royale le duc de Calabre et demande le chevalier
San-Felice.

Et, mettant la ptition dans sa poche, le chevalier prit cong de son
protg, sortit de la forteresse et se dirigea vers la place des
Quatre-Cantons, o, on se le rappelle, il avait rendez-vous avec le faux
capitaine amricain.

Celui-ci l'attendait, et, en l'apercevant, marcha droit  lui.

Tous deux s'abordrent en s'interrogeant.

Joseph Palmieri raconta sa visite au roi, se flicita de la faon dont
il avait t reu et surtout de la certitude o il tait maintenant de
pouvoir rester  son mouillage, c'est--dire dans le voisinage du fort.

De son ct, le chevalier lui fit part de son projet, et, pour qu'il
s'en rendt bien compte, lui donna  lire la demande en grce rdige
par le duc de Calabre.

Joseph Palmieri s'approcha de la lampe d'une madone et lut; dans sa
distraction, le chevalier s'tait tromp et lui avait donn  lire la
supplique du gelier en chef, au lieu de la demande en grce du duc.

Mais Joseph Palmieri n'tait pas homme  laisser passer  porte de sa
main une circonstance qui pt lui tre utile sans mettre la main dessus.
Il commena par prendre l'adresse du futur gelier: _Tonino Monti, via
della Salute, n 7_; et, rendant la supplique au chevalier:

--Vous vous tes tromp de papier, lui dit-il.

Le chevalier fouilla  sa poche et y trouva, en effet, le placet qu'il
avait cru donner et en place duquel il avait donn la supplique du
gelier en chef.

Joseph Palmieri la lut avec plus d'attention encore que la premire.

--Oui, sans doute, dit-il, si Ferdinand a un coeur, il y a une chance;
mais je doute qu'il en ait un.

Et il remit la demande en grce au chevalier.

--A quelle poque, demanda-t-il, comptez-vous sur l'accouchement de la
princesse?

--Mais elle attend sa dlivrance du jour au lendemain.

--Attendons comme elle, dit Palmieri. Mais, si le roi refuse, ou si elle
accouche d'une fille?...

--Alors, vous recevrez cette mme supplique dchire en morceaux, ce qui
voudra dire que vous pouvez agir  votre tour, attendu que, de notre
cot, il n'y aura plus d'espoir; ou sinon ce seul mot: SAUVE! vous dira
tout ce que vous aurez besoin de savoir. Seulement, vous me donnez votre
parole de ne rien tenter d'ici l?

--Je vous la donne; seulement, vous me permettrez de m'informer
topographiquement de la chambre qu'occupe la prisonnire dans la
forteresse?

Le chevalier saisit la main de son interlocuteur, en la lui serrant avec
un mouvement de fivreuse nergie.

--La jeunesse est puissante devant le Seigneur, dit-il. La fentre de la
prisonnire donne directement sur la golette le _Runner_.

Et il s'loigna rapidement en cachant son visage dans son manteau.

Le chevalier ne s'tait pas tromp, et, cette fois encore, les
sympathiques effluves de la jeunesse avaient divis leurs courants
magntiques. A peine le chevalier avait-il quitt la chambre de Luisa,
aprs lui avoir fait remarquer cet homme, qui,  une demi-encablure du
pied de la forteresse, se promenait pensif sur le pont de la golette,
que Salvato--car c'tait bien Salvato lui-mme--crut entendre passer
dans l'air son nom emport par la brise de la nuit.

Il leva la tte, ne vit rien et crut s'tre tromp.

Mais le mme son frappa une seconde fois son oreille.

Ses yeux se fixrent alors sur l'ouverture sombre qui se dessinait dans
la muraille grise, et,  travers les barreaux de cette ouverture, il
crut voir s'agiter une main et un mouchoir.

Le cri correspondant  celui qui sortait du coeur de la prisonnire
s'lana du sien, et les ondes de l'air frmirent de nouveau, agites
par ces deux syllabes: Luisa!

Le mouchoir se dtacha de la main, flotta un instant dans l'air et tomba
au pied de la muraille.

Salvato eut la prudence d'attendre un instant, de regarder autour de lui
si personne n'avait vu ce qui venait de se passer, et, s'tant assur
que tout tait bien rest entre lui et la prisonnire, sans prvenir
aucun des hommes de l'quipage, il mit le youyou , la mer, et, comme un
pcheur qui tend ses ligues, il s'approcha de la plage.

Un espace de terrain d'une dizaine de mtres sparait le quai du pied du
mur de la prison, et le bonheur voulut qu'aucune sentinelle n'y ft
place.

Salvato amarra son canot au rivage, ne fit qu'un bond, se trouva au pied
de la muraille, ramassa le mouchoir et revint au canot.

A peine y avait-il repris sa place, qu'il entendit le pas mesur d'une
patrouille; mais, au lieu de s'loigner du quai, ce qui et pu donner
des soupons, il enfona le mouchoir dans sa poitrine et resta dans le
canot, faisant avec sa ligne ce mouvement de haut en bas que fait un
homme qui pche  la palangre.

La patrouille parut au pied de la tour; le sergent qui la commandait se
dtacha des rangs et s'approcha du canot.

--Que fais-tu l? demanda-t-il  Salvato, vtu en simple marin.

Celui-ci lui fit rpter la question une seconde fois, comme s'il n'et
pas compris; puis:

--Vous le voyez bien, rpondit Salvato avec un accent anglais
trs-prononc, je pche.

Quoique dtests par les Siciliens, les Anglais devaient  la prsence
de Nelson certains gards que l'on n'accordait point aux individus des
autres nations.

--Il est dfendu d'amarrer des bateaux au quai, rpondit le chef de la
patrouille, et il y a de la place dans le port pour pcher sans venir
pcher ici. Au large donc, l'ami!

Salvato fit entendre un grognement de mauvaise humeur, tira du fond de
la mer sa palangre,  laquelle il eut la chance de trouver pendu un
calamaris, et rama vers la golette.

--Bon! dit le sergent en rejoignant sa patrouille, voil qui le changera
de son boeuf sal.

Et, enchant de la plaisanterie, il disparut un instant sous une vote
dont il explora la profondeur sombre, reparut et continua sa ronde de
nuit en longeant les murs extrieurs de la forteresse.

Quant  Salvato, il s'tait dj plong dans l'intrieur de la golette,
baisant le mouchoir marqu d'une L, d'une S et d'une F.

Un des quatre coins tait nou; il y porta vivement la main et sentit un
papier.

Sur le papier taient crits ces mots:

Je t'ai reconnu, je te vois, je t'aime! Voici mon premier moment de
joie depuis que je t'ai quitt.

Mon Dieu, pardonnez-moi si c'est parce que j'espre en lui que j'espre
en vous!

Ta LUISA.

Salvato remonta sur le pont; ses yeux se reportrent immdiatement vers
l'ouverture.

La main blanche se dessinait toujours sur les barreaux sombres.

Salvato secoua le mouchoir, le baisa, et son nom passa de nouveau  son
oreille avec la brise de la nuit.

Mais, comme il et t imprudent, par une nuit aussi claire, de
continuer un semblable change de signes, Salvato s'assit et demeura
immobile, tandis qu' travers le double barreau, son oeil, habitu aux
tnbres, pouvait encore distinguer la blanche apparition, vers laquelle
ne le guidait plus la main imprudente.

Quelques instants aprs, on entendit le bruit d'une double rame qui
battait la mer, et l'on vit,  travers le labyrinthe de btiments qui
couvraient le port, s'avancer une barque qui s'arrta au pied du petit
escalier de la golette.

C'tait Joseph Palmieri qui rentrait  bord.

--Bonne nouvelle! s'cria en anglais Salvato, s'lanant dans les bras
de son pre. Elle est l, l,  cette fentre! Voil son mouchoir et une
lettre d'elle!

Joseph Palmieri sourit d'un ineffable sourire et murmura:

--O pauvre chevalier! tu avais bien raison de dire: La jeunesse est
puissante devant Dieu!




                                C

                  LA NAISSANCE D'UN PRINCE ROYAL


Quelques jours aprs les vnements que nous venons de raconter, le roi
chassait la caille  tir, escort de son fidle Jupiter, dans les
jardins de la Bagaria et sur le versant septentrional des collines qui
s'lvent  quelque distance de la plage.

Il avait avec lui les deux plus fidles compagnons de ces sortes de
plaisirs, excellents tireurs comme lui, sir William Hamilton et le
prsident Cardillo.

La chasse tait splendide: c'tait le retour des cailles.

Les cailles, comme tout chasseur sait, ont par an deux passages. Dans le
premier, aux mois d'avril et de mai, elles vont du midi au nord;  cette
poque, elles sont maigres et sans saveur. Dans le second, qui a lieu au
mois de septembre et d'octobre, elles sont, au contraire, grasses et
succulentes, surtout en Sicile, leur premire tape pour regagner
l'Afrique.

Le roi Ferdinand s'amusait donc,--nous ne dirons pas comme un roi, nous
savons trop bien que, tout roi qu'il tait, il ne s'tait pas toujours
amus, mais comme un chasseur qui nage dans le gibier.

Il avait tir cinquante coups et tu cinquante pices, et il offrait de
parier qu'il irait ainsi jusqu' la centaine, sans en manquer une seule.

Tout  coup, on vit venir un cavalier courant  toute bride; et, guid
par les coups de fusil,  la distance de cinq cents pas  peu prs des
chasseurs, il arrta son cheval, se dressa sur ses triers pour voir
lequel des trois tait le roi, et, l'ayant reconnu, il vint droit  lui.

Ce cavalier tait un messager que le duc de Calabre envoyait au roi, son
pre, pour lui annoncer que la duchesse tait prise des premires
douleurs, et, le prier, selon les lois de l'tiquette, d'assister 
l'accouchement.

--Bon! fit le roi, tu dis les premires douleurs?

--Oui, sire.

--En ce cas, j'ai bien une heure ou deux devant moi. Antonio Villari
est-il l?

--Oui, sire, et deux autres mdecins avec lui.

--Alors, tu vois bien: je n'y puis rien faire. Tout beau, Jupiter! Je
vais encore tuer quelques cailles. Retourne  Palerme, et dis au prince
que je te suis.

Et il alla  Jupiter, qui, sur la recommandation de son matre, tenait
l'arrt aussi ferme que s'il et t chang en pierre.

La caille partit, le roi la tua.

--Cinquante et une, Cardillo! dit-il.

--Pardieu! dit le prsident, de mauvaise humeur de n'en tre qu' la
trentaine, avec un chien comme le vtre, ce n'est pas malin. Je ne sais
mme pas comment Votre Majest se donne la peine de brler de la poudre
et de semer du plomb. A sa place, je prendrais le gibier  la main.

Le domestique qui suivait le roi, lui passait, pendant ce temps, un
autre fusil tout charg.

--Eh bien, dit le roi au messager, tu n'es pas encore parti?

--J'attendais pour savoir si le roi n'avait pas d'autres ordres  me
donner.

--Tu diras  mon fils que j'en suis  ma cinquante et unime caille, et
que Cardillo n'est encore qu' sa trentime.

Le messager repartit au galop, et la chasse continua.

Le roi, en une heure, tua vingt-cinq autres cailles.

Il changeait son fusil dcharg contre un fusil charg, lorsqu'il vit
revenir le mme messager  fond de train.

--Eh bien, lui cria-t-il, tu viens me dire que la duchesse est
accouche?

--Non, sire; je viens, au contraire, dire  Votre Majest qu'elle
souffre beaucoup.

--Que veut-elle que j'y fasse?

--Votre Majest sait qu'en pareille circonstance sa prsence est
commande par le crmonial. Il peut arriver un malheur.

--Eh bien, demanda le prsident, qu'y a-t-il?

--Il y a que cela ne va pas tout seul,  ce qu'il parat, rpondit
Ferdinand.

--De sorte que nous allons quitter la chasse au milieu de la journe? Au
reste, que Votre Majest la quitte si elle veut, je reste: je ne m'en
retournerai que quand j'aurai mes cent pices.

--Ah! dit Ferdinand, une ide! Retourne vite  Palerme et ordonne de
sonner toutes les cloches.

--Et je puis dire  Son Altesse royale...?

--Tu peux lui dire que j'y suis aussitt que toi. As-tu vu nos chevaux?

--Ils sont  la grille de la Bagaria, sire.

--Eh bien, dis-leur, en passant, de se rapprocher.

Le messager repartit au galop.

Un quart d'heure aprs, toutes les cloches de Palerme taient en branle.

--Ah! dit le roi, voil qui doit lui faire du bien. Et il continua sa
chasse.

Il en tait  sa quatre-vingt-dixime caille, sans en avoir manqu une
seule.

--Voulez-vous parier que j'irai jusqu' la centaine, sans un faux coup,
Cardillo?

--Ce n'est pas la peine.

--Pourquoi cela?

--Parce que voil le messager qui revient.

--Diable! dit Ferdinand. Tout beau, Jupiter! Je vais toujours tuer ma
quatre-vingt-onzime, en attendant.

La caille partit, le roi la tua.

Lorsqu'il se retourna, le messager tait prs de lui.

--Eh bien, lui demanda Ferdinand, les cloches l'ont-elles soulage?

--Non, sire: les mdecins ont des craintes.

--Les mdecins ont des craintes! rpta Ferdinand en se grattant
l'oreille. C'est grave, alors?

--Trs-grave, sire.

--En ce cas, qu'on expose le saint sacrement.

--Sire, je ferai observer  Votre Majest que les mdecins disent que
votre prsence est urgente.

--Urgente! urgente! rpta Ferdinand avec impatience; je n'y ferai pas
plus que le bon Dieu!

--Sire, le cheval de Votre Majest est l.

--Je le vois bien, pardieu! Va, va, mon garon; et, si le saint
sacrement n'y fait rien, j'irai moi-mme.

Et il ajouta  voix basse:

--Quand j'aurai tu mes cent cailles, bien entendu.

Au bout d'un quart d'heure, le roi avait tu ces cent cailles. Sir
William l'avait suivi de prs et en avait tu quatre-vingt-sept. Le
prsident Cardillo tait de dix en arrire sur sir William et de
vingt-trois sur le roi: aussi tait-il furieux.

Les cloches sonnaient toujours  grande vole, ce qui prouvait qu'il n'y
avait pas de nouveau.

--_Alla malora!_ dit le roi avec un soupir, il parat qu'elle s'entte 
ne rien finir que je ne sois l. Allons-y donc. On a bien raison de
dire: Ce que femme veut, Dieu le veut.

Et, sautant  cheval:

--Vous tes libres d'aller jusqu' vos cent cailles, dit-il aux deux
autres chasseurs. Moi, je retourne  Palerme.

--En ce cas, dit sir William, je suis Votre Majest: ma charge m'oblige
 ne pas vous quitter dans un pareil moment.

--C'est bien, allez, dit Cardillo; moi, je reste.

Le roi et sir William mirent leurs montures au galop.

Au moment o ils entraient dans la ville, le carillon des cloches cessa.

--Ah! ah! dit le roi, il parat que c'est fini. Maintenant, reste 
savoir si c'est un garon ou une fille.

On passa devant une glise: tous les cierges taient allums, le saint
sacrement tait expos sur l'autel, l'glise tait pleine de gens qui
priaient.

On entendit le bruit des ptards et l'on vit l'air sillonn par les
fuses.

--Bien! dit le roi, voil qui est de bon augure.

Le roi vit de loin venir le mme messager; il tenait son chapeau en
l'air et criait: Vive le roi! Tout le monde courait aprs lui ou
s'lanait au-devant de lui. C'tait miracle qu'il n'crast personne.

Du plus loin qu'il aperut le roi:

--Un prince, sire! un prince! cria-t-il.

--Eh bien, dit le roi  sir William, quand j'aurais t l, je n'y
aurais rien ajout.

Les cris du peuple annoncrent l'arrive de Ferdinand au palais.

Tout le monde tait dans la joie, et le roi tait attendu avec la plus
grande impatience.

Le duc et la duchesse de Calabre avaient pris  coeur la cause de la
San-Felice, non pour elle, qu'ils ne connaissaient pas, l'ayant vue 
peine, mais pour son mari.

Le pauvre chevalier, plus mort que vif, plus agit surtout que si
c'tait son propre sort qui allait se dbattre, tait  genoux dans un
cabinet attenant  la chambre  coucher, et priait.

C'est qu'il connaissait le roi, et qu'il savait qu'il avait beaucoup 
craindre et peu  esprer.

La jeune mre tait dans son lit. Elle n'avait aucun doute, elle: qui
pourrait refuser quelque chose  ce bel enfant qu'elle venait de mettre
au monde avec tant de douleurs? Ce serait une impit!

Ne serait-il pas roi un jour? n'tait-il pas d'heureux augure qu'il
entrt dans la vie par la porte de la clmence et en balbutiant le mot
_Grce_!

On avait eu le temps, son grand-pre n'tant pas encore l au moment de
sa naissance, de lui faire sa toilette et de lui passer une magnifique
robe de dentelles.

Il avait les cheveux blonds des princes autrichiens, des yeux bleus
tonns qui regardaient sans voir, la peau frache comme une rose et
blanche comme du satin.

La mre le tenait couch prs d'elle, ne se lassant pas de l'embrasser.
Elle lui avait gliss, dans les plis de la robe qui recouvrait ses
langes royaux, la supplique de la malheureuse San-Felice.

On entendit dans la rue, se rapprochant du palais snatorial, les cris
de Vive le roi!

Le prince plit: il lui sembla,  lui si craintif devant son pre, qu'il
allait commettre un crime de lse-majest.

La princesse fut plus courageuse que lui.

--O Franois, dit-elle, nous ne pouvons cependant pas abandonner cette
pauvre femme!

San-Felice, qui entendit ces mots, ouvrit la porte de l'alcve, et par
cette porte passa sa tte ple et effare.

--O mon prince! dit-il avec le ton du reproche.

--J'ai promis, je tiendrai, dit Franois. J'entends les pas du roi: ne
te montre pas, ou tu perds tout.

San-Felice referma la porte du cabinet au moment o le roi ouvrait celle
de la chambre  coucher.

--Eh bien, eh bien, dit-il en entrant, tout est donc fini, et de la
bonne faon, grce  Dieu! Je te fais mon compliment, Franois.

--Et  moi, sire? demanda l'accouche.

--A vous, je vous le ferai quand j'aurai vu l'enfant.

--Sire, vous savez que j'ai droit  trois faveurs, dit la princesse,
comme ayant donn un hritier au royaume?

--Et on vous les accordera, si c'est un beau mle.

--Oh! sire, c'est un ange!

Et elle prit l'enfant  son ct et le prsenta au roi.

--Ah! par ma foi, dit le roi en le lui prenant des mains et en se
retournant vers son fils, je n'aurais pas mieux fait, moi qui m'en
pique.

Il y eut un moment de silence; toutes les respirations taient arrtes,
tous les coeurs cessaient de battre.

On attendait que le roi vt le placet.

--Oh! oh! qu'a-t-il donc sous le bras?

--Sire, dit Marie-Clmentine, au lieu des trois faveurs que l'on accorde
d'habitude  la princesse royale qui donne un hritier  la couronne, je
n'en demande qu'une.

Et sa voix, en prononant ces paroles, tait si tremblante, que le roi
la regardait avec tonnement.

--Diable! ma chre fille, dit le roi, il parat que c'est bien
difficile, ce que vous dsirez?

Et, couchant l'enfant dans le pli de son bras gauche, il prit le papier
de la main droite et le dplia lentement en regardant le prince
Franois, qui plit, et la princesse Marie-Clmentine, qui se laissa
retomber sur son oreiller.

Le roi commena de lire; mais, ds les premiers mots, son sourcil se
frona et l'expression de son visage devint sinistre.

--Oh! dit-il avant mme d'avoir tourn la page, si c'tait cela que vous
aviez  me demander, monsieur mon fils, et vous, madame ma belle-fille,
vous avez perdu votre peine. Cette femme est condamne, cette femme
mourra.

--Sire! balbutia le prince.

--Dieu lui-mme voudrait la sauver, que j'entrerais en lutte contre
Dieu!

--Sire, au nom de cet enfant!

--Tenez! s'cria le roi, reprenez-le, votre enfant! le voil, je vous le
rends.

Et, le rejetant violemment sur le lit, il sortit en criant:

--Jamais! jamais!

La princesse Marie-Clmentine poussa un gmissement et prit dans ses
bras son enfant qui pleurait.

--Oh! pauvre innocent! dit-elle, cela te portera malheur...

Le prince tomba sur une chaise sans avoir la force de prononcer une
parole.

Le chevalier poussa la porte du cabinet, et, plus ple qu'un mort, il
vint ramasser la supplique qui tait tombe  terre.

--O mon ami! dit le prince en lui tendant la main, tu le vois, il n'y a
pas de notre faute.

Mais lui, sans paratre voir ni entendre le prince, sortit en dchirant
la supplique et en disant:

--C'est vritablement un monstre que cet homme!




                                  CI

                             TONINO MONTI


A l'instant mme o le roi s'lanait, furieux, hors de la chambre de la
princesse royale, et o San-Felice le suivait en dchirant la supplique,
le capitaine Skinner discutait dans sa cabine le prix de son engagement
avec un grand et beau garon de vingt-cinq ans, qui tait venu s'offrir
 lui pour faire partie de l'quipage de la golette.

Quand nous disons _s'offrir  lui_, la chose pourrait tre dite d'une
faon plus exacte. La veille, un de ses meilleurs matelots, qui exerait
 bord le poste de contre-matre et qui tait n  Palerme, charg par
le capitaine Skinner de recruter quelques hommes pour renforcer son
quipage, avait vu,  la porte de la maison n 7 de la rue della Salute,
un beau jeune homme coiff d'un bonnet de pcheur et portant un caleon
relev jusqu'au-dessus du genou, lequel laissait voir une jambe
vigoureuse et fine tout  la fois.

Il s'tait arrt un instant devant lui et l'avait regard avec une
attention et une persistance qui lui avaient valu, en patois sicilien,
cette question:

--Que me veux-tu?

--Rien, avait rpondu le contre-matre dans le mme patois. Je te
regarde et je me dis,  part moi, que c'est une honte.

--Qu'est-ce qui est une honte?

--Qu'un grand et fort gaillard comme toi, qui ferait un si beau matelot,
soit destin  faire un si mauvais gelier.

--Qui t'a dit cela? demanda le jeune homme.

--Que t'importe, du moment que je le sais!

Le jeune homme haussa les paules.

--Que veux-tu! dit-il, l'tat de pcheur ne nourrit pas son homme, et
l'tat de gelier rapporte deux carlins par jour.

--Bon! deux carlins par jour! dit le contre-matre en faisant claquer
ses doigts: belle rtribution pour un si triste mtier! Moi, je suis 
bord d'un btiment o les mousses ont deux carlins, les novices quatre,
et les matelots huit.

--Tu gagnes huit carlins par jour, toi? demanda le jeune pcheur.

--Moi? J'en gagne douze: je suis contre-matre.

--Peste! dit le pcheur, quel commerce fait donc ton capitaine, pour
payer ses hommes ce prix-l?

--Il ne fait aucun commerce, il se promne.

--Il est donc riche?

--Il est millionnaire.

--Bon tat, et qui vaut encore mieux que celui de matelot  huit
carlins.

--Lequel, cependant, vaut mieux que celui de gelier  deux.

--Je ne dis pas; mais c'est mon pre qui s'est coiff de cette ide-l.
Il veut absolument que je lui succde comme gelier en chef.

--Ce qui lui vaut?

--Six carlins par jour.

Le contre-matre se mit  rire.

--Au fait, dit-il, voil un riche avenir! Et tu es dcid?

--Ah! je n'ai pas la vocation. Mais, ajouta-t-il avec l'insouciance des
hommes du Midi, il faut bien faire quelque chose.

--Ce n'est pas amusant de se lever la nuit, de faire des rondes dans les
corridors, d'entrer dans les cachots, de voir de malheureux prisonniers
qui pleurent!

--Bah! on s'y habitue. Est-ce qu'il n'y a pas partout des gens qui
pleurent!

--Ah! je vois ce que c'est, dit le contre-matre: tu es amoureux, et tu
ne veux pas quitter Palerme.

--Amoureux! j'ai eu deux matresses dans ma vie, et l'une m'a quitt
pour un officier anglais, l'autre pour un chanoine de Sainte-Rosalie.

--Alors, libre comme l'air?

--Libre comme l'air. Et, si tu as un bon poste  m'offrir, comme je ne
suis pas encore nomm gelier, que j'attends depuis trois ans ma
nomination, fais tes offres.

--Un bon poste?... Je n'en ai pas d'autre que celui de matelot  bord de
mon btiment.

--Et quel est ton btiment?

--Le _Runner_.

--Ah! ah! vous tes de l'quipage amricain?

--Eh bien, as-tu quelque chose contre les Amricains?

--Ils sont hrtiques.

--Celui-l est catholique comme toi et moi.

--Et tu t'engages  me faire recevoir  bord?

--J'en parlerai au capitaine.

--Et j'aurai huit carlins par jour comme les autres?

--Oui.

--Fait-on la pagnote, ou est-on nourri?

--On est nourri.

--Convenablement?

--On a le caf et le petit verre de rhum le matin;  midi, la soupe, un
morceau de boeuf ou de mouton rti, du poisson, si l'on en a pinc, et,
le soir, du macaroni.

--Je voudrais voir cela.

--Il ne tient qu' toi. Il est onze heures et demie, on dne  midi; je
t'invite  dner avec nous.

--Et le capitaine?

--Le capitaine? Est-ce qu'il fera attention  toi!

--Ah! ma foi, dit le jeune homme, j'accepte; j'allais dner avec un
morceau de baccala.

--Pouah! fit le contre-matre: il y a un chien  bord, il n'en veut pas.

--_Madonna!_ dit le jeune homme, il y a beaucoup de chrtiens alors qui
ne demanderaient pas mieux que d'tre chiens  bord de ton btiment.

Et, passant son bras sous celui du contre-matre, il suivit le quai
jusqu' la Marina.

A la Marina, il y avait un canot amarr, prs du dbarcadre. Il tait
gard par un seul matelot; mais le contre-matre fit entendre un
roulement de son sifflet, et trois autres matelots accoururent et
sautrent dans la barque, o le contre-matre et le jeune pcheur
descendirent  leur tour.

--Au _Runner_! et vivement! leur dit en mauvais anglais le contre-matre
en prenant place au gouvernail.

Les matelots se roidirent sur leurs rames, et la lgre embarcation
glissa sur l'eau.

Dix minutes aprs, elle abordait l'escalier de bbord du _Runner_.

Le contre-matre avait dit la vrit: ni le capitaine ni son second ne
parurent remarquer l'arrive d'un tranger  bord. On se mit  table,
et, comme la pche avait t bonne et qu'un des matelots, Provenal de
naissance, avait fait une bouillabaisse, le repas fut encore plus soign
que le contre-matre ne l'avait annonc.

Nous devons avouer que les trois plats qui se succdrent, arross d'une
demi-bouteille de vin de Calabre parurent produire une sensation
favorable sur l'esprit de l'invit.

Au dessert, le capitaine parut sur le pont, accompagn de son second,
et, en se promenant, se dirigea vers l'avant du petit btiment.

A l'approche du capitaine, les matelots se levrent, et, comme le
capitaine leur faisait signe de la main de se rasseoir:

--Pardon, mon capitaine, dit le contre-matre, mais j'ai une prire 
vous faire.

--Et que veux-tu? demanda le capitaine Skinner en riant. Voyons, parle,
mon brave Giovanni.

--Ce n'est pas moi, capitaine, c'est un de mes compatriotes que j'ai
racol par les rues de Palerme, et que j'ai invit  dner avec nous.

--Ah! ah! Et o est-il, ton compatriote?

--Le voil, capitaine.

--Que demande-t-il?

--Une grande faveur, capitaine.

--Laquelle?

--Celle de boire  votre sant.

--C'est chose accorde, dit le capitaine, et tout le bnfice en sera
pour moi.

--Hourra pour le capitaine! crirent les matelots d'une seule voix.

Skinner salua de la tte.

--Et comment s'appelle ton compatriote? demanda-t-il.

--Ma foi, dit Giovanni, je n'en sais rien.

--Je m'appelle votre serviteur, Excellence, rpondit le jeune homme, et
voudrais bien que vous me rpondissiez que vous vous appelez mon matre.

--Ah! ah! tu as de l'esprit, garon!

--Vous croyez, Excellence?

--J'en suis sr.

--Depuis que ma mre me le disait quand j'tais tout petit, personne
cependant ne s'en est aperu.

--Mais enfin tu as encore un autre nom que celui de mon serviteur?

--J'en ai deux autres, Excellence.

--Lesquels?

--Tonino Monti.

--Attends donc, attends donc, dit le capitaine comme s'il cherchait 
rappeler ses souvenirs, il me semble que je te connais.

Le jeune homme secoua dubitativement la tte.

--Cela m'tonnerait bien, dit-il.

--Je me rappelle... Oui, c'est cela. N'es-tu pas le fils du gelier en
chef du fort de Castellamare?

--Ma foi, oui. Eh bien, il faut que vous soyez sorcier pour avoir devin
cela...

--Je ne suis pas sorcier, mais je suis l'ami de quelqu'un qui sollicite
pour toi le poste de gelier, je suis l'ami du chevalier San-Felice.

--Et qui ne l'obtiendra pas, naturellement.

--Bon! et pourquoi ne l'obtiendrait-il pas? Le chevalier est
non-seulement le bibliothcaire, mais encore l'ami du duc de Calabre.

--Oui; mais il est le mari de la prisonnire si chaudement recommande
par Sa Majest, et qui ne vit que par grce. Si le chevalier avait eu
quelqu'un d'influent, il aurait commenc par obtenir la vie de sa femme.

--C'est justement parce qu'on lui a refus ou qu'on lui refusera
probablement une grande faveur que l'on sera charm de lui en accorder
une petite.

--Que Dieu me fasse la grce de ne pas vous entendre!

--Et pourquoi cela?

--Parce qu'il m'arrangerait mieux de vous servir que de servir le roi
Ferdinand.

--Je ne veux cependant pas, je te le dclare, rpliqua en riant le
capitaine Skinner, lui faire concurrence.

--Oh! vous ne lui ferez pas concurrence, capitaine: je donne ma
dmission avant d'tre nomm.

--Ah! capitaine, dit Giovanni, acceptez-la. Tonino est un bon garon.
Pcheur d'enfance, a fera un excellent marin. Je rponds de lui. Nous
serons tous contents de le voir porter sur le rle de l'quipage.

--Oh! oui, oui! s'crirent tous les matelots.

--Capitaine, dit Tonino, la main sur sa poitrine, foi de Sicilien, si
Votre Excellence m'accorde ma demande, vous serez content de moi.

--coute, mon ami, rpondit le capitaine, je ne demande pas mieux, car
tu me parais un bon garon. Mais je ne veux pas qu'on dise que je suis
un racoleur, et qu'on m'accuse de t'avoir engag pendant que tu tais
ivre. Amuse-toi avec tes compagnons tant qu'il te plaira; mais rentre ce
soir chez toi. Rflchis cette nuit, demain toute la journe, et, demain
au soir, si tu es toujours dans les mmes intentions, reviens, et nous
terminerons.

--Vive le capitaine! cria Tonino.

--Vive le capitaine! rpta tout l'quipage.

--Voil quatre piastres, dit Skinner: allez  terre, mangez-les,
buvez-les, cela ne me regarde pas; mais que tout le monde, ce soir, soit
ici, et qu'il n'y ait pas trace du vin que l'on aura bu. Allez.

--Mais la golette, capitaine? demanda Giovanni.

--Laisse deux hommes  bord.

--Bon, capitaine! c'est  qui ne voudra pas rester.

--Vous tirerez au sort, et chacune des victimes recevra une piastre pour
consolation.

On tira au sort, et les deux matelots qui tombrent reurent chacun une
piastre.

Le soir,  neuf heures, tout le monde tait rentr, et, comme l'avait
recommand le capitaine, on tait gai, mais voil tout.

Le capitaine passa la revue de son quipage, comme il avait l'habitude
de le faire tous les soirs, et fit  Giovanni, mais pour lui seul, le
signe de le suivre dans son cabinet.

Dix minutes aprs, except les matelots du premier quart de nuit, tout
le monde tait couch  bord.

Giovanni se glissa dans la cabine du capitaine, qui attendait avec son
second. Tous deux paraissaient impatients.

--Eh bien? lui demanda Skinner.

--Eh bien, capitaine, il est  nous.

--Tu en es sr?

--Comme si je le voyais dj couch sur le rle.

--Et tu crois que demain...?

--Demain,  six heures du soir, aussi vrai que je m'appelle Giovanni
Capriolo, il aura sign.

--Dieu le veuille! murmura le second: ce sera dj la moiti de notre
affaire faite.

Et, en effet, le lendemain, comme l'avait promis Giovanni, et comme nous
l'avons dit dans les premires lignes de ce chapitre, aprs avoir
dbattu pour la forme le chiffre des appointements, sur sa demande
expresse consigne dans l'engagement, Tonino Monti, libre et majeur,
s'engageait pour trois ans comme matelot  bord du _Runner_, et recevait
d'avance trois mois d'appointements, se soumettant  toute la rigueur de
la loi, s'il manquait  sa parole.




                                   CII

                            LE GEOLIER EN CHEF


Au moment o le nouvel enrl venait d'opposer--avec quelque difficult
d'excution, mais lisiblement nanmoins,--sa signature au bas de
l'engagement, un matelot entrait dans la cabine, tenant  la main une
enveloppe contenant des papiers qu'un messager venait d'apporter de la
part du chevalier San-Felice, avec recommandation expresse de ne les
remettre qu'au capitaine Skinner lui-mme.

Ds midi, le bruit s'tait rpandu dans Palerme que la duchesse de
Calabre tait atteinte des douleurs de l'enfantement. Les propritaires
de la golette taient trop intresss  cet vnement pour n'tre point
des premiers  en tre instruits; puis le son des cloches, puis
l'exposition du saint sacrement leur avaient appris les craintes de la
cour; enfin, les ptards, les fuses et les illuminations les avaient
mis au courant de l'heureux rsultat auquel ils portaient un si vif
intrt, puisque la vie de la prisonnire y tait en quelque sorte
attache.

Le capitaine Skinner comprit donc  l'instant que l'enveloppe contenait,
quelle qu'elle ft, la dcision du roi.

Il fit un signe  Salvato, qui jeta un coup d'oeil sur l'engagement, dit
 Tonino que tout tait bien ainsi, prit l'engagement et le mit dans sa
poche.

Tonino, enchant de faire enfin lgalement partie de l'quipage du
_Runner_, remonta sur le pont.

Salvato et son pre, rests seuls, s'empressrent de briser le cachet:
l'enveloppe contenait la supplique de Luisa dchire en huit ou dix
morceaux.

On le sait, cette rponse seule tait significative; elle disait
clairement: Le roi a t impitoyable.

Mais  ces fragments dchirs taient joints deux autres papiers
intacts.

Le premier, que Salvato ouvrit, tait de l'criture du chevalier.

Il contenait ce qui suit:

J'allais vous envoyer ces papiers dchirs sans aucun
commentaire,--car, ainsi que la chose tait convenue entre nous, ils
signifiaient que la princesse avait chou, et que, de notre ct, il
n'y avait plus d'espoir,--quand j'ai reu du directeur de la police la
nomination, sollicite par moi, de Tonino Monti au poste de gelier
adjoint. Y a-t-il dans cette nomination un moyen de salut? Je n'en sais
rien et n'essaye mme pas de le chercher, tant ma tte est perdue; mais
vous, vous tes des hommes de ressource et d'imagination, vous avez des
moyens de fuite qui me manquent, des hommes d'excution que je n'ai pas
et que je ne saurais o trouver. Cherchez, imaginez, inventez,
jetez-vous, s'il le faut, dans l'insens, dans l'impossible; mais
sauvez-la!

Moi, je ne puis que la pleurer.

Ci-joint le brevet de Tonino Monti.

La nouvelle tait terrible; mais ni Salvato ni son pre n'avaient jamais
compt sur la clmence royale. Le dsappointement de ce ct-l tait
donc loin de produire l'effet qu'il avait produit sur le chevalier
San-Felice.

Les deux hommes se regardrent avec tristesse, mais non avec dsespoir.
Il y avait plus: il leur semblait que cette nomination de Tonino Monti
tait une compensation  l'chec annonc par la supplique dchire.

Comme on l'a vu, eux aussi avaient compt sur cet accident, et, en
s'emparant  tout hasard de Tonino, avaient pris leurs mesures en
consquence.

Leurs projets taient bien vagues encore, ou plutt ils n'avaient pas
encore de projets. Ils taient l, l'oeil au guet, l'oreille avide, le
bras tendu, prts  saisir l'occasion si l'occasion se prsentait. Il
leur avait sembl voir une lueur quelconque dans l'accaparement de
Tonino; cette lueur s'augmentait de sa nomination. Eh bien,  la lueur
de ce crpuscule, ils allaient chercher  donner un corps  ce rve,
jusque-l fugitif, insaisissable.

Il tait sept heures du soir. A huit, ils paraissaient avoir pris une
rsolution; car l'avis fut donn  tout l'quipage qu'on devait lever
l'ancre dans l'aprs-midi du lendemain.

Tonino fut autoris  aller, dans la soire mme ou le lendemain dans la
journe, prendre cong de son pre. Mais il dclara qu'il craignait
tellement la colre du bonhomme, que, loin d'aller prendre cong de lui,
il se sauverait  fond de cale s'il le voyait venir du ct du btiment.

Il parat que Salvato et son pre ne pouvaient rien dsirer de mieux que
cet effroi de Tonino; car ils changrent un signe de satisfaction.

Maintenant, nous allons raconter les vnements tels qu'ils se
passrent, sans essayer de leur donner d'autre explication que celle des
faits.

Le lendemain, vers cinq heures du soir, par un temps nuageux et sombre,
la golette le _Runner_ commena de faire ses prparatifs pour lever
l'ancre.

Pendant cette opration, soit maladresse de l'quipage, soit dfaut dans
la chane, un anneau se rompit et l'ancre resta au fond.

Cet accident arrive parfois, et, quand l'ancre n'est point reste  une
trop grande profondeur, des plongeurs descendent au fond de l'eau dans
laquelle a chou le cabestan.

Malgr l'accident arriv  l'ancre, on ne continua pas moins
d'appareiller; seulement, il fut convenu que, l'ancre n'tant qu' trois
brasses de profondeur, un canot resterait avec huit hommes et le
contre-matre Giovanni pour repcher l'ancre, et que la golette
attendrait en croisant  l'entre du port.

Pour se faire visible dans une nuit sans lune, elle devait porter trois
feux de couleurs diffrentes.

Vers huit heures du soir, elle fut dgage des diffrents navires
stationnant dans le port et commena de courir des bordes  l'endroit
convenu, tandis que les huit matelots dont on avait eu besoin pour la
manoeuvre d'appareillage et de sortie revenaient avec la barque pour
repcher l'ancre.

A la mme heure, le gelier en chef du fort de Castellamare, Ricciardo
Monti, sortait de la prison, prvenant le gouverneur qu'il recevait une
lettre de son fils lui annonant que ce fils tait nomm gelier
adjoint, selon son plus grand dsir, et qu'il reviendrait avec lui entre
neuf et dix heures, ayant  remplir quelques formalits de police.

Sans doute, cette lettre lui avait t crite par Tonino, sur le conseil
de quelque camarade, afin de dtourner l'attention de son pre du dpart
de la golette, o il pouvait entendre dire que son fils tait engag.

Le rendez-vous avait t donn  Ricciardo Monti dans une des petites
tavernes de la piazza Marina. Sans dfiance aucune, il entra en
demandant Tonino Monti. On lui indiqua un corridor conduisant  une
salle o, lui dit-on, son fils buvait avec trois ou quatre camarades.

A peine fut-il entr dans la salle, o il chercha vainement des yeux
celui qui lui avait donn rendez-vous, qu'il fut saisi par les quatre
hommes, li, billonn et couch sur un lit, avec l'assurance qu'il
serait libre le lendemain matin et qu'il ne lui serait fait aucun mal
s'il n'essayait pas de fuir.

La seule violence qui lui fut faite et qui ncessita l'emploi de la
force et surtout des menaces, fut de lui prendre le trousseau de clefs
qu'il portait  sa ceinture, clefs  l'aide desquelles il entrait dans
la chambre des prisonniers.

Ce trousseau de clefs fut pass,  travers la porte entre-bille, 
quelqu'un qui attendait derrire cette porte.

Une demi-heure aprs, un jeune homme de l'ge et de la taille de Tonino
frappait  la porte du fort et demandait  parler au gouverneur, de la
part de son pre.

Le gouverneur ordonna qu'il ft introduit prs de lui.

Le jeune homme lui dit alors que Ricciardo Monti, au moment o il
traversait la rue de Tolde, tout en fte  cause de l'accouchement de
la princesse, avait t bless par un mortarello qui avait clat, et
transport  l'hpital dei Pellegrini.

Le bless l'avait aussitt fait appeler, lui avait remis son trousseau
et lui avait donn l'ordre de se rendre sur-le-champ chez Son Excellence
le gouverneur, qui tait prvenu par lui, de justifier de sa nomination
en prsentant le brevet  Son Excellence, et de le remplacer jusqu' sa
gurison, qui ne pouvait tarder.

Le gouverneur lut le brevet du nouveau gelier adjoint; il tait
parfaitement en rgle. Il n'y avait rien d'extraordinaire dans
l'accident de Ricciardo Monti, ces sortes d'accidents arrivant par
centaines  chaque fte. Il avait, en effet, comme nous l'avons dit, t
prvenu que son gelier en chef sortait pour lui ramener son fils. Il ne
prit donc aucun soupon, invita le faux Tonino  garder provisoirement
les clefs de son pre,  se faire instruire de son service et  entrer
en fonction.

Le nouveau gelier remit prcieusement son brevet dans sa poche,
rattacha  sa ceinture les clefs qu'il avait dposes sur la table du
gouverneur et sortit.

L'inspecteur, prvenu des dsirs du gouverneur, le conduisit de corridor
en corridor, lui montrant les chambres habites.

Il y en avait neuf.

En passant devant celle de la San-Felice, il s'arrta un instant pour
lui expliquer l'importance de la prisonnire: on devait entrer dans sa
chambre et s'assurer de sa prsence trois fois le jour et deux fois la
nuit: la premire fois  neuf heures du soir, la seconde  trois heures
du matin.

De nouveaux ordres, au reste, avaient t donns le jour mme de
redoubler de surveillance  l'intrieur et  l'extrieur.

La tourne finie, l'inspecteur montra la chambre de garde. Le gelier
charg de veiller sur cette partie de la forteresse devait y demeurer
toute la nuit. Il avait quatre heures pour dormir dans le jour.

S'il s'ennuyait ou craignait de s'endormir dans la chambre de garde, il
tait libre de se promener dans les corridors.

Il tait onze heures et demie lorsque l'inspecteur et le nouveau gelier
se sparrent, l'inspecteur lui recommandant l'exactitude et la
vigilance, le gelier promettant que, sous ce nouveau rapport, il ferait
encore plus qu'on n'attendait de lui.

En effet, qui l'et vu debout  la porte de la chambre de garde, donnant
sur le premier corridor et s'ouvrant au pied de l'escalier n 1, l'oeil
ouvert, l'oreille au guet, n'aurait pu l'accuser de manquer  sa parole.

Il se tint l debout et immobile jusqu' ce que tout bruit s'teignt
dans le fort.

Minuit sonna.




                                   CIII

                              LA PATROUILLE


Le douzime coup frapp sur le timbre avait  peine cess de retentir,
que le nouveau gelier, que l'on et pu prendre jusque-l pour la statue
de l'attente, s'anima, et, comme m d'une rsolution subite, monta
l'escalier sans hte, mais sans lenteur. Et, en effet, si son pas tait
entendu, si son passage tait remarqu, si une question lui avait t
faite, il et eu  rpondre: En l'absence de mon pre, j'ai la
surveillance de la prison; je surveille.

Mais tout dormait dans la citadelle: personne ne le vit, personne ne
l'entendit, personne ne le questionna.

Arriv au second tage, il parcourut le corridor dans toute sa longueur,
puis revint sur ses pas, mais avec plus de prcautions, mais touffant
sa marche, l'oreille tendue, retenant son haleine.

Tout  coup, il s'arrta devant la porte de la prison de la San-Felice.

Il tenait d'avance dans sa main la clef de cette porte.

Il l'introduisit dans la serrure avec tant de prcaution et la fit
tourner avec tant de lenteur, qu' peine entendit-on le grincement du
fer sur le fer: la porte s'ouvrit.

Cette fois, la nuit tait sombre, le vent sifflait  travers les
barreaux de la fentre, dont on ne distinguait pas mme l'ouverture,
tant l'obscurit tait paisse.

Le jeune homme fit un pas dans la chambre en retenant son souffle.

Puis, comme il cherchait en vain des yeux la prisonnire.

--Luisa! murmura-t-il.

Un souffle apporta  son oreille le nom de Salvato! puis, au moment
mme, deux bras s'lancrent  son cou et une bouche s'appuya contre la
sienne.

Un souffle de flamme, un murmure de joie se croisrent. C'tait la
premire fois depuis le jour de la condamnation au tribunal, et, par
consquent, de leur sparation, que les deux amants se retrouvaient dans
les bras l'un de l'autre.

Sans doute, par des signes changs entre eux dans la journe, Salvato
avait prvenu Luisa de cette visite, de peur que la surprise ne lui
arracht quelque cri de terreur. Aussi, on l'a vu, pleine d'esprance,
mais pleine de crainte, avait-elle attendu que Salvato pronont son nom
avant de lui rpondre.

Il y eut dans le rapprochement de ces deux coeurs, si profondment
dvous l'un  l'autre, un moment d'extase muette et immobile.

Salvato en sortit le premier.

--Allons, chre Luisa, dit-il, maintenant, pas un instant  perdre: nous
sommes arrivs au moment suprme o notre sort commun va se dcider. Je
t'ai dit: Sois calme et patiente: nous mourrons tous deux ou nous
vivrons ensemble. Tu as compt sur moi, me voil.

--Oh! oui, et Dieu est grand, Dieu est bon! Maintenant, que puis-je
faire? comment puis-je t'aider?

--coute, rpondit Salvato. J'ai  accomplir un travail qui durera plus
d'une heure, j'ai  scier les barreaux de ta fentre. Il est minuit et
quelques minutes: nous avons encore quatre heures de nuit devant nous.
Ne prcipitons rien, mais russissons cette nuit: demain, tout sera
dcouvert.

--Je te le demande une seconde fois, que ferai-je pendant cette heure?

--Je laisse la porte entr'ouverte, comme elle l'est: moiti dans ta
prison, moiti dehors, tu coutes si quelque bruit ne nous menace pas
d'un danger. Au moindre soupon, tu m'appelles, je sors, je referme la
porte sur toi. La porte referme, je suis en ronde de nuit, n'inspirant
nulle dfiance puisqu'on me trouve dans l'exercice de mon devoir. Je
rentre un quart d'heure aprs et j'achve l'oeuvre commence.
Maintenant, du courage et du sang-froid!

--Sois tranquille, ami, je serai digne de toi, rpondit Luisa en lui
serrant la main avec une force presque virile.

Salvato tira alors de sa poche deux limes fines  l'acier mordant, l'une
pouvant casser pendant l'opration, et, Luisa s'tant, selon sa
recommandation, place de manire  percevoir tout bruit qui se ferait
dans les corridors et dans les escaliers, Salvato commena de limer les
barreaux de cette main ferme et assure qu'aucun pril ne pouvait faire
trembler.

La lime tait si fine, que l'on entendait  peine le cri de la morsure
sur le fer. D'ailleurs, ce bruit, mme plus perceptible, se ft perdu
dans les sifflements du vent et les premiers grondements du tonnerre,
annonant un orage prochain.

--Beau temps! murmura Salvato remerciant tout bas le tonnerre de se
mettre de la partie.

Et il continua son travail.

Rien ne vint l'en distraire.

Comme il l'avait prvu, au bout d'une heure, quatre barreaux furent
scis, et la fentre prsenta une ouverture assez grande pour que deux
personnes pussent passer par cette ouverture.

Alors, il releva de nouveau son surtout et dtacha une corde roule
autour de sa ceinture. Cette corde, solide, quoique finement tresse,
tait d'une longueur plus que suffisante pour toucher la terre.

A l'une de ses extrmits tait un anneau tout prpar, destin  tre
pass dans la partie verticale du barreau sci par Salvato et rests
adhrente et scelle  la muraille.

Salvato fit, de distanc en distance, des noeuds  la corde, noeuds
destins  servir de point d'appui  ses mains et  ses genoux.

Puis il sortit de la chambre et parcourut le corridor jusqu' l'endroit
o il aboutissait  l'escalier.

L, pench sur la lourde rampe de fer, l'oeil interrogeant les tnbres,
l'oreille interrogeant le silence, il demeura un instant immobile et
sans respiration.

--Rien!... murmura-t-il avec une expression de joie et de triomphe.

Et, revenant vivement sur ses pas, il rentra dans la chambre, retira la
clef de la porte, la referma en dedans, paralysa le serrure en y
glissant trois ou quatre clous, prit Luisa dans ses bras, la pressa
contre son coeur en lui recommandant le courage, fixa l'anneau  la tige
de fer, lia, de peur qu'elles ne se desserrassent par le poids, l'une 
l'autre les deux mains de Luisa, et l'invita  lui passer les deux bras
autour du cou.

Seulement alors, Luisa comprit le mode d'vasion que comptait employer
Salvato, et le coeur lui faillit  l'ide qu'elle allait tre suspendue
dans le vide, et qu'il lui faudrait descendre de trente pieds de haut
suspendue au cou de son amant, qui n'aurait lui-mme d'autre appui que
la corde.

Cependant, sa terreur fut muette. Elle tomba  genoux, leva au ciel ses
mains lies par le mouchoir, fit  voix basse une courte prire  Dieu,
et se releva en disant:

--Je suis prte.

En ce moment, un clair sillonna les nues, paisses et basses, et,  la
lueur de cet clair, Salvato put voir de grosses gouttes de sueur
sillonner le visage ple de Luisa.

--Si c'est cette descente qui t'effraye, dit Salvato, qui comptait avec
raison sur ses muscles de fer, je te rponds d'arriver  terre sans
accident.

--Mon ami, rpondit Luisa, je te rpte que je suis prte. J'ai
confiance en toi, et je crois en Dieu.

--Alors, dit Salvato, ne perdons pas une minute.

Salvato passa la corde en dehors de la fentre, s'assura de sa solidit,
tendit sa tte  Luisa pour qu'elle passt la chane de ses bras autour
de son cou, monta sur un tabouret qu'il avait prpar, passa avec Luisa
 travers l'ouverture, et, sans s'inquiter du frissonnement nerveux qui
agitait tout le corps de la pauvre femme, il saisit de ses genoux la
corde qu'il tenait dj de ses mains, et se lana dans le vide.

Luisa retint un cri lorsqu'elle se sentit suspendue et balance
au-dessus de ces dalles, dont elle avait si souvent avec effroi mesur
la hauteur, et ferma les yeux en cherchant de ses lvres celles de
Salvato.

--Ne crains rien, murmura tout bas Salvato; j'ai des forces pour trois
fois la longueur de cette corde.

Et, en effet, elle se sentait descendre d'un mouvement lent et mesur
indiquant  la fois la force et le sang-froid du puissant gymnaste qui
essayait de la rassurer. Mais,  la moiti de la longueur de la corde,
Salvato s'arrta tout  coup.

Luisa ouvrit les yeux.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle.

--Silence! fit Salvato.

Et il parut couter avec une attention profonde.

Au bout d'un instant:

--N'entends-tu rien? demanda-t-il  Luisa d'une voix perceptible pour
elle seule.

--Les pas de plusieurs hommes, il me semble, rpondit celle-ci d'une
voix faible comme le dernier soupir de la brise expirante.

--C'est quelque patrouille, fit Salvato. Nous n'aurions pas le temps de
descendre avant qu'elle ft passe... Laissons-la passer, nous
descendrons aprs.

--Mon Dieu! mon Dieu! je n'ai plus de force! murmura Luisa.

--Qu'importe, si j'en ai, moi! rpondit Salvato.

Pendant ce court dialogue, les pas s'taient rapprochs, et Salvato,
dont les yeux seuls taient rests ouverts, voyait,  la lueur d'une
lanterne porte par un soldat, poindre une patrouille de neuf hommes,
contournant le pied de la muraille. Mais peu importait  Salvato;
l'obscurit tait si grande, qu' moins d'un clair, il tait invisible
 la hauteur  laquelle il tait suspendu, et, comme il l'avait dit, il
se sentait assez de forces pour attendre que la patrouille ft passe et
et disparu.

La patrouille, en effet, passa sous les pieds des deux fugitifs; mais,
au grand tonnement de Salvato, qui la suivait avidement des yeux, elle
s'arrta au pied de la tour, changea quelques mots avec un soldat en
sentinelle et qu'il n'avait pas encore aperu, laissa un autre soldat 
la place de celui-l, et s'enfona sous la vote, o un reflet de sa
lanterne resta visible, preuve qu'elle ne l'avait pas franchie.

Si rudement trempe que ft l'me de Salvato, un frisson passa dans ses
veines. Il avait tout devin. La demande du prince de Calabre et de la
princesse Marie-Clmentine avait raviv la haine contre la San-Felice;
de nouveaux ordres de surveillance avaient t donns, et une sentinelle
place au pied de la tour tait le rsultat de ces ordres.

Luisa, appuye au coeur de Salvato, sentit, en quelque sorte, son coeur
frmir.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle en ouvrant d'effroi ses grands yeux.

--Rien, rpondit Salvato; Dieu nous protgera!

Et, en effet, les fugitifs avaient grand besoin de la protection de
Dieu: une sentinelle se promenait au pied de la tour, et les forces de
Salvato, suffisantes pour descendre, taient insuffisantes pour
remonter.

D'ailleurs, descendre, c'tait la mort possible; remonter, c'tait la
mort assure.

Salvato n'hsita point. Il profita du moment o, dans sa promenade
rgulire et borne, la sentinelle s'loignait tournant le dos pour
achever de descendre. Mais, au moment mme o il touchait la terre, le
soldat se retournait. Il vit  dix pas de lui un groupe informe s'agiter
dans l'ombre.

--Qui vive? cria-t-il.

Salvato, sans rpondre, tenant Luisa  moiti vanouie de terreur entre
ses bras, prit sa course vers la mer, o certainement l'attendait la
barque.

--Qui vive? rpta la sentinelle en s'apprtant  mettre en joue.

Salvato, toujours muet, pressa sa course. Il distinguait la barque, il
voyait ses amis, il entendait la voix de son pre, qui criait,  lui:
Courage! et,  ses matelots; Accostez!

--Qui vive? cria une troisime fois le soldat, le fusil  l'paule.

Et, comme la demande restait sans rponse, guid par un clair qui
illumina le ciel en ce moment, le coup partit.

Luisa sentit faiblir Salvato, qui tomba sur un genou, poussant un cri o
l'on pouvait distinguer encore plus de rage que de douleur.

Puis, d'une voix touffe, tandis que le soldat qui venait de faire feu
criait: Aux armes! lui essayait de crier une dernire fois:
Sauvez-la!

Luisa,  moiti vanouie, folle de douleur, incapable de faire un
mouvement, les poignets lis l'un  l'autre, les bras passs autour du
cou de Salvato, vit alors, comme dans un songe, se ruer l'une contre
l'autre deux troupes d'hommes ou plutt de dmons furieux, luttant, se
frappant, hurlant, la foulant aux pieds avec des cris de mort.

Puis, au bout de cinq minutes, le combat, pour ainsi dire, se dchirait
en deux: elle restait mourante aux mains des soldats, qui l'entranaient
vers la citadelle, tandis que les matelots emportaient dans leur barque
Salvato mort, la balle du factionnaire lui ayant travers le coeur et le
pre de Salvato, vanoui, d'un coup de crosse de fusil qu'il avait reu
sur la tte.

En entrant dans sa prison, Luisa, quoique enceinte de sept mois
seulement, Luisa, brise par les motions terribles qu'elle venait
d'prouver, fut prise des douleurs de l'enfantement, et, vers cinq
heures du matin, accoucha d'un enfant mort.

Une faveur ou plutt un repentir de la Providence lui pargnait cette
dernire douleur d'avoir  se sparer de son enfant!




                                  CIV

                            L'ORDRE DU ROI


Huit jours aprs les vnements que nous venons de raconter, le vice-roi
de Naples, prince de Cassero-Statella, tant au thtre dei Fiorentini,
avec notre vieille connaissance le marquis Malaspina, vit s'ouvrir la
porte de sa loge, et,  travers cette porte, aperut, debout dans le
corridor, un huissier du palais, suivi d'un officier de marine.

L'officier de marine tenait un pli scell d'un large cachet rouge.

--Monsieur le prince vice-roi! dit l'huissier.

L'officier de marine s'inclina et tendit la dpche au prince.

--De quelle part? demanda le prince.

--De la part de Sa Majest le roi des Deux-Siciles, rpondit l'officier,
et, la dpche tant d'importance, j'oserai en demander un reu  Votre
Excellence.

--Alors, vous venez de Palerme? demanda le prince.

--J'en suis parti avant-hier, sur _la Sirne_, monseigneur.

--La sant de Leurs Majests tait bonne?

--Excellente, prince.

--Donnez un reu en mon nom, Malaspina.

Le marquis tira un portefeuille de sa poche et commena d'crire le
reu.

--Que Votre Excellence, dit l'officier, ait la bont d'indiquer le lieu
et l'heure auxquels la dpche a t remise au prince.

--Ah a! dit Malaspina, cette dpche est donc bien importante?

--De la plus haute importance, Excellence.

Le marquis donna le reu dans les conditions o le demandait l'officier
et rentra dans la loge, dont la porte se referma sur lui.

Le prince achevait de lire la dpche.

--Tenez, Malaspina, lui dit-il, cela vous, regarde.

Et il lui passa le papier.

Le marquis Malaspina le prit, et lut cet ordre,  la fois concis et
terrible:

Je vous expdie la San-Felice. Que, dans les douze heures de son
arrive  Naples, elle soit excute.

Elle est confesse, et, par consquent, en tat de grce.

FERDINAND B.

Malaspina regarda d'un oeil tonn le prince de Cassero-Statella.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Eh bien, mon cher, avisez, cela vous regarde.

Et le prince se remit  couter le _Matrimonio segreto_, chef-d'oeuvre
du pauvre Cimarosa, qui venait de mourir  Venise de la peur d'tre
pendu  Naples.

Malaspina resta muet. Il n'avait jamais cru qu'au nombre de ses devoirs
comme secrtaire du vice-roi, ft celui de prparer les excutions
capitales.

Mais, nous l'avons dit, le marquis tait un courtisan tout  la fois
railleur obissant; aussi le prince de Cassero n'eut qu' se retourner
vers lui une seconde fois, et lui dire: Vous avez entendu! pour qu'il
s'inclint et sortit, muet mais prt  obir.

Il descendit, prit une voiture qui stationnait  la porte du thtre, et
se fit conduire  la Vicaria.

La San-Felice venait d'y arriver, il y avait une heure  peine, brise,
mourante, anantie. Elle avait t conduite  la chambre attenante  la
chapelle, o nous avons vu Cirillo, Caraffa, Pimentel, Manthonnet et
Michele suer leur agonie.

La dpche n'tait accompagne d'aucune autre instruction que celle-ci:

Son Excellence le prince de Cassero-Statella est charg de l'excution
de cette femme, excution dont il rpond sur sa propre tte.

Le marquis Malaspina comprit, comme le lui avait dit le vice-roi, que
c'tait  lui d'aviser.

Il pouvait hsiter avant de prendre un parti; mais, une fois son parti
pris, il le mettait bravement  excution.

Il remonta en voiture, et dit au cocher:

--Rue des Soupirs-de-l'Abme!

On se rappelle qui demeurait rue des Soupirs-de-l'Abme: c'tait matre
Donato, le bourreau de Naples.

Arriv  la porte, le marquis Malaspina ressentit quelque rpugnance 
entrer dans cette demeure maudite.

--Appelle matre Donato, dit-il au cocher, et fais qu'il vienne me
parler.

Le cocher descendit, ouvrit la porte, et cria:

--Matre Donato! venez ici.

On entendit alors une voix de femme qui rpondait:

--Mon pre n'est point  Naples.

--Comment, son pre n'est point  Naples? Il est donc en cong, son
pre?

--Non, Votre Excellence, rpondit la mme voix qui s'tait rapproche;
il est  Salerne pour affaire de son tat.

--Comment, de son tat? rpondit Malaspina. Expliquez-moi cela, la belle
enfant.

Et, en effet, il venait de voir apparatre sur la porte une jeune femme,
suivie pas  pas d'un homme qui semblait tre son amant ou son poux.

--Oh! Excellence, l'explication sera bien facile, rpondit la jeune
femme, qui n'tait autre que Marina. Son confrre de Salerne est mort
hier, et il y avait quatre excutions  faire, deux demain, deux
aprs-demain. Il est parti aujourd'hui  midi, et reviendra aprs-demain
au soir.

--Et il n'a laiss personne pour le remplacer? demanda le marquis.

--Dame, non: aucun ordre n'a t donn, et les prisons,  ce qu'il
parat, sont  peu prs vides. Il a pris ses aides avec lui, ne se fiant
point  des gens avec qui il n'a point travaill.

--Et ce garon-l ne saurait, au besoin, le remplacer? dit le marquis en
montrant Giovanni.

Giovanni,--on a devin que c'tait lui, dont les voeux avaient t
combls en devenant l'poux de Marina,--Giovanni secoua la tte:

--Je ne suis pas le bourreau, dit-il, je suis pcheur.

--Et comment faire? demanda Malaspina. Donnez-moi un conseil, au moins,
si vous ne voulez pas me donner un coup de main.

--Dame, voyez! Vous tes dans le quartier des bouchers,--les bouchers,
en gnral, sont royalistes:--peut-tre, lorsqu'il saura que ce n'est
qu'un jacobin  pendre, peut-tre y en aura-t-il quelqu'un qui consente
 faire la chose.

Malaspina comprit que c'tait le seul parti qu'il et  prendre, et, ne
pouvant s'engager avec sa voiture dans le ddale de rues qui s'tendent
entre le quai et le Vieux-March, il se mit en qute d'un bourreau
amateur.

Le marquis s'adressa  trois braves gens, qui refusrent, quoiqu'il
offrt jusqu' soixante et dix piastres et qu'il montrt, sign de la
main du roi, l'ordre d'excuter dans les douze heures.

Il sortait dsespr de chez le dernier, en murmurant: Je ne peux
pourtant pas la tuer moi-mme! lorsque celui-ci, frapp d'une ide
lumineuse, le rappela.

--Excellence, dit le boucher, je crois que j'ai votre affaire.

--Ah! murmura Malaspina, c'est bien heureux!

--J'ai un voisin... Il n'est pas boucher, il est tueur de boucs: vous ne
tenez point absolument  un boucher, n'est-ce pas?

--Je tiens  trouver un homme qui, comme vous le disiez tout  l'heure,
fasse mon affaire.

--Eh bien, adressez-vous au beccao. Il a t fort perscut par les
rpublicains, le pauvre homme! et il ne demandera pas mieux que de se
venger.

--Et o demeure-t-il, le beccao? demanda le marquis.

--Viens ici, Peppno, dit le boucher s'adressant  un jeune garon
couch dans un coin de la boutique sur un amas de peaux  moiti sches;
viens ici, et conduis Son Excellence chez le beccao.

Le jeune garon se leva, s'tira et, tout grognant d'tre rveill dans
son premier sommeil, se prpara  obir.

--Allons, mon garon, dit Malaspina pour l'encourager, si nous
russissons, il y a une piastre pour toi.

--Mais, si vous ne russissez pas, dit l'enfant avec la logique de
l'gosme, j'aurai t drang tout de mme, moi.

--C'est juste, dit Malaspina: voil la piastre, pour le cas o nous ne
russirions pas, et, si nous russissons, il y en aura une seconde.

--A la bonne heure! voil qui est parler. Donnez vous la peine de me
suivre, Excellence.

--Est-ce loin? demanda Malaspina.

--C'est l, Excellence; la rue  traverser, voil tout.

L'enfant marcha devant, le marquis suivit.

Le guide avait dit vrai, il n'y avait que la rue  traverser. Seulement,
la boutique du beccao tait ferme; mais,  travers les contrevents mal
joints, on voyait transparatre de la lumire.

--Oh! le beccao! cria l'enfant en frappant du poing contre la porte.

--Qu'y a-t-il? demanda une voix rude.

--Un monsieur habill de drap qui veut vous parler[2].

[Note 2: Le vtu de drap (_vestito di panno_) est le signe
d'aristocratie devant lequel s'inclinaient les Napolitains du dernier
sicle.]

Et, comme cette indication, si prcise qu'elle ft, ne paraissait point
hter la dtermination du beccao:

--Ouvre mon ami, dit Malaspina; je viens de la part du vice-roi, et je
suis son secrtaire.

Ces mots oprrent comme la baguette d'une fe: la porte s'ouvrit par
magie, et,  la lueur d'une lampe fumeuse et prs de s'teindre,
clairant des amas d'ossements et de peaux sanglantes, il aperut un
tre informe, mutil, hideux.

C'tait le beccao avec son oeil crev, sa main mutile, sa jambe de
bois.

Debout  la porte de son charnier, il semblait le gnie de la
destruction.

Malaspina, quoiqu'il et le coeur fort solide  certains endroits, ne
put rprimer un mouvement de dgot.

Le beccao s'en aperut.

--Ah! c'est vrai, dit-il en grinant des dents, ce qui tait sa manire
de rire, je ne suis pas beau, Excellence. Mais je ne prsume pas que
vous veniez chercher ici une statue du muse Borbonico.

--Non, je viens chercher un fidle serviteur du roi, un homme qui n'aime
pas les jacobins et qui ait jur de se venger d'eux. On m'a adress 
vous, et l'on m'a dit que vous tiez cet homme-l.

--Et l'on ne vous a pas tromp. Donnez-vous donc la peine d'entrer,
Excellence.

Malgr la rpugnance qu'il prouvait  mettre le pied dans ce charnier,
le marquis entra.

Le gamin qui l'avait conduit, intress  connatre le rsultat de la
ngociation, voulait se glisser derrire lui; mais le beccao leva sur
l'enfant son bras mutil.

--Arrire, garon! dit-il; tu n'as pas affaire avec nous.

Et il referma la porte, au nez du gamin, qui resta dehors.

Le beccao et le marquis Malaspina restrent dix minutes,  peu prs,
enferms ensemble; puis le marquis sortit.

Le beccao l'accompagna jusqu' la porte avec force rvrences.

A dix pas dans la rue, Malaspina rencontra son guide.

--Ah! ah! dit-il, te voil, garon?

--Certainement, me voil, dit le gamin; j'attendais.

--Et qu'attendais-tu?

--J'attendais pour savoir si vous aviez russi.

--Oui. Et, dans ce cas-l...?

--Votre Excellence se le rappelle, elle me devait une seconde piastre.

Le marquis fouilla  sa poche.

--Tiens, dit-il, la voil.

Et il lui donna une pice d'argent.

--Merci, Excellence, dit le gamin en la mettant dans la mme main que la
premire, et en les faisant sauter toutes deux comme des castagnettes.
Dieu vous donne une longue vie!

Le marquis remonta dans sa voiture, en donnant l'ordre au cocher de
toucher aux Florentins.

Pendant ce temps, Peppino montait sur une borne, et,  la lueur de la
lampe d'une madone, examinait la pice qu'il venait de recevoir.

--Oh! dit-il, il m'a donn un ducat au lieu d'une piastre! c'est deux
carlins qu'il me vole. Ces grands seigneurs, sont-ils canailles!

Pendant que Peppino faisait son apologie, le marquis Malaspina roulait
vers les Florentins.

A la porte du thtre, ou plutt sur la petite place qui la prcde, il
vit la voiture du vice-roi; ce qui indiquait que le prince tait encore
au spectacle.

Il sauta  bas de son carrocello, paya son cocher, monta vivement et se
fit ouvrir la porte de la loge du prince.

Au bruit que fit cette porte en s'ouvrant, le prince se retourna.

--Ah! ah! Malaspina, dit-il, c'est vous?

--Oui, mon prince, rpondit le marquis avec sa brutalit ordinaire.

--Eh bien?

--Tout est arrang, et, demain,  dix heures du matin, les ordres de Sa
Majest seront excuts.

--Merci, rpondit le prince. Mettez-vous donc l. Vous avez perdu le duo
du second acte; mais, par bonheur, vous arrivez  temps pour le _Pira
che spunti l'aurora_!




                                   CV

                               LA MARTYRE


Nous voudrions supprimer les derniers dtails qui nous restent 
raconter, et, arriv au bout de la voie douloureuse, crire simplement
sur la pierre d'une tombe: CI-GT LUISA MOLINA SAN-FELICE, MARTYRE; mais
l'implacable histoire qui nous a guid pendant tout ce long rcit veut
que nous allions jusqu'au bout, les forces dussent-elles nous manquer,
et dussions-nous, comme le divin matre, trois fois sur la route,
succomber sous le poids de notre fardeau.

Du moins, nous le jurons ici, nous ne faisons pas de l'horreur 
plaisir. Nous n'inventons rien; nous racontons l'vnement comme un
simple spectateur de la tragdie le raconterait. Hlas! cette fois
encore, la ralit dpassera tout ce que l'imagination pourrait
inventer.

Dieu du jugement dernier! Dieu vengeur! Dieu de Michel-Ange! donnez-nous
la force d'aller jusqu'au bout!

Comme nous l'avons indiqu dans le chapitre prcdent, la prisonnire du
fort de Castellamare avait t transporte, sortie  peine des douleurs
de l'enfantement, de Palerme  Naples, sur la corvette _la Sirne_,
avait t conduite, en arrivant,  la prison de la Vicaria et dpose
dans la chambre attenante  la chapelle.

L, ne pouvant se tenir ni debout ni assise, elle tait littralement
tombe sur un matelas, si faible, si mourante, si morte dj, peut-on
dire, que l'on avait jug inutile de l'enchaner. Les geliers n'avaient
pas plus craint de la voir fuir que le chasseur ne craint de voir
s'envoler la colombe  laquelle son coup de fusil a bris les deux
ailes.

En effet, les deux liens qui eussent pu l'attacher  la vie taient
rompus. Elle avait senti Salvato plier, tomber, expirer pour elle, et,
comme un avertissement qu'elle n'avait pas le droit de survivre  celui
qui l'avait tant aime, elle avait vu l'enfant qui la protgeait, avant
le terme fix par la nature, se hter de sortir de ses entrailles.

Tirer  son tour l'me de ce pauvre corps bris tait chose bien facile.

Soit piti, soit pour suivre ce terrible crmonial de la mort, ses
geliers lui demandrent si elle avait besoin de quelque chose.

Elle n'eut point la force de rpondre et se contenta de secouer la tte
ngativement.

L'avis donn par Ferdinand qu'elle tait en tat de grce, et pouvait
mourir sans confession, avait t transmis au gouverneur de la Vicaria,
et le prtre, en consquence, n'avait t convoqu que pour l'heure 
laquelle elle devait quitter la prison, c'est--dire pour huit heures du
matin.

L'excution ne devait avoir lieu qu' dix heures; mais la pauvre femme,
mourant sous l'accusation d'avoir caus le supplice des deux Backer,
devait faire amende honorable  la porte de leur maison et  la place o
ils avaient t fusills.

Puis il y avait un avantage trs-grand  cette dcision. On se rappelle
cette lettre de Ferdinand o il dit au cardinal Ruffo qu'il ne s'tonne
point qu'il y ait du bruit au Vieux-March, attendu que, depuis huit
jours, on n'a pendu personne  Naples. Or, depuis plus d'un mois, il n'y
avait pas eu d'excution. On savait les prisons presque vides par les
bourreaux. On ne pouvait plus gure compter sur ce genre de spectacle
pour maintenir le peuple dans la soumission. Le supplice de la
San-Felice tait donc le bienvenu, et il fallait le rendre le plus
clatant et le plus douloureux possible pour qu'il ft prendre patience
 ces btes froces du Vieux-March que, depuis six mois, Ferdinand
nourrissait de chair humaine et dsaltrait avec du sang.

Il est vrai que le hasard, en loignant matre Donato, c'est--dire le
bourreau patent, et en lui substituant le beccao, c'est--dire un
bourreau amateur, mnageait, sous ce rapport, de douces surprises au
peuple bien-aim de Sa Majest Sicilienne.

Nous n'essayerons pas de peindre ce que fut pour la pauvre femme cette
nuit d'angoisses. Seule, son amant mort, son enfant mort; jete, le
corps meurtri au dehors, mutil au dedans, sur ce matelas funbre, dans
cette antichambre de l'chafaud qui avait vu passer tant de martyrs,
elle resta dans l'atonie terrible de la prostration morale et physique;
ne sortant de cette prostration que pour compter les heures, dont chaque
vibration, comme un coup de poignard, pntrait dans son coeur; puis, le
dernier frisson du bronze teint, le calcul fait du temps qui lui
restait  vivre, laissant retomber sa tte sur sa poitrine, et rentrant
dans sa somnolente agonie.

Enfin, quatre heures, cinq heures, six heures sonnrent, et le jour
parut: le dernier!

Il tait sombre et pluvieux, en harmonie, du moins, avec la lugubre
crmonie qu'il allait clairer: un sinistre jour de novembre, un de ces
jours qui annoncent la mort de l'anne.

Le vent sifflait dans les corridors; la pluie, qui tombait  torrents,
fouettait les fentres.

Luisa, sentant que l'heure approchait, se souleva avec effort sur ses
genoux, appuya sa tte  la muraille, et, grce  cet appui, pouvant
demeurer  demi debout, se mit  prier.

Mais elle n'avait plus mmoire d'aucune prire, ou plutt, n'ayant
jamais prvu la situation o elle se trouvait, elle n'avait pas de
prire pour cette situation, et, simple cho d'un coeur dfaillant, ses
lvres rptaient: Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!

A sept heures, on ouvrit la porte extrieure des _bianchi_. Elle
frissonna sans savoir quelle tait la signification du bruit qu'elle
entendait; mais tout bruit tait pour elle un coup frapp par la mort
sur la porte de la vie!

A sept heures et demie, elle entendit un pas lourd et intermittent
retentir dans la chapelle; puis la porte de sa prison s'ouvrit, et, sur
le seuil, elle vit apparatre quelque chose de fantastique et de hideux,
un tre comme en enfantent les treintes du cauchemar.

C'tait le beccao, avec sa jambe de bois, sa main gauche mutile, son
visage fendu, son oeil crev.

Un large couperet tait pass dans sa ceinture, prs de son couteau 
gorger les moutons.

Il riait.

--Ah! ah! dit-il, te voil, la belle! Je ne connaissais pas toute ma
chance. Je savais bien que tu tais la dnonciatrice des pauvres Backer;
mais je ne savais pas que tu fusses la matresse de cet infme
Salvato!... Il est donc mort! ajouta-t-il en grinant des dents, et je
n'aurai pas la joie de vous tuer tous les deux ensemble!... Au fait,
reprit-il, j'aurais t trop embarrass de savoir par lequel des deux
commencer!

Puis, descendant les trois ou quatre marches qui conduisaient de la
chapelle dans la prison, et voyant la splendide chevelure de Luisa
parse sur ses paules:

--Ah! dit-il, voil des cheveux qu'il faudra couper: c'est dommage.

Il s'avana vers la prisonnire.

--Allons, dit-il, levons-nous, il est temps.

Et, d'un geste brutal, il tendit la main pour la saisir sous le bras.

Mais, avant que sa jambe de bois lui et permis de traverser la salle,
la porte des _bianchi_ s'tait ouverte, et un pnitent vtu de la longue
robe blanche, dont les yeux seuls brillaient  travers les ouvertures de
sa cagoule, s'tait plac entre le bourreau et la victime, et, tendant
la main pour empcher le beccao de faire un pas de plus:

--Vous ne toucherez cette femme que sur l'chafaud, dit-il.

Au son de cette voix, la San-Felice jeta un cri, et, retrouvant des
forces qu'elle-mme croyait perdues, elle se dressa tout debout sur ses
pieds, s'appuyant  la muraille, comme si cette voix, si douce qu'elle
ft, lui et caus plus de terreur que la voix menaante ou railleuse du
beccao.

--Il faut qu'elle soit en chemise et pieds nus pour faire amende
honorable, rpondit le beccao; il faut que ses cheveux soient coups
pour que je lui coupe la tte: qui lui coupera les cheveux? qui lui
tera sa robe?

--Moi, dit le pnitent de sa mme voix, tout  la fois douce et ferme.

--Oh! oui, vous, dit Luisa avec un inexprimable accent, et en joignant
les mains.

--Tu entends, dit le pnitent, sors et attends-nous dans la chapelle: tu
n'as rien  faire ici.

--J'ai tout droit sur cette femme! s'cria le beccao.

--Tu as droit sur sa vie, non pas sur elle; tu as reu des hommes
l'ordre de la tuer; j'ai reu de Dieu celui de l'aider  mourir;
excutons chacun l'ordre que nous avons reu.

--Ses effets m'appartiennent, son argent m'appartient, tout ce qui est 
elle m'appartient. Rien que ses cheveux valent quatre ducats!

--Voici cent piastres, dit le pnitent, jetant une bourse pleine d'or
dans la chapelle pour forcer le beccao de l'y aller chercher. Tais-toi,
et sors.

Il y eut dans l'me immonde de cet homme un instant de lutte entre
l'avarice et la haine: l'avarice l'emporta. Il passa dans la chambre 
ct, jurant et maudissant.

Le pnitent le suivit, tira la porte sans la fermer, mais suffisamment
pour drober la prisonnire aux regards curieux.

Nous avons dit quelle tait la puissance des _bianchi_ et comment leur
protection s'tendait sur les derniers moments des condamns, qui
n'appartenaient au bourreau que lorsqu'ils avaient lev la main de
dessus l'paule du patient et qu'ils avaient dit  l'excuteur: _Cet
homme (ou cette femme) est  toi._

Le pnitent descendit lentement les marches de l'escalier, et, tirant
des ciseaux de dessous sa robe, s'approcha de Luisa en les lui montrant.

--Vous ou moi? demanda-t-il.

--Vous! oh! vous! s'cria Luisa.

Et elle se tourna vers lui, de manire qu'il pt accomplir cette suprme
et funbre tche qu'on appelle la toilette du condamn.

Le pnitent touffa un soupir, leva les yeux au ciel, et l'on put voir,
 travers l'ouverture de son masque de toile, de grosses larmes rouler
de ses yeux.

Puis il runit le plus doucement qu'il put, de sa main gauche, la
luxuriante chevelure de la prisonnire en une seule poigne, et,
glissant, de la main droite, les ciseaux entre sa main gauche et le cou,
en prenant toute prcaution pour que le fer ne le toucht point, il
coupa lentement cet ornement de la vie, qui devenait un obstacle 
l'heure de la mort.

--A qui voulez-vous que ces cheveux soient remis? demanda le pnitent
lorsque les cheveux furent coups.

--Gardez-les pour l'amour de moi, je vous en supplie! dit Luisa.

Le pnitent les approcha de sa bouche, pendant que Luisa ne pouvait le
voir, et les baisa.

--Et maintenant, dit Luisa en passant avec un frisson sa main derrire
son cou dnud, que me reste-il  faire?

--Le jugement vous condamne  l'amende honorable, en chemise et pieds
nus.

--Oh! les tigres! murmura Luisa, chez qui la pudeur se rvoltait.

Le pnitent, sans dire un mot, rentra dans le vestiaire des _bianchi_, 
la porte duquel se promenait une sentinelle, dtacha une robe de
pnitent, en coupa le capuchon avec ses ciseaux, et, la prsentant 
Luisa:

--Hlas! dit-il, voil tout ce que je puis faire pour vous.

La condamne poussa un cri de joie: elle avait compris que cette robe
montant jusqu' la naissance du cou et s'tendant sur ses pieds, n'tait
pas une chemise, mais un linceul qui voilait sa nudit  tous les
regards et qui tendait  l'avance sur elle le suaire sacr de la mort.

--Je sors, dit le pnitent: vous m'appellerez quand vous serez prte.

Dix minutes aprs, on entendit la voix de Luisa qui disait:

--Mon pre!

Le pnitent rentra.

Luisa avait dpos ses habits sur un escabeau. Elle tait vtue de sa
chemise, ou plutt de sa robe; elle avait les pieds nus.

L'extrmit de l'un d'eux sortait du bas de la toile: l'oeil du pnitent
se porta sur la pointe de ce pied si dlicat avec lequel elle devait,
sur le pav de Naples, marcher jusqu' l'chafaud.

--Dieu ne veut pas, dit-il, qu'il manque quelque chose  votre
passion... Courage, martyre! vous tes sur le chemin du ciel.

Et, lui prsentant son paule, sur laquelle la prisonnire s'appuya, il
monta avec elle les marches du petit escalier; et, poussant la porte de
la chapelle:

--Nous voil, dit-il.

--Vous y avez mis le temps! dit le beccao. Il est vrai que, quand la
condamne est belle...

--Silence, misrable! dit le pnitent: tu as le droit de mort, pas celui
d'insulte.

On descendit l'escalier, on passa  travers les trois grilles, on arriva
dans la cour.

Douze prtres attendaient avec les enfants de choeur portant les
bannires et les croix.

Vingt-quatre _bianchi_ se tenaient prts  accompagner la patiente, et
des moines de plusieurs ordres  couvert sous les arcades devaient
complter le cortge.

La pluie tombait  torrents.

Luisa regarda autour d'elle; elle semblait chercher quelque chose.

--Que dsirez-vous? demanda le pnitent.

--Je voudrais bien un crucifix, demanda Luisa.

Le pnitent tira de sa robe un petit crucifix d'argent suspendu par un
ruban de velours noir, on lui passa le ruban au cou.

--O mon Sauveur! dit-elle, jamais je ne souffrirai ce que vous avez
souffert; mais je suis une femme: donnez-moi la force!

Elle baisa le crucifix, et, comme fortifie par ce baiser:

--Allons, dit-elle!

Le cortge s'branla. Les prtres marchaient les premiers, chantant les
prires des morts.

Puis, hideux dans sa joie, riant d'un rire froce, agitant de la main
droite son couperet avec le signe d'un homme qui coupe une tte,
s'appuyant de la main gauche sur un bton pour aider sa marche
disloque, derrire les prtres, marchait le beccao.

Ensuite venait Luisa, le bras droit appuy sur l'paule du pnitent et
pressant de la main gauche le crucifix sur ses lvres.

Derrire eux marchaient les vingt-quatre _bianchi_.

Enfin, aprs les _bianchi_, venaient des moines de tous les ordres et de
toutes les couleurs.

Le cortge dboucha sur la place de la Vicaria: la foule tait immense.

Des cris de joie accueillirent le cortge, mls d'injures et de
maldictions. Mais la victime tait si jeune, si rsigne, si belle;
tant de rapports divers, dont quelques-uns n'taient pas dnus
d'intrt et de sympathie, avaient couru sur son compte, qu'au bout de
quelques instants, les injures et les menaces s'teignirent peu  peu et
firent place au silence.

D'avance la voie douloureuse tait trace. Par la strada dei Tribunali,
on gagna la rue de Tolde; puis on suivit la rue encombre de monde. Les
maisons semblaient bties de ttes.

A l'extrmit de la rue de Tolde, les prtres tournrent  gauche,
passrent devant Saint-Charles, tournrent le largo Castello, et prirent
la via Medina, o tait situe, on se le rappelle, la maison Backer.

La grande porte avait t change en reposoir, dont une espce d'autel,
charg de fleurs de papier et de cierges que le vent avait teints,
formait la base.

Le cortge s'y arrta et fit autour de Luisa un grand demi-cercle dont
elle devint le centre.

La pluie avait tremp sa robe et l'avait colle  ses membres: elle
s'agenouilla toute grelottante.

--Priez! lui dit durement un prtre.

--Bienheureux martyrs, mes frres, dit Luisa, priez pour une martyre
comme vous!

On fit une station de dix minutes,  peu prs; puis on se remit en
marche.

Cette fois, la funbre procession revint sur ses pas, prit la strada del
Molo, la strada Nuova, rentra dans le vieux Naples par la place du
March, et s'arrta en face du grand mur o les Backer avaient t
fusills.

Le mauvais pav des quais avait mis en sang les pieds de la martyre, la
bise de la mer l'avait glace. Elle gmissait sourdement  chaque pas
qu'elle faisait; mais ses gmissements taient couverts par les chants
des hommes d'glise. Les forces lui manquaient; mais le pnitent lui
avait pass le bras autour du corps et la soutenait.

La mme scne qu' la porte de la maison se renouvela devant le mur.

La San-Felice s'agenouilla ou plutt tomba sur ses genoux, fit, mais
d'une voix presque teinte, la mme prire. Il tait vident qu' demi
puise par ses couches rcentes, par son voyage sur une mer houleuse,
ces dernires fatigues, ces dernires douleurs achevaient de l'puiser,
et que, si elle et eu  faire encore la moiti du chemin qu'elle avait
dj fait, elle serait morte avant d'arriver  l'chafaud.

Mais elle tait arrive!

Du pied de ce mur, sa dernire station, elle entendait gronder comme un
orage les vingt ou trente mille lazzaroni, hommes et femmes, qui
encombraient dj la place du March, sans compter ceux qui, pareils 
des torrents se jetant dans un lac, y affluaient par ces mille petites
rues, par cet inextricable rseau de ruelles qui aboutissent  cette
place, forum de la populace napolitaine. Jamais elle n'et pu passer au
milieu de cette foule compacte, si la curiosit n'et produit ce miracle
de lui faire ouvrir ses rangs.

Elle marchait les yeux ferms, appuye  son consolateur, soutenue par
lui, lorsque, tout  coup, elle sentit frissonner le bras qui lui
enveloppait le corps. Ses yeux s'ouvrirent malgr elle... Elle aperut
l'chafaud!

Il tait dress en face de la petite glise de la Sainte-Croix, juste 
l'endroit o fut dcapit Conradin.

Il se composait simplement d'une plate-forme leve de trois mtres
au-dessus du niveau de la place, avec un billot dessus.

Il tait dcouvert et sans balustrade, afin qu'aucun dtail du drame qui
allait s'y passer n'chappt aux spectateurs.

On y montait par un escalier.

L'escalier, chose de luxe, tait l non point pour la commodit de la
patiente, mais pour celle du beccao, qui, avec sa jambe de bois, n'et
pu gravir  une chelle.

Dix heures sonnaient  l'glise de la Sainte-Croix, lorsque, les
prtres, les pnitents et les moines s'tant rangs autour de
l'chafaud, la condamne parvint au pied de l'escalier.

--Du courage! lui dit le pnitent: dans dix minutes, au lieu de mon bras
dbile, ce sera le bras puissant de Dieu qui vous soutiendra. Il y a
moins loin de cet chafaud au ciel qu'il n'y a du pav de cette place 
l'chafaud.

Luisa rassembla toutes ses forces et monta l'escalier. Le beccao
l'avait prcde sur la plate-forme, o son apparition, hideuse et
grotesque tout  la fois, avait excit une clameur universelle.

Aussi loin que le regard pouvait s'tendre, on ne voyait que des ttes
mouvantes, que des bouches ouvertes, que des yeux avides et flamboyants.

Par une seule ouverture, on voyait le quai charg de monde, et, au del
du quai, la mer.

--Allons, dit le beccao en titubant sur sa jambe de bois et en agitant
son couperet, sommes-nous prts, enfin?

--Quand le moment sera venu, c'est moi qui vous le dirai, rpondit le
pnitent.

Puis,  la patiente, avec une douceur infinie:

--Ne dsirez-vous rien? demanda-t-il.

--Votre pardon! votre pardon! s'cria Luisa en tombant  genoux devant
lui.

Le pnitent tendit la main sur sa tte incline.

--Soyez tous tmoins, dit-il d'une voix haute, qu'en mon nom, au nom des
hommes et de Dieu, je pardonne  cette femme.

La mme voix rude, qui, devant la maison des Backer avait ordonn  la
San-Felice de prier, cria, du pied de l'chafaud:

--tes-vous un prtre, pour donner l'absolution?

--Non, rpondit le pnitent; mais, pour n'tre point prtre, mon droit
n'en est pas moins sacr: je suis son mari!

Et, relevant la condamne, rejetant en arrire sa cagoule, il lui ouvrit
les deux bras, et chacun put reconnatre, malgr l'expression de douleur
imprime sur elle, la douce figure du chevalier San-Felice.

Luisa se laissa tomber en sanglotant sur la poitrine de son mari.

Si endurcis que fussent les spectateurs, bien peu d'yeux restrent secs
 ce spectacle.

Quelques voix, rares il est vrai, crirent:

--Grce!

C'tait la protestation de l'humanit.

Luisa comprit elle-mme que l'heure tait venue.

Elle s'arracha des bras de son mari, et, chancelante, elle fit un pas du
ct du bourreau en disant:

--Mon Dieu! je me remets entre vos mains.

Puis elle tomba  genoux, et, posant d'elle-mme sa tte sur le billot:

--Suis-je bien ainsi, monsieur? dit-elle.

--Oui, rpondit rudement le beccao.

--Ne me faites pas souffrir, je vous prie.

Le beccao, au milieu d'un silence de mort, leva le couperet...

Mais, alors, il se passa une chose horrible.

Soit que sa main ft mal assure, soit que l'arme n'et pas le poids
ncessaire, le premier coup, en tombant, fit une large entaille au cou
de la patiente, mais ne trancha point les vertbres.

Luisa poussa un cri, se releva sanglante et battant l'air de ses bras.

Le bourreau la prit par ce qu'il lui restait de cheveux, la courba sur
le billot, et frappa une seconde, une troisime fois, au milieu des
imprcations de la multitude, sans parvenir  sparer la tte du tronc.

Au troisime coup, folle de douleur, appelant Dieu et les hommes  son
secours, Luisa, toute ruisselante de sang, s'chappa de ses mains, et,
s'lanant, allait se jeter au milieu de la foule, lorsque le beccao,
laissant tomber son couperet et saisissant son couteau d'gorgeur, arme
qui lui tait plus familire, arrta la pauvre martyre, en lui faisant
une ceinture de son bras, et lui plongea son couteau au-dessus de la
clavicule.

Le sang jaillit  flots: l'artre tait coupe. Cette fois, la blessure
tait mortelle.

Luisa poussa un soupir, leva les mains et les yeux au ciel, puis
s'affaissa sur elle-mme.

Elle tait morte.

Ds le premier coup de couperet, le chevalier San-Felice s'tait
vanoui.

C'tait plus que n'en pouvait supporter, sans se mettre de la partie le
peuple du Vieux-March, si habitu qu'il ft  de pareils spectacles. Il
se rua sur l'chafaud, qu'il dmolit en un instant; sur le beccao,
qu'il mit en pices en un clin d'oeil.

Puis, de l'chafaud, il fit un bcher, o il brla le bourreau, tandis
que quelques mes pieuses priaient autour du corps de la victime,
dpose au pied du grand autel de l'glise del Carmine.

Le chevalier, toujours vanoui, avait t transport  l'office des
_bianchi_.

L'excution de la malheureuse San-Felice fut la dernire qui eut lieu 
Naples. Bonaparte, que le capitaine Skinner avait vu passer sur _le
Muiron_, selon les prvisions du roi Ferdinand, trompant la vigilance de
l'amiral Keith, dbarquait, le 8 octobre,  Frjus; le 9 novembre
suivant, il faisait le coup d'tat connu sous le nom de _18 brumaire_;
le 14 juin, gagnait la bataille de Marengo, et, en signant la paix avec
l'Autriche et les Deux-Siciles, exigeait de Ferdinand la fin des
supplices, l'ouverture des prisons, le retour des proscrits.

Pendant prs d'un an, le sang avait coul sur toutes les places
publiques du royaume, et l'on value  plus de quatre mille les victimes
de la raction bourbonienne.

Seulement, la junte d'tat, qui croyait ses sentences sans appel, se
trompait. A dfaut de la justice humaine, les victimes ont fait appel 
la justice divine, et Dieu a cass ses jugements.

La maison des Bourbons de Naples a cess de rgner, et, selon la parole
du Seigneur, les crimes des pres sont retombs sur les enfants jusqu'
la troisime et la quatrime gnration.

Dieu seul est grand.

Le capitaine Skinner, ou plutt frre Joseph--les derniers devoirs
rendus  Salvato--rentra au couvent du Mont-Cassin, et les pauvres
malades des environs qui l'avaient demand inutilement pendant trois ou
quatre mois, virent briller de nouveau, du crpuscule  l'aurore, une
lueur  la fentre la plus haute du couvent.

C'tait la lampe du moine sceptique, ou plutt du pre dsol, qui
continuait de chercher Dieu et qui ne le trouvait pas.

Aujourd'hui 25 fvrier 1865,  dix heures du soir, j'ai achev ce rcit,
commenc le 24 juillet 1863, jour anniversaire de ma naissance.

Pendant prs de dix-huit mois, j'ai laborieusement et consciencieusement
lev ce monument  la gloire du patriotisme napolitain et  la honte de
la tyrannie bourbonienne.

Impartial comme la justice, qu'il soit durable comme l'airain!




                                 NOTE

Pendant le cours de la publication du roman historique qu'on vient de
lire, la lettre suivante a t adresse, par la fille de la malheureuse
Luisa San-Felice, au directeur du journal _l'Indipendente_, que M. Alex.
Dumas publie  Naples, et dans lequel a paru une traduction italienne de
_la San-Felice_. Nous reproduisons cette lettre, ainsi que la rponse
qu'y a faite M. Dumas, persuads que ces curieux documents seront lus
avec un vif intrt.

LES DITEURS.


_A M. le Directeur de_ L'INDIPENDENTE, _ Naples._

Monsieur le directeur,

Fille de Luisa Molina San-Felice, choisie pour sujet d'un roman que M.
Dumas publie dans _l'Indipendente_, je sens le double devoir de
revendiquer la vritable paternit de ma mre et de rectifier d'autres
inexactitudes dans un roman qui veut tre historique, l'histoire n'ayant
jamais fauss l'ge ni les circonstances essentielles des personnes
qu'elle se prend  dcrire. Et, si j'accomplis un peu tard ce devoir, la
raison en est que je mne une vie retire et non occupe certainement 
la lecture des journaux.

Sachez donc, et je puis vous le dmontrer par des documents, que Luisa
tait fille de M. Pierre Molina et de madame Camille Salinero, maris.
Elle naquit le 28 fvrier 1764, dans une maison contigu  la paroisse
de Santa-Anna di Palazzo, o elle fut baptise. M. Andr delli Monti
San-Felice, mari de Luisa Molina, naquit le 31 mars 1763, dans
l'arrondissement de la paroisse de San-Liborio, o il fut baptis. Il
n'y eut donc pas entre lui et sa femme cette disparit prononce d'ge
que l'historien-romancier affirme, et le mariage fut contract le 9
septembre 1781, dans la paroisse de San-Marco di Palazzo.

Enfin, la dot de la Molina ne fut point de cinquante mille ducats; mais
ses parents lui en assignrent une de six mille ducats, comme il rsulte
du contrat pass par matre Donato Cervelli.

Ces renseignements auraient t donns  M. Dumas,  seule fin
d'pargner une qualification injurieuse  la Molina,--puisque, en vertu
de la libert de la presse, je ne puis empcher la publication du
roman,--s'il les avait demands, sans se contenter d'affirmer, contre
toute vrit, dans l'_Histoire des Bourbons de Naples_, pages 120 et
121, qu'il est venu chez moi et que j'ai reni ma mre et lui ai refus
tout claircissement.

Veuillez donc publier la prsente, et rectifier, dans l'dition que
vous faites du roman, une filiation peu honorable pour ma famille, un
ge contredit par les documents de naissance et une dot tout  fait
imaginaire.

La loyaut avec laquelle vous procdez me rend sre que vous voudrez
bien faire toutes ces corrections, dont je vous remercie d'avance.

Votre trs-dvoue,

MARIA-EMMANUELLA DELLI MONTI SAN-FELICE.

Naples, 25 aot 1864.


Voici la rponse de M. Alex. Dumas  cette lettre:

Madame,

 Si, dans le roman de _la San-Felice_, je me suis, en vertu des
privilges du romancier, cart de la vrit matrielle pour me jeter
dans le domaine de l'idal, j'ai, au contraire, dans mon _Histoire des
Bourbons de Naples_, suivi autant qu'il m'a t possible, cette voie
sacre du vrai de laquelle ne doit, sous aucun prtexte, s'carter
l'historien.

Je dis autant qu'il m'a t possible, madame, parce que Naples est la
ville o il est le plus facile de se perdre en marchant  la suite de
l'histoire, et en essayant de suivre ses traces. C'est pourquoi j'avais
rsolu de m'adresser directement  vous, qui, comme fille de la
malheureuse victime de Ferdinand, me paraissiez la plus intresse  ce
que, pour la premire fois, le jour se ft sur cette tnbreuse et
sanglante aventure. J'essayai alors de parvenir jusqu' vous, madame; la
chose me fut impossible. Je chargeai un ami, votre compatriote, M. F.,
de me suppler: il eut l'honneur de vous dire dans quel but il dsirait
vous voir et quel tait le renseignement qu'il tenait  recevoir de
vous; mais il lui fut fait, de votre part, m'assure-t-il, une rponse si
peu respectueuse pour la mmoire de madame votre mre, que, malgr son
assurance, je ne pus croire que cette rponse vnt de vous. Je rsolus
donc de voir quelques personnes contemporaines de la martyre et de
joindre aux renseignements renferms dans Coletta, dans Cuoco et dans
les autres historiens, ceux qui pourraient m'tre donns de vive voix.

Je vis,  cette occasion, un vieux mdecin de quatre-vingt-deux ans,
dont j'ai oubli le nom, et qui soignait le jeune prince delle Grazie,
mari depuis, une tante de madame la princesse Maria, et enfin le duc de
Rocca-Romana, Nicolino Caracciolo, qui habitait au Pausilippe.

Grce  eux, je pus,  votre refus, madame, obtenir, pour mon _Histoire
des Bourbons de Naples_, quelques renseignements que je crois exacts et
contre lesquels, du moins, vous n'avez point protest.

Mais, je vous le rpte, madame, le champ ouvert au romancier est plus
large que le chemin trac  l'historien. En abordant, dans une
publication de fantaisie et d'imagination, la dplorable priode au
milieu de laquelle tomba madame votre mre, j'ai voulu, pour ainsi dire,
et par un sentiment de pure dlicatesse, idaliser les deux personnages
principaux de mon livre, les deux hros de mon rcit. J'ai voulu qu'on
reconnt Luisa Molina, mais comme on reconnaissait, dans l'antiquit,
les desses qui apparaissaient aux mortels, c'est--dire  travers un
nuage. Ce nuage devait enlever  cette apparition tout ce qu'elle aurait
pu avoir de matriel. Il devait isoler le personnage de ses liens de
famille, afin que ses plus proches parents le reconnussent, mais comme
on reconnat une ombre qui sort du tombeau et qui, redevenue visible,
reste du moins impalpable.

Voil, pourquoi, madame, je lui ai cr cette filiation tout imaginaire
du prince Caramanico, et cela, parce que, voulant faire de Luisa Molina
une crature  part qui ft l'assemblage de toutes les perfections, je
voulais dtourner sur elle un des rayons potiques qui environnent le
souvenir d'un homme qui a, chose rare, en se mlant  l'histoire de
Ferdinand et aux amours de Caroline, conserv l'aurole vaporeuse de la
passion, de la loyaut et du malheur.

Quant  cela, madame, si c'est une faute, j'avoue l'avoir commise
sciemment, et, persvrant dans mon erreur, j'ajouterai que, si mon
roman tait  faire au lieu d'tre fait, votre rclamation, toute juste
qu'elle est, ne me ferait rien changer  cette partie de mon rcit.

Quant au second personnage que j'ai mis en scne et que j'ai baptis du
nom de Salvato Palmieri, inutile de dire que je sais parfaitement qu'il
n'a jamais exist ou que, s'il a exist, ce n'est point dans les
conditions o l'a plac ma plume.

Mais aurez-vous le courage, madame, de me faire le reproche de n'avoir
pas fait revivre le personnage peu sympathique de Ferdinand Ferry,
volontaire de la mort en 1799 et ministre de Ferdinand en 1848?
Ferdinand Ferry, par malheur, n'tait point un hros de roman, et
peut-tre cet amour immodr que lui portait la chevalire San-Felice,
et qui lui fit trahir le secret  elle confi par le malheureux Backer,
et t assez invraisemblable pour nuire  l'intrt presque original
que je voulais conserver  cet amour; car il me semble,  moi,
qu'crivant cette douloureuse et sympathique histoire, je devais faire
de l'hrone non-seulement une martyre, mais encore une sainte. L'amour,
 un certain point de vue, est une religion: lui aussi a ses saints,
madame, et, de ces saints-l, je ne vous en citerai que deux, qui ne
sont pas les moins loquents et les moins adors du calendrier. Ces deux
saints sont sainte Thrse et saint Augustin, et vous voyez que j'oublie
la sainte la plus populaire de toutes, celle  laquelle, en rcompense
de cet amour qui lui avait fait beaucoup pardonner, Jsus, ressuscit,
daigne apparatre; vous voyez que j'oublie la Madeleine.

Passons au chevalier San-Felice. Au milieu de toutes les sanglantes
excutions de 99, il reste aussi compltement inaperu que ce fameux
Vatia dont la tour s'lve au bord du lac Fusaro et dont Snque disait:
_O Vatia, solus scis vivere!_ Son ple fantme n'est anim ni par la
haine ni par la vengeance. Le seul reflet qu'il reoive des amours
adultres de sa femme et de Ferry n'est pas mme un reflet sanglant, et,
dans ce cas, vous le savez, quand on n'est point le don Guttire de
Calderon, on est le Georges Dandin de Molire. J'ai fait mieux que cela,
je crois, du hros imaginaire que j'ai cr. J'en ai fait, non pas un
mari cruel ou ridicule, j'en ai fait un pre dvou. S'il est, dans mon
livre, plus vieux d'annes qu'il n'tait, il est, en mme temps, plus
riche de vertus, et lui, non plus que votre mre, madame, n'aura point 
se plaindre  la postrit d'avoir gliss de la plume de l'histoire 
celle du pote et du romancier.

Et, dans l'avenir, madame, dans cet avenir qui est le vritable et
probablement le seul lyse o revivent les Didon et les Virgile, les
Francesca et les Dante, les Herminie et les Tasse, quand quelque
voyageur demandera: Qu'est-ce que la San-Felice? au lieu de
s'adresser, comme moi,  quelqu'un de sa famille, qui rpondrait comme
il m'a t rpondu,  moi: _Ne me parlez pas de cette femme, j'en ai
honte!_ on ouvrira mon livre, et, par bonheur pour la renomme de cette
famille, l'histoire sera oublie, et c'est le roman qui sera devenu de
l'histoire.

Veuillez agrer, madame, l'hommage de mes sentiments les plus
distingus.

ALEX. DUMAS.

Saint-Gratien, 15 septembre 1864.


                               FIN




                              TABLE


    LXXXIII.--La reconnaissance royale
    LXXXIV.--Ce qui empchait le colonel Mejean de sortir du fort
             Saint-Elme avec Salvato, pendant la nuit du 27 au 28 juin
    LXXXV.--O il est prouv que frre Joseph veillait sur Salvato
    LXXXVI.--La bienvenue de Sa Majest
    LXXXVII.--L'apparition
    LXXXVIII.--Les remords de fra Pacifico
    LXXXIX.--Un homme qui tient sa parole
    XC.--La fosse du crocodile
    XCI.--Les excutions
    XCII.--Le tribunal de Monte-Oliveto
    XCIII.--En chapelle
    XCIV.--La porte Sant'Agostino-alla-Zecca
    XCV.--Comment on mourait  Naples en 1799
    XCVI.--La golette _the Runner_
    XCVII.--Les nouvelles qu'apportait la golette _the Runner_
    XCVIII.--La femme et le mari
    XCIX.--Petits vnements groups autour des grands
    C.--La naissance d'un prince royal
    CI.--Tonito Monti
    CII.--Le gelier en chef
    CIII.--La patrouille
    CIV.--L'ordre du roi
    CV.--La martyre
    NOTE

Poissy.--Typ. S. Lejay et Cie.












End of the Project Gutenberg EBook of La San-Felice, v. 9, by Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, V. 9 ***

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