The Project Gutenberg EBook of Les lauriers sont coups, by douard Dujardin

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Title: Les lauriers sont coups

Author: douard Dujardin

Release Date: September 17, 2008 [EBook #26648]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LAURIERS SONT COUPS ***



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LES LAURIERS SONT COUPS


Un soir de soleil couchant, d'air lointain, de cieux profonds; et des
foules qui confuses vont; des bruits, des ombres, des multitudes; des
espaces infiniment en l'oubli d'heures tendus; un vague soir...

Car sous le chaos des apparences, parmi les dures et les sites, dans
l'illusoire des choses qui s'engendrent et qui s'enfantent, et en la
source ternelle des causes, un avec les autres, un comme avec les
autres, distinct des autres, semblable aux autres, apparaissant un le
mme et un de plus, un de tous donc surgissant, et entrant  ce qui
est, et de l'infini des possibles existences, je surgis; et voici
que pointe le temps et que pointe le lieu; c'est l'aujourd'hui; c'est
l'ici; l'heure qui sonne; et au long de moi, la vie; je me lve le
triste amoureux du mystre gnital; en moi s'oppose  moi l'advenant
de frle corps et de fuyante pense; et me nat le toujours vcu rve
de l'pars en visions multiples et dsespr dsir... Voici l'heure,
le lieu, un soir d'avril, Paris, un soir clair de soleil couchant, les
monotones bruits, les maisons blanches, les feuillages d'ombres; le
soir plus doux, et une joie d'tre quelqu'un, d'aller; les rues et les
multitudes, et dans l'air trs lointainement tendu, le ciel; Paris 
l'entour chante, et, dans la brume des formes aperues, mollement il
encadre l'ide; soir d'aujourd'hui, oh soir d'ici; l je suis.

... Et c'est l'heure; l'heure? six heures;  cette horloge six
heures, l'heure attendue. La maison o je dois entrer: o je trouverai
quelqu'un; la maison; le vestibule; entrons. Le soir tombe; l'air est
bon; il y a une gat en l'air. L'escalier; les premires marches. Ce
garon sera encore chez soi; si, par un hasard, il tait sorti avant
l'heure? ce lui arrive quelques fois; je veux pourtant lui conter ma
journe d'aujourd'hui. Le palier du premier tage; l'escalier large
et clair; les fentres. Je lui ai confi,  ce brave ami, mon histoire
amoureuse. Quelle bonne soire encore j'aurai! Enfin il ne se moquera
plus de moi. Quelle dlicieuse soire ce va tre! Pourquoi le tapis de
l'escalier est-il tourn en ce coin? ce fait sur le rouge montant une
tache grise, sur le rouge qui de marche en marche monte. Le second
tage; la porte  gauche; tude. Pourvu qu'il ne soit pas sorti; o
courir le trouver? tant pis, j'irais au boulevard. Vivement entrons.
La salle de l'tude. O est Lucien Chavainne? La vaste salle et la
range circulaire des chaises. Le voil, prs la table, pench; il
a son par-dessus et son chapeau; il dispose des papiers, htivement,
avec un autre clerc. La bibliothque de cahiers bleus, au fond,
traverse les ficelles noues. Je m'arrte sur le seuil. Quel plaisir
que conter cette histoire. Lucien Chavainne lve la tte; il me voit;
bonjour.

--C'est vous? Vous arrivez justement; vous savez qu' six heures nous
partons. Voulez-vous m'attendre; nous descendrons ensemble.

--Trs bien.

La fentre est ouverte; derrire, une cour grise, pleine de lumires;
les hauts murs gris, clairs de beau temps; l'heureuse journe. Si
gentille a t La, quand elle m'a dit-- ce soir; elle avait son joli
malin sourire, comme il y a deux mois. En face,  une fentre, une
servante; elle regarde; voil qu'elle rougit; pourquoi? elle se
retire.

--Me voici.

C'est Lucien Chavainne. Il a pris sa canne; il ouvre la porte; nous
sortons. Les deux, nous descendons l'escalier. Lui:

--Vous avez votre chapeau rond...

--Oui.

Il me parle d'un ton blmeur. Pourquoi ne mettrais-je pas un chapeau
rond? Ce garon croit que l'lgance est  ces futilits. La loge
du concierge; vide constamment; bizarre maison. Chavainne va-t-il au
moins un peu m'accompagner?  ne vouloir jamais allonger son chemin,
il est si ennuyeux. Nous arrivons dans la rue; une voiture  la porte;
le soleil claire encore, comme en flammes, les faades; la tour
Saint-Jacques, devant nous; vers la place du Chtelet nous allons.

--Eh bien, et votre passion?

Me demande-t-il. Je vais lui dire.

--Toujours  peu prs de mme.

Nous marchons, cte  cte.

--Vous venez de chez elle?

--Oui, je l'ai t voir. Nous avons, deux heures durant, caus,
chant, jou du piano. Elle m'a donn un rendez-vous  ce soir, aprs
son thtre.

--Ah.

Et avec quelle grce.

--Et vous, que faites-vous de bon?

--Moi? Rien.

Un silence. La charmante fille; elle s'est fche de ne pouvoir
achever ses couplets; moi, je n'allais pas en mesure, et je n'ai
pas avou la faute; j'aurai plus d'attention ce soir, quand nous
recommencerons.

--Vous savez qu'elle ne parat plus maintenant qu'au lever-de-rideau?
J'irai l'attendre, vers neuf heures, aux Nouveauts; nous nous
promnerons ensemble en voiture; au Bois, sans doute; le temps y est
si agrable. Puis je la ramnerai chez elle.

--Et vous tcherez  rester?

--Non.

Dieu m'en garde! Chavainne ne comprendra jamais mon sentiment?

--Vous tes tonnant me dit-il avec ce platonisme.

tonnant! du platonisme!

--Oui, mon cher, c'est ainsi que j'entends les choses; j'ai plus de
plaisir  agir autrement que d'autres agiraient.

--Mais, mon cher ami, vous ne rflchissez pas  ce qu'est la femme
avec qui vous avez affaire.

--Une demoiselle de petit thtre; certes; et pour cela mme j'ai mon
plaisir  agir comme j'agis.

--Vous esprez la toucher?

Il ricane; il est insupportable. Eh bien, non, elle n'est pas la fille
qu'on souponnerait. Et quand mme!... La rue de Rivoli; traversons;
gare aux voitures; quelle foule ce soir; six heures, c'est l'heure de
la cohue, en ce quartier surtout; la trompe du tramway; garons-nous.

--Il y a un peu moins de monde sur ce ct droit dis-je.

Nous suivons le trottoir, l'un prs l'autre. Chavainne:

--Eh bien, un tel plaisir ne vaut pas ce qu'il cote. Depuis trois
mois que vous connaissez cette jeune femme...

--Depuis trois mois, je vais chez elle; mais vous savez bien qu'il y
a plus de quatre mois que je la connais.

--Soit. Depuis quatre mois, vous vous ruinez vainement.

--Vous vous moquez de moi, mon cher Lucien.

--Avant de lui avoir jamais dit une parole, vous lui donnez, par
l'entremise de sa femme-de-chambre, cinq cents francs.

Cinq cents francs? non, trois cents. Mais, en effet, j'ai dit  lui
cinq cents.

--Si vous croyez il continue que ces sortes de munificences
incitent une femme de thtre  de rciproques gnrosits... Changez
votre systme, mon ami, ou vous n'obtiendrez rien.

L'agaant raisonnement! Croit-il, lui, que si je n'obtiens rien, ce
n'est pas parce que je ne veux, moi, rien obtenir? J'ai grand tort 
lui parler de ces choses. Brisons.

--Et j'aime mieux, mon cher, ces folies, que btement faire la noce
avec d'absurdes filles d'une nuit.

Cela soit dit pour toi. Le voil muet. Certes, un excellent ami,
Lucien Chavainne, mais si rtif aux affaires de sentiment. Aimer; et
honorer son amour, respecter son amour, aimer son amour.  marcher le
temps est chaud; je dboutonne mon par-dessus; je ne garderai pas ma
jaquette, ce soir, pour sortir avec La; ma redingote sera mieux;
je pourrai prendre mon chapeau de soie; Chavainne a un peu raison;
d'ailleurs suis-je simple; avec une redingote je ne puis avoir un
chapeau rond. La ne me parle presque pas de ma toilette; elle doit
cependant y regarder. Chavainne:

--Je vais au Franais ce soir.

--Que joue-t-on?

--Ruy-Blas.

--Vous allez voir cela?

--Pourquoi non?

Je ne rpondrai pas. Est-ce qu'on va voir Ruy-Blas en mil huit cent
quatre-vingt-sept? Lui:

--Je n'ai jamais vu cette pice, et, ma foi, j'en ai la curiosit.

--Quel vieux romantique vous tes.

--C'est vous qui m'appelez romantique?

--Eh bien?

--Vous tes un romantique pire qu'aucun. Et l'histoire de votre
passion?... Pour tre all, une fois, aux Nouveauts, entendre je ne
sais quoi... Une belle ide que nous emes... Nous avons remarqu un
page...

tait-elle jolie!

--Mon ami, vous avez us tout l'hiver  vous chauffer la cervelle;
et maintenant vous admettez mille folies. Srieusement... Et
rappelez-vous que c'est moi, qui, en sortant du thtre, ai cherch
sur l'affiche et vous ai dit le nom de La d'Arsay... Aussitt a
commenc votre enthousiasme; aujourd'hui c'est un amour platonique.

Passe un monsieur lgant, avec  sa boutonnire une rose; il faudra,
ainsi, que j'aie une fleur ce soir; je pourrais bien encore porter
quelque chose  La. Chavainne se tait; ce garon est sot. Eh oui,
originale est l'histoire de mon amour; or, tant mieux. Une rue; la
rue de Marengo; les magasins du Louvre; la file serre des voitures.
Chavainne:

--Vous savez que je vous quitte au Palais-royal.

Bon! Est-il dsagrable. Toujours quitter les gens en route. Sous
les arcades nous voici; prs les magasins; dans la foule. Si nous
marchions sur la chausse? trop de voitures. Ici on se pousse; tant
pis. Une femme devant nous; grande, svelte; oh, cette taille cambre,
ce parfum violent et ces cheveux roux luisants; je voudrais voir son
visage; jolie elle doit tre.

--Venez avec moi ce soir au thtre. C'est Chavainne qui me parle.
Nous irons ensuite flner une heure n'importe o.

--Je vous ai dit que j'avais un rendez-vous.

La femme rousse s'arrte devant la vitrine; un fort profil de rousse,
oui; une mine trs veille; des yeux peints de noir;  son cou, un
gros noeud blanc; elle regarde vers nous; elle m'a regard; quels yeux
provoquants. Nous sommes  ct d'elle; la superbe fille.

--N'allons pas si vite.

--Votre rendez-vous n'empche rien; puisque vous tes dcid  ne pas
rester chez mademoiselle d'Arsay, vous viendrez pour le dernier
acte ou  la sortie, ou dans un lieu quelconque, et nous ferons une
promenade nocturne.

Est-ce qu'il se moque de moi?

--Vous me raconterez ce que vous aurez dit  mademoiselle d'Arsay.

Au fait, pourquoi pas; ce soir; en sortant de chez elle?

--a ne vous va pas? Qu'est-ce que vous faites donc quand vous
quittez votre amie?

--Vous tes stupide, vraiment, mon cher.

Nous nous taisons; je crois qu'il sourit; quelle niaiserie. La place
du Palais-royal. Et la jeune femme rousse, o est-elle? disparue; quel
ennui; je ne la vois pas. Chavainne:

--Qu'est-ce que vous cherchez?

--Rien.

Disparue. Tout cela par la faute de ce monsieur. Lui:

--Je vais jusqu'au Thtre-franais; je veux voir l'heure du
spectacle.

Toujours son spectacle. Allons. Je voudrais pourtant, avant qu'il me
quittt, lui conter ma journe d'aujourd'hui. Si gentiment La m'a
reu, en le petit salon un peu obscur des rideaux jaunes; elle avait
son peignoir de satin clair; sous les larges plis soyeux, sa
fine taille serre; et le grand col blanc, d'o un rose de gorge;
s'approchant  moi, elle souriait; et sur ses paules, de sa tte
plotte et blonde, les cheveux dnous, en mches dores, tombaient;
elle n'est point vieille, la chre, et si mignonne; dix-neuf ans,
vingt peut-tre; elle dclare dix-huit; exquise fille. Au long
ngligemment immobile du Palais-royal, au long du Palais nous allons.
Elle m'a tendu sa main; moi, j'ai bais son front; trs chastement;
sur mon paule elle s'est penche, et un instant nous avons demeur;
au travers des mous satins, dans mes mains, j'avais la douillette
chaleur. Comme je l'aime, la trs pauvre! Et tous ces gens qui
passent, ici, l, qui passent, ah, ignorants de ces joies, tous ces
gens indiffrents, ah, quelconques, tous, qui marchent au prs de moi.

--Voici une affiche... C'est Chavainne. On commence  huit heures.
Dcidment, vous ne viendrez pas?

--Mais non.

--Au revoir alors; il faut que je rentre  la maison.

--Au revoir. Amusez-vous.

L'excellent ami... Bon apptit, messieurs... De plaire  cette femme
et d'tre son amant... Dieu, j'tais avec l'ange... Lui:

--Vous aussi, amusez-vous, et, surtout, pas de sottises.

--Soyez tranquille.

--Vous me direz ce que vous aurez fait.

--Oui. Au revoir.

Poignes de mains. Il se retourne. Au revoir. Je vais monter l'avenue
de l'Opra; je dnerai au caf du coin de l'avenue et de la rue des
Petits-champs; j'aurai le temps d'arriver chez moi avant neuf heures.
Le bureau de poste. Je devrais bien crire  mes parents; je suis en
retard; j'crirai demain; demain, j'ai le cours de l'cole-de-droit;
pour les trois cours o je frquente, je dois n'y pas manquer. Lucien
Chavainne va ce soir au Franais. Oui, un brave garon; non assez
simple; mais on peut commercer avec lui; lui parler; il comprend; il
est de bon got et lgant; et vritable ami; on a du plaisir  se
rencontrer avec lui; la prochaine fois, je lui dirai les raisons
toutes de ma tenue; c'est dommage que je ne lui aie pas davantage
expliqu mon aprs-midi; peut-tre et-il devin tout le charme inclus
en mon amour; mais il est si ferm  ces choses; avoir, par fois,
quelques heures de bonne intimit, causer, dire et faire des riens,
embrasser ses minces mains, et, aux jours de licence, ses yeux; hlas,
hlas, ses mains et ses yeux; ses mains, ses yeux, ses lvres. Hlas,
quand donc, oh, quand aimerait-elle? quand se donnerait-elle? et quand
ses lvres? Deux mois, il y a deux mois; non, c'tait  la fin, eh
non,  la moiti de fvrier; et voil deux mois depuis notre premier,
notre unique embrassement; hlas, et si anciennement. Point heureuse
elle n'est. On allume les candlabres de gaz dans l'avenue; c'est que
le soir crot. Comment sera-telle, au retour? en le long cachemire
bleu, sans doute, avec pendante la longue tresse de ses cheveux; elle
tait, cette fois, ingnue, une fillette; ou la caressante fille aux
velours chauds, elle tait blanche alors, blanche pallidement, d'une
ple blancheur de sductrice; et ce fut vous encore, mon amie,
rieuse follement, gayeuse des soirs; elle tait de noir vtue, et
si drlement majestueuse; c'est les varies formes dont elle est
manifeste; le jour o frache, et les cheveux plats, rose, elle
sortait du bain; elle, la mme; la mme, la pitoyable idalement
apparue, une nuit, dans les pitis qui transfigurent. Je devrais
davantage l'aider; ma mre me donnera bien  Pques quelque argent;
tout s'arrangera. Le coin de la rue des Petits-champs; le caf,
clair dj; mais les boutiques toutes sont claires dans l'avenue;
comme vite le soir arrive! Caf Oriental... restaurant. De l'autre
ct, le bouillon Duval; pour conomiser, si j'allais l? conomiser
me serait utile; le caf est vraiment mieux, et la diffrence des prix
n'est gure; on est aussi bien au bouillon, moins  l'aise, mais
aussi bien; tant pis, je m'offre le luxe du caf.  l'intrieur, les
lumires, le reflet des rouges et des dors; la rue plus sombre; sur
les glaces une bue. Dners  trois francs... bock, trente centimes.
Jamais La ne voudrait dner l. Entrons. Un peu il faut relever les
pointes de mes moustaches, ainsi.

       *       *       *       *       *

Illumin, rouge, dor, le caf; les glaces tincelantes; un garon au
tablier blanc; les colonnes charges de chapeaux et de par-dessus. Y
a-t-il ici quelqu'un connu? Ces gens me regardent entrer; un monsieur
maigre, aux favoris longs, quelle gravit! Les tables sont pleines;
o m'installerai-je? l-bas un vide; justement ma place habituelle; on
peut avoir une place habituelle; La n'aurait pas de quoi se moquer.

--Si monsieur...

Le garon. La table. Mon chapeau au porte-manteau, retirons nos gants.
Il faut les jeter ngligemment sur la table,  ct de l'assiette;
plutt dans la poche du par-dessus; non, sur la table; ces petites
choses sont de la tenue gnrale. Mon par-dessus au porte-manteau;
je m'assieds; ouf; j'tais las. Je mettrai dans la poche de mon
par-dessus mes gants. Illumin, dor, rouge, avec les glaces, cet
tincellement; quoi? le caf; le caf o je suis. Ah, j'tais las. Le
garon:

--Potage bisque, Saint-Germain, consomm...

--Consomm.

--Ensuite, monsieur prendra...

--Montrez-moi la carte.

--Vin blanc, vin rouge...

--Rouge.

La carte. Poissons, sole... Bien, une sole. Entres, cte de
pr-sal... non. Poulet... soit.

--Une sole; du poulet; avec du cresson.

--Sole; poulet cresson.

Ainsi je vais dner; rien l de dplaisant. Voil une assez jolie
femme; ni brune, ni blonde; ma foi, air choisi, elle doit tre grande;
c'est la femme de cet homme chauve qui me tourne le dos; sa matresse
plutt; elle n'a pas trop les faons d'une femme lgitime; assez
jolie, certes. Si elle pouvait regarder par ici; elle est presque en
face de moi; comment faire?  quoi bon? Elle m'a vu. Elle est jolie;
et ce monsieur parat stupide; malheureusement je ne vois de lui que
le dos; je voudrais connatre sa figure; il est un avou, un notaire
de province; suis-je bte! Et le consomm? La glace devant moi
reflte le cadre dor; le cadre dor qui, donc, est derrire moi; ces
enluminures sont vermillonnes; les feux de teintes carlates; c'est
le gaz tout jaune clair qui allume les murs; jaunes aussi du gaz, les
nappes blanches, les glaces, les brilleries des verreries. Commodment
on est; confortablement. Voici le consomm, le consomm fumant;
attention  ce que le garon ne m'en clabousse rien. Non; mangeons.
Ce bouillon est trop chaud; essayons encore. Pas mauvais. J'ai djeun
un peu tard, et je n'ai gure de faim; il faut pourtant dner. Fini,
le potage. De nouveau cette femme a regard par ici; elle a des yeux
expressifs et le monsieur parat terne; ce serait extraordinaire
que je fisse connaissance avec elle; pourquoi pas? il y a des
circonstances si bizarres; en d'abord la considrant longtemps, je
puis commencer quelque chose; ils sont au rti; bah, j'aurai, si je
veux, achev en mme temps qu'eux; o est le garon, qu'il se hte;
jamais on n'achve dans ces restaurants; si je pouvais m'arranger 
dner chez moi; peut-tre que mon concierge me ferait faire quelque
cuisine  peu de frais chaque jour. Ce serait mauvais. Je suis
ridicule; ce serait ennuyeux; les jours o je ne puis rentrer,
qu'adviendrait-il? au moins dans un restaurant on ne s'ennuie pas. Et
le garon, que fait-il? Il arrive; il apporte la sole. C'est trange
comme divers de ces poissons ont des dimensions diverses; cette sole
est bonne  quatre bouches; d'autres sont qu'on sert  dix personnes;
la sauce y est pour quelque chose, c'est vrai. Entamons celle-ci. Une
sauce aux moules et aux crevettes serait fameusement meilleure.
Ah, notre pche de crevettes l-bas; la piteuse pche, et quel
reintement, et les jambes mouilles; j'avais pourtant mes gros
souliers jaunes de la place de la Bourse. On n'a jamais fait
d'plucher un poisson; je n'avance pas. Je dois cent francs, et plus,
 mon bottier. Il faudrait tcher  apprendre les affaires de Bourse;
ce serait pratique; je n'ai jamais compris ce qu'tait jouer  la
baisse; quel gain possible, sur des valeurs en baisse? supposons que
j'aie cent mille francs de Panama, et qu'il baisse; alors je vends;
oui; eh bien? je rachterai donc  la prochaine hausse; non; je
vendrai. Ce gros avou qui mange, me devrait enseigner. Il n'est
peut-tre point avou ni notaire. Ah, ces arrtes; rien n'est  manger
de cette sole; elle est savoureuse pourtant; laissons ces dbris.
Sur le banc, contre le dossier, je me renverse; encore des gens qui
entrent; tous hommes; un qui semble embarrass; l'tonnant par-dessus
clair; depuis beaucoup de saisons on n'en porte plus de tel. J'ai
laiss un apptissant petit morceau de sole; bah, je ne vais pas, le
prenant, me rendre ridicule. Excellent serait ce petit morceau,
blanc, avec les raies qu'ont marques les arrtes. Tant pis; je ne le
mangerai pas; de ma serviette je m'essuie les doigts; un peu rude, ma
serviette; neuve peut-tre. La femme de l'avou vient de se tourner;
on dirait qu'elle m'a fait un signe; elle a des yeux superbes; comment
ferais-je pour lui parler? Elle ne regarde plus. crirais-je un
billet; c'est m'exposer  une dconvenue; pourtant elle annonce une
facile connivence; je lui montrerais le billet; si elle le voulait
prendre, elle s'arrangerait  le prendre; je puis en tout cas faire le
billet. Et aprs? je dois rentrer, m'habiller, tre au thtre avant
neuf heures; c'est insupportable, toutes ces histoires.

--Monsieur a fini...

--Oui. Apportez-moi le poulet.

--Monsieur...

Un peu de vin. Vide est la banquette en face; entre la banquette et
la glace, une maroquinerie. Il faut, en tout cas, que j'essaie l'effet
d'un billet. Mon porte-cartes; une carte avec mon adresse, cela
est plus convenable; mon porte-crayon; trs bien; Quoi crire? Un
rendez-vous  demain. Je dois indiquer plusieurs rendez-vous. Si
l'avou savait  quoi je m'occupe, l'honnte avou. J'cris: Demain,
 deux heures, au salon de lecture du magasin du Louvre... Le Louvre,
le Louvre, pas trs high-life, mais encore le plus commode; et puis
o ailleurs? Le Louvre, allons.  deux heures. Il faut un assez long
dlai; au moins depuis deux heures jusqu' trois; c'est cela; je
change  en depuis et je vais ajouter jusqu' trois. Ensuite
je... je vous attendrai... non j'attendrai; soit; voyons. Demain,
depuis deux heures, au salon de lecture du magasin du Louvre, jusqu'
trois, j'att..... a ne va pas du tout; comment mettre? Je ne sais.
Si;  deux heures, au salon... et coetera... jusqu' trois heures
j'attendrai... Mettons jusqu' quatre heures; oui; j'emporterai
un livre; justement le roman de chose, le journaliste; je ne sais
pourquoi je l'ai achet l'autre soir; mais, puisque je l'ai achet, je
verrai ce que c'est; je m'installerai et j'attendrai tranquillement;
il y a quelques fois des courants d'air; rarement; non, il n'y a pas
de courants d'air. Et cette carte que je n'cris pas; continuons.
J'attendrai jusqu'... mais il faut remettre  au lieu de
depuis; demain,  deux heures... Ma carte va tre charge de
ratures, dgotante, illisible: c'est absurde; je vais m'enrhumer
dans cet odieux cabinet de lecture plein de courants d'air; et d'abord
cette femme ne prendra pas mon billet. Je le dchire; en deux, la
carte; encore en deux, cela fait quatre morceaux; encore en deux, cela
fait huit; encore en deux; l, encore; plus moyen. Eh bien, je ne puis
pas jeter ces morceaux  terre; on les retrouverait; il faut un peu
les mcher. Pouah, c'est dgotant.  terre; ainsi, certes, on ne
lira pas. Cette femme rit; elle n'a cependant pas, tout  l'heure, une
seule fois regard; elle regarde maintenant; elle rit; elle parle au
monsieur; la jolie, jolie, jolie fille. Ce papier mch est horrible;
buvons un peu; l'affreux got diminue. Voyons le menu; petits-pois,
asperges; non; glace, glace au caf; soit; j'ai si peu d'apptit.
Desserts, fromages, meringues, pommes. Le garon sert le poulet; bonne
mine, le poulet.

--Vous me donnerez, garon, une glace au caf; ensuite, vous avez du
fromage, du camembert?

--Oui, monsieur.

--Du camembert alors.

Au poulet; c'est une aile; pas trop dure aujourd'hui; du pain; ce
poulet est mangeable; on peut dner ici; la prochaine fois qu'avec
La je dnerai chez elle, je commanderai le dner rue
Croix-des-petits-champs; c'est moins cher que dans les bons
restaurants, et c'est meilleur. Ici, seulement, le vin n'est pas
remarquable; il faut aller dans les grands restaurants pour avoir du
vin. Le vin, le jeu,--le vin, le jeu, les belles,--voil, voil...
Quel rapport est entre le vin et le jeu, entre le jeu et les belles?
je veux bien que des gens aient besoin de se monter pour faire
l'amour; mais le jeu? Ce poulet tait remarquable, le cresson
admirable. Ah, la tranquillit du dner presque achev. Mais le jeu...
le vin, le jeu,--le vin, le jeu, les belles... Les belles, chres
 Scribe. Ce n'est pas du Chlet, mais de Robert-le-Diable. Allons,
c'est de Scribe encore. Et toujours la mme triple passion... Vive le
vin, l'amour et le tabac... Il y a encore le tabac; a, j'admets...
Voil, voil, le refrain du bivouac... Faut-il prononcer taba-c et
bivoua-c, ou taba et bivoua? Mends, boulevard des Capucines, disait
dom-p-ter; il faut dom-ter. L'amour et le taba-c... le refrain
du bivoua-c... L'avou et sa femme s'en vont. C'est insens...
ridicule... grotesque... je les laisse partir...

--Garon!

Je vais payer tout de suite et les rattrapper. Voil qu'ils sortent.

--Garon!

Le garon n'est pas l; c'est coeurant; je suis stupide; une occasion
pareille; je n'en fais jamais d'autres; une femme miraculeuse. Elle
n'a pas regard par ici en se levant; parbleu, c'est naturel. Ils
partent. 'aurait t magnifique; je l'aurais suivie; j'aurais su
o elle allait; je serais bien arriv  quelque chose. Quelle rue
a-t-elle pu prendre? ils ont tourn  droite; elle a mont l'avenue
de l'Opra. Est-ce qu'il y a opra? certes, aujourd'hui lundi. Il sera
utile que j'y conduise bientt ma petite La; elle en sera contente.

--Monsieur a appel?

Le garon; qu'est-ce qu'il veut? j'ai appel? Assurment.

--Je suis un peu press... n'est-ce pas...

--Trs bien, monsieur.

Ce garon  l'air de se moquer de moi. Je suis en effet bien sot. Et
pourquoi m'occuper d'autres femmes? n'ai-je pas ma part?  quoi bon
une autre? chercher, se fatiguer? Encore des gens qui sortent. Je
resterai toute la soire  dner. La glace; bravo; gotons; lentement;
cela se dguste; cette fracheur; le parfum de caf; sur la langue et
le palais la fracheur parfume; on ne peut gure avoir ces choses-l
chez soi. Comme il doit tre las, le bonhomme qui menait son fils voir
manger les glaces de Tortoni. Tortoni; je n'y ai jamais mis un pied;
n'tre jamais entr chez Tortoni; a vous manque; sur l'air de la
Dame-blanche, a vous manque,--a vous manque... Cette glace est
finie; tant pis. Le garon a apport le fromage sans que je l'observe.
Il faut d'abord boire un peu d'eau. Dans douze ou quinze jours j'irai
en province; s'il fait beau, ils seront, toute la famille,  leur
maison de campagne du Quevilly; en avril le temps n'est pas assez
chaud pour qu'on aille  la campagne. Je laisse ce fromage; je n'ai
plus faim. Que c'est agaant, toujours dner au restaurant; personne
ici  qui parler; personne  voir; pas une femme  regarder; depuis
huit jours, pas une femme; un tas de messieurs quarts de chic; ils
viennent ici par gueuserie; des dcavs; puis des avous de province
qui se croient chez Bignon. Trois francs et dix sous de pourboire;
et bonsoir. Je me lve; je revts mon par-dessus; le garon feint
m'y aider; merci; mon chapeau; mes gants, l, dans ma poche; je pars.
Voici une table o j'eusse t mieux,  droite, prs la colonne; des
gens qui boivent des bocks; les grandes portes, massives, en glaces;
un garon m'ouvre la porte; bonsoir; il fait froid; boutonnons mon
par-dessus; c'est le contraste  la chaleur du dedans; le garon
referme la porte; bock, trente centimes... dners  trois francs.




III


La rue est sombre; il n'est pourtant que sept heures et demie; je vais
rentrer chez moi; je serai aisment ds neuf heures aux Nouveauts.
L'avenue est moins sombre que d'abord elle ne le semblait; le ciel est
clair; sur les trottoirs une limpidit, la lumire des becs de gaz,
des triples becs de gaz; peu de monde dehors; l-bas l'Opra, le foyer
tout enflamm de l'Opra; je marche le ct droit de l'avenue, vers
l'Opra. J'oubliais mes gants; bah, je serai tout--l'heure  la
maison; et maintenant on ne voit personne. Bientt je serai  la
maison; dans... d'ici l'Opra, cinq minutes; la rue Auber, cinq
minutes; autant, le boulevard Haussmann; encore cinq minutes; cela
fait dix, quinze, vingt minutes; je m'habillerai; je pourrai partir
 huit heures et demie, huit heures trente-cinq. Le temps est sec;
agrable est marcher aprs dner;  ce moment du soir, jamais beaucoup
de gens dans l'avenue. La sort du thtre  neuf heures, entre neuf
heures et neuf heures un quart. Que ferons-nous? un tour en voiture;
oui, nous irons par le boulevard aux Champs-lyses, jusqu'au
Rond-point; plutt jusqu' l'Arc-de-triomphe, pour revenir chez elle
par les boulevards extrieurs; le temps est si doux; elle me laissera
bien prendre sa main; elle aura sans doute sa toilette de cachemire
noir; j'aurai soin  ce que nous ne rentrions pas trop tard;
certainement, elle me priera pour que je reste un peu; je verrai
son fin sourire de frais dmon; lente, elle fera sa toilette du
soir;--asseyez-vous, dans le fauteuil, et soyez sage;--elle
me parlera, dans un beau geste crmonieux; je rpondrai,
semblablement,--oui, ma demoiselle; je m'assoirai dans le fauteuil; le
bas fauteuil en velours bleu,  la bande large brode; l elle s'est
pose sur mes genoux, il y a quinze jours; et je m'assoirai dans le
bas fauteuil, au prs d'elle, en face de l'armoire--glace; elle sera
debout, et mettra son chapeau sur la table de peluche; par des petits
coups ajustant ses cheveux,  droite,  gauche, avec des pauses, se
considrant, devant, derrire, par des petits coups, me regardant,
riant, faisant des grimaces, gamine; quelle joie! ainsi dans sa robe
noire et son corsage noir de cachemire; point grande; petite non
plus, malgr qu'elle paraisse petite; non, ce n'est pas petite qu'elle
parat, mais jeune, tout jeune; et si potele; ses larges hanches sous
sa mince taille, bombes, mollement descendantes; sa firote poitrine,
qui si bien dans les hauts moments palpite; et son visage d'enfant
maligne; ses tout blonds cheveux et ses grands yeux; l'adorable, ma
La. Ah, la chre pauvre, je veux l'aimer, et d'un dvot amour, comme
il faut aimer, non comme les autres aiment, altirement. Quand nous
rentrerons, il sera dix heures au moins. Sept heures trente-cinq 
l'horloge pneumatique. L'Opra. La terrasse du caf de la Paix est
pleine; nul que je connaisse; l'Opra; la rue Auber; la maison o
demeure monsieur Vaudier; deux mois dj que je n'ai dn chez lui;
peut-tre voyage-t-il; est-il riche! ah, possder pareille fortune;
combien peut-il avoir? on m'a dit un million de rente; cela fait, en
minimum, un capital d'une vingtaine de millions; presque cent mille
francs par mois; non; un million divis par douze, soit cent divis
par douze... zro, reste... supposons quatre-vingt-seize, neuf cent
soixante mille francs; quatre-vingt-seize divis par douze donne huit,
quatre-vingts; quatre-vingt mille francs par mois. Je voudrais que
La et un extraordinaire htel; la tendre fillette; si j'avais cette
fortune; ce soir; supposons; subitement j'aurais hrit; c'est si
amusant, arranger ainsi les choses; donc le notaire m'aurait remis les
titres; j'aurais d'argent, or et billets, tout de suite, une centaine
de mille francs; comme d'usage j'irais chez La; comme si rien
n'tait; je lui dirais tout--coup--voulez-vous nous en aller, La?
partons les deux; je vous emmne; je t'enlve, tu m'enlves... non,
soyons srieux; je lui dirais quelque chose comme--voulez-vous venir?
Certainement elle serait tonne; elle me dirait qu'elle ne peut
pas;--pourquoi? elle me ferait comprendre qu'elle ne saurait tout
quitter; trs simplement, trs naturellement, je lui rpondrais--oh ne
vous en proccupez plus; j'ai eu quelque chance; je puis vous aider;
si vous avez quelques dettes, quelques engagements, voulez-vous
me permettre que je vous facilite votre dpart... Cela est bien;
voulez-vous me permettre que je vous facilite votre dpart. Sur
un meuble je mettrais dix mille francs; et--si davantage vous est
ncessaire, vous me le direz... Dix mille francs; ou cinq mille
seulement; non; pour commencer, vaut mieux dix mille; et puis, si
facile ce me serait. Vingt mille? ce serait absurde; mais dix mille,
c'est cela. Qu'elle serait stupfaite, et contente.--Voulez-vous
que nous partions? lui dirai-je.--Comment? partir?--Oui, laissez,
abandonnez ceci; au centuple vous le retrouverez; les deux, de ceci
oh sauvons-nous, partons, venons-nous en. Et je la prendrais dans mes
bras; je baiserais ses cheveux; je l'emporterais; et tout bas, tout
bas, elle voudrait bien; ce serait ainsi qu'en le Fortunio de Gautier,
mais Fortunio met le feu aux rideaux, et parmi les flammes, enlve son
amante nue; ayant un million de rentes, je pourrais le luxe d'tre un
peu fou. L'den-thtre; les rampes de gaz; les lampes lectriques;
des marchands de programmes; un gamin ouvre la portire d'un fiacre;
quel besoin a-t-on qu'un gamin ouvre la portire de votre fiacre?
L-bas les magasins du Printemps; sur le trottoir pas un chat;
d'ordinaire sont ici des filles, insupportables  arrter les gens;
pas une ce soir; triste est la rue. Revenons  la question; je veux
m'amuser  songer comment j'arrangerais les choses si je devenais
riche; oui; arrangeons cela, tout en marchant. Donc, je serais devenu
riche; mais comment?  quoi bon l'enqurir? simplement, la chose
serait. Je disais donc que je serais devenu riche; j'aurais ce soir
ma fortune, et beaucoup d'argent dans ma poche. Je ne souhaite pas
le grand train de maison; j'aurais un appartement de garon et
installerais dans un htel La; volontiers je garderais mon quatrime
de la rue du Gnral-Foy; une chose en ce genre, mais mieux; avoir le
train chez soi d'un garon d'une trentaine de mille francs de rentes
et chez sa matresse dpenser son million annuel; je me voudrais
un petit rez-de-chausse; dans une maison quartier Monceau
ncessairement; cinq ou six chambres; entre par une porte cochre;
puis deux marches; la porte; un vestibule; sur le devant, un petit
salon, une salle--manger, un fumoir; derrire, la cuisine, les
privs, un grand cabinet-de-toilette et la chambre--coucher; la
chambre--coucher ouvrant sur une cour-jardin. Il faudrait que le
vestibule ne ft pas minuscule; j'en ferais une sorte de serre; de la
longueur de l'appartement il serait incommode; mieux il s'arrterait 
la hauteur de la salle--manger; ainsi entre le salon et la chambre
un second vestibule spar du premier par une porte, plutt par une
portire; et les demoiselles qui, bien caches, fileraient derrire
la portire! Comment meubler tout cela? nul luxe banal;  ma manire;
j'ai toujours rv une chambre--coucher en blanc et sans meubles;
au milieu, un lit carr; en cuivre, plutt qu'en toffe, le cuivre
convenant au blanc; les murs tendus d'toffes, satins, cachemires,
soieries blanches; aussi le plafond;  terre, des peaux blanches;
d'ours blanc, parbleu; et, surtout, pas de meubles; les armoires dans
le cabinet-de-toilette; ici rien que des divans... Voil que je ne
sais plus maintenant o je suis ni ce que je fais; ah, bientt
le boulevard Haussmann.  gauche, la porte du salon;  droite, la
fentre; en avant, la porte du cabinet-de-toilette; en face, le lit;
la chemine? en avant, au lieu de la porte du cabinet-de-toilette; et
cette porte? pousse vers le coin; ou pas de chemine; ou la chemine
dans le coin; l, dans le coin, au milieu du plafond encore, une
veilleuse en albtre, un peu comme dans la chambre de La. Le cabinet
videmment en marbre. Faudrait-il que le vestibule ft en marbre?
Tout au long du mur, des arbustes. Comment clairer ce vestibule? un
vasistas n'est pas propre. Et puis, je voudrais la maison devant une
rue tranquille. Serait parfait, devant la maison, un ou deux mtres de
jardin, sur la rue; un petit mur avec une grille; une grille nue; le
jardinet; quelques lilas seulement, quelques feuillages, je ne sais
quoi; quelle largeur? un mtre ou un mtre et demi; je suis fou; deux
ou trois mtres. Cela dpend si de l'appartement une porte ouvrira
sur le jardin; peu utile; mais non gnant, pourvu que ce soit de la
salle--manger;  l'occasion, agrable; alors, trois ou quatre mtres
de jardin. Voyons; trois mtres, donc trois grands pas; un, deux,
trois; oui, c'est cela. Quand je voudrais dner  la maison, mon
domestique l'organiserait avec quelque Chevet; vivre en un mode
ordinaire est prcieux; d'ailleurs, je demeurerais ordinairement
avec La; de temps en temps, je l'emmnerais dans mon petit
rez-de-chausse; une escapade; si gentiment, l, nous nous aimerions,
dans notre chambre blanche, parmi les peaux d'ours blancs. Ce soir,
nous nous serions enfuis ensemble; dans deux heures j'arriverais chez
elle; j'aurais en poche mes vingt-cinq mille francs; comme d'usage
j'arriverais. Mais ce n'est pas chez elle, c'est  son thtre que je
vais; a ne fait rien...

--Bonsoir, monsieur.

Quoi? Une fille. Si je fais le semblant de la regarder, elle m'arrte.

--Monsieur...

Une averse de patchouli; Dieu! passons vite. Ah, La, La, ma belle,
bonne, belle petite La; comme tu serais heureuse et comme ce serait
fini, les jours mauvais, et comme nous nous aimerions! lorsque je te
dirais que je suis, pour toi, devenu riche, et quand ensemble nous
nous enfuirions, ce soir. O irions-nous? chez moi d'abord, et demain
nous partirions en voyage; la journe de demain  nous quiper;
le dpart peut-tre aprs-demain seulement; jusque l, chez moi,
ensemble; et ainsi, donc, ce soir, vers neuf heures tout, communement,
au thtre j'arriverais; je l'attends; elle sort; je la salue; elle
s'approche; je lui dis--bonsoir, ma demoiselle...  gauche, dans la
rue latrale, ce jeune homme, grand, maigre, au court par-dessus
noir, au chapeau haut? C'est Paul Hnart. Il vient vers ici. Ah,
Paul Hnart; toujours correct; et toujours sa canne de fin jonc; il
m'aperoit, me fait signe...

--Bonjour.

--Bonjour. Vous rentrez chez vous?

--Oui. Vous vous portez bien?... Vous allez vers ce ct?

--Oui; je vous accompagnerai jusqu' Saint-Augustin.

--Trs bien. Et quoi de nouveau?

--Rien, rien encore.

Je me rjouis de le revoir; un trs vieil, trs honnte, trs cordial
ami; trs convenable; gentleman; j'aurais en lui de la confiance; trs
honnte; trs cordial. Nous marchons au long du boulevard. Il est bien
de sa personne, sans affectations. O allait-il? Je le lui demande.

--Vous n'allez point par ce chemin chez vous?

--Non; je vais rue de Courcelles.

Mais, c'est sa vieille histoire de mariage; encore cela dure?

--Rue de Courcelles? Vous allez chez cette dame, dont la
demoiselle...

--Justement.

--Vous m'en avez vaguement parl; il y a un temps indfini; o en
tes-vous?

--Je vais bientt me marier.

--Vraiment?

--Vraiment. Cela vous tonne?

--Non.

Se marier; pouser une femme aime; pouvoir pouser une femme
qu'on aime; l'avoir. On trouverait donc ces choses, se marier, tre
ensemble, avoir sa femme...

--Non dis-je cela ne m'tonne pas... Mais comment la chose
s'est-elle fait si vite?

Il va se marier. Quel garon avec son amour, son mariage, ces
histoires qui n'arrivent qu' lui!

--Que voulez-vous que je vous dise? me rpond-il. J'aime une jeune
fille qui m'aime et je vais l'pouser.

--Et vous tes heureux.

--Heureux.

--Vous avez de la chance.

--Je me suis rencontr  une femme digne et capable d'amour.

Il semble se croire seul aim et qui aime. Je me rappelle pourtant...

--Mon cher Hnart, si je me rappelle bien deux ou trois mots que vous
m'en avez dits, c'est tout par hasard que vous l'avez connue, cette
jeune fille.

--Tout par hasard, certes; je l'ai vue pour la premire fois, un
jour, dans un jardin, avec deux autres jeunes filles; je passais, un
peu flnant; elle tait l, si frache, si simple: il y a plus de
six mois dj; j'ai su o elle demeurait, puis son nom, ce qu'elle
tait... Voil.

Voil; il l'avoue; dans un jardin; trois jeunes filles; je me suis
assis en face d'elles; j'ai tir mon lorgnon; je l'ai suivie; voil.

--Et quand un mathmaticien se sent une fois amoureux, tout est
perdu. Vous lui avez parl?

--Pas tout de suite. Elle m'avait remarqu; elle me l'a dit plus
tard. Je sus qu'elle demeurait avec sa mre. Vous devinez le reste.

--Oui. Vous lui avez remis des billets.

--Non. J'ai enfin eu l'ami d'un ami qui m'a mis en relation avec ces
dames.

Du proxntisme.

--Et vous tes content?

--J'ai connu une fille au coeur profond; non enfantine, non folle;
une srieuse fille,  l'me sre, de peu de paroles, aux regards
constants, une vridique femme. J'allai chez sa mre; sa mre, ah,
si bonne; elle comprit, et elle eut confiance, la chre, brave et
admirable maman. Une histoire, n'est-ce pas, de madame de Sgur. La
maman use ses soires  tricoter, comme au vieil ge; elle joue aussi
du piano; lise et moi, nous bavardons...

Quelle candeur.

--Et cela dure depuis six mois?

--Depuis cinq  six mois. Un soir, nous nous sommes promis que nous
nous marierions; elle tait toute en blanc, assise dans un fauteuil;
moi prs elle, sur une petite chaise; c'tait dans un coin de
leur salon; la maman souvent s'obstine  dchiffrer des morceaux
difficiles; du Iansen par exemple; lise me dit, absolument immobile,
trs bas, avec l'air de ne pas remuer ses lvres, et comme si quelque
autre divine et qui et t elle, et parl, elle me dit--le premier
soir o vous tes ici venu, j'aurais si j'avais os dit Oui... et elle
me dit--mon ami, je serai votre femme... Elle m'a dit ces mots, cela.
Vous voyez la scne? Alors la maman s'est tourne; elle nous regarda
et elle s'cria--eh bien, mes enfants, nous vous marierons; ne vous
gnez pas... Ah, ah, ah... et elle se mit  rire, d'un rire si gai, si
franc; et... et coetera, et coetera.

C'est la moralit de l'histoire.

--Trs bien, trs bien, mon cher Hnart. C'est trs gentil de vous,
me conter ces choses. Et vous allez vous marier?

--Cet t, je l'espre.

--A-t-elle un peu de fortune?

--La maman a de quoi vivre dcemment; moi, depuis que je suis  la
Compagnie-du-nord, je gagne quelque argent.

--Trs bien, trs bien. Elle a vingt ans, ne disiez-vous pas, vous
vingt-sept?

--J'ai en elle il me parle  voix trs basse en elle j'ai l'honneur
et la raison de ma vie; je vais tre son mari; et je vis une joie
certaine, infinie, ainsi qu'une entre dans le ciel.

Une joie certaine; infinie; le ciel; son mari; une femme; une joie
infinie. Nous marchons, Paul et moi, dans les rues. En face de nous,
le boulevard Malesherbes; les arbres; les lumires; les rues dsertes;
une ple brise. Je voudrais tre l-bas,  la campagne, chez mon pre,
dans les champs nocturnes seul, seul, oh seul  marcher; si bon il
fait, la nuit, parmi les seules campagnes,  aller, un bton  la
main, tout droit, rvant des choses possibles, en le silence, dans les
grandes seules campagnes, sur les profondes routes, si bon il fait, si
bon... Nous marchons, Paul et moi,  ct.

--Vous tes heureux, mon cher Hnart.

--Je vous souhaite quelque chose telle; je vais, tout--l'heure,
revoir ma bonne future femme; elle m'attend sans en avoir l'air; sa
maman se moquerait d'elle. Mais nous voici  Saint-Augustin. Vous
remontez l'avenue Portalis?

--Oui; il faut que je rentre.

--Vous n'avez rien dans le coeur? je parie, au contraire...

--Oh, des btises. Bonsoir, Paul.

--Bonsoir.

--Vous viendrez me voir?

--Un matin, j'irai vous veiller, si ce n'est indiscret.

--Ne le craignez pas, mon ami.

--Bonsoir.

--Bonsoir.

Nous nous quittons. Il va l-bas. Oh lui! Est-ce, n'est-ce pas un
heureux? il connat un entier amour, un mutuel amour. Il s'imagine que
je cours les filles. Un mutuel amour, total. Ah, il se croit, donc il
est heureux; heureux comme nul ne le fut peut-tre; le seul serait-il
qui et tent ce qu'est l'amour. Certes, il le croit. Et pourtant!
c'est extraordinaire, croire de telles choses; et sur quelles raisons!
Rue de Courcelles; lise; la maman; et qui, mon Dieu! une demoiselle
 qui, un beau jour, il s'est rencontr par hasard; qui frquente avec
deux amies dans un jardin; qu'il a suivie; qui a reu ses billets;
chez qui, pendant six mois, il s'est fait bien candide; et qui tout
de suite lui aurait dit oui, s'il avait os. Et la maman; une petite
rentire; une veuve assurment; une veuve d'officier; la maman qui
feint dchiffrer du Iansen; la romance de l'ternel amour; je serai
votre femme; pourquoi pas tout de suite dans la chambre; qu'est-ce
alors qu'il et dit, notre ingnieur? Ah, ah, ah; elles ont jou
serr. Et lui qui va s'imaginer, qui s'imagine, qui peut s'imaginer
qu'il aime; qui ne s'aperoit pas sa dupe; qui ne devinerait pas qu'en
deux mois ce caprice lui sera pass; et qui pouse. Les vrais
amours ne vont pas ainsi, ainsi ne s'instituent-ils pas, ainsi ne
naissent-ils pas, et ce n'est pas, un coeur pris, au parc Monceau, un
jour qu'on flne, et quand on suit les petites modistes et les filles
de veuve, pour jouer, devant trois beauts, les Paris... La porte de
ma maison; me voici arriv... L'amour pour de bon? farceur! l'amour
pour de bon? moi, moi, moi, sacrebleu.

(_ suivre_)

    DOUARD DUJARDIN




LES LAURIERS SONT COUPS[1]

[Note 1: Voir _la Revue Indpendante_, 7.]




IV


--Monsieur.

On m'appelle; le concierge; il tient une lettre.

--La femme-de-chambre qui est venue dj plusieurs fois a apport
cette lettre pour monsieur, il y a un quart d'heure. Elle a dit que
c'tait press.

Sans doute une lettre de La.

--Donnez... Merci.

Oui, une lettre de La; vite.

Mon cher ami, n'allez pas ce soir me chercher au thtre. Venez
directement  la maison vers dix heures. Je vous attendrai. La.

Insupportable; toujours des changements; on ne sait jamais ce
qu'on fera; on s'arrange pour ceci, et c'est cela; la mme comdie
ternellement; pourquoi ne veut-elle pas que je l'aille chercher au
thtre? pour qu'on ne la voie pas avec moi? quelque nouveau venu sans
doute? Peut-tre aussi qu'elle et t en retard; peut-tre a-t-elle
un motif. Le troisime tage ou seulement le second?... le bec de gaz;
c'est le second tage. Cette fille est dsesprante; heureux encore
que j'aie t averti; envoyer sa femme-de-chambre  sept heures;
je pouvais ne plus rentrer; c'est absurde; si je n'avais pas eu son
billet et si elle m'avait vu au thtre, elle m'aurait fait une scne
effroyable; non, elle va craindre ma prsence et elle sortira par une
autre porte; il y a vingt-cinq portes  ces thtres; et quelle figure
aurais-je joue l-bas; elle savait, certes, qu'auparavant je
devais passer chez moi; enfin... Ma porte; ouvrons; l'obscurit; les
allumettes sont  leur place; je frotte... attention... la porte du
salon; j'entre; la chemine; le bougeoir y est; j'allume la bougie; au
cendrier l'allumette; tout est  sa place; la table; pas de lettres;
si; une carte de visite; corne; qui est venu?--Jules de Rivare... Ah,
quel dommage; ce vieil ami; nous tions  ct l'un de l'autre dans
l'tude de philosophie; tait-il sage! Il est venu aujourdhui; le
concierge ne me dit rien; ce cher de Rivare sjourne donc  Paris;
avec sa moustache noire et son air d'officier de cavalerie; un aussi
qui a de la tenue; il reviendra; est-il tourdi de ne pas me dire o
il loge; ah, derrire sa carte, je ne pensais pas  regarder, il y
a un mot... Je t'attends pour djeuner demain; rendez-vous, onze
heures, htel Byron, rue Laffitte. J'irai, j'irai. Et mon cours de
droit  deux heures? si je n'ai pas le temps d'y aller, je n'y
irai pas. Il doit tre riche, ce vieux de Rivare; ces noblesses de
province; hm; qui sait? Demain,  onze heures, rue Laffitte. Pour le
moment, il faut que je m'habille pour aller chez La; j'ai plus d'une
heure et demie, tout le temps de me disposer. Sur une chaise, mon
par-dessus et mon chapeau. J'entre dans ma chambre; les deux bougeoirs
en cigognes  doubles branches; allumons; voil... Qu'est-ce que je
vais faire? La chambre; le blanc du lit dans le bambou,  gauche, l,
 gauche de moi; et la tenture d'ancienne tapisserie au-dessus du lit,
les dessins rouges, vagues, estomps, bleus violacs, attnus, un
nuancement noirtre de rouge noir et de bleu noir, une usure de
tons; au cabinet-de-toilette est ncessaire un paillasson neuf; j'en
choisirai un au Bon-march; avenue de l'Opra ce vaut autant et ce
m'accomode mieux. Je vais faire ma toilette.  quoi bon? je ne dois
pas rester chez La, je dois revenir ici; qui sait pourtant ce qui
peut arriver; qui sait comment se peuvent tourner les choses, ce
que peut amener l'occasion. Ah, quand sera le jour de notre amour!
N'importe; je ferai ma toilette; j'ai le temps, et plus que de
ncessaire; en vingt minutes je serai chez elle; inutile que je me
hte; la temprature est trs belle ce soir, tide, douce; toute une
joie qui s'annonce; dans la voiture nous causerons; pendant qu'en la
voiture, les deux, par les rues ombres, nous roulerons, sous le ciel
clair, l'air tide et doux, l'atmosphre joyeuse; le beau soir! Si
j'ouvrais la fentre? oui; grande je l'ouvre; la nuit mi-obscure;
nuit blanchie des premires toiles; demies ombres indistinctes; nuit
claire; derrire moi est la chambre, le reflet des bougies, l'air
plus lourd des chambres, l'air moiteux des intrieurs pesants; je suis
appuy au balcon, inclin sur l'espace; je respire largement le
soir; vaguement je regarde le beau dehors; le beau, l'ombr,
le mlancolique, le gracieux lointain de l'air; la beaut des
nocturnits; le ciel gris et noir en trs confus bleutements; et les
points des toiles, comme des gouttes, qui trpident, les aquatiques
toiles; le blanchment, en tout l'alentour, des grands cieux; l,
les masses des arbres et, plus loin, les maisons, noires, avec des
fentres illumines; les toits, les toits noircis; en bas, ml, le
jardin, et, mls, des murs, des choses; et les maisons noires aux
fentres de lumire et aux fentres noires, et le ciel immensment,
bleut, blanc des premires toiles; l'air tide; nul vent; l'air
chaud; des humeurs de mai naissant; un bien-tre, chaudement, dans
l'atmosphre caressante et nocturne, et nocturnement caressant; les
masses des arbres en tas, l-bas, et la sphre du gris bleu ciel
point de feux trpidants; l'ombre indistincte du jardin nocturne;
l'air doux; oh, bon souffle printanier, bon souffle estival et
nocturne. La, ma tendre chre, ma petite La, mon aime, ma La, que
bien les deux nous allons tre, et que bien nous nous reverrons! les
nocturnits tnbreuses indistinctent toutes les choses; oh mon amie
au sourire et au rire lger, aux yeux qui rient, aux grands yeux,
petite rieuse bouche, oui sourieuses lvres; dans l'ombre gisent
les confus jardins, sous le ciel clair, et la jolie tte blonde est
d'elle, moqueuse, et petitement juvnile, fin nez, mignonne face, fins
blonds cheveux, blanche fine peau, enfant qui sourit et me rit et me
moque et nous nous chrissons; dans cette nuit, sur le balcon fuyant,
sur l'indistinct des murs lointains, dans l'air tide et nocturne,
parmi l'alentour qui s'efface, tu es belle et tu es gracieuse;
gracieuse divinement tu marches, en le bercement de tes hanches, et
tu marches mollement, sur les tapis, au prs de la table o sont des
fleurs, en ton exquis jaune salon, au long des fleurs, sur le tapis
moir, tu marches, mollement, inclinant ta tte et  droite lentement
et  gauche lentement, avec des sourires blancs, face burine aux foux
cheveux, souriante, lentement, ondulante, tu passes, tu passes, tu
marches; flotte ta mince robe, le crpe crmeux, l'ondoment du crpe
o tombe un ruban de soie, le crpe aux plis ceignant tes seins et les
hanches et le puril corps, et tu meux doucement tes lvres, mon amie;
moi je t'aime; l'ombre des grands feuillages monte au ciel, trs haut,
mienne, tu transparais de l'ombre claire; souriante, ingnue, bonne et
charmante, je te veux; moi je t'aime purement; moi je ne veux d'elle
que son amour, et son baiser je le veux en son amour;  genoux je
suis, et j'adore; oh la triste des mauvais baisers, sois en moi
rassure, en moi sois heureuse, aie ta scurit, lis mon amour pieux;
et qu'elle respire la nuit instigatrice; on est aim (et semblablement
l'on aime) une fois en la vie, et par moi maintenant elle est aime;
alors que feras-tu, mon amour? oui, ceci, j'esprerai; et quand
l'auras-tu? je l'aurai; quand elle se donnera, tard oh tard, et quand
elle aura prouv mon coeur dvot, quand elle m'aura su son amant, et
quand j'aurai refus (oh le marchandage de sa chair) le sacrifice de
sa chair, et quand long temps, absolument, je l'aurai respecte,
et quand apparatra la diffrence de mon amour (je ne l'aurai pas
touche, je ne l'aurai pas demande, pas voulue, pas souhaite), et
quand, ma future femme, de ma vnration je l'aurai exhausse, quand
aime je l'aurai, et quand de tous trsors authentiques dote,  moi,
pure, elle rgnera,--je l'aurai... Ah, je l'ai eue, je l'ai prise,
je l'ai viole; oh obsdance; repentir... La nuit; l'obscurit des
arbres; le rayonnement des toiles croissantes; la bonne nuit; tre
ainsi, en l'atmosphre bonne, en la nuit, la nuit montante. Il me
va pourtant falloir partir; oui; partir, n'tre plus  ce balcon.
Derrire moi est la chambre; je ne la vois pas, je sais qu'elle est;
derrire, l'air plus lourd de la chambre; ici le trs frais, le tide
du dehors; quitter la fentre, ah peine! rentrer, s'occuper  des
choses, faire des choses, vouloir, s'efforcer, rompre cet apaisement.
Je le dois. La nuit est calme; encore un instant ici; on serait si
bien  demeurer; si belle  voir, la nuit; si douce  contempler,
l'ombre; si caressante  caresser, de ses regards, l'ombre des formes
d'arbres et des jardins en la nuit; ce serait si bon, rver dans le
farniente d'un soir,  une fentre, songer son amour, son aime, et
considrer un trs calme de soir, rver. Songer l'amour qu'on aurait
saint, l'aime qu'on aurait inviole, dans un soir chaste; ce serait
bon, rver dans le confort calme du soir. Ici la nuit frache et
noire; la nuit plus frache, plus noire; derrire, la chambre plus
chaude, plus moite, avec les bougies limpides; le dehors est frais;
l'intrieur est plus tide, plus doux; le dehors est frais, presque
froid; ces noirs  la fin sont tristes; est une angoisse  fouiller
tant d'immobilits; ce ciel blafard, ces masses d'arbres, ces lueurs
sont glaciales; presque lugubre, ce silence; j'ai une peur de cette
grande nuit muette; le dedans est doux, tide, moite, chaud, avec les
tapis, les toffes, les murs bien clos, le confort des choses molles;
rentrons... je me redresse, je me retourne... les bougies sont
allumes sur la chemine; voici le lit blanc, moelleux, les tapis;
je m'appuie sur la croise ouverte; dehors, derrire moi, je sens
la nuit; la nuit noire, froide, triste, lugubre; l'ombre o des
apparences bougent, le silence o bruissent des sables; les longs
arbres tasss en noir; les murs vides, et les fentres obscures
d'inconnu et les fentres claires, inconnues; dans la blmeur du
ciel, ce trpidement des yeux pleurards des toiles; le secret des
ombres opques, tnbreuses, mles en quelque chose formidable;
ah, l, quelque chose ignore, formidable... J'ai un frisson,
prcipitamment je me tourne, je saisis les croises, je les pousse, je
les ferme, prcipitamment... Rien... La fentre est ferme... Et les
rideaux? je les tire, voil... La nuit est supprime. Dans la clart
amie, ma chambre, la chambre de moi; en le chez-soi comme l'on est
 l'aise! la chambre molle; hors la terreur des nuits dsertes; le
confort; la lumire. Je m'appuie au mur. On se sent tout assur,
tout content, tout dispos; la clart blanche des bougies, blanchement
dore; le moelleux des tapis et des tentures; c'est un bien-tre, un
charme, un bonheur; je vais tre heureusement pour m'arranger, ici,
dans cet apaisement de la chambre troite; brillant aux clarts, blanc
luisant, couleur d'eau courante et de marbre, le cabinet-de-toilette;
il faut que je m'habille; j'ai sur moi mon pantalon gris et ma
jaquette noire; je puis aller ainsi chez La; certes, elle m'a vu
souvent en ce costume; mais en tous mes costumes souvent elle m'a vu;
cet habillement est convenable; une redingote? inutile; je ne verrai
que La; je garde aussi ces bottines; aucun bouton ne manque? aucun;
elles ne sont point salies; un coup de brosse suffira; mais il faut
que je change la chemise; celle-ci, mise d'hier soir, est propre
encore; les manches et le col sont blancs; c'est ennuyeux, changer;
n'importe, il le faut; si, par un hasard, ce soir, chez La, qui
sait?... ah, belle chre femme, si ce soir... Sacrebleu, sacrebleu,
est-ce que je suis fou? habillons-nous, et prenons une autre chemise.
Ma jaquette, l, sur le lit; mon gilet, aussi, sur le lit; maintenant,
dans le cabinet-de-toilette; mon cabinet-de-toilette est vraiment trs
en ordre; le domestique est soigneux du mnage; dans la grande glace,
au dessus de la toilette, se refltent les bougies; les murs au ton
de paille; la large cuvette blanche, pleine d'eau; l'eau transparente,
perle; quelques gouttes de musc, trs peu; au porte-manteau la
chemise; je suis bien heureux de n'avoir point de gilet en flanelle;
cela est si ridicule; mon pre voulait que j'en eusse; l'ponge; l'eau
froide sur ma main; ah, la tte dans l'eau; quel saisissement; c'est
un charme, la tte dans l'humide d'eau qui ruisselle, qui bruit, qui
roule, et glisse et fuit, qui coule; les oreilles trempes d'eau et
bourdonnantes, les yeux clos puis ouverts dans le vert de l'eau, la
peau agace et frmissante, une caresse, comme une volupt; oh, cet
t, quelle joie d'aller  la mer; sans doute irons-nous  Yport;
ma mre aime ce pays; la fort, la falaise; ah, dans la cuvette
se plonger; sur mon cou l'ponge jaillissante, sur ma poitrine la
fraicheur, un trs peu parfume, de la bonne eau; ma serviette; ouf;
je me suis fait raser  midi; cela suffit pour aujourdhui, si je
me pouvais raser; on ne se rase jamais bien; garder ma barbe ne me
conviendrait pas. Me voil prsentable; on doit toujours tre sur ses
gardes; je vais chez La ce soir; eh, eh; si j'y trouvais asile; ce
serait amusant... Allons, allons... O est ma brosse--cheveux? C'est
trange comme les demoiselles sans vertu peuvent supporter tant
de gens; bah; et nous qui les admettons toutes. Mais je suis
minutieusement net; bravo; vite, faut s'habiller; j'aurais froid; une
chemise blanche; htons-nous; les boutons des manches, du col; ah,
le linge frais! que je suis bte; dpchons-nous; dans ma chambre; ma
cravate; mes bretelles sont laides, je les ai affreusement choisies;
mon gilet; dans la poche, ma montre; ma jaquette; j'oubliais brosser
un peu mes bottines; tant pis; non, un simple coup de brosse;
ma brosse--habits; ce n'est qu'un peu de poussire; une, deux;
maintenant, ma jaquette; la cravate est  sa place; parfait; je suis
prt; je puis partir; mon mouchoir; mon porte-cartes; trs bien;
quelle heure est-il? huit heures et demie; je ne vais pas partir
si tt; alors asseyons-nous, l, dans le fauteuil; j'ai une heure
 attendre; qu'on est tranquille ici! tout--fait tranquille et si
enviablement; rien ne vaut, mon cher garon, une bonne sieste, dans un
bon fauteuil, aprs un quart d'heure de toilette et de bon barbotage
dans l'eau frache.




V


Puisque je n'ai rien dont m'occuper, examinons un peu, mais
srieusement, ce que je dois faire ce soir chez La; videmment,
demeurer avec elle jusqu' minuit ou une heure, puis m'en aller; le
ncessaire est qu'elle comprenne la raison d'une telle conduite; ah,
que c'est difficile  expliquer!... En cette chambre je suis mal;
allons dans le salon; debout; les bougies sur le bureau; je n'ai qu'
me promener de long en large dans le salon, devant la chemine, les
deux fentres; tirons les rideaux; dans le salon, nonchalamment,
de long en large. Que song-je? C'est trs ennuyeux, quand je veux
rflchir quelque chose, que je parte aussi tt en des divagations. Il
faut pourtant que je sache ce que je ferai ce soir; je ne puis laisser
tout au hasard; mon devoir est d'exposer  La... D'abord m'est
ncessaire l'occasion de partir spontanment; dj, plusieurs fois,
comme elle ne me disait pas que je reste, je semblais, m'en allant,
tre mis gentiment  la porte. Ce soir, elle consentira peut-tre  ce
que je reste; admettons qu'elle consente; alors je lui dirai que sans
doute mieux nous vaut que je la quitte; pourquoi resterais-je, si
elle ne m'aime pas assez pour me retenir de son plein gr? Ainsi lui
rpondrai-je. C'est difficile; je ne sais comment je russirai; elle
sera stupfaite; elle me regardera de ses grands yeux exagrment
bahis et railleusement  demi; comme le jour o j'ai voulu la
gronder; avec ses faons alertes d'aller, de venir, ses petits gestes
tour--tour rapides et paresseux; le jour aussi o elle a jet son
chapeau dans la jardinire; son chapeau gris de perle; elle s'est mise
 rire,  rire; la folle... Suis-je distrait! je n'arriverai jamais 
fixer mon esprit sur un point; c'est  en dsesprer. Si j'crivais?
L'inspiration est bonne; je vais faire un petit plan crit de ce
que je dois lui dire; cela sert au moins  dterminer les ides. Je
m'assieds; le buvard, du papier, l'encrier, le porte-plume; la plume
parat suffisante; trs bien. En face de moi, la tenture de soie
chinoise; les fleurs vagues, blanches, des soieries chinoises, o
surnage la lente cigogne au bec mont; la soie noire, trs lisse,
o le blanc des broderies; sur le buvard, du papier; c'est cela;
crivons... Que me disait-elle en sa rcente lettre? je devrais
d'abord relire cette lettre; j'ai l ses lettres; voyons. Dans le
tiroir, le paquet de lettres, serr en un carton; voici l'entire
correspondance, ses lettres et le brouillon des miennes. Son premier
billet.

Monsieur,

Il m'est compltement impossible d'accepter ce soir votre aimable
invitation. Si vous voulez la remettre  demain, je serai libre.

Je vous salue.

Cela est du soir o je pensais l'emmener souper; je l'avais t voir
la veille pour la premire fois; c'est quand,  minuit, j'ai t la
demander chez le concierge du thtre, qu'on m'a remis ce billet. Et
le jour suivant? c'est le jour suivant que chez ce concierge elle m'a
envoy promener! Voici son second billet, de quinze jours plus tard.

Monsieur,

Je vous suis bien reconnaissante du service que vous avez eu la
gracieuset...................

J'tais retourn rue Stvens. Quand on a entrepris quelque chose, on
rpugne si fort  renoncer brusquement; j'avais fait des dmarches,
donn des pour-boire, crit; je ne pouvais vraiment pas en demeurer
l, tout abandonner, n'y plus penser. Louise, alors, tait sa
femme-de-chambre; que de louis j'ai d lui donner,  cette grosse
fille; pendant ces deux semaines d'absence de La, je n'ai plus vu,
rue Stvens, qu'elle, l'excellente Louise. Et puis cette histoire;
mademoiselle d'Arsay choue en Champagne, je ne sais plus o, sans
argent; le matin j'avais reu de mon pre mes six cents francs; ce fut
instinctif; un dsir d'tonner, d'blouir, d'tre admirable; une folie
pourtant; donner ainsi trois francs; pour une femme deux fois aperue
et qui m'avait mis  la porte; un beau mouvement, certes, mais qui me
liait. C'est alors qu'elle m'a crit son second billet.

..... Je vous suis bien reconnaissante du service que vous avez eu
la gracieuset de me rendre. Si j'avais su plus tt que vous
tiez l'auteur de cette complaisance je vous aurais remerci de
suite..........

Elle avait crit plus tt et a surcharg de suite.

..... Mais je n'ai t informe de votre bont que depuis peu de
temps. Je m'empresse de vous dire que je serai de retour  Paris
mercredi soir et que si vous voulez me faire l'amabilit de venir me
voir jeudi dans l'aprs-midi vers les quatre heures, vous serez
le bien venu. En attendant le plaisir de vous voir, je vous serre
amicalement la main.

La d'Arsay.

Ce carnet?... oui. J'avais eu l'ide d'crire jour par jour, en
rsum, la suite de mes relations avec cette femme; j'ai eu tort de ne
pas persvrer; ce serait devenu intressant; c'est dj curieux, ce
mmento de trois semaines; les semaines prcisment d'aprs la rentre
de La  Paris; les trois premires semaines de notre liaison; en
effet cela commence le jeudi lendemain de son retour.

_Jeudi 27 janvier_:--Quatre heures; je vais rue Stvens; La me
reoit; toilette blanche; elle me parle de ses ennuis, le terme
non encore pay; j'offre lui apporter,  minuit, deux cents francs;
convenu.

Minuit; elle revient du thtre avec sa mre; me reoit dans sa
chambre; d'abord peu aimable; je donne les deux cents francs; elle
ne me veut pas garder; indispose; devient plus aimable; je reste un
quart d'heure...

Vritablement, puisque j'avais commenc, je devais continuer; j'avais
d'ailleurs sujet de croire que ce nouveau, ce dernier don triompherait
de toutes difficults; je ne pouvais gure agir autrement, ni perdre,
par un refus, l'effet de mes munificences premires.

_Vendredi 28 janvier_:--J'envoie des lilas blancs.

_Samedi 29 janvier_:--Je crois l'apercevoir, dans une voiture, rue
des Martyrs; j'arrive rue Stvens; Louise me dit qu'elle est alle
dner en ville; je promets que je viendrai le lendemain  une heure.

_Dimanche 30 janvier_:--Une heure, rue Stvens; Louise me dit qu'elle
est alle  la campagne pour plusieurs jours; sa mre l'y a force;
elle est tenue trs durement; je me montre mcontent; j'annonce que
je quitte Paris une semaine; je m'informe de la rente que faisait
prcdemment le consul; cinq cents francs par mois, plus la toilette
et les cadeaux.

_31 janvier au 12 fvrier_:--En Belgique.

_5 fvrier_:--J'cris.

_9_:--Rponse.

_10_:--Seconde lettre de moi.................

J'ai les brouillons de mes deux lettres et sa rponse; voyons la
lettre d'elle. Voici ma premire lettre.

J'esprais ne pas m'en aller lundi sans avoir serr votre
main.............................

Et cetera; ce n'est pas intressant. Ah, sa rponse.

J'ai t trs touche de vos tendres paroles, Je les crois
sincres!... Je vous ai sembl triste lors de votre dernire visite;
en effet je le suis. Vous avez d remarquer en moi un certain trouble.
Je n'ai pas os vous dire que je traverse en ce moment une crise des
plus pnibles qui ne me laisse de trve ni jour ni nuit. J'ai des
obligations srieuses  remplir et il me faudrait me sentir allge
de ce ct pour me retrouver moi-mme et tre  vous. Je n'ai
malheureusement aucune indpendance personnelle et de lourdes charges
 soutenir; alors mme que mon coeur m'entranerait vers le vtre,
je suis trop honnte femme pour vous dissimuler plus longtemps ma
situation, ne connaissant pas la vtre et ne sachant quels seraient
les sacrifices que vous pourriez faire de suite pour me tirer de
l'impasse si crasante dans laquelle je me trouve. Aprs cet expos
voyez si vous pouvez tre l'ami sur lequel je puisse absolument
compter; ou considrez cet aveu comme non avenu en m'oubliant 
toujours.

La d'Arsay.

Ma seconde lettre.

10 fvrier 1887.

Ma chre amie,

Je vous assure que je vous sais gr de votre franchise.....

Je lui ai rpondu que je pouvais l'aider, mais que j'tais un peu
effray de ces embarras normes... Ces deux miennes premires lettres
taient assez convenables et proprement crites.

18 fvrier.

Je regrette de ne pas me trouver chez moi..........

C'est sa troisime lettre. Mais auparavant il y a les choses que j'ai
notes dans mon mmento.

_10_:--Seconde lettre de moi.........................

Oui; continuons.

_Dimanche 13 fvrier_:--Je vais rue Stvens; Louise me dit que La
est souffrante et couche; histoire de la purgation refuse;  demain.

_Lundi 14 fvrier_:--Une heure et demie, rue Stvens; La me reoit;
toilette bleu clair; je reste une heure; je l'interroge de ses
embarras; j'offre dix louis pour le soir, si elle veut que je les
lui apporte; elle accepte pour onze heures, sous la condition que je
partirai  une heure,  cause de sa mre.

Le soir, onze heures; elle me reoit dans la salle--manger; sa mre
a invit des amies sans l'avertir; elle ne peut me garder; elle me
supplie que je ne croie pas qu'il y est de sa faute, que je ne lui
en veuille pas; une autre fois, elle le jure; elle est plus gentille
qu'elle n'a encore t; je l'embrasse longuement; je la quitte aprs
dix minutes; je lui laisse les dix louis promis: rendez-vous au
mercredi.

_Mercredi 16 fvrier_:--Rue Stvens, deux heures; elle allait sortir;
elle me retient une demie heure; dans sa chambre; elle met son chapeau
et son manteau; projet d'aller le lendemain ou l'aprs-lendemain dner
ensemble quelque part.

_Jeudi 17_:--Une heure, rue Stvens; je reste une heure et demie;
je bois du caf avec elle; le chanteur de la rue; nous dansons; ses
jupons se dmettent; elle sort pour les remettre; coup de sonnette;
elle revient; elle me dit que c'est le charbonnier qui rclame de
l'argent; petite explication; je veux bien l'aider mais je pose la
condition; rendez-vous demain soir  neuf heures; elle me dit que si
elle ne peut tre sre de moi, rien  faire.

_Vendredi 18_:--Neuf heures du soir; Louise est seule; La a d
dner en ville; elle reviendra trs tard, lettre pour
moi........................................

Voyons cette lettre.

18 fvrier.

Je regrette de ne pas me trouver chez moi ce soir. La situation
dans laquelle je suis et que vous connaissez ne me laisse aucune
indpendance; si j'avais pu compter sur ce que vous m'aviez promis,
je serais reste; mais il me faut absolument sortir de ce mauvais pas
tout de suite. Dois-je compter oui ou non sur votre bon vouloir? Si,
comme je le pense, vous m'avez tenu parole, remettez  Louise ce que
vous m'auriez remis  moi-mme et dimanche  une heure je vous en
remercierai.

Cette incomprhensible fille me manque parce qu'elle croit que je
ne lui donnerai rien, et elle veut que je donne quelque chose  sa
femme-de-chambre. Rangeons bien  leur place ces lettres.

_Vendredi 18_:--Neuf heures... La a d dner en ville... lettre pour
moi......................

Celle-l.

... je refuse tout argent; supplications de Louise, promesses; Louise
me prie que je pense au moins  elle; elle a sa fille en nourrice 
Auteuil et elle attend ses gages pour payer la pension en retard;
elle me conte que La est malheureuse. Je dclare nettement que La se
moque de moi, que je ne donnerai plus un sou avant qu'elle n'ait tenu
sa parole. Je pars en laissant vingt francs  Louise.

Et l s'arrtent mes procs-verbaux; quel dommage; je n'ai que le
commencement de l'histoire. Le lendemain, le samedi? le lendemain
samedi La s'est dcide  m'accorder ses faveurs; un aprs-midi, je
me rappelle, une belle journe de soleil; je lui ai donn les deux
cents francs dont elle avait besoin; ce faisait une somme assez ronde
pour un baiser; c'est le diable aussi, quand une fois on est pris dans
la chane, que couper court; et puis, recommencer avec une autre
femme la mme srie, ternellement; il fallait aboutir de celle-l; on
s'obstine; j'ai bien fait. Elle avait pris le soin de fermer  cl la
porte du salon; j'avais juste deux cent cinq francs; le soir je lui
ai envoy des roses; j'ai t alors pour la premire fois chez
Hanser-Harduin; ils ont une vendeuse bien jolie,  l'air exquisment
de se moquer du monde; j'irai bientt acheter des fleurs; tonnante
fille, cette petite fleuriste.

Cher ami,

Il faut absolument que vous veniez.................

Un rendez-vous.

Je suis au regret de ne pouvoir me trouver chez moi
demain............. je dois passer une audition..... venez lundi 
quatre heures..... quelques instants ensemble.....

Une autre.

... Toujours par suite de la situation dans la quelle je suis, je
ne puis tre libre comme je le voudrais..... j'ai mille
ennuis.............. il faut que je sorte de cette
impasse..............

Sacredi; ma lettre de mise en demeure.

28 fvrier.

C'est cela; ah, la terrible, terrible lettre.

... Et vous, depuis deux mois.....

Cette lettre a fait tout le mal; comment ai-je pu l'crire; ma
conduite premire, hlas, depuis un mois y concordait; pourquoi ai-je
crit cette lettre?

Ma chre amie,

Je vous ai expliqu que si vous pouviez compter sur moi, c'tait
seulement dans une mesure un peu restreinte. Si je disposais de
grandes ressources, je vous demanderais que vous acceptiez ce qui vous
est ncessaire pour votre train de maison. Pardonnez-moi d'ailleurs
que je sois surpris par vos expressions de--sacrifice pcuniaire
un peu srieux. Ce que j'ai fait n'est gure au prix de ce que je
voudrais faire; mais le jugez-vous une plaisanterie? Et vous,
depuis deux mois, qu'avez-vous fait pour votre part? Vos promesses
m'annonaient plus qu'une heure accorde un aprs-midi. Je ne pourrai
tre chez vous aprs-demain qu' cinq heures; veuillez me laisser un
mot si je puis revenir le soir. En ce cas, comptez sur moi. Au revoir,
et croyez.....

Mardi matin.

Bien touche de vos bonnes paroles! regrette que vous ne puissiez
venir demain  une heure; je vous attendrai jusqu' deux heures. Vous
savez que j'ai des mnagements  conserver; eh bien j'ai  mon service
une personne que je ne puis garder. Il me faudrait cent cinquante
francs demain soir pour la congdier; et une fois dbarrasse de la
sus-dite je serai plus libre de mes actions. C'est tout vous dire.
Tchez  me faire parvenir cette modique somme demain et vous
apprcierez et jugerez par vous-mme de l'urgence de cette excution.
 demain donc vous ou mot me tirant d'embarras; et  vous de coeur.

Mardi deux heures.

Ma chre amie,

Je reois votre mot en rentrant chez moi. Vous n'avez pas t bien
contente de ce que je vous ai crit hier? Moi, j'avais la mort dans
l'me  vous l'crire. Mais convenez que vous m'avez trait trs mal;
ne m'avez-vous pas vous-mme forc  me faire mchant? Je vous jure
que cela m'afflige au dsespoir. J'avais rv que vous m'aimeriez
un peu; j'ai vu que le rve tait fou, et je me suis dit: tant pis,
faisons comme les autres... Tenez: oubliez, et pardonnez-moi. Je vais
venir ds ce soir; soyez bonne, ne me renvoyez pas; moi, de mon ct,
je vous apporterai ce dont vous avez besoin. Laissons ces vilains
ennuis; vous verrez que je vous adore.....

Le soir,  neuf heures, elle n'tait pas chez elle; elle avait eu
ma lettre; elle ne m'avait pas laiss de rponse. Elle pouvait tout
faire. La menacer, se fcher, et lui demander pardon... Elle me tenait
ds lors. Ce n'est pas ainsi que je devais agir; vaines, impuissantes
violences, qui n'ont rien opr qu' jamais l'carter de moi. Je ne
l'ai plus eue; jamais plus je ne l'ai eue; et je n'ai pas su tre
son amant, pas su tre son ami, je n'ai mme pas su tre celui qui
l'achte... Hlas, et elle aurait pu m'aimer; si les choses avaient
t autres, si mes actions avaient t autres, si j'avais su l'heure
prcise et subtile  toucher son coeur, le temps et le lieu, la fugace
minute en un banal et trs dcisif soir et l'instant o son me 
moi s'aurait pu donner, et si je m'tais fait aimer. Des pralables
possibilits s'est enfuie celle-l. Alors et t l'amour, aussi
aisment alors l'amour que fatalement aujourdhui le fatal loignement
des tres. Hlas, coeur perdu, chair perdue, amour en sa moisson
dispers; c'est fini de mes attentes; tout a pri... hlas... nous
n'irons plus aux bois.

Mardi premier mars, onze heures du soir............

C'est mon projet de discours; je m'tais promen trs loin; et
ici, seul, j'avais voulu fixer ce que le lendemain, quand elle me
recevrait, je lui dirais.

Mardi premier mars, onze heures du soir.

Une fois dans sa chambre, entre mes bras la tenant, je lui
dirais:--Vous ne croyez pas que je vous aime?--Oh puisse l'action que
je vais faire retomber bienfaisamment sur sa pauvre me.....

Le soir o j'ai crit cela est le soir o je m'tais rencontr, dans
le boulevard,  cette fille aux grands yeux vagues, qui marchait;
mollement, languissante, en son costume d'ouvrire besogneuse, sous
les arbres nus et le frais du soir clair de mars, marchant mollement;
je passais prs elle; de ses yeux elle regarda, trs faible et molle;
oh, si faiblement, sans un geste, d'un regard vague, et pudiquement;
chair de vierge et martyre incarne en chair vile, quelque chose
anglique, hommes, salie de nous, et trs triste, triste, triste,
angoissante d'une irrelevable chte; je songeai l'autre, la trs
belle que j'aimais; pauvre pauvre me, me si douloureuse... Oh soir!
j'tais plein de ces malaises; un soir de mars; il y avait ici un feu
de bois; dehors, un ciel froid, trs sec et clair, nulle brise,
un ciel trs profond, trs lointain, un ciel appeleur des penses;
c'tait un trs profond ciel aux lointains solliciteurs, trs haut,
trs chaste, rayonnant, trs pieux; un air clair, une monte de toutes
choses vers le haut; ici, la chaleur douce du feu, la solitude, et des
hantements...

..... Vous ne croyez pas que je vous aime?--Oh puisse l'action que je
vais faire retomber bienfaisamment sur sa pauvre me.--Mon amie, j'ai
song les choses qui sont entre nous; follement je vous dsirais; que
ce soit mon excuse; je vous ai contrainte; j'implore votre pardon. Je
puis rester ici cette nuit, mon amie... Adieu, vous tes bien aime;
je vous rends votre corps, et je vous quitte, parce que je vous
aime.--Et je prendrai sa tte dans mes mains, je regarderai ses yeux,
et je baiserai ses lvres, et je dirai:--Adieu.

Oui, ces paroles, et non les mauvaises requrances. Et jamais
l'occasion, ces paroles, de les dire.

Mon cher ami, j'ai absolument besoin de vous voir. Je vous attends ce
soir  dix heures. Bien vtre. La.

Qu'y a-t-il encore eu ce soir?... Le soir o elle a t malade?
certes; la nuit que j'ai passe  la soigner. Comme elle tait
meurtrie, froisse, et affaisse, suffocante! je l'avais attendue
longtemps; elle est arrive tout dfaite, presque hors sens; elle
s'est couche, et j'ai demeur au prs de son lit; nous lui mettions
des compresses sur le front; elle a renvoy sa femme-de-chambre; je
l'ai soigne; j'ai ainsi pass la nuit, dans un fauteuil; elle, muette
et immobile, assoupie; moi, en un rve de tristesses et de piti...
Oh, quels odieux embrassements, quelles blessures d'attouchements,
quelles possessions tellement brlantes avaient allum cette trs
morne fivre?... Le matin elle s'est veille; j'ai ouvert ses
rideaux; c'tait huit heures; elle m'a souri. Le plus beau temps de
mon amour, oui, le plus glorieux. L'aprs-midi, elle tait remise; je
l'ai vue un quart d'heure; et le lendemain? c'est le lendemain qu'elle
tait si mauvaisement gaie,  rire,  chanter,  crier.

La d'Arsay se fait un plaisir d'aller  l'Opra demain avec monsieur
Daniel Prince. Mille amitis.

Elle tait jolie, ce soir d'Opra, en sa toilette de satin rose, ses
souliers blancs; Chavainne n'a pas pu ne pas avouer qu'elle tait
jolie; Chavainne qui jamais ne veut tre d'accord. Et le soir de
l'Odon; on jouait une tragdie; Andromaque; La voulait entendre je
ne sais plus quelle dbutante; trange caprice; nous avons dn chez
Foyot; elle a demand une sarcelle; moi j'ai t ridicule  ne pas
donner assez de pour-boire; mais La ne l'a pas aperu; n'importe,
j'ai eu tort; de ce cabinet, par la fentre ouverte en face du
Luxembourg, on voyait passer des tudiants; elle avait sa toilette
de velours, son chapeau en jais avec la plume rouge, et sa dignit
imperturbable lorsqu'elle est en public. Tous ces soirs, je l'ai
reconduite chez elle, et, lui ayant dit adieu, je suis parti; c'tait
trs bien; elle a voulu, une fois ou deux, me laisser au sortir de
la voiture; mais j'ai toujours insist pour monter dix minutes;
maintenant, l'habitude en est; et c'est tout charmant quand dans sa
chambre nous bavardons. La lettre de Louise, avec une couronne de
baronne.

Monsieur,

Monsieur Prince, vous m'avez dit que quand mademoiselle se trouverait
dans l'embarras je vous le dise; je viens vous dire que mademoiselle
est trs ennuye en ce moment; il nous manque cent quarante francs
pour les meubles; elle pleure tout le temps parce qu'on lui dit que si
ce n'est pas pay pour demain soir on viendrait tout enlever et elle
me dit que s'il faut en arriver l, elle ne sait pas ce qu'elle fera;
je lui avais parl de vous; elle m'a dit que vous ne pouviez plus rien
faire pour elle; je lui avais promis d'aller vous dire dans quelle
position elle se trouve, mais comme je sais que je ne peux jamais
vous trouver, j'ai pris le parti de vous crire sans rien dire 
mademoiselle; et si nous avons le bonheur que vous puissiez nous venir
en aide, je vous prie de ne pas le dire  mademoiselle qui me l'a
dfendu pour ce que vous lui avez dit dimanche. Pardonnez-moi,
monsieur, et j'ose me dire votre toute dvoue--Louise.

Carte de La.

Remercie monsieur Prince de son charmant bouquet et le prie de bien
vouloir venir la voir demain lundi  une heure de l'aprs-midi.

Autre; une lettre.

Cher Daniel, j'ai encore recours  vous et vous prie de m'obliger
de la somme minime de quarante ou cinquante francs dont j'ai le plus
grand besoin pour demain. Vous seriez bien gentil de me les apporter
vous-mme. Je vous remercie  l'avance et vous serre amicalement la
main.

Autre; une carte.

La d'Arsay fait mille excuses  son ami Daniel Prince; a reu trop
tard sa lettre pour se rendre  sa bonne invitation et elle lui fixera
le jour o elle aura le plaisir de le voir, ce qui sera bientt.

Encore.

La d'Arsay serait bien heureuse de dner ce soir avec monsieur
Prince, l'attendra  sept heures.

Oh, tout une lettre, celle d'il y a huit jours, la lettre des bijoux.

Cher ami,

 Il faut absolument que vous me donniez deux cents francs pour sauver
mes bijoux, du moins les reconnaissances qui sont engages dans un
bureau pour cette somme. Si vous tes assez bon pour m'obliger de
cela, vous ferez grand plaisir  votre petite amie La qui serait
dsole de voir tous ces pauvres bijoux vendus. C'est aprs-demain
mardi qu'on les vend dfinitivement si la somme n'est remise au
bureau; je reois l'avertissement  l'instant. Soyez bon et je serai
de plus en plus gentille pour mon seul vrai ami que j'aime bien. Marie
ira demain vers onze heures savoir votre dcision.

C'tait ennuyeux; les bijoux n'taient engags que pour cent vingt
francs, et il y avait encore quinze jours de dlai; je lui ai pay ses
cent vingt francs; depuis lors elle ne m'a rien demand; voil dj
huit jours; oh, elle va avoir besoin de quelque chose; il ne faudrait
pourtant pas qu'elle me demandt trop; cela commence  tre lourd,
tout cet argent.

Cher ami, j'ai su en rentrant.........................

C'est sa dernire lettre, avant-hier.

..... j'ai su en rentrant que vous tiez venu pour me voir; mais je
n'ai pas eu le bonheur de me trouver l. Pour tre plus sr de me voir
venez demain dimanche  une heure ou une heure et demie; je serai chez
moi.  demain et bien  vous.

La.

En effet, j'ai t la voir hier  une heure; elle a t tout
gracieuse, tout souriante, cline mme; et moi, qu'est-ce, diable,
qui m'a pris? un moment, entre mes bras je l'ai serre trop, trop
passionnment; elle m'a regard; je lui ai murmur un La avec une
affectuosit exagre; ne suis-je donc pas matre de me tenir comme
je veux me tenir? La a paru tonne, pas fche, tonne; un peu
moqueuse, peut-tre; pourquoi aussi se fait-elle ainsi cline? c'est
sa faute; si tentatrice elle est; si tentatrice en les toffes amples;
au contraire dans les robes c'est le noir qui lui sied mieux; sa robe
de satin noir unie et ajuste, o s'arrondit l'impassible poitrine...
Mais presque neuf heures et demie... il est temps de partir. Je
n'ai pas crit ce que je projetais dire; bah; bien inutile; je me
souviendrai; j'ai d'ailleurs le papier d'il y a un mois. Debout; mon
chapeau; mon par-dessus; dans la poche du par-dessus sont mes gants.
Tout est en ordre? les lettres dans le tiroir. Avant que sortir, il
faudrait relire ce papier.

Une fois dans sa chambre..... Vous ne croyez pas que je vous
aime?..... Follement je vous dsirais; que ce soit mon excuse.....
Pardon..... Je puis rester ici cette nuit..... Je vous rends votre
corps..... Adieu.

Adieu, adieu... partons. L'escalier sera clair du gaz; j'ouvre
la porte; j'teins les bougies; voil; ne heurtons  rien; la porte
referme; descendons; mes gants; ils sont propres, oui, convenables.
Parbleu, je saurai me souvenir, je me souviendrai bien de ce que je
dois dire  La; rien de plus facile, de plus naturel. Elle comprendra
enfin pourquoi je renonce mes droits  l'avoir, et combien je l'aime,
et pourquoi je ne l'ai pas... Je puis rester cette nuit... mon amie,
je vous quitte... Elle comprendra; rien de plus naturel, de plus
facile.

    (_ suivre_)

    DOUARD DUJARDIN




LES LAURIERS SONT COUPS[2]

[Note 2: _Voir la Revue Indpendante_, 7 et 8.]




VI


La rue, noire, et du gaz la double ligne montante, dcroissante; la
rue sans passants; le pav sonore, blanc sous la blancheur du ciel
clair et de la lune; au fond, la lune, dans le ciel; le quartier
allong de la lune blanche, blanc; et de chaque ct, les ternelles
maisons; muettes, grandes, en hautes fentres noircies, en portes
fermes de fer, les maisons; dans ces maisons, des gens? non, le
silence; je vais seul, au long des maisons, silencieusement; je
marche; je vais;  gauche, la rue de Naples; des murs de jardin;
le sombre des feuilles surnageant au gris des murs; l-bas, tout au
l-bas, une plus grande clart, le boulevard Malesherbes, des feux
rouges et jaunes, des voitures, des voitures et de fiers chevaux;
immobilement, au travers des rues, dans le calme immobile de courantes
voitures, c'est les courses entre les trottoirs o courent les
foules; ici les btisses d'une maison neuve, ces chaffaudages
ternes, pltreux; on aperoit mal les pierres nouvellement poses,
qui s'chaffaudent; parmi ces mats je voudrais monter, vers ce toit si
lointain; de l lointainement doit s'tendre Paris et ses bruits; un
homme descend la rue; un ouvrier; le voici; quelle solitude, quelle
triste solitude, loin des mouvements et de la vie; et la rue se
termine; maintenant la rue Monceau; encore ces hautes maisons,
majestueuses, et le gaz y jetant sa lumire jaune; quoi dans cette
porte?... ah, un homme; le concierge de cette maison; il fume sa pipe;
il regarde les passants; personne ne passe; moi seul; ce gros vieux
concierge, que fait-il  regarder la solitude? me voici dans l'autre
rue; brusquement elle se rapetisse, elle devient tout troite; de
vieilles maisons, des murs en chaux; sur le trottoir, des enfants, des
gamins, assis par terre, taciturnes; et la rue du Rocher, et ainsi,
les boulevards; des clarts l, des bruits; l des mouvements; les
ranges de gaz,  droite,  gauche; et obliquement, de gauche, une
voiture parmi les arbres; un groupe d'ouvriers; la corne du tramway
charg de gens, deux chiens derrire; tout en les maisons, des
fentres claires; ce caf en face, ses rideaux blancs lumineux; le
tapage, au prs de moi, d'un omnibus; une jeune fille en un vtement
bleu sombre, un visage rose; la foule; le boulevard; je vais traverser
cet espace, aller l; parmi ces gens je vais tre; alors je vais
tre moi l-bas, moi le mme, le mme encore, l et non plus ici, moi
toujours, je serai; haut et en devant, la butte; des clarts sous le
ciel clair;  droite, le long mur, le mur du rservoir; je ne connais
aucun de ces venants; me voient-ils? quel me croient-ils? des cris
d'enfants qui jouent; des roues lourdes sur les pavs; des chevaux
lents; des marches; dans les arbres plus denses le ciel obscurci; mes
pas sur l'asphalte monotonement; un chant d'orgue-de-Barbarie, un
air  danser, une sorte de valse, le rhythme d'une valse lente...
[Illustration: porte]... o est l'orgue-de-Barbarie? derrire,
quelque part, sa voix criarde et douce... j' t'aim' mieux qu'
mes dindons... un chant qui va et recommence, un mme chant...
[Illustration: porte] ... le calme d'une voix qui nat, sous un
paysage calme, dans un calme coeur amoureux, et le dsir trs contenu
d'une naissante voix; et la voix rpondante, quivalente et plus
haute, ascendante, calme et tenue, ascendante en le dsir; et encore
elle qui s'lve; la croissance du dsir; sous le toujours naf site
et dans ces nafs coeurs, l'ascendance monotone, alterne, calme, d'un
trs doux angoissement; le simple doux chant qui s'enfle, et le simple
rhythme; entre les feuillages frais, parmi la sourdine des bruits
quelconques, voix grle, s'enfle le chant criard et doux, la monotone
litanie, le fixe rhythme des lentes danses; et surgit l'amour... dans
les champs purs, plus que je ne les aime, les champs, je t'aime, amie;
voici les beaux champs ples et les dissmins errants troupeaux; plus
je t'aime; ils sont beaux, les troupeaux, dans les feuillages frais,
quand ils blent, les troupeaux et les troupes des btes chres; plus
je t'aime; ils sont chers, mes champs rvs; mais plus je t'aime, mon
amie, en tes yeux clairs; les lignes des lumires vont s'allongeant,
les troncs des arbres; plus je t'aime en tes chansons; c'est des
rivires avec des ombres, un ciel de soir, des bruits lointains; et
la voix pleurante est plus lointaine; s'loigne la voix simple et le
rhythme; s'efface le chant religieux; des chants pourtant, des chants
encore, et plus je t'aime... des paysages frais et nocturnes, les
arbres successivement rangs, et les pas des passants;  l'entour,
des roulements; des paroles, des teintes nombres, un air tide, plus
frais; dans le bois qui longe les monts j'irai, prs les prairies,
sous les sapins, en l't; ce sera la trs prcieuse chaleur des nuits
aimes; nous serons tous en ces pays; oh l'admirable temps, loin de
Paris, durant ces semaines nombreuses! et quand ces jours?... les
bruits se font plus forts; c'est la place; dpchons; sans cesse, des
longs murs tristes; sur l'asphalte une ombre plus paisse;  prsent
des filles, trois filles qui parlent entre elles; elles ne me
remarquent pas; une trs jeune, frle, aux yeux honts, et quelles
lvres; elles seraient, ces obscnes lvres, sous la complicit
imprieuse des yeux, combien savantes aux perverses jouissances! et
cette fille, ainsi est-ce donc? en une chambre nue, vague, haute, nue
et grise, sous un jour fumeux de chandelle, avec un assourdissement
des tumultes de la rue grouillante; ce serait une haute chambre
troite, oui, le grabat, la chaise, la table, les murs gris, et
l'agenouillement de la bte parmi le lit; alors ces yeux, et les
lvres luxurieuses, montantes et remontantes, tandis qu'elle geint,
et qui haltent; la voici, cette fille, qui parle; les trois, sur
le trottoir, oublieuses des promeneurs; moi, demain, j'ai le cours,
l'ennuyeuse cole, et dans trois mois l'examen; je serai reu; adieu
lors la franchise de tous les jours, mais la charge d'un emploi;
allons; maintenant partout des filles; le caf; des jeunes gens
entrent; un monsieur qui ressemble  mon tailleur; si je me
rencontrais  quelque ami; mieux certes, mieux tre seul, marcher
par un bon soir trs librement, sans but, en des rues; l'ombre des
feuillages ondoie sur l'asphalte, un air frais court, les trottoirs
trs secs et blancs luisent; une bande de jeunes filles l-bas,
droites, trs hautes, minces et de faons sduisantes; l, des
enfants; les faades scintillent; la lune a disparu; c'est, tout
au tour, un bruissement; quoi? des sons confus, pars, unis, un
bruissement... bravo l'avril! oh, le beau, le beau soir, ainsi trs
libre, sans penses, ainsi trs seul.




VII


Mais je suis arriv rue Stvens, devant la maison de La; c'est bien
le vestibule, bien l'escalier; l'escalier tournant; enfin le second
tage; l est-elle? oui certes l; sonnons; mes bottines sont propres,
ma cravate droite, mes moustaches convenablement releves; j'ai
beaucoup de choses  lui dire, beaucoup de choses qu'il faut que
je lui dise; elle vient videmment de rentrer; elle aura sa robe de
cachemire noir; je suis sot  ne pas sonner; si elle me voyait; je
sonne; des pas  l'intrieur; la porte s'ouvre; c'est Marie.

--Mademoiselle d'Arsay est chez elle?

--Oui, monsieur, entrez.

--Je vais dire  mademoiselle que vous tes ici.

Elle est gentille, Marie. Ah, ce petit salon, ce cher petit salon de
ma chre La; mettons-nous en ce fauteuil, prs la fentre; que joli
est l'agencement de ces fleurs! voil le bouquet de lilas que je
lui ai envoy; la glace, dans des toffes; tout est en rgle dans ma
toilette; je suis assez prsentable; pas trop mal, ma foi; La aime
aux hommes les cheveux courts, comme je les ai, et qu'ils soient
bruns... La...

--Bonjour de sa fine voix.

Et son sourire savamment fminin, ses yeux gentiment moqueurs, son
sourire d'une fe; bonjour, de sa fine dlicieuse voix; et ses cheveux
voltigeant sur son front; c'est elle, la jolie La; non, je ne dois
pas baiser sa main; je serais ridicule; saluons la simplement.

--Mon amie, comment allez-vous?

--Trs bien.

Elle a sa robe de satin noir. Nous nous asseyons sur le divan, elle 
gauche; elle s'est renverse sur les coussins, elle me regarde; elle
est aimable ce soir.

--Eh bien me demande-t-elle que me direz-vous?

Je n'ai rien  lui dire; si; pourquoi m'a-t-elle crit que je n'aille
pas au thtre.

--C'est bien dommage que je n'aie pu vous chercher au thtre.

--Il n'y avait pas moyen; aprs la pice je devais parler au
directeur, et des fois on le voit tout de suite, d'autres on l'attend
toute la soire; il ne se gne pas pour venir  des neuf, dix heures.

N'insistons pas; certainement elle invente cette histoire.

--Vous avez attendu longtemps aujourdhui?

--Assez longtemps; je ne suis rentre que depuis dix minutes;  ma
sortie de scne j'ai t  la direction; il y avait Blanche Fannie;
elle voulait voir le directeur avant d'aller s'habiller; vous savez
qu'elle ne parat qu'au second acte; ce que nous nous sommes ennuyes
dans ce trou! il y a juste la place de deux chaises; Blanche  elle
seule emplissait toute la place; c'est effrayant combien elle est
grosse.

--Je ne comprends pas qu'on lui fasse encore jouer des travestis;
elle n'est plus jeune.

--Elle n'est pas vieille; quel ge croyez-vous qu'elle ait?

--Hou...

--Il ne faut pas croire qu'elle soit bien vieille; voyons; combien
a-t-elle? quarante ans?

Qu'elle est drle, La, de ses vingt ans, de ses airs enfantinement
srieux de petite demoiselle coquette!

--Nous allons, lui dis-je faire une promenade, n'est-ce pas?

--Ah, je suis fatigue; je n'en puis plus; j'ai envie de dormir.

--Qu'est-ce donc que vous avez?

--Je suis fatigue.

--Vous vous tes nerve  attendre au thtre.

--Oh, ce n'est pas cela.

--Vous tes reste l, sur une chaise, vous qui tes toujours en
l'air; vous ne pouvez vous fixer un moment en place.

--Trs bien; moquez-vous de moi; quand voil un quart d'heure que je
n'ai pas boug d'ici.

Je la taquine.

--Immobile ou non, vous tes toujours adorable.

--Ah... charmant...

Elle n'apprcie jamais mes traits d'esprit; pas moyen de plaisanter
avec les femmes; que dire alors? Elle se lve; lentement elle va  la
fentre; et ondule son frle corps bien potel; dans son cou les brins
blonds de ses cheveux; elle carte les rideaux: elle regarde dehors.
Que mollement on est sur ce divan! et, tout  l'alentour, la clart
aplie des murs blancs et des glaces. Elle:

--Il fait un beau temps ce soir; cela me remettrait peut-tre, sortir
un peu...

--Voulez-vous?

La voil maintenant qui consent; n'ayons pourtant pas l'air de
triompher; elle s'assied sur le bord du piano; nous nous taisons.
Au restaurant, ce soir, l'trange homme, cette espce d'avou. La
feuillette un paquet de musique, d'une main, sur le piano; il faut que
je parle; elle va s'ennuyer, tellement elle a la peur qu'on demeure
bouches closes; il faut que je parle, absolument. Nous voil l'un
en face de l'autre; cela ne peut durer; je serais ridicule. Ah, ses
histoires avec son horrible mre...

--Vous tes-vous un peu arrange avec votre mre?

--Pas du tout.

Elle semble ne vouloir pas parler de ces choses; j'ai eu tort de les
amener; alors quoi lui dire?

--Il est impossible elle reprend qu'on s'arrange avec elle; elle
voudrait que je suive tous ses caprices; vous comprenez que c'est une
vie insupportable.

--Pourquoi la supportez-vous?

--Parce que je ne puis pas faire autrement.

--Comment? si votre mre vous ennuie, dites-lui...

--Oui! elle ferait un beau tapage.

--Enfin, vous tes chez vous.

--Eh non, je ne suis pas chez moi; voil le malheur; l'appartement
est lou  son nom; les meubles, tout est  elle. Et c'est moi qui
paie tout.

Contre le piano elle se penche. Je me doutais que l'appartement tait
 sa mre; qu'y faire? rien. En une nonchalante marche, la voici vers
ce divan; sur le divan elle se met; ses robes s'tendent; sur les
coussins sa jolie tte attriste; au dessus de sa tte elle lve ses
bras.

--Ah, quelle existence, quelle existence! des envies me prennent de
tout lcher.

--Que dites-vous, mon amie?

--Je serais plus heureuse  garder des dindons en Bretagne. Si mon
pre savait que je suis au thtre!

--Vous voulez aller en Bretagne garder des dindons?

--Je n'aurais plus  me tourmenter; je retrouverais la famille de mon
pre; vous ne vous doutez pas quelle vie j'ai.

Je vais vers elle; au prs d'elle je m'assieds; je prends sa main.

--Ma pauvre chrie, voulez-vous ne pas parler ainsi; en voil
des ides; vous savez bien que je vous aime pour de bon; pourquoi
n'acceptez-vous pas que je vous emmne, que nous soyons ensemble;
dites.

--Allons tristement et gentiment elle me rpond, allons, tes-vous
fou?

--Et en quoi, mon amie?

Dans ses yeux je la regarde; elle est appuye aux coussins; les
lumires des bougies clairent nos visages; gentiment, tristement,
elle est tendue, ple; je la regarde; je tiens ses mains. Elle,
souriante:

--C'est extraordinaire comme vous avez les cils longs.

Souriante toujours, elle me regarde, immobilement.

--Vous tes une bien malheureuse petite femme.

Elle ferme ses yeux.

--Ah, comme je voudrais tre dbarrasse de tout! s'il y avait
un moyen d'en finir, d'un seul coup, sans souffrir, quelque chose
instantane; s'endormir tout--fait, puisqu'il n'y a qu'en dormant
qu'on soit heureux.

Que lui dire? je ne puis pas rire, ni la prendre trop au srieux;
c'est embarrassant. Prs moi elle est, mi tendue, immobile, en une
vague somnolence.

--Eh bien, mademoiselle, faites dodo.

Dans mes mains je serre ses bras; elle a toujours ses yeux ferms;
j'attire doucement ses bras; elle se laisse; en arrire penche sa fine
tte, ah, sa mchante tratresse tte qui de moi si effrontment se
joue! et l je l'ai; doucement sur les coussins je me renverse, et
contre moi j'attire sa poitrine; sa poitrine est contre ma poitrine;
sa tte est sur mon paule; de mes deux mains j'entoure sa taille;
elle repose au contre de moi; ainsi entre mes bras, elle repose; sur
ma joue, sur mon cou, quelque chose, oui, ses cheveux, qui voltigent;
immobile elle est: tout au long de mon corps, son corps; je sens elle;
mollement je serre les molles hanches trs soyeuses de sa poitrine.

--Dodo, mademoiselle.

Et elle, trs bas, yeux clos toujours, et d'un lger souffle, trs
bas:

--Oui.

La trs pauvre, trs charmante, trs tendre, elle se laisse en
l'enlacement de mes bras; elle repose contre moi son cher corps; elle
est tendue, en sa robe, d'o frlement monte sa tte; et voil
cette poitrine, ces seins, voil ces bras, ronds et s'attnuant, et,
fluettes, les mains; voil ce cou, blanc dans le noir du corsage, et
dans le blanc du cou les fins pars cheveux dors; la mince taille, et
les larges hanches, en l'treinte des noirs satins; l le bout mignon
de son pied; et lentement le corsage se soulve, de son haleine, en
longues rgulires exhaussions, en gonflements; du corsage les boutons
tremblottent; faiblement sur la gorge ondoie le flot de dentelles
noires; un reflet plus brillant, des bougies, se meut sur le sein
gauche; et la fminine vie marche et marche en cet incessant mouvement
les deux mamelles adorables; son corps, tout immobile, a comme des
ondoments, imperceptiblement; et les chairs, tout lucides, sont
rondes; des rondeurs, comme des virginits, tnues; les bras arrondis,
la poitrine mouvante, et ton cou, ta mince taille, tes hautes hanches
s'arrondissent, en des contours immarqus, suprme grce des chairs
dlicatement amollies et des formes effaces fuyeusement; cependant
que repose la juvnile face, et que des lvres entrefermes monte un
souffle... Vritablement dort-elle, la douce fille? elle dort, certes,
l'enfant; elle s'est endormie, et d'un trs amical sommeil oh voil
qu'elle dort; voil qu'elle repose, oublieuse, mon amie, et qu'ainsi,
fille, enfant, elle dort; entre mes bras pieux. Les bougies sur
la chemine brlent; leurs flammes montent blondes en plissant,
bleutres, plus claires; autour, le vague ombreux des feuillages
sombres, et le vague confus des porcelaines peintes, et, derrire, le
clair vague de la glace et des reflets pacifis; le dlicieux bal
o je fus cet hiver, en le salon plein de fleurs et de feuillages,
discrtement illumin, quand passrent ces deux jeunes filles,
blanches Anglaises! ici le tide nombrement des choses, et ma sainte
amie, mienne; une chaleur, peu  peu, de son corps immobile; au long
de son corps, en mon corps, tout en ce long qu'elle effleure, une
chaleur crot; pourquoi ne veut-elle point, si elle est malheureuse de
sa vie, la changer, et avec moi vivre? que doucement tide est cette
chaleur, et de son corps quel parfum monte! ce parfum, quel est-il? un
mlange de parfums; si subtil et qui pntre; elle-mme a mlang
ces essences; et ce parfum monte de toute sa chair, il monte de ses
vtements, il les traverse, et s'issut de son corps vtu; et de ses
cheveux ensemble nous l'haleine s'pand; aussi de ses lvres; aussi,
princirement, de ses lvres (oh les moqueuses charmeresses) s'expire
l'odorante exhalaison; baiserai-je ces lvres, de mes lvres les
aspirerais-je? elle dort, la pauvre, entre mes bras amis; et des
parfums d'elle je me grise; ce parfum ml, subtil, intime, dont elle
a parfum son corps, c'est qu'il se mle au parfum mme de son corps,
et c'est lui, son corporel parfum, en l'admirable intensit des
essences de fleurs conjointes; l'odeur, oui, victorieuse en cette
haleine; de sa fminit l'odeur, en ces bouffes; elle; et le profond
mystre de son sexe dans l'amour; luxurieusement, oh dmonialement,
quand sous la matrise virile les puissances de chair se dlivrent,
en le baiser, ainsi l'acre et terrible et plissante fume d'elle; ah
mourir de cette joie!... Elle remue sa tte, se tourne un peu; l'ai-je
serre trop fortement; quelle excitation avais-je? elle me parle, mi
dormante:

--Qu'avez-vous? ah, je suis lasse... quelle heure est-il?

--Pas tard encore, demeurez.

La voil immobile, si finement jolie, si jeunement, et coquette; oh,
la triste existence qu'est la sienne;  celui qui l'aime, quel amour
faut, pour lui dulcifier les amertumes! pauvre qui va, elle de vingt
ans, livre aux mauvaises heures... ensemble, au contraire, ainsi
dormir, en un oubli; les deux, ensemble, elle en la sret de ma foi,
moi dans son charme; et parmi les choses qui sont, communment, les
deux, joyeusement... nous irons ce soir ainsi, au dehors, sous des
ombrages, pendant de lointaines musiques... tu m'aimes--et toi tu
m'aimes... oui, ne disons plus je t'aime, mais nos confessions tu
m'aimes et tu m'aimes et baisons-nous... elle dort; moi je sens que
je m'endors; j'entreferme mes yeux... voil son corps; sa poitrine
qui monte et monte; et le trs doux parfum ml... la belle nuit
d'avril... tout--l'heure nous nous promnerons... l'air frais... nous
allons partir... tout--l'heure... les deux bougies... l... au cours
des boulevards... j' t'aim' mieux qu' mes moutons... j' t'aim'
mieux... cette fille, yeux honts, frle, aux lvres... la chambre...
la chemine haute... la salle... mon pre... les trois assis, mon
pre, ma mre... moi-mme... pourquoi ma mre ainsi ple?... elle
me regarde... nous allons dner, oui, sous le bosquet... la bonne...
apportez la table... La... elle dresse la table... mon pre...
le concierge... une lettre... une lettre d'elle?... merci... un
ondoment, une rumeur, un lever de cieux... et vous,  jamais
l'unique, la Primitive-aime... Antonia... tout scintille... vous
riez-vous?... les becs de gaz infiniment... oh... la nuit... froide et
glace, la nuit........... Ah!!! mille pouvantements!!! quoi?... quoi
me pousse, m'arrache, me tue?... rien... un rire... la chambre... et
cette femme... La... Sapristi, m'tais-je endormi?...

--Flicitations, mon cher... C'est La... Eh bien, comment
avez-vous dormi? C'est La, debout, et qui rit.. Vous sentez-vous un
peu mieux?

--Et vous, ma chre amie?

Elle se tourne, riant; je ris; elle marche dans le salon...
videmment, elle s'est veille tout--l'heure, elle m'a vu assoupi,
elle s'est brusquement tire d'auprs de moi... Ne suis-je pas bien
ridicule? que faire? que pense-t-elle? je me lve et vais m'asseoir
sur le tabouret du piano; elle regarde, en face de moi, dans la glace;
gaie, elle parle.

--Vous ne vous tes donc pas couch hier?

--Il me semble que oui, mademoiselle, et encore que j'ai
convenablement dormi. Votre charme, il y a un instant, m'avait
hypnotis...

--Nous allons sortir, voulez-vous? il fait un temps superbe; nous
irons une heure en voiture aux Champs-lyses; cela vous va?

--Cela me remplit de joie.

--Et j'espre que vous ne dormirez pas.

--Non; vous me conterez des histoires.

--Parfaitement; je vous amuserai; vous me direz le programme.

--Ne soyez pas mchante.

Dieu sait si certains jours elle a besoin pour parler d'tre prie.

--Je vais mettre mon chapeau.

Elle s'avance de mon ct; elle sourit, et je vois ses dents blanches;
ses yeux brillent, un peu moites; ses lvres sont tout roses,
entrefermes, tout roses avec un trs petit triangle, o les blanches
dents; oh le bel air mlancolique que vous avez, mademoiselle;
les blanches et roses fossettes de vos joues; votre front en une
mlancolie gracieuse inclin; et l vos grands yeux qui me regardent.

--Ma pauvre chre amie, comme je voudrais que vous soyez contente!

 moi j'amne ses bras, sur mon cou sa tte, sa chevelure; au tour de
sa taille mes bras; sans qu'elle l'aperoive, je baise ses cheveux,
sans qu'elle l'aperoive; et ainsi l'on est heureux; elle est douce,
mon aime, elle est belle et elle est tendre; elle est bonne, mon
amoureuse, et que l'aimer est enchanteur!... Elle relve sa tte;
l'air tonn, elle me considre, l'air attentif; elle lve sa main;
signe que je me taise; quoi? elle coute; gentiment elle me demande:

--Qu'est-ce que vous avez?

--Quoi donc?

--tes-vous souffrant?

--Mais non...

--Vous avez des palpitations de coeur?

Elle met sa main sur ma poitrine,  gauche; elle coute; en effet, le
coeur me bat plus fortement.

--Bien sr? demande-t-elle encore.

--Non; ce n'est rien; je vous jure; je vous ai l; alors...

Et elle, doucement:

--Vous tes un enfant.

Si doucement elle me dit cela vous tes un enfant; d'une si apaise
voix elle me dit cela et d'une voix si vraie; elle a ses souriants
yeux faits srieux, tandis qu'elle me dit cela vous tes un enfant;
et d'un si profond coeur, si fminine et si profonde, elle me dit cela
que je suis un enfant, et s'loigne, et s'loigne, belle et charmante.

--Un peu attendez-moi, mon ami.

 la porte elle est; je rponds oui; elle passe la porte.

--Je mets mon chapeau et je reviens.

La porte est laisse  demi entrouverte; je m'assieds; j'attends; je
m'occupe  attendre,  l'attendre.

--Je vais dire  Marie elle parle qu'elle aille nous chercher une
voiture... Marie!

--Voulez-vous que j'y aille moi-mme?

--Non; Marie ira.

Dans la chambre elle parle  Marie; que lui dit-elle? je n'entends
pas; et ici je ne fais rien; je n'ai rien  faire; demain je djeune
avec De Rivare,  onze heures; dans un caf des boulevards sans doute;
quand on s'est couch tard, c'est par fois assez difficile qu'tre
 onze heures ou dix heures et demie en un rendez-vous; le meilleur
moyen de se lever tt srement serait  ne pas coucher chez soi; ici,
par exemple; car, en somme, pourquoi suis-je ici?...

--Me voil.

La, sur la porte, coiffe de son chapeau  velours rouges; gravement,
pour rire; aussi je m'incline; elle me rpond en une rvrence;
dehors, le roulement d'une voiture.

--La voiture dit-elle descendons.

--Vous n'oubliez rien, La?

--Non; voici mon manteau.

--Donnez... Merci.

--Allons.

Nous sortons; sur mon bras le manteau fourr, moelleux, chaud.

--Et vos gants? vous n'en avez qu'un.

--Ah! j'oubliais le second; il est sur le piano; prenez-le.

J'tais bien sr qu'elle oublierait quelque chose; je le lui avais
dit.

--Voici.

Marie qui rentre.

--La voiture est en bas, mademoiselle.

--Je rentrerai dans une heure; faites un peu de feu, dans la
chambre.

--Bonsoir, Marie dis-je  Marie.

Il faut soigneusement dire bonsoir  Marie; La descend; en touffes le
satin noir de sa robe est relev; elle descend; je la suis;  chacun
de ses pas ses paules dans le satin ont un rejet en arrire; sur sa
tte la rouge plume du chapeau se penche, se relve, se penche; trs
droite descend la jeune femme; lentement  sa main gauche boutonnant
le long gant noir;  chaque marche d'un pas gal, elle descend,
droite galement; et c'est la rue, une clart ple et rougetre; et la
voiture, une masse noire obstruant  la lumire.

--Ne craignez-vous pas dis-je le froid d'une voiture dcouverte?

--Non; le temps est beau.

--Vous montez?...

Elle monte; je monte.

--Prenez garde de vous asseoir sur ma robe.

Certes, ce me vaudrait une rancune durable.

--Nous allons du ct de l'Arc-de-l'toile?

--Oui.

--Cocher, suivez les boulevards jusqu' l'Arc-de-l'toile.

Je m'assieds; la voiture se meut; voil La srieuse et grave comme
une marquise du Thtre-franais.

    (_ finir_)

    DOUARD DUJARDIN





LES LAURIERS SONT COUPS[3]

[Note 3: Voir _la Revue Indpendante_, 7, 8 et 9.]




VIII


Dans les rues la voiture en marche... Un de la foule illimite des
existences, telle je mne dsormais ma course, un dfinitivement des
effacs innumrables; tels se sont  moi crs l'aujourdhui, l'ici,
l'heure, la vie, et qui s'essorent en le dsir; pour connatre comment
l'originel en une me se dsagrge, voici qu'une me vole  des
songes d'embrassement; c'est un fminin, l'aujourdhui; c'est une
chair fminine touche, mon ici; mon heure, c'est une femme  qui
je m'approche; c'est l'tranger o pntrer, ma vie et le dsir
dsesprment pars; et voici l'-prsent ternel de ce que je rve,
cette fille en ce soir-ci... Et bourdonnent les fonds, les rues, le
boulevard, les bruits assourdis, la voiture qui marche, le cahotement,
les roues sur les pavs, le soir clair, nous assis et dans la voiture,
le bruit et le cahotement qui roulent, les choses rgulires en
dfils, la nuit dlicieuse.

--N'est-ce pas La parle que cette nuit est vraiment potique et
tout--fait dlicieuse?

En sortant, elle disait, La, elle disait  sa femme-de-chambre
qu'elle rentrerait dans une heure et qu'elle voulait avoir du feu; je
la ramnerai et nous remonterons ensemble; les feuillages sont plus
pais sur ce boulevard; moi je remonterai avec elle, je resterai un
quart d'heure et je la quitterai, puisque je le dois; combien jolie,
l, mi renverse, dans la voiture! tour  tour son visage est clair
puis obscurci, tour  tour dans l'ombre indcisment et dans le blanc
des lumires, tandis que s'avance la voiture; prs les becs de gaz,
en effet, une grande clart, puis aprs les becs un obscurcissement;
encore ainsi; le gaz de droite surtout brille; oh sa belle blanche
face, blanche mat, blanche d'ivoire, blanche de neige obscure, dans le
noir qui l'enserre, et tour  tour plus blanche, plus lumineuse dans
les lumires, et dans l'ombre s'attnuant, et puis resurgissant;
cependant sur le bois uni du pav roule la voiture o nous sommes;
doucement, entre sa robe, je prends ses doigts; elle les retire un
peu; et je lui dis:

--Votre visage dans cette ombre et ces clarts est subtilement
nuanc...

--Vraiment? Vous trouvez?

D'un ton persifleur, d'un ton ennuy, mchante, elle rpond; pourquoi
se fait-elle ainsi? doucement je reprends:

--Oui, La; vous ne voulez pas que je vous le dise?

--Si, j'aime fort les compliments.

Il faut lui reprocher ce mot.

--Ah, La, des compliments!

Nous nous taisons; des gens passent; longuement le cocher secoue le
fouet au long fil qui voltige en zigzags; j'ai laiss les doigts de
La; elle est souvent dsagrable lorsque nous sommes dehors; sans
doute qu'elle a peur de manquer de tenue; pas moyen alors de lui
parler, sinon en toutes formes de dignit; voici le mur du rservoir;
l tout--l'heure et seul je passais; maintenant avec La; elle va
devenir d'humeur maussade; pourtant je ne puis rien lui dire qui ne
la fche; en une masse noire perce d'un couple de feux, un tramway
vient; La:

--Vous irez samedi  la fte de la Presse?

--La fte de l'htel Continental?

--Oui.

--Je ne sais pas; peut-tre; et vous?

--J'ai t invite pour tre vendeuse.

--Ah.

--Lucie Harel arrange une boutique;  la faon des magasins de
nouveauts; on vendra de tout.

--J'ai entendu parler de cela; ce sera parfait. Et vous aurez un
comptoir?

--Oui.

--J'irai donc.

Je ne m'en tirerai pas  moins de cent francs. Aurais-je un prtexte
 rester chez moi? La ne me pardonnerait pas; si pourtant le prtexte
tait suffisant? je ne pourrai pas dire que j'tais malade; il
faudrait que j'allgue quelque chose srieuse; c'est si ennuyeux, ces
soires; bah, j'emmnerai Chavainne.

--Serez-vous costume?

--Oui, en soubrette.

--Bravo.

--Je vais faire retoucher mon costume de la revue; je remplacerai les
plisss du corsage qui n'allaient du reste pas...

Oui, son costume de soubrette, satin rose, le tablier en dentelles,
jupe courte...

--Je mettrai une ceinture de satin pareil et ferai poser des rubans
aux manches; tout cela changera le costume; d'ailleurs je tcherai 
avoir un autre tablier, un tablier qui sera trs russi, vous verrez.

--Un autre tablier?

--J'ai utilis les dentelles de l'ancien; elles n'allaient pas;
ne croyez-vous pas que ce serait bien, tout simplement de la
Valenciennes?

--Certainement.

Elle sourit de son ide; est-ce que, par hasard, elle voudrait me
demander?...

--Et puis elle continue cela ne cote pas trs cher; on trouve de la
Valenciennes  quinze francs du mtre; et trois mtres de Valenciennes
avec trois mtres d'entre-deux suffiront largement.

C'est fait; je lui paierai sa dentelle; mais je n'irai pas  la fte.

--Vous avez une bonne ide, La; s'il ne vous faut que ce peu de
dentelle, et que je puisse vous y tre utile, je vous en prie...

--Je vous remercie; cela me fera plaisir.

Encore quatre ou cinq louis; ces quinze francs du mtre deviendront au
moins vingt ou trente; mais le diable m'emporte si samedi je mets
les pieds l-bas; parlons lui d'autre chose; et n'ayons pas l'air
contrari.

--Votre costume de la revue tait trs joli; il fera toujours
beaucoup d'effet.

--N'est-ce pas?

--D'ailleurs ces ftes sont trs bien frquentes.

--Oui.

--Savez-vous s'il y aura beaucoup de monde?

--Je n'en sais rien.

--Ah.

--Comment voulez-vous que je le sache?

--On aurait pu vous dire... Il n'y aura pas d'autre boutique que
celle de Lucie Harel?

--Vous savez qu'elle sera trs grande, cette boutique.

--C'est amusant cette ide d'installer pour rire un magasin de
nouveauts; vous aurez un vrai succs...

Elle rpond  peine; de nouveau son air indiffrent; que lui dire?

--On n'a pas encore fait cela, ce me semble.

Elle se tait; elle a mme entreferm ses yeux.

--Vous serez exquise en ce costume; seulement ne faudra pas vendre
vos objets  des prix inabordables. Que diable vendrez-vous? Faudra
non plus tre trop aimable; vous savez que je serai jaloux.

Elle sourit, moqueusement, et  peine. C'est glacial, ces
plaisanteries que je fais. Ne rentrerons-nous pas bientt?

--Il commence  faire froid dit La.

Elle fait semblant de n'avoir pas entendu ce que je lui dis.

--Vous avez froid, La? voulez-vous que nous rentrions?

--Non; pas encore.

Des arbres noirs, des grilles, des lueurs bleues, c'est le parc
Monceau; derrire la grille, sous les arbres, les alles; que se
promener l serait prcieux! par un hasard, La voudrait-elle?

--La, voulez-vous que nous descendions et marchions un peu? si vous
avez froid...

--Non; je n'ai pas froid; restons.

Tant pis; dcidment elle ne veut rien dire ni rien faire; le soir est
frais; elle va s'enrhumer.

--La, je vous en prie, mettez votre manteau.

Elle se soulve; elle tend un bras; je lui mets son manteau; elle
semble se rsigner et comme si je la violentais; eh bien, n'est-elle
pas mieux maintenant? et que jolie dans les fourrures! les fourrures
entouffent son cou; des fourrures sortent ses mains gantes de noir;
si elle voulait tre gentille, que gentille elle serait! elle est
charmante, immobile en cette place, comme enlise sous les toffes,
sa blanche face comme mergeant des velours, des soieries et des
fourrures; si les Desrieux la voyaient! ce serait drle que quelque
ami passt par l; rien ne serait mieux pour moi chez les Desrieux,
qu'tre aperu avec elle; ils sont vraiment trs  la mode; mais
pourquoi se sont-ils tellement obstins aux souliers  bouts carrs?
et de Rivare, s'il se rencontrait, quel merveillement! demain en
djeunant et se versant force bon vin, il me plaisanterait; il serait
si jaloux et tant admirerait! il faudra que je l'invite un de
ces soirs  dner; nous irons au Cirque; non, je le conduirai aux
Nouveauts; ainsi plus  propos lui conterai-je mon histoire de La.
Faut cependant que je parle un peu  La; quand elle ne dit rien,
je ne sais quoi lui dire; les mmes choses un jour l'intressent,
l'ennuient un autre; elle est capricieuse pis qu'aucune femme; mais de
quoi lui parler? de son thtre? c'est assommant; c'est un sujet.

--Savez-vous si vos rptitions commencent bientt?

--Je ne crois pas.

--Pourquoi donc?

--La pice fait tous les soirs de l'argent.

--Vous savez ce qu'est la nouvelle pice?

--Pas du tout.

--Vous ne paratrez qu'au troisime acte, m'avez-vous dit.

--J'aime beaucoup mieux ne paratre qu' un seul acte.

--Ah?

--Je ne comprends pas qu'on veuille paratre  tous les actes quand
on n'a pas les premiers rles. L'anne dernire, la petite Manuela a
russi avec ses couplets du dernier acte; voyez au contraire Darvilly
qui a beaucoup plus de talent et est beaucoup plus jolie que Manuela;
car enfin elle n'a rien de bien extraordinaire, Manuela; la faon dont
elle joue cette anne le prouve; il est vrai que la pice est si bte!
eh bien, Darvilly qui est en scne pendant la moiti de la pice,
passe inaperue.

--Un peu par sa faute; elle n'est pas excellente.

--Elle joue trs bien, elle a une trs jolie voix, et elle est bien
mieux que toutes vos petites figurantes; elles sont trop ridicules 
la fin, ces demoiselles; vous tes toujours  parler d'artistes, de
chant, d'art, et quand vous voyez quelqu'un qui sait jouer, vous n'y
faites mme pas attention.

Il faut l'arrter par un compliment.

--Mais, ma chre amie, il me semble que le succs que vous obtenez
tous les soirs prouve le contraire.

Elle se tait; elle ne s'offense pas; voil les compliments qui
touchent la corde sensible et sont toujours admis.

--Voyez donc montre La cette femme en robe claire, de l'autre ct
du boulevard; quelle ide, sortir ainsi en cette saison!

De l'autre ct du boulevard une dame lgamment vtue, d'une toilette
claire.

--C'est drle en effet; elle n'est pas mal d'ailleurs, la toilette.

--Mais en cette saison!

Elle me regarde, avec un demi sourire, un air tonn.

--Il est vrai que ce n'est pas dans l'usage.

--N'est-ce pas?

Elle n'entend pas, ma pauvre La, que je me moque d'elle et qu'elle
est ridicule; elle a des tonnements et des indignations si peu
motivs; elle n'en revenait pas, cet aprs-midi, de l'histoire de
Jacques.

--Il n'y a presque personne dit-elle ce soir dans les rues.

--C'est pourtant une belle soire.

--Oui, mais un peu frache.

--Je suis sr que vous avez froid; pourquoi ne voulez-vous pas
rentrer?

--Mais non, je n'ai pas froid.

Elle s'entte; elle a froid; elle ne veut pas l'avouer; qu'tranges
sont les femmes! il est certain que l'air frachit; dans les arbres
est une brise plus forte; voici dj la place des Ternes; jamais nous
n'irons jusqu'aux Champs-lyses; il n'y a personne sur le
boulevard; les rues sont affreusement tristes; pour aller jusqu'aux
Champs-lyses, nous ne rentrerons pas avant minuit ou une heure.

--Il fait froid dit La; si vous voulez, rentrons.

Ah, enfin.

--Cocher, nous retournons; rue Stvens, quatorze.

Le cocher arrte; la voiture tourne; le cheval, maintenu, se raidit;
nous partons; le trot recommence; galement, le trot du cheval, et la
trpidation dans la voiture; encore le roulement monotone; claque
le fouet longuement; une voiture au prs de nous; elle nous dpasse;
pourquoi allons-nous si lentement? sur le trottoir deux trs vieilles
gens; le bruit des roues; le lger cahotement; de nouveau, le parc
Monceau, la rotonde; dans un quart d'heure nous serons arrivs; que
va me dire La? je monterai avec elle; il faut que je monte avec elle;
avec elle j'entrerai dans sa chambre; me laissera-t-elle? l'autre jour
elle a voulu que tout de suite je partisse; oui, mais habituellement
j'attends jusqu' ce qu'elle commence se dshabiller; quand nous
arriverons avec la voiture devant sa porte, faudra, par prudence, que
je lui demande  l'accompagner; elle descendra de voiture la premire;
puisqu'elle est  droite, elle sera du ct du trottoir; elle
consentira au moins  ce que je la ramne dans sa chambre; alors
que me dira-t-elle? me laissera-t-elle enfin rester? non, cela est
invraisemblable; je ne voudrais non plus; un quart d'heure me suffira,
dans sa chambre, pendant qu'elle tera son manteau et son chapeau;
si pourtant elle voulait me garder! elle doit penser que ce lui est
ncessaire, un jour ou l'autre, une fois  la fin; ce soir elle parat
s'tre arrange pour tre libre; si c'tait ce soir! si ce n'tait
pas encore ce soir! il faut pourtant qu'elle se dcide; elle ne peut
s'imaginer que je veuille toujours tre un amant platonique; je ne
lui ai jamais dclar, en somme, pareille intention; elle ne doit pas
s'imaginer non plus qu'elle m'ait rduit  tout endurer d'elle sans
en rien obtenir; oh, que de trouble! L'affile longue des lumires se
rapproche; d'autres voitures; c'est le boulevard Malesherbes;
s'avance notre voiture, La et moi; pourquoi plutt aujourdhui
m'accepterait-elle? depuis un si long temps elle russit  me
congdier gentiment; mais je ne lui demandais rien, je n'avais l'air
de rien lui demander; alors comment d'elle-mme m'aurait-elle pri?
voil ce qui serait admirable, qu'un jour, elle, elle voult, qu'elle
dsirt, elle, et qu'elle aimt; et prs moi, immobile elle est;
hlas, combien lointaine l'esprance! immobile, indiffrente et
quelconque, elle demeure; vaguement devant soi elle regarde; dans son
manteau elle cache ses mains; elle a ngligemment devant soi ses yeux
ouverts; nous allons en cette nuit calme, sans fatigue; les maisons
hautes et mi sombres ont des fentres rougement claires;  gauche, les
arbres; le trot gal, sur la chausse, du cheval; le cheval gris blanc
qui rgulirement trotte; ici, elle, silencieuse et immobile, qui
rvasse sans doute, elle, indiffrente, quelconque, immobile, immobile
et sans amour; oh, quand le jour o elle se donnera, si non aimante la
voici, blanche silhouette et fminine; mais tout au fond de cette me
n'y aurait-il, humble, ignor, un trs peu de naissante simple amiti?
ma constante dvotion n'a pas pu ne point la toucher: l'amour filtre
en le coeur aim; le dsir sollicite et attire; c'est un aimant,
aimer; pourquoi au profond de son tre une affectuosit ne serait-elle
ne, apte  grandir, fconde d'un amour; alors, si en ses paroles
comme en ses yeux elle se tait, hors les voix et les regards et
hors rien de l'apparent mais en l'intime cordial germerait l'amiti;
berons-nous en mon souhait le plus chimrique; quelque jour elle
aimerait, l'enfant; l'enfant qui est assise l et dont le corps longe
mon corps; si frle, l'enfant insoucieuse qui prs moi s'abandonne,
dans la nuit frache, au songe du ne-pas-penser; vers le ciel clair
d'toiles. Par les confuses routes, les routes indistinctes des
horizons, en l'ondoment de notre marche de rve, et sous le bas
ronflement harmonique des roues dans les rues, le continu
enroulement de l'heureuse voiture o les deux nous allons...  ma La
amoureusement je parle, afin uniquement que des paroles dans le soir 
elle montent, et je parle:

--Mon amie,  quoi rvez-vous?

Vers moi elle laisse un regard, plement, comme sans pense; elle se
tait; sur les pavs rudement roule la voiture; La, de nouveau, en
face regarde, muette; elle ne rve pas, elle ne songe pas, l'ignorante
du dsir, l'enfant l immobile;  quoi rvez-vous?  rien;  quoi
rvez-vous? je ne sais;  quoi rvez-vous? je ne puis;  quoi et 
quoi rvez-vous?  rien, je ne puis, je ne sais, je ne rve et je ne
pense, hlas, hlas; je ne te donnerai pas le rve, et ternellement
seras-tu l'immobile et sans amour? vaguement devant soi elle regarde;
le ciel clair, moins clair dj, encore brille; entre les masses des
arbres vogue la voiture; et se dresse hautement la grise apparence du
cocher vieux au dos courb; La au prs de moi demeure; la pointe de
ses bottines transperce ses robes; et voici que sa voix s'entend.

--Pourvu que Marie n'oublie pas le feu.

--Vous avez froid, La.

--Un peu.

--Serrez-vous contre moi.

Lgrement elle se serre contre moi, et elle sourit, penchant la tte.

--Bien dis-je; ainsi vous vous rchaufferez.

--D'un ct, oui.

--Alors approchez-vous plus.

--Voulez-vous tre tranquille!

Doucement elle me gronde; nous sommes dehors; faut de la tenue; oui,
des gens nous regardent; quel est ce monsieur lgant qui vient 
l'encontre de nous, les yeux sur nous? pourquoi ce monsieur nous
regarde-t-il? il continue; c'est ennuyeux enfin; il passe au prs de
la voiture; voyons s'il se tourne; non, il ne se tourne pas; que nous
voulait-il? est-ce que La l'a vu? elle n'en a pas fait semblant;
voil un monsieur qui connat La; je suis sr qu'il est vex; il
m'envie, le bonhomme; dame, tout le monde ne se promne pas en voiture
 minuit avec La d'Arsay; le voit-on encore, ce monsieur? oui,
l-bas; il marche; ah, il se tourne, il se tourne; va, mon ami, tu
peux attendre sous l'orme.

--Voici la place Blanche, La; nous serons bientt chez vous.

Claquement de fouet dans l'air; la voiture roule sur les pavs
sonorement.

--Voyez donc, La; on dirait qu'on dmolit cette maison.

--Qu'est-ce que cette maison? un caf?

Mais nous approchons; chez vous, disais-je; chez elle donc? bientt
chez elle; l'instant dcisif alors?... c'est absurde, se troubler
de la sorte, subitement, sans raison; j'ai  moi la plus jolie jeune
femme; je viens de me promener avec elle; je vais rentrer chez
elle; que voudrais-je de mieux? le monsieur de tout--l'heure devait
enrager; je suis le plus fortun des hommes; ah, mortel, mortel ennui!
je deviens fou; ne suis-je pas certain d'tre heureux, ne dois-je pas
l'tre?... dj la place Pigalle; et ce cocher qui va  toute vitesse;
le passage Stvens; dans une minute, sa porte; mon Dieu, mon Dieu, que
va-t-elle me dire, que va-t-elle faire, que vais-je faire? le cocher
ralentit, tourne; elle va me renvoyer encore; ah, sa maison, son
affolante chambre; et ce radieux visage... la voiture s'arrte; La
se lve, elle descend; c'est pouvantable, cette angoisse; ma pauvre
amie, enfin voudrait-elle? La! elle est descendue... quoi?...

--Eh bien, vous ne payez pas le cocher?

Je ne paie pas le cocher; c'est vrai; pardon; deux francs cinquante;
voil... La sonne  la porte... je suis perdu; oh... je vous en
supplie...

--Vous me permettez de vous accompagner?

--Si vous voulez.

Sacrebleu; pas dommage... la voiture s'en va... parbleu, montons;
quelle heure est-il? il n'est pas minuit; nous avons le temps; quand
je rentre tard chez moi, mon concierge me fait attendre des quarts
d'heure  la porte; c'est insupportable.




IX


La marche devant moi; nous montons; au long des murs ples, nos
ombres; combien ai-je sur moi d'argent? j'avais dans mon porte-cartes
cinquante francs, dans ma poche quatre louis; cela fait, cinquante
et quatre-vingts, cent trente francs; j'ai d'autre argent chez
moi; n'importe, la fin du mois sera pnible; faudra que La soit
raisonnable; en attendant, montons; nous sommes arrivs; la porte
ouverte; Marie.

--Bonsoir, Marie.

--Bonsoir, monsieur.

La:

--Vous n'avez pas oubli le feu, Marie?

--Non, mademoiselle; si mademoiselle veut entrer dans sa chambre...

Au fond du corridor, la porte du cabinet-de-toilette; derrire est la
chambre; nonchalamment s'avance La, de sa gentille nonchalance; moi,
la suivrai-je? attendre qu'elle me le dise? elle l'oublierait; mais
si elle me renvoie; tant pis; ce serait trop bte, rester dans le
corridor; j'entre; elle me grondera si elle veut; et je traverse le
cabinet-de-toilette, la porte de la chambre; dans la chambre luit
le feu de bois; la veilleuse au plafond claire aussi; aussi, sur la
petite table, deux bougies; La, assise, au prs du feu; la clart
blanche d'albtre de la veilleuse, et le feu clairement rouge, sur les
bches incessamment courant, frtillant; dans un fauteuil, au prs, la
jeune femme; oui, mi cache, La; elle se chauffe, coiffe encore et
gante, immobile, dans une ombre; et luit la flamme montante des deux
pareilles bougies; sur sa robe le feu a des reflets, dors, sombres;
oh, la bonne temprature et molle, dans la chambre!

--Vous aviez froid, n'est-ce pas, La?

Et elle ne voulait pas rentrer, l'entte.

--Vous devriez retirer votre manteau et votre chapeau.

Elle demeure, devant le feu, parmi l'ombre claire par le feu, dans
le fauteuil; maintenant s'entte-t-elle  avoir trop chaud? mais elle
se lve, vive, vivement debout; et d'une voix rapide:

--Oui, il fait trop chaud ici.

Elle enlve son chapeau, le jette sur le lit; elle rajuste ses
cheveux; elle tire ses gants; sur le lit; je vais m'adresser  la
chemine; elle dboutonne son manteau; je vais l'aider.

--Merci; Marie va m'aider.

Marie l'aide; je reviens  la chemine; Marie emporte le manteau; le
feu davantage me chauffe les mollets; La se tourne; elle sourit.

--Eh bien, que faites-vous l avec votre chapeau  la main et votre
par-dessus boutonn?

Que veut-elle? elle veut que je quitte mon par-dessus? pourquoi?
rester? ce serait possible... je lui ai rpondu quelques mots...
toujours souriante la voil...

--Si vous me le permettez... disais-je.

Et lentement elle se tourne; lentement, avec des hanchements, vers
l'armoire--glace, en face de la chemine; prs la croise, sur une
chaise, je mets mon chapeau, mon par-dessus; sur mon par-dessus mon
chapeau; La, devant l'armoire--glace, ordonne les bouillonns de son
corsage sur sa poitrine et le ruban noir de son cou; contre le mur je
suis debout, contre le rideau ferm de la fentre; dans la glace je
vois sa mignonne figure et ses mines jolies, ce corps manifest et
dissimul successivement par les habillements; c'est la mode admirable
de notre temps, qui sait cacher et montrer tour  tour les formes
fminines; en des mouvements d'un charme trs flin, tandis que
tressautent sur son front mat ses cheveux, elle s'approche  moi; y
pens-je? voudrait-elle ce soir? se va-t-elle laisser? elle m'a dit
de poser mon par-dessus; quoi alors? vers elle je fais un pas;
nous sommes prs; nous nous arrtons; oh, dans son regard, la vraie
tendresse! victoire donc? est-ce le jour enfin? clinement elle
murmure:

--Si vous tiez gentil, vous iriez, l, cinq minutes seulement, dans
le salon.

--Oui, trs bien, comme vous voudrez.

Sur la chemine elle prend un bougeoir, allume les bougies; ainsi,
elle consent? elle veut que je l'attende?

--Vous allez attendre ici; cinq minutes; surtout ne jouez pas de
piano.

Et refermant la porte:

-- tout--l'heure.

De nouveau me voici dans le salon; combien autre qu'il y a une heure!
videmment La veut que je reste, videmment; sans cela, elle ne me
ferait pas attendre qu'elle ait achev sa toilette; et si aimable elle
est ce soir! je n'ai pas  en douter, elle veut que je reste; mais
pourquoi ce soir-ci plutt qu'un autre? et pourquoi pas ce soir-ci?
je n'en dois pas douter, elle me garde; quelle motion cette ide
me donne! dire que tout--l'heure elle m'appellera, et que dans sa
chambre je rentrerai, et qu'entre mes bras je la tiendrai, que je
dferai ses soyeux, longs, parfums vtements, et qu'en son triomphal
lit tout--l'heure je l'aurai! Ne nous grisons pas; voyons; faut faire
attention  ce que je vais faire; d'abord il serait bon que je prisse
toutes mes prcautions pendant que je suis seul; depuis le boulevard
Sbastopol, voil presque six heures que je n'ai urin; le cabinet est
 gauche dans l'antichambre; il faut dans une conversation tendre tre
tranquille; mais gare  sortir d'ici sans bruit, sans qu'on m'entende;
il y a sans doute de la lumire dans l'antichambre; d'ailleurs j'ai
des allumettes; ouvrons la porte; attention; sans bruit; sur la pointe
des pieds; quelle chance, il y a de la lumire; justement la porte
est entrebaille; allons... gare aussi  ne me pas salir... ouf; la
prcaution n'tait pas inutile; je laisse la porte entrebaille, comme
elle tait; la porte du salon; bien doucement; l; bravo; personne ne
m'aura entendu; et maintenant, dans ce fauteuil, commodment. La
se dshabille; elle va se vtir d'une robe-de-chambre; c'est
extraordinaire que jamais elle n'ait voulu devant moi tirer ou mettre
une bottine; quelle heure est-il?... minuit moins un quart; La
n'est habituellement pas longue  s'habiller; dans un instant elle
m'appellera. Je suis tout--fait ridicule; j'ai prpar, il n'y a pas
deux heures, ce que je voulais faire, des choses que j'ai rsolues
depuis un mois, et je n'y pense mme point; cela est pourtant simple;
La veut que je reste cette nuit avec elle; eh bien, je dois refuser;
je lui donnerai la meilleure preuve de mon amour, en respectant mon
amour, en n'acceptant pas le don de son corps auquel elle se juge
oblige, en n'imitant pas les autres pris seulement d'une vaine
passion, mais en profondment l'aimant et voulant tre aim; c'est
cela; au lieu de recevoir son sacrifice, je lui prsenterai le mien;
et si elle s'offensait? non; je lui dirai pourquoi je pars, et
elle sera mue; Ah, je suis lche et imbcile; j'hsite  prsent;
l'occasion si longtemps espre est venue, et j'hsite. Eh non, je
n'hsite pas; que diable, ce n'est pas si fort; il faut choisir,
d'avoir cette fille comme les autres pour une nuit, ou d'aimer et
peut-tre se faire une amie; pas besoin de prparer de grandes phrases
ni de se battre les flancs; tout  l'heure, simplement, je lui dirai
bonsoir; et elle croira que je suis un timide et un niais, ou, mieux,
que je souffre de quelque accs d'une syphilis gagne au cours de mon
platonisme. Mon Dieu, qu'elle est longue  faire sa toilette! quelle
heure?... minuit moins dix; elle n'en finira pas; plusieurs fois
dj elle m'a attard ici pour me congdier aprs un quart d'heure de
chatteries; c'est exasprant, attendre et ne savoir  quoi s'en tenir;
La se rirait de moi  la fin; pense-t-elle que je m'amuse, dans ce
salon,  esprer qu'il lui plaise ouvrir la porte? et je vais faire le
gnreux, le magnanime, poser au pur amour, plutt que profiter
tout btement de la bonne aubaine d'une bonne nuit; simagres et
plaisanteries; La me renvoie parce que je ne sais pas la forcer  me
garder; je la laisse se jouer de moi et je m'invente ce divin prtexte
de la vouloir conqurir par le respect; je suis plus absurdement
faible qu'un gamin; il faut que a finisse; donc ce soir, tant pis,
je couche avec elle; ce serait trop de sottise; une affaire depuis si
longtemps entreprise et  tant de frais continue et qui n'aboutirait
 rien; tant d'argent et tant d'ennuis pour le plaisir de contempler
les beaux yeux d'une demoiselle; une demoiselle qui joue les travestis
aux Nouveauts; quelle btise! a vaut deux cents francs et c'est
tout; faire du sentiment dans ce monde-l; une fille qui tous les
soirs fait l'invite sur les planches et les jours de dche frquente
dans les maisons de rendez-vous; oui, elle y frquenterait, a ne
m'tonnerait aucunement; et la femme-de-chambre qui sert  consoler
les messieurs mal partags; parbleu, je pourrais mieux user mon argent
qu' lui payer des dentelles pour ses costumes; ce sera joli samedi
au Continental; je mnerai un beau personnage au milieu de ces gens
qu'elle allumera et qui le lendemain apporteront leurs cartes; et
c'est une chaleur, une cohue, comme au bal des Artistes o mon chapeau
a t dfonc; et ces boutiques dont on sort sans avoir de quoi
prendre un fiacre pour rentrer chez soi... Mais, sacrdi, qu'elle est
longue ce soir! c'est impatientant. Je vais frapper  la porte. Non,
je ne peux pas. Oh, quelle patience faut! Je crois que je l'entends.
D'ici on ne peut rien entendre dans la chambre. Si; elle ouvre la
porte; enfin!...

--Eh bien elle que faites-vous l? vous vous ennuyez beaucoup?

Dans un long peignoir flottant, blanc de crme, lgrement serr  la
taille, toute blanche dans les blancs crmeux plis flottants, elle se
tient.

--Je puis entrer?

--Entrez.

Au prs de la chemine, dans le fauteuil bas elle va s'tendre; sur
une chaise, des jupons blancs;  ct, pendante, la robe noire; le feu
de la chemine est presque teint; une chaleur gale, tide; contre
la fentre voil mon chapeau et mon par-dessus; je prends une chaise
basse, et prs La je vais m'asseoir; dans le fauteuil elle est
tendue, mains allonges; dans le fauteuil bleu  la bande large
brode, elle blanche, aux joues roses. Appuye  l'armoire--glace
est une petite table en peluche, et, dessus, vingt menues choses,
botes, objets d'ivoire, ciseaux, vagues choses dans la lumire trs
blanche de la chambre. Nous sommes assis, parmi le calme tide et
silencieux de la chambre, elle prs moi, blanche, tendue.

--Vous ne m'avez pas cont ce que vous avez fait tantt, quand vous
m'avez quitte.

Elle me parle; je lui rponds.

--Oh, rien, absolument.

Qu'elle est jolie ce soir!

--Vous avez au moins dn et vous tes all chez vous?

--Vous voulez savoir exactement ce que j'ai fait?

--Oui, contez-le moi.

--Eh bien, en sortant d'ici j'ai suivi la rue des Martyrs, le
faubourg Montmartre, puis le boulevard Poissonnire et le boulevard
Sbastopol, le tout  pied, et je suis arriv  la tour Saint-Jacques,
square plein d'enfants; alors, au prs de l, j'ai visit un jeune
gentleman mon ami, avec lequel ensuite j'ai march durant un quart
d'heure.

Elle sourit.

--Vous tes prcis. Et avec cet ami vous avez parl de moi.

--Ncessairement.

--Et votre ami vous a beaucoup jalous. Alors o avez-vous t?

--O j'ai t?...

Ce soir... la foule, affaire et presse, dans Paris, le soir 
six heures; les rues pleines; les voitures htes et ralenties; le
Palais-royal...

--J'tais au Palais-royal.

... La blonde femme rencontre aux vitres du Louvre, si provocante et
mince, haute, fire, hlas perdue dans les marcheurs.

--Mon ami a d aller aujourdhui au Thtre-franais entendre Ruy
Blas; j'ai refus l'y accompagner.

--Pour moi; cela est hroque.

C'et t intressant, revoir Ruy Blas; mais j'ai refus; ensuite j'ai
dn.

--Ensuite j'ai dn; o? dans un caf de l'avenue de l'Opra; vous ne
connaissez point ces lieux modestes. Dsirez-vous savoir quel a t le
menu?

--Vous me le direz la prochaine fois que nous dnerons ensemble. Et
l aussi vous avez vu de vos amis?

--Aucun.

Mais la trs jolie femme en face de moi tait assise, avec le vieux
monsieur si chauve, huissier ou consul; la trs jolie femme que
j'aurais voulu revoir et qui riait.

--Prs moi seulement tait une belle dame qu'escortait un vieux
monsieur sans doute consul ou notaire.

--Flicitations.

Dans le caf vif d'clatantes colorations et lumineux, le confort du
dner lent et des inconnus observs... Le vin, le jeu; le vin, le jeu,
les belles... Et tout--coup, trs brillante en la rue nocturne, et
sur des ombres, la faade de l'Eden-thtre, Excelsior vu jadis, les
cortges de dansantes femmes; et mon ami, celui qui se va marier,
l'excellemment heureux de son bonheur communi, l'aim, lui, de
l'aime.

--Je suis rentr chez moi, sans incidents, m'tant seulement
rencontr  un homme aim d'une femme qu'il aime; permettez que je
note le cas.

--Cas rare certes, un homme qui aime.

--Vous croyez?

--Il y a si peu de femmes qu'un homme puisse aimer! une femme  qui
plusieurs hommes disent qu'ils l'aiment, n'est aime par aucun.

C'est mal ce que dit La; que lui rpondrai-je qui ne la froisse
point? pourquoi ne sont-elles pas aimes, toutes et toutes les femmes,
si non qu'elles ne veulent tre aimes.

--Si une femme dis-je n'est aime, c'est, souvent, qu'elle ne le
veut.

Et, coupable ou mritoire, toute femme est complice au non-amour de
qui l'a vue. La sourit, un peu moqueuse; elle considre le feu qui
s'teint; telle  peu prs qu'en sa photographie.

--On vous a remis dit-elle tout de suite ma carte chez vous?

--Oui; mais si je n'tais pas rentr chez moi?

--Vous deviez rentrer.

--J'avais une heure  perdre avant venir; je suis rest  la maison.

-- quoi faire?

--Pas grand chose; j'ai crit un peu.

Or la belle nuit,  la croise, sur le jardin et les arbres, les
grands arbres devant ma croise, le jardin toujours dsert et sans
fleurs, grandiose, et ce parfum de nuit qui me vient des croises
ouvertes; ainsi, traversant les rues vides et les boulevards bruyants,
la mme nuit, avec l'orgue-de-Barbarie et les refrains connus, si doux
dans l'ombre... le dirai-je  La?

--Venant chez vous ce soir, j'ai t poursuivi par un
orgue-de-Barbarie qui remplissait mon chemin de gmissements.

--Vous aimez pourtant la musique.

--Plus que jamais, mais moins que vous.

Ses lettres... La d'Arsay prie monsieur Daniel Prince...  quoi bon
La saurait-elle que j'ai relu ses lettres? pour le moins elle se
moquerait; et que lui dire de ses tristes lettres? et mes projets,
encore renouvels, de lui sacrifier mon dsir! peut-tre qu'elle avait
raison, et qu'il est rare, l'homme qui aime, et que jamais elle ne fut
aime; moi non plus donc ne l'aimerais-je? hlas, que je l'aime peu,
que peu je l'aime, moi qui m'efforce  l'amour; et tchons si le
sacrifice pourrait exalter un amour.

--Vous avez eu reprend-elle une trs belle journe.

--Une plus belle soire, malgr l'horrible inconvenance d'un
assoupissement communiqu.

Elle rit.

--Et, pour finir, une dlicieuse promenade en voiture, avec une jeune
femme trs charmante mais si mauvaise.

tait-elle, en effet, mauvaise! et le monsieur qui nous suivait sur
le boulevard; la butte Montmartre visible dans la brume; la ligne des
maisons aux fentres claires et des arbres foncs dans la nuit;
oui, mais combien charmante en sa feinte dignit, grave et drle;
maintenant charmante sans feintises; elle a redress sa tte, blonde
et blanche, hors la blancheur blonde des toffes flottantes; et un fin
corps d'enfant fminin, gracile, fluet et potel; un invitant sourire,
une promesse aux caresses, une mollesse incline  s'abandonner en des
bras; car en cette heure o vaine la journe fuit et n'est plus, aprs
la journe quelconque teinte, c'est ma nuit, l'heure de mon amour.

--... Oh mon amie... vos lvres sont frivoles et aux vents d'ici
qu'elles s'envolent...

Et ses mains; et, de ses mains, par mes mains et mes bras et mon
coeur, une vapeur, un frmissement, une chaleur, une poignance, cela
monte jusqu' mes yeux; presque chancellerais-je? oh, je te veux; tant
pis aux longs respects, aux amours humbles, aux beaux projets, aux
tardifs amours prpars si longuement, aux dparts, aux renoncements,
aux renoncements tant pis, mon amante, si je te veux; et je la
regarde, en sa pleur charnelle et des joies folles annonciatrice,
celle que pour un songe je renoncerais. Cependant de mes mains elle
tire ses mains; je me recule de deux pas; elle vient vers moi; sur
mes paules elle met ses mains; et, comme d'elle je me grise et
draisonne, elle me parle, en une faon de fe.

--Vous viendrez samedi  la fte de l'htel Continental; vous verrez
que je serai jolie...

Oui, certes, immortellement.

--... Je serais si attriste de ne pas vous trouver; et puis, je vous
ferai honneur...

Ah, tout sduisante bien-aime.

--... Vous m'apporterez, n'est-ce pas, ce tablier pour mon
costume...

Son costume?... oui, ce tablier, cet argent que je lui ai promis...
je n'y songeais plus... elle le dsire tout de suite... je le lui ai
promis; d'ailleurs c'est bien le moins; bah, dbarrassons-nous en ds
maintenant...

--Si vous vouliez me dire  peu prs ce qu'il vous faut, La, et me
pardonner de vous en laisser le soin...

--Je ne sais pas... cela ferait... tout au plus... une centaine de
francs.

--Permettez que je vous les remette.

J'ai un billet de cinquante francs dans mon porte-cartes, plusieurs
louis dans mon porte-monnaie; rien que des pices de vingt francs;
cela fera cent dix francs; soit; trois louis et cinquante francs, l,
sur la chemine.

--Vous tes gentil dit La.

Vers moi elle revient; je lui ai fait plaisir; ce me cote encore un
peu cher; mais elle sera contente de moi et sera aimable; et puis
j'ai ainsi moins de scrupules  rester cette nuit, plus de droits;
d'ailleurs ne puis-je donc lui prouver mon amour sans la refuser? si
tendrement, si doucement, si bonnement je l'aimerai cette nuit, que
ce vaudra toutes paroles et tous renoncements; certes, en sachant me
conduire, je russirai mieux, si je reste avec elle,  lui prouver mon
vrai amour; voil ce qu'il faut faire; et entre ses cheveux, trs bas,
je lui dis:

--Ainsi, vous me gardez?

Ses grands yeux, ses grands yeux tonns, on dirait apitoys... que
veulent-ils?

--Oh, pas ce soir; je vous en prie; je ne peux pas...

Comment? pas ce soir? elle ne veut pas?

--... La prochaine fois, je vous promets... je ne peux pas.

Encore, encore, elle ne veut pas?... je ne puis la forcer... vraiment,
elle ne veut pas?...

--La, vous ne voulez pas?

--Je vous jure...

Et pourquoi insister?

--Bonsoir donc.

Pourquoi lui ai-je demand? comment n'ai-je pas tenu ma rsolution, ne
suis-je pas parti comme je le devais et  mon honneur?

--Bonsoir, mon amie.

Et j'embrasse son front; dlices en alles et impossibles, mortelles
et dsespres dlices,  quand, oh vous?

--Venez mercredi  trois heures dit-elle.

--Volontiers, je vous remercie.

Pourquoi ai-je encore voulu l'avoir? hlas, celle qu'encore je ne vais
pas avoir! il faut partir; voil mon par-dessus, mon chapeau.

--Au revoir dit-elle,  mercredi, trois heures.

Elle a pris le bougeoir et ouvre la porte du salon; Marie est l; nous
traversons le vestibule.

-- mercredi, trois heures dis-je.

Non, je ne la reverrai plus; je ne la dois plus revoir;  jamais elles
ont pri, les possibilits d'aimer  elle et moi; et rien n'est plus
que l'infinie tristesse des indniables inutilits. Blanche et jolie
inoubliablement, mon amie me tend sa main.

--Au revoir.

--Au revoir.

Amicale elle sourit; sur sa poitrine voltigent les lueurs blondes et
nocturnes.

    (_fin_)

    DOUARD DUJARDIN

_Le directeur-grant_: DOUARD DUJARDIN.





End of Project Gutenberg's Les lauriers sont coups, by douard Dujardin

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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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