The Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie des
Romans historico-satiriques du XVIIe sicle (2/4), by Roger de Bussy-Rabutin

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Title: Histoire amoureuse des Gaules suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe sicle (2/4)

Author: Roger de Bussy-Rabutin

Release Date: May 13, 2009 [EBook #28789]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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HISTOIRE
AMOUREUSE
DES GAULES

Paris. Imprim par GUIRAUDET ET JOUAUST, 338, r. S.-Honor, avec les
caractres elzeviriens de P. JANNET.




HISTOIRE
AMOUREUSE
DES GAULES

PAR BUSSY RABUTIN

Revue et annote

PAR M. PAUL BOITEAU

_Suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe sicle_

Recueillis et annots

PAR M. Ch.-L. LIVET

Tome II

[Illustration]

 PARIS
Chez P. JANNET, Libraire
MDCCCLVII




[Illustration]

PRFACE.


Lorsque parurent pour la premire fois les libelles que nous publions,
ils n'eurent, pour s'accrditer auprs des lecteurs, ni le charme
lgant du style, ni l'autorit du nom de Bussy; le scandale seul fit
leur succs.

Il se trouve peut-tre encore, aprs deux sicles, des lecteurs attards
qui cherchent dans ces livres ce qu'y voyoient leurs aeux: ce n'est
point  eux que nous nous adressons; nos vises sont plus hautes. Le
scandale est devenu de l'histoire, et c'est pour montrer dans quelle
mesure on peut y ajouter foi que nous y avons joint le commentaire qui
sert de contrle aux rcits du pamphltaire. Composs on ne sait o, les
uns en France, les autres  l'tranger, et publis en Hollande, ces
libelles eurent vite pass la frontire;  dfaut des livres, dont un
nombre fort restreint put pntrer dans le royaume, les copies se
multiplirent, et Dieu sait quel aliment y trouvrent les conversations!
Tout hobereau qui, aprs un voyage  Paris, dont son orgueil faisoit un
voyage  la cour, rentroit dans sa province, y affirmoit hardiment tous
les dires des pamphlets; il y croyoit ou feignoit d'y croire, et disoit:
Je l'ai vu. Quel honneur! Des autres, qui n'avoient pas quitt leur
pays, ceux-ci, par esprit d'opposition, admettoient aveuglment comme
vraies toutes ces turpitudes; ceux-l, par un sentiment de respect,
s'efforoient de douter. Mais on voit ce qu'toient alors ces pamphlets:
une proie offerte  la malignit, une ample matire livre aux
discussions.

 un intervalle de deux cents ans, que sont maintenant pour nous ces
ouvrages? Osons le dire: ce sont de prcieux documents historiques, et
ceux mme qui affectent de les mpriser les ont lus, et y ont appris, 
leur insu peut-tre, plus qu'ils ne veulent en convenir. Quelques
rudits seuls, qui ont beaucoup lu et beaucoup retenu, ont pu glaner 
et l et runir en gerbe les mmes faits qu'on trouve ici rassembls;
mais ceux-l sont rares, et sans ces pamphlets le lien de tous ces
rcits chapperoit  plusieurs, beaucoup n'auroient dans l'esprit que
des traits pars et des lignes confuses: o seroit le tableau?--Nulle
part ailleurs on ne trouve runis autant de dtails vrais sur les
relations du Roi avec La Vallire et ses autres matresses, de Madame
avec le comte de Guiche, de Mademoiselle avec Lauzun, etc.--Je vais plus
loin: si l'on excepte les pamphlets de la Fronde, qui n'ont jamais un
mot blessant pour le Roi, o trouvera-t-on mieux qu'ici la preuve de ce
prestige inou qu'exeroit la royaut? Toutes les foiblesses du Roi sont
racontes dans le plus grand dtail, et, c'est une remarque fort
caractristique qui ne peut chapper  personne, jamais un mot de blme
ne lui est adress, jamais une raillerie ne l'attaque, jamais les
auteurs n'invoquent la morale pour avoir le droit de ne pas admirer.

Or, sans parler des vnements, une tendance si manifeste, qui parot
sous des plumes diffrentes, est un fait prcieux acquis  l'histoire.

Cette opinion de l'importance historique des libelles que je publie
pourra parotre exagre; mais ce n'est pas sans rflexion, ce n'est pas
sans preuves, que je me la suis faite; si je n'avois pas t convaincu
qu'elle est fonde, j'ai trop l'horreur des scandales pour avoir
entrepris cette publication. Je le rpte, c'est l'histoire seule que
j'ai eu en vue; je dois dire comment je l'ai trouve.

Les auteurs de ces libelles, on le conoit, n'ont point eu la prtention
d'tre des historiens. Le succs du livre de Bussy les a seul provoqus
 marcher sur ses traces, ils ont exploit la vogue de son roman;
l'intrt des libraires a fait le reste. C'est donc  une opration de
librairie que nous devons tous ces petits volumes composs dans un genre
pris des acheteurs. Comment les auteurs ont recueilli les faits, je
l'ignore. Des exils franais les leur ont-ils fournis? Ont-ils reu de
la cour des mmoires? Ont-ils crit en France et fait imprimer en
Hollande? Nul, je crois, n'en sait rien. Pour nous du moins, si les
suppositions ne manquent pas, les preuves font dfaut, et nous n'osons
rien affirmer. Mais ce qui est certain, c'est qu'ils toient
gnralement bien informs, et notre commentaire ne laissera pas de
doute  cet gard.

Toutefois nous devons faire une distinction. Quand nous constatons
l'authenticit des faits, nous n'avons garde d'entendre parler des
descriptions, des conversations ou des lettres: le fait tant donn,
l'auteur en a souvent tir des consquences qu'il restera toujours
impossible de vrifier, et qui, pour cette raison, compromettent sa
vracit et tendent  diminuer la confiance. Telle entrevue, tel
discours, tel billet, n'a peut-tre jamais exist que dans l'imagination
de l'crivain; s'il est rest, en les inventant, dans les limites de la
vraisemblance, s'il n'a pas dmenti les caractres ou introduit des
circonstances qui se contredisent, il n'a rien fait dont nous puissions
le reprendre, il ne nous a pas fourni d'armes contre lui, et, tout en
observant  sa manire les lois du roman, il n'a point failli au rle
d'historien que nous croyons pouvoir aprs coup lui imposer.

Notre proccupation unique, dans le commentaire qui accompagne ces
libelles, a t de montrer dans quelle mesure on pouvoit en accepter
comme vraies les donnes; nous avons cru utile de prsenter  des
lecteurs plus ou moins ports au doute le contrle des faits qui leur
toient soumis, d'indiquer parfois les erreurs, de confirmer les
vrits, de provoquer l'examen. Notre tche toit donc tout autre que
celle dont s'est acquitt, avec tant d'esprit et de savoir, M. P.
Boiteau, le commentateur de Bussy. De ce que ces livres ne doivent point
 leurs auteurs un mrite propre qui les soutienne, et de ce que les
rcits graveleux qu'on y rencontre sont de nature  loigner le lecteur
plutt qu' l'attirer, il rsultoit pour nous la ncessit d'tre grave
et svre, l o il pouvoit parotre enjou comme son auteur; avec
autant de soin qu'il visoit  rester dans l'esprit de son texte, nous
avons cherch  nous sparer du ntre. Le tableau qu'il prsentoit
permettoit une riche bordure; ceux qui suivent rclament un cadre plus
simple. Le livre de Bussy est sign, le nom de son auteur le patronne et
le pousse merveilleusement; les libelles qu'on va lire sont anonymes, et
ils ont besoin d'tre accrdits pour obtenir, non pas le mme succs,
mais autant et plus de confiance.

Quelques mots encore sont ncessaires pour faire connotre en quoi cette
dition nouvelle diffre des prcdentes.

Tout le monde sait que chacun des diteurs de Bussy a ajout quelques
pices nouvelles  son oeuvre, qui leur servoit de passe-port. C'est
ainsi que l'_Histoire amoureuse des Gaules_ a fini par comprendre, outre
son livre, qui ouvroit la marche, un certain nombre de pamphlets, soit
contemporains, soit postrieurs  sa mort, mais que son nom protgeoit,
en vertu de cet axiome: Le pavillon couvre la marchandise. Toutes les
ditions n'ont pas donn les mmes ouvrages. Ainsi, _Alosie_, ou Les
amours de M. T. P., qui avoit paru sans clef et qui racontoit des
aventures toutes bourgeoises, a bien vite disparu; _Junonie_, dont les
personnages n'toient gure plus relevs, s'est conserve parce que les
noms propres qui s'y trouvoient piquoient la curiosit. Ce n'est qu'au
XVIIIe sicle que le texte a t dfinitivement arrt, et, depuis,
toutes les ditions qui se sont succd ont reproduit les mmes pices,
dans un ordre plus ou moins arbitraire.

Les lecteurs sont en droit de nous demander tout ce qu'ils sont habitus
 trouver dans l'_Histoire amoureuse des Gaules_, telle que l'ont faite
les libraires. Nous avons d suivre,  cet gard, la tradition, bien
qu'il nous et paru prfrable de supprimer tel crit o le nombre des
faits, fort limit, a fait place  des descriptions moins utiles; mais,
ds le dbut, on verra que nous avons combl quelques lacunes. Ainsi
nous avons introduit la pice intitule: _les Agrmens de la jeunesse de
Louis XIV_, qui raconte les amours du grand roi avec Marie de
Mancini[1], et dont le manuscrit appartient  un amateur distingu,
aussi obligeant qu'il est modeste. Un autre amateur, pntr de
l'intrt qu'offrent ces livres aux rudits, nous a confi le manuscrit
o nous avons emprunt la fin, galement indite, de _la Princesse, ou
les Amours de Madame_[2]. C'est avec une vive reconnoissance que nous
les prions l'un et l'autre de recevoir nos remercments.

[Note 1: Voy. p. 1-24.]

[Note 2: Voy. p. 176-188.]

Le volume qui suit, augment aussi, sera prcd d'un avis qui indiquera
nos additions, et suivi d'une tude bibliographique sur les ditions
publies jusqu'ici de l'_Histoire amoureuse_ et sur l'histoire de ces
pamphlets.

Notre soin ne s'est pas born  donner un texte bien complet; nous
l'avons collationn avec une scrupuleuse exactitude sur les manuscripts
originaux ou les premires ditions; des notes nombreuses indiquent les
variantes que nous avons ainsi recueillies, les passages que nous avons
restitus, les morceaux que nous avons enlevs  certains pamphlets pour
les rtablir dans les textes plus anciens o ils avoient paru la
premire fois, et d'o ils avoient t maladroitement enlevs. C'est 
ces notes que nous renvoyons pour prouver, en faveur de notre texte, une
supriorit  laquelle nous prtendons hardiment sur toutes les ditions
qui ont prcd celle-ci.

Ch.-L. LIVET.

[Illustration]




HISTOIRE
AMOUREUSE
DES GAULES




LES AGRMENS
DE LA JEUNESSE DE LOUIS XIV
OU
SON AMOUR POUR Mlle DE MANCINI[3].


Sans le beau sexe, tout languiroit; les familles seroient teintes, les
rpubliques priroient et les vertus seroient sans sectateurs, parce que
les dames n'en produiroient plus les modles, ne produisant plus de
hros. Pour moi, qui suis vrai et qui les aime, je leur donne la
prfrence sur nous, et nos langues, de concert, doivent sans cesse
publier leurs mrites. Je joins  la mienne ma plume pour crire leurs
grandes actions, et pour exprimer leur vertu, dont nos coeurs sont
semblablement touchs. Comme j'en connois l'clat, j'emploie tout mon
pouvoir pour maintenir ce sexe si admirable dans ses anciens droits.
Puisque les contester seroit blesser les lois de la nature, les rgles
de la raison, et mme les maximes de la religion, il le faut bien croire
suprieur au ntre.

[Note 3: Nous donnons cette premire pice, indite, semble-t-il,
jusqu' ce jour, d'aprs deux manuscrits, l'un qui nous a t communiqu
par son possesseur, l'autre qui appartient  la Bibliothque de
l'Arsenal; ce dernier nous a fourni quelques variantes heureuses. Tous
les deux, d'ailleurs, par leur style, trahissent la main d'un tranger.
Ils n'ont de valeur que parce qu'ils comblent une lacune dans la srie
des amours du grand roi.]

Louis XIV l'avoit non seulement respect, mais encore s'en toit-il
rendu l'esclave, ce magnanime prince qui surpassoit les hros de
l'antiquit, qui galoit les dieux du paganisme, qui toit un Jupiter
dans les conseils, un Mars dans les armes, un Apollon par ses lumires,
et un Hercule par ses travaux. C'est de ce puissant monarque, de ce roi
si chri, non seulement de ses sujets, mais de tout l'univers, que
j'entreprends de dcrire les amours, oubliant volontiers les bourgeoises
et magistrales[4] qui ne doivent en quelque sorte qu'occuper le commun
du peuple.  peine Louis XIV eut-il atteint l'ge de dix-sept ans[5]
qu'il s'adonna tout entier  faire la flicit de la nice du cardinal
Mazarin[6], qui, sans tre belle, le sut si bien engager, qu' tout
autre ge du roi elle l'et gouvern, tellement son esprit faisoit
d'opration sur son jeune coeur. Elle n'avoit nul air d'une personne de
condition; mais ses sentimens toient si levs et son gnie si tendu,
qu'elle faisoit l'admiration de tous ceux qui avoient le bonheur de la
voir. Son parler toit autant doux que ses yeux toient tendres et
languissans; son embonpoint toit si considrable qu'il la rendoit trs
matrielle; et cependant, ajuste dans ses habits de cour, elle et
galement plu  tout autre qu' Louis XIV, qui alors tmoignoit n'avoir
de got que pour l'esprit, opinion qu'il a confirme depuis par le choix
qu'il a fait de celles qui ont remplac la Mancini. Ainsi se nommoit la
nice du cardinal.

[Note 4: On retrouvera ces mmes expressions au dbut de la pice
suivante, le _Palais-Royal_, ou les Amours de mademoiselle de La
Vallire, qui certes n'est pas de la mme main. Quant  ces _intrigues
bourgeoises et magistrales_, ne s'agiroit-il point du touchant rcit qui
a pour titre _Junonie_, et qu'on retrouvera plus loin?]

[Note 5: Louis XIV tait n le 5 septembre 1638. C'est donc  la fin de
l'anne 1655 que l'auteur place son rcit. Mais cette date est fausse;
arrives en France en 1653, Marie Mancini et sa soeur Hortense furent
mises au couvent des filles de Sainte-Marie,  Chaillot, selon madame de
Motteville, et parurent sur le thtre de la cour seulement aprs le
mariage de madame la comtesse de Soissons, c'est--dire en fvrier
1657.]

[Note 6: Marie Mancini, depuis conntable Colonna. Le portrait qu'on
donne ici d'elle se rapproche assez de celui qu'on trouvera dans la
pice suivante; mais il s'accorde mal avec celui que nous trace madame
de Motteville (collect. Petitot, t. 39, p. 400-401): Marie, soeur
cadette de la comtesse de Soissons, toit laide. Elle pouvoit esprer
d'tre de belle taille, parce qu'elle toit grande pour son ge et bien
droite; mais elle toit si maigre, et ses bras et son col paroissoient
si longs et si dcharns, qu'il toit impossible de la pouvoir louer sur
cet article. Elle toit brune et jaune; ses yeux, qui toient grands et
noirs, n'ayant point de feu, paroissoient rudes. Sa bouche toit grande
et plate, et, hormis les dents, qu'elle avoit trs belles, on la pouvoit
dire alors toute laide. Voil pour l'extrieur. Au moral, madame de
Motteville l'apprcie ainsi: ... Malgr sa laideur, qui, dans ce
temps-l, toit excessive, le roi ne laissa pas de se plaire dans sa
conversation. Cette fille toit hardie et avoit de l'esprit, mais un
esprit rude et emport. Sa passion en corrigea la rudesse... Ses
sentimens passionns et ce qu'elle avoit d'esprit, quoique mal tourn,
supplrent  ce qui lui manquoit du ct de la beaut. Somaize, dans
son _Dict. des pretieuses_ (Biblioth. elzev., t. 1, p. 168), parle plus
longuement de son esprit: Je puis dire, sans estre souponn de
flatterie, que c'est la personne du monde la plus spirituelle, qu'elle
n'ignore rien, qu'elle a lu tous les bons livres... J'oseray adjouster 
cecy que le ciel ne luy a pas seulement donn un esprit propre aux
lettres, mais encore capable de rgner sur les coeurs des plus puissants
princes de l'Europe. Ce que je veux dire est assez connu. Ajoutons
quelques mots de madame de la Fayette: Cet attachement avoit commenc,
dit-elle, pendant le voyage de Calais, et la reconnoissance l'avoit fait
natre plutt que la beaut. Mademoiselle de Mancini n'en avoit aucune;
il n'y avoit nul charme dans sa personne et trs peu dans son esprit,
quoiqu'elle en et infiniment. Elle l'avoit hardi, rsolu, emport,
libertin (indpendant), et loign de toute sorte de civilit et de
politesse. (_Histoire de madame Henriette_, collect. Petitot, t. 64, p.
382.)]

Ce prince[7] toit bien fait, quoiqu'il et les paules un peu larges;
sa physionomie toit noble, son air majestueux et son regard fixe. Le
premier coup d'oeil qu'il jeta sur cette demoiselle fut dans le jardin
des Tuileries, qui se nommoit le jardin de Renard[8], qu'elle reut avec
bien du respect et de profondes rvrences, auxquelles il rpondit trs
galamment. Il s'en approcha pour lui dire que jusqu'alors il ignoroit
d'tre si riche en sujets si accomplis et si parachevs; qu'il la prioit
de trouver bon qu'il s'excust sur l'insulte qu'il lui faisoit de la
mettre en parallle aux gens qui lui toient subordonns, et que ds ce
moment-l il la reconnoissoit pour sa souveraine.

[Note 7: Le Roy est un prince bien fait, grand et fort, qui ne boit
presque point de vin, qui n'est point dbauch. (Guy Patin, Lettre du
20 juillet 1658.)]

[Note 8: Derrire les Tuileries est plant le jardin des Tuileries, et
au bout celui de Renard... qui occupe tout le bastion de la Porte-Neuve.
Il consiste en un grand parterre bord, le long des murailles de la
ville, de deux longues terrasses couvertes d'arbres, et leves d'un
commandement plus que le chemin des rondes, d'o l'on dcouvre une bonne
partie de Paris, les tours et retours que fait la Seine dans une vaste
et plate campagne, et, de plus, tout ce qui se passe dans le cours. Le
roi Louis XIII avoit accord la jouissance de ce vaste terrain  Renard
par brevet de l'an 1633; les galants de Cour y alloient frquemment
faire des parties de plaisir, des dners, etc. Voy. Sauval, t. 2, p. 59
et 60. Cf. _Mm. de Mlle de Montp._, t. 1, p. 234, 235, dit de
Mastricht; Loret, _passim_.]

Une telle dclaration loigna de lui toute sa cour, et, comme il fut en
libert, il lui dit qu'il et cru le cardinal dans ses intrts; mais
qu'il s'toit tromp, ne lui ayant pas donn la satisfaction d'adresser
 sa chre nice des voeux de sa part que personne autre qu'elle ne
mritoit; que, ne connoissant point les attributs de sa couronne, par
l'inattention de ceux qui l'approchoient, il ne pouvoit pas s'en venger
 l'heure mme, mais qu'il se feroit instruire par ses particuliers
favoris comment il en devoit user  son gard pour y parvenir.

Mademoiselle de Mancini, qui jusque l n'avoit pas eu la libert de
rpondre, arrta tout court le Roi en lui disant: S'il est vrai, Sire,
que ce que Votre Majest me fait l'honneur de me dire parte du coeur et
soit sincre, je dois me soustraire de dessous ses yeux, ne pouvant
vivre loigne de mon oncle.--Je ne prtends pas l'loigner, ma reine,
reprit le Roi; mais s'il toit  mon pouvoir d'tre avec vous comme avec
lui, je serois au dernier priode de ma joie.--Vous tes, Sire, son
matre, comme j'ai l'honneur d'tre votre soumise et respectueuse
servante, lui dit-elle. Si Votre Majest a pour moi quelques bonts, il
conservera au Cardinal celle dont il a besoin pour rgir ses tats dans
la manire qu'il convient; si elle toit dans un ge plus avanc ou
qu'elle pt rgner sans secours, je lui passerois tous ces sentiments,
et me flatterois, par mon respectueux attachement pour elle, de devenir
aussi contente que je suis malheureuse, tant  la veille d'pouser un
homme que, sans le connotre, je ne puis souffrir.--Que me dites-vous,
Mademoiselle? Vous m'accablez.--Ce que j'ai l'honneur d'exposer  Votre
Majest est, repartit-elle; et cela est si vrai, Sire, que, pour
dissiper le chagrin que m'en a donn la nouvelle, je suis venue ici avec
l'une de mes filles en qui j'ai le plus de confiance, afin qu'avec elle
je puisse me consoler du malheur qui me suit.--Rassurez-vous, dit le
roi; dans ce moment j'y mettrai ordre, et, pour que vous n'en doutiez
pas, je vous quitte aussi pntr de douleur que vous me paroissez
l'tre. Comme il toit aux adieux, sa cour vint le rejoindre, dans le
nombre de laquelle il entra sans considrer aucun de ceux qui
l'accompagnoient. Il rentra avec elle au chteau, et s'enferma dans son
cabinet aprs avoir donn ses ordres pour qu'on ft chercher le Cardinal
de sa part.

D'un autre ct, mademoiselle de Mancini, qui toit fort sage[9],
s'toit retire bien contente de sa rencontre. Le Cardinal ne fut pas
plutt venu que le Roi lui dit d'un ton haut: Vous ne me dites pas
tout, monsieur le Cardinal; vous avez une nice aimable, qui est un des
ouvrages parachevs[10] du seigneur, morceau consquemment qui me
convient, et vous pensez  la marier  un homme qu'elle ne peut
souffrir, sans m'en parler!--De qui Votre Majest tient-elle cette
nouvelle? demanda le Cardinal.--D'elle-mme, reprit le Roi brusquement,
et j'entends qu'il n'en soit plus fait mention, sinon vous encourrez le
risque de ma haine. Pensez-y une fois pour toutes, monsieur le
Cardinal. Et il lui tourna le dos.

[Note 9: Sage, est-ce ambitieuse? coutons madame de Motteville: On a
toujours cru que cette passion (de mademoiselle de Mancini) avoit t
accompagne de tant de sagesse, ou plutt de tant d'ambition, qu'elle
s'y toit engage sans crainte d'elle-mme, tant assure de la vertu du
roi, et, si elle en doutoit, ce doute ne lui faisoit pas de peur.
(_Mm. de Mottev._, Amst., 1723, IV, p. 524.).]

[Note 10: _Parachev_, pour _parfait_; _affirmativement_, qu'on trouvera
quelques lignes plus bas pour _fermement_; enfin, _diligentez-vous_, 
la page suivante; et cent autres, que nous n'indiquerons plus, voil de
ces mots qui, comme nous le disions dans notre premire note, trahissent
 n'en pas douter la plume d'un tranger.]

Le pauvre Cardinal, qui tomba de son haut de voir le Roi parler pour la
premire fois si affirmativement, se retira tout confus. Le Roi ordonna
 toute sa cour de le laisser seul, et, comme chacun et march sur les
traces de Son minence, Sa Majest jugea  propos d'crire en ces termes
 mademoiselle de Mancini, qui pensa en mourir de joie:


LETTRE DE LOUIS XIV  MADEMOISELLE DE MANCINI.

_J'ai fait le Cardinal capot; il n'a su que me dire sur ma science et je
ne sais que vous apprendre de mes sentimens. Je suis roi, et le grand
amour me rend muet; cependant mon coeur me dit mille choses  votre
avantage. Le dois-je croire, mademoiselle? Serai-je heureux? Si cela
est, diligentez-vous de m'en apprendre la nouvelle, l'tat o je suis
tant digne de piti._

Mademoiselle de Mancini fut interdite  l'ouverture de cette lettre, et
encore plus quand elle l'eut lue; mais son embarras fut pour y rpondre,
elle qui n'avoit jamais eu de relations avec de telles puissances.
Cependant elle s'y croyoit oblige, et l'et fait sur-le-champ sans que
le duc de Saint-Aignan[11], qui en avoit t le porteur, s'y opposa,
disant  mademoiselle de Mancini qu'il lui laissoit le temps de la
rflexion, afin, par ce retard, de connotre l'amour du Roi, dont il
toit bien aise de se servir pour tre plus particulirement attach 
lui. Il rapporta  Sa Majest que, s'tant acquitt de la commission
dont elle l'avoit charg, il avoit remarqu que mademoiselle de Mancini
n'avoit pas jug  propos de lui rpondre  l'heure mme, et qu'il toit
sorti de chez elle piqu vivement de son inattention aux honneurs que
lui faisoit un grand roi comme lui; que cependant elle mritoit d'en
tre aime par un certain je ne sais quoi qui la rendoit aimable.

[Note 11: Le comte de Saint-Aignan joue un grand rle dans toutes ces
histoires. N en 1608, Franois de Beauvilliers avoit alors cinquante
ans, et il avoit fait ses preuves dans un grand nombre de combats.
Galant sans passion, complaisant par politesse, celui qu'on appela
depuis ironiquement duc de Mercure prsente un tel caractre qu'on est
plus tent d'accuser sa lgret que de condamner son infamie. Favori du
roi, qui le fit duc en 1661, Saint-Aignan toit fort connu comme bel
esprit. Ce qu'il a laiss de vers, imprims ou manuscrits, formeroit des
volumes. Quand il mourut, en 1687, il toit membre de l'Acadmie
franoise et protecteur de l'Acadmie d'Arles, dont les membres ne
tarissent pas sur son loge.]

Le Roi, qui ne sut que penser de son raisonnement, qui n'toit pas
autrement clair, lui ordonna d'y retourner et de ne point parotre
devant lui qu'il n'et une rponse. Le Duc obit, et, tant prs de
mademoiselle de Mancini, il pensa, pour ter tout soupon au Cardinal
sur ses frquentes visites  mademoiselle sa nice, devoir le voir, et,
plutt que de passer dans l'appartement de sa nice, il fut dans celui
du Cardinal, qui, le voyant, lui dit: Vous vous trompez, ce n'est pas 
moi  qui vous en voulez. Voyez ma nice: elle vous recevra mieux que
moi.

Le Duc interdit, reprenant la parole, dit: En tout cas, je la verrai
pour un grand sujet, et sortit. Comme il fut chez mademoiselle de
Mancini, il la trouva qui se dsesproit. Il voulut en savoir la cause,
 quoi il ne parvint point. Elle le chargea de la lettre qu'elle avoit
crite au Roi et que le Cardinal avoit vue, puisque, l'ayant donne  sa
confidente pour la faire rendre au Duc, elle la porta au Cardinal, qui
en fit l'ouverture, et qui, aprs l'avoir lue, l'alla communiquer  la
Reine-Rgente. Toutes choses faites de mme de sa part, n'osant garder
une lettre qui toit pour le repos du Roi, il passa dans la chambre de
sa nice, o, la trouvant dans le mme tat que l'avoit trouve le duc
de Saint-Aignan, il lui dit: Revenez, mademoiselle, de vos garemens.
Il vous convient bien de vouloir dtruire le repos d'un Roi ncessaire 
toute l'Europe! Voil la rponse que vous avez faite  la lettre que
vous avez reue de lui; envoyez-la-lui par le duc de Saint-Aignan. Je
suis  couvert de toutes ses suites, parce que je suis rsolu de faire
penser que vous n'tes point ne pour monter sur le trne de France[12],
et que vous ne devez tre, tout au plus, que la femme d'un petit
gentilhomme.

[Note 12: Quoi qu'on ait pu dire jusqu'ici, et malgr les prjugs, la
conduite de Mazarin, dans toute cette affaire de mariage, est au dessus
de tout loge. Nous ne pouvons croire qu'il et consenti  laisser
pouser au Roi une de ses nices; et il nous parot certain qu'il
prfroit l'intrt vident de la France, qui se trouvoit dans
l'alliance espagnole,  l'intrt douteux de sa maison, de Marie en
particulier, dont l'indpendance et les sentiments hostiles lui toient
connus. Je say, crivoit Mazarin au Roi, le 21 aot 1659, je say 
n'en pouvoir douter qu'elle ne m'ayme pas, qu'elle mesprise mes
conseils, qu'elle croit avoir plus d'esprit, plus d'habilet, que tous
les hommes du monde, qu'elle est persuade que je n'ay nulle amiti pour
elle, et cela parce que je ne puis adhrer  ses extravagances. Enfin je
vous diray, sans aucun dguisement ny exagration, qu'elle a l'esprit
tourn. Le 28 aot, il ajoutoit: Il est insupportable de me veoir
inquit par une personne qui, par toutes sortes de raisons, se devroit
mettre en pices pour me soulager; et il rappeloit au Roi une lettre de
Cadillac o il disoit  Sa Majest (16 juil. 1659): Je n'ay autre party
 prendre, pour vous donner une dernire marque de ma fidlit et de mon
zle pour votre service, qu' me sacrifier, et, aprs vous avoir remis
tous les bienfaits dont il a plu au feu Roy,  vous et  la Reine de me
combler, me mettre dans un vaisseau avec ma famille, pour m'en aller en
un coing de l'Italie passer le reste de mes jours et prier Dieu que ce
remde que j'auray appliqu  votre mal produise la gurison que je
souhaite plus que toutes les choses du monde, pouvant dire sans
exagration que, sans user des termes de respect et de soumission que je
vous dois, il n'y a pas de tendresse comparable  celle que j'ay pour
vous, et qu'il me seroit impossible de ne pas mourir de regret si je
vous voyois rien faire qui pt noircir votre honneur et exposer votre
tat et votre personne. Tel est le ton gnral des lettres de Mazarin.
Sa lettre du 28, trs longue et trs pressante, fut mal reue de S. M.
Le Cardinal, dans une dernire lettre, rpond au Roi avec une dignit et
une fermet qu'on ne sauroit trop reconnotre.]

Ces paroles, qui furent dites d'une manire pntrante pour une personne
comme elle, qui avoit plus d'ambition que toute autre femme n'en a,
firent en elle un si grand changement pour son oncle, qu'il ne dpendit
pas d'elle alors de le sacrifier  son ressentiment[13], ainsi qu'on le
verra par ce qui suit:


RPONSE  LA LETTRE DE LOUIS XIV.

_Si Votre Majest a capot mon oncle, il me vient de capoter en
revanche, et, s'il ne la capote point, c'est qu'il la craint. Il n'a su
que lui rpondre: j'ai fait auprs de lui le mme personnage._

[Note 13: On vient de voir (note prcdente) que Mazarin connoissoit
l'aversion de sa nice pour lui.--Nous n'avons pas  faire de rserves
sur l'invraisemblance du langage trange que prte l'auteur aux deux
amants.]

Cet article est ce qu'elle avoit ajout au haut de sa lettre aprs le
traitement du Cardinal; mais voil quelle toit sa principale teneur:

_Sire, je suis pntre trs sensiblement de l'honneur que me fait Sa
Majest. Je voudrois bien que mon tat et quelque rapport au sien: je
ne balancerois pas  le couronner du fruit de ses faveurs; mais il y a
tant de disproportion entre Votre Majest et moi que, quand mme ma
destine me voudroit lever au trne que vous remplissez si dignement,
je ne pourrois gure me promettre d'y terminer mes jours avec les mmes
agrmens que ceux que je pourrois y goter en y entrant. Ainsi, Sire, je
pense qu'il vous sera plus glorieux de donner un asile  une personne
que vous dites aimer, dans un clotre, que de l'exposer dans le monde 
mille dangers. Non pas que je le craigne, puisque je n'envisage, 
parler sincrement, que l'intrest de l'auteur de mon tre, d'avec
lequel je serois trs fche de me sparer. Voil, Sire, mes sentimens.
Si ceux de Votre Majest y sont opposs, je ne suis nullement envieuse
des honneurs chimriques, lorsqu'il s'agira de les mriter au prix de la
perte d'un bien qui est sans fin._

Cette lettre fut reue du Roi si respectueusement, que la Reine, se
trouvant  l'ouverture, ce qui toit un fait exprs, lui demanda si
c'toit une de ses lettres qu'il venoit de recevoir. Il lui rpondit,
piqu de ce qu'elle l'avoit surprise, que l'esprit d'une Mancini
n'avoit pas moins de mrite qu'une reine, et se retira dans son cabinet
pour faire la lecture de cette lettre. Mais quelle fut sa surprise quand
il eut lu les premires lignes ajoutes! Elle s'augmenta bien plus
lorsqu'il s'arrta  l'article du clotre. Quoi! disoit-il, ce que
j'aime si tendrement, et ce qu'il y a de plus parfait au monde, voudroit
se renfermer, et cela parce que je suis roi! Non, elle n'en fera rien,
car je la ferai reine, malgr tous ceux qui y trouveront  redire; et,
afin que nul n'ignore mes sentimens pour elle, ds ce moment j'en
rendrai le public tmoin en l'allant voir dans la plus belle heure du
jour. Et, pour n'y pas manquer, il donna ses ordres pour ses quipages,
qui furent prts  quatre heures du soir, dans les plus beaux jours de
l't. Il descendit chez elle que le Cardinal y toit; mais le grand
empressement du Roi pour voir mademoiselle de Mancini ta la libert 
Son minence de sortir sans se trouver sur les pas de Sa Majest, qui
lui dit en le retenant par le bras: Je suis bien aise de vous voir ici,
non que j'y vienne pour vous, n'y ayant que mademoiselle votre nice qui
m'y attire. Je vous conseille, monsieur le Cardinal, si vous voulez que
nous vivions ensemble, de ne point dsormais troubler mon repos;
autrement je rpondrai de vous, duss-je avoir l'glise  dos.

Le Cardinal, qui voyoit bien que le Roi toit instruit de toutes les
conversations qu'il avoit eues avec sa nice, ne savoit pas quelle
posture tenir devant l'un et l'autre. Il prit le prtexte de ne les
point gner pour les laisser en libert; il les quitta, et, comme le Roi
toit accompagn de quatre seigneurs, ceux-ci voulurent suivre Son
minence; mais la vertu de mademoiselle de Mancini leur fut un obstacle,
ayant demand au Roi, par grce, qu'ils restassent avec lui; non qu'elle
doutt de ses bonts pour elle ni de sa sagesse, mais elle toit
toujours bien aise d'avoir avec Sa Majest quelqu'un qui pt justifier
sa conduite.

Comme ils furent  mme de discourir ensemble, le Roi fut le premier qui
porta la parole. Enfin, dit-il, j'ai toutes les grces du monde  vous
rendre. Votre rponse  ma lettre m'a fait tous les plaisirs
imaginables, et je vous avoue que je n'y ai rien trouv de dplaisant
que l'article du clotre, o je vous saurois mauvais gr d'entrer sans
ma participation. Si mme une communaut vous renfermoit sans que j'y
eusse contribu, j'y ferois mettre le feu, s'entend aprs vous en avoir
fait sortir. Ainsi, prenez garde  ce que vous ferez. Je vous aime d'une
amiti inviolable, d'une amiti si forte, que je vous dclare devant ces
messieurs que je n'aurai de reine que vous. Si le parti vous convient,
parlez, l'affaire sera bientt termine.--Votre Majest, reprit-elle,
m'honore infiniment de me dire ce qu'elle me dit; mais je ne suis point
assez heureuse pour me promettre de devenir l'pouse du plus grand Roi
du monde, ni assez malheureuse pour tre sa matresse.--Quoi! ma reine,
dit le Roi en se jetant  son col, vous doutez de la sincrit de mon
expos et de mes sentiments pour vous! J'aime votre esprit et je
respecte votre corps, je l'admire, et l'un et l'autre me rend sensible.
Je ferai usage des deux sitt que vous aurez agr la bndiction
nuptiale de mon grand aumnier. Voyez si vous voulez que nous la
recevions ensemble. Il nous faut battre le fer pendant qu'il est
chaud.--S'il est chaud aujourd'hui, Sire, repartit-elle, demain il
pourra tre froid, et de plus j'ai eu l'honneur d'crire  Votre Majest
qu'il y auroit trop de disproportion entre elle et moi pour devoir
croire que je suis digne de l'honneur qu'elle tmoigne me vouloir faire.
Toutes les ttes couronnes s'opposeroient  une telle union, et les
intrts des tats de Votre Majest y persisteroient. Non, Sire, ce qui
vous convient est l'infante d'Espagne, et je crois par avance qu'elle
vous est destine. Comme je vous aime, pour rpondre  vos expressions
et que vous m'en donnez la libert, je me voudrois un mal extrme si je
devenois la cause de vos disgrces. N'hsitez point  faire une alliance
qui augmentera le fondement de votre couronne et de vos tats.--Ah!
Madame, quel discours me tenez-vous! Se peut-il rien de plus dur que ce
que vous me dites! Vous voulez donc ma mort?--Non, reprit-elle, bien au
contraire; mais considrez que la Reine votre mre se porte inclinante 
faire ce mariage, et que des courriers sont dj partis pour ce fait;
que je tiens cela du bon endroit, et que je ne vous en impose
point.--Comment! dit le Roi en colre, on me marieroit sans moi! Il me
semble que cela ne se peut, s'il est vrai qu'il me faille dire _oui_
moi-mme, que je ne prononcerai que pour vous.--Je ferois quelque fonds
sur ce que me dit Votre Majest si elle toit dans un ge plus avanc,
ou qu'elle connt mieux son tat; mais elle est jeune, et si jeune que
ceux qui l'environnent pensent  lui procurer des plaisirs innocens
lorsqu'ils travaillent  faire leurs intrts et  les augmenter
directement, sans considrer que les vtres en souffrent. Oui, Sire,
vous tes si peu instruit de votre grandeur, de votre pouvoir et de
votre autorit, que vous ignorez ce qui se fait  votre nom. On se
contente de vous promener, de vous donner des ftes, et on cache  vos
yeux ce que je voudrois que vous sussiez.--Il me semble qu'on me dit
tout, reprit le Roi.--Qu'est-ce qu'on vous dit? reprit mademoiselle de
Mancini; il faut croire qu'on ne vous dit rien, lorsqu'on vous a tu le
mariage que je viens de vous apprendre, pour lequel la Reine a tenu
conseil il y a trois jours.--Mais comment savez-vous cette nouvelle?
lui demanda le Roi tout outr.--J'ai une personne dans le conseil,
dit-elle, qui me rend compte de tout ce qui s'y passe, en vertu de ce
que je le protge auprs de mon oncle, qui, comme bien vous ignorez
encore peut-tre, dispose de la Reine votre mre et de ses volonts[14]:
de sorte que le Cardinal, qui remplit les postes les plus minens qui
sont dans vos tats de toutes ses cratures, fait dans tous vos conseils
ce que bon lui semble; et, comme il est de son intrt de se mnager
auprs de la Reine, il lui fait sa cour en donnant les mains  ce que
Votre Majest pouse l'infante d'Espagne, que vous aurez par procureur.

[Note 14: Voy les _Mm. de Mme de La Fayette_, collect. Petitot, t. 64,
p. 383: Le Roi toit entirement abandonn  sa passion, et
l'opposition qu'il (le Cardinal) fit parotre ne servit qu' aigrir
contre lui l'esprit de sa nice et  la porter  lui rendre toutes
sortes de mauvais services. Elle n'en rendit pas moins  la Reine dans
l'esprit du Roi, soit en lui dcriant sa conduite pendant la rgence, ou
en lui apprenant tout ce que la mdisance avoit invent contre elle.]

Comme elle en toit l, le Cardinal entra, qui les tonna fort tous
deux. La compagnie du Roi, qui s'toit beaucoup loigne d'eux, s'en
approcha, et tous ensemble s'entretinrent d'affaires indiffrentes.
Mademoiselle de Mancini et bien souhait s'entretenir avec son oncle et
devant la compagnie de l'honneur que lui vouloit faire le Roi de
l'pouser; mais elle disoit en elle-mme, comme il parot par ses
Mmoires[15], que, si le roi l'aimoit vritablement, Sa Majest devoit
elle-mme l'en instruire. Le Cardinal, qui les observoit en tout,
remarquoit bien leur amour et leur embarras. Le duc de Saint-Aignan[16],
qui toit un peu peste et malin, saisit le trouble o toient ces deux
amoureux pour le leur augmenter, et entreprit de faire jaser Son
minence, qui, de son ct, ne demandoit pas mieux que d'en apprendre le
sujet. En adressant la parole  toute la compagnie, il dit finement:
J'eusse cru qu'un prince de l'glise, sous-vicaire de Jsus-Christ,
paroissant en quelque endroit, loin d'y apporter le trouble, y mettroit
la paix; mais je vois que je me suis tromp.

[Note 15: Les _Mmoires de Marie de Mancini_ n'ont paru qu'en 1676, 
Cologne, sous ce titre, en dsaccord avec le sujet: Mmoires de M. M.
Colonne, grand conntable de Naples. Deux ans plus tard, parut  Leyde
(1678) une _Apologie, ou les vritables Mmoires de madame Marie de
Mancini, conntable de Colonne, crits par elle-mme_. Voy., sur
l'autorit que peuvent prsenter ces ouvrages, Amde Rene, _Les Nices
de Mazarin_, p. 286 (Note).]

[Note 16: La terre de Saint-Aignan ne fut rige en duch que par
lettres de 1661, par consquent trois ans aprs les vnements de cette
histoire.]

Le Roi et mademoiselle de Mancini, qui rougirent  ce discours,
interdirent Son minence; mais, comme elle fut revenue  elle, elle dit
au Duc: Vous nous connoissez mal; nous faisons nos devoirs dans
l'glise quand le cas le requiert; nous ne sortons point de notre sphre
dans nos fonctions, puisqu'il est vrai que dans mon particulier j'en
soutiens le fils ane[17]. Bien loin de traverser deux coeurs qui
s'aiment, continua-t-il en regardant le Roi et sa nice, je ferai de mon
mieux pour satisfaire l'un et l'autre.

[Note 17: Le roi de France, fils an de l'glise.]

Mademoiselle de Mancini, qui toit bien aise de cette occasion pour
parler et faire connotre au Roi qu'elle avoit tout lieu de craindre son
mariage avec l'Infante, dit au Cardinal: Vous tes Italien, vous nous
faites bonne mine et mauvais jeu. Le Roi, qui ne vouloit pas rester en
chemin, prit la parole pour dire qu'il ne croyoit pas que monsieur le
Cardinal le voult tromper. Elle, voyant qu'il ne disoit pas cela d'un
ton assur, dit: Si Votre Majest m'a parl sincrement de son amour,
comme je le crois, elle ne doit point douter que mon oncle travaille 
la marier avec l'Infante; et puisque, autorise (regardant le roi) de
vos bonts, je dois faire la guerre  mon oncle sur son peu de sentiment
pour moi, et comme nous sommes  mme de parler ouvertement, je veux
qu'il nous instruise de tout ce qui se passe  mon prjudice.--Je
l'entends de mme, Mademoiselle, rpartit le Roi, et je veux comme vous,
puisque nous y sommes, que monsieur le Cardinal sache que je vous aime
si bien qu' cette heure, et devant lui et ma cour ci-prsente, je vous
engage ma foi. Et vous, monsieur le Cardinal, ne vous opposez point 
mon plaisir non plus qu' mes volonts; et, s'il est vrai que votre
sentiment est que j'pouse l'Infante d'Espagne, le mien est de n'en rien
faire. Ainsi, arrangez-vous avec la Reine ma mre comme vous le jugerez
 propos pour rompre ce que vous avez commenc, et pour me mettre en
tat d'pouser mademoiselle de Mancini avant un mois. C'est ma
volont.--Voil ce qui s'appelle parler en roi! rpondit la fortune de
peu de jours, comme on le verra par la suite.

Le Cardinal fit quelques objections, mais qui ne firent aucun effet pour
lors. Le Roi sortit avec sa cour, satisfait d'avoir vu mademoiselle de
Mancini et de ce qu'il avoit fait pour elle. Le Cardinal ne resta pas
long-temps aprs Sa Majest, car il ne l'eut pas perdu de vue qu'il vola
chez la Reine,  laquelle il apprit tout ce qu'il avoit entendu, et, de
concert avec elle, ils convinrent qu'il falloit donner au Roi l'espoir
d'pouser mademoiselle de Mancini, afin que, durant le temps de leurs
amours, ils pussent sans aucun empchement faire le mariage de
l'Infante, dont on avoit dj reu des nouvelles de la cour d'Espagne...

Comme ils en toient l, le Roi, qui de jour  autre sentoit que sa
tendresse s'augmentoit pour l'aimable Italienne, ne pouvoit s'entretenir
qu'avec elle, et, tant retenu par une indisposition lgre dont on le
menaoit de suites fcheuses s'il sortoit, il lui crivit par le mme
duc de Saint-Aignan qu'il toit dans le dernier des chagrins de ce que
sa situation l'empchoit de la voir; que si la sienne lui permettoit de
lui en donner la satisfaction au Louvre, qu'il y seroit sensible, et que
ce seroit le seul moyen de lui donner la sant. Comme le duc de
Saint-Aignan craignoit que la confidence du Roi ne ft prjudiciable 
ses intrts, il alla trouver la Reine et lui communiqua la lettre,
qu'elle ouvrit et o elle lut ces termes:


LETTRE DU ROI  MADEMOISELLE DE MANCINI.

_Je suis malade, Mademoiselle: c'est la cause qui m'empche de voler
jusqu' vous. Vos ailes, que je ne crois point arrtes, devroient bien
suppler au dfaut des miennes, s'il est vrai que vous m'aimez. Mais il
vous semblera par ce doute qu'effectivement je doute de la faveur que
vous me faites. Je suis sensible, mais ma sensibilit sera plus grande
quand vous couronnerez mes sentimens de votre prsence, jusqu' ce que
le jour heureux que j'attends avec impatience m'en rende le dpositaire.
Mais d'ici l, il y a du temps, puisqu'une heure est un sicle pour un
amant comme moi, qui ne peux vivre absent de vous. Je vous attends donc
pour le rtablissement de ma sant, qui, je crois, ne me viendra que
quand vous serez auprs de moi. Le duc de Saint-Aignan vous dira le
reste._

La Reine fut au dsespoir de la teneur de cette lettre. Elle et bien
voulu la retenir; mais, comme le Roi avanoit en ge et que son crdit
s'augmentoit de plus en plus, elle craignit, en la retenant, faire des
effets contraires au rtablissement d'une sant qui intressoit non
seulement la France, mais encore toutes les ttes couronnes, d'entre
lesquelles elle considroit celle d'Espagne, attendu le mariage qu'elle
projetoit faire avec l'Infante et le Roi, sachant que l'alliance et
produit la paix gnrale et donn  Sa Majest une princesse d'une vertu
exemplaire, et dont la beaut n'toit pas  mpriser, parmi d'autres
avantages. Elle considroit que ce mariage seroit si avantageux au Roi
qu'elle esproit qu'un jour les Espagnols pourroient bien tre sous sa
domination, ce qu'ils craignoient fort. De sorte que la lettre fut  la
demoiselle de Mancini, et elle produisit l'effet qu'en avoit attendu le
Roi. Comme ils furent ensemble, on remarqua que Sa Majest prit tant de
plaisir  la voir que, malade qu'il toit, il parut avec une sant
parfaite, ce qui fut bientt rpandu dans le public. Chacun en fut dans
une joie extrme, et la Reine, entre autres,  qui on fut tout dire,
vint en faire au Roi son compliment, et ensuite se tourna du ct de
mademoiselle de Mancini,  qui elle dit: Vous faites plus,
Mademoiselle, que tous les mdecins de France. Le Roi, qui comprit bien
ce que vouloit dire sa mre, lui rpondit sur-le-champ: Mademoiselle a
raison de travailler de mme pour moi, parce qu'elle y a plus d'intrt
que qui que ce soit, la regardant comme une personne qui doit tre ma
compagne; et vous devez, Madame, vous attendre  la voir mon pouse,
chose qui sera bientt.

La Reine se retira pique, et mademoiselle de Mancini, qui n'avoit os
rien dire et qui s'toit contente de faire des rvrences sur tout ce
qu'elle avoit dit, fut bien aise, tant chez elle, de s'entretenir de
tout ce qu'elle avoit ou avec le Cardinal, qu'elle fit venir; et, comme
ils furent ensemble, elle lui rapporta tout fidlement. Le Cardinal et
bien voulu, par ostentation, faire plaisir  sa nice[18]; mais il
trouvoit tant de difficults pour l'accomplissement de ce mariage qu'il
rsolut de rompre pour toujours un commerce dont il craignoit que les
suites ne fussent pas heureuses: de sorte qu'il mnagea un prince
tranger[19] pour le fait duquel la connoissance lui avoit t donne
par un Italien de ses amis, lequel, s'tant charg du dnoment de la
scne au prjudice de celle que le Roi mditoit promptement de faire,
crivit au prince que, la nice du Cardinal tant un parti qui lui
convenoit, il se croyoit oblig, comme il toit son ami, de lui mander
qu'il ne feroit pas mal d'y songer; que, s'il pouvoit en cela quelque
chose pour lui, il pouvoit disposer de lui en toute sret; qu'il le
serviroit auprs du Cardinal d'une faon qu'il auroit tout lieu de se
louer de sa ngociation. Cette lettre produisit si bien son effet que,
trois semaines aprs, le prince envoya demander mademoiselle de Mancini,
que le Cardinal accorda sur-le-champ. Comme la Reine et lui avoient pris
leurs mesures pour n'tre point contraris dans une si grande affaire,
les ordres furent donns pour son dpart sans qu'elle st rien, et, le
jour funeste de la sparation tant venu, le Roi, qui avoit t absent
quelques jours,  qui on avoit tout cach, vint comme par un fait exprs
et se trouva lorsqu'elle montoit en carrosse, qui, jugeant bien son
loignement, auquel il n'auroit pu remdier, pleura amrement. Ses
pleurs, qui l'instruisirent du malheur qui la suivoit, firent qu'elle
lui dit, aussi fche que lui l'toit: Je pars, vous pleurez, et vous
tes roi[20]! Et, se tournant du ct du cocher: Fouette tes chevaux
et me mne grand train, ne me convenant pas de rester sous la domination
d'un prince qui ne connot pas son autorit.

[Note 18: Nous ne saurions trop rpter, et nous ne nous lasserons point
de le faire, pour combattre un prjug trop rpandu, que Mazarin a fait
preuve, dans toute cette affaire, comme dans toute sa conduite auprs du
roi, du plus parfait dsintressement. Toutes ses lettres prouvent non
seulement qu'il s'est toujours oppos  un mariage qui auroit empch
l'union de la France et de l'Espagne, mais aussi qu'il cherchoit 
former le jeune Roi aux affaires, loin de l'en loigner, comme on l'a
tant dit; on trouvera dans sa correspondance plusieurs passages comme
ceux qui suivent. Le 22 aot, il dit  la Reine: Vous verrez ce que
j'escris  M. Le Tellier sur ce sujet, et surtout ce qui se passe icy,
prenant la peine de lui escrire jusques  la moindre chose en destail,
affin que le Confident (le Roi) en soit inform et s'instruise comme il
faut, et luy mesme mette la main  ses affaires; c'est pourquoi il
seroit bon qu'il ft lire plus d'une fois mes depesches, et qu'il se ft
expliquer certaines choses que peut-estre il n'entendra pas bien. Le 26
aot 1659 il lui dit encore: Je suis ravy de ce que vous me mands de
l'application du Confident aux affaires; car je ne souhaite rien au
monde avec plus de passion que de le voir capable de gouverner ce grand
royaume. Au Roi lui-mme il disoit (lettre du 16 juil. 1659): Je vous
avoue que je ressens une peine extrme d'apprendre, par tous les avis
qui se reoivent gnralement de tous costez, de quelle manire on parle
de vous dans un temps que vous m'avez fait l'honneur de me dclarer que
vous tiez rsolu d'avoir une extrme application aux affaires, et de
mettre tout en oeuvre pour devenir en toutes choses le plus grand roy de
la terre. Dans une lettre du 23 juillet, il fait au roi le mme
reproche, avec la mme svrit. Comment donc croire que le Cardinal ait
tenu le Roi loin des affaires? Il est certain d'ailleurs que plus il les
et connues, plus il et approuv la politique de son ministre.]

[Note 19: Le conntable Colonna. (_Note du manuscrit._)--Voy. le
_Dictionnaire des Precieuses_, 2e vol., au mot MANCINI.--La crmonie
des fianailles avoit eu lieu le 9 avril 1661 et le mariage s'toit
clbr le 11, par procureur, dans la chapelle de la Reine. (_Gaz. de
France._)]

[Note 20: Il semble qu'il soit ici question du dpart pour l'Italie de
Marie de Mancini. C'est une erreur. Les clbres paroles rapportes ici,
ou des paroles quivalentes, n'ont pu tre prononces qu'au moment o le
roi envoya ses nices Hortense, Marianne et Marie,  Brouage, sous la
surveillance de madame de Venelle, pour faire oublier Marie au roi,
quand les ngociations avec l'Espagne furent entames. (Cf. Ed.
Fournier, _l'Esprit dans l'hist._, Paris, Dentu, 1857, p. 167-171.)]

Tous ceux qui furent tmoins de son dpart furent tout  fait pntrs
de son tour d'esprit et du peu de fermet du Roi sur le compte d'une
personne qui en avoit tant et qu'on et aime pour sa vivacit.

Ainsi se passrent les amours du Roi et de mademoiselle de Mancini. Sa
Majest en fut bientt console par son mariage avec l'Infante d'Espagne
et quelques autres inclinations qu'il fit ensuite, que je rapporte
fidlement dans l'_Histoire ou les plaisirs du Palais-Royal_[21]. Le
Cardinal fut lou de sa conduite, et la Reine se sut grand gr d'avoir
eu le secret de tout rompre. Le duc de Saint-Aignan fut le seul qui se
ressentit des effets heureux des amours de Louis XIV, qui tantt donnoit
un bnfice  l'un des siens, et la Reine  lui-mme, et des pensions
qui n'ont pas peu contribu  l'enrichissement de sa maison, n'ayant
jamais dcouvert son infidlit dans ses confidences sur le compte de
mademoiselle de Mancini, qui n'avoit point eu d'occasion de la faire
remarquer, non plus que celle de sa confidente, qui est toujours reste
 son service.

[Note 21: Il est impossible que l'auteur de ce lourd et pnible rcit
ait crit l'histoire qui suit, et qui vient certainement d'une plume
plus exerce.--Pour complter les quelques notes que nous avons donnes,
nous renvoyons le lecteur  un livre spcial: _Les Nices de Mazarin_,
de M. Amde Rene.]




[Illustration]

LE PALAIS-ROYAL[22]
OU
LES AMOURS DE MME DE LA VALLIRE[23]


[Note 22: L'histoire de ce libelle est longuement rapporte dans les
Mmoires de Daniel de Cosnac. Voy. notre Introduction.]

[Note 23: La famille de La Baume Le Blanc tire son origine du
Bourbonnois, o l'on trouve son nom ds l'an 1301. Au 16e sicle, le
chef de la race s'tablit en Touraine, o il se maria en 1536 et acheta
la terre de La Vallire. Son arrire petit-fils, Laurent de La Baume Le
Blanc, chevalier, seigneur de La Vallire, etc., fut lieutenant pour le
Roi au gouvernement d'Amboise et lieutenant de la mestre de camp de la
cavalerie lgre de France. N en 1611, il se distingua aux batailles de
Rocroy et de Sedan et dans son gouvernement; en 1650, sa terre de La
Vallire fut rige en chtellenie. Il avoit pous, en 1640, Franoise
Le Prvost, fille d'un cuyer de la grande curie, veuve de P. Bnard,
seigneur de Rezay, conseiller au Parlement; elle lui apportoit deux
mille livres de revenu.

De ce mariage: 1 Jean Franois de La Baume Le Blanc, marquis de La
Vallire, n le 4 janvier 1642;

2 Jean Michel Emard de La Baume Le Blanc, n le 19 aot 1643;

3 Franoise Louise de La Baume Le Blanc, dame des baronnies de
Chteaux, en Anjou, et de Saint-Christophe, en Touraine, ne le samedi 6
aot 1644 et baptise  Saint-Saturnin de Tours. Elle fut nomme en 1662
fille d'honneur de MADAME, duchesse d'Orlans,  qui l'avoit donne
madame de Choisy. Elle avoit t leve avec la soeur de Mademoiselle, et
celle-ci la menoit souvent  la cour, quoiqu'elle aimt beaucoup mieux
demeurer chez elle. (_Mm. de Mad._, dit. de Maestricht, t. 5, p.
172.)]

Laissons un peu les intrigues des particuliers, pour nous entretenir de
plus releves et de plus clatantes; voyons donc le Roi dans son lit
d'amour avec aussi peu de timidit que dans celui de justice, et
n'oublions rien, s'il se peut, de toutes les dmarches qu'il a faites,
ni des soins du duc de Saint-Aignan[24], que nous appellerons dsormais
duc de Mercure, comme celui qui par ses peines a accoupl nos dieux,
malgr la jalousie de nos desses.

[Note 24: Voy. ci-dessus, p. 8.]

Commenons par le fidle portrait du Roi[25]. Il est grand, les paules
un peu larges, la jambe belle, danse bien, fort adroit  tous les
exercices du corps; il a assez l'air et le port d'un monarque, les
cheveux presque noirs, marqu de petite vrole, les yeux brillans et
doux, la bouche rouge, et avec tout cela il n'est assurment pas beau.
Il a extrmement de l'esprit, son geste est admirable avec ce qu'il
aime, et l'on diroit qu'il rserve le feu de son esprit, comme celui de
son corps, pour cela. Ce qui aide  persuader qu'il en a infiniment,
c'est qu'il n'a jamais donn son attache qu' des personnes de ce
caractre. Il a avou que rien dans la vie ne le touche si sensiblement
que les plaisirs que l'amour donne, et c'est l son penchant. Il est un
peu dur, beaucoup avare, l'humeur ddaigneuse et mprisante, avec les
hommes assez de vanit, un peu d'envie et pas commode s'il n'toit roi,
mais beaucoup de courage, infatigable, variable, plein d'honneur,
gardant sa parole avec une fidlit extrme, reconnoissant, plein de
probit, estimant ceux qui en ont, hassant ceux qui en manquent, ferme
 tout ce qu'il a entrepris. Quoique j'aie dit que son foible toit pour
les femmes, il n'en a jamais aim grand nombre. Sa premire amourette
fut la princesse de Savoie[26]. Le cardinal Mazarin avoit engag la
duchesse de Savoie  venir  Lyon avec les princesses ses filles, sous
prtexte de faire pouser l'ane au roi. Elle s'appeloit Marguerite.
L'artifice russit[27].  peine la cour d'Espagne en fut avertie qu'elle
dpcha Pimentel  Lyon, o le Roi s'toit rendu avec toute la cour. Il
lui offrit l'infante Marie-Victoire[28] d'Autriche, que le Roi pousa.
On renvoya la duchesse fort mcontente. Le Roi n'avoit pas laiss de
concevoir de l'amour pour sa fille; mais il fallut que cette inclination
naissante cdt  la politique. Au reste, la princesse n'toit pas
belle[29].

[Note 25: Voy. ci-dessus, p. 4.]

[Note 26: Voy., dans les Mmoires de Mademoiselle (dit. Maestricht,
1776, t. 4, p. 241 et suiv.), le rcit du voyage de Lyon que fit le roi
pour voir Marguerite de Savoie, petite-fille de Henri IV par sa mre
Christine de France, l'arrive de Pimentel, envoy d'Espagne, la rupture
du mariage projet; mademoiselle de Montpensier confirme longuement ce
passage de notre auteur.]

[Note 27: C'est que Mazarin n'avoit eu d'autre but que d'amener la cour
d'Espagne  se dcider.]

[Note 28: C'est Marie Thrse d'Autriche, fille de Philippe IV et
d'lisabeth de France. Comme Marguerite de Savoie, Marie Thrse toit,
par sa mre, petite fille de Henri IV. Elle toit ne, comme Louis XIV,
en 1638.]

[Note 29: Quand on sut Madame Royale proche, on le vint dire au Roi. Il
monta  cheval et s'en alla au devant d'elle... Le Roi revint au galop,
mit pied  terre et s'approcha du carrosse de la Reine avec une mine la
plus gaye et la plus satisfaite. La Reine lui dit: Eh bien! mon fils?
Il rpondit: Elle est bien plus petite (la princesse Marguerite) que
madame la marchale de Villeroy. Elle a la taille la plus aise du
monde; elle a le teint... Il hsita... Il ne pouvoit trouver le mot; il
dit olivtre, et ajouta: Cela lui sied bien. Elle a de beaux yeux, elle
me plat, et je la trouve  ma fantaisie.--Mademoiselle ajoute en son
nom: La princesse Marguerite, quand elle marche, parot avoir les
hanches grosses pour sa taille; cela parot moins par devant que par
derrire, quoique cela soit fort disproportionn. D'ailleurs elle
appartenoit  une famille de bossus. La pice du _Gobbin_, par
Saint-Amant, avoit t faite contre le duc de Savoie.--Madame de
Motteville confirme de tous points le rcit de Mademoiselle.]

Elle n'avoit pas t sa premire inclination: il avoit vu aux Tuileries
lisabeth de Tarneau[30], fille d'un avocat au Parlement, et d'une
grande beaut. Il fit diverses tentatives pour l'engager  rpondre 
son amour. Comme elle se piquoit de sagesse, elle refusa mme une
entrevue, pour ne pas mettre sa vertu en danger.

[Note 30: Nous connoissons un avocat de ce nom, mais qui plaidoit au
grand Conseil. Il toit protestant, et on voit son nom ml dans une
affaire assez dlicate, o toient mis en cause le pasteur Alex. Morus
et l'crivain Samuel Chappuzeau. (Mss. de Conrart.)]

Une troisime fut moins fire, et elle remplit quelque temps le poste
que l'autre avoit refus. Elle se nommoit de la Mothe-Argencourt[31],
fille d'honneur de la Reine-Mre. Entre autres qualits attrayantes (car
elle toit fort jolie), elle possdoit celle de danser parfaitement. Ce
fut dans cet exercice que le Roi en devint amoureux. Il ne put si bien
cacher son commerce que le Cardinal n'en ft averti. Il suscita un
chagrin  la demoiselle, qui prit aussitt le parti du couvent.

[Note 31: Sur mademoiselle d'Argencourt, voy. Mm. de madame de
Motteville, Loret, etc. Quand mademoiselle de La Porte pousa le
chevalier Garnier, elle lui succda dans la charge de fille d'honneur de
la Reine Mre. Cette amourette est de 1657. Elle n'avoit ni une
clatante beaut, ni un esprit fort extraordinaire; mais toute sa
personne toit aimable. Sa peau n'toit ni fort dlicate, ni fort
blanche; mais ses yeux bleus et ses cheveux blonds, avec la noirceur de
ses sourcils et le brun de son teint, faisoient un mlange de douceur et
de vivacit si agrable qu'il toit difficile de se dfendre de ses
charmes. (Mad. de Motteville, collect. Petitot, t. 39, p. 401.) Voy.,
pour la suite de cette intrigue, madame de Motteville, _ibid._, et p.
suiv.]

Le Roi chercha  s'en consoler dans les bras d'une autre matresse[32].
Il choisit mademoiselle de Mancini[33], laide, grosse, petite, et l'air
d'une cabaretire, mais de l'esprit comme un ange, ce qui faisoit qu'en
l'entendant on oublioit qu'elle toit laide, et l'on s'y plaisoit
volontiers. Comme elle aimoit le Roi, ils passoient, dit-on, de bonnes
heures, et souvent madame de Venelle[34] les surprenoit comme ils
s'apprtoient  goter de grands plaisirs; mais il faut dire la vrit,
que leurs joies n'ont t qu'imparfaites. Le Roi l'auroit pouse sans
les oppositions du Cardinal[35], souffl par la Reine, qui lui fit
promettre, un jour qu'il souhaita d'elle des marques de son amour, qu'il
empcheroit la chose. Ce que je vous demande, lui disoit-elle, n'est
pas une si grande preuve de votre passion que vous pensez; car enfin, si
le Roi pouse votre nice, assurment il la rpudiera et vous exilera,
et je vous jure que cette dernire chose m'inquite plus que le mariage,
quoique je voie absolument mes desseins ruins pour la paix si le Roi
n'pouse la fille du Roi d'Espagne. Le Cardinal donna dans le panneau,
promit tout  la Reine pour avoir tout: tant il est vrai que chair
d'autrui ne nous est rien! Cette fois il ne fut pas Italien[36], car le
Roi a aujourd'hui marqu une aversion invincible pour les dmariages, et
il le dclare si souvent qu'il donne bien lieu de croire qu'il ne se
seroit pas voulu servir de cet infme usage. Le Cardinal[37] maria enfin
sa nice au duc de Colonna[38]. Notre prince pleura, cria, se jeta  ses
pieds et l'appela son papa; mais enfin il toit destin que les deux
amans se spareroient. Cette amante dsole, tant presse de partir et
montant pour cet effet en carrosse, dit fort spirituellement  son
amant, qu'elle voyoit plus mort que vif par l'excs de sa douleur: Vous
pleurez, vous tes roi, et cependant je suis malheureuse, et je pars
effectivement. Le Roi faillit  mourir de chagrin de cette sparation;
mais il toit jeune, et  la fin il s'en consola, selon les apparences.
Il ne se consoleroit pas aujourd'hui si facilement. Il est vrai qu'il
aime plus que jamais on n'a aim: c'est mademoiselle de La Vallire,
fille de la maison de Madame. (Quoiqu'elle ne soit pas selon l'ordre de
Melchisdech, vous me dispenserez de raconter sa gnalogie, n'y ayant
rien de si illustre que sa personne. Je dirai seulement en passant que
le duc de Montbazon avoit promis au pre de cette fille de lui faire
donner sa noblesse[39]; mais il mourut avant que monsieur de Montbazon
et excut sa parole. Sa veuve pousa monsieur de Saint-Remy. Enfin
tout ce qu'on en peut dire, c'est que La Vallire, qui n'toit pas
demoiselle il y a cinq ans, est prsentement noble comme le Roi[40].)

[Note 32: Ces mots, fort compromettants pour la vertu de mademoiselle
d'Argencourt et de Marie de Mancini, sont peu d'accord avec les Mmoires
du temps, qui n'ont vu dans ces liaisons du Roi que des passions toutes
platoniques. C'est entre ces deux amours que l'on place l'aventure de
Louis XIV et de madame de Beauvais, Cateau la Borgnesse, comme l'appelle
Saint-Simon.]

[Note 33: Voy. ci-dessus, p. 3.]

[Note 34: Gouvernante des nices de Mazarin. Pendant qu'il toit 
Saint-Jean-de-Luz, pour le mariage du roi, Mazarin crivoit  la reine
(29 juillet 1659): Madame de Venel fait tout ce qu'elle peut, mais la
dfrence qu'on a pour elle est fort mdiocre. (_Ngociations de la
paix des Pyrnes._)]

[Note 35: Voy. ci-dessus, p. 10. Cf. Mm de Brienne, Choisy, Motteville,
La Fayette, Montglat, etc.]

[Note 36: _Var._ La copie conserve dans les ms. de Conrart (in-fol.
XVII) porte cette variante prcieuse:

Car le Roi a toujours paru avoir une trop grande aversion pour ce
mariage pour l'avoir voulu faire, et il s'en est expliqu souvent.]

[Note 37: Voy. ci-dessus.]

[Note 38: _Var._: Ms. de Conrart:

Le roy pleura, cria, se jetta aux pieds du cardinal, l'appelant son
pre; mais enfin il estoit destin que ces deux coeurs ne s'espouseroient
pas. Mademoiselle de Mancini, voyant son amant plus mort que vif, elle
ne se sentant pas mieux, luy dit fort spirituellement, montant en
carrosse pour partir: Vous m'aimez, Sire, vous pleurez, vous vous
desesperez, vous estes le roy, et cependant je pars!]

[Note 39: Voy. la note, p. 1. Quant aux relations possibles du pre de
mademoiselle de La Vallire et du duc de Montbazon, elles s'expliquent
par le sjour que faisoit le duc en Touraine,  sa maison de Cousires,
o il mourut en 1654,  l'ge de 86 ans. Bayle (art. de _Marie_ TOUCHET)
dit  ce sujet: L'historien des Amours du Palais-Royal n'a-t-il pas
dgrad la noblesse de mademoiselle de La Vallire, pour n'en faire
qu'une petite bourgeoise de Tours? Cependant elle toit d'une famille
allie  celle de Beauvau le Rivau, l'une des plus nobles de la
province.]

[Note 40: Ce passage manque dans la copie de Conrart.]

Il faut un peu dire comment est faite une personne qui a si fortement
pris le coeur d'un Roi fier et superbe[41]. Elle est d'une taille
mdiocre, fort menue; elle ne marche pas de bon air,  cause qu'elle
bote; elle est blonde et blanche, marque de petite vrole, les yeux
bruns; les regards en sont languissans, et quelquefois aussi sont-ils
pleins de feu, de joie et d'esprit; la bouche grande, assez vermeille,
les dents pas belles, point de gorge, les bras plats, qui font assez mal
juger du reste de son corps. Son esprit est brillant, beaucoup de
vivacit et de feu. Elle pousse les choses plaisamment; elle a beaucoup
de solidit, et mme du savoir, sachant presque toutes les histoires
du monde: aussi a-t-elle le temps de les lire; elle a le coeur grand,
ferme et gnreux, dsintress, tendre et pitoyable, et sans doute qui
veut que son corps aime quelque chose; elle est sincre et fidle,
loigne de toute coquetterie, et plus capable que personne du monde
d'un grand engagement; elle aime ses amis avec une ardeur inconcevable,
et il est certain qu'elle aima le Roi par inclination plus d'un an avant
qu'il la connt, et qu'elle disoit souvent  une amie qu'elle voudroit
qu'il ne ft pas d'un rang si lev. Chacun sait que la plaisanterie
que l'on en fit donna la curiosit au Roi de la connotre[42], et, comme
il est naturel  un coeur gnreux d'aimer ceux qui l'aiment, le Roi
l'aima ds lors. Ce n'est pas que sa personne lui plt, car, comme s'il
n'et eu que de la reconnoissance, il dit au comte de Guiche[43] qu'il
la vouloit marier  un marquis[44] qu'il lui nomma et qui toit des amis
du comte, ce qui lui fit repartir au Roi que son ami aimoit les belles
femmes. Eh bon Dieu! dit le Roi, il est vrai qu'elle n'est pas belle;
mais je lui ferai assez de bien pour la faire souhaiter. Trois jours
aprs, le Roi fut chez Madame[45], qui toit malade, et s'arrta dans
l'antichambre avec La Vallire,  laquelle il parla long-temps. Le Roi
fut si charm de son esprit, que ds ce moment sa reconnoissance devint
amour. Il ne fut qu'un moment avec Madame. Il y retourna le jour suivant
et un mois de suite, ce qui fit dire  tout le monde qu'il toit
amoureux de Madame, et l'obligea mme de le croire; mais, comme le Roi
chercha l'occasion de dcouvrir son amour parce qu'il en toit fort
press, il la trouva. Il lui auroit t bien facile s'il n'et considr
que sa qualit de Roi, mais il regardoit bien autrement celle d'amant.
En effet, il parut si timide qu'il toucha plus que jamais un coeur qu'il
avoit dj assez bless. Ce fut  Versailles, dans le parc, qu'il se
plaignit que depuis dix ou douze jours sa sant n'toit pas bonne.
Mademoiselle de La Vallire parut afflige, et le lui tmoigna avec
beaucoup de tendresse. Hlas! que vous tes bonne, Mademoiselle, lui
dit-il, de vous intresser  la sant d'un misrable prince qui n'a pas
mrit une seule de vos plaintes, s'il n'toit  vous autant qu'il est.
Oui, Mademoiselle, continua-t-il avec un trouble qui charma la belle,
vous tes matresse absolue de ma vie, de ma mort et de mon repos, et
vous pouvez tout pour ma fortune. La Vallire rougit et fut si
interdite qu'elle en demeura muette. Elle voyoit un grand Roi qu'elle
aimoit  ses genoux, tout passionn: peut-on pas s'embarrasser  moins?
 quoi attribuerai-je ce silence, Mademoiselle? reprit-il. Ah! c'est un
effet de votre insensibilit et de mon malheur; vous n'tes pas si
tendre que vous paroissez, et, si cela est, que je suis  plaindre vous
adorant au point que je fais!--Moi! Sire, rpliqua-t-elle avec assez de
force, je ne suis point insensible  ce que vous ressentez pour moi, je
vous en tiendrai compte dans mon coeur si c'est vritablement que vous
m'aimez; mais aussi, si, parceque l'on m'a voulu tourner en ridicule
dans votre coeur  cause de l'estime particulire que j'ai eue pour votre
personne, et qu'il semble que l'on ne doit regarder en un roi que sa
couronne, son sceptre et son diadme, qu'il est presque dfendu de le
louer pour sa personne, que cependant je me suis si peu soucie de
l'usage que j'ai lou ce qui vritablement est  vous; si, par cette
raison, vous croyez qu'il sera facile de flatter ma vanit, et de
m'engager  vous rpondre srieusement sur ce chapitre, ah! Sire, que
Votre Majest sache qu'il ne vous seroit pas glorieux de faire ce
personnage, et que votre sincrit et votre honneur sont les choses qui
me charment le plus en vous. Je prendrois la libert de vous blmer dans
mon coeur tout comme un autre homme, si je n'avois pas dans toute la
France une personne assez  moi pour lui dire en confidence que votre
vertu n'est pas parfaite.--Que j'estime vos sentimens, rpliqua le Roi,
de mpriser les vices jusque dans l'me des monarques! mais que j'ai
lieu de me plaindre de vous si vous pouvez me souponner du plus honteux
de tous les crimes! Vrai Dieu! quelle gloire y a-t-il de passer pour
habile fourbe quand on saura par toute la terre que j'ai abus la fille
de France la plus charmante; l'on dira aussi qu'infailliblement je suis
le plus grand de tous les trompeurs. Est-ce l une belle chose pour un
roi? Non, Mademoiselle, croyez que je suis n ce que je suis, et que,
grces  Dieu, j'ai de l'honneur et de la vertu; et, puisque je vous dis
que je vous aime, c'est que je le fais vritablement et que je
continuerai avec une fermet que sans doute vous estimerez. Mais, hlas!
je parle en homme heureux, et peut-tre ne le serai-je de ma vie.--Je ne
sais pas ce que vous serez, rpliqua La Vallire, mais je sais bien
que, si le trouble de mon esprit continue, je ne serai gure heureuse.
La pluie qui survint en abondance interrompit cette conversation, qui
avoit dj dur trois heures. On remarqua beaucoup de tristesse sur le
visage de La Vallire et d'inquitude sur celui du Roi[46], qui la fut
revoir le lendemain, et eut avec elle une conversation de mme nature,
aprs laquelle il lui envoya une paire de boucles d'oreilles de
diamant[47] valant 50,000 cus, et deux jours aprs un crochet et une
montre d'un prix inestimable, avec ce billet:

BILLET.

      _Voulez-vous ma mort? Dites-le-moi sincrement.
      Mademoiselle; il faudra vous satisfaire. Tout le monde
      cherche avec empressement ce qui peut m'inquiter. L'on dit
      que Madame n'est point cruelle, que la fortune me veut assez
      de bien; mais on ne dit pas que je vous aime et que vous me
      dsesprez. Vous avez une espce de tendresse pour moi qui
      me fait enrager. Au nom de Dieu, changez votre manire
      d'agir pour un prince qui se meurt pour vous; ou soyez toute
      douce, ou soyez toute cruelle._

[Note 41: MADEMOISELLE, dans ses Mmoires, dit: Elle toit bien jolie,
fort aimable de sa figure. Quoiqu'elle ft un peu boiteuse, elle dansoit
bien, toit de fort bonne grce  cheval; l'habit lui en seyoit fort
bien. Les juste-au-corps lui cachoient la gorge, qu'elle avoit fort
maigre, et les cravates la faisoient paratre plus grasse. Elle faisoit
des mines fort spirituelles, et les connoisseurs disent qu'elle avoit
peu d'esprit. (d. de Maestricht, VI, 351, 352.)]

[Note 42: Pour les dtails sur ce commencement des amours du roi pour
mademoiselle de la Vallire, voy. plus loin: _Histoire de l'amour feinte
du roi pour Madame._]

[Note 43: Armand de Grammont et de Toulongeon, comte de Guiche, fils du
marchal de Grammont et de Franoise Marguerite du Plessis-Chivray, n
la mme anne que le roi, en 1638, mari en 1658  Marguerite Louise
Suzanne de Bthune, dont il n'eut pas d'enfants, mort le 29 novembre
1673, colonel du rgiment des gardes et ami particulier du roi. Ses
amours avec _Madame_ sont ici longuement rappels.]

[Note 44: Ne seroit-ce point Antonin Nompar de Caumont, marquis de
Puyguilhem, depuis duc de Lauzun? Quand madame de Svign annona  M.
de Coulanges cette nouvelle tonnante, surprenante, merveilleuse,
miraculeuse, et le reste, elle lui dit que M. de Lauzun pousoit...
devinez qui? Madame de Coulanges dit: Voil qui est bien difficile 
deviner: c'est madame de La Vallire.--La lettre est de 1670. Mais nous
voyons ici que le bruit dont madame de Svign se faisoit l'cho toit
antrieur. Mademoiselle de Montpensier, pour le combattre, il est vrai,
le rpte aussi: On dit mme qu'elle s'toit mis en tte d'pouser M.
de Lauzun. Je crois que ce sont ses ennemis qui firent courir ce bruit.
Il a le coeur trop bien fait pour vouloir jamais pouser la matresse
d'un autre, mme du roi. Deux pages plus haut, peroit un sentiment qui
pourroit bien s'expliquer par un peu de jalousie: Madame de La
Vallire, dit Mademoiselle, n'a jamais t autant de mes amies que
madame de Montespan. Il n'avoit jamais couru de bruits d'une galanterie
entre madame de Montespan et Lauzun. (Mm. de Mademoiselle, dit. de
Maestricht, 1776, VI, 353 et 355.) C'est l d'ailleurs une simple
conjecture, que nous donnons sous toutes rserves.]

[Note 45: Madame revint malade de Fontainebleau; elle toit grosse;
elle fut oblige de garder le lit ou la chambre tout l'hiver... Le roi
lui alloit rendre des visites trs rgulires; elles avoient t assez
empresses pour laisser tout le monde en doute, pendant que la cour
demeura  Fontainebleau, s'il toit amoureux d'elle dans le temps que le
comte de Guiche faisoit semblant de l'tre de La Vallire. L'on ne fut
pas long-temps  connotre que le roi l'toit de celle-ci et que l'autre
toit passionn pour Madame. C'toit une affaire que l'on se disoit tout
bas et que l'on connoissoit visiblement. (Mm. de Madem., d. cite, V,
206.)]

[Note 46: _Var._: La copie de Conrart porte, aprs ce mot:

Il mit son chapeau sur sa teste, et lui alla la teste nue. Il la fut
revoir, etc.]

[Note 47: Ce dernier mot a t ajout dans la copie de Conrart.]

Le Roi, qui est le plus impatient de tous les hommes lorsqu'il aime, et
qui a pour maxime que plus une femme a d'esprit et de sagesse et plus
elle donne son coeur, et que, lorsqu'elle l'a donn, il n'est plus en son
pouvoir de refuser rien  son amant, se rsolut enfin de savoir o il
en toit avec sa matresse. Elle a avou elle-mme que toute sa fiert
l'abandonna et qu'il ne l'aborda qu'en tremblant. Il s'toit mis le plus
magnifique qu'il et jamais fait, et l'alla voir chez Madame, que le
comte de Guiche entretenoit. Alors les filles qui toient avec La
Vallire se retirrent par respect, si bien qu'il demeura seul avec
elle. Il lui dit tout ce qu'un amour tendre et violent peut faire dire 
un homme qui a de l'esprit et de la passion, l'assura que sa flamme
seroit ternelle, qu'il ne lui demandoit point cette faveur par un
sentiment que les hommes ont d'ordinaire, que ce n'toit que pour avoir
la satisfaction de se dire mille fois le jour qu'il n'avoit plus lieu de
douter que son coeur ne ft absolument  lui. Elle, de son ct, lui fit
comprendre que ce n'toit qu' la seule tendresse qu'elle accordoit
cette grce, que la grandeur ne l'blouissoit pas, qu'elle aimoit sa
personne, et non pas son royaume; et enfin, aprs avoir dit: Ayez piti
de ma foiblesse, elle lui accorda cette ravissante grce pour laquelle
les plus grands hommes de l'univers font des voeux et des prires[48].
Jamais fille ne chanta si haut les abois d'une virginit mourante; elle
redoubla son chant plusieurs fois. Le Roi toit plus brave qu'on ne peut
penser (et avec raison il et pu dfier mille... et mille
Saucourts[49]).

[Note 48: Toute la cour alla  Vaux... Le Roi toit alors dans la
premire ardeur de la possession de La Vallire, et l'on a cru que ce
fut l qu'il la vit pour la premire fois en particulier; mais il y
avoit dj long-temps qu'il la voyoit dans la chambre du comte (depuis
duc) de Saint-Aignan, qui toit le confident de cette intrigue. (Hist.
de madame Henriette, par madame de La Fayette, collect. Petitot, t. 64,
p. 403-404.)]

[Note 49: Manque dans la copie de Conrart.--Antoine Maximilien de
Belleforire, marquis de Soyecourt, qui fut reu en 1670 grand veneur de
France par la dmission de Louis, chevalier de Rohan, qu'on appeloit M.
de Rohan, fils de Louis VII de Rohan, prince de Guemen, duc de
Montbazon. Il avoit pous, en 1656, Marie Rene de Longueil, fille du
prsident Longueil de Maisons. Il avait une rputation de grand abatteur
de bois, et c'est ainsi qu'en parlent Tallemant et les chansons. Voy.
aussi le _Rcit des plaisirs de l'le enchante_, dans les oeuvres de
Molire.]

Il sentit, aprs la faveur reue, de si grands redoublemens d'amour,
qu'il lui jura que, si elle lui demandoit sa couronne, il la lui
donneroit de bon coeur. Il la retourna voir le jour suivant; elle le pria
qu'ils cachassent leur commerce, et lui dit que Madame le croyoit
amoureux d'elle. Il est certain qu'il lui dit qu'il ne pouvoit avoir le
coeur assez perfide pour aider  la tromper. Mais si je vous en priois?
dit La Vallire.--Ah! que vous m'embarrasseriez! dit le Roi; mais enfin,
je vous l'ai dit, je suis tout  vous. Ils continurent encore quinze
jours ce commerce secret. Mais le hasard le fit dcouvrir (ce qui
obligea le Roi et mademoiselle La Vallire de ne plus rien
dissimuler)[50]. On ne peut exprimer les dpits, les emportemens de
Madame, et combien elle se croyoit indignement traite. Elle est belle,
elle est glorieuse et la plus fire de la cour. Quoi! disoit-elle,
prfrer une petite bourgeoise de Tours, laide et boiteuse,  une fille
de Roi faite comme je suis! Elle en parla  Versailles aux deux Reines,
mais en femme vertueuse, qui ne vouloit pas servir de commode aux amours
du Roi. La Reine-Mre rsolut qu'il en falloit parler  La Vallire. En
effet, toutes trois lui en parlrent avec tant d'aigreur que la pauvre
fille rsolut de s'aller camper le reste de ses jours dans un couvent et
de mortifier son corps pour les plaisirs qu'elle avoit pris. Elle y alla
deux jours aprs, et d'abord qu'elle y fut entre elle demanda une
chambre et s'y alla fondre en larmes. En ce temps-l, il y avoit des
ambassadeurs pour le Roi d'Espagne  Paris, dans la salle o l'on les
reoit d'ordinaire[51]; plusieurs personnes de qualit y toient, entre
lesquelles se trouva le duc de Saint-Aignan, qui, aprs s'tre entretenu
avec le marquis de Sourdis[52], qui parloit bas, reprit assez haut d'un
ton tonn: Quoi! La Vallire en religion[53]! Le Roi, qui n'avoit
entendu que ce nom, tourna la tte vers eux tout mu et demanda:
Qu'est-ce, dites-moi? Le Duc lui repartit que La Vallire toit en
religion  Chaillot. Par bonheur les ambassadeurs toient expdis: car,
dans le transport o cette nouvelle mit le Roi, il n'et eu aucune
considration. Il commanda qu'on lui apprtt un carrosse, et, sans
l'attendre, il monta aussitt  cheval. La Reine, qui le vit partir, lui
dit qu'il n'toit gure matre de lui. Ah! reprit-il, furieux comme un
jeune lion, si je ne le suis de moi, Madame, je le serai de ceux qui
m'outragent. En disant cela il partit et courut  toute bride 
Chaillot, o il la demanda. Elle vint  la grille. Ah! lui cria le Roi,
de la porte, tout fondu en larmes, vous avez peu de soin de la vie de
ceux qui vous aiment! Elle voulut lui rpondre, mais ses larmes
l'empchrent. Il la pria de sortir; elle s'en dfendit long-temps,
allguant le mauvais traitement de Madame. Enfin, dit-elle en levant
les yeux au ciel, qu'on est foible quand on aime! Et le moyen de
rsister! Elle sortit et se mit dans le carrosse que le Roi avoit fait
amener. Voil, dit-elle en y montant, pour tout achever.--Non, reprit
son amant couronn, je suis roi, Dieu merci, et je le ferai connotre 
ceux qui auront l'insolence de vous dplaire; je n'excepte personne. Il
lui proposa sur le chemin de lui donner un htel et un train; mais cela
lui sembla trop clatant, elle l'en remercia fort civilement. Enfin le
Roi, en arrivant, dit  Madame qu'il la prioit de considrer
mademoiselle de La Vallire comme une fille qu'il lui recommandoit plus
que sa vie. Oui, dit Madame, je la regarderai comme une fille  vous.
Le Roi parut mpriser cette sotte pointe et continua ses visites avec
plus d'attachement qu'auparavant; il lui envoya continuellement,  la
vue de Madame, des prsens trs-magnifiques. Cependant le Roi la
pressoit incessamment de vouloir prendre une maison  elle, et enfin
elle y consentit, afin de le voir, disoit-elle, plus commodment; il lui
donna le Palais Biron[54], qu'il alla lui-mme voir meubler des plus
riches meubles qui soient en France. Elle en change quatre fois l'anne;
il a honor son frre, qui n'est pas honnte homme, d'une belle
charge[55], lui a fait pouser une hritire qui toit assez
considrable pour un prince[56]. La Reine en a pens mourir de jalousie,
car elle aime le Roi et le Roi aime La Vallire. Sur ces entrefaites, il
tomba malade  Versailles: pendant sa maladie il rva continuellement 
sa matresse, qui ne vouloit pas le voir de peur de le mettre dans le
pril. Aprs qu'il n'y eut plus rien  craindre, monsieur de
Saint-Aignan, par l'ordre du Roi, l'alla qurir; mais, comme ils
arrivrent, la chambre toit toute pleine de monde, de sorte qu'il
fallut qu'elle restt dans la prochaine; et d'abord que le duc parut
dans celle du Roi, qui lui fit connotre que La Vallire toit proche,
le Roi, se voulant dfaire de la compagnie, fit civilit  Monsieur le
Prince[57] en lui disant qu'il toit ncessaire qu'il vt et qu'il ft
rponse  un paquet qu'on venoit de lui apporter, et par ce moyen ne
diffra pas un moment la vue de La Vallire. Hlas! lui dit-elle en
entrant, d'un ton le plus tendre du monde, la fortune me redonne mon
cher prince.--Oui, mon bel enfant, pour vous aimer avec plus d'ardeur
que jamais. Il lui montra la lettre qu'elle lui avoit crite, et qu'il
portoit sur son coeur; elle toit conue en ces termes:

BILLET.

     _Tout le monde dit que vous tes fort mal; peut-tre n'est-ce
     que pour m'affliger. L'on dit aussi que vous tes inquiet de
     ce dernier bruit[58]: dans ces troubles, je vous demande la
     vie de mon amant et j'abandonne l'tat et_ _tout le monde mme.
     Pourquoi, si vous m'aimez comme l'on dit, ne me vouloir point
     voir? Adieu, envoyez-moi qurir demain, c'est--dire si mon
     inquitude me permet de vivre jusqu' ce jour-l._

[Note 50: Manque dans la copie de Conrart.]

[Note 51: En 1661, l'ambassadeur d'Espagne  Londres avoit insult notre
ambassadeur, le comte d'Estrades. Le 24 mars 1662, l'ambassadeur
d'Espagne vint protester en audience solennelle, devant vingt-sept
ambassadeurs et envoys des princes de l'Europe, que le Roi son matre
ne disputeroit jamais le pas  la France. La rception dont il s'agit
ici concorde parfaitement, par sa date, avec ce que dit Mademoiselle sur
la retraite de La Vallire, qui eut lieu pendant l'hiver. Moreri se
trompe en reportant au mois de mai cette audience fameuse. (Voy. la
Gazette.)]

[Note 52: Charles d'Escoubleau, marquis de Sourdis et d'Alluye,
gouverneur de l'Orlanois, mort  78 ans, en 1666. Voy. notre dit. du
_Dict. des Pretieuses_, t. 2, p. 375.]

[Note 53: Pendant tout cet hiver (de 1661 jusque vers Pques de 1662)
il y eut beaucoup d'intrigues et de tracasseries. La Reine Mre toit
dans de grandes inquitudes de l'amour du Roi pour La Vallire; elle
toit chez Madame, elle logeoit au Palais-Royal chez Monsieur, et les
scnes se passoient chez eux sans qu'ils en sussent rien. Je ne sais
quel chagrin il prit un jour  La Vallire; elle partit de bon matin et
s'en alla sans que l'on pt dcouvrir o elle toit. C'toit un jour de
sermon; le Roi, qui devoit y assister, toit occup  la chercher, et il
ne s'y trouva pas. La Reine Mre apprhendoit que la Reine ne dcouvrt
la raison de l'absence du Roi; elle toit dans un chagrin mortel. Aprs
le sermon, la Reine alla  Chaillot, et le Roi, avec un manteau gris sur
le nez, alla  Saint-Cloud, dans un petit couvent de religieuses o il
avoit appris que s'toit jete La Vallire. La tourire ne voulut pas
lui parler; aprs avoir essuy quelques refus, il parvint  voir la
suprieure et ramena La Vallire dans son carrosse. Cette retraite fit
grand bruit et attira beaucoup d'affaires  ceux qui y pouvoient avoir
pris part, dont je ne dois ni ne veux parler. (Mm. de Madem., dit.
cite, V, 209.) D'aprs la version de Mademoiselle, la jeune Reine
auroit encore ignor l'intrigue du Roi: c'est la seule diffrence
importante des deux rcits. Sur cette premire retraite de mademoiselle
de La Vallire, Cf. La Fayette, _Hist. d'Henriette d'Angleterre_,
collect. Petitot, t. 64, p. 412-415; _Mm. de Conrart_, t. 63, p. 282;
_Motteville_, t. 60, p. 170, 179.]

[Note 54: C'toit un des plus beaux htels du faubourg Saint-Germain.]

[Note 55: Jean Franois de La Baume Le Blanc, marquis de La Vallire,
homme d'un esprit peu cultiv et de lourdes manires (c'est ce qu'entend
l'auteur en disant qu'il n'toit pas honnte homme), toit gouverneur et
grand snchal de la province de Bourbonnois, capitaine commandant les
chevau-lgers du jeune dauphin, marchal des camps et armes du Roi.]

[Note 56: Gabrielle Glay de la Cotardaye. Elle mourut dame du palais de
la reine, le 21 mai 1707,  l'ge de cinquante-neuf ans. (Voy. la
_Gazette_), Elle toit donc ne en 1648.]

[Note 57: Le prince de Cond.]

[Note 58: _Var._: Au lieu de cette phrase on lit dans la copie de
Conrart: On dit aussi que vous estes inquiet de ce qui se passe 
Marseille.]

Le Roi baisa cette lettre devant elle mille et mille fois, lui dit qu'il
lui devoit la vie et sa joie; mais quelque excs que son amante lui fit
faire le fit tomber malade presque comme devant. Cependant ils ne furent
pas sans effet, puisqu'au bout de neuf mois mademoiselle de La Vallire
paya ses plaisirs par des douleurs, en mettant au monde une petite fille
faite comme le pre[59].

[Note 59: Marie-Anne de Bourbon, ne en octobre 1666.--Le Roi avoit eu
dj un autre enfant naturel, dont la mre est reste inconnue. Nos
recherches pour la dcouvrir nous ont fait connotre, dans les registres
de l'glise de Saint-Germain-l'Auxerrois, conservs  l'Htel-de-Ville,
le document suivant, qui explique combien il est difficile d'claircir
ce mystre.

      _Du samedi 5 janvier 1664._

Fut baptis Louis, filz de M. Laurent Limosin, sergeant  verge au
Chastellet de Paris, et de Claude Lescuier, sa femme, et ouvriers de
Monseigneur le Daulphin, rue du Cocq. Le Parein Mre Alexandre Bontemps,
premier vallet de chambre du Roy, tenant pour Louis quatorzime, Roy de
France et de Navarre; la mareine dame Catherine du Tost, dame de
Braguemont, femme de chambre de la Reyne Mre, tenant pour Anne
d'Autriche, Reyne Mre de Sa Majest. COLOMBEL.

Dans ce Louis, fils d'un sergent  verge, qui est baptis le 5 janvier
1664, et qui a pour parrain le Roi, pour marraine la Reine Mre, il nous
semble impossible de ne pas reconnotre cet enfant que les gnalogies
nomment Louis de Bourbon, qu'elles font natre le 27 dcembre 1663 et
mourir le 15 juillet 1666.--Les gazettes n'ont parl d'ailleurs ni de sa
naissance ni de sa mort.]

Mais pour en revenir  la maladie du Roi, qui fut plus violente que
longue, il faut savoir qu'au retour de sa sant il n'y eut pas de femme
 la cour qui ne travaillt  lui donner de l'amour. Madame de
Chevreuse, dont la personne est le tombeau des plaisirs, aprs en avoir
t le temple, ne pouvant plus rien pour elle, produisit madame de
Luynes[60], qui est une des plus belles femmes de France, mais peu ou
point d'esprit. Madame la duchesse de Soubise[61], dont les yeux vont
tous les jours  la petite guerre, n'y russit pas mieux que la
Princesse Palatine[62] et madame de Soissons[63]; mais en vrit le Roi
en fit confidence  La Vallire et s'en divertit avec elle; aussi
alla-t-elle voir sans faon la Princesse Palatine et lui fit beaucoup de
civilit et d'amiti[64]. Le Roi le sut et en eut du chagrin. Quoi! lui
dit-il, si peu de jalousie? Ah! Mademoiselle, il y a peu
d'amour.--Excusez-moi, lui rpondit-elle, j'ai le coeur plus jaloux en
amiti que qui que ce puisse tre, mais j'ai trop bonne opinion de votre
esprit pour croire que vous aimassiez une grande statue (et une grande
masse de neige[65]). Cela ne satisfit point le roi, qui est le plus
incommode de tous les hommes sur ce chapitre[66], de manire que, sans
avoir nulle bonne raison, il picota cette fille un mois durant. Elle en
souffrit quelque temps avec une patience extrme, mais enfin elle le
traita mal  Vincennes; il le souffrit assez patiemment, quoiqu'il lui
part un dsespoir pouvantable dans les yeux. Il vit Belfonds[67], 
qui il dit qu'il toit le plus heureux de tous les hommes de n'aimer
plus que la gloire[68]. Ah! Sire, rpliqua spirituellement Belfonds, la
gloire[69] est une matresse plus difficile  servir qu'une femme; et
plt au ciel m'avoir donn un coeur aussi sensible  l'amour[70] comme il
est  cette autre passion, je serois bien plus heureux. Le Roi soupira
sans lui rpondre rien; mais le jour suivant il vit mademoiselle de la
Motte[71], qui est une beaut enjoue, fort agrable et qui a beaucoup
d'esprit,  qui il dit beaucoup de choses obligeantes, et fut toujours
auprs d'elle; soupira souvent et en fit assez pour faire dire dans le
monde qu'il en toit amoureux, et pour le persuader[72]  Madame sa
mre, qui grondoit sa fille de ne pas rpondre  la passion d'un si
grand monarque. Toutes les amies de la Marchale s'assemblrent pour en
confrer (et, aprs lui avoir bien dit que nous n'tions plus dans la
sotte, simplicit de nos pres, o une simple galanterie passoit pour
une injure et o une fille n'entendoit parler d'amour que le jour de ses
noces; aujourd'hui le monde est plus fin et plus raisonnable, et, par
une heureuse vicissitude, l'amour et la galanterie se sont introduits
partout[73]); enfin ils querellrent  outrance cette aimable fille,
qui, dans son coeur ayant une secrte attache pour le marquis de
Richelieu[74], voyoit sans joie la passion du Roi (et reut mal les avis
de ses parens[75]). Cependant le Roi continuoit d'aller chez La
Vallire; mais il y rvoit et lisoit, ou sortoit sans lui avoir presque
parl. Il n'y eut que monsieur de Vardes et de Bussy qui ne s'y
tromprent point, et qui dirent toujours que ce n'toit qu'un dpit
amoureux. En effet, le Roi devint jaune, n'alla plus  la chasse, rioit
par force et se donnoit mille maux  plaisir. Il s'en ouvrit au duc de
Saint-Aignan en des termes qui faisoient bien connotre qu'il toit pris
pour sa vie. Oui, disoit-il au Duc, si jamais homme fut  plaindre,
c'est moi; je ne fais rien qui ne me cote et qui ne me gne, et la
couronne, en de certains momens, m'incommode. J'aime, Saint-Aignan,
autant qu'on peut aimer, et ne connois que trop que l'on ne m'aime
point, ou si foiblement que je ne serai jamais content. Cependant, que
n'ai-je point fait pour me bien faire aimer? Parle, Saint-Aignan, mais
parle sincrement: suis-je indigne d'tre aim? Ne voyez-vous pas que
tous ceux qui ont aim de cette cour sont incomparablement plus aims
que je ne suis? Le duc, qui a de l'esprit, connut bien que le Roi
n'toit en cet tat que par son extrme passion, et parla si
obligeamment pour La Vallire que le Roi l'en aima encore mieux, et lui
dit qu'il prtendoit avoir pour sa matresse une foi inviolable, mais
qu'il vouloit en tre aim. C'toit sur les deux heures que le Roi
disoit tout ceci au Duc, et sur les sept heures du soir il fut pris
d'tranges maux de tte et de vomissemens furieux. Le Duc alla trouver
La Vallire, et lui raconta mot pour mot tout ce que le Roi lui avoit
dit. La Vallire lui rpondit que le caprice du Roi l'avoit afflige,
mais qu'aprs tout elle n'toit pas d'humeur  lui demander des pardons
(pour un mal qu'elle n'avoit pas fait[76]), qu'elle avoit lieu de se
plaindre de lui et qu'il n'en avoit point de se plaindre d'elle, et que
ce n'toit point parce qu'il toit son roi qu'elle avoit pris soin de
lui plaire; qu'elle en auroit us tout de mme pour un autre qu'elle
auroit aim.

[Note 60: Jeanne Marie Colbert, fille ane du ministre, pousa, le 3
fvrier 1667, Charles Honor d'Albert, duc de Luynes, fils de Louis
Charles d'Albert, duc de Luynes, de Chevreuse et de Chaulnes, et de sa
premire femme, Marie Seguier, fille du chancelier. Louis Charles
d'Albert, le beau pre de Jeanne Marie Colbert, toit fils de Charles
d'Albert, duc de Luynes, et de Marie de Rohan, la fille ane d'Hercule
de Rohan-Montbazon, depuis duchesse de Chevreuse. Les Mmoires de
Brienne regardent la disgrce de Fouquet comme la dernire affaire de
madame de Chevreuse. Il rpugneroit par trop de penser que cette affaire
ait t suivie d'une intrigue aussi odieuse que celle dont il s'agit, et
aussi improbable, dans la premire anne, dans les premiers mois, du
mariage de son petit-fils.]

[Note 61: Anne de Rohan-Chabot, qui pousa en 1663 Franois de Rohan,
prince de Soubise, fils an de la seconde femme d'Hercule de
Rohan-Montbazon: il toit donc, par son pre, frre de la duchesse de
Chevreuse. Anne de Rohan-Chabot toit fille de Henri Chabot et de cette
Marguerite de Rohan dont la mre, ne Sully, soutint contre elle un si
scandaleux procs au sujet de Tancrde, vil enfant de la terre, fruit
du libertinage de quelque valet, comme dit Patru dans son plaidoyer.
(Voy. notre dit. de Saint-Amant, I, 457, _Bibliot. elzev._)]

[Note 62: La Princesse Palatine dont il est ici question n'toit pas
Anne Marie de Gonzague, soeur de la reine de Pologne, ge alors de
cinquante ans, et qui avoit pous, en 1645, douard, prince palatin du
Rhin, mais sa fille ane, alors ge de vingt ans, dont la soeur cadette
avoit pous Henri Jules de Bourbon, prince de Cond. Cette fille ane
de la princesse Anne devint, en 1671, femme de Charles Thodore Othon,
prince de Salm. Elle avoit vingt ans en 1666.]

[Note 63: Olympe Mancini, nice du cardinal, pour qui le roi avoit eu
une inclination avant d'aimer Marie de Mancini: elle toit alors
surintendante de la maison de la jeune reine. Voy. Amde Rene, _les
Nices de Mazarin_.]

[Note 64: _Var_.: La copie de Conrart porte:

Madame de Chevreuse, ne pouvant rien pour elle, produisit madame de
Luynes, qui est une des plus belles du royaume, avec peu ou point
d'esprit. La princesse Palatine, madame de Soissons et madame la
duchesse de Soubize, tout cela y fit ses efforts; mais, en vrit, le
roy en fit des trophes  La Vallire et s'en divertit avec elle. Aussi
alla-t-elle voir sans faon la Princesse Palatine et lui fit cent
civilitez.]

[Note 65: Manque dans la copie de Conrart.]

[Note 66: _Var_.: On lit dans la copie de Conrart:

De manire que, durant un mois, il pressa La Vallire sans avoir bonne
raison d'elle; elle en souffrit quelque temps, mais enfin elle perdit
patience et traita le roy  Vincennes comme un Basque.]

[Note 67: Bernardin de Gigault, marquis de Bellefonds, premier matre
d'htel du roi depuis trois ans  cette poque (1666), et deux ans plus
tard marchal de France. Il avoit alors trente-six ans et le Roi
vingt-huit. Le marquis de Bellefonds se distingua par sa pit et
contribua beaucoup  la retraite dfinitive de mademoiselle de La
Vallire.]

[Note 68: _Var._: de n'aimer que sa fortune. (Ms. de Conrart.)]

[Note 69: _Var._: la fortune. (_Ibid._)]

[Note 70: _Var._: que le mien l'est  la gloire, je le serois bien plus
souvent. (_Ibid._)]

[Note 71: Mademoiselle de La Mothe-Houdancourt (Franoise Anglique),
fille de Philippe de La Mothe-Houdancourt, duc de Cardonne, marchal de
France, et de mademoiselle de Toussy, fille de Louis de Prie, marquis de
Toussy, dont le mariage eut lieu en novembre 1650, et dont elle toit la
seconde enfant. Elle ne pouvoit donc tre ne avant 1652; en 1666 
peine avoit-elle quatorze ans. Elle toit dj en 1663 fille d'honneur
de la reine Marie-Thrse, comme mademoiselle de La Mothe-Argencourt
l'toit de la Reine-Mre. Il y a souvent confusion entre ces deux noms.
Ainsi mademoiselle de Montpensier dit dans ses _Mmoires_ (dit.
Maestricht, IV, 143): Mademoiselle de La Mothe-Houdancourt qui toit
entre chez la Reine-Mre comme fille d'honneur  la place de
mademoiselle de La Porte. Or, mademoiselle de La Porte pousa en 1657
(voy. Loret) le chevalier Garnier, et c'est par mademoiselle de la
Mothe-Argencourt qu'elle fut remplace. Au tome 5, p. 222-223, elle
parle encore de mademoiselle de La Mothe-Houdancourt. Cette fois le nom
est exact, et un trait que rapporte Mademoiselle nous parot plutt une
boutade de petite fille qu'un acte de dpit d'une matresse jalouse: Le
bruit courut que le Roi alloit toujours  ses fentres pour parler  La
Mothe et qu'il lui avoit port un jour des pendants d'oreille de
diamant, qu'elle les lui avoit jetes au nez, et lui avoit dit: Je ne me
soucie ni de vous, ni de vos pendants, puisque vous ne voulez pas
quitter La Vallire.]

[Note 72: _Var._:  la marchale de la Mothe, qui grondoit sa nice de
ne pas repondre  l'amiti d'un si grand monarque. (Ms. de Conrart.)]

[Note 73: Manque dans la copie de Conrart.]

[Note 74: Armand Jean du Plessis, n en 1629, substitu au nom et aux
armes de du Plessis par le cardinal de Richelieu, son grand-oncle, dont
il prit le nom et le titre de duc. Il toit mari depuis 1649 avec
madame veuve de Pons. Peut-tre, puisque le titre n'est pas indiqu,
s'agit-il du marquis de Richelieu, son pre, n en 1632, et qui avoit
pouse ds 1652 la fille de cette Catherine Bellier, dame de Beauvais
(_Cathau la Borgnesse_), qui avoit t le premier caprice de Louis
XIV.--Cf. t. 1, p. 71.]

[Note 75: Manque dans le ms. de Conrart.]

[Note 76: Manque dans le ms. de Conrart.]

Cependant le Roi passa une fort mchante nuit, et toute la cour le fut
voir le lendemain; de Vardes[77] lui dit mille quivoques sur son mal
fort spirituellement[78]; enfin, ce malade amoureux pria son confident
d'aller trouver de sa part sa matresse, de lui apprendre la cause de
son mal. Elle le reut avec une mlancolie extrme et lui avoua qu'elle
souffroit des maux inconcevables, et qu'il lui feroit plaisir de porter
ce billet au Roi, dont voici les paroles[79]:

BILLET.

      _Si l'on savoit la cause de vos maux, l'on y apporteroit du
      remde, quand il en devroit coter la vie; mais, mon Dieu!
      qu'il est inutile de vous dire ce que je vous dis, ce n'est
      pas moi qui donne  Votre Majest ses bons ni ses mauvais
      jours!_

[Note 77: Le marquis de Vardes, matre pass en galanterie. Sur ce
personnage, l'homme de France le mieux fait et le plus aimable, disent
les Mmoires de Daniel de Cosnac, sur ses nombreuses intrigues, et en
particulier sur ses amours avec la comtesse de Soissons, voy. _Les
Nices de Mazarin_, par M. Amde Rene, p. 189 et suiv.; Mm. de
Conrart, p. 250 et 278.--Cf. t. 1, p. 270.]

[Note 78: _Var._: Madame lui dit cent equivoques fort spirituelles.
(_Ibid._)]

[Note 79: _Var._: Le texte de Conrart, beaucoup plus rapide, nous parot
tre celui de la rdaction primitive:

Enfin le Roy pria le Duc d'aller voir sa matresse, et elle, qui
souffroit encore plus que luy, donna ce billet  son confident.]

Le Duc alla promptement porter ce billet au Roi. La jeune Reine toit
pour lors sur son lit, et d'abord qu'il l'eut vu il s'cria:
Saint-Aignan, je suis bien foible, et je le suis plus que vous ne
pouvez penser. La Reine se retira, et le Roi relut vingt fois ce
billet; il fit admirer au Duc cette manire d'crire, mais il ne pouvoit
souffrir ce cruel terme de Votre Majest. Il en parloit encore quand
mademoiselle de La Vallire entra dans sa chambre avec madame de
Montausier[80],  laquelle cette visite aux flambeaux a servi de toute
sa faveur; elle se retira par commodit et par respect au bout de la
chambre avec le Duc. Mademoiselle de La Vallire se mit sur le lit du
Roi; elle toit en habillement nglig, et le Roi, qui prend garde 
tout, lui en sut bon gr. Elle le regarda avec une langueur passionne 
lui faire entendre que son coeur seroit ternellement  lui; le Roi fut
si transport qu'aprs lui avoir demand mille pardons, il baisa un
quart d'heure ses mains sans lui rien dire que ces trois paroles: Et
que je serois misrable, Mademoiselle, si vous n'aviez piti de moi!
Enfin, ils se parlrent et se contrent leurs raisons, et furent cinq
heures  dire: Que je vous aime! Que vous aviez de tort! Votre coeur est
hors de prix! Que nous avons lieu d'tre contens! Aimons-nous toujours!
Ils s'en tinrent aux paroles tendres, et ma foi je le crois, mais je ne
sais pas si le Roi, qui le lendemain se leva pour passer tout le jour
avec La Vallire, le passa aussi sagement. Aprs ce raccommodement, il
n'y a jamais eu de vie plus heureuse que la leur; ils ont pris tant de
peine  se persuader de la fidlit et de la tendresse l'un de l'autre
qu'ils n'ont plus lieu d'en douter[81]. La Vallire a pris avec elle
mademoiselle d'Attigny[82], fille de haute qualit, belle comme un ange,
qui l'a toujours fortement aime. C'est sa chre, et le Roi lui fait de
grands prsens. Il en use assez librement devant elle. Madame de
Soissons, qui a t autrefois aime du Roi, a support avec une trange
impatience la faveur de La Vallire, en sorte qu'un jour, la voyant
passer devant une fille dont madame de Soissons fait ses dlices, et qui
est fille d'un avocat au Parlement nomm Brisac: Je suis bien surprise,
dit-elle fort haut  madame de Ventadour[83]; j'avois toujours bien cru
que La Vallire toit boiteuse, mais je ne savois pas qu'elle ft
aveugle. La Vallire, qui l'entendit, sentit cela fort sensiblement. Le
Roi l'alla voir, qui, la trouvant fort triste, lui demanda avec un
empressement d'amiti ce qui l'affligeoit. Elle lui en dit le sujet avec
les paroles du monde les plus piquantes pour madame de Soissons. Le Roi
s'anima encore davantage, et sortit de chez elle avec un emportement
pouvantable contre madame de Soissons. D'abord qu'il fut dans la rue,
il fit appeler le Duc, qu'il fit monter dans son carrosse. Mais quand il
y fut il ne lui dit rien, et descendirent au Louvre[84]. H bien! parce
que j'aime une fille, il faut que toute la France la hasse! Mais ce
n'est pas aux plaintes que je m'en veux tenir; je veux que vous alliez
tout prsentement dire  madame de Soissons que je lui dfends l'entre
du Louvre[85]. Le Duc lui demanda s'il avoit bien song  cet ordre.
Oui, reprit le Roi, si bien que je veux que vous l'excutiez tout 
l'heure.--Mais si j'osois, rpliqua le Duc, vous faire ressouvenir que
vous avez eu autrefois quelque considration pour madame de
Soissons.--Je vous entends, rpliqua le Roi, c'est que vous voulez dire
que je l'ai aime. Non, croyez que je ne l'ai jamais fait; elle n'a pas
assez d'esprit pour m'avoir jamais rien inspir, sinon  l'ge de quinze
ans, o elle m'entretenoit des couleurs qui me plaisoient le plus; aussi
je ne me priverai de rien qui puisse tre un obstacle  la vengeance que
je dois  mademoiselle de La Vallire.--Je le veux croire, rpondit le
Duc; mais, Sire, n'avez-vous point gard  toute une grande famille et 
la mmoire de son oncle!--Que vous me connoissez peu, Saint-Aignan, lui
dit-il, si vous croyez que la considration de ce que l'on aime
l'emporte par dessus celle d'une famille! Quoi! il sera permis 
monsieur celui-ci,  madame celle-l, d'insulter une personne que
j'honore? Est ce avoir du respect pour moi que d'en manquer pour ce que
j'aime? Peut-on pousser une insolence plus loin que de mpriser ce que
son Roi estime? Aprs tout, une Vallire ne vaut-elle pas bien une
Manchini? Je m'tonne que de Vardes, qui sait si bien aimer, n'a pas
appris  madame de Soissons que l'on sent incomparablement davantage ce
qui s'adresse  ce qu'on aime que ce qui touche soi-mme. Ma foi, ces
petites gens-ci rgleront bientt ce que je dois aimer. Pardieu! c'est
tre bien misrable; il n'y a pas un petit gentilhomme qui ne fasse
respecter sa matresse par ses amis et ses vassaux, et un roi n'en peut
venir  bout? Je proteste pourtant qu'en quelque manire que ce soit,
j'y russirai, et je commencerai par madame de Soissons.--Mais, lui dit
le Duc, Votre Majest a-t-elle bien pens aux intrts de mademoiselle
de La Vallire? Ne croyez-vous point que les Reines vont tre ravies
d'avoir prtexte de crier contre elle, et de pouvoir dire qu'elle ne
cause que des dsordres?--Ha! reprit le Roi, le plus afflig du monde,
c'est assez, je n'ai plus rien  dire, sinon que je suis le plus
malheureux de tous les hommes. En effet, y a-t-il quelqu'un, pour chtif
qu'il soit, qui ne venge ce qu'il aime? et moi je ne puis. Vous avez
raison, les Reines feroient rage contre cette pauvre fille, et l'on n'a
dsormais qu' l'insulter, qu' la piller et qu' la maltraiter:
Mesdames le trouveront bon, tant elles ont d'amiti pour moi. En disant
cela les larmes lui tombrent des yeux de chagrin et de rage. Le Duc
alla faire un fidle rcit de tout ceci  La Vallire, qui crivit par
lui ce billet:

_Que je vous aime et que vous mritez de l'tre, mon cher! mais il me
fche de troubler vos plaisirs par mes malheurs. Pourquoi appeler
malheur ce qui ne l'est point? Non, je me reprends: tant que mon cher
prince m'aimera, je n'en aurai jamais; rien ne me peut affliger que sa
perte. Voil mes sentimens, conformez-y les vtres, et nous mettons au
dessus de ces gens qui ne sauroient nous nuire. Adieu, venez ce soir
plus tt qu' l'ordinaire._

[Note 80: _Var._: avec madame de Montauzier, qui l'avoit amene faire
cette visite aux flambeaux, assure de toute la faveur. (_Ibid._) Julie
d'Angennes, la fille clbre de la marquise de Rambouillet, femme du
marquis, puis duc de Montausier. On lui a justement reproch la part
qu'elle a prise aux galanteries du Roi.]

[Note 81: Encore une rdaction abrge qui nous parot le vrai texte:
Le roy fut si transi d'amour qu'il baisa une de ses mains plus d'un
quart d'heure sans lui parler. Enfin ils parrent, se contrent leurs
raisons, et furent cinq heures  se dire: que je vous aime! nous avons
lieu d'tre trs contents! Ils s'en tinrent, dit-on, aux paroles
tendres. (_Ibid._)]

[Note 82: C'est mademoiselle d'Artigny qu'il faut lire. Elle avoit
succd  mademoiselle de Montalet dans les confidences de mademoiselle
de La Vallire. Toutes trois toient, avec mademoiselle de Barbezires,
filles d'honneur de Madame.]

[Note 83: Ce nom se trouve dans l'dit. de Londres 1654. Marie de La
Guiche, fille de Jean Franois de La Guiche, seigneur de Saint-Gran,
ne en 1623, avoit pous en 1645 Charles de Levis, marquis d'Annonai,
puis duc de Ventadour. Voy. notre dit. du Dictionn. des prcieuses,
_Biblioth. elzv._, t. 2, aux noms ANGOULME et SAINT-GRAN.]

[Note 84: Nous empruntons  la copie de Conrart tout ce paragraphe. En
le comparant au texte des ditions prcdentes, on en reconnotra la
supriorit.]

[Note 85: La mesure toit d'autant plus exorbitante que la comtesse de
Soissons, sans parler de son titre de surintendante de la maison de la
Reine, toit, par son mariage avec un prince du sang, au premier rang
des personnes qui avoient le droit d'entrer au Louvre, et d'y entrer en
carrosse.]

Le Roi n'eut pas plutt lu ce billet qu'il partit aussitt, et Dieu sait
s'ils se dirent et se firent des amitis. Cependant le Roi vit madame de
Soissons dans les jardins de Saint-Cloud,  laquelle il fit mille
incivilits. Dans ce temps, madame de Bellefonds eut un diffrend avec
son mari. Le roi donna tout le bon ct  Bellefonds. Quinze jours
aprs, le Roi, qui avoit pass depuis midi jusques  quatre heures aprs
minuit avec La Vallire, vint se coucher; il trouva la jeune Reine en
simple jupe auprs du feu, avec madame de Chevreuse. Comme le Roi se
sentit encore mcontent contre elle pour La Vallire, il lui demanda
avec une horrible froideur pourquoi elle n'toit pas couche. Je vous
attendois, lui dit-elle tristement.--Vous avez la mine, lui rpondit le
Roi, de m'attendre bien souvent.--Je le sais bien, lui rpondit-elle;
car vous ne vous plaisez gure avec moi, et vous vous plaisez bien
davantage avec mes ennemies. Le Roi la regarda avec une fiert qui
approchoit bien du mpris, et lui dit d'un ton moqueur: Hlas! Madame,
qui vous en a tant appris? et en la quittant: Couchez-vous, Madame,
sans tant de petites raisons. La Reine fut si vivement touche, qu'elle
s'alla jeter aux pieds du Roi, qui marchoit  grands pas dans la
chambre. Eh bien, Madame, que voulez-vous dire? lui dit-il.--Je veux
dire, rpondit la Reine, que je vous aimerai toujours, quoi que vous me
fassiez.--Et moi, lui dit le Roi, j'en userai si bien que vous n'y aurez
aucune peine; mais si vous voulez m'obliger, vous n'couterez plus
madame de Soissons ni madame de Navailles[86], parce qu'il savoit
qu'elles avoient caus de La Vallire, et comme elle continuoit, et que
La Vallire n'avoit jamais eu d'inclination pour elle, avant mme
qu'elle ft en crdit, le Roi se dfit d'elle et de son mari.

[Note 86: Suzanne de Beaudan, mademoiselle de Neuillan, dont il est
souvent parl sous ce nom dans les crits du temps, pousa en 1651
Philippe de Montault, duc de Navailles.  l'poque qui nous occupe, M.
de Navailles toit gouverneur du Havre et commandant des chevau-lgers.
Madame de Navailles toit dame d'honneur de la reine Marie-Thrse, avec
1,200 livres de gages. Cette espce de disgrce, dit Mademoiselle (d.
cit., V, 278), n'a pas ruin leurs affaires. Ils vendirent leurs charges
et leur gouvernement bien cher; ils ont fait peu de dpense, ont pay
leurs dettes et achet des terres. Le duc de Chaulnes acheta la charge
de commandant des chevau-lgers, et le duc de Saint-Aignan le
gouvernement du Havre, et celle de dame d'honneur fut achete par madame
de Montausier,  quoi elle toit plus propre que madame de Navailles,
qui, est-il dit  la page prcdente, s'est si extraordinairement
occupe de mesquins mnages que cela lui a fait tort et  son mari. Le
duc de Navailles revint bientt en faveur; en 1669 il toit gouverneur
de La Rochelle, du pays d'Aunis et du Brouage; la mme anne il commanda
l'arme de Candie, et, aprs plusieurs commandements importants et
plusieurs succs militaires, il fut mme fait marchal de France.]

Deux mois aprs, le Roi se mit en tte que La Vallire ft reue des
deux Reines, et souhaita qu'elles la vissent de bon oeil. Pour cet effet
il en parla  madame de Montausier, qui alla par ordre du Roi ds ce
moment  la chambre de la jeune Reine. Madame, lui dit-elle, c'est un
Roi qui veut que je m'acquitte d'une commission que je doute qui vous
soit agrable; il n'a pas t en mon pouvoir de m'en dispenser: c'est,
Madame, qu'il souhaite que Votre Majest reoive mademoiselle de La
Vallire[87], qui veut vous rendre ses respects.--Je l'en quitte,
rpliqua la Reine, il n'est pas besoin.--Si j'osois, ajouta madame de
Montausier, dire  Votre Majest que cette complaisance que vous aurez
pour le Roi le touchera sans doute, et qu'au contraire votre refus
l'aigrira; enfin, Madame, si le Roi aime cette fille, votre froideur
pour elle ne le gurira pas: ainsi Votre Majest feroit quelque chose de
plus glorieux pour elle si elle vouloit surmonter cette petite
rpugnance qui s'oppose aux volonts du Roi, et si elle vouloit suivre
l'exemple de tant d'illustres femmes qui en ont dignement us avec ce
que leurs maris aimoient.--Mais, Madame, interrompit la Reine, le moyen
de voir cette fille! j'aime le Roi et le Roi n'aime qu'elle. Le Roi,
qui toit aux coutes, entra brusquement; sa vue surprit si fort la
Reine qu'elle en rougit et saigna du nez, de manire qu'elle se servit
de ce prtexte pour sortir. Trois jours aprs elle accoucha d'une petite
Moresque velue qui pensa la faire mourir[88]. Toute la cour fut en
prires; la Reine-Mre fondoit en larmes auprs de son lit; le Roi en
parut triste, mais il ne discontinua point de voir La Vallire en
secret, et de lui donner mille et mille marques de son amour. Cependant
la jeune Reine le pria, en prsence de sa mre et de son confesseur, de
vouloir marier La Vallire; le Roi, qui ne sauroit tre fourbe, ne put
se rsoudre  le leur accorder, et ne leur fit que dire, tout interdit,
que si elle vouloit il ne s'y opposeroit pas, et qu'ils pouvoient lui
chercher parti. Ils pensrent  monsieur de Vardes, comme l'homme de la
cour le plus propre  se faire bien aimer; mais de Vardes toit amoureux
 mourir de madame de Soissons: ainsi, quand on lui en parla, il se mit
 rire, disant qu'on se moquoit, qu'il n'toit pas propre au mariage.
Madame[89], qui savoit la passion de Vardes pour madame de Soissons,
alla voir la Comtesse, comme la plaignant si son amant consentoit  ce
mariage, et lui offroit ses services en cette occasion, en le faisant
dtourner par le comte de Guiche, intime ami du marquis. Voil nos deux
admirables qui lient une grande amiti et s'ouvrent leurs coeurs de leurs
amours. Vardes vint voir la comtesse,  laquelle il fit valoir le refus
de La Vallire avec un million: car, lui dit-il, ce n'est point par
dlicatesse, je me moque de son commerce avec le Roi; feu le comte de
Moret mon pre, qui toit un des plus honntes hommes de France, pousa
bien une des matresses de Henri IV, de laquelle je suis sorti: jugez si
j'en ferois difficult; d'ailleurs, ne l'aimant point, le Roi me feroit
un extrme plaisir de la divertir. Mais, Madame, reprit-il avec un air
charmant et passionn, ce sont vos yeux qui m'en empchent, qui ne
voudroient plus me regarder avec douceur, ou, pour mieux dire, c'est la
possession de votre illustre coeur, de laquelle je me rendrois indigne si
je pouvois consentir  vous dplaire. Ainsi je vous jure par vous-mme,
qui tes une chose sacre pour moi, que jamais je ne penserai  aucun
engagement, quelque avantageux qu'il puisse tre[90]. La comtesse toit
si charme de voir des sentimens si tendres et si honntes  son amant,
qu'elle ne savoit que lui dire pour lui exprimer sa joie. Madame survint
sur le point de leur extase, accompagne du comte de Guiche, auquel ils
ne firent mystre de rien. Voil l'tablissement d'une agrable socit,
chacun se promettant de se servir utilement.

[Note 87: Sans doute  l'occasion de la nouvelle anne. C'toit le 31
dcembre 1666. Voy. la note suivante.]

[Note 88: Nous sommes maintenant en 1667. Le 2 janvier de cette anne,
la reine eut une fille, qui porta son nom, Marie-Thrse, et mourut le
1er mars 1672.--Qu'elle ft noire et velue, nous ne trouvons pas
ailleurs ce renseignement.]

[Note 89: Henriette d'Angleterre, femme de Monsieur, frre du Roi, dont
on lira plus loin les intrigues avec le comte de Guiche. Elle toit fort
jalouse de La Vallire, parce que, quand le Roi avoit commenc  aimer
celle-ci, il avoit feint de la rechercher elle-mme.]

[Note 90: _Var._: Aprs cette phrase, on lit dans la copie de Conrart:
Madame survint sur ces entrefaites,  qui ils ne firent mystre de
rien; elle loua sa fidlit. Le comte de Guiche fut de leur socit. Ce
soir-l, ces deux blondins voulurent faire merveilles; mais, hlas!
qu'elles furent petites! Cela auroit dplu aux dames, si elles n'avoient
eu leurs maris qui toient meilleurs gendarmes que leurs amants.
Cependant ces deux couples...]

Cependant nos deux couples d'amants rsolurent de faire rompre un
commerce plus honnte et plus spirituel que le leur. Pour cet effet, ils
crivirent une lettre[91]  la seora Molina[92], que le comte tourna en
espagnol, par laquelle ils lui mandoient le mpris que le Roi faisoit
d'elle, l'amour qu'il portoit  La Vallire, et mille choses de cette
nature: car il est  remarquer que le dpit de Madame duroit toujours
contre La Vallire, et que la Comtesse enrageoit qu'on lui vouloit ter
son amant pour elle. La seora Molina fut montrer cette lettre au Roi,
qui la fit voir  de Vardes, et s'en plaignit  lui comme  un fidle
ami. En vrit il faut que l'amour soit une violente passion pour faire
changer les inclinations en un moment, car il est constant que de Vardes
est de bonne foi et la probit mme; cependant, s'il eut quelques
remords de cette perfidie envers son Roi, ce ne fut que depuis le Louvre
jusques  l'htel de Soissons, o il trouva sa matresse et ses
confidens, lesquels railloient le Roi avec beaucoup de libert; ils le
traitrent de fanfaron qui prtendoit que l'amour ne devoit avoir de
douceur que pour lui; ils s'en crivoient souvent en ces termes, le
Comte et Madame, parce que le Roi avoit apport quelques obstacles 
leurs visites.

[Note 91: Ils crivirent une lettre  la Reine, lit-on dans les mss.
de Conrart. Le nom de la seora Molina n'y est pas mme prononc.]

[Note 92: Dona Maria Molina, premire femme de chambre espagnole. Ce
n'est pas ainsi que madame de La Fayette raconte cet incident, qui
auroit caus le renvoi de madame de Navailles, dnonce comme coupable
par de Vardes lui-mme, au lieu d'avoir suivi cette calomnie, comme il
est dit ici; Conrart, rsumant madame de La Fayette, cite un entretien
du Roi et de Madame. Celle-ci auroit dit que la comtesse de Soissons
s'toit rencontre chez la Reine  l'ouverture d'un paquet du Roi son
pre, en avoit ramass et serr l'enveloppe sans qu'on s'en apert;
qu'on avoit fait faire un cachet aux armes d'Espagne tout semblable 
celui dont les lettres du roi d'Espagne avoient accoutum d'tre
cachetes, et que, cette lettre contrefaite tant enferme dans cette
enveloppe vritable, le paquet en avoit t port, comme de la poste, 
la seora Molina, premire femme de chambre de la Reine, qui les reoit
ordinairement. (p. 282, collect. Petitot, t. 48, 2e srie.)]

Ce fut en ce temps-l qu'il se dguisa en fille[93], o il fut vu dans
la chambre de Madame par la Reine d'Angleterre, et ce fut un peu aprs
que le Roi lui ordonna d'aller  Marseille[94] et de partir dans le mme
jour sans aller chez Madame. Dieu sait s'il observa cet ordre; il y fut
tout bott. H bien, Madame, s'cria-t-il de la porte, pour vous voir
je brave le Roi et les puissances souveraines; trop heureux si vous
seule, qui me tenez lieu de tout, m'assurez qu'en quelque lieu que ma
misrable fortune me porte, vous me voudrez du bien. Oui, Madame, dans
la douleur qui me transporte, ni la colre du Roi ni celle des Reines ne
m'est point redoutable; j'apprhende la rigueur qu'apport une longue
absence.--Non, repartit Madame toute fondue en larmes en l'embrassant,
non, non, cher comte, rien ne diminuera jamais l'affection que je vous
ai promise, et aussi bien que vous je mpriserai toutes choses; mais,
mon cher, aimez-moi et ne m'oubliez jamais. Et aprs bien des pleurs et
des embrassemens il fallut se sparer.

[Note 93: Madame toit malade et environne de toutes ses femmes...
Elle faisoit entrer le comte de Guiche, quelquefois en plein jour,
dguis en femme qui dit la bonne aventure, et il la disoit mme aux
femmes de Madame, qui le voyoient tous les jours et qui ne le
reconnoissoient pas. (_Hist. de Mme Henriette_, collect. Petitot, t.
44, p. 410.) L'oeil pntrant d'une mre, de la reine d'Angleterre, ne
pouvoit tre aussi complaisamment aveugle.]

[Note 94: Ce n'est point  Marseille que fut envoy le comte de Guiche.
L'on n'avoit pas trouv  propos de le chasser, de crainte que cela ne
ft de mchants bruits; on l'avoit envoy commander les troupes qui
toient  Nancy: c'toit proprement un honnte exil. (Mm. de
Mademoiselle, d. cite, 5, 233.)]

Peu de temps aprs on trama de furieuses malices contre la vie de La
Vallire, et le Roi, qui l'aimoit avec plus d'ardeur que jamais, et qui
avoit connu la grandeur de sa passion  la proposition qu'on lui avoit
faite de la marier, l'alloit voir trois fois par jour avec une assiduit
qui marquoit bien son amour. Ce n'est pas qu'elle ne l'et extrmement
grond de l'avoir mise en libert devant les Reines de se marier.
tes-vous, lui dit-elle, celui mme que j'ai vu me jurer que la mort la
plus cruelle ne l'est pas  l'gal de voir ce que l'on aime entre les
bras d'un autre? tes-vous celui qui disoit que dans ces occasions l'on
se devoit servir des poignards et des poisons? Non, vous ne l'tes plus;
(mais pour mon malheur je suis encore ce que j'tois; je vois bien
cependant qu'il est temps que je travaille  trouver dans mon courage de
quoi me consoler de la perte que je ferai bientt de votre
coeur[95]).--Mais, lui disoit le Roi, mettez-vous en ma place, et au nom
de Dieu apprenez-moi ce que vous auriez rpondu. Que pouvois-je moins
dire, voyant une Reine  l'extrmit me conjurer de vous marier? Le
moyen d'avoir la duret de lui dire, aussi cruellement que vous voulez,
que je n'en ferois rien? N'est-ce pas assez de dire que je ne m'y
opposerois pas, si vous le vouliez? Est-ce que je devois encore douter
de votre tendresse pour ne m'y pas fier? Non: je vous faisois plus de
justice en m'assurant sur la fidlit de votre coeur. Combien y en
auroit-il eu qui, n'ayant plus tant d'aversion pour la trahison que moi,
auroient tout accord  une pauvre reine mourante? Mais, grces  mon
amour et  ma sincrit, je ne pus jamais obtenir sur moi de dire que
j'y travaillerois. Aprs cette scrupuleuse vertu, vous fierez-vous 
moi? ne croirez-vous pas  mes paroles comme  vos yeux?--Il est
certain, rpliqua La Vallire, que je vous crois beaucoup de vertu. Eh!
s'il se peut, mon cher prince, ayez autant d'amour[96]; car enfin, je
vous dclare aujourd'hui qu'il m'est facile de mourir, mais qu'il m'est
impossible de me retirer d'un engagement aussi puissant que le vtre, et
que je renoncerai plutt  la vie qu'aux charmantes esprances que vous
m'avez donnes: ainsi, aimez-moi; si vous cessez, je sens bien qu'aprs
la perte de votre coeur, il n'y a plus rien  faire en la vie pour
moi.--Quelle indignit! s'cria le Roi en lui embrassant les genoux, si
aprs ce que je viens d'entendre je pouvois vivre pour une autre que
pour vous.

[Note 95: Ce passage manque dans la copie de Conrart.]

[Note 96: On lit dans la copie de Conrart un texte qui nous parot plus
vrai: Croyez une bonne fois que, puisque mon malheur vous a fait natre
sur le trne, je ne veux jamais penser au mariage. Ainsy, aimez-moy ou
cessez, je sens bien que je ne puis plus rien aimer. Le Roy lui exprima
les choses les plus tendres. Et c'toit, comme j'ai dit, en ce temps-l
que le roi passoit presque toutes les nuits avec elle.]

Aprs qu'il l'eut assure d'une constance ternelle, il lui dit adieu
jusques au lendemain. C'toit, comme j'ai dj dit, dans ce temps-l que
le roi passoit presque toutes les nuits avec elle; il ne la quittoit
qu' trois heures. Il n'en venoit que de partir, elle commenoit 
s'endormir, quand sa petite chienne l'veilla par ses jappemens; elle
entendit du bruit  ses fentres et marcher dans sa chambre; elle courut
dans celle de ses filles; tous les gens de la maison virent des crochets
et des chelles de cordes. Cela fit grand bruit. Ds le matin le Roi le
sut, qui alla la voir pour tre clairci de la vrit. Quand il l'eut
sue par elle-mme, il en fut pouvantablement troubl; il lui donna
cette mme semaine des gardes et un matre d'htel pour goter tout ce
qu'elle mangeroit. Chacun en philosopha  sa mode, mais les habiles gens
jugrent bien de qui ce coup venoit. Depuis cet accident, l'amour du Roi
augmenta, et la peur de la perdre le fit plir mille fois en compagnie.
Madame, qui n'est pas tout  fait de cette trempe, ne laissoit pas de se
divertir, quoique le comte de Guiche ft absent. Un jour qu'elle causoit
avec le Roi, elle tchoit encore  le sduire: en tirant un mouchoir de
sa poche, elle laissa tomber une lettre[97] que monsieur de Vardes avoit
crite, laquelle disoit positivement toute la lettre qu'on avoit crite
 la senora Molina de l'amour du Roi pour La Vallire, et le traitoit
comme  son ordinaire de jeune fanfaron. Jamais surprise ne fut si
grande que celle qu'eut le Roi en lisant cette lettre et connoissant que
de Vardes,  qui il s'toit confi, toit complice de cette malice; il
en parla  Madame sans aucun emportement, mais avec une extrme douleur
qui faisoit connotre la bont de son coeur. Elle, qui ne se soucioit de
rien pourvu qu'elle pt justifier le comte de Guiche, avoua au Roi toute
la mene de madame de Soissons et de Vardes. Le Roi envoya qurir ce
dernier, et, aprs lui avoir fait de sanglans reproches de son
infidlit, l'exila[98]. On ne peut s'imaginer le dplaisir de madame de
Soissons  cette nouvelle, que de Vardes lui apprit par un billet que
voici:

_Je vous reprsenterois, Madame, quelle est ma douleur, si je ne
craignois de vous envelopper dans mon malheur, que je recevrois avec
beaucoup de courage s'il ne me sparoit pas de vous pour jamais.
J'attends de mon dsespoir une prompte mort, qui finira mes infortunes
et qui me donnera le repos qu'il y a si long-temps que j'ai perdu. Au
nom de Dieu, Madame, souvenez-vous quelquefois de moi, comme d'un assez
honnte homme que l'amour rend misrable; et, par un gnreux effort, ne
vous abattez point de toutes les traverses que vous aurez  souffrir.
Ah! Madame, si je vous voyois dans ce moment, j'ouvrirois mon coeur  vos
pieds._

[Note 97: Ce n'toit pas sans dessein: Madame la comtesse de Soissons
eut quelques dmls avec Madame; celle-ci, pour s'en venger, dit au roi
que la comtesse de Soissons et Vardes avoient crit cette lettre (la
lettre espagnole); Vardes fut envoy prisonnier  Montpellier (o il
resta deux ans). Madame de Soissons en fut enrage. Elle avoua au roi
que c'toit le comte de Guiche qui l'avoit crite, parce qu'il savoit
parfaitement l'espagnol; qu'elle l'avoit su, et que Madame y avoit eu
part. Vardes demeura toujours en prison. Le comte de Guiche fut envoy
en Pologne; madame la comtesse de Soissons fut chasse, et Madame
traite assez mal par le Roi. Voil ce qu'un dml de femmes attira 
ces deux messieurs. (_Mm. de Montpensier_, dit. cit., 5, 235-236.)]

[Note 98: Il est  Montpellier. (Ms. de Conrart.).--Le billet qui suit
ne parot pas dans Conrart.]

Madame l'alla voir et tcha de la consoler, l'assurant que monsieur de
Vardes reviendroit bientt. Cela la remit un peu; mais enfin, ne voyant
pas l'excution de ses promesses, et aprs lui avoir bien recommand son
amant et reproch ses trahisons, elle perdit patience et alla trouver le
Roi dans un de ses emportemens,  qui elle dcouvrit tout, ne se
souciant pas de se perdre si elle perdoit le comte de Guiche. Elle
russit, car le Roi donna ordre  son exil; mais elle et son mari
prirent la peine d'en tter; il n'y eut que Madame qui s'en sauva, et
depuis tout ceci le Roi ne l'aima ni l'estima.

Pendant tout ce dsordre, le duc Mazarin, qui faisoit le dvot[99],
demanda au Roi une audience particulire, laquelle le Roi lui accorda,
durant laquelle il l'entretint d'une vision qu'il avoit eue, comme tout
le royaume alloit se bouleverser s'il ne quittoit La Vallire, et lui
donnoit avis de la part de Dieu.--Et moi, repartit le Roi, je vous
donne avis de ma part de donner ordre  votre cerveau, qui est en
pitoyable tat, et de rendre tout ce que votre oncle a drob[100]. Le
Duc lui fit un trs-humble salut, et s'en alla.

[Note 99: Armand Charles de La Porte, duc de La Meilleraye, substitu au
nom et aux armes du cardinal de Mazarin quand il pousa, le 28 fvrier
1661, Hortense Mancini. Sur cette dvotion dont l'excs ridicule alla
jusqu' briser des statues prcieuses, voy. la 2e partie des _Mlanges
curieux_, dans les oeuvres de Saint-Evremont, t. 8, 1753, in-18.]

[Note 100: Les parents et les amis de madame Mazarin lui conseillrent
de se servir de la dissipation de son mari pour le poursuivre en
sparation de biens. Cette dissipation toit certaine; M. Mazarin mme
s'en faisoit un devoir, sur ce principe injurieux  la mmoire de son
bienfaiteur, que les biens des ministres toient mal acquis et un
pillage sur la misre des peuples et sur la facilit du prince. (Factum
pour dame Hortense Mancini, duchesse Mazarin, au t. 8 des oeuvres de
Saint-vremont, p. 229.) Louis XIV entroit, on le voit, compltement
dans les ides du duc lui-mme. Ce qu'il auroit eu  rendre, d'aprs
l'_tat des biens dlaisss  M. le duc Mazarin et  madame la duchesse
sa femme par feu M. le cardinal Mazarin, tant par le contrat de mariage,
legs universel, que codicilles_, montoit  dix millions six cent mille
livres en argent ou en proprits, plus un revenu de deux cent
soixante-dix mille livres en charges et gouvernements qui se pouvoient
vendre, soit en totalit seize millions de francs, reprsentant au moins
quarante millions de notre monnoie.]

Le pauvre pre Annat[101], confesseur du Roi, souffl par les Reines,
l'alla aussi trouver, et feignit de vouloir quitter la cour, faisant
entendre finement que c'toit  cause de son commerce. Le Roi, se
moquant de lui, lui accorda tout franc son cong. Le Pre, se voyant
pris, voulut raccommoder l'affaire; mais le Roi en riant soupira, et lui
dit qu'il ne vouloit dsormais que son cur, et point de jsuite. L'on
ne peut dire le mal que tout son ordre lui voulut d'avoir t si peu
habile.

[Note 101: Les Provinciales l'ont fait assez connotre. N le 5 fvrier
1590, confesseur du roi de 1654  1670, qu'il se retira de la cour,
quatre mois avant sa mort. Il continue d'ailleurs  figurer sur les
_tats de la France_, malgr le prtendu cong que lui auroit donn le
roi.]

Deux ou trois mois[102] aprs, la Reine-Mre voulut faire son dernier
effort de larmes, de tendresse et de maternit; aprs quoi elle supplia
le Roi de penser au scandale que son amour public faisoit. Le Roi, qui
n'entend point raillerie sur ce chapitre, et qui est extrmement fier,
lui repartit: H quoi, Madame, doit-on croire tout ce que l'on dit? Je
croyois que vous moins que personne prcheroit cet vangile[103];
cependant, comme je n'ai jamais glos sur les affaires des autres, il me
semble qu'on en devroit user de mme pour les miennes. La Reine,
prudente, se tut. Le soir, au cabinet, le Roi, se souvenant de cette
conversation, la drapa des mieux, car il dit tout franchement qu'il ne
pouvoit souffrir ces cratures qui, aprs avoir vcu avec la plus grande
libert du monde, veulent censurer les actions des autres: parce que
(les plaisirs les quittent, elles enragent qu'on soit en tat d'en
goter, et quand nous serons las d'aimer et de vivre, nous parlerons
comme elles[104]). Voyez madame de Chevreuse, dit-il: rien n'est plus
hardi que cette femme  parler contre la galanterie des femmes; encore
une duchesse d'Aiguillon[105], une princesse de Carignan[106], et
gnralement toutes celles de la cour (except la princesse de Conty,
qui a toujours t la dvotion mme[107]). Ensuite, se tournant vers
Roquelaure[108]: Ma foi, la galanterie a toujours t et sera toujours;
les femmes dont on ne parle point, c'est qu'elles font leurs affaires
plus secrtement avec quelque malhonnte homme, sans consquence, ou
qu'elles sont si sottes qu'on ne s'adresse point  elles[109]. Comme le
Roi toit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos dames, de
madame de Chastillon et monsieur le Prince[110], madame de Luynes avec
le prsident Tambonneau[111], la princesse de Monaco[112] avec
Pegelin[113], mesdames d'Angoulme[114], de Vitry[115], de Vinne[116],
de Soubise[117], de Bregy[118], pour les dsirs La Feuillade[119], de
Vivonne[120], Le Tellier[121], d'Humires[122], et rioit de tout son
coeur.

[Note 102: Jours. (Ms. de Conrart.)]

[Note 103: _Var._: Mais, aprs tout, comme je n'ay jamais glos sur vos
affaires, je vous demande d'en tre de mme sur les miennes. (Ms. de
Conrart.)]

[Note 104: Manque dans Conrart.]

[Note 105: La duchesse d'Aiguillon est assez connue par les Historiettes
de Tallemant des Raux, les Lettres de Guy Patin, etc., etc.]

[Note 106: Marie de Bourbon-Soissons, qui avoit pous en 1624 le prince
de Carignan, qu'on appeloit le prince Thomas, grand-matre de la maison
du roi. Celui-ci mourut en 1656, pendant le sige de Crmone, o il
commandoit une arme franoise. La princesse de Carignan toit mre du
comte de Soissons (Eugne-Maurice de Savoie), qui avoit pous Olympe
Mancini le 21 fvrier 1657.]

[Note 107: Cette addition nous est donne par les ms. de Conrart.]

[Note 108: Gaston, duc de Roquelaure, qui depuis le 15 dcembre 1657
toit veuf de cette belle Charlotte-Marie de Daillon (mademoiselle du
Lude) dont parlent avec admiration tous les contemporains. Aime de
Vardes, elle n'avoit pu rsister  son amour, qu'elle partageoit,
parot-il. L'infidlit de Vardes l'auroit tue, dit Conrart; mais il
ajoute, ce qui combat son dire, qu'elle mourut en couches, et les
Mmoires de Mademoiselle confirment ce dtail.]

[Note 109: Aux noms qui se trouvent dans le texte que nous suivons,
l'dition donne  Cologne en 1680 par J. Le Blanc (in-12) ajoute, entre
madame de Vitry et madame de Vinnes, madame de Valentinois.

Le texte est tout diffrent dans l'dition de Londres, 1754; on y lit:

Comme le roi toit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos
dames, de madame de Chtillon et de Monsieur le prince, madame de Luynes
avec le prsident Tambonneau, la princesse de Monaco avec Pegevin,
mesdames d'Angoulme, de Vitry, de Vinne, de Soubize, de Vivonne; Le
Tellier, d'Humires, et il rioit de tout son coeur.

Voici maintenant le texte de Conrart:

Le roi, qui toit en belle humeur, parla de toutes les dames: madame
d'Arpajeux, que l'on croyoit si insensible, et le marquis de Piennes; la
princesse de Monaco et Peguilin, madame de Chastillon et monsieur le
prince, madame de Ventadour la prude et l'archevesque de Bourges;
mesdames d'Angoulesme, de Valentinois, de Brgy et de Vitry, pour les
Soubise, d'Asserac, les Destrades, La Feuillade, Vivonne et d'Humires
rioient de tout leur coeur.]

[Note 110: Nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le lecteur  une
savante note de M. P. Boiteau, dans le 1er volume de cette _Histoire_,
p. 153 et suiv.--Nous la complterons par ces quelques lignes tires du
portrait qu'elle fit d'elle-mme pour mademoiselle de Montpensier: Le
peu de justice et de fidlit que je trouve dans le monde, dit-elle,
fait que je ne puis me remettre  personne pour faire mon portrait; de
sorte que je veux moi-mme vous le donner le plus au naturel qu'il me
sera possible, dans la plus grande navet qui ft jamais. C'est
pourquoi je puis dire que j'ai la taille des plus belles et des mieux
faites qu'on puisse voir. Il n'y a rien de si rgulier, de si libre ni
de si ais. Ma dmarche est tout  fait agrable, et en toutes mes
actions j'ai un air infiniment spirituel... Mes yeux sont bruns, fort
brillants et bien fendus; le regard en est fort doux, et plein de feu et
d'esprit. J'ai le nez assez bien fait, et, pour la bouche, je puis dire
que je l'ai non seulement belle et bien colore, mais infiniment
agrable par mille petites faons naturelles qu'on ne peut voir en nulle
autre bouche... J'ai un fort joli petit menton; je n'ai pas le teint
fort blanc; mes cheveux sont d'un chtain clair et tout  fait lustrs;
ma gorge est plus belle que laide... On ne peut pas avoir la jambe ni la
cuisse mieux faite que je ne l'ai, ni le pied mieux tourn.]

[Note 111: Nous avons parl ailleurs (voy. ci-dessus, p. 47) de madame
de Luynes. Tambonneau, prsident  la Chambre des Comptes, nous est
connu par Tallemant, qui s'tend avec complaisance sur ses malheurs
domestiques. Long-temps tromp par sa femme, qu'il trompoit  son tour,
le prsident menoit de front les affaires, les amourettes et les ftes.
Plus difficile pour sa table qu'un profs en l'ordre des Coteaux, le
prsident s'est attir de la part de Saint-vremont une pigramme assez
vive et qui ne confirme pas mal certaines assertions de Tallemant.]

[Note 112: La princesse de Monaco, Catherine-Charlotte de Grammont,
fille d'Antoine III, marchal de Grammont; elle avoit pous, le 30 mars
1660, Louis Grimaldi, prince de Monaco, duc de Valentinois. Elle toit
soeur du comte de Guiche, clbre dans cette histoire.]

[Note 113: Antonin Nompar de Caumont, duc de Lauzun, marquis de
Puyguilhem.--Nous le retrouverons dans l'Histoire des amours de
mademoiselle de Montpensier. Voy. t. 1, p. 132 et suiv.]

[Note 114: Marie le 3 novembre 1649  Louis de Lorraine, duc de
Joyeuse,  qui elle avoit apport le titre de duc d'Angoulme,
Franoise-Marie de Valois, fille de Louis-Emmanuel de Valois, duc
d'Angoulme, et de Henriette de La Guiche, perdit son mari en 1654. Ne
en 1630, elle avoit pass la premire jeunesse  l'poque o nous sommes
arrivs, et n'avoit pas moins de 37 ans; elle avoit un fils de 17 ans
qui s'toit mari au mois de mai de cette mme anne 1667.]

[Note 115: Marie-Louise-lisabeth-Aime Pot, fille de Claude Pot,
seigneur de Rhodes, grand-matre des crmonies de France, et
d'Anne-Louise-Henriette de La Chtre. Elle fut fiance, le 24 mai 1646,
 Franois-Marie de L'Hpital, duc de Vitry et de Chteau-Villain,
qu'elle pousa peu de temps aprs.]

[Note 116: Quel nom propre est cach derrire ce nom de seigneurie? Les
dictionnaires gnalogiques ne le disent point, et les mmoires n'ont
pas parl d'elle.]

[Note 117: La premire femme de Franois de Rohan, prince de Soubise,
mourut en 1660. En 1663, il pousa Anne Chabot de Rohan, de la mme
famille que lui par sa mre. Elle toit ne en 1648 et mourut en 1709,
ayant le titre de dame du palais de la reine depuis 1679. Au temps de ce
rcit, elle avoit  peine dix-huit ans.]

[Note 118: Voy. dans cette collection, notre dit. du _Dictionnaire des
Prcieuses_, t. 1, p. 38, et t. 2, p. 80 et suiv.]

[Note 119: Franois d'Aubusson, troisime du nom, comte de La Feuillade,
duc de Roannez, et depuis marchal de France. Il avoit pous, en avril
1667, quelques mois avant ce rcit, Charlotte Gouffier, fille d'Artus
Gouffier, marquis de Boissy.]

[Note 120: Louis-Victor de Rochechouart, duc de Vivonne-Mortemart, n en
1636 de Gabriel de Rochechouart, duc de Mortemart, et de Diane de
Grandseigne; marchal de France en 1675; il toit pre de madame de
Thianges et de madame de Montespan.]

[Note 121: Franois-Michel Le Tellier, marquis de Louvois, etc.,
ministre et secrtaire d'tat, n en janvier 1641 Il avoit pous, en
1662, Anne de Souvray. Il mourut subitement en juillet 1691.]

[Note 122: Louis de Crevant, troisime du nom, premier duc d'Humires,
fils de Louis Crevant III, marquis d'Humires, et d'Isabeau Phelippeaux.
Il toit n en 1628, et avoit pous, le 8 mars 1653,
Louise-Antoinette-Thrse de La Chtre. Il mourut en 1694, avec le titre
de marchal de France.]

Le jour suivant, sa joie se changea en douleur par un accident assez
fcheux: car, comme il toit seul avec sa matresse, propre, beau comme
un Adonis, qu'il toit dans un de ces momens o on ne peut souffrir de
tiers, la pauvre crature fut prise de ce mal qui fait tant crier, mais
en fut prise avec tant de violence et des convulsions si terribles que
jamais homme ne fut si embarrass que notre monarque: il appela du monde
par les fentres, tout effray, et cria qu'on allt dire  mesdames de
Montausier et de Choisi[123] qu'elles vinssent au plus tt, et une fille
de La Vallire courut  la sage-femme ordinaire. Tout le monde vint trop
tard pour empcher que la veste en broderie de perles et de diamans, la
plus magnifique qui se soit jamais vue, ne portt des marques du
dsordre. Les dames arrivant, trouvrent le Roi suant comme un boeuf
d'avoir soutenu La Vallire dans les douleurs, et qui avoient t assez
cruelles pour lui faire dchirer un collet[124] de mille cus, en se
pendant au cou du Roi; (elle ne pouvoit souffrir que d'autres mains
approchassent d'elle que celles qui sont destines  manier des sceptres
et des couronnes[125]). Enfin le Roi fit des choses en cette occasion
sinon propres, du moins passionnes; il est constant qu'il faillit 
mourir lorsque madame de Choisi cria comme une folle: Elle est morte!
Madame de Montausier le crut aussi, tant elle eut une syncope violente.
Au nom de Dieu, s'cria le Roi fondu en larmes, rendez-la moi, et
prenez tout ce que j'ai. Il toit  genoux au pied de son lit, immobile
comme une statue, sinon dans de certains momens, qu'il faisoit des cris
si funestes et si douloureux que les dames et les mdecins fondoient en
larmes. La nuit, enfin, elle revint. D'abord elle regarda o toit le
Roi; madame de Montausier le fit approcher de son lit: elle lui serra
les mains, quoique trs foiblement, mais la douleur du Roi augmenta; on
l'en arracha par force, et on le mit sur un lit. Ce fut un petit
garon[126] qui donna toutes ces douleurs  cette crature, qui
diminurent quelque peu aprs par des remdes souverains que les
mdecins y apportrent. D'abord qu'elle eut quelque soulagement de ses
douleurs, elle demanda  madame de Montausier ce qu'il lui sembloit de
l'amour du Roi; et elle lui en parla comme en tant charme, et voulant
qu'on l'en entretnt. Madame de Montausier, qui toit toute surprise de
ce qu'elle voyoit, lui dit sincrement[127] qu'on ne pouvoit trop aimer
un prince qui aimoit si passionnment. On ne peut dire avec quelle
ardeur il remercia nos dames; il les assura qu'il auroit des
reconnoissances royales des services qu'elles lui venoient de rendre, et
en effet on voit assez qu'elles les ont eues.

[Note 123: Ce dernier nom manque dans la copie de Conrart: le rcit
d'ailleurs est le mme, mais plus serr et plus simple dans le ms.

Les biographies font mourir madame de Choisy en 1660, et nous-mme avons
trop facilement accept cette date dans notre dit. du _Dict. des
Prcieuses_, t. 2 p. 203. Ce passage, qui rapporte un fait de l'an 1667,
le prouve dj. Ajoutons qu'il existe  la Bibliothque de l'Arsenal,
sous le n 148 B. L, in-fol. ms., une lettre d'elle au duc de Chaulnes,
ambassadeur  Rome en 1668; et enfin (ce dtail nous est fourni par M.
Desnoiresterres, qui publie les mmoires de l'abb de Choisy son fils),
 la date du 1er juin 1669 Bussy rapporte une anecdote singulire sur sa
mort. Madame de Choisy mourut donc  la fin de 1668 ou au commencement
de 1669. Pour d'autres dtails sur cette femme clbre, voy. le _Dict.
des Prcieuses_, t. 1, p. 55, 117, 205, et t. 2 p. 203-205.]

[Note 124: De deux mille escus, dit la copie de Conrart.]

[Note 125: Cette phrase manque dans le ms. de Conrart.]

[Note 126: Louis de Bourbon, comte de Vermandois, amiral de France, n
le 2 octobre 1667, mort en 1683.]

[Note 127: Madame de Montausier... lui dit sincrement ses sentimens
sur la passion du Roi, car il toit all faire un tour au Louvre, o sa
prsence toit ncessaire. On peut s'imaginer le gr qu'elle en a su 
madame de Montausier. Le Roi l'assura qu'il en auroit des
reconnoissances toutes royales, et en effet il les a eues. En vrit,
cette dame a eu raison de faire valoir  La Vallire les marques d'amour
du Roi, tant certain... (Copie de Conrart.)]

L'on ne peut assez faire valoir  La Vallire les marques d'amour que le
Roi lui avoit donnes, tant certain que naturellement il a un coeur qui
ne sauroit souffrir les ordures d'un accouchement, et l'on a toujours vu
qu'il a tmoign des rpugnances horribles d'entrer dans la chambre de
la Reine quand elle est en cet tat[128]; cependant il toit tous les
jours clou au chevet du lit de la belle, lui faisoit lui-mme prendre
ses bouillons et mangeoit auprs d'elle. Cependant, quelque soin qu'il
ait pu prendre, La Vallire est demeure presque percluse d'un ct, qui
est bien plus foible que l'autre, avec une maigreur pouvantable qui
sent son bois, de manire qu'il n'y a plus que l'esprit qui fait aimer
le corps; il est vrai que c'est tous les jours de plus en plus, et que
selon les apparences ces deux coeurs s'aimeront ternellement. La
Vallire sera toujours la grande passion du Roi, (qui lui occupera le
coeur et l'esprit]; pour les autres, ce ne seront que de petits feux
follets, [qui ne seront seulement que pour satisfaire son corps[129]),
et qui n'auront pas de dure. Je pense aussi que le comte de Guiche
aimera toujours Madame, mais je ne dis pas que Madame aimera toujours le
comte; car cette belle princesse n'aime pas les vieux soupirs, et, si
elle ne donne rien  faire, je suis sr qu'elle donnera bien  penser.
Cependant le comte a mand au marchal son pre qu'il le supplioit de
faire donner ses charges au comte de Louvigny[130] son frre, qu'il
renonce pour jamais  revenir en France, qu'il fuira plus que la mort
cette terre ingrate et malheureuse, qu'il n'aime ni n'estime son Roi,
qu'il n'a que des amis sans vertu, qu'il n'a aucun engagement agrable,
parce que la femme qu'il a pouse par son ordre[131] est peu aimable
pour lui, qu'il vivroit toujours mal avec elle comme  son ordinaire;
que c'est une foible raison d'allguer sa beaut, puisqu'elle ne le
touche point; qu'aussi il le conjure de vendre son bien, qu'il saura
bien le remplacer; qu'il n'y eut jamais un si beau pays que celui o
l'on s'aime. Le Marchal a eu de la douleur, mais il s'est arm de
rsolution[132].

[Note 128: _Var._: Cependant il n'avoit point mal au coeur de s'y mettre
jusqu'au col pour La Vallire, la veste en fait foi, qu'il n'a pu porter
depuis tant d'annes; elle est en un pitoyable tat. Il ne pensoit pas
mesme  se laver, quoiqu'il en eust un besoin extrme; tous les jours il
toit clou au chevet de son lit; il luy donnoit luy-mesme ses
bouillons. Mais quel que soin... (Copie de Conrart.)]

[Note 129: Les passages entre crochets manquent dans la copie de
Conrart.]

[Note 130: Antoine Charles, comte de Louvigny, frre du comte de Guiche
et de la princesse de Monaco. Aprs la mort du comte de Guiche, en 1673,
il prit le nom de comte de Guiche, et enfin, en 1678,  la mort du
marchal son pre, le titre de duc de Grammont.]

[Note 131: Marguerite-Louise-Suzanne de Bthune, marie  treize ans au
comte de Guiche. Le comte de Guiche se soucioit si peu de sa femme,
qu'il n'avoit pouse que parceque son pre le vouloit, qu'il toit bien
aise de ne la jamais voir, et on disoit qu'il vivoit avec elle comme un
homme qui vouloit se dmarier un jour. Ds les premiers temps de ce
mariage, Benserade, dans son ballet d'Alcidiane, faisoit dire au comte
de Guiche (1658):

      Ma jeunesse, vive et prompte,
      Se modre d'aujourd'hui,
      Et trouvoit assez son compte
      Parmi les troupeaux d'autrui.
      Mais un pasteur m'a fait prendre
      Une brebis jeune et tendre,
      Douce et belle  regarder.
      Elle est tout  fait mignonne.
      Bien m'en prend qu'elle soit bonne,
      Car il faut toujours garder
      Tout ce qu'un pasteur nous donne.
]

[Note 132: _Var._: Le ms. de Conrart est ici tout diffrent du texte que
nous avons suivi. Il est surtout beaucoup plus court. Aprs la phrase
qu'on vient de lire, on trouve ce passage:

Pour Vardes, il a t si constant pour feu madame d'Elboeuf, qu'on lui
feroit tort de douter qu'il le ft pour une femme qu'il aime si
tendrement. Mais de toutes les amours du Palais-Royal, c'est celles du
Roi et de La Vallire o il se trouve le plus de constance, de vertu et
de tendresse. Et comme ils ont tous deux beaucoup d'esprit, de fermet
et de grandeur, leurs passions sont plus fortes et leur amiti sera sans
doute plus grande que celle de Madame et de la princesse de Bade pour le
comte de Froulay. Madame de Montausier lui envoya des tablettes, du
consentement du Roi, qui dit vingt fois que madame de Montausier avoit
raison et qu'il seroit admirable d'embarrasser La Vallire et de les lui
envoyer par un visage inconnu. Voici ce qu'elle ajouta au bas de cette
conversation:

      Est-il rien de plus beau?

Il nous semble qu'il y a plutt ici une suppression qu'il n'y auroit une
addition dans notre texte.]

Le chagrin de Madame a t bien plus violent; elle a choisi madame la
duchesse de Crqui[133] pour tre sa confidente, qui est une des plus
aimables femmes qui soient  la cour. Elle est grande, brune; elle a les
yeux pleins d'clat et de langueur, la bouche belle et de l'esprit
infiniment, un peu mlancolique; elle a voulu tre dvote, mais chez
elle la nature surmonte de fois  autre la grce; bonne catholique,
encore meilleure romaine, je ne sais si le Saint Pre lui pardonnera
d'avoir entrepris jusque sur ses terres, et d'avoir partag avec lui son
empire[134]. C'est notre beau lgat, dont j'entends parler; chacun sait
que c'est plus belle mine d'homme que l'on puisse voir, et qu'il n'y a
que les anges qui lui puissent disputer l'avantage de la beaut, et mme
de l'esprit; il en a extraordinairement; il est doux, insinuant et
flatteur; son coeur est tendre pour les femmes; il est de la meilleure
foi du monde, il aime madame de Crequi passionnment; elle ne lui est
pas sans doute ingrate; l'glise et la cour retentissent de ses coups,
car le comte de Froulay[135] est aussi fort amoureux; mais  le voir, on
diroit que l'amour seroit le Dieu des malades ou des enrags, tant il
fait de cris et de plaintes.

[Note 133: Armande de Saint-Gelais de Lusignan de Lansac, dont il est
souvent parl, avant son mariage, sous le nom de mademoiselle de
Saint-Gelais, dans les crivains du temps, avoit pous Charles III,
premier duc de Crqui, dont elle eut une fille, Magdelaine qui fut
marie en 1657  Charles Belgique Holland de la Trmouille, prince de
Tarente. On trouve son portrait, par le marquis de Sourdis, dans le
Recueil de Mademoiselle. (Voy. dit. de Mastricht,  la suite des
Mmoires, t. 8, p. 282.) Le marquis vante sa beaut, sa prudence  la
cour, sa pit.]

[Note 134: Le lgat ordinaire du Saint-Sige toit le cardinal Antoine
Barberin, grand-aumnier de France; mais comme le cardinal Antoine avoit
alors soixante ans, on voit facilement qu'il est ici question du lgat
extraordinaire qui fut envoy en France  cette poque, et pour qui des
ftes brillantes furent donnes  Fontainebleau, le card. Fabio Chigi,
neveu du pape Alexandre VII. Il avoit fait son entre  Paris le 9 aot
1664.]

[Note 135: D'une clbre famille du Maine, d'o sortit entre autres le
marchal de Tess, neveu  la mode de Bretagne du comte de Froullay dont
il s'agit ici, lequel toit fils de Charles de Froullay et de Marguerite
de Beaudan. Il fut, aprs son pre, grand marchal des logis de la
maison du roi, avec 3,000 livres de gages, bouche  la cour ou son plat,
deux pistoles par jour quand la cour marche, et autres appointements. Il
mourut sans alliance, en 1675, dans un combat prs de Trves.]

Mais laissons-le l pour couter Madame, qui se plaint  la Duchesse du
peu de soin que le comte a de lui donner de ses nouvelles: Eh bien, ma
chre, dit-elle, que pensez-vous de cet ingrat, qui, aprs avoir reu
mille et mille marques de ma tendresse, m'a quitte sans espoir de
retour, et m'abandonne  des chagrins pouvantables? Je sais que le
misrable qu'il est n'est loign que par les ordres du Roi. Je l'avoue,
ma chre; mais aussi avouez que, s'il m'aimoit autant comme il m'a
toujours fait parotre, il travailleroit  apaiser le Roi. Mais, hlas!
il fait trop bien voir que l'aversion qu'il a pour lui, et ses
ressentimens contre ses ennemis, se rapportent sur l'amour qu'il a pour
moi. Aprs qu'elle eut essuy ses beaux yeux, elle fit ces deux
couplets de chanson, qu'elle chanta tristement:

      _Iris au bord de la Seine,
      Les yeux baigns de pleurs,
      Disoit  Climne:
      Conservez vos froideurs,
      Les hommes sont trompeurs._

      _Ils vous diront, peut-tre,
      Qu'ils aiment tendrement;
      Mais si-tt que les traitres
      Sont quinze jours absens,
      On les voit inconstans._

Voil, ma chre, dit-elle  la Duchesse, ce que je pense en gnral de
tous les hommes; ce n'est pas que je ne connoisse bien qu'il est quelque
commerce secret o il se trouve de la fidlit et de la constance.--Ah!
Madame, reprit la Duchesse, que vous avez de raison, et qu'il est des
gens heureux dans le monde qui ne font point de bruit, qui ne veulent
qu'eux-mmes pour tre les tmoins de leur fidlit, et sans doute
qu'elle est grande! Mais j'avoue que je ne me puis persuader que l'amour
 tambour battant soit tendre et sincre; non, il ne l'est jamais: les
hommes n'ont qu'une certaine envie de dbusquer leurs rivaux, et ce
n'est que par vanit que les femmes retiennent leurs esclaves; elles
seroient bien fches si l'on ne disoit en cour: Monsieur le duc,
monsieur le comte, monsieur le chevalier est amoureux de madame une
telle. Elles aiment bien mieux l'clat et la dpense que des soupirs et
des larmes. Ainsi il ne faut pas s'tonner si ces commerces se rompent:
comme l'on trouve partout des belles, on en retrouve autant que l'on en
perd. Mais, Madame, on ne trouve pas aisment des personnes qui aient
l'esprit clair et au-dessus des bagatelles, dont le coeur soit tendre
et dlicat, qui n'aiment leur amant que pour sa vertu, son amour et sa
fidlit.--Jamais, interrompit Madame, jamais je n'avois si bien compris
le plaisir qu'une amour secrte peut donner; mais en vrit, Duchesse,
je vois bien que notre beau Lgat a rendu votre coeur merveilleusement
savant; vous m'en direz des particularits  Saint-Cloud, o je vous
prierai de venir passer quelques jours avec moi. Elle lui accorda, et
se sparrent  cette condition.

Allons retrouver le Roi, qui cause bien plus  son aise que ces dames
ici de la joie qu'il a d'aimer et d'tre aim: c'est avec le duc de
Saint-Aignan et madame de Montausier qu'il s'entretenoit pour lors; et,
sur une contestation qu'il y avoit entre le Duc et la dame, des effets
d'une prompte inclination, le Roi crivit ceci sur ses tablettes par un
effet de sa mmoire ou de son esprit, j'ignore lequel, mais toujours
est-il certain qu'il leur montra ces quatre vers:

      _Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer
      Aussitt qu'on le voit prend droit de nous charmer,
      Et qu'un premier coup d'oeil n'allume point les flammes
      O le ciel en naissant a destin nos mes!_

L'on doit bien penser combien cela est divin, combien cela est
ravissant. Il voulut que madame de Montausier, qui fait tout ce qui lui
plat, crivt aussi quelque chose de son amour. Elle s'en dfendit tout
autant qu'elle put, et  la fin elle fit aussi ceux-ci, sur ce que le
Roi dit qu'il toit bien rsolu de satisfaire son coeur, et qu'il se
railloit de ces gens qui passoient leur vie  blmer ce que les autres
faisoient.

      _L'on ne peut vous blmer des tendres mouvemens
      O l'on voit qu'aujourd'hui penchent vos sentimens;
      Et qu'il est mal ais que sans tre amoureux
      Un jeune prince soit et grand et gnreux!
      C'est une qualit que j'aime en un monarque;
      La tendresse d'un roi est une belle marque,
      Et je crois que d'un prince on doit tout prsumer,
      Ds qu'on voit que son coeur est capable d'aimer._

Le Roi rendit bien les loges que madame de Montausier lui avoit donns,
et obligea le Duc  inspirer aussi sa Muse, qui lui dicta ceux-ci:

      _Oui, cette passion, de toutes la plus belle,
      Trane dans un esprit cent vertus aprs elle;
      Aux nobles actions elle pousse les coeurs,
      Et tous les grands hros ont senti ses ardeurs._

Madame de Montausier tait trop spirituelle pour manquer une si belle
occasion de faire sa cour au Roi, en lui faisant connotre que sa joie
ne seroit pas parfaite si La Vallire ne voyoit cette petite
conversation en vers. Le Roi lui en sut bon gr, et dit qu'il seroit bon
de l'embarrasser, en lui envoyant par un inconnu, ce qu'ils firent, et
voyez ce qu'elle ajouta ensuite:

      _Est-il rien de plus beau qu'une innocente flamme
      Qu'un mrite charmant allume dans notre me?
      Et seroit-ce un bonheur de respirer le jour,
      Si d'entre les mortels on bannissoit l'amour?
      Non, non, tous les plaisirs se gotent  le suivre,
      Et vivre sans aimer, proprement, n'est pas vivre._

Le mme qui porta les tablettes les rapporta, et le Roi marqua autant
d'impatience de voir la rponse, et ouvrit les tablettes avec autant de
dsordre, qu'il en et eu des nouvelles du gain ou de la perte d'une
grande bataille, tant il est vrai que la moindre chose de la part de ce
que l'on aime est de consquence aux vritables Amants. Il fut ravi d'y
trouver des vers d'un caractre si passionn, qu'il les crut faits pour
l'encourager  son amour; aussi ne tarda-t-il pas long-temps  lui en
aller donner des preuves. Il fut aussitt chez elle; mais s'il la trouva
avec sa tendresse ordinaire, il la trouva aussi en une mlancolie
extrme, qui ne venoit, lui disoit-elle, que de la peur qu'elle avoit
qu'il ne l'aimt pas toujours avec autant d'ardeur: car,
continua-t-elle, ne croyez pas que mon miroir ne m'apprenne bien que ma
personne dsormais n'est pas trop agrable; j'ai perdu presque ce qui
peut plaire, et enfin je crains avec raison que, vos yeux n'tant plus
satisfaits, vous ne cherchiez dans les beauts de votre cour de quoi les
contenter. Cependant, ne vous trompez pas; vous ne trouverez jamais
ailleurs ce que vous trouvez en moi.--J'entends, j'entends tout,
rpartit le Roi avec une passion extrme; oui, je sais que je ne
trouverai jamais en personne ces divins caractres qui m'ont su charmer,
et que je ne trouverai jamais qu'en vous cet esprit admirable et
charmant qui fait qu'auprs de vous, dans les dserts effroyables, on
pourroit passer sa vie sans chagrin, et, au contraire, avec beaucoup de
plaisir. Cessez donc d'outrager, par vos injustes soupons, un prince
qui vous adore, et croyez que je sais que je ne trouverai jamais en
personne ce coeur que j'estime tant, et sur la bonne foi duquel je me
repose; et je m'imagine qu'il n'y a que lui qui aime comme je veux tre
aim. Quelle peine aurois-je  discerner si ces coquettes aimeroient ma
personne ou ma grandeur, si la joie de voir un roi  leurs pieds ne leur
donneroit pas plus de plaisir que l'excs de mon amour leur donneroit de
tendresse? Mais pour vous, je suis persuad que votre esprit est
au-dessus des couronnes et des diadmes; que vous aimez mieux en moi la
qualit d'amant passionn que celle de roi grand et puissant; qu'il est
mme des momens o vous voudriez que je ne fusse pas n sur le trne,
pour me possder en libert: jugez donc si, connoissant en vous des
sentiments si vertueux et si hroques, je pourrois jamais changer en
faveur de quelque beau petit visage que la moindre maladie pourroit
dtruire? Non, non, Madame, croyez que je ne me suis point donn  vous
par l'clat de votre teint, et par le brillant de vos yeux; cela a t
par des qualits si belles que vous ne me perdrez jamais qu'avec la vie:
en un mot, cela a t par votre me, par votre esprit et par votre coeur,
que vous m'avez fait perdre la libert.--Que vous avez de bont, mon
cher prince, d'employer toute la force de votre loquence pour assurer
un coeur qui ne craint trop que parce qu'il aime trop! Que je suis
heureuse d'aimer un prince qui connot et qui pntre si bien mes
sentimens! Oui, continua-t-elle en l'embrassant, vous avez raison de
croire que votre grandeur ne m'blouit point, que je n'ai point regard
votre couronne en vous aimant, et que je n'ai envisag que votre seule
personne: elle n'est, croyez-moi, que trop aimable pour se faire bien
aimer sans le secours des trnes ni des sceptres; et plt au ciel, ai-je
dit mille fois en moi-mme, que mon cher prince ft sans fortune et sans
autre bien que ceux que la vertu lui donne, et pouvoir passer ma vie
avec lui dans une condition prive, loigns de la cour et de la
grandeur! Mais mon amour ne m'a pas fait faire long-temps un souhait si
injuste: je connois trop bien qu'aucun autre des mortels n'est digne de
vous commander; que le ciel ne pouvoit rien mettre au-dessus de vous
sans injustice; que des vertus aussi illustres que les vtres ne doivent
tre entoures que de pourpre et de couronnes.--Quoique la modestie,
rpliqua le Roi, m'et fait entendre toutes ces louanges avec confusion,
j'avoue cependant que je vous ai coute avec un plaisir sans gal; car,
enfin, rien dans le monde n'est si doux que se voir estim de ce que
l'on aime; et peut-on s'imaginer une plus grande satisfaction que
celle-l? Mademoiselle de La Vallire ritra encore que, quand elle ne
seroit plus aime du Roi, elle prendroit le parti de la retraite, en cas
qu'il diminut de sa tendresse pour elle; et on ne peut s'imaginer avec
quelle passion le Roi lui rpondit[136].

[Note 136: Tout le passage qui suit, jusqu' la fin, manque dans la
copie de Conrart. Nous donnons  la suite de cette histoire le texte qui
se trouve dans le manuscrit.]

Aprs que le Roi fut parti, La Vallire alla chez madame la
Princesse[137], o il y avoit une bonne partie des dames de la cour et
grand nombre d'hommes bien faits. Quelque temps aprs le Roi y arriva,
sur le visage duquel il paroissoit une grande satisfaction. Madame la
duchesse de Mazarin[138] y dit deux ou trois grandes navets  M. de
Roquelaure[139]; le prince de Courtenai[140], qui en toit amoureux, en
eut tant de honte qu'il en rougit, et que le Roi s'en aperut; il se
leva avec un emportement de rire d'auprs le prince de Conti[141], et
dit  mademoiselle de La Vallire  demi-bas qu'il la remercioit de ne
dire que d'agrables choses, et qu'il mourroit s'il lui toit arriv la
mme chose qu'au prince de Courtenai. La Vallire, en riant tout de
mme, lui dit qu'elle avoit aussi  le remercier d'avoir autant d'esprit
qu'il en avoit, et qu'elle sentoit bien qu'elle ne se consoleroit pas,
non plus que lui, si un tel malheur lui toit arriv. Il est vrai que M.
Bussy, qui les entendoit, dit qu'on ne peut traiter plus agrablement et
plus malicieusement un chapitre qu'ils firent celui-l.

[Note 137: Claire-Clmence de Maill-Brez, fille du marchal de Brez
et de la soeur du cardinal de Richelieu.]

[Note 138: Voy. plus haut.]

[Note 139: Voy. plus haut.]

[Note 140: Louis-Charles, prince de Courtenay, comte de Cesy, fils de
Louis, prince de Courtenay, et de Lucrce-Chrtienne de Harlay. Il toit
n le 24 mai 1640; il se maria en 1669.]

[Note 141: Armand de Bourbon, prince de Conti, frre du grand Cond.]

Cependant madame de Crqui alla trouver Madame au jour qu'elle lui avoit
marqu pour leur partie de Saint-Cloud. Elle y trouva Chison, qui toit
venu voir une des filles de Madame qui toit malade: c'est le mdecin de
La Vallire, lequel a de l'esprit et du factieux. Aprs qu'il eut
entendu le mal de cette demoiselle: Courage, lui dit-il, j'ai des
remdes pour tout, mme pour le coeur des amans.--H! bon Dieu, reprit
Madame, enseignez-les-moi promptement, pour dix ou douze que j'ai que je
voudrois bien gurir, pourvu qu'il ne m'en cott que quelques herbes du
jardin.--Ah! Madame, reprit-il, il m'en cote bien moins que des herbes,
il ne m'en cote que des paroles. Enfin, Chison, qui sacrifioit tout
pour le divertissement de Madame, lui conta que le Roi l'avoit envoy
qurir, et qu'il lui avoit demand avec une extrme motion si
effectivement mademoiselle de La Vallire pouvoit vivre, et si sa
maigreur n'toit pas un mauvais prsage.--Et que lui avez-vous rpondu?
reprit Madame.--Quoi? reprit-il, Votre Altesse pouvoit-elle en tre en
doute? Je vous assure que je l'ai assur avec autant de hardiesse de la
longueur de ses annes comme si j'avois eu lettre de Dieu. J'ai parl en
homme savant, de la vie, de la mort, des destines; il ne s'en est
presque rien fallu, lorsque j'ai vu la joie du Roi, que je ne lui aie
promis une immortalit pour cette fille.--Vrai Dieu! s'cria Madame,
quels charmes secrets a cette crature pour inspirer une si grande
passion?--Je vous assure, reprit Chison, que ce n'est pas son corps qui
les fournit. Madame, en congdiant Chison, le pria de lui faire part de
toutes ses petites nouvelles, et une heure aprs nos deux dames
montrent en carrosse pour Saint-Cloud.

En y allant elles rencontrrent madame de Chevreuse avec son mari
secret, M. de l'Aigles[142]; mais comme elles n'avoient alors que le
bonheur de La Vallire en tte, elles ne s'arrtrent pas  parler de
celui de ces deux personnes, quoique je n'en connoisse pas de plus
grand. Elle demanda donc  la Duchesse si elle connoissoit rien de plus
heureux que cette fille.--Oui, Madame, reprit hardiment la Duchesse, je
me crois encore plus heureuse qu'elle lorsque je vois le Lgat; car il
est certain qu'il est mille et mille fois plus charmant que le Roi.--Ah!
reprit Madame, que le Roi est pourtant aimable pour cette crature, et
qu'il y a peu de gens qui lui puissent rien contester!--Mais, Madame,
rpliqua la Duchesse avec du dpit, vous demeurez toujours d'accord que
monsieur le Cardinal-Lgat est incomparablement plus beau et a plus de
douceur, et, je pense, plus d'esprit que le Roi; pour de la tendresse,
mon coeur en est bien content.--Il est certain ce que vous dites,
rpliqua Madame, que le Lgat a plus de mine et de douceur que le Roi;
mais pour de l'esprit, il faut que vous sachiez qu'on n'en peut pas
avoir plus que le Roi n'en a avec ce qu'il aime, ni plus de respect.
Encore une fois, Madame, vous ne savez pas combien le particulier du Roi
est agrable avec une personne pour qui il a de la passion.
Imaginez-vous que l'on diroit qu'il n'y a que cette seule personne en
tout l'univers, qu'il regarde avec tout autant d'amour et de passion
dans le dernier moment d'une visite de sept ou huit heures comme dans le
premier; il lui sacrifie toutes choses et parot ne dpendre que d'elle;
il a mille et mille petits soins; enfin, si tout ce que mademoiselle
d'Attigny[143] disoit  une de mes amies, ces jours passs, toit vrai,
comme je le crois, je ne connois personne qui aime si bien que le
Roi.--Quoi, Madame, reprit la Duchesse, mme le comte de Guiche?--Il est
bien aimable, reprit Madame, mais il n'est pas si passionn que le Roi.

[Note 142: Le marquis de Laigues (et non l'Aigle), tant all 
Bruxelles en 1649, pour traiter avec l'Espagne au nom des Frondeurs, y
trouva madame de Chevreuse. Laigues toit jeune et fort bien de sa
personne; il russit  lui plaire, et tous deux s'attachrent si bien
l'un  l'autre qu'ils ne se quittrent plus. Brienne regarde aussi le
marquis de Laigues comme le mari de conscience de la duchesse. Voy. M.
Cousin, Vie de madame de Chevreuse, p. 225.]

[Note 143: Lisez: d'Artigny. Voy. plus haut.]

Aprs cela, la Duchesse la pria de lui tenir la parole qu'elle lui avoit
donne, de lui conter un peu comme elle dcouvrit que le Roi toit
amoureux de La Vallire. Madame lui accorda et lui satisfit en ces
termes.


APPENDICE

 L'HISTOIRE DE Mlle DE LA VALLIRE.

      Nous donnons ici, comme nous l'avons annonc plus haut, les
      pages qui terminent dans Conrart l'histoire de mademoiselle
      de La Vallire; on y trouvera, outre quelques dtails sur
      les amours de madame de Crqui et du Lgat, des
      particularits nouvelles.

Mais pendant qu'ils gotoient tant de dlices dans leur entretien,
Madame et la duchesse de Crquy n'en avoient pas tant. Elles toient
alles se promener toutes deux pour se parler dans la libert que leur
amiti leur donnoit, quand Madame, qui n'avoit que des choses tristes
dans le coeur, commena la conversation par des soupirs et la finit par
des larmes. La Duchesse regrette aussi un amant, encore plus aimable et
aussi tendrement aim: car il faut dire  la louange de madame de Crquy
que son coeur ne se peut donner  demi; et puis,  vous dire le vrai, ce
n'est point  monsieur le Lgat  qui l'on feroit de petits prsens.
Chacun sait qu'il a la plus belle mine d'homme que l'on puisse voir, et
qu'il n'y a que les anges qui lui puissent disputer l'avantage de la
beaut. Son esprit est admirable, doux infiniment et flatteur; son coeur
est tendre pour les femmes, et il aime avec une passion extrme. Madame
de Crquy sans doute ne lui est pas ingrate.

Pour ne nous loigner pas de l'affliction de Madame, qui toit cause
par le peu de soin que le comte de Guiche avoit pris de lui donner de
ses nouvelles: Eh bien! ma chre, disoit-elle, que pensez-vous de cet
ingrat, qui, aprs avoir reu mille et mille marques de ma tendresse, me
quitte sans espoir de retour, et m'abandonne  des chagrins
pouvantables? Je sais que vous me direz que le misrable qu'il est ne
s'loigne que par les ordres cruels du Roi, et qu'il n'a pu aller
contre. Je l'avoue, mais aussi avouez-moi que, s'il aimoit autant qu'il
m'a toujours tmoign, il travailleroit  son retour et  apaiser le
Roi. Mais, hlas! l'aversion qu'il a pour lui et le ressentiment qu'il a
contre ses ennemis l'emportent sur la passion qu'il a pour moi. Enfin,
aprs avoir essuy ses beaux yeux, elle fit ces deux couplets de
chanson:

      _Iris au bord de la Seine..._

Voil, ma chre, dit-elle  la Duchesse, ce que je pense en gnral des
hommes. Je vous trouve si sage de n'en aimer aucun, que j'admire votre
prudence, ou plutt la froideur de votre me.

La Duchesse rougit, et son coeur fit voir dans ses yeux que la flamme,
pour en tre sche, n'en toit pas moins ardente. De manire que Madame,
qui est adroite, reprit finement, et cependant selon son coeur: Quoi que
je dise contre les hommes, il est pourtant vrai que je connois bien
qu'il y a mille et mille agrables commerces secrets qui sont bien plus
charmans que ceux o il y a tant de galanterie et d'clat qu'ils
obligent tout le monde d'en causer.--Ah! Madame, reprit la Duchesse,
qu'il est bien vrai ce que vous dites, et qu'il y a de gens heureux dans
le monde qui ne font point de bruit! Ils ne veulent qu'eux-mmes  tre
les seuls tmoins de leurs flicits, ou tout au plus quelque agrable
confident ou confidente.--Pensez-vous en vrit me persuader que tous
les amours sont tendres et sincres?--Non, Madame, ils ne le sont point.
Il n'y a qu'une certaine manire de dbusquer ses rivaux, et j'ai ou
dire  monsieur le duc de Guise bien des fois qu'il n'a jamais mieux
aim mademoiselle de Pons[144] que lorsque personne ne le croyoit. Mais
quand quelqu'un le sut, sa tendresse changea, et il l'aima depuis pour
faire dpit  ceux qui en parloient. J'en connois mille qui n'aiment
point, et ce qu'ils en font n'est que pour faire enrager des rivaux, et
je pense mme que les faveurs secrtes de leurs matresses ne leur sont
chres qu'autant qu'elles sont publiques. Ah! Madame, est-ce l tre
amoureux? L'amour ne veut que le mystre, le silence et le secret, et
ces gens-l ne le veulent pas souffrir. Les femmes font de mme,
n'aimant pas plus que les hommes, et ce n'est que par vanit qu'elles
retiennent leurs coeurs; elles seroient bien fches si l'on ne disoit au
cercle: Monsieur le duc, monsieur le chevalier, est amoureux de madame
une telle. Elles aiment bien mieux une magnifique collation, un bal bien
ordonn, qu'un saisissement, qu'une plainte de n'tre pas aime, et
enfin qu'une lettre tendre et touchante. Ce n'est pas que ces dames
n'accordent aussi franchement les dernires faveurs  leurs amants que
si elles les aimoient; mais c'est pour les obliger  faire de la dpense
ou  leur donner de quoi en faire. Aussi ne faut-il pas s'tonner si ces
commerces se rompent, si une absence dtruit tout; et si l'on trouve
beaucoup de femmes belles et de cette humeur, on en retrouve autant
qu'on en perd. Mais, Madame, on ne retrouve pas aisment des personnes
qui aient l'esprit dlicat et au-dessus de la bagatelle. L'on n'en voit
pas souvent dont le coeur se donne sans rserve, qui soient sincres et
tendres, qui n'aiment en leurs amans que leur ardent amour, leur vertu
et leur fidlit. Les femmes dont je vous parle chasseroient un empereur
s'il dplaisoit  leur amant. Elles n'ont que ce qu'elles aiment en
tte; elles sont ravies quand l'occasion leur prsente une entrevue
secrte; elles s'abandonnent aux transports; elles se redisent en secret
tout ce que leurs amans leur ont dit, et enfin ces coeurs-l sont bien
pris.--Jamais, reprit Madame, je n'avois si bien compris les plaisirs
qu'un amour secret donne, comme je fais maintenant; mais en vrit,
Duchesse, tu en parles trop bien pour ne les pas exprimenter. Dis-moi,
je te prie, pour qui ton coeur s'est rendu si savant? La Duchesse se
prit  rire, et lui demanda qui elle croyoit dans la cour qui l'avoit si
bien instruite!--H! je ne sai pas, dit Madame, car vous donnez si bon
ordre  vos affaires que vous passez ici pour prude. Mais, ma belle,
vous avez t  Rome. Je doute que, s'il y a quelque aimable Italien
dont les passions sont violentes, il n'ait fait quelque effet dans votre
me. Mais je suis bien folle, ma foi! c'est votre beau-frre, ou je suis
bien trompe; il vous voit assiduement, et l'un et l'autre vous
paroissez fort amis, comme gens de nouvelle connoissance.--Aussi, reprit
la Duchesse, cela est, car il m'a connue ds que j'tois  Rome.--Oui,
dit Madame, vous aima-t-il ds ce temps-l?--Et que vous tes mchante
de me vouloir embarrasser! Mais enfin, je vous l'avoue, puisque je le
veux bien, et vous ne me volez point mon secret; je confesse donc que le
Lgat est plus aimable mille fois par l'esprit que par le corps,
quoiqu'il le soit infiniment, mme autant qu'on peut aimer; et moi je
l'estime plus que personne.--Ah! Duchesse, tu n'en dis point assez; tu
as bien plus que de l'estime: car, enfin, jamais l'estime n'a inspir
tout ce que tu viens de dire.--Eh bien! reprit la Duchesse, croyez si
vous voulez que quelque chose de plus tendre m'ait fait ressentir la
passion du Lgat avec plaisir. Et sur ce chapitre elle prit sa belle
humeur et conta cette affaire tout autant qu'il plut  Madame de
l'entendre, et la Duchesse l'avoua avec certitude.

[Note 144: Tallemant a parl longuement des amours du duc de Guise et de
mademoiselle de Pons. Voy. dit in-18, tom. 7, p. 111 et suiv.]

[Illustration]

[Illustration]




HISTOIRE
DE L'AMOUR FEINTE
DU ROI POUR MADAME


Vous m'avouerez, ma chre, qu'il est plaisant qu'une princesse de mon
rang ait t le jouet d'une petite fille comme La Vallire; cependant
c'est ce qui m'est arriv, et ce que je vais vous apprendre, puisque
vous n'tiez point  Paris dans ce temps-l[145]. Vous saurez que peu de
temps aprs que je fus marie  Monsieur, lequel je ne pus jamais bien
aimer, le Roi, qui, je pense, toit de mme pour la Reine, me venoit
voir assez souvent et se plaignoit peu galamment de l'inutilit de son
coeur, et que depuis le dpart de madame de Colonne il toit bien des
momens dans la vie qui lui sembloient longs; il nous disoit souvent cela
en prsence de tout--fait belles femmes, et, quoique nous ne le
trouvassions pas obligeant, c'toit  qui le divertiroit le mieux. Un
jour qu'il toit bien plus ennuy qu' l'ordinaire, monsieur de
Roquelaure[146], pour le tirer de sa rverie, s'avisa malheureusement de
lui faire une plaisanterie de ce qu'une de mes filles toit charme de
lui, en la contrefaisant, et disant qu'elle ne vouloit plus voir le Roi
pour le repos de son coeur, et mille choses de cette nature
qu'effectivement La Vallire disoit. Comme vous savez qu'il donne l'air
goguenard  tout ce qu'il dit, il russit fort  divertir le Roi et
toute la compagnie; il demanda qui elle toit, mais, comme il ne l'avoit
pas remarque, il ne s'en informa pas davantage; seulement il prit grand
plaisir aux bouffonneries du sieur Roquelaure.

[Note 145: L'auteur fait allusion au sjour de madame de Crqui  Rome,
o son mari toit ambassadeur en ce temps; il y fut victime d'une espce
d'assassinat qui motiva l'envoi en France du lgat Chigi; celui-ci, en
mme temps qu'il apportoit au Roi une satisfaction, faisoit, parot-il,
une cour assidue  la femme de l'ambassadeur.]

[Note 146: Voy. t. 1, p. 163 et suiv.]

Trois jours aprs, le Roi, sortant de sa chambre, vit passer
mademoiselle de Tonnecharante[147]; il dit  Roquelaure: Je voudrois
bien que ce ft celle-l qui m'aimt.--Non, Sire, lui dit-il, mais la
voil, en lui montrant La Vallire,  laquelle il dit, en notre
prsence  tous, d'un ton fort plaisant: Eh! venez, mon illustre aux
yeux mourans, qui ne savez aimer  moins qu'un monarque! Cette
raillerie la dconcerta; elle ne revint pas de cet embarras, quoique le
Roi lui ft un grand salut et lui parlt le plus civilement du monde. Il
est certain qu'elle ne plut point ce jour-l au Roi; mais il ne voulut
pourtant point qu'on en raillt.

[Note 147: Gabrielle de Rochechouart, de la branche des comtes de
Tonnay-Charente, toit fille unique de Jean-Claude de Rochechouart et de
Marie Phelippeaux de la Vrillire. Elle pousa, en 1672, le marquis de
Blainville, fils de Colbert. Son pre et le pre de madame de Montespan
toient, l'un et l'autre, petits-fils de Ren de Rochechouart; Gaspard,
fils de Ren, avoit eu lui-mme pour fils Gabriel, pre de madame de
Montespan, et Louis, comte de Maure. La comtesse de Maure, tante de
madame de Montespan, toit donc allie,  un degr fort rapproch, de
mademoiselle de Tonnay-Charente. Il toit ncessaire de dbrouiller
cette parent qui explique certains faits postrieurs.]

Six jours aprs, il advint mieux pour elle; car elle l'entretint fort
spirituellement deux heures durant, et ce fut cette conversation fatale
qui l'engagea. Comme il et eu honte de venir voir cette fille chez moi
sans me voir, que fit-il? Il trouva moyen de faire dire  toute sa cour
qu'il toit amoureux de moi; il en parloit incessamment; il louoit mon
air et ma beaut, et enfin je fus salue de toutes mes amies de cette
nouvelle. Cependant il ne m'en donnoit point d'autres preuves que d'tre
continuellement chez moi, et, ds qu'il voyoit quelqu'un, d'tre attach
 mon oreille  me dire des bagatelles; et aprs cela, il retomboit dans
des chagrins pouvantables. Il me mettoit souvent sur le chapitre de la
belle, en m'obligeant de lui dire jusques aux moindres choses; et comme
je croyois que ce n'toit que par ce qu'on lui en avoit dit, et que
d'ailleurs j'tois bien aise de le divertir, je l'en entretenois autant
qu'il le vouloit. Il la voyoit souvent en particulier, et prenoit
quelquefois un ton de raillerie pour autoriser ses conversations; mais
pour peu que je continuasse, je voyois bien par la mine qu'il faisoit
quand quelqu'un la choquoit, qu'il n'toit pas content. Il la faisoit
venir souvent, et effectivement il toit bien plus agrable et
fournissoit bien davantage  la conversation que lors qu'elle n'y toit
pas. Cependant concevez que j'en tois la malheureuse, ne voyant presque
plus personne, de peur qu'on avoit de lui dplaire; il n'y avoit que le
pauvre comte de Guiche qui venoit toujours hardiment me voir. Bon Dieu,
que j'tois aveugle!

Il me souvient qu'un jour que mademoiselle de Tonnecharante avoit la
fivre, que La Vallire toit auprs d'elle, d'abord que le Roi le sut,
il en fut tout mu et se leva pour l'aller qurir. Le comte me dit: Ah!
que le Roi, Madame, est honnte homme, s'il n'a point d'amour! Je vous
avoue que je ne le croyois pas, quoique chacun dt le contraire; la
jeune Reine mme me le persuadoit bien mieux que les autres par sa
froideur pour moi, qu'elle prtendoit venir de ce que j'avois ri un soir
qu'elle pensa tomber ici en dansant; Monsieur m'en donna aussi des
attaques  la chasse: en vrit, quand j'y pense, nos deux illustres se
divertissoient bien de ma simplicit; mais achevons.

Un jour que la comtesse de Maure[148] me vint voir, La Vallire lui
demanda si elle n'avoit point vu la Tonnecharante, qui toit sortie pour
l'aller voir. Vous connoissez bien l'esprit de la comtesse, qui toit sa
particulire amie; elle trouva que La Vallire ne parloit pas comme elle
devoit de sa parente et de son amie[149]; elle s'en plaignit  moi. Je
vous avoue que dans mon me je trouvai le caprice de cette dame
plaisant, de trouver  redire qu'on n'avoit point dit mademoiselle de
Tonnecharante; mais comme j'avois gard un dpit secret contre La
Vallire de ce que le soir prcdent le Roi l'avoit presque toujours
entretenue, je lui en fis un si grand bruit, en la reprenant aigrement
devant madame de Maure, en lui disant que je faisois grande diffrence
d'elle avec toutes mes filles, et que je la trouvois fort entendue
depuis quelque temps, qu'elle en pleura de rage et de chagrin. Ce qui
l'outragea plus sensiblement, c'est qu'elle nous avoit entendu la
railler avec mpris de sa prtendue passion pour le Roi, et, comme vous
savez que madame de Maure dcidoit souverainement de tout, elle la
traita de fille qui  la fin aimeroit les hros des romans.

[Note 148: Anne Doni d'Attichi, femme de Louis, comte de Maure, la
clbre amie de madame de Sabl et de mademoiselle de Montpensier.--Voy.
la note prcdente.]

[Note 148: Voy. ci-dessus p. 100.--L'auteur lui prte ici une sorte de
fiert fort susceptible que n'avoit point madame de Maure, si l'on en
croit les portraits que nous ont laisss d'elle le marquis de Sourdis,
dans le Recueil de portraits ddis  Mademoiselle, et Mademoiselle
elle-mme dans son petit roman de la _Princesse de Paphlagonie_, o
Madame de Maure parot sous le nom de _Reine de Misnie_. Partout on
s'accorde  louer sa bont.]

Nous n'avions pas encore dcid ce chapitre, que le Roi entra dans ma
chambre. Je vous avoue, duchesse, que dans ce moment il me parut plus
aimable que tout ce que j'ai jamais vu. Mais Dieu! que cette aimable
joie se dissipa bientt, lorsqu'il aperut La Vallire entrer par une
autre porte, les yeux gros et rouges  force de pleurer! Non je
n'entreprendrai point de vous dire quel fut ce changement, qu'il tcha
de cacher pour lui dire en riant qu'il l'aimoit assez pour vouloir
savoir ses chagrins. Je pense qu'elle lui fit bien ma cour: il sortit un
moment aprs, disant qu'il m'avoit vue, et que c'toit assez. Il revint
cependant le soir avec la Reine-Mre, qui toit suivie de plusieurs de
nos dames. Elle nous montra un bracelet de diamans d'une beaut
admirable, au milieu duquel toit un petit chef-d'oeuvre: c'toit une
petite miniature qui reprsentoit Lucrce; le visage en toit de cette
belle Italienne qui a tant fait de bruit dans l'univers; la bordure en
toit magnifique et enfin toutes tant que nous tions de dames eussions
tout donn pour avoir ce bijou.  quoi bon le dissimuler? je vous avoue
que je le crus  moi, et que je n'avois qu' faire connotre au Roi que
j'en avois envie pour qu'il le demandt  la Reine, car tout autre que
lui ne l'auroit jamais pu obtenir d'elle. En effet, je ne manquai rien
pour lui persuader qu'il me feroit un prsent fort agrable s'il me le
donnoit. Il toit si triste qu'il ne me rpondit rien; cependant il le
prit des mains de madame de Soissons, qui le tenoit, et l'alla montrer 
toutes nos filles. Il s'adressa  La Vallire pour lui dire que nous en
mourions toutes d'envie, et ce qu'elle en trouvoit; elle lui rpondit
d'un ton languissant, prcieux et admirable. Le Roi n'eut pas la
patience ni la prudence d'attendre  le demander qu'il ft hors de chez
moi; car avec un grand srieux il vint prier la Reine de le lui troquer,
et elle le lui donna avec bien de la joie. Dieu sait quelle fut la
mienne lorsque je le lui vis entre les mains!

Aprs que tout le monde fut parti, je ne pus m'empcher de dire  toutes
mes filles que je serois bien attrape si je n'avois pas le lendemain ce
bijou  mon lever. La Vallire rougit et ne rpondit rien; un moment
aprs elle partit, et la Tonnecharante la suivit doucement. Elle vit La
Vallire comme je vous vois regarder ce bracelet, le baiser, puis le
mettre dans sa poche, lorsque la Tonnecharente l'empcha par un cri
qu'elle fit,  dessein de lui faire peur. Je pense qu'elle en eut aussi;
mais, aprs s'tre remise, elle ne chercha point de finesse, elle lui
dit: Eh! bien, Mademoiselle, vous voyez que vous avez le secret du Roi
entre vos mains; c'est une chose dlicate, pensez-y plus d'une fois.
Voici la Tonnecharante aux prires de lui dire la vrit de toute cette
intrigue. La Vallire lui dit sans faon les choses au point qu'elles en
toient; aprs quoi elle crivit toute cette aventure au Roi.

Le lendemain il vint chez moi ds les deux heures, et parla prs d'une
heure  elle. Il voulut ds ce jour-l la tirer de chez moi; elle ne le
voulut pas. Il souhaita qu'elle prt ces boucles d'oreilles et cette
montre, et qu'elle entrt dans ma chambre avec tous ses atours; ce
qu'elle fit. Je lui demandai devant le Roi qui lui pouvoit avoir donn
cela.--Moi, rpondit le Roi peu civilement. Je demeurai muette; mais,
comme le Roi souhaita que j'allasse  Versailles et que j'y menasse
cette crature, j'attendis  la chapitrer devant les Reines. Assurment
que le Roi s'en douta, et ce fut ce mme jour qu'il nous fit cette
incivilit  toutes, de nous laisser  la pluie qui survint dans ce
temps-l pour donner la main  La Vallire,  laquelle il couvrit la
tte de son chapeau. Ainsi il se moqua de nos desseins, et ne fit plus
de secret d'une chose dont nous prtendions faire bien du mystre. Jugez
aprs cela, ma chre, de l'obligation que je dois avoir au Roi.

La duchesse[150] la plaignit, et elles passrent cinq  six jours
parlant chacune de leurs affaires, aprs lequel temps elles revinrent 
Paris. Madame alla descendre au Louvre, o elle trouva presque toutes
les femmes de qualit de la cour qui toient venues visiter la
Reine-Mre, qui avoit une lgre indisposition[151]. Le Roi vit entrer
monsieur de Roquelaure, auquel il demanda si l'on parleroit
ternellement de ses malices pour les femmes,  cause que le soir
prcdent il avoit rompu avec madame de Gersay[152] fort mal.--En
vrit, lui dit le Roi, cette rputation de se faire aimer des femmes et
puis se moquer d'elles ne me charmeroit point; qui peut autoriser un
homme qui manque de probit pour elles? car enfin, si parce que l'on n'a
 essuyer que leurs plaintes et leurs larmes il faut n'en rien craindre,
je trouve cela horrible; et puis, quiconque a de la probit en doit
avoir partout.--En vrit, reprit la premire et la plus aimable
duchesse de France, cela est bien glorieux pour nous, qu'un roi comme le
ntre dfende nos intrts si gnreusement.--

[Note 150: L'auteur prend ici brusquement la parole, qu'il avoit laisse
 MADAME depuis le commencement de ce rcit. On se rappelle que Madame
s'adressoit  la duchesse de Crqui.]

[Note 151: La Reine mre toit depuis long-temps atteinte d'un cancer.]

[Note 152: Voy., sur le marquis de Jarsay, dont la femme est ici en jeu,
t. 1, p. 74.]

Ah! Madame, dit le Roi, je n'en aurois pas besoin si toutes les femmes
toient faites comme vous.--Aprs tout, dit la Reine, monsieur de
Guise[153] se dcria tellement pour deux ou trois affaires de cette
nature que quand il est mort il n'et pas trouv une lingre du palais
qui l'et voulu croire.--Mais, Madame, lui dit Roquelaure en riant,
quand un confesseur commande de rompre?--Ah! la bonne conscience!
interrompit le Roi; ah! l'homme de bien! Il continua cette conversation
encore une heure, toujours pillant[154] Roquelaure. Ensuite il alla
penser pour se confesser le lendemain, qu'il communia avec une dvotion
admirable, et partagea la journe en trois:  Dieu, aux peuples, et  La
Vallire,  laquelle il donna la fte de toutes les faons. Mais celle
qui m'auroit le plus agr, c'est un meuble entier de cristal tout
faonn: il est certain que tous les meubles que j'ai jamais vus en ma
vie doivent cder  la beaut et  l'clat de celui-ci; le seul
candlabre est de deux mille louis. Deux jours aprs La Vallire envoya
au Roi, par un gentilhomme de son frre, un habit et la garniture avec
ce billet:

      _Je vous avoue que je me sens un peu de vanit lors que je
      pense que je suis en tat de pouvoir faire des prsens au
      plus grand roi du monde; car vous voulez bien, mon illustre
      prince, que je sois persuade que tout ce qui vous vient de
      moi vous est agrable, et que vous estimez plus une marque
      de ma tendresse et de mon amiti que tous les trsors de
      votre royaume. Pensez un peu, en vous habillant, qu'il n'est
      pourtant pas besoin d'tre magnifique pour me plaire._

[Note 153: Henri de Lorraine, deuxime du nom, duc de Guise, pair et
grand chambellan de France, n en 1614, mort en 1664. Ses prtentions,
sa jactance, ses nombreuses amourettes, ont t maintes fois racontes
et chansonnes. On a vu plus haut (p. 93) une allusion  son amour pour
mademoiselle de Pons. C'est  lui que Somaize ddia son _Dictionnaire
des Prcieuses_. Voy. notre dition de ce livre, t. 2, p. 251.]

[Note 154: Piller, railler, agacer. Terme pris de la chasse; on dit  un
chien: _Pille_, _pille_, c'est--dire mords. De l _houspilier_.]

Cette lettre plut au Roi, comme tout ce qui vient de La Vallire; voici
ce qu'il lui repartit:

      _Oui, ma chre mignonne, vous tes en tat de me faire des
      prsens, et je les reois avec plus de joie de votre main
      que je ne ferois de tout l'empire de l'univers par celles de
      tous les hommes; mais, ma belle enfant, conservez-moi
      toujours le glorieux don que vous m'avez fait de votre coeur,
      car c'est celui-l qui m'oblige  regarder tous les autres
      avec plaisir. Ayez un peu d'envie de me voir avec l'habit
      que vous me donnez._

Elle en eut une grande commodit, car il le porta plus de quinze jours
de suite. Il lui en envoya peu de temps aprs six merveilleusement
riches et superbes, avec une chelle[155] et une ceinture de diamans,
afin de monter avec plus de facilit au haut du mont Parnasse, et une
veste[156] comme celle de la Reine, qui lui sied fort bien.

[Note 155: Les femmes portoient alors des chelles de rubans,
c'est--dire des noeuds de rubans fixs par chelons le long du busc; les
diamants remplacent ici les rubans.]

[Note 156: VESTE. Espce de camisole qui est ordinairement d'toffe de
soie, qui va jusqu' mi-cuisse, avec des boutons le long du devant et
une poche de chaque ct. Les vestes toient, il y a quelques annes,
plus courtes, et mme elles n'avoient point de poches d'homme.
(_Richelet._)--Il est  croire que les _vestes_ des femmes diffroient
de celles que portoient les hommes.]

Elle toit dans cet tat lorsque le Roi alla  la revue qu'il fit de ses
troupes  Vincennes devant messieurs les ambassadeurs d'Angleterre.
Voyant passer le carrosse de La Vallire, il s'avana au galop et fut
une heure et demie  la portire, chapeau bas, quoiqu'il ft une petite
pluie que nous trouvions fort incommode, et, en s'en retournant, il
rencontra  douze pas de l celui des Reines, auquel il fit un grand
salut. La semaine suivante, ils allrent tous deux seuls  Versailles,
ne voulant point que mademoiselle d'Artigny y ft, tant il est vrai que
dans l'amour le secret est plaisant. Cela me fait souvenir du cardinal
lgat[157], qui disoit un jour  monsieur de Crqui: Parbleu, Monsieur,
mon plaisir diminueroit de la moiti si je croyois qu'on m'entendt.

[Note 157: Le cardinal Chigi, dont nous avons parl plus haut, amoureux
de madame de Crqui.]

 moiti chemin, Des Fontaines[158], par ordre du roi, lui prpara un
grand repas, duquel il eut cent louis. Ils restrent six ou huit jours 
Versailles, et se divertirent  la chasse,  la promenade, au lit et 
tout ce qu'ils voulurent. En s'en revenant  Paris, mademoiselle de La
Vallire tomba de cheval, qui ne se seroit pas fait grand mal si elle
n'et pas t matresse du Roi; mais,  cause de cela, il la fallut
saigner promptement. Je ne sais par quelle raison elle vouloit que ce
ft au pied; le Roi, qui voulut y tre, fit plus de mal que de bien, car
il cria tant aux oreilles du chirurgien que la peur lui fit manquer deux
fois son coup. Son amant devint ple comme un linge; mais ce fut bien
autre chose quand on vit que mademoiselle de la Vallire, en retirant
son pied, fit rompre le bout de la lancette. Le Roi, anim comme si ce
misrable l'et fait exprs, lui donna un coup de pied de toute sa
force, qui en vrit est beaucoup dire, et l'envoya d'un bout de la
chambre  l'autre. Le Roi se jeta  sa place, et prit le pied de cette
admirable[159], en attendant un autre chirurgien, qui lui tira le bout
de la lancette et la saigna fort bien. Elle fut pourtant oblige de
garder le lit un mois. Le Roi diffra dix jours, pour l'amour d'elle,
son voyage  Fontainebleau, aprs lequel il fallut partir; mais tous les
jours elle avoit des nouvelles du Roi, et le Roi en avoit des siennes.
Voici un des billets qu'elle lui crivit:

      _Mon Dieu! qu'il est incommode d'aimer un prince aussi
      charmant que vous! on n'a pas un moment de repos, on craint
      mme mille choses qui ne peuvent pas arriver; enfin je vous
      veux souvent du mal d'tre trop aimable. Plaignez donc ce
      coeur que vous rendez malheureux; excusez-le de toutes les
      peines que je vous donne de m'aimer triste, absente,
      importune, et, si j'ose dire, jalouse._

[Note 158: Le sieur Des Fontaines ne figure  aucun titre  cette poque
sur l'tat de la maison du Roi.]

[Note 159: _Admirable_, _illustre_, remplacrent le mot _prcieuse_,
lorsqu'il fut discrdit.]

En voici la rponse:

      _Le triste tat o mon coeur me rduit depuis que je ne vous
      vois pas, mon enfant, est assez pitoyable pour vous obliger
       partager mes chagrins, et  tre touche de piti pour les
      maux que votre absence me fait souffrir, qui ne peuvent tre
      adoucis par tous les divertissemens que mon coeur me fournit;
      ainsi je puis tre persuad qu'il est des momens o vous
      souffrez tout ce qu'une personne qui aime peut souffrir._

Une heure aprs que ce billet fut parti, l'impatience du Roi fut si
grande pour voir sa matresse qu'il pria le duc de Saint-Aignan de
l'aller qurir, ne le pouvant pas lui-mme  raison de quelques affaires
importantes qu'on traitoit pour lors dans le conseil. Le duc partit
aussitt, et deux jours aprs nos deux amans gotrent la satisfaction
qu'il y a de se voir aprs une si petite absence. Leur joie fut grande;
celle de la Reine ne fut pas de mme, qui avoit dj assez de chagrin
sans celui-l, d'avoir presque entendu toutes les nuits que le Roi
rvoit tout haut de cette petite pute (c'est ainsi qu'elle la nommoit,
parce qu'elle ne sait pas assez bien le franois).

C'est une bonne princesse; le Roi est un grand prince, personne n'est
digne d'tre sur nos ttes que lui; jamais on n'a vu de grands hommes
qui, aussi bien que lui, n'aient t vaincus par l'amour: admirons
toujours sa bonne foi, sa tendresse et sa grande constance, et de
mademoiselle de La Vallire l'esprit et la modration[160].

[Note 160:  voir cette sorte de conclusion qui se rattache si peu  ce
qui prcde, il n'est pas douteux, ce semble, que le rcit n'ait t
interrompu, et qu'il y ait ici une lacune.--Nous avons vainement cherch
un texte plus complet.]




[Illustration]

LA DEROUTE ET L'ADIEU
DES
FILLES DE JOIE
DE LA VILLE ET FAUBOURGS DE PARIS
Avec leur nom, leur nombre, les particularits de leur prise et de leur
emprisonnement
ET LA
requeste a Madame de la Vallire


      _J'cris la droute fameuse
      De la bande autrefois joyeuse,
      Mais qui n'est plus en ce temps-ci
      Qu'une bande fort en souci.
      Quoiqu'il en soit, quoiqu'on en croie,
      Je chante des filles de joie
      L'adieu, les regrets et les pleurs,
      Sans prendre part  leurs malheurs._

        _Muse, qui connois cette race,
      Qui t'a souvent fait la grimace
      Et mpris cent fois tes vers,
      Lorgne-les toutes de travers,_
      _Et fais aussi que je les voie,
      Non plus comme filles de joie,
      Mais en filles qui font piti;
      Pourtant, vers moi sans amiti,
      Pour cette troupe de sirnes,
      Et pour fruit de toutes mes peines,
      Fais que quelque fille de bien
      M'aime un peu sans m'en dire rien._

        _Paris est un sjour commode
      O chacun peut vivre  sa mode,
      Avec droit d'y manger son pain,
      Comme dans l'empire romain,
      Car on y vit sous un roi juste,
      Comme on faisoit du temps d'Auguste,
      Avec la mme libert,
      Aussi bien l'hiver que l't;
      Et chacun  sa fantaisie
      Y prend le droit de bourgeoisie;
      Mais comme enfin tout se corrompt,
      Le nom de bourgeois fait affront,
      On veut tre encor davantage[161];
      De libert libertinage
      Se produit insensiblement,
      Et puis il faut un rglement.
      La femme, comme plus fragile,
      Commence un dsordre de ville,
      Et veut toujours prendre plus haut_
      _Qu'elle ne doit et qu'il ne faut.
      La moindre se fait demoiselle[162];
      Il faut brocards, il faut dentelle,
      Il faut perles et diamans,
      Il faut riches ameublemens,
      Et mille autres telles denres[163];
      Mais pour les rendre ainsi pares,
      Il faudroit que tous les maris
      Fussent de vrais Jean de Paris.
      De l vient la source maligne
      Qui cause le malheur insigne
      D'tre enfin prise au saut du lit
      Et surprise en flagrant dlit.
       Dieu! qu'on en prend de la sorte!
      Sans celles que la fausse porte
      Fait sauver par quelques dtroits
      Pour tre prise une autre fois.
      Ninon dans un fiacre est prise
      Avec un homme  barbe grise;
      Ninon au carrosse  cinq sous[164]
      Se laisse prendre et file doux;
      Lucrce en sortant est grippe;
      Babet en dansant est happe;
      On surprend Manon et Cataut
      Qui vont l'une en bas l'autre en haut;
      Jeanneton aux sergens fait tte.
      On ne vit jamais telle fte.
      Pots, pintes, tables, escabeaux,
      Siges, chandeliers, cruches, seaux,
      Vaisselle, sans tre compte,
      Volent d'abord sur la monte.
      Tout y fait le saut prilleux,
      Jusqu'aux bouteilles deux  deux;
      Puis Jeanneton court  la broche.
      Cependant un sergent l'accroche;
      Elle l'gratigne et le mord.
      Les voil tous deux en discord,
      Prts  s'arracher la prunelle;
      Mais le sergent est plus fort qu'elle:
      Il l'entrane contre son gr,
      Lui fait sauter plus d'un degr,
      Et, sans entendre raillerie,
      La mne  la Conciergerie.
      On dniche ds le matin
      La fameuse et fire Catin:
      Quoiqu'on la fasse aller en chaise.
      Elle n'est pas trop  son aise,
      La commodit lui dplat;
      Mais on s'en sert telle qu'elle est.
      Marquise, comtesse ou baronne,
      Il faut comparotre en personne,
      Et faire entrer au Chatelet,
       jour ordonn sans dlai:
      C'est un arrt irrvocable.
      On prend au lit, on prend  table;
      Pourvu qu'on soit en mauvais lieu,
      Suffit, la prise est de bon jeu.
      On a beau dire: Je suis telle,_
      _Je suis d'auprs de la Tournelle,
      Mon mari me connoit fort bien;
      Tout ce discours ne sert de rien,
      Il faut aller o l'on vous mne.
      Pourquoi courir la pretantaine,
      Lui disent les sergens railleurs,
      Et venir autre part qu'ailleurs?
      H bien! que votre mari vienne,
      Qu'il vous retire et vous retienne,
      S'il ne vous fait le mme tour
      Que le procureur de la cour
      Fit l'autre jour  telle dame
      Qui voulut se dire sa femme;
      Allez, je ne vous connois point,
      Et demeurons en sur ce point,
      Lui dit-il fort bien en colre.
       cela que pourriez-vous faire?
      Quand un homme est ainsi fch,
      Sa femme en porte le pch.
       propos, chez dame Thomasse,
      Deux femmes de fort bonne race
      Furent prises au trbuchet,
      Et passrent hier le guichet,
      Et tous les jours, on en attrape
       l'heure que l'on met la nape:
      Cela veut dire en plein midi[165].
      Ha! qu'un sergent est tourdi,
      De venir frapper  cette heure!
      Personne  table ne demeure;
      Il peut tout seul se mettre l:
      Car aussitt chacun s'en va,
      Laisse chapon, ragot et soupe,
      Laisse du vin dedans sa coupe,
      Et fait place  quatre sergents
      Qu'il laisse buvans et mangeans,
      Et souhaite qu'ils en touffent,
      Tandis que les dames s'pouffent._

        _D'autres, avec des Savoyards,
      S'enferment bien de toutes parts,
      Puis sortent par la chemine;
      De quoi la cohorte tonne
      Pense que le diable a pris part
       cet inopin dpart.
      Rien ne sort  porte rompue,
      Elles sont dj dans la rue;
      Les Savoyards crient haut et bas:
      Sergens, vous ne nous tenez pas;
      Mais les sergens, tout pleins de rage,
      S'en prennent d'abord au mnage;
      Ils renversent et brisent tout;
      Chacun en emporte son bout,
      Mais ce bout ne vaut pas la peine
      De faire une entreprise vaine.
      Ils vont chez la belle aux beaux yeux;
      Chez elle ils russiront mieux;
      Elle est dame  se laisser prendre
      Et point difficile  se rendre;
      Tout bretteur se rend matre l,
      Si-tt qu'il a dit: Me voil!
      Sergent qui commande  baguette
      N'a pas moins de droit que la brette;
      Ouvrez vite, c'est temps perdu,
      Levez-vous, le lit est vendu,_
      _Lui dit-il en propres paroles.
      Prenez, dit-elle, deux pistoles
      Et me laissez vivre en repos.
      C'est parler for mal  propos.
      Ha! vous ne ferez point affaire,
      Dit le sergent fort en colre.
      Pour qui me prenez-vous ici?
      Pensez-vous chapper ainsi?
      Si je n'avois la retenue,
      Vous iriez  pied par la rue;
      Mais c'est en chaise que l'on sort
      Quand on en veut payer le port.
      Tel est le destin de nos belles
      Et d'autres qui sont avec elles:
      Nicole, Claudine, Margot
      Et Perrette? et Jeanne au pied-bot,
      Martine, la souffle-rties,
      Toutes servantes addenties,
      Qui de, qui del, font flus,
      Mais elles ne reviennent plus.
      Bon pied, bon-oeil et bonne bte
      Fait bien lors un coup de sa tte.
      Comme on dniche des moineaux,
      Ou comme l'on cuit des perdreaux,
      Tout ainsi l'on prend Christoflette,
      Poncette, Gilette, Nisette,
      En sortant de leurs nids  rats;
      L'une chappe de l'embarras,
      On la prend, on lui dit. C'est que[166]
      Il faut venir au Fort l'vque,
      Et de prises pour un matin
      J'en compte cent, sans le fretin.
      Gure de gens ne sont en peine
      De s'informer o l'on les mne,
      Except quelques perruquiers,
      Quelques parfumeurs et poudriers,
      Quelques faiseurs de confitures,
      Ou bien de mignonnes chaussures,
      De fards, de pommades, de gands,
      De vieilles jupes, vieux rubans,
      Repassez  la friperie,
      Et faiseurs de ptisserie.
      H quoi! si souvent escroqus,
      Faut-il encore qu'ils soient moqus?
       personnes ensorceles,
      De prter ainsi leurs denres
      Sur janvier, fvrier et mars,
      Pour courre aprs de tels hasards!
      Au contraire, mille personnes
      Prudentes, sages, belles, bonnes,
      Rendront grce aux bons magistrats
      Qui leur ont sauv tant de pas,
      Et rduit leurs maris  vivre
      D'un air qu'il ne les faut pas suivre.
       combien d'argent pargn
       tel, qui pour tre lorgn
      Le faisoit, mettant tout en gage,
      Et trop tt gueux et trop tard sage!
      Voil ce que c'est d'couter
      Un sexe qui vient nous tenter,
      Qui nous fait croire qu'il nous aime,
      Et puis nous perd comme lui-mme!
       qu'elles sont en bel tat
      Pour un marquisat ou comtat!
      Ainsi fait la vanit sotte
      D'une poupe une marotte,_
      _D'une belle idole un jouet,
      Et du jeu l'on en vient au fouet[167].
      C'est l d'une faon fort belle
      Se faire passer demoiselle.
      Et pourtant une infinit
      Passent en cette qualit;
      Mais la prudente politique
      En va faire une rpublique
      Que l'on veut envoyer  l'eau,
      S'entend pourtant dans un vaisseau.
      Alors toute personne sage
      Fera des voeux pour leur passage,
      Priera les flots, Neptune aussi,
      De les porter bien loin d'ici[168].
      Aux vents, pour moi, je fais prire
      De leur bien souffler au derrire,
      C'est du navire que je dis;
      J'excepte le vent yapis[169]:
      Car ce vent seroit tout contraire,
      Et des potes d'ordinaire
      Il est invoqu pour les gens
      Qu'on veut revoir en peu de temps._

        _Alors aussi d'autre manire
      Tout dbauch fera prire;
      Mais prires de dbauchs
      Sont souvent autant de pchs;
      Le Ciel, qui le sait, les dlaisse
      Et ne s'en hausse ni s'en baisse;
      Les enfans leur crient au renard[170].
      Pourtant dans ce fameux dpart
      On voit blmir un pauvre drle
      Quand il entend lire le rle
      O des premires est Fanchon,
      Qui de ses deux yeux de cochon
      Lui vint percer le coeur et l'me;
      Alors il ne peut qu'il ne blme
      Et polices et magistrats.
      ! dit-il en parlant tout bas,
      Quelle injustice, quel dommage,
      De faire  Fanchon cet outrage!
      Puis, demeurant droit comme un pieu,
      Il enrage et jure morbieu,
      Et maudit en soi la police.
      De peur qu'il a de la justice;
      Mais il a beau se garder bien,
      Jamais justice ne perd rien.
      Dieu veuille qu'il s'amende
      Et que jamais on ne le pende!
      On en pend de bien plus hups
      Qu'un sexe pipeur a pips._

        _Enfin nos pies dniches,
      De leur dpart assez faches,
      De tous cts d'un oeil hagard.
      Regardent le tiers et le quart.
      Mais tiers ni quart, tel qu'il puisse tre,
      Ne fait semblant, de les connotre.
      L'une soupire, l'autre rit;
      L'une soupire, une autre maudit;
      Quelque autre fait la grimace
      D'un singe qui demande grce;
      Une autre sans honte et sans front
      Se moque d'honneur et d'affront.
      La demoiselle et la marquise,
      Mais marquise de bonne prise,
      Ont le bec alors bien gel,
      Et le caquet mal affil.
      Elles n'ont point ici par voye,
      Bruns ni blondins qui les cotoye.
      Les sergens sont leurs quinolas[171]
      Qui sont des meneurs par le bras,
      Meneurs de fort mauvaise grce,
      Et tous meneurs chassant de race,
      Meneurs  leur rompre le cou,
      En les menant devinez o.
      Je croi qu'ils vont droit au Pont-Rouge[172]
      Vers un grand bateau qui ne bouge.
      L, toutes entrant en complot,
      On crie:  Chaillot!  Chaillot!
      C'est aux Bons Hommes  Surne,
      C'est o ce grand bateau les mne;
      S'il fait beau temps l'on pourra bien
      Passer outre sans dire rien.
      Adieu Paris, comme il nous semble,
      Disent-elles toutes ensemble.
      Hlas! que de gens, de mtier
      Sont fchs en chaque quartier:
      Car ils perdent la chalandise
      Et de baronne et de marquise.
       prsent tout est renvers,
      Notre honneur est bien bas perc:
      Nous donnerions, tant au rle,
      La qualit pour une obole.
      Du moins que ne nous rduit-on
       reprendre le chaperon[173]?
      Aprs avoir t coquettes,
      Quel mal d'tre chaperonettes,
      Mme de porter le tocquet[174]
      Avecque quelque autre affiquet,
      Tout ainsi que la bourgeoisie,
      Qui de grande peur est saisie
      Qu'on ne rgle au temps de jadis
      Et sa coiffure et ses habits;
      Que d'une demi-demoiselle
      On en fasse une pronnelle.
      On en seroit tout aussi bien
      Si le monde n'en disoit rien.
      Mais, soit qu'il jase ou qu'il se taise,
      On en seroit plus  son aise,
      On ne se ruineroit point
      Pour du brocart[175] et pour du point[176]:
      La chemisette[177], la houbille[178],
      Le corset, quelque autre guenille,
      Un filet  mouche, un jupon
      Pour parer seroit aussi bon.
      Mais zeste, attendez-nous sous l'orme!
      On nous prendra pour la rforme.
      Bon Dieu! que nous avons de soin!
      C'est bien de nous qu'on a besoin!
      Laissons faire le politique.
      Qui rgle la chose publique;
      Mais qu'en le laissant faire aussi
      Elle nous chasse loin d'ici!
      Adieu bal, adieu comdie
      Adieu, puisqu'il faut qu'on le die,
      Au Marais, notre rendez-vous,
      O souvent, avec cent filoux,
      Nous avons jou notre rle
       dpouiller un pauvre drle,
      tranger ou provincial,
      O je ne m'acquitai pas mal
      Du beau soin d'escroquer la dupe
      Tantt d'un bas, puis d'une jupe,
      D'un mouchoir, d'un collier, d'un lou,
      D'un rubis, d'un autre bijou,
      D'un anneau, d'une garniture,
      D'un brasselet, d'une coiffure,
      D'un miroir, d'un ameublement,
      D'un cabinet, d'un diamant,
      D'une aiguire, d'un bassin mme,
      Selon que plus ou moins on aime.
      Manger enfin carosse et train,
      Le mettre nud comme la main,
      toit mon principal office.
      J'en cachois si bien l'artifice,
      Que mon pauvre dupe croyoit
      Que je brulois comme il bruloit;
      Mais bientt mon coeur, tout de glace.
      Le foroit de cder la place
      A quelque autre simple niais
      Qu'on prenoit du mme biais;
      Mais aprs toutes nos fredaines,
      Dont nous allons porter les peines,
      Voil nos plaisirs qui sont morts,
      Et nous en sommes aux remords.
      Adieu promenades de Seine,
      Chaillot, Saint-Cloud, Ruel, Surenne!
      Ha! que nous allons loin d'Issy,
      De Vaugirard et de Passy!
      Mais c'est o le destin nous mne.
      Adieu Pont Neuf[179], Samaritaine,
      Butte Saint-Roch, Petits-Carreaux,
      O nous passions des jours si beaux!
      Nous allions en passer aux isles;
      Puisqu'on ne nous veut plus aux villes,
      Il nous faut aller au dsert.
      Et comme toute chose sert,
      Nostre disgrce nous dlivre.
      De l'homme brutal, de l'homme ivre,
      De l'homme jaloux, du coquin,
      Et du voleur et du faquin,
      Dont nous souffrons la tyrannie,
      Les bassesses, la vilnie:
      Supplice le plus grand qui soit.
      Hlas! si la femme savoit
      Quelle sujtion a celle
      Qui fait le mtier de donzelle,
      Elle n'en tteroit jamais,
      Vivroit comme moi dsormais,
      Qui promets, qui proteste et jure
      D'estre meilleure crature.
      Mes compagnes en font autant;
      Prenez-le pour argent comptant:
      Nous tiendrons un chemin contraire,
      Pourvu qu'on-nous le fasse faire.
      Ainsi ce beau discours finit.
      Mais elles n'avoient pas tout dit;
      Il falloit encor nous apprendre
      Combien elles en ont fait pendre,
      Combien de galans bahis
      Par elles se sont vus trahis,
      Et combien de lches querelles
      Se sont faites pour l'amour d'elles,
      De mauvais coups, d'assassinats,
      De vols qu'elles ne disent pas,
      De marchands affronts sans honte,
      D'emprunts dont on ne tient nul compte;
      Combien de jeunes gens enfin
      Ont fait par l mauvaise fin;
      Combien de dsordre aux familles;
      Combien il s'est perdu de filles,
      Combien d'enfans ou d'avortons:
      Quand finir, si nous les comptons?
      Mais pensons  choses plus hautes,
      Faisons profit de tant de fautes;
      Car des dames de la faon
      Font une fort belle leon
      A toute fille de boutique
      Qui de demoiselle se pique,
      Et qui hors d'un comptoir tout gras
      Fait la dame  vingt-cinq carats;
      Instruction aux artisannes,
      Aux servantes, aux paysannes,
      A toute autre grisette aussi,
      De ne jamais broncher ainsi;
      Dsormais la sage bourgeoise,
      Vivant en libert franoise,
      Ira partout le front lev,
      Et tiendra le haut du pav
      Sans peur de se voir affronte
      Par quelque cambrouse effronte
      Qui fait par un mchant trotin[180],
      Porter sa jupe de satin.
      L'honneur, la vertu, le mrite,
      Qu'il faudra que chacun imite,
      Feront renatre dans nos jours
      De justes et chastes amours.
      L'impuret sera bannie
      Des plaisirs de la douce vie.
      Tout ira comme il doit aller.
      Mais il faut d'ici dtaler,
      Rebut du sexe, on vous l'ordonne;
      Sans vous la ville est belle et bonne,
      On y va vivre en sret
      Dans une honnte libert;
      Les bons desseins qu'on a pour elle
      La font de plus belle en plus belle.
      Paris est plus qu'il ne parot,
      Mais jamais ne fut ce qu'il est.
      Les laquais y sont sans pes[181],
      Les maris sans dames fripes,
      Les rues sans boue en ce tems[182],
      Sans embarras et sans auvents[183],
      Et bientt les modes nouvelles
      Rendront nos casaques plus belles;
      Et ce qui sera de plus beau
      C'est la sret du manteau:
      Car bientt, grace  la police,
      Paris sera purg de vice,
      Et des vicieuses aussi,
      Qui n'aiment gure tout ceci;
      Mais plaise ou non, ris ou grimace,
      Il faut que justice se fasse,
      Et de la faon qu'on s'y prend
      On fait tout ce qu'on entreprend.
      Il faut que Paris se nettoye
      De boue et de filles de joie.
      Que de voleurs sont tourdis
      De voir faire ce que je dis,
      Et doutent pendant leur asyle
      S'ils doivent demeurer en ville.
      Je ne sais que leur conseiller,
      Sinon de ne plus travailler
      D'un mtier bientt sans pratique
      Quand on n'en tiendra plus boutique.
      Hlas! que de gens affligs
      De se voir ainsi dlogs!
      Qu'ils seront mal dans leurs affaires!
      Sans ces personnes ncessaires,
      Le trafic ne vaudra plus rien,
      Puisqu'il va manquer de soutien:
      A moins que d'aller dans les Indes
      Racheter cent pauvres Dorindes,
      Cent Sylvies et cent Philis,
      Les vols seront mal tablis.
      Que fera le laquais en peine
      De la prise d'un point de Gne,
      Et de la bague et des pendans,
      Des noeuds, de la montre et des gans?
      Il n'aura plus devant sa porte
      Personne  prsent qui les porte.
      L'conome d'une maison
      N'aura plus de dame Alison
      Chez qui porter toutes les brippes
      Et quelquefois de bonnes nippes
      Que l'on fait perdre tout exprs
      Et qu'on cherche long-temps aprs.
      Les pauvres filoux sans ressource
      Auront-ils o vuider la bourse
      Qui sera surprise avec art?
      Pour qui tant se mettre au hasard?
      C'toit pour l'entretien de Lise
      Que tout toit de bonne prise;
      Sa juppe et tant de linge fin
      N'toient venus que de larcin;
      Mais prsentement que l'on grippe
      Et Lise et toute autre guenippe,
      Il ne sera plus de besoin
      De prendre d'elle tant de soin:
      Le public la prend en sa charge,
      Et pour l'avenir en dcharge
      Tous ces gens qui font aujourd'hui
      La charit du bien d'autrui.
      Cela fait tort  leur largesse,
      Leur te leur bureau d'adresse[184],
      Met un voleur sur le pav
      Fort en danger d'tre trouv
      Saisi du vol qu'il vient de faire.
      Il n'est pour lui plus de repaire
      Contre le chevalier du guet
      Qui prend le porteur du paquet.
      Je l'avoue, et ces receleuses
      Lui servoient encor de fileuses
      A filer sa corde plus doux.
      Que de malheur pour les filoux!
      Quel danger leur pend sur la tte!
      Que ne prsentent-ils requte[185]?
      Sans doute ils seroient bien reus
      A faire plainte l-dessus._

        _Deffita, leur juge fort tendre,
      Ne condamne point sans entendre;
      Il leur donnera par bont
      Quelque autre lieu de sret.
      Mais soit de respect, soit de crainte,
      Nul n'ose faire cette plainte,
      Et nul pour eux ne veut prier;
      Ainsi donc adieu le mtier.
      Toutes les socits cessent
      Quand les associs les laissent,
      Et tel cas arrive ici, car
      Cloris part pour Madagascar,
      Et son chevalier de l'Etoile
      Ne sait  quel vent faire voile.
      Quels dsordres, quels accidents,
      Qui font, bon gr mal gr ses dens,
      Obir  la politique
      Qui rgle la chose publique!
      Le sicle pour n'tre pas d'or
      Ne laisse pas de plaire encor,
      Et plaira toujours davantage
      Par une police si sage.
      Deffita s'y prend comme il faut.
      Bourgeois, voil ce que vous vaut
      Un magistrat de cette sorte,
      Et qui n'y va pas de main morte.
      Mais revenons  nos moutons;
      Faisons le triage et comptons
      Combien sont nos brebis galeuses;
      Les listes sont assez nombreuses
      Pour les envoyer en troupeau
      Patre dans le monde nouveau.
      Muse, laisse aller cette troupe;
      Il est temps de manger la soupe.
      Il est une heure et plus d'un quart,
      C'est trop rimer pour leur dpart;
      Depuis le matin je travaille
      Pour un adieu de rien qui vaille[186]._

[Note 161: La Fontaine a dit:

      Tout bourgeois veut btir comme les grands seigneurs,
          Tout prince a des ambassadeurs;
          Tout marquis veut avoir des pages.

--Molire a souvent pris le mot _bourgeois_ dans un sens injurieux.]

[Note 162: C'est--dire noble. Les filles nobles toient seules appeles
mademoiselle.]

[Note 163: Les reproches faits de tout temps aux femmes  ce sujet ont
toujours aliment la littrature de feuilles volantes. Voy., dans cette
collection, le _Recueil de posies franaises du XVe et du XVIe sicle_,
publi par M. Anat. de Montaiglon, _passim_, et surtout t. 5, p. 5, et
les _Varits historiques et littraires_, publ. par M. d. Fournier.]

[Note 164: Les carrosses  cinq sous toient des espces d'omnibus.
Loret parle de leur tablissement. M. de Montmerqu en a crit
l'histoire.]

[Note 165: Pendant tout le 17e sicle l'usage se maintint de dner 
midi. Dans la satire du Repas, Boileau dit:

      J'y cours, midi sonnant, au sortir de la messe.
]

[Note 166: Vers faux, tel dans le texte.--On en remarquera plusieurs
autres.]

[Note 167: Le fouet toit alors un chtiment fort commun. Guy-Patin
(Lettre du 6 juin 1664) parle d'une personne de la rue au Fer qui avoit
eu le fouet au cul d'une charrette, parcequ'elle faisoit passer, pour
15 sous de gain, des louis qui n'avoient pas le poids. Loret raconte une
aventure du mme genre:

      Tout  l'heure on me vient de dire
      Chose qui m'a quazi fait rire,
      C'est qu' midi precizement,
      Par un arrt du Parlement,
      On a fouett par les rues
      Une vendeuse de morues,
      Sur le dos, et non pas pas partout,
      Et puis la fleur de lis au bout.
      Cette muette de la halle...
      Brocardoit d'trange faon
      Ceux qui marchandoient son poisson...
      Quoique d'une faon cruelle
      Son sang coult de tous ctez,
      Chascun crioit: fouetez! Fouetez!

      (_Muse hist._, Gaz. du 9 juin 1657.)
]

[Note 168: On les envoyoit souvent en Amrique, au Canada de
prfrence.]

[Note 169: L'Iapyx toit le vent qui souffloit de l'ouest, favorable aux
navigateurs qui alloient d'Italie en Grce. Virgile a dit: ..._Undis et
Iapyge ferri._]

[Note 170: On crioit au renard sur les gens emmens par la police.
Dubois (_Sylvius_), dans sa _Grammatica latino-gallica_, rapporte que
l'on crioit _houhou_ sur les prostitues. Le cri: Au renard! s'explique
par le proverbe: Renard est pris, lchez les poules.]

[Note 171: Au jeu de reversis, le _quinola_ toit le valet de coeur. Un
valet de chambre ou autre homme gag pour tre meneur de dames, dit
Furetire, porte le sobriquet de _quinola_: ce qu'on appelle _cuyer_
chez les grands.]

[Note 172: Le pont Rouge, ainsi nomm parcequ'il toit de bois peint en
rouge, portoit aussi les noms de pont Barbier, parceque Barbier l'avoit
fait construire; de pont Sainte-Anne, en l'honneur d'Anne d'Autriche; et
enfin de pont des Tuileries. Il fut construit en 1632, et souvent
dtruit et reconstruit depuis.]

[Note 173: Le chaperon toit la coiffure propre des bourgeoises. Voy.
les _Anciennes posies franaises_, publ. par M. de Montaiglon,
_passim_, et t. 5, p. 12.]

[Note 174: Bonnet d'enfant, et surtout de petite fille ou de servante.]

[Note 175: Richelet n'a point admis ce mot; Furetire le donne sous la
forme _brocat_, d'o _brocatelle_.]

[Note 176: Cf. _Varits histor. et littr._, publies dans cette
collection, t. 1, p. 223 et suiv.: _La rvolte des passemens._]

[Note 177: Partie du vtement qui couvroit les bras et tout le buste
jusqu' la ceinture. Les hommes portoient dessous leurs pourpoints des
chemisettes de futaine, de basin, de ratine, de ouate; les femmes
portoient la chemisette de serge par-dessus leur corps de cotte.]

[Note 178: Nicot, Furetire ni Richelet ne donnent ce mot; nous ne le
trouvons que dans les patois de Normandie, de Picardie et d'Anjou. En
Anjou, c'est une sorte de blouse courte, en toile, ouverte par devant,
qui ne va que jusqu' la ceinture: les femmes le portent pour travailler
aux champs.]

[Note 179: Cf. _Varits historiques et littraires_, t. 3, p. 77. La
Samaritaine toit un des ornements du Pont-Neuf. La butte Saint-Roch,
qui passoit pour avoir t forme par l'amas des immondices de la ville,
n'avoit pas meilleure rputation que les abords du Pont-Neuf. Voy. les
_Tracas de Paris_, par G. Colletet.]

[Note 180: Le _trotin_ toit au laquais ce que le _galopin_ toit au
marmiton, de plusieurs degrs un infrieur.]

[Note 181: Un gentilhomme, M. de Tilladet, capitaine aux gardes, neveu
de M. Le Tellier, secrtaire d'tat, a t ici tu misrablement par les
pages et laquais de M. d'pernon. Les deux carrosses de ces deux matres
s'toient rencontrez et entreheurtez. Ces laquais vouloient tuer le
cocher de M. de Tilladet. Le matre voulut sortir du carrosse pour
l'empcher, et fut aussitt accabl de ces coquins, qui le turent
brutalement. Le Roi veut que justice soit faite, et a donn une
dclaration contre les laquais pour empcher  l'avenir de tels abus,
savoir, qu'ils ne porteront plus d'espe ni aucune arme  feu, sur peine
de la vie; qu'ils seront dornavant habillez de couleur diverse, et non
de gris, afin qu'ils soient reconnus. Cette dclaration a t envoye au
Parlement pour tre verifie et publie. Cela a t fait. Elle a t
publie par tous les carrefours et affiche par toute la ville; mais je
ne sais pas combien de temps elle sera observe. (Lettre de Guy Patin,
16 janv. 1655.)--Cf. Loret, _Muse histor._, Gaz. du 23 janv. 1655. Il
raconte le mme fait et ajoute:

      Chacun bnit le rglement
      Tant du Roi que du Parlement;
      Mais si plus de trois mois il dure,
      Ce sera grand coup d'aventure.
]

[Note 182: Ds l'an 1666, dit le _Dict. de Paris_, par Hurtaut et
Magny, l'on commena  nettoyer les rues de Paris.]

[Note 183: La mme anne 1666 fut porte une ordonnance pour supprimer
les auvents, qui, avanant trop dans les rues, obscurcissoient le dedans
des boutiques, et empchoient, la nuit, la clart des lanternes. Cf.
_Varits histor. et litter._, t. 6, p. 249.]

[Note 184: Le bureau d'adresse toit  la fois un lieu de confrences
acadmiques, un bureau de placement pour les domestiques et
d'enseignement pour tout le monde, et enfin un lieu de prt sur dpt,
sorte de mont-de-pit. C'est  ce dernier ct de l'tablissement fond
par Renaudot que l'auteur compare les lieux de recel des voleurs.]

[Note 185: On lit, en tte du 4e volume des _Varits histor. et
littr._, publies dans cette collection, un Placet des amants au Roi
contre les voleurs de nuit et les filoux, et,  la suite, une Reponse
des filoux au Placet des amants au Roy, jeu d'esprit de mademoiselle de
Scudry, dat de 1664.]

[Note 186: Nous n'avons pas trouv d'exemplaire imprim  part de cette
pice; mais nous avons vu une pice du mme genre, imprime  Paris le
17 juillet 1657, pour Alex. Lesselin, qui avoit obtenu la permission
d'imprimer, vendre et debiter par tous les lieux de ce royaume, des
epistres en vers composes par tel autheur capable qu'il voudra choisir,
sur toutes sortes de sujets nouveaux et matires divertissantes, tant en
feuilles volantes que recueils, sous le titre de: _Muse de la cour_.
Celle-ci, imprime in-4, sur une, puis sur deux colonnes, a pour titre:
_L'adieu des filles de joye de la ville de Paris_. Elle occupe six pages
pleines, dont la dernire est signe C. L. P. La page 7 est occupe par
un sonnet intitul: Consolation aux dnes et donzelles sur leur depart
pour l'Amerique, et sign M. T.--La page 8 porte cet avis au lecteur:
Je pretens vous faire part au premier jour (si vous voyez de bon oeil ce
petit effort de ma muse) de tout ce qui s'est fait et pass  la prise
et magnifique conduite de ces belles et joyeuses dames, leur
embarquement, les receptions qui leur seront faites aux villes, bourgs
et villages de leur route, les deputez qui leur feront harangues et
complimens  leurs entres, les feux de joye, bals et comedies, et
autres passe-temps pour les divertir.

Voici quelques traits qui se rapportent assez  la pice que nous
publions:

      Leur affliction est publique
      Comme leur chaude amour la fut,
      Et toutes, lisant le statut,
      Pestent contre la politique.
      Les demoiselles du Marais,
      Les courtisanes du Palais,
      Les infantes du Roy de cuivre,
      Celles de la butte Saint-Roch,
      Dans ce grand chemin se font suivre
      Des pauvres coquettes sans coq.

      Catin, Suzon, Marotte, Lise,
      Dans l'oisivet de leurs traits,
      Pleurent maint page, maint laquais,
      Dont ils perdent la chalandise...

      Le commun escueil d'amiti
      Les change de filles de joye
      En pauvres filles de piti.

      La bourgeoise avec la marchante,
      La demoiselle au cul crott,
      Suivent cette fatalit,
      Croissent cette nombreuse bande.
      La noblesse s'y trouve aussi,
      Les nymphes  l'amour chancy,
      Enfin toutes les bonnes dames
      Qui se gouvernent un peu mal,
      Ayant brl des mmes flammes,
      Ont toutes un destin gal...

Une des femmes fait ses adieux au nom de la troupe, et dit:

      Vous, braves traisneurs d'espes,
      Desols batteurs de pav,
      Bretteurs qui d'un pauvre observ
      Fistes tant de franches lippes,
      Combien de savoureux morceaux
      Qui vous passoient par les museaux
      Vous sont flambez par cette chance!
      Et si vous estiez nostre appuy,
      Vous voyez, dans la dcadence,
      Que nous estions le vostre aussy...

       tant se tut la grande Jeanne,
      S'en allant droit  Scipion,
      D'une grande devotion,
      Avecque sa troupe profane.
      Moy qui voyois leur entretien,
      Et qui remarquois leur maintien,
      J'en fis confidence  la Muse:
      La Muse, avec sincrit,
      Sans s'amuser  faire excuse,
      Le laisse  la postrit.

      (Bibl maz., Recueil intitul: _Posies diverses_,
      cot a B 18.--T. 1, in-4.)
]

[Illustration]




[Illustration]

REQUTE
DES
FILLES D'HONNEUR PERSCUTES
 MADAME DE LA VALLIRE.


      _Vnus de notre sicle, adorable desse,
      Vous qui d'un seul regard inspirez la tendresse,
      Et savez surmonter le plus puissant des rois,
      Depuis cinq ans entiers nous vivons sous vos lois;
      Nous vous avons connu la plus grande du monde;
      C'est  prsent en vous que notre espoir se fonde.
      Prenez les intrts des filles de Cypris,
      Et ne permettez pas qu'on en fasse mpris.
      Nous vous reconnoissons pour notre impratrice.
      Montrez-vous digne enfin d'en tre protectrice.
       notre commun bien votre intrt est joint;
      L'on ne vous verra point, si l'on ne nous voit point.
      Nous sommes  l'tat toutes trop ncessaires
      Pour nous laisser en butte  des coups tmraires;
      Les jeunes gens sans nous, par un crime odieux,
      Attireront encor la vengeance des Dieux.
      Si notre tendre amour n'chauffoit point leurs mes,
      Ils se verroient brler par d'effroyables flames;
      Les femmes, les maris, les filles, les enfans,
      Les hommes les plus saints et les plus innocens,
      Se verroient tous les jours exposs  leur rage;
      Ils enfreindroient les loix du plus saint mariage,
      Et leur emportement et leur brutalit
      Auroit toujours querelle avec l'honntet.
      Le substitut des Dieux, en sait la consquence;
      Dessus lui nous avons une entire licence,
      Son empire est ouvert  des gens comme nous;
      Par prudence il permet les plaisirs les plus doux;
      La vertu ne nous fait ni de tort ni d'injure
      De peur de renverser l'ordre de la nature;
      Dans ce royaume-ci comme dedans le sien,
      Le mal que nous faisons se convertit en bien.
      Vouloir tre plus saint que la saintet mme,
      C'est se tromper l'esprit par une erreur extrme,
      Et l'on ne doit jamais faire cesser un mal
      Quand il en touffe un qui seroit plus fatal.
      Faites donc retirer le bras qui nous oppresse;
      D'un jeune lieutenant[187] que la poursuite cesse;
      Empchez dsormais qu'on ne puisse offenser
      Un corps qui sert au Roi plus qu'on ne peut penser:
      Car nous entretenons par nos soins salutaires
      La moiti de sa garde et de ses mousquetaires,
      Et sans nous ces galans emplums et poudrs,
      Qui paroissent toujours plus jolis, plus dors,
      Que n'ont jamais t des hommes de thtre,
      Ces gens que leur habit fait qu'on les idoltre
      Seroient bientt casss ou quitteroient demain,_
      _Si par quelque malheur nous resserrions la main.
      Qu'on ne s'oppose plus avecque tant de peine
       ces commodits de la nature humaine;
      Qu'on finisse des soins pris si mal  propos;
      Que les femmes d'honneur puissent vivre en repos.
      Aussi bien c'est en vain que le monde s'empresse;
      Chaque jour en produit une nouvelle espce,
      Et si l'on vouloit bien en purger tout Paris,
      On verroit  louer quantit de maris.
      Croyez-moi, c'est un sexe inconnu que le ntre;
      Une femme de bien est faite comme une autre;
      L'honneur le plus brillant n'a que de faux appas,
      Et souvent l'on parot tout ce que l'on n'est pas.
      Grande Reine, songez  votre chaste empire:
      Dans ce triste sjour, sans vos soins, il expire;
      Mais si vous l'honorez de vos soins, dsormais
      Votre peuple galant ne finira jamais._

[Note 187: Le lieutenant de police, M. Deffita.]

[Illustration]




[Illustration]

LA PRINCESSE
OU
LES AMOURS DE MADAME.


La prison de Vardes, l'loignement du comte de Guiche et celui de la
comtesse de Soissons[188] ne laissent pas  douter que l'amour,
l'ambition, la jalousie et la haine n'eussent produit d'tranges effets
entre quelques personnes des plus leves du royaume. On en parloit
diversement  la cour, et chacun raisonnoit selon son caprice, assurant
les conjectures sur ce qui avoit clat, et faisant des histoires, des
intrigues, des commerces, des vrits, des aventures qui n'toient que
des choses imaginaires sur des fondemens mal assurs; cependant assez de
gens s'empressoient de persuader aux autres qu'ils savoient la vrit de
tout cela, et, pour parotre mieux instruits, ils forgeoient des
particularits vraisemblables; et, joignant l'effronterie au mensonge,
ils dbitoient leurs visions d'une manire si audacieuse qu'on ne
pouvoit presque s'empcher de leur donner quelque foi. Mais quelle
apparence y avoit-il que ces actions particulires fussent connues de
tout le monde, tandis qu'on avoit tant d'intrt  les cacher? De tels
mystres ne pouvoient avoir de solitude assez profonde, les intresss
n'avoient garde d'en rvler le secret, et si l'amour, qui avoit tout
commenc, n'et tout dit, on n'auroit eu de cette histoire que des
lumires imparfaites.

[Note 188: Nous avons parl plus haut de cet exil collectif dont furent
punies les intrigues faites pour entraver les amours du Roi et de
mademoiselle de La Vallire.]

Manicamp[189], afflig au dernier point de l'absence du comte de Guiche,
son ami, tcha de lier avec une dame de la cour une intelligence la plus
forte qu'il pt pour adoucir son chagrin; et comme il avoit affaire 
une personne qui vouloit aussi l'engager, mais qui songeoit  ses
srets, elle le mit  plusieurs preuves. La premire fut  la vrit
cruelle, et il falloit tre Manicamp et amoureux pour ne s'en pas
rebuter. Un jour qu'il la pressoit par les plus tendres paroles que la
passion pt mettre  sa bouche: Eh bien, Manicamp, dit-elle, je vous
estime, et je vous aurois dj dit que je vous aime si je pouvois tre
assure que vous fussiez tout  moi. Mais comment voulez-vous que je le
croie, poursuivit-elle, dans de si grands sujets de douter de votre
confiance? Vous avez eu toute votre vie un commerce si troit avec le
comte de Guiche, que vous ne pouviez ignorer ses aventures, et surtout
celles qui ont caus son loignement. Je vous avoue que je suis
curieuse, et que je voudrois savoir la vrit de cette intrigue; mais
j'aurois voulu que de vous-mme vous m'en eussiez cont le secret, et je
vous en aurois tenu compte.

[Note 189: Voy. t. 1, pp. 64, 301 et suiv.--M. de Manicamp avoit une
soeur  qui Le Vert ddia, en 1646, sa tragdie d'_Arricidie_. Il toit
de la familie de Longueval. En 1656, sa soeur, au dire de Loret, se fit
Carmlite.]

Il n'en fallut pas davantage pour bannir tout scrupule du coeur de
Manicamp: il avoit trop d'amour pour sa matresse pour garder encore une
fidlit exacte  son ami; il toit en tat de la contenter l dessus,
parce qu'il avoit dans sa poche un paquet de toutes les copies des
lettres[190] qui toient de l'histoire, dans le dessein de la faire plus
srement qu'elle n'toit. Et, aprs avoir tmoign  la dame qu'il toit
prt de la satisfaire, et elle qu'elle l'toit de l'couter, il rva
quelques momens et commena de parler ainsi:

[Note 190:

      L'Intim. J'en ai sur moi copie.

      --Chicaneau. Ah! le trait est touchant!

      (_Les Plaideurs._)
]

Le mariage de Monsieur ayant accru la joie de la cour[191], on y
faisoit tous les jours de nouvelles parties de divertissemens, et Madame
tant une princesse jeune et accomplie, comme vous savez, tout le monde
qui la voyoit ne songeoit qu' lui proposer des plaisirs conformes  une
personne de son rang et de son mrite[192]. Le Roi, qui ouvroit les yeux
comme les autres  ses belles qualits, lui donnoit mille marques de
bienveillance, et, selon les apparences, elle avoit toujours, avec la
comtesse de Soissons, la principale part  tout ce qu'il faisoit de plus
galant pour les dames; le comte de Guiche et le marquis de Vardes, tant
bien auprs du Roi, en reurent souvent des grces et toient de tous
les plaisirs, comme des gens qu'il aimoit particulirement. Ce fut dans
une vie si douce et si charmante que ces deux malheureux prirent tant
d'amour et d'ambition qu'ils en perdirent la raison, et qu'ils se
prparrent des infortunes qui, possible, ne finiront qu'avec eux.

[Note 191: Le mariage de Monsieur n'accrut la joie ni de Madame, ni du
Roi, ni de la Reine Mre. La Reine Mre, au moment o il se fit, y
avoit moins de rpugnance qu'avant la mort du Cardinal, qui, de son
vivant, ne croyoit pas que l'affaire ft avantageuse  Monsieur. Quant
au Roi, il disoit  Monsieur qu'il ne devoit pas se presser d'aller
pouser les os des Saints-Innocents (Madem. de Montp., _Mmoires_, t.
5, p. 188), et madame de Motteville (_Mmoires_, dit. 1723, t. 5, p.
176) ajoute: Le Roi n'avoit pas beaucoup d'inclination pour cette
alliance. Il dit lui-mme qu'il sentoit naturellement pour les Anglois
l'antipathie que l'on dit avoir t toujours entre les deux nations.]

[Note 192: Son rang toit gal  celui de Monsieur, puisqu'elle toit
fille de roi; elle toit, de plus, sa cousine germaine. Son mrite a t
clbr par Bossuet; mais,  ct de ces louanges d'apparat, il est bon
de voir comment la jugeoient ses contemporains:

Si mademoiselle de La Vallire toit boiteuse, Madame avoit peu  lui
reprocher. Sa taille n'toit pas sans dfaut, dit madame de
Motteville; mais, dit mademoiselle de Montpensier avec son franc-parler,
elle avoit trouv le secret de se faire louer sur sa belle taille,
quoiqu'elle ft bossue, et Monsieur mme ne s'en aperut qu'aprs
l'avoir pouse.

Au moral, on ne sauroit disconvenir qu'elle ne ft trs aimable; elle
avoit si bonne grce  tout ce qu'elle faisoit, et toit si honnte, que
tous ceux qui l'approchoient en toient satisfaits. (_Mm. de
Montp._)--Madame avoit le don de plaire, elle toit l'ornement de la
cour, et, comme le monde l'aimoit, elle, de son ct, ne le hassoit
pas. Elle s'abandonnoit  tout ce que l'ge de seize ans et la
biensance lui pouvoit alors permettre. Elle le faisoit avec lgret et
emportement. (_Mm. de Mott._) Son mariage avoit eu lieu le 1er avril
1661.]

Le comte de Guiche voyoit tous les jours Madame, et sentoit en lui-mme
augmenter sans cesse le plaisir qu'il prenoit  la voir, sans songer 
ce qui lui en arriveroit. Mais la pente au prcipice toit grande; il ne
fut pas longtemps sans reconnotre qu'il avoit fait plus de chemin qu'il
ne vouloit. Madame, d'un autre ct (sans savoir les penses du comte),
le regardoit d'une manire  ne le pas dsesprer: elle a un certain air
languissant, et quand elle parle  quelqu'un, comme elle est toute
aimable, on diroit qu'elle demande le coeur, quelque indiffrente chose
qu'elle puisse dire. Cette douceur est un puissant charme pour un homme
sensible comme l'toit le comte: la beaut et le rang de la personne
levrent dans son me tant de brillantes esprances, qu'il n'envisagea
les prils de son entreprise que pour s'en promettre plus de gloire.

Enfin il s'abandonna tout  l'amour. Je le vis quelquefois rveur et
chagrin; et, lui ayant un jour demand ce qu'il avoit, il me dit qu'il
n'toit pas temps de l'expliquer, qu'il me rpondroit prcisment quand
il seroit plus ou moins heureux qu'il ne l'toit alors, et que par
aventure il m'annonoit qu'il toit amoureux.

 mon retour d'un voyage de trois semaines, je trouvai le comte qui
m'attendoit chez moi; mais il me parut si brillant, si magnifique et si
fier, qu' le voir seulement je devinai une partie de ses affaires. Ah!
cher ami, me dit-il d'abord, il y a trois jours que je meurs
d'impatience de vous voir! Et s'approchant de mon oreille: Je ne
sentois pas toute ma joie ni ma bonne fortune, poursuivit-il tout bas,
ne vous ayant pas ici pour vous en confier le secret.

Mes gens s'tant retirs, le comte ferma la porte de ma chambre
lui-mme, et m'ayant pri de ne l'interrompre point, il me parla en
cette sorte: Bien que je ne vous aie pas nomm la personne que j'aime,
vous pouvez bien connotre que ce ne peut tre que Madame, de la manire
dont je vous parle; ainsi je crois que l'aveu que je vous fais ne vous
surprend pas. Je sais que si je vous avois ouvert mes sentimens dans le
commencement de ma passion, vous m'auriez dit mille choses pour m'en
dtourner; mais elles auroient t inutiles autant que toutes celles que
m'a dit ma raison, qui m'y a reprsent des dangers effroyables pour ma
fortune et pour ma vie, sans donner seulement la moindre atteinte  mes
desseins. A n'en mentir pas, j'aimois dj trop quand je me suis aperu
que je devois m'en dfendre, et je n'ai voulu m'abstenir qu'alors que je
me suis vu sans rsistance; j'ai senti que j'tois jaloux presque
aussitt que je me suis vu amant. Le Roi m'a donn des chagrins si
terribles qu'il a mis vingt fois le dsespoir dans mon me; il
tmoignoit tant d'empressement auprs de Madame que tout le monde
croyoit qu'il l'aimoit et qu'elle en toit persuade elle-mme; cela a
dur deux ou trois mois; et assurment ils ont t pour moi deux ou
trois sicles de souffrance. Tandis que le Roi faisoit tant de
galanteries pour Madame, je la voyois tous les jours et je remarquai
avec une rage extrme qu'elle les recevoit avec joie. J'en devins
maigre, hve, sec et dfait, dans le temps que vous m'en demandtes la
raison; et, ce qui pensa me faire mourir, ce fut que le Roi me demanda
si j'tois malade, et Madame m'en fit la guerre. Enfin ma prudence
m'alloit abandonner, et j'allois tre la victime de mon silence et de
mon rival (car je n'avois encore rien dit  Madame que par le pitoyable
tat ou j'tois) lorsque je reus une consolation  laquelle je ne
m'attendois pas. Le Roi, qui avoit son dessein form, continuoit
toujours de venir chez Madame; et, soit que son procd et t
jusqu'alors une politique ou qu'il devnt scrupuleux, il dtourna tout
d'un coup les yeux de sa belle-soeur et les attacha sur mademoiselle de
La Vallire. La manire d'agir de ce prince fut si clatante que peu de
jours firent remarquer sa passion  tout le monde: il garda toutes les
mesures de l'honntet, mais il ne s'embarrassa plus des gards qu'on
croyoit qu'il avoit pour Madame; et cette princesse, qui s'imaginoit que
le coeur toit pour elle, fut bien tonne de le voir aller  sa fille
d'honneur; de l'tonnement elle passa au ressentiment et au dpit de
voir chapper une si belle conqute; et l'un et l'autre furent si grands
qu'elle ne put s'empcher de nous en tmoigner quelque chose, 
mademoiselle de Montalais et  moi.

Un jour que le roi entretenoit sa belle  trente pas de Madame: Je ne
sais, nous dit-elle tout bas, si l'on prtend nous faire servir
longtemps de prtexte; j'ai honte pour les gens de les voir s'attacher
si indignement, et de voir tant de fiert rduite  un si grand
abaissement. En achevant ces paroles, elle se tourna de mon ct.
Madame, lui dis-je, l'amour unit toutes choses quand il s'empare d'un
coeur; il en bannit toutes les craintes et les scrupules, et cette sorte
d'ingalit que vous condamnez n'est compte pour rien entre les amants.
Le Roi ne peut aimer dans son royaume que des personnes au-dessous de
lui; il y a peu de princesses qui puissent l'attacher; et, comme ses
prdcesseurs, il faut qu'il porte sa galanterie aux demoiselles s'il
veut faire des matresses.--Il me semble, reprit-elle assez brusquement,
qu'ayant commenc d'aimer en Roi, il ne devoit pas faire une si grande
chute; cela me fait connotre, ce que je ne croyois pas de lui, que, la
couronne  part, il y a des gentilshommes dans son royaume qui ont plus
de mrite que lui, et plus de coeur et de fermet. Je parle librement
devant vous, comte, dit-elle, parce que je crois que vous avez l'me
d'un galant homme, et que j'ai une entire confiance  Montalais. Mais
je vous avoue que je voudrois que le Roi prt un autre
attachement.--Qu'importe  Votre Altesse? reprit Montalais; il a
toujours  peu prs les mmes dfrences, il ne voit point La Vallire
qu'aprs vous avoir rendu visite; si vous aimez les divertissemens, il
ne tient qu' vous d'tre des parties qu'il fera. Du reste, Madame, je
n'ai jamais cru que vous y dussiez prendre part, et du dernier voyage de
Fontainebleau je me suis dout de ce que je vois aujourd'hui  deux
conversations qu'il a eues avec elle.--Voil justement, dit Madame, ce
qui me fche de cette aventure, dont ils m'ont voulu faire la dupe.--Et
c'est pourquoi, repartis-je, Votre Altesse se peut faire un
divertissement agrable, si elle veut regarder cela indiffremment.

Et alors Madame, se repentant d'en avoir tant dit: Vous avez raison,
dit-elle, je ferai semblant d'ignorer la chose, je ne troublerai point
les plaisirs du Roi; et je ferai si bien mon personnage, qu'il ne saura
pas que sa conduite m'ait donn le moindre chagrin. Mais, pour changer
de discours, qu'avez-vous eu si longtemps, continua-t-elle en
s'adressant  moi, que vous aviez la tristesse dans les yeux, et presque
la mort peinte sur le visage? Dites-nous, poursuivit-elle, voyant que je
demeurois immobile et que je ne faisois que soupirer, qui vous a ainsi
chang? Parlez librement, je suis de vos amies, je serai discrte et
Montalais le sera aussi, car vous ne revenez au monde que depuis quinze
jours.--Ah! Madame, que voulez-vous savoir? lui dis-je. Je n'en pus
dire davantage, et je ne sais comment je serois sorti d'un pas si
dangereux, si Monsieur ne ft arriv avec plusieurs femmes, qui se
mirent  jouer au reversis. Voil l'unique fois que sa personne m'a
rjoui, car je l'aurois souhait bien loin en tout autre temps. Le
lendemain, Madame vint jouer chez la Reine, o le Roi se trouva. En
sortant je donnai la main  Montalais, qui me dit assez bas: On m'a
donn ordre de vous dire que vous n'en tes pas quitte, et qu'il faut
que vous disiez ce que l'on veut savoir. Pour moi, ajouta-t-elle, je
n'ai plus de curiosit pour cela; je pense en tre bien instruite, et si
vous m'en croyez, vous en direz la vrit.--Si on veut que je la
dclare, repartis-je, ne vaut-il pas mieux mourir en obissant que se
perdre par un silence qui me causeroit mille douleurs?--Ne soyez pas si
fou, me dit-elle; allez, vous me faites piti, adieu. Je n'eus le temps
que de lui serrer la main sans lui rpondre, car elle se trouva  la
portire du carrosse, o elle monta, et je crus qu'ayant compassion de
ma peine je lui en pouvois faire confidence, ou du moins trouver quelque
soulagement  l'entretenir.

A deux jours de l, je suivis le Roi chez Madame, qui, aprs lui avoir
fait son compliment, s'en alla chez La Vallire, o Vardes,
Biscaras[193] et quelques autres le suivirent. Pour moi, je demeurai
chez Madame, o j'eus le loisir d'entretenir Montalais. Tandis que la
comtesse de Soissons toit en conversation avec Madame, je fis ce que je
pus pour gagner l'esprit de cette fille; je lui exprimai les sentimens
de mon coeur les plus secrets, et tout ce que je pus tirer d'elle fut
qu'elle vouloit bien tre de mes amies, mais que je prisse garde de lui
rien demander qui ft contre les intentions de sa matresse, et qu'elle
me plaignoit de me voir prendre une vise si dangereuse. Elle me dit
mille choses de bon sens l-dessus, auxquelles j'ai souvent pens pour
ma conduite, et je n'ai jamais pu savoir d'elle si Madame avoit d'aussi
bons yeux qu'elle pour dcouvrir ma passion. Je la conjurai de me dire
encore quelque chose, lorsque la comtesse sortit.

[Note 193: MM. de Biscaras, de Cusac et de Rotondis toient trois frres
que M. de La Chataigneraie, grand pre de M. de La Rochefoucauld, quand
il toit capitaine des gardes de Marie de Mdicis, avoit fait entrer
dans sa compagnie, parce qu'ils lui toient parents. Depuis, Biscaras
fut officier dans la compagnie des gendarmes de Mazarin. Un dml qu'il
eut avec M. de La Rochefoucauld, du temps qu'il toit encore M. de
Marsillac, amena pour lui une srie de msaventures; d'abord ils furent
mis l'un et l'autre  la Bastille, Marsillac conduit par un exempt et
Biscaras par un simple garde. Marsillac sortit le premier, et quand leur
diffrend fut port devant le tribunal d'honneur des marchaux, on
continua  mettre entre eux une grande diffrence; on fit mme des
recherches sur la noblesse de Biscaras; elle fut enfin confirme, et ce
fait explique et autorise sa prsence ici auprs du roi.]

Ce fut alors que me trouvant seul, tout le monde tant parti except
Montalais, je tremblai de l'assaut que l'on m'alloit donner. Je n'eus
pas fait cette rflexion que Madame me dit: Eh bien, comte de Guiche,
parlerez-vous aujourd'hui?--Je ne sais pas prcisment ce que je dirai,
rpondis-je, mais je sais bien que je vous obirai toujours aveuglment.
J'aurois bien voulu vous taire mes folies, par le profond respect que
j'ai pour Votre Altesse, et parce que je ne puis faire de tels aveux
sans confusion.--Je me doutois bien, reprit-elle, qu'il y avoit quelque
chose, et parce que vous venez de me dire vous avez redoubl ma
curiosit; mais assurez-vous encore une fois que vous ne hasarderez rien
 la satisfaire.--J'avois besoin de cette assurance, Madame, lui dis-je,
pour me rsoudre tout  fait; mais vous vous souviendrez, s'il vous
plat, que vous me l'avez ordonn. Il y a six mois, poursuivis-je, que
j'aime une dame qui touche assez prs  Votre Altesse pour craindre que
vous ne preniez ses intrts contre moi, et que vous ne trouviez  dire
que j'aie os lever mes yeux et mes penses jusqu' elle. Mais qui
auroit pu lui rsister, Madame? Elle est d'une taille mdiocre et
dgage; son teint, sans le secours de l'art, est d'un blanc et d'un
incarnat inimitables; les traits de son visage ont une dlicatesse et
une rgularit sans gale; sa bouche est petite et releve, ses lvres
vermeilles, ses dents bien ranges et de la couleur de perles; la beaut
de ses yeux ne se peut exprimer: ils sont bleus, brillans et languissans
tout ensemble; ses cheveux sont d'un blond cendr le plus beau du monde;
sa gorge, ses bras et ses mains sont d'une blancheur  surpasser toutes
les autres; toute jeune qu'elle est, son esprit vaste et clair est
digne de mille empires; ses sentimens sont grands et levs, et
l'assemblage de tant de belles choses fait un effet si admirable qu'elle
parat plutt un ange qu'une crature mortelle[194]. Ne croyez pas,
Madame, que je parle en amant; elle est telle que je la viens de
figurer, et si je pouvois vous faire comprendre son air et les charmes
de son humeur, vous demeureriez d'accord qu'il n'y a pas au monde un
objet plus adorable. Je la vis quelque temps sans imaginer faire autre
chose que l'admirer; mais je sentis enfin que je n'tois plus libre, et
que l'embrasement toit trop grand pour le penser teindre; il ne me
resta de raison que pour cacher le feu qui me dvoroit. Ce n'est pas que
lorsque je me trouvois auprs de cette dame je ne fusse hors de moi, et
que, si elle a pris garde  ma contenance et  mes petits soins, elle
n'ait pu aisment remarquer le dsordre o me mettoit sa prsence. La
crainte de me faire le rival du plus redoutable du royaume me rendit si
mlancolique que j'en perdis l'apptit et le repos, et que je tombai
dans cette langueur qui m'a dfigur pendant deux mois. J'tois rong de
tant d'inquitudes que je n'avois plus gure  durer en cet tat,
lorsqu'il a plu  la fortune de me gurir d'un de mes maux. Ce rival,
auquel je n'osois rien disputer, a pris un autre attachement, et m'a
dlivr des perscutions que je souffrois de la premire galanterie.
Ainsi, me voyant moins malheureux, j'ai respir plus doucement et j'ai
repris de nouvelles forces pour me prparer  de nouveaux tourmens.

[Note 194: Comparez  ce portrait celui que trace de madame Henriette
madame de Motteville: Elle avoit le teint fort dlicat et fort blanc;
il toit ml d'un incarnat naturel comparable  la rose et au jasmin.
Ses yeux toient petits, mais doux et brillants. Son nez n'toit pas
laid; sa bouche toit vermeille, et ses dents avoient toute la blancheur
et la finesse qu'on leur pouvoit souhaiter. Mais son visage trop long et
sa maigreur sembloit menacer sa beaut d'une prompte fin. (_Mm. de
Mottev._, dit. 1723, 5, p. 177.)]

Madame voyant que j'avois cess de parler: Est-ce l tout, comte? me
dit-elle; le nom de cette belle, ne le saurons-nous point? Je ne vois
rien  la cour semblable au portrait que vous avez fait, et je ne
connois point non plus ce rival qui vous a fait tant de peine.--Quoi!
Madame, voudriez-vous bien me rduire  dclarer ce que je n'ai pas
encore dit  la personne que j'aime? Du moins attendez que je lui aie
fait ma dclaration, pour savoir son nom; je promets  Votre Altesse que
vous le saurez aussitt que je lui aurai parl.--Et bien, je me contente
de cela, reprit-elle; mais je vous conseille, de quelque manire que ce
soit, de l'instruire au plus tt de vos sentimens, de peur que
quelqu'autre moins respectueux que vous ne vous donne de l'esprit[195].
Jusques  cette heure vous avez aim comme on fait dans les livres, mais
il me semble que dans notre sicle on a pris de plus courts chemins,
pour faire la guerre  l'amour, que l'on ne faisoit autrefois. On
prtend que ceux qui ont tant de considration n'aiment que
mdiocrement; quand votre passion sera aussi grande que vous le croyez,
vous parlerez sans doute. Ce n'est pas qu'une discrtion comme la vtre
soit sans mrite; mais il faut donner de certaines bornes  toutes
choses.--Ha! Madame, lui dis-je, quand vous saurez combien il y a loin
de moi  ce que j'aime, vous direz bien que je suis tmraire.

[Note 195: _Var._: De peur que quelque autre, moins expriment que
vous, ne vous dame le pion. Il me semble que dans notre ville on a pris
de plus courts chemins...]

Je voulois poursuivre, lorsque mademoiselle de Barbezire entra, qui
dit  Madame que le Roi alloit repasser. Tandis que ceux qui le
prcdoient entrrent, Montalais, qui n'avoit fait qu'aller et venir par
la chambre durant notre conversation, me demanda si j'tois bien sorti
d'affaire. Je lui dis qu'on ne pouvoit faillir avec un aussi bon conseil
que le sien. Nous n'emes pas loisir de nous entretenir davantage, car
le Roi sortit, aprs avoir pri Madame de se tenir prte pour aller le
lendemain dner  Versailles, et moi je me coulai dans la presse.

Je ne fus pas plus tt rentr chez moi, que je donnai ordre qu'on
renvoyt tous ceux qui me viendroient demander, et vous ftes le seul
except. Je repassai mille fois dans mon esprit l'entretien que j'avois
eu avec Madame, et, aprs avoir fait cent rsolutions opposes l'une 
l'autre, je me dterminai enfin  lui crire ce billet:

      Le Comte de Guiche  Madame.

      _C'est vous que j'aime, Madame; le portrait que je vous fis
      hier de vous-mme ne vous l'a que trop fait connotre. Si
      vous trouvez que cet aveu soit trop hardi, vous devez vous
      en prendre  votre curiosit, et vous souvenir que je n'ai
      pas d dsobir  la plus belle personne du monde. La
      crainte de vous dplaire me feroit encore balancer  me
      dclarer, s'il toit quelque chose de plus funeste pour moi
      que le dplaisir de vous taire que je vous adore.
      Pardonnez-moi, divine princesse, si je vous dis que je ne
      pense point  tous les malheurs dont vous me pouvez
      accabler, pour me punir. Je n'ai l'esprit rempli que de la
      joie de vous faire juger que ma passion est infinie par la
      grandeur de votre mrite et par celle de ma tmrit._

Aprs avoir relu ce billet, que je trouvai assez conforme  mes
intentions, je le cachetai le plus proprement que je pus; et le
lendemain, tant  Versailles, o le nombre de courtisans toit
mdiocre, je pris mon temps de m'approcher de Madame, tandis que
Saint-Hilaire chantoit; j'tois derrire la chaise de Madame, et, comme
elle se tourna de mon ct: Madame, lui dis-je assez bas pour n'tre
entendu que d'elle, je parlai hier  la dame: mon intention toit de
vous satisfaire en toutes choses; mais, ayant prvu que je ne le pouvois
facilement en ce lieu, j'ai mis ce qu'il faut que vous sachiez dans un
billet que je vous donnerai avant que de sortir d'ici. J'ose vous le
recommander, Madame: il y va de ma fortune et de la perte de ma vie, si
vous le montrez.--Il me semble, me repartit-elle, que je vous en ai
assez dit pour vous rassurer.

Elle ne m'en dit pas davantage; un quart d'heure aprs elle se leva
pour aller voir les ouvrages de filigrane, et je pris une de ses mains
pour lui aider  marcher. J'tois dans une motion si grande, qu'il m'en
prenoit des tressaillemens de moment en moment; toutefois comme j'avois
pris ma rsolution, je lui coulai doucement dans la main le billet que
je vous ai dit, et je remarquai que, m'ayant lch la main sous prtexte
de prendre un mouchoir, elle le mit doucement dans sa poche et se
rappuya sur mon bras. De tout le reste de la journe je ne lui parlai
que haut et devant tout le monde.

Je retournai  Paris avec la gat d'un homme qui s'est dcharg d'un
pesant fardeau. Aussitt que je fus dans mon lit, je fus afflig de
nouvelles inquitudes, qui se reprsentoient  mon souvenir par cent
bizarres images, et je ne fis que me tourmenter, en attendant l'heure
que je pourrois savoir le succs de mon billet.

Le jour arriva, que je ne savois encore si je suivrois le Roi au
Palais-Royal, lorsque vous vntes me dire qu'il y avoit grande collation
chez Monsieur, o les hommes et les dames seroient fort pars. Cela me
fit rsoudre  prendre l'habit le plus magnifique que j'aie jamais
port, et aller recevoir de bonne grce tout ce qui m'toit prpar par
ma destine. Le Roi mena La Vallire sur le soir chez Monsieur; nous y
trouvmes la Comtesse de Soissons, madame de Montespan, prs de laquelle
Monsieur faisoit fort l'empress, et plusieurs autres dames de la Cour.
Madame y arriva un moment aprs, si pare de pierreries et de sa propre
beaut, qu'elle effaa toutes les autres. Je m'avanai pour me trouver
sur son passage; je la regardai avec des yeux qui marquoient quelque
chose de si soumis et si rempli de crainte, que, me voyant en cet tat,
elle eut quelque compassion de moi, et me fit un petit signe de tte si
obligeant que j'en fus une demi-heure hors de moi, tant les grandes
joies sont peu tranquilles. On dansa, on joua, et pendant tout ce temps
je me trouvai le plus souvent que je pouvois en vue de Madame sans
l'approcher. J'aurois toujours fait la mme chose pendant la collation,
si Montalais ne se ft approche de moi, laquelle voyoit par mes yeux
dans le fond de mon coeur, et ne m'et averti de prendre garde  moi et 
ce que je faisois; elle y ajouta l'ordre de ne pas manquer de me trouver
chez Madame le lendemain au soir, et, quelque question que je lui fisse,
elle ne me voulut rien dire davantage, ni mme m'couter.

Vous pouvez croire que je ne manquai pas de me rendre au Palais-Royal
avec une exactitude extrme. Montalais me vint recevoir dans un petit
passage, d'o elle me mena dans sa chambre, o nous nous entretnmes
quelque temps. Je la conjurai de me dire si elle ne savoit point ce
qu'on vouloit faire de moi, lorsque Madame entra elle-mme; elle toit
en robe de chambre, mais propre et magnifique. D'abord je lui fis une
profonde rvrence; et, aprs que je lui eus donn un fauteuil, elle me
commanda de prendre un sige et de me mettre auprs d'elle. Dans le mme
temps, Montalais s'tant un peu loigne de nous, elle parla ainsi:

Comte, votre malheur a pris soin de me venger de vous; je le trouve si
grand, que je veux bien vous en avertir, afin que vous vous y prpariez.
J'ai lu votre billet, et, comme je le voulois brler, Monsieur l'a
arrach de mes mains et lu d'un bout  l'autre. Si je ne m'tois servie
de tout le pouvoir que j'ai sur lui et de toute mon adresse, il auroit
dj fait clater sa vengeance contre vous. Je ne vous dis point ce que
la fureur lui a mis  la bouche. C'est  vous  penser aux moyens de
sortir du danger o vous tes.

--Madame, lui dis-je en me jetant  ses pieds, je ne fuirai point ce
mortel danger qui me menace; et si j'ai pu dplaire  mon adorable
princesse, je donnerai librement ma vie pour l'expiation de ma faute.
Mais si vous n'tes point du parti de mes ennemis, vous me verrez
prpar  toutes choses avec une fermet qui vous fera connotre que je
ne suis pas tout--fait indigne d'tre  vous.--Votre parti est trop
fort dans mon coeur, reprit-elle en me commandant de me lever et me
tendant la main obligeamment, pour me ranger du ct de ceux qui
voudroient vous nuire. Ne craignez rien, poursuivit-elle en rougissant,
de tout ce que je vous viens de dire de votre billet: personne ne l'a vu
que moi. J'ai voulu vous donner d'abord cette allarme pour vous tonner.
Croyez que je ne saurois vous mal traiter sans tre infidle aux
sentimens de mon coeur les plus tendres. J'ai remarqu tout ce que votre
passion et votre respect vous ont fait faire, et, tant que vous en
userez comme vous devez, je vous sacrifierai bien des choses et je ne
vous livrerai jamais  personne.--Est-il possible, lui dis-je, que Votre
Altesse ait tant de bont, et que la disproportion qui est entre nous de
toute manire vous laisse abaisser jusqu' moi? C'est  cette heure,
Madame, que je connois que j'ai de grands reproches  faire  la nature
et  la fortune, de ce qu'elles m'ont refus de quoi offrir  une
personne de votre mrite et de votre rang. Mais, Madame, si un zle
ardent et fidle, si une soumission sans rserve vous peut satisfaire,
vous pouvez compter l-dessus et en tirer telles preuves qu'il vous
plaira.--Comte, rpondit-elle, j'y aurai recours quand il faudra; soyez
persuad que, si je puis quelque chose pour votre fortune, je
n'pargnerai ni mes soins ni mon crdit.--Ah! Madame, lui dis-je, jamais
pense ambitieuse ne se mettra avec ma passion.--H bien, repartit-elle,
si pour vous satisfaire il faut faire quelque chose pour vous, on vous
permet de croire qu'on vous aime.

Et alors, voyant que Montalais n'toit plus dans la chambre, je me
laissai aller  ma joie, et,  genoux comme j'tois, je pris une des
mains de Madame, sur laquelle j'attachai ma bouche avec un si grand
transport que j'en demeurai tout perdu. Je fus une demi-heure en cet
tat, sans pouvoir prononcer une parole et sans avoir seulement la force
de me lever. Je commenois un peu  revenir, lorsque Montalais vint
avertir Madame qu'il toit temps qu'elle retournt dans sa chambre, o
Monsieur alloit venir. Je ne fus pas fch de cet avis, car je me
sentois en un abattement si grand, que je serois mal sorti d'une
conversation plus longue. Elle ne me donna pas le temps de dire un mot,
et, s'tant leve de sa place: Venez, Montalais, dit-elle, je vous le
remets entre les mains; ayez en soin, je crois qu'il est malade. A ces
mots elle sortit de la chambre et je n'osai la suivre; mais ayant pri
Montalais de me donner de l'encre et du papier, j'crivis ce billet:

      _J'avois assez de rsolution pour souffrir ma disgrce, et
      je n'ai pas assez de force pour soutenir ma bonne fortune.
      Ma foiblesse tant un effet du respect et de l'tonnement,
      pardonnez-moi, belle princesse: les joies immodres agitent
      trop violemment d'abord, et c'en toit trop  la fois pour
      un homme. Si vous voulez bien que je croie ce que vous
      m'avez dit, vous me donnerez bientt un quart d'heure pour
      ma reconnoissance._

Je donnai ce billet  Montalais, qui me promit de le rendre srement.
Aprs cela, elle me fit sortir par le mme endroit par o j'tois venu.
Je vous avoue que la joie de mon aventure toit trouble par le chagrin
de cette motion, qui m'avoit tout  fait interdit, et que j'eus
toujours mille inquitudes jusqu' trois jours de l, qu'on me donna
rendez-vous au mme endroit et  la mme heure. Je m'y rendis avec plus
de joie, parce que Monsieur soupoit au Louvre et que je crus que j'y
serois moins interrompu. La nuit toit claire et sereine; elle me parut
sans doute mille fois plus belle que le jour, et, sitt que Montalais
m'eut introduit, je n'eus pas beaucoup de temps  rver, car Madame
entra peu aprs dans cette mme chambre o je l'attendois.--H bien,
comte, me dit-elle d'un visage assez gai, tes-vous guri?--Madame, lui
repartis-je, les maux que cause la joie ne sont pas des maux de dure;
si Votre Altesse m'et donn un peu plus de temps, j'en serois revenu
bien plus vite.--Il est vrai, reprit-elle, que je croyois vous voir
mourir  mes pieds, tant vous me partes languissant.--Je ne suis pas,
lui dis-je, destin  une fin si glorieuse; mais je sais bien que les
plus grands princes envieroient ma condition prsente et que je l'aime
mieux que la leur.--Ce que vous me dites, reprit-elle, est assez comme
je souhaite qu'il soit; mais, poursuivit-elle en riant, que ces
penses-l ne vous rejettent pas en l'tat de l'autre jour, car enfin
vous me mtes dans une peine extrme.--Vous ne m'avez, lui dis-je, donn
que trop de temps pour me prparer  mon bonheur, et je croyois avoir le
bonheur de vous revoir plus tt.--Cela n'est pas si ais que vous le
pourriez croire, dit-elle; si vous saviez toutes les prcautions que je
suis oblige de prendre pour cela et tous les soins de Montalais, vous
nous en sauriez bon gr  toutes deux. Mais dites-moi, tout de bon,
avez-vous eu beaucoup d'impatience de me revoir? Vous y aviez plus
d'intrt que vous ne pensez, car je suis assurment de vos meilleures
amies.

 ces mots elle me tendit sa main en rougissant. Alors je fis tout ce
que je pus pour lui bien reprsenter la grandeur de ma passion, et j'eus
le plaisir de voir que je la persuadois. Nous emes une conversation de
quatre heures, la plus tendre et la plus touchante du monde; et il me
semble que j'avois un esprit nouveau auprs d'elle. Ses beaux yeux, sa
douceur, et cent choses favorables et spirituelles, m'animrent si
puissamment  l'entretenir agrablement, qu'elle me tmoigna par mille
caresses et mille paroles obligeantes qu'elle toit trs-contente de
moi.  la fin, aprs nous tre dit que deux amans ne pouvoient pas tre
plus contens l'un de l'autre que nous ne l'tions, nous prmes des
mesures pour ma conduite. Elle me dit de lier amiti plus troite avec
de Vardes que je n'avois fait jusque alors, et d'aller deux ou trois
fois la semaine chez la comtesse de Soissons; qu'on y feroit des parties
entre peu de personnes pour se divertir, et que l nous aurions le temps
plus commode qu'au Palais Royal pour mnager nos entretiens
particuliers, et sans le ministre de personne que de Montalais, en qui
elle se confioit absolument. Et aprs cela je sortis; et Montalais, qui
toit demeure dans un cabinet, me vint conduire jusqu'au petit
escalier, o je la remerciai de tous ses soins.

Depuis ce temps-l j'ai vu de Vardes chez la comtesse de Soissons, o
je trouve infailliblement Madame, quand elle n'est pas au Louvre ou au
Palais Royal. Nous avons li entre nous quatre une socit fort agrable
et sur le pied d'une bonne amiti; nous nous sommes promis une union
insparable. De mme je ne ferai point de difficult de vous dire que
nous travaillons de concert  faire en sorte que le Roi quitte La
Vallire et qu'il s'attache  quelque personne dont nous puissions
gouverner l'esprit, car celle-ci est fire et inaccessible. Pour cela
nous avons trouv  propos de donner de la jalousie  la Reine par une
lettre que nous fmes il y a huit jours, et que j'ai traduite en
espagnol. J'ai dguis mon caractre; et tant dans la chambre de la
Reine, il y a quatre ou cinq jours, j'ai gliss cette lettre dans son
lit[196]. Elle a t trouve par la Molina, qui, au lieu de la donner 
sa matresse, la porta au Roi. Elle contenoit ces mots; la voici en
franois:

      A la Reine.

      _Le Roi se prcipite dans un drglement qui n'est ignor de
      personne que de Votre Majest; mademoiselle de La Vallire
      est l'objet de son amour et de son attachement. C'est un
      avis que vos serviteurs fidles donnent  Votre Majest._

On y ajouta:

      _C'est  vous  savoir si vous pouvez aimer le Roi entre les
      bras d'une autre, ou si vous voulez empcher une chose dont
      la dure ne vous peut tre glorieuse._

[Note 196: Voy. dans ce volume, p. 63.]

Ce qu'il y a de rare en cette aventure, c'est que le Roi en a parl 
de Vardes, lui a montr la lettre et lui a recommand de tcher de
dcouvrir, sans bruit, qui peut en tre l'auteur. Cela ne me fait pas
peur, car de Vardes lui-mme, qui en a fait l'original en franois, nous
dit hier qu'il avoit fait ce qu'il avoit pu pour jeter dans l'esprit du
Roi des soupons sur monsieur le Prince; mais il ne le croit pas capable
de cela, mais bien plutt mademoiselle de Montpensier, qu'il croit
malfaisante, et madame de Navailles,  cause de sa vertu
imprudente[197]. Vardes n'a point tch de le dsabuser, et fait
toujours semblant d'en chercher adroitement l'auteur. Nos dames, de leur
part, font voir au Roi une des plus belles personnes de France, qui est
tantt chez Madame, tantt chez la comtesse de Soissons. Mais la lettre
a tout gt et n'a fait que l'attacher plus fortement  La Vallire.
Nous le voyons tous les jours, car Vardes de son ct est amoureux de la
comtesse de Soissons. Nous ne nous sommes fait aucune confidence
l-dessus; mais  nos faons d'agir, nous ne connoissons que trop nos
affaires. Cependant je fais ma cour fort rgulirement  Monsieur; j'ai
mme tch de me mettre de ses parties pour avoir plus d'occasion de lui
tmoigner quelque complaisance. Mais j'ai remarqu qu'il aime  tre
seul parmi les dames, et je suis bien aise qu'il soit de cette humeur.
Je lui ai offert de ngocier auprs de madame d'Olonne pour lui, et il
l'a trouve belle et aimable deux ou trois fois. Je l'ai vu presque
rsolu en cette affaire; mais il craint tout, il ne peut se rsoudre 
rien; il fait difficult sur tout, et,  vous parler franchement, je ne
crois pas qu'il aime  conclure. Je ne me suis point rebut, je lui en
ai parl dix fois; car j'ai grand intrt qu'il se donne un amusement.
Madame de Montespan me l'a dbauch, et comme la moindre chose l'arrte,
me voil dlivr de ses soins. Jugez, cher ami, si je ne suis pas
heureux, et si quelqu'un en France peut se vanter de me surpasser en
bonne fortune.

[Note 197: Voy. ci-dessus, p. 59.--Aux dtails que nous avons dj
donns sur l'loignement de madame de Navailles, ajoutons que la
comtesse de Soissons avoit de fortes raisons pour chercher  l'carter.
Madame de Navailles toit dame d'honneur, et madame de Soissons
surintendante de la maison de la reine; leurs fonctions, trs mal
dfinies, avoient t rgles par le Roi lui-mme, au grand
mcontentement de madame de Navailles. Sur les explications de Sa
Majest, la dame d'honneur, assure de pouvoir continuer  prsenter 
la Reine la serviette  table, et la chemise, s'applaudit de la dcision
prise, et ce fut le tour de madame de Soissons d'tre mcontente. Pouss
par elle, son mari provoqua mme M. de Navailles.--Sur toutes ces
intrigues, Voy. _Mm. de Mottev., anno 1661_.]

--J'avoue, lui dis-je[198], que votre bonheur est si grand que j'en
tremble pour vous; je le vois environn de tant d'abmes que ce sera un
miracle si vous pouvez sortir de cet engagement par une issue favorable:
vous avez  tenir bride en main et  vous dfendre de deux emportements
o vous peut porter un tat si glorieux, et, quelque sage conduite que
vous puissiez observer, il faut que la fortune ne vous quitte point.
Pour sortir des dangers de tant d'embarquements, ce n'toit pas assez de
votre amour, sans vous mler de traverser les plaisirs d'un prince de
qui vous recevez tous les jours des faveurs, et je vous conseille, comme
un homme qui vous aime, de ne prendre point de part  tous les desseins
que vos amis voudront faire sur ses intentions.--Si vous tiez amant,
reprit le comte, vous ne seriez pas si scrupuleux; de plus, je vous
dirai que la jalousie ne sort jamais si bien d'un coeur tant que les
objets sont prsens. Je ne saurois aimer le Roi aprs ce qu'il m'a fait
souffrir. Madame est de mon sentiment; j'ai intrt de l'entretenir dans
cette pense. D'ailleurs Vardes et la comtesse de Soissons nous ont fait
comprendre que, si on peut lui donner une matresse qui soit de nos
amies, nous disposerons par ce moyen de la plus grande partie de grces
que le Roi fera; nous nous rendrons si ncessaires  ses affaires de
plaisir, qu'il ne pourra se passer de nous, et que ce sera un moyen de
nous introduire dans les plus grandes et importantes affaires. Si vous
saviez comme moi la charmante diversit des penses que l'amour et
l'ambition produisent dans une me, vous ne raisonneriez pas tant. Nous
vous y verrons peut-tre comme les autres; et quand cela sera, vous ne
serez plus si svre  vos amis; adieu.

[Note 198: On peut avoir oubli que, pendant tout le long rcit qui
prcde, Manicamp a laiss la parole au comte de Guiche; il parle
maintenant en son nom.]

 ces mots il s'en alla, et me laissa une matire de rverie assez
grande sur tout ce qu'il venoit de me dire.

Trois mois se passrent sans que le comte part avoir la moindre
inquitude. Il est vrai qu'il toit tellement occup  son amour et 
ses intrigues que je ne le voyois qu'en passant. Il toit sans cesse de
parties de plaisir; il faisoit une dpense effroyable en habits; il se
retiroit insensiblement du commerce de ses amis ordinaires, et il fit
enfin tant de choses qu'il n'en fit que trop pour faire souponner la
cause de ces changements. Quelqu'un m'ayant averti de ce que l'on
disoit, je ne manquai pas de lui en donner avis, et de lui conseiller de
prendre garde  lui fort exactement. Mais comme la prosprit endort la
vigilance et obscurcit la raison, il m'assura qu'il alloit au devant de
toutes choses, et qu'il falloit que ces gens se missent de telles
visions dans la tte sur des fondements imaginaires, que jusques 
l'heure qu'il me parloit il n'avoit pas fait un pas sans prcaution. Il
ngligea si bien ce que je lui avois dit, ou bien il fut si malheureux,
que Monsieur en prit de l'ombrage et mit des gens aux coutes pour
s'claircir. La cour est toute pleine de ces lches flatteurs qui, pour
acqurir la confiance de leur matre, lui troublent son repos par des
rapports, et qui, pour lui persuader leur fidlit, lui diroient les
choses les plus affligeantes. Telle fut la destine de Monsieur, qui
trouva des gens qui tournrent ses soupons en certitude, et qui
traversrent tellement l'esprit de ce jeune prince (encore novice en
telle matire), qu'il oublia sa naissance, son courage, son pouvoir, et
toutes voies biensantes pour se venger. Dans les premires atteintes de
ses douleurs, il alla, tout en larmes, se plaindre au Roi de l'insolence
du comte, et, aprs avoir exagr tout ce qu'il avoit pu apprendre de
ses dmarches, lui en demanda justice, et qu'il chasst d'auprs de
Madame toutes les personnes qui pourroient faciliter de tels commerces.
Le Roi fut touch de l'air naf dont son frre lui exprimoit sa
jalousie; de tout le reste, il lui dit que de tels chagrins devoient
plutt s'touffer que de parotre; que nanmoins, si la tmrit du
comte avoit clat, il n'y avoit pas de milieu  tenir; qu'il y avoit
des gardes chez lui pour punir sur-le-champ ceux qui oublieroient le
respect qu'ils lui devoient; qu'on n'offensoit pas ceux de son rang
impunment; que sans examiner si le comte toit coupable ou non, il
falloit l'envoyer si loin, qu' peine sauroit-on ce qu'il seroit devenu;
qu'au reste c'toit  lui d'loigner doucement de Madame les personnes
qui pourroient lui tre suspectes; qu'il ne falloit pas prendre de
l'ombrage facilement; que surtout il avoit  mnager dlicatement
l'esprit de Madame sur ce chapitre; que c'toit une jeune personne qui,
tout claire qu'elle toit, avoit peut-tre ignor que ces petites
faons libres, mais innocentes dans le fond, ne l'toient pas dans
l'extrieur, et qu'en tant avertie  propos, elle n'y tomberoit plus
assurment. Enfin le Roi n'oublia rien de ce qui pt adoucir le
ressentiment de son frre, et lui rassurer l'esprit sur un sujet si
dlicat.

Le jour mme que Monsieur toit en colre, et qu'il avoit oubli ce
qu'on venoit de lui dire, il fit sortir Montalais et Barbezires de chez
Madame, qui ne souffrit pas sans larmes l'loignement de deux filles
qu'elle aimoit.

Cependant le Roi envoya qurir le marchal de Grammont. D'abord qu'il
le vit, il fit retirer tout le monde et lui dit: Monsieur le marchal,
votre fils est un extravagant, il aura bien de la peine  devenir sage;
si je n'avois de la considration pour vous, je l'abandonnerois au
ressentiment de mon frre, pour qui il a manqu de respect. Envoyez-le
en Pologne faire la guerre jusqu' nouvel ordre[199]; et afin que la
cause de son dpart ne soit pas connue, qu'il vienne demain me demander
cong de faire ce voyage pour lui et pour son frre[200]. Le marchal
remercia le Roi de sa bont, sans prendre aucun soin d'excuser son fils,
et l'assura qu'il alloit excuter ses ordres. Le comte toit encore au
lit, parcequ'il toit revenu fort tard de l'htel de Soissons, quand son
pre entra dans sa chambre, d'o leurs gens se retirrent, se doutant
bien que le marchal ne venoit pas chez son fils sans affaire.

[Note 199: Jean-Casimir, roi de Pologne, avoit pous Marie de Gonzague,
soeur de la princesse Palatine. Cette alliance du roi avec une princesse
franoise explique pourquoi la France soutint Jean Casimir tant contre
les Moscovites que contre sa propre arme, qui s'toit tourne contre
lui avec Lubomirski. Jean Casimir, soutenu par l'nergie de sa vaillante
femme, ressaisit son autorit. Aprs la mort de sa femme, il abdiqua et
se retira en France, o il mourut abb de Saint-Germain-des-Prs.--On
voit son tombeau dans l'glise de ce nom.]

[Note 200: Le comte de Louvigny, depuis comte de Guiche et duc de
Grammont, aprs la mort de son an, tu au passage du Rhin en 1672.]

--H bien, monsieur le comte de Guiche, lui dit-il de son ton railleur,
vous tes un homme  bonnes fortunes; vous en ferez tant, que quelqu'un
prendra le mme soin de votre femme que vous prenez de celles des
autres. Vous avez assez bien russi, poursuivit-il; vous tes un joli
cavalier et surtout fort prudent, vous avez fait votre cour
admirablement. Le Roi vient de me dire qu'il connot votre mrite et
qu'il veut vous rcompenser, et pour cela que vous vous prpariez 
aller voir si le Roi de Pologne voudra bien vous recevoir pour
volontaire dans son arme. Un homme de cervelle comme vous n'est pas
tout  fait indigne d'un tel emploi. Vous vous y prenez de bonne manire
pour tablir votre fortune; vous vous imaginez que ces sortes de
galanteries vous feront grand seigneur. Il lui dit cent autres choses,
sans que le comte et la force de l'interrompre, tant il toit tourdi
d'un voyage qu'il croyoit invitable; et aprs que son pre, d'un air un
peu plus srieux, lui eut fait entendre la volont du Roi, il le laissa
en repos, s'il y en avoit pour un homme qu'on alloit arracher 
lui-mme, et qui s'imaginoit dj par avance tout ce qu'il alloit
souffrir.

La premire chose que fit le comte fut de me venir avertir de son
malheur, et je n'eus pas grande consolation  lui donner sur un mal sans
remde, hors de le flatter de l'esprance du retour. Aprs cela il alla
chez Vardes, auquel ayant dit la ncessit o il toit de partir
bientt, il l'engagea de rendre ses lettres  Madame et de lui renvoyer
ses rponses, et Vardes lui promit de le servir fidlement en cela et en
toutes choses[201]. Je le trouvai chez lui, o il parut plus rsolu. Il
me conta ce qu'il venoit d'tablir avec Vardes, n'ayant pas jug 
propos de me charger de cela, parceque j'tois trop connu pour tre son
ami, et parceque Vardes avoit plus d'habitude que moi chez Madame.

[Note 201: Le rcit de madame de Motteville diffre de celui-ci; nous
croyons plus volontiers des mmoires signs qu'un pamphlet anonyme.
Suivant elle, mademoiselle de Montalais, malgr sa disgrce, avoit pu
emporter toute la correspondance du comte de Guiche et de Madame, que
celle-ci lui avoit confie. Vardes avoit t l'ami du comte de Guiche,
et, par la comtesse de Soissons, il toit entr dans la confidence de
Madame. L'histoire dit qu'en l'absence de l'exil, et mme depuis son
retour, sous le nom d'ami, il le voulut perdre auprs de cette jeune
princesse, et qu'ayant fait dessein de la tenir attache  lui par la
crainte des maux qu'il pourroit lui faire, il lui conseilla de retirer
ses lettres et celles du comte de Guiche des mains de Montalais. Je
sais avec certitude que Madame, ne connoissant point la malice de ce
conseil, y consentit, et qu'elle lui donna un billet pour les demander 
celle qui les avoit; que, quand il s'en vit possesseur, il eut la
perfidie de les garder malgr Madame, qui fit tout ce qu'elle put pour
l'obliger  les lui rendre, et que cette princesse, outre de sa
trahison, en voulut du mal, non seulement  lui, mais aussi  la
comtesse de Soissons, qu'elle souponna d'tre de concert avec lui pour
lui faire cet outrage. Les dames se brouillrent; le comte de Guiche et
Vardes devinrent rivaux et ennemis, et cette division fit natre la
jalousie et la haine entre ces quatre personnes. (_Mm. de Mottev._,
anne 1665.)]

Aprs cela, me voyant tte  tte avec lui: N'avez-vous point examin,
lui dis-je, ce qui peut causer votre disgrce?--Depuis hier,
rpondit-il, j'ai fait vingt fois la revue de mes actions passes, je
n'ai trouv que deux choses qui puissent m'avoir trahi. Vous tiez il y
a quinze jours d'un repas o l'on s'chauffa  boire: il vous peut
souvenir qu'on y dit que les yeux de Madame toient beaux; j'en parlai
avec un peu trop de chaleur, et mme je dis que le cavalier qui en toit
le matre pouvoit assurment se dire heureux, et je profrai ces paroles
avec une certaine joie fire, qui auroit t fort indiscrte parmi des
gens de sang-froid, et possible cela passa-t-il sans tre remarqu, car
nous tions tous assez chauffs de vin. Il me souvient pourtant que
vous me marchtes sur le pied. L'autre chose dont je me doute est plus
dangereuse. Nous avions remarqu, Madame et moi, que Monsieur ne
manquoit jamais de tremper presque toute sa main dans l'eau bnite qui
est dans la chapelle du Palais-Royal, et de s'essuyer  son mouchoir
aprs s'en tre mis au visage. Cela nous servit  lui faire une malice
pour nous venger de sa mauvaise humeur, car il nous avoit rompu une
partie de promenade le jour auparavant. Nous prmes notre temps un matin
qu'il toit  Saint-Cloud, pour ne revenir que le soir. Ce mme matin je
me trouvai  la messe dans la chapelle du Palais-Royal, et, aprs que
tout le monde se fut retir, tant demeur seul avec Madame et
Montalais, comme si nous eussions eu quelque chose  nous dire[202],
elles sortirent toutes deux. Je tirai de ma poche une petite bouteille
pleine d'encre et un paquet de noir  noircir et le jetai dans le
bnitier, en sorte que le lendemain matin, quand Monsieur eut entendu la
messe, aprs que tout le monde se fut retir, il ne manqua pas, en
prenant de l'eau bnite, de se noircir toute la main et le front. Cela
passa assez doucement, parcequ'on ne pouvoit souponner qui avoit fait
cette malice. Son visage ressembloit quasi  un ramoneur de chemine.
Ces deux actions ne me rendent pas beaucoup coupable, puisque la
premire n'a pu tre observe, et que la seconde n'est sue que de Madame
et de moi. Cependant, me dit-il, il faut que je m'apprte  suivre les
ordres du Roi avec constance, et je suis bien oblig  sa bont de
donner lui-mme une honnte couleur  mon exil, de le faire passer pour
une humeur de bravoure de ne pouvoir supporter l'oisivet. C'est o les
gens de courage sont rduits en France depuis qu'il a plu  Sa Majest
de donner la paix  son royaume, et que moi-mme je l'ai pri de
m'accorder mon loignement. L'obissance que je dois  ses volonts ne
me permet pas de songer  un retardement de l'aller trouver. L'amiti
qu'il a pour Monsieur, son frre, fait que je ne serois pas bien fond 
me justifier. N'avez-vous pas piti de me voir en ce malheureux tat, et
la fortune n'est-elle pas bizarre? Elle ne m'a montr son visage propice
que pour me rendre misrable. Il n'importe, le Roi peut me priver du
jour, il est le matre de ma vie comme de mes biens; mais Madame est
matresse de mon coeur; elle l'a accept, j'espre qu'elle le garantira
de tout vnement dangereux. Pour ne la pouvoir voir ayant de partir, je
serai bien consol au moins de lui crire. Ah! grand Dieu! que je suis
malheureux! C'est  ce coup qu'il faut que j'obisse  quoi le Roi m'a
condamn. Adieu, cher ami, je vais au Louvre[203].

[Note 202: Dans les ditions imprimes, aprs ce mot on trouve: Nous
excutmes ce que nous avions rsolu.--Le rcit est inachev; nous
avons pu le complter  l'aide d'un manuscrit du temps qui nous a t
communiqu.]

[Note 203: Depuis cet alina, rien n'indique plus que le rcit soit
continu par Manicamp, et bientt mme le nom de Manicamp est prononc,
ce qui prouve que l'auteur parle en son nom.]

Le marchal de Grammont, qui avoit t trouver le comte chez lui,
l'attendoit dans l'antichambre du Roi, et avoit fait quelques dmarches
pour dtromper sa Majest de l'accusation que Monsieur faisoit du comte
son fils; mais il n'y avoit rien gagn. Le comte arrive. Le marchal
prit l'occasion qu'il n'y avoit auprs du Roi que le valet de chambre et
celui de la garde-robe qui l'habilloit, et lui dit: Sire, voici mon
fils que je vous amne, suivant le commandement que vous m'en avez fait.
Il avoit quelque bonne raison  dire pour justifier son innocence, mais
il croyoit se rendre criminel de songer  s'expliquer sur quelque chose
qui pt faire changer de rsolution  Votre Majest. Il vous demande par
ma bouche son passe-port, et les ordres qu'il vous plaira qu'il
excute.

Le Roi lui rpondit: Mon cousin, je vous plains, il vous doit tre
sensible que votre fils, que j'ai honor de mon amiti, se soit oubli
au point o son insolence est monte.  votre considration et des
services que vous m'avez rendus, j'use entirement de clmence. Comte de
Guiche, ajouta le Roi, retirez-vous de ma cour; que je ne vous voie
point que je ne vous demande; et pendant que j'aurai fait vos
passe-ports, pour donner ordre  votre quipage et  vos affaires, allez
 Meaux, o vous recevrez mes ordres. Faites par vos actions que je vous
puisse voir un jour le plus sage de ma cour.

Le comte de Guiche, au sortir de chez le Roi, toit, comme vous pouvez
vous imaginer, dans un grand dsordre. Le marquis de Vardes, qui savoit
que son ami toit dans cette peine, avoit mille impatiences de savoir le
succs de ses affaires, et l'toit all attendre chez lui, o le comte
fut. Le comte fut bien aise de le trouver, pour se consoler le mieux
qu'il pouvoit.

Le marquis, aussi bien que Manicamp, flatta le comte d'un retour; les
dernires paroles du Roi lui firent juger que c'toit avec peine qu'il
en venoit l, mais que la politique l'emportoit par dessus son
inclination. Ils se jurrent mille protestations d'amiti et de
fidlit. Le marquis se chargea d'assurer Madame de la constance du
comte, qui ne faisoit que bnir et louer la cause de ses peines, et qui
n'accusoit enfin que sa mauvaise fortune de toutes ses traverses.

Le comte partit pour Meaux, o il fut huit jours dans des tristesses
extrmes. La comtesse sa femme le conduisit en ce lieu. Madame,  qui
Vardes avoit dit les sentiments du comte, ne pouvoit sans grande peine
supporter l'absence de cet amant; comme la cause de son loignement,
elle balana longtemps si elle lui criroit ou si elle lui enverroit
quelqu'un. Elle estima que le dernier toit le plus sr, et, comme elle
vouloit assurer le comte de son amiti, elle fit crire ces lignes par
Collogon[204].

      Billet de Madame au Comte de Guiche.

      _Ce n'est pas l'ordre de la cour que les femmes fassent
      beaucoup de protestations; mais je m'y suis oblige puisque
      vous souffrez pour moy. Vos peines_ _sont grandes; je sais
      que vous m'aimez. Je ne vous dclare point les miennes de
      peur d'augmenter les vtres. Soyez seulement persuad de mon
      amour. Le temps ne le changera pas; mais il vous pourra
      rendre plus heureux si nous nous revoyons. C'est ce que je
      souhaite avec passion._

[Note 204: Mademoiselle de Cotlogon, Louise-Philippe, qui pousa Louis
d'Oger, comte de Cavoye, grand marchal de la maison du Roi, dont elle
resta veuve. Madame de Svign a parl plusieurs fois de son frre, le
marquis de Cotlogon, et de l'influence qu'avoit son mari. Ne en 1641,
elle mourut le 31 mars 1729, ge de 88 ans; elle toit,  l'poque qui
nous occupe, fille d'honneur de la jeune Reine.]

Madame, qui ne connoissoit pas d'homme plus affid au comte que Vardes,
lui donna ce billet, et le pria de le lui remettre. Il ne manqua pas de
s'acquitter de cet honnte emploi. Le comte fut ravi de recevoir cette
lettre, et partit avec les ordres du Roi, en quelque sorte consol de
son loignement.

Madame la comtesse de Soissons et Vardes, qui avoient minut la lettre
espagnole, continuoient  faire leurs efforts pour dtourner l'amour que
le Roi avoit pour mademoiselle de La Vallire, et, dans diverses
confrences, blmrent son inconstance, jusques  dire que peu de choses
l'engageoient en amour. De sorte que la comtesse, pleine de dpit,
trouvoit que La Vallire toit devenue insolente depuis le rang qu'elle
avoit, et fit cet entretien  Madame: Vous tes peut-tre en peine de
savoir d'o vient l'amour du Roi pour La Vallire. Je le veux dire 
Votre Altesse[205].

[Note 205: La version donne dans l'_Histoire de l'amour feinte du Roi
pour Madame_ (voy. plus haut) diffre de celle-ci et parot tre la
vraie.]

Un jour que nous nous promenions dans le jardin du Palais-Royal, que
j'tois avec le Roi et mes filles derrire et un peu loignes, nous
faisions notre conversation de ceux que nous aimerions le mieux, lorsque
La Vallire survint, et, se mlant dans notre entretien, le Roi lui
demanda son sentiment, et moi pareillement. Elle fit quelques discours
assez bien ordonns, et dit  demi-bas que ce seroit pour le Roi qu'elle
auroit le plus de penchant, parce qu'il toit mieux fait qu'aucun de sa
cour et qu'elle prfroit toujours sa conversation  toute autre.

Le lendemain le Roi me vint voir. Un moment aprs, la comtesse de
Fiesque me rendit visite. Aprs quelques petits compliments que nous
fmes  Sa Majest, je tirai le Roi  part et lui demandai s'il avoit
bien entendu ce qu'avoit dit La Vallire  la promenade. Il se prit 
rire et me dit que cette fille avoit l'esprit hardi, et que cependant il
ne laissoit pas de l'aimer. Je lui repartis navement: Il est vrai
qu'elle est digne du coeur d'un Roi. Elle n'est point farouche, elle
prise votre entretien, elle danse  merveille[206], elle aime la musique
et toutes sortes d'instruments; on dit  la cour qu'elle est votre
fidle. Je prenois plaisir  lui faire ces contes. Cela lui plut
tellement qu'il ne put s'empcher de jurer qu'il l'aimeroit toute sa
vie. Ce qui me donna plus d'envie de rire, c'est qu'il me dit qu'elle
toit de la meilleure race de son royaume. Voil, Madame, tout le
progrs jusques ici et le succs en peu de mots de l'amour du Roi pour
La Vallire.

[Note 206: On voit souvent mademoiselle de La Vallire figurer dans les
ballets du temps; toute boteuse qu'elle toit, elle dansoit
parfaitement bien. Dans le ballet des Saisons, dans  Fontainebleau en
1661, elle reprsentoit une nymphe; au ballet des Arts, en 1663, une
bergre; et, en 1666, encore une bergre dans le ballet des Muses. Dans
le ballet des Arts, le pote parloit ainsi pour mademoiselle de la
Vallire:

      Non, sans doute, il n'est point de bergre plus belle;
      Pour elle cependant qui s'ose dclarer?
      La presse n'est pas grande  soupirer pour elle,
      Quoiqu'elle soit si propre  faire soupirer.
      Elle a dans ses beaux yeux une douce langueur;
      Et, bien qu'en apparence aucun n'en soit la cause,
      Pour peu qu'il ft permis de fouiller dans son coeur,
      On ne laisseroit pas d'y trouver quelque chose.
      Mais pourquoi l dessus s'tendre davantage?
      Suffit qu'on ne sauroit en dire trop de bien;
      Et je ne pense pas que dans tout le village
      Il se rencontre un coeur mieux plac que le sien.
]

Mais cette particularit[207] ne fut pas si secrte qu'elle ne ft sue.
Le Roi ordonna au comte de Soissons de se retirer en son gouvernement de
Brie et de Champagne, et le marquis de Vardes, allant  Pznas, dont il
toit gouverneur, fut arrt  Pierre-Encize. Cependant le comte de
Guiche toit en Pologne, o il signala fort son courage et s'exera 
l'amour autant qu'il put. Il toit infiniment considr  la cour
polonoise, o il fit beaucoup de connoissances. La guerre des Turcs
contre l'empereur obligea le Roi de France de dsirer que sa jeune
noblesse allt, avec les secours qu'il donnoit, servir de volontaires
dans cette guerre si importante  toute l'Europe.

[Note 207: Cette particularit, c'est--dire l'histoire de la lettre
espagnole, fut rvle au Roi dans les circonstances suivantes: Aprs le
passage que nous avons cit plus haut, de madame de Motteville, l'auteur
ajoute: La comtesse de Soissons, qui prtendoit avoir sujet de se
plaindre de Madame, la menaa de dire au Roi tout ce qu'elle disoit
avoir t fait par elle et par le comte de Guiche contre lui. Mais
Madame, craignant l'effet de ses menaces, fut comme force de la
prvenir et d'avouer tout le pass au Roi... La comtesse de Soissons, de
son ct, pour se justifier au Roi, lui apprit aussi que le comte de
Guiche, outre cette lettre que Madame avoit avoue, en avoit crit
d'autres  Madame, o il le traitoit de fanfaron, parloit de lui d'un
manire qui ne lui pouvait pas plaire et faisoit ce qu'il pouvoit pour
obliger cette princesse  conseiller au roi d'Angleterre, son frre, de
ne point vendre Dunkerque au Roi. Toutes ces choses furent amplement
claircies par ce grand prince. Il en voulut mme des dclarations par
crit de la propre main du comte de Guiche, qui en dnia une partie, et
avoua la lettre crite par Vardes et mise en espagnol par lui. (_Mm.
de Mottev._, anne 1665.)]

Le comte de Guiche y fit si bien qu'en considration de ses services et
des brigues que le marchal son pre et le chancelier[208], aeul de sa
femme, avoient faites pour dtromper l'esprit du Roi, il consentit qu'il
revnt  la cour, aprs qu'on lui et assur qu'il avoit regret de lui
avoir dplu. Enfin il y fut parfaitement bien reu. Monsieur mme lui
tmoigna de l'amiti[209]. Il ne tarda gure  renouveler ses anciennes
amours avec d'Olonne et les autres; mais il garda pour Madame de
certaines mesures qui furent assez caches et assez secrtes. Il
s'habilloit tantt d'une manire et tantt d'une autre[210], et sa
conduite toit si adroite que Monsieur n'en prenoit aucun ombrage. Au
contraire, il lui faisoit confidence de ses aventures amoureuses.

[Note 208: Le chancelier Seguier, pre de Charlotte Seguier, qui, de son
mariage avec Maximilien-Franois, duc de Sully, eut une fille,
Marguerite-Louise-Suzanne de Bthune, femme du comte de Guiche.]

[Note 209: Le comte de Guiche revint donc en France et alla trouver le
Roi  Marsal (au sige de Marsal), qui le reut favorablement; et
Monsieur le traita comme il devoit, c'est--dire avec quelque froideur.
Le comte de Guiche,  son retour, montra vouloir observer les ordres
qu'il avoit reus (de ne pas se montrer aux lieux o seroit Madame) avec
exactitude. Monsieur crut tre obi... (_Mm. de Mottev._, _anno
1665_.)]

[Note 210: Voyez ci-dessus, p. 64.]

Il lui en arriva un jour une qui faillit bien  dcouvrir tout ce
mystre. Monsieur avoit t toute l'aprs-midi au Louvre et avoit soup
chez la Reine-Mre. Madame feignit d'tre incommode du rhume pour ne
pas sortir. Le comte de Guiche, pour qui cette maladie toit faite
exprs, ne manqua pas d'aller donner ses soins  la malade, qui ne le
fut pas longtemps; ils passrent bien des heures sans ennui. Mais aprs
le souper, Monsieur revint au Palais-Royal et un peu plus tt qu'on ne
l'attendoit. Mais Collogon toit la fidle confidente. Elle toit
toujours sur les ailes pour dcouvrir si quelqu'un ne pouvoit pas
troubler les plaisirs de ces amants. Elle entendit Monsieur qui venoit
et vint le dite  Madame, qui dit au comte: Nous sommes perdus! Quel
moyen de vous sauver? Passez dans cette chemine qui ferme  deux
volets, et essayez de vous empcher de tousser et de cracher. Le pauvre
amant n'eut pas le loisir de songer davantage et s'y enferma dans le
moment que Monsieur entroit. Aprs divers entretiens, il eut envie de
manger une orange de Portugal qui toit sur le manteau de la chemine.
Il se leva, et lorsqu'il la prit, vous pouvez juger quelle devoit tre
l'inquitude de ces deux amants, et lequel des deux pouvoit avoir
l'esprit plus en repos. Quand Monsieur eut mang le dedans de cette
orange, il voulut jeter le reste dans la chemine, et comme il avoit la
main sur le lambris pour l'ouvrir, Collogon lui dit: Mon prince, ne
jetez pas, je vous supplie, cette corce: c'est ce que j'aime de
l'orange. Monsieur la lui donna, et par ce moyen le comte et Madame
l'chapprent belle. Monsieur s'en retourna peu aprs  son appartement.
Le comte sortit et protesta bien de ne plus hasarder[211] de la sorte,
et, comme il ne cloit rien  Manicamp, il ne put s'empcher de lui dire
cette aventure. Manicamp lui reprsenta qu'il devoit bien dornavant se
tenir sur ses gardes, et que c'toit un avant-coureur de quelque chose
bien funeste.

[Note 211: _Hasarder_ pour _se hasarder_. Quoique ce dernier ait t
employ par Maucroix, Furetire ne l'a pas admis dans la 2e dit. de son
Dictionnaire. On le trouve dans Richelet.]

Mais enfin, par malheur et sans qu'on st comment, Monsieur en apprit
plus qu'il n'en vouloit savoir. Il fit venir le marchal, qui n'eut rien
 dire contre son ressentiment, sinon qu'il toit le matre de la vie de
son fils, et que, s'il vouloit sa tte, il la lui donnoit. Le lendemain,
le marchal et le comte allrent trouver le Roi  son lever, qui
maltraita fort le comte de Guiche et lui dit: loignez-vous de devant
moi et ne revenez en France de votre vie sans mon mandement[212].

[Note 212: Ce fut alors que le comte de Guiche se retira en Hollande. Il
y rdigea des mmoires sur les vnements dont il fut tmoin depuis le
mois de mai 1665 jusqu'en 1667, et auxquels mme il prit une part active
pendant la guerre navale que soutinrent les Provinces-Unies, aides de
la France, contre l'Angleterre. En 1668, le Roi lui permit d'exercer la
charge de vice-roi de Navarre que possdoit son pre, et dont il avoit
la survivance. Aprs la mort de Madame (1670), le comte de Guiche revint
 la Cour. Sa fatuit, son dsir de se singulariser, ont t vivement
signals par madame de Svign, Bussy-Rabutin et madame de Scudry, dans
leurs Lettres.--Voy., dans la collection Petitot et Montmerqu, la
_Notice_ qui prcde les Mmoires du marchal de Grammont (t. 56, p.
279-288). Le comte de Guiche dit lui-mme, dans ses Mmoires (2 vol
in-12, Utrecht, 1744), qu'il commena  les crire en 1666 et les
termina en 1669 (t. 2, p. 35).]

Cet infortun cavalier fut priv par ce dsastre encore une fois de
l'objet qu'il aimoit avec tant d'ardeur.

Il fallut obir si promptement qu'il n'eut pas le loisir de voir Madame,
ni mme de lui faire parler. Il s'en alla comme un dsespr. Elle en
tmoigna de sensibles dplaisirs. Mais comme la jeunesse ne sauroit tre
sans amiti, et particulirement Madame, qui est fort susceptible
d'amour, et qui en fait un ordinaire proportionn aux dsirs d'une
personne de son inclination et de sa naissance, Monsieur ne la
satisfaisant pas, elle veut toujours avoir quelques suffragants. Mais la
grandeur de son rang et les disgrces du comte de Guiche rebutent les
plus entreprenants et les plus hardis. Nanmoins, comme la tmrit est
souvent la cause du bonheur de ceux qui se hasardent, il se prsenta sur
les rangs un amant de meilleur apptit que de belle taille, qui fut
atteint des beaux yeux de cette princesse. Il eut de la peine  cacher
son feu, mais, comme il toit trop grand, Madame ne fut pas longtemps 
s'en apercevoir. Il lui fit une dclaration en peu de mots qu'il toit
rsolu de l'aimer, malgr l'exemple du comte de Guiche et tous les
dangers o il pouvoit tomber. Elle lui rpondit: Je sais que vous tes
d'une race  ne vous pas rendre pour des dfenses et que les accidents
ne vous branleront pas, tmoin monsieur de Boutteville votre
pre[213].

[Note 213: Il toit fils de Franois de Montmorency, comte de
Boutteville, qui eut la tte tranche en 1627, avec Fr. de Rosmadec,
comte des Chapelles, pour s'tre battu en duel contre le marquis de
Beuvron et Henri d'Amboise, marquis de Bussy. Dans un des nombreux duels
qu'il avoit eus avant celui-ci, Boutteville avoit dj tu le comte de
Thorigny (1626). De son mariage avec lisabeth-Anglique de Vienne il
avoit eu deux filles et un fils. Sa fille ane pousa le marquis
d'Etampes de Valenay; la seconde fut la galante duchesse de Chtillon.
Quand il mourut, sa femme toit enceinte d'un enfant qui, n le 8
janvier 1628, reut le nom de Franois-Henri de Montmorency; il fut pair
et marchal de France, et, sous le nom de marchal de Luxembourg, il
signala frquemment son courage et ses talents militaires  la fin du
rgne de Louis XIV. Il toit mari depuis 1661 avec Catherine de
Clermont-Tallard, hritire de Luxembourg. Desormeaux (_Hist. du
marchal de Luxembourg_), dans son Histoire de la maison de Montmorency,
t. 4, p. 106, prtend que Mazarin auroit song  se l'attacher par une
alliance.]

C'est celui qu'on appelloit Coligny, frre de madame de Chtillon, et
qu'on nomme aujourd'hui duc de Luxembourg[214]. Comme le cavalier se vit
si bien trait de sa matresse, il ne perdit pas un moment de la visiter
avec toutes les assiduits qu'un nouvel amant doit avoir pour plaire 
l'objet de son coeur. Cette pratique a dur plus de six mois sans tre
sue, en sorte que les plus surveillants n'y pouvoient rien dcouvrir. Il
avoit mme surpris les esprits les plus jaloux. Un jour Monsieur survint
brusquement au cabinet de Madame. Il la trouva qu'elle contemploit un
petit portrait du duc de Luxembourg, en tenant de l'autre une lettre de
la mme personne. Monsieur se saisit du portrait, et blma Madame
seulement, en tirant promesse d'elle qu'elle lui interdiroit dsormais
toute visite, et qu'elle le prpareroit  viter le danger o il
pourroit s'exposer.

[Note 214: Le marchal de Luxembourg n'avoit pas une figure heureuse et
brillante: il toit d'une taille contrefaite; de longs et pais sourcils
venoient se joindre sur ses paupires et lui rendoient la physionomie
austre. (Desormeaux, ouvrage cit, p. 411-412.)]

Cet vnement ne fit qu'augmenter l'amour de ce duc, qui se priva bien
pour quelques jours de voir Madame; mais il mnagea son temps de manire
que, l'ayant revue, Monsieur en fut averti et s'en plaignit au Roi, qui
l'exila tout aussitt.

Personne n'a os se dclarer depuis, quoiqu'il y ait autant d'amants que
de gens qui voient cette princesse.

[Illustration]




[Illustration]

LETTRE[215].


[Note 215: Cette lettre est celle dont il a t parl ci-dessus, p.
78-79.]

_Aprs avoir vcu, dans la contrainte des Cours, je me console d'achever
ma vie dans la libert d'une rpublique, o, s'il n'y a rien  esprer,
il n'y a pour le moins rien  craindre._

_Quand on est jeune, il seroit honteux de ne pas entrer dans le monde
avec le dessein de faire sa fortune. Quand on est sur le retour, la
nature nous rappelle  nous, et nous revenons des sentimens de
l'ambition au dsir de notre repos._

_Il est doux de vivre dans un pays o les lois nous mettent  couvert
des volonts des hommes, et o, pour tre sr de tout, il n'y ait qu'
tre sr de soi-mme. Ajoutez  cette douceur que les magistrats sont
autoriss dans leur adresse par le bien public, et peu distingus en
leurs personnes par des avantages particuliers[216]; on n'y voit point
de diffrence odieuse, par des privilges dont l'galit soit blesse;
on n'y voit point de factieuses grandeurs qui gnent notre libert sans
faite notre fortune. Ici les soins de ceux qui gouvernent nous mettent
en repos sans qu'ils pensent mme  en adoucir le chagrin, par les
respects qu'on leur rend trs peu, mais qui exigent beaucoup; moins
encore ils sont svres dans les ordres de l'tat, plus ils sont
imprieux avec les nations trangres; parmi les citoyens et toute sorte
de particuliers, ils usent de la facilit qu'apporte une fortune gale.
Le crdit n'tant point insolent, la conduite n'est jamais dure si les
lois ne sont rigoureuses, ou, pour mieux dire, que vous ne soyez
coupable._

[Note 216: Il suffit, pour se convaincre de la vrit de cette
observation, de lire, dans les Mmoires du comte de Guiche (2 vol.
in-12, Utrecht, 1744, t. 1, p. 126, 134 et ailleurs), les portraits
qu'il fait de de Witt: il y fait fort bien ressortir ce point que le
pouvoir toit alors occup, en Hollande, par des hommes peu
distingus.]

_Pour les contributions, elles sont vritablement grandes, mais elles
regardent toujours le bien public, et sont communes  ceux qui les
tirent, comme  ceux sur qui elles sont tires. Elles laissent  chacun
la consolation de ne contribuer que pour soi-mme; ainsi on ne doit pas
s'tonner de l'amour du pays, puisque c'est,  le bien prendre, un
vritable amour-propre._

_C'est trop dire du gouvernement, sans rien dire de celui qui parot y
avoir le plus de part et lui faire justice: rien n'est gal  sa
suffisance que son dsintressement et sa fermet[217]. Les choses
spirituelles sont conduites avec une pareille modration; la diffrence
de religion, qui excite ailleurs tant de troubles, ne cause pas la
moindre altration dans les esprits; chacun cherche le ciel par ses
voies, et ceux qu'on croit gars, plus plaints que has, attirent la
compassion de la charit, et jamais la perscution d'un faux zle. Mais
il n'y a rien dans ce monde qui ne laisse quelque chose  dsirer; nous
voyons moins d'honntes gens que d'habiles, plus de bon sens pour les
affaires que de dlicatesse dans les conversations._

[Note 217: Jean de Witt. Le comte de Guiche parle de lui avec moins
d'enthousiasme dans ses Mmoires.]

_Les dames y sont dans les conversations, et les hommes ne trouvent pas
mauvais qu'on les prfre  eux; leur compagnie peut faire l'amusement
d'un honnte homme, et est trop peu anime pour en troubler le repos. Ce
n'est pas qu'il n'y en ait quelques-unes d'assez aimables; j'en connois
dont la douceur vous plairoit, o vous trouveriez un air touchant propre
 inspirer des secrtes langueurs; j'en connois qui ont de la bonne
mine, le procd raisonnable et l'esprit bien fait; le commerce en est
satisfaisant, mais il n'y a rien  esprer davantage, ou pour leur
sagesse, ou par leur froideur, qui leur tient lieu de vertu de quelque
faon que ce soit. On voit en Hollande un certain usage de pruderie
quasi gnralement tabli, et je ne sais quelle vieille tradition de
continence, qui passe de mre en fille comme une espce de religion. 
la vrit on ne trouve pas  redire  la galanterie des filles, qu'on
leur laisse employer bonnement, avec d'autres aides innocentes,  leur
procurer des poux. Quelques-unes terminent ce cours de galanterie par
un mariage heureux; quelques malheureuses s'entretiennent de la vaine
esprance d'une condition, qui se diffre toujours et n'arrive jamais.
Les longs amusemens ne doivent pas s'attribuer, ou je me trompe, au
dessein d'une infidlit mdite. On se dgote avec le temps, et un
dgot pour la matresse prvient la rsolution bien forme d'en faire
une femme. Ainsi, dans la crainte de passer pour trompeurs, on n'ose se
retirer quand on ne peut pas conclure; et, moiti par habitude, moiti
par un honneur qu'on se fait d'tre constant, en entretient plusieurs
ans le misrable reste d'une passion use. Quelques exemples de cette
nature font faire de srieuses rflexions aux plus jeunes filles, qui
regardent le mariage comme une aventure, et leur naturelle condition
comme le veritable tat o elles doivent demeurer. Pour les femmes,
s'tant donnes une fois, elles croient avoir perdu toute disposition
d'elles-mmes, et ne connoissent plus autre chose que la simplicit du
devoir. Elles se feroient conscience de se garder la libert des
affections, que les plus prudes se rservent ailleurs spares de leur
engagement, et sans aucun gard  leur dpendance. Ici tout parot
infidlit, et l'infidlit, qui fait le mrite galant des cours
agrables, est le plus gros des vices chez cette bonne nation, fort sage
dans la conduite du gouvernement, peu savante dans les plaisirs dlicats
et les moeurs polies. Les maris payent cette fidlit de leurs femmes
d'un grand assujettissement; et si quelqu'un, contre la coutume,
affectoit l'empire dans la maison, la femme seroit plainte de tout le
monde comme une malheureuse, et le mari dcri comme un homme de trs
mchant naturel._

_Une misrable exprience me donne assez de discernement pour bien
dmler toutes ces choses, et me fait regretter un temps o il est bien
plus doux de sentir que de connotre; quelquefois je rappelle ce que
j'ai t pour ramener ce que je suis; du souvenir des vieux sentimens,
il se forme quelque disposition  la tendresse, ou du moins un
loignement de l'indolence. Tyrannie heureuse que celle des passions,
qui font les plaisirs de notre vie! Fcheux empire que celui de la
raison s'il nous te les sentimens agrables et nous tient en des
inutilits ennuyeuses au lieu d'tablir un vritable repos!_

_Je ne vous parlerai gure de la beaut de La Haye. Il suffit que les
voyageurs en sont charms aprs avoir vu les magnificences de Paris et
les rarets d'Italie. D'un ct vous allez  la mer par un chemin digne
de la grandeur des Romains; de l'autre vous entrez dans un bois le plus
agrable que j'aie vu de toute ma vie; dans le mme lieu vous voyez
assez de maisons pour former une grande et superbe ville, assez de bois
et d'alles pour former une solitude dlicieuse aux heures
particulires. On y trouve l'innocence des plaisirs des champs en
public, et tout ce que la foule des villes les plus peuples nous
sauroit fournir. Les maisons sont plus libres qu'en France, aux heures
destines  la socit; plus rserves qu'en Italie, lorsqu'une
rgularit trop exacte fait retirer les trangers et remet la famille
dans un domestique troit._

_Pour dire tout, on diroit des vrits qu'on ne croiroit point; et par
un mouvement secret d'amour-propre, j'aime mieux taire ce que je connois
que manquer  tre cru de ce que vous ne connoissez pas._

[Illustration]




LE PERROQUET
OU
LES AMOURS DE MADEMOISELLE.


Vous devez sans doute, cher lecteur, avoir ou dire qu'il y a quelque
temps on parla de marier M. le comte de Saint-Paul[218]  Son Altesse
royale Mademoiselle, ce qui donna beaucoup d'occasion  plusieurs
personnes de parler, comme vous savez que l'on fait en de pareilles
rencontres, principalement aux gens de cour, lesquels, comme plus
savants en ces sortes de choses, en parlent plus pertinemment et plus
hardiment.

[Note 218: Fils de madame de Longueville. Mademoiselle de Montpensier
parle ainsi, dans ses Mmoires, de ce projet de mariage:

... A propos de madame de Longueville, elle m'avoit toujours donn de
grandes marques d'estime et d'amiti; depuis que je l'eus revue et que
M. de Lauzun fut arrt, elle me fit parler tout de nouveau par Mme de
Puisieux et mademoiselle de Vertus d'pouser son fils. On lui avoit fait
quelques propositions pour le faire roi de Pologne; les Polonois
vouloient ter le roi Michel, dont ils ne s'accommodoient pas, et
l'empereur vouloit bien dmarier sa soeur, et... il ne vouloit pas
consentir qu'ils eussent un autre roi s'il n'pousoit sa soeur. Madame de
Longueville me fit dire qu'elle me demandoit encore une fois si je
voulois faire l'honneur  son fils de l'pouser; qu'il n'y avoit
royaume, ni soeur de l'empereur  quoi elle ne me prfrt...--Je lui
rpondis que je ne voulois pas me marier. Nous ayons cit ces lignes,
qui ne se rapportent pas au passage qui nous occupe, parcequ'elles
rappellent les dmarches antrieures faites par madame de Longueville
pour assurer  son fils,  peine g de vingt ans, moins l'honneur d'une
alliance disproportionne que les immenses richesses de mademoiselle de
Montpensier.]

Il y avoit en ce mme temps une fort clbre compagnie, en un certain
lieu de Paris ou ailleurs; je ne sais pas assurment l'endroit, mais je
sais bien que c'toit des intimes de M. le comte de Lauzun[219], comme
vous jugerez par leurs discours, lesquels, aprs avoir longtemps
convers ensemble, tombrent enfin sur le mariage de Mademoiselle; et
aprs en avoir dit chacun son sentiment, et le peu de cas que Son
Altesse royale en avoit fait, un de la compagnie s'adressa  M. de
Lauzun, et lui dit: Et vous, monsieur de Lauzun,  quoi songez-vous, et
d'o vient qu'un homme d'esprit comme vous tes s'oublie dans une
occasion si belle et si noble? Quoi! croyez-vous que cette affaire ne
mrite pas bien que vous y songiez? Vous pourriez bien plus mal employer
votre temps.

[Note 219: Voy., sur M. de Lauzun, une note de M. Boiteau dans le 1er
volume de l'_Histoire amoureuse_, p. 132 et suiv.]

Cette harangue si peu attendue surprit si fort M. de Lauzun qu'un esprit
moindre que le sien auroit eu assez de peine  rpondre. En effet, aprs
avoir recul deux ou trois pas: Quoi! monsieur, rpondit-il  celui qui
lui avoit parl, moi! que dites-vous? moi, songer  Mademoiselle! Ah!
monsieur, je connois trop cette princesse et je me connois trop moi-mme
pour concevoir un dessein dont le bruit m'pouvante, et dont la seule
pense me rendroit criminel. Je n'ai garde d'en oser seulement former le
dessein.--Pourquoi non? reprit son ami; vous savez que l'on perd souvent
faute de chercher. Quel mal y auroit-il, quand vous tenteriez la
fortune? Cette princesse n'est pas inaccessible, et  vous surtout, car
nous savons que vous tes assez bien avec elle, et mme qu'elle vous
souffre et qu'elle vous coute plus volontiers qu'aucun autre. Ainsi,
quel mal y auroit-il, encore un coup, quand vous la sonderiez un
peu?--Ah! rpondit M. le comte de Lauzun, je n'oserois seulement pas y
penser. La rponse que je suis oblig de faire  vos discours obligeants
me met  la torture, tant je vois d'impossibilit  ce que vous me
dites.--Vous y songerez si vous voulez, s'cria alors toute la
compagnie; nous sommes tous de vos amis, et nous vous le conseillons,
parcequ'ayant eu tant d'esprit et de conduite que vous en avez et
possdant l'oreille avec les bonnes grces de votre Roi comme vous
faites, rien ne vous est impossible. Pensez-y si vous nous croyez; c'est
pour vous, et nous aurions tous la dernire joie[220] si vous pouviez
russir, et vous n'agirez pas sagement si vous ne nous croyez.

[Note 220: Le mot _dernier_, employ en ce sens, avoit t introduit par
les Prcieuses. Voy. notre dition du Dictionnaire des Prcieuses
(_Bibl. elzev._); Paris, Jannet, 2 vol in-16, t. 1.]

M. de Lauzun ayant rpondu  tous comme il avoit fait au premier, et
s'en tant dfendu par des raisons les plus fortes et les plus
apparentes, cette illustre compagnie se spara. Or, comme naturellement
nous aimons ce qui nous flatte, quoique la biensance ne nous permette
pas de le tmoigner, nous nous dfendons souvent d'une chose et la
rejetons avec ardeur, lorsque nous la souhaitons le plus; et plus
l'esprit de l'homme est capable de connotre la valeur et le mrite
d'une chose qu'on lui propose pour son avancement, plus il sent
enflammer son dsir  la possession.

M. le comte de Lauzun s'toit retir chez lui aprs avoir quitt ses
amis, o il ne fut pas plus tt arriv que tout ce dialogue qu'on lui
avoit fait sur Mademoiselle lui repassa dans l'esprit, et ce qu'il avoit
rejet comme fcheux par le peu d'apparence qu'il y trouvoit lui parut
un peu moins rude et plus facile. Et comme il a infiniment de l'esprit,
et au dessus du commun, il commena  ne dsesprer pas entirement; il
y voyoit  la vrit beaucoup de difficult, mais plus la chose lui
paroissoit difficile, plus elle excitoit son courage, sachant bien que
la plus grande gloire est attache principalement aux plus grands
obstacles. Il voyoit d'un ct une des plus grandes princesses de
l'univers, qui avoit mpris un grand nombre de rois et de
souverains[221], comme si la nature n'avoit pas de quoi lui offrir un
coeur digne d'elle. Il trouvoit dans cette princesse l'humeur la plus
fire et le courage le plus grand et le plus lev qu'on pt imaginer.
N'importe, il passa par-dessus toutes ces considrations, aprs les
avoir mrement peses pendant un mois; et aprs avoir trs souvent perdu
le repos pour s'appliquer entirement au grand projet qu'il avoit dj
fait, il fit ce que faisoient ces fameux courages de l'antiquit,
lesquels n'entreprenoient jamais que ce qui paroissoit presque
impossible, ou du moins trs difficile; et c'est par l que plusieurs se
sont immortaliss et se sont fait eux-mmes un tombeau de gloire. Enfin,
aprs avoir repass mille fois une infinit de penses qui lui venoient
en foule dans l'esprit, et ayant fait rflexion au prix inestimable que
lui offroient dj ses travaux, s'il toit assez heureux de pouvoir
russir, son grand coeur fait un puissant effort et prend ds ce moment
une forte rsolution d'excuter ce qu'il avoit projet, voyant bien que
s'il perdoit cette occasion il ne la recouvreroit de sa vie, et qu'il ne
trouveroit jamais de si glorieux moyens pour lever et tablir plus
heureusement sa fortune.

[Note 221: La liste est longue des partis proposs  Mademoiselle et
refuss par elle: la complaisance avec laquelle ses _Mmoires_ numrent
tour  tour tant de soupirants rappelle assez la fable du hron et se
termine de mme.

D'abord la reine d'Angleterre veut lui persuader que le prince de Galles
est amoureux d'elle; mais elle se flatte d'pouser l'empereur: cette
ambition, soutenue par Mazarin, trouve de l'opposition  la Cour, et lui
attire les rprimandes de la Reine; le prince de Lorraine veut ensuite
la marier avec l'archiduc, puis avec le duc de Neubourg; Monsieur, frre
du Roi, choue; voici venir le roi d'Angleterre, qu'elle avoit dj
refus et qu'elle refuse encore. Le duc de Lorraine lui offre le prince
Charles son neveu, et se prsente lui-mme; Turenne se joint  ces
perscuteurs et appuie auprs d'elle le roi de Portugal: elle et alors
prfr pouser le duc de Savoie. Cond lui-mme la trouve, malgr son
ge, un parti sortable pour son jeune fils, le duc d'Enghien; mais ni le
duc de Savoie ni le duc d'Enghien ne devoient terminer ce clibat
obstin. C'est alors qu'elle songe  Lauzun. Elle refuse de nouveau
Monsieur, frre du Roi, et aussi, malgr les dmarches ritres de
madame de Longueville, le brillant comte de Saint-Paul.]

Le voil donc qui recommence  redoubler ses soins pour rendre ses
hommages  Mademoiselle. Il n'eut pas beaucoup de peine  trouver accs
auprs de cette princesse; son esprit, des plus adroits, l'avoit depuis
longtemps charme. Il la voyoit tous les jours, et n'en sortoit que le
plus tard qu'il lui toit possible. Il ne lui parloit nanmoins que de
respect, de devoirs, de nouvelles et de mille autres gentillesses
d'esprit capables d'attirer l'estime de tout le monde. Et comme un grand
esprit gote les belles choses bien mieux qu'un moindre, qui  peine les
distingue et ne gote que celles qui sont mdiocres, Mademoiselle
prenoit grand plaisir  couter M. de Lauzun avec une application
merveilleuse; de manire que notre comte, qui ne jouoit autrement son
jeu que couvert et  l'insu de tout le monde, ne manquoit jamais de
nouvelles matires et de nouveaux entretiens; son esprit clair lui
faisoit dcouvrir la faon obligeante avec laquelle il toit cout de
la princesse, et lui fournissoit toujours de quoi satisfaire le plaisir
qu'elle tmoignoit y prendre.

Cependant M. de Lauzun commenoit dj  concevoir quelque rayon
d'esprance, quoiqu' la vrit foible. Il est vrai qu'il toit bien
reu, mais il l'toit auparavant; que si la princesse lui tmoignoit
quelque bont, ce n'toit ou pouvoit n'tre qu'un effet de sa
gnrosit. Ainsi il n'avoit pas un grand fondement en ses esprances.
D'ailleurs la grande disproportion qu'il y avoit entre cette princesse
et lui le mettoit au dsespoir; aussi c'toit son plus grand
obstacle[222]. Il poursuivit toutefois son dessein. Quelque temps
s'toit pass de cette faon, lorsqu'il lui vint dans la pense qu'il
toit temps de commencer son jeu un peu plus hardiment. Vous allez voir
une leon bien faite  ceux qui veulent se faire souffrir auprs d'une
matresse; c'est qu'il faut surtout tudier  se faire  son humeur:
voil le seul et vritable chemin par o l'on peut srement s'insinuer.

[Note 222: Lauzun n'toit pas encore lieutenant gnral; il avoit cd
sa charge de colonel gnral des dragons et n'avoit que celle de
capitaine des gardes du corps. Il n'obtint que plus tard ses autres
emplois et dignits.]

M. le comte de Lauzun voulut,  quelque prix que ce ft, mourir ou
s'insinuer dans l'esprit de Mademoiselle. Il avoit besoin de secours
pour cela; il s'toit fait une rgle de ne rien emprunter que de lui
seul. Que fait-il? Son gnie s'attache  considrer attentivement cette
princesse; il s'y attache srieusement pendant quelque temps, et enfin,
ayant remarqu que cette princesse aimoit et la cour et les beaux
esprits, et que naturellement (comme cela est ordinaire  son sexe) elle
toit curieuse, il se rsolut de prendre cette route, comme la plus
aise pour arriver  sa fin.

Il toit un jour chez la princesse, o, aprs mille beaux discours,
comme  son ordinaire, qui servirent comme de prlude  ce qu'il avoit
mdit, il tomba merveilleusement bien  propos sur son dessein, et,
parlant des affaires de la cour les moins communes: Eh bien!
Mademoiselle, lui dit-il, Votre Altesse Royale veut-elle tre toujours
particulire[223] et ne jamais faire de commerce avec la Cour? Est-il
possible que la Cour du monde la plus florissante n'ait rien qui vous
puisse plaire? On y voit des gens qui y viennent incessamment des quatre
coins de la terre, pour voir la majest et la magnificence du Louvre, et
pour y admirer notre incomparable monarque avec toute sa maison royale,
qui est sans doute la plus belle et la plus charmante qu'il y ait dans
l'univers. Est-il possible, encore une fois, Mademoiselle, que tout
cela, joint  la dlicatesse des esprits, qui y sont sans nombre, n'ait
pas de quoi attirer Votre Altesse Royale? Il est vrai, Mademoiselle, que
Votre Altesse Royale a seule l'avantage d'tre  la Cour sans sortir de
chez elle, et vous pouvez, en tant le plus bel ornement du Louvre, je
veux dire en la privant de la prsence de votre royale personne, vous
pouvez seule en composer une tout entire au Luxembourg ou ailleurs o
Votre Altesse Royale sera.--Vous voulez donc rire, monsieur de Lauzun,
rpondit Mademoiselle, et votre esprit toujours galant veut enfin me
faire part de ses galanteries?--Ah! Mademoiselle, rpartit M. de Lauzun,
 Dieu ne plaise que je sorte jamais du respect que je dois  Votre
Altesse Royale! Je sais trop comme je dois parler  des personnes de
votre rang pour manquer jamais  mon devoir. Et ce que je prends la
libert de vous dire n'est qu'un foible effet du zle que j'ai eu toute
ma vie, et que je sens augmenter  tous moments, pour le service de
Votre Altesse Royale.

[Note 223: C'est--dire vivre  l'cart, agir _en son particulier_.]

Oui, Mademoiselle, poursuivit-il, j'ai un dsir, mais un dsir que je ne
puis exprimer, de vous voir matresse de tout l'univers, et si j'tois
assez heureux pour y pouvoir contribuer quelque chose[224], ma vie
seroit le moindre don que je voudrois pouvoir faire pour cela, tant il
est vrai, Mademoiselle, que je veux dsormais m'attacher aux intrts de
Votre Altesse Royale.--Ah! monsieur de Lauzun, rpondit Mademoiselle,
vous tes trop gnreux, et vous me comblez de civilits. Je
souhoiterois tre en tat de vous tmoigner ma reconnoissance; mais
comme mes sentiments sont hors du commun et trs-rares dans le sicle o
nous sommes, il faudroit tre quelque chose de plus que je ne suis pour
pouvoir dignement les reconnotre. Souvenez-vous au moins que je
conserverai toute ma vie le souvenir de vos bons et gnreux
souhaits.--Ce n'est pas, dit M. de Lauzun, une reconnoissance intresse
du ct des biens de la fortune qui me fait parler ainsi, Mademoiselle;
votre royale personne en est le seul motif, et la cause m'en parot si
glorieuse et si juste que je serai toujours prt  toutes sortes
d'vnements pour tenir ma parole.--Mais, monsieur de Lauzun, reprit
Mademoiselle, que voulez-vous que je fasse pour vous, aprs une si noble
et si gnreuse dclaration? Quoi! sera-t-il dit qu'un gentilhomme aura,
par ses hauts sentiments, mis une princesse de ma qualit dans
l'impossibilit de lui pouvoir rpondre? Ah! de grce, contentez-vous de
ce que je vous ai dit, sans me presser davantage, et attendez du temps
et de la fortune quelque chose de mieux, et vous souvenez surtout de
votre parole; si vous ne l'oubliez pas, je m'en souviendrai.--Non
certainement, Mademoiselle, dit M. le comte de Lauzun, je ne l'oublierai
pas, et lorsque Votre Altesse Royale me fera la grce de m'en demander
des preuves, elle verra de quelle manire je sais excuter ce que j'ai
une fois rsolu. Et pour mieux lui marquer ma sincrit, je vais ds 
prsent lui donner le moyen de m'prouver. Vous savez, Mademoiselle, que
je suis assez heureux pour tre bien dans l'esprit de mon Roi, et qu'il
se passe peu de choses  la Cour que je ne sache des premiers, de faon,
Mademoiselle, que je prtends, si vous m'honorez de votre confidence,
vous instruire de tout. Je ne vous parle point de secret: Votre Altesse
Royale n'a jamais manqu de prudence dans les occasions les plus
pressantes; ainsi j'ai lieu de m'assurer l-dessus. Enfin, Mademoiselle,
vous tes aime du Roi, et le serez encore davantage si vous voulez
tmoigner quelque empressement pour lui; vous serez de sa table, et la
premire dans tous ses plaisirs; le Roi sera ravi de vous possder. Vous
tes une princesse  marier: indubitablement Sa Majest ne manquera pas
 vous pourvoir selon votre rang, s'il ne peut suivant votre mrite.
Pour ce qui est de moi, Mademoiselle, Votre Altesse Royale peut compter
l-dessus, comme sur une personne qui lui est entirement dvoue; et je
vous proteste, Mademoiselle, que je ne laisserai jamais passer un moment
o il s'agira de votre intrt, sans faire tout ce qui me sera possible,
soit vers le Roi ou bien ailleurs; et j'espre bien que Votre Altesse
Royale s'apercevra bientt de mes soins pour elle.

[Note 224: _Contribuer quelque chose_, et non: _en quelque chose_.--La
locution usite au XVIIe sicle toit calque sur le latin: _aliquid
contribuere_.]

Cet heureux commencement ne peut promettre  M. le comte de Lauzun
qu'une belle et glorieuse fin; il parle  Mademoiselle de savoir des
secrets, de confidence, de plaisirs, et enfin il touche en passant la
corde du mariage. Ce furent de grandes choses pour cette princesse, et
celui qui les disoit ajouta tant d'loquence et d'agrment, qu'elle ne
put rsister  tant d'ennemis qui l'attaquoient  la fois; de faon
qu'ayant cout fort attentivement M. de Lauzun, cette princesse y prit
tant de plaisir qu'enfin elle se rendit  un discours si doux et qui la
flattoit si agrablement. Le premier tmoignage qu'en reut M. le comte
de Lauzun fut en cette manire: He bien, comte de Lauzun, que faut-il
donc faire? Je suis prte  faire ce que vous me dites; mais le
moyen?--C'est, Mademoiselle, rpondit-il d'abord, qu'il faut
qu'auparavant vous fassiez une confidence[225] particulire avec
quelqu'un, sur qui vous pourrez vous fier.--Mais o prendre, rpliqua
Mademoiselle en souriant, quelque personne sur qui l'on se puisse
assurer?--Mademoiselle, rpondit M. de Lauzun, que je serois heureux si
Votre Altesse royale trouvoit en moi sur qui s'assurer! Ha! que je
serois fidle! Oui, Mademoiselle, si ce bonheur m'arrivoit, je me
sacrifierois plutt que de manquer de fidlit. Et de plus, aprs que
Votre Altesse Royale auroit commenc  se fier  moi, elle seroit
assure de n'ignorer pas ce qui se feroit ou diroit jusques dans le
cabinet du Roi, soit qu'elle ft  la Cour ou non.--Eh bien! monsieur de
Lauzun, dit Mademoiselle, continuant  sourire, je suis rsolue, puisque
vous dites qu'il le faut,  me choisir un confident  qui je dcouvrirai
ma pense fort ingnuement, pour l'obliger  en faire de mme. Mais
aussi il peut bien s'attendre que si je viens  dcouvrir qu'il me
fourbe, il en sera tt ou tard puni; et au contraire, s'il agit en
galant homme, il sera mieux rcompens qu'il n'ose peut-tre
esprer.--Quoi! Mademoiselle, rpartit M. de Lauzun, aprs la charmante
parole que Votre Altesse Royale vient de prononcer, se trouveroit-il
bien un courage assez lche pour manquer  son devoir? Ah! cela ne se
peut, Mademoiselle, et le ciel est trop juste pour permettre une si
noire injustice. Que si par un malheureux hasard cela arrivoit, la grce
que je demande ds  prsent  Votre Altesse Royale, c'est qu'elle me
permette d'esprer de servir d'instrument pour punir un si horrible
crime, ou de demeurer dans une si glorieuse entreprise.--Eh bien, vous
serez pleinement satisfait, monsieur de Lauzun, dit Mademoiselle, si
cela est capable de vous satisfaire, et vous seul punirez ce coupable,
du moins s'il le devient. Mais aussi ne prtendez pas avoir lieu de
rvoquer votre parole; car ce n'est pas  des personnes de mon rang 
qui l'on doit promettre plus qu'on n'a dessein de tenir.--Oui,
Mademoiselle, je vous la tiendrai, cette parole, rpondit M. de Lauzun,
ou j'y finirai ma vie.--Mais si dans le choix que je fais pour mon
confident, vous y trouviez un vritable ami, ou un parent proche ou
alli, enfin quelqu'un que vous aimassiez plus que vous-mme, que
feriez-vous en cette rencontre? car il est bon de vous expliquer toutes
choses, afin que vous ne prtendiez point de surprise.--Ah!
Mademoiselle, Votre Altesse Royale fait tort  mon courage, s'il m'est
permis de lui parler ainsi avec tout le respect que je lui dois, et mon
devoir m'est plus cher que parents et amis, de mme que la vie ne m'est
rien en comparaison de mon honneur. Mais enfin, Mademoiselle, continua
notre incomparable comte, ne m'est-il point permis de demander quel est
cet heureux homme, contre lequel Votre Altesse Royale sembl avoir pris
plaisir de m'animer, comme si j'avois une arme nombreuse 
combattre?--Comme l'ennemi, dit Mademoiselle, que vous aurez en tte, si
l'on me trahit, est puissant et fort en effet, quoique petit en
apparence, j'ai t bien aise de savoir si vous ne chancelleriez point 
m'entendre parler.--Moi chanceler, Mademoiselle! reprit M. de Lauzun,
vous me verrez toujours ferme et inbranlable.--Je suis pourtant
assure, dit Mademoiselle, que son seul nom vous y fera songer plus
d'une fois, et peut-tre sera-t-il assez fort pour vous faire repentir
de tout ce que vous avez avanc sur ce chapitre.--Moi repentir,
Mademoiselle! rpondit M. de Lauzun; toute la terre ni la mort mme
n'est pas capable de me faire ddire, et quand toutes les puissances
s'armeroient pour ma perte, je les verrois venir avec un courage
intrpide, sans rien diminuer de mon gnreux dessein.

[Note 225: _Faire confidence avec quelqu'un_, c'toit _mettre sa
confiance en quelqu'un_.--Nous disons encore maintenant, avec un
semblable emploi du mot _confidence_: Il est en grande _confidence_ avec
M. N.]

Sur quoi Mademoiselle lui parla en cette faon: Prparez-vous donc 
deux choses, ou  vous ddire, ou  vous punir vous-mme de ce crime si
noir que vous vouliez punir sur un autre, si vous tes assez malheureux
pour en tre jamais coupable; car c'est en vous seul que je veux me
confier; je n'en connois point de plus capable, ni qui s'en puisse mieux
acquitter. Consultez-vous bien avant que de vous engager, et voyez si
vous tes dispos  me servir fidlement.--Oui, Mademoiselle, dit M. le
comte de Lauzun; je suis dispos  tout ce qu'il faudra faire pour votre
service. Et puisque Votre Altesse Royale me fait l'honneur de me
prfrer  mille autres qui le mritent mieux que moi, je lui proteste
de ne jamais manquer de parole.

Monsieur le comte de Lauzun n'eut pas plus tt pris cong de
Mademoiselle, qu'il commena  rver sur l'heureux succs de son
entreprise; enfin il pouvoit se vanter d'avoir assez bien russi pour
une simple tentative; aussi ne manqua-t-il point  excuter de point en
point ce qu'il avoit promis  cette princesse, qu'il d'ailleurs n'toit
pas moins aise de s'tre assure d'une personne qui seule lui pouvoit
donner des nouvelles assures de tout ce qui se passoit  la Cour. Elle
voyoit que cette personne s'toit entirement attache  elle, et
qu'elle prenoit un soin particulier de l'informer de tout ce qu'il y
avoit de plus secret. Enfin cette princesse toit dans une joie qu'elle
ne pouvoit presque contenir.

Quelque temps se passa de cette sorte, et monsieur de Lauzun, qui
poursuivoit toujours sa pointe, et qui continuoit toujours  redoubler
ses soins auprs d'elle, connut enfin qu'il toit assez bien dans son
esprit pour esprer d'y pouvoir un jour tre mieux, si le sort lui toit
toujours autant favorable qu'il avoit t, et c'toit le dsir du succs
qui l'animoit toujours.

Un jour qu'il venoit un peu plus matin qu' son ordinaire, soit par
hasard ou de dessein form, ou bien qu'il et effectivement quelque
nouveaut  apprendre  Mademoiselle, il n'eut pas plutt mont
l'escalier qu'ayant aussitt travers jusqu' la chambre de cette
princesse, il se prpara pour y entrer comme il avoit accoutum, et pour
cet effet, ayant entr'ouvert la porte, il aperut cette princesse devant
son miroir, ayant la gorge dcouverte. D'abord il se retira, et il
referma la porte, le respect ne lui permettant pas d'avancer plus avant.
Mademoiselle, qui entrevit quelqu'un et qui entendit la porte se fermer,
cria assez haut et demanda avec beaucoup d'empressement qui c'toit; et
dans le temps qu'on y vnt voir elle demanda: N'est-ce point monsieur
de Lauzun? La personne qui y toit venue voir lui rpondit que oui:
Qu'il entre! s'cria cette princesse par plusieurs fois. Dans ce mme
temps monsieur de Lauzun tant entr et ayant fait une profonde
rvrence, Mademoiselle lui dit: H! pourquoi, Monsieur, n'entrez-vous
pas sans faire toutes ces crmonies? Quoi! poursuivit cette princesse
en souriant, est-ce par la fuite que l'on fait sa cour auprs des
dames?--Mademoiselle, rpondit-il, j'ai su jusques aujourd'hui ce que
l'on doit aux dames du commun, mais je n'ai jamais pu apprendre tout ce
que je dois aux personnes royales, ou, si je l'ai su, je l'ai oubli
depuis peu.--Mais qu'est-ce que vous voulez dire? lui dit
Mademoiselle.--Ce que je veux dire, Mademoiselle? rpondit monsieur de
Lauzun; quoi! Votre Altesse Royale voudroit-elle bien qu'en perdant le
respect que je lui dois, je vinsse encore m'exposer  un combat o je
prvois ma perte tout entire?--Mais encore une fois, qu'est-ce donc que
vous voulez dire? lui dit-elle en souriant, je ne comprends rien en vos
discours; expliquez-vous mieux si vous voulez que je vous entende.--Ha!
Mademoiselle, rpartit monsieur de Lauzun, je crains de ne m'expliquer
que trop pour mon malheur; si toutefois Votre Altesse Royale feint de ne
me point entendre, je m'en expliquerai plus ouvertement quand elle m'en
donnera la permission.--Je serois fort aise que ce ft prsentement,
reprit Mademoiselle, continuant son souris.--Puisque Votre Altesse
Royale me le commande, dit monsieur de Lauzun, il faut lui obir. 
l'ouverture de la porte de votre chambre, commena-t-il, je n'ai pas eu
sitt fait le premier pas, que le premier objet qui s'est prsent  mes
yeux a t votre Royale personne, mais dans un tat si clatant que
jamais mes yeux n'ont t si surpris; et cette surprise ou la crainte de
manquer de respect et de faire naufrage m'ont fait retirer avec la
dernire prcipitation. J'aime les belles choses autant que qui que ce
soit; aussi, Mademoiselle,  l'entre de votre chambre, j'ai aperu,
quoique de loin, comme un rayon du brillant clat de votre Royale
personne; je veux dire, Mademoiselle, Votre Altesse Royale, sur qui les
grces et les beauts ensemble faisoient un assemblage de tout ce qui
peut flatter la vue: car, quoique vous soyez charmante toujours, la
blancheur des lis que vous cachez sous du fil ou de la soie, cette gorge
admirable, ce sein de neige[226], dont vous n'avez pas pu me drober la
vue, tout cela joint  la majest sans gale de votre taille, auroit
produit sur moi les mmes effets que sur les plus grands princes du
monde; je n'aurois pu voir tant de merveilles ensemble sans les vouloir
considrer attentivement. Je sais que la considration des belles choses
donne du plaisir, que le plaisir allume le dsir, et enfin que le dsir
n'aboutit qu' la jouissance[227]. En un mot, je n'aurois jamais pu
viter ce charme, qui par consquent auroit fait mon malheur. Hlas! je
reconnois bien aujourd'hui que c'est une belle et avantageuse qualit
que celle de roi ou de souverain, puisqu'il n'y a qu' eux seuls
d'aspirer sans crime  la possession de ces belles choses[228].

[Note 226: Un pareil langage n'a rien d'tonnant dans un temps o les
potes, faisant l'loge des dames, ne manquoient jamais de chanter leur
sein; o elles-mmes dcrivoient volontiers toutes leurs beauts dans
leurs portraits.]

[Note 227: Il parut au XVIIe sicle tant de pices, lgies, sonnets,
etc., sous ce titre de _Jouissances_, que le sieur de La Croix, auteur
d'un art potique, a fait de la _Jouissance_ un genre de posie
particulier, comme l'pithalame ou la ballade. Les femmes elles-mmes,
et des plus considres, faisoient des pices de ce genre; il en est
jusqu' dix que je pourrois citer.]

[Note 228: C'est ce qui faisoit dire  mademoiselle de Montpensier,
quand on lui annona l'arrive du roi d'Angleterre, dont on lui avoit
propos l'alliance: Je meurs d'envie qu'il me dise des douceurs,
parceque je ne sais encore ce que c'est; personne ne m'en a os dire.
Toutefois elle ajoutoit: Ce n'est pas  cause de ma qualit, puisque
l'on en a dit  des reines de ma connoissance; c'est  cause de mon
humeur, que l'on connot bien loigne de la coquetterie. Cependant,
sans tre coquette, j'en puis bien couter d'un roi avec lequel on veut
me marier; ainsi je souhaiterois fort qu'il m'en pt dire. (_Mm._,
dit Mastricht, 1, 236.)]

Oui, je soutiens, Mademoiselle, que celui qui peut lgitimement aspirer
aprs ces beauts de Votre Altesse Royale, celui-l est sans doute le
plus heureux homme du monde;  plus forte raison le bonheur de celui qui
les possdera sera encore plus grand.--Je n'en attendois pas moins de
vous, monsieur de Lauzun, dit Mademoiselle, et je m'imaginois bien que
la feinte que vous avez faite  la porte de ma chambre se termineroit
enfin par la galanterie du monde la mieux invente et la mieux
conduite.--Ha! Mademoiselle, reprit monsieur de Lauzun, que Votre
Altesse Royale juge mal de moi si elle a cette pense! Le respect que je
dois avoir pour elle, et le voeu que j'ai fait de finir ma vie pour son
service, ne me feront jamais dguiser ma pense; je publierai  toute la
terre quand il en sera besoin ce que je viens d'avancer.--Vous croyez
donc, Monsieur, rpondit Mademoiselle, qu'il n'y a que les rois et les
souverains qui puissent prtendre lgitimement  la possession des
belles choses? Quoi! ne savez-vous pas que c'est le seul mrite qui doit
avoir cette prtention, et que le sang ni le rang mme n'augmente point
le prix d'une personne, si elle n'a que cela pour partage? Vous savez
qu'il y en a une infinit qui, sans le secours de la naissance ni du
sang, se sont mis en tat eux-mmes de pouvoir aspirer  tout ce qu'il y
a de plus grand, et cela par leur propre mrite. Et je puis avancer sans
feinte que monsieur le comte de Lauzun, autrement monsieur de Peguillin,
en est un des premiers, et que, sa vertu le distinguant du commun des
hommes, cette mme vertu le peut lever avec justice  quelque chose
d'extraordinaire. Je ne veux pas vous en dire davantage; mais je sais
bien que si vous saviez de quelle faon vous tes dans mon esprit, vous
n'auriez pas sujet d'envier un autre rang que celui o vous tes, s'il
est vrai que vous comptiez mon estime pour vous pour quelque
chose[229].--Ha! Mademoiselle, rpondit monsieur de Lauzun, que je suis
heureux d'avoir l'honneur de vous avoir plu! Mais que je suis doublement
heureux d'avoir quelque part dans votre estime! Oui, Mademoiselle,
puisque Votre Altesse Royale a eu la bont de m'annoncer un si grand
bonheur, souffrez, de grce, que je me laisse transporter aux doux
transports que me cause la joie que je ressens, et que mon me vous
fasse connotre par quelque puissant effort l'extase dans laquelle vos
dernires paroles l'ont mise: car, s'il est vrai, comme il n'en faut
point douter, que votre me soit sincre, n'ai-je pas raison de
m'estimer le plus fortun de tous les hommes? Et qu'est-ce que je
pourrois faire pour reconnotre tant d'obligations que j'ai  Votre
Altesse Royale, puisque je suis assez malheureux pour ne pouvoir donner
que des souhaits, mais des souhaits inutiles, qui ne pourront jamais
m'acquitter de la moindre de vos bonts?--Je ne vous demande rien, lui
dit Mademoiselle, sinon la continuation de ces mmes souhaits, et
l'excution, si l'occasion s'en prsente.--Oui, Mademoiselle, rpondit
monsieur de Lauzun, je souhaiterai, j'entreprendrai et j'excuterai tout
pour le service de Votre Altesse Royale jusqu'au dernier soupir.

[Note 229: Tout le passage qui prcde semble avoir t inspir par les
lignes que voicy, tires des Mmoires de Mademoiselle: L'affaire qui me
paroissoit la plus embarrassante toit celle de lui faire entendre qu'il
toit plus heureux qu'il ne pensoit. Je ne laissois pas de songer
quelquefois  l'ingalit de sa qualit et de la mienne. J'ai lu
l'histoire de France et presque toutes celles qui sont crites en
franois; je savois qu'il y avoit des exemples dans le royaume que des
personnes d'une moindre qualit que la sienne avoient pous des filles,
des soeurs, des petites-filles, des veuves de rois; qu'il n'y avoit point
de diffrence de ces gens-l  lui que celle qu'il toit n d'une plus
grande et plus illustre maison qu'eux, et qu'il avoit plus de mrite et
plus d'lvation dans l'me qu'ils n'en avoient eu. Je surmontai cet
obstacle par une multitude d'exemples qui se prsentoient  mon
souvenir... Je me souvins que j'avois lu dans les comdies de Corneille
une espce de destine pareille  la mienne, et je regardois du ct de
Dieu ce que le pote avoit imagin par des vues humaines. J'envoyai 
Paris, acheter toutes les oeuvres de Corneille... Les oeuvres de Corneille
arrives, je ne fus pas longtemps  trouver les vers que je vais mettre
ici; je les appris par coeur:

      Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre,
      Lyse, c'est un accord bientt fait que le ntre...

      (_Mm._, dit. cite, VI, 32-34.)

Les vers de Corneille cits ici sont tirs de _La suite du menteur_,
acte IV, sc. 1re.]

Voil une belle avance pour notre nouvel amant, et,  mon avis, jamais
il ne conduisit une entreprise si douteuse et si hardie avec tant de
succs; aussi fut-ce une douce amorce pour lui que cette dernire
conversation, o il trouva tout sujet d'esprer. Et ce fut ce qui
l'enhardit de pousser sa fortune  bout.

Il passa quelque temps dans cet tat, et  toujours rendre ses soins
avec plus d'assiduit qu' l'ordinaire  Mademoiselle. Et  mesure qu'il
remarquoit que cette princesse prenoit plaisir  le souffrir, il ne
manquoit pas aussi de faire tout ce qu'un bel esprit est capable de
faire pour se maintenir dans ses bonnes grces. Et il en avoit toujours
l'occasion en main, par cent belles choses que son gnie lui
fournissoit; et dans tous les entretiens qu'il avoit avec cette
princesse, il faisoit parotre tant de respect en toutes ses actions, et
un tel enjouement dans son humeur, qu'enfin tout cela, joint  la
vivacit de son esprit et  la force de son raisonnement, tout cela,
dis-je, toit trop puissant pour y rsister. Aussi, Mademoiselle, qui,
mieux que qui que ce soit, avoit un esprit capable de juger de ces
choses, y trouvoit trop de quoi se plaire pour n'y pas prendre plaisir,
et par consquent pour se pouvoir dfendre. Elle toit mme ravie quand
elle le voyoit entrer chez elle, parcequ'elle le regardoit dj comme
une conqute assure, et elle auroit quitt toutes choses pour avoir sa
conversation, ne trouvant rien o elle et un si agrable
divertissement.

Ils en toient l, lorsque monsieur le comte de Lauzun, devenant de jour
en jour plus hardi et plus familier avec Mademoiselle,  mesure qu'il en
devenoit amoureux, s'avisa d'une invention pour savoir si son bonheur
toit vrai ou faux, s'il en toit l'ombre ou le corps. Et c'est un coup
assez extraordinaire, comme vous allez voir, mais qui lui russit
merveilleusement bien, puisqu'il s'assura de son entier bonheur.

Un jour qu'il toit avec cette princesse, car il ne la quittoit que le
moins qu'il pouvoit, et s'il tmoignoit de l'empressement pour y
demeurer, Mademoiselle n'en faisoit gure moins pour le retenir; il
toit donc un jour avec elle, o, aprs un assez long entretien, il
tmoigna  cette princesse qu'il avoit quelque chose de particulier 
lui dire. Mademoiselle, qui n'eut pas de peine  le reconnotre, le tira
 part, et lui ayant dit qu'elle toit prte  l'couter s'il avoit
quelque chose  lui dire: Il est vrai, rpondit monsieur de Lauzun 
Mademoiselle, que j'ai une grce  demander  Votre Altesse Royale; mais
je n'ose pas le faire sans sa permission.--Il y a long-temps que vous
l'avez tout entire, Monsieur, dit Mademoiselle; vous n'avez qu' parler
et demander hardiment tout ce qui dpend de moi, et vous assurer en mme
temps de tout.--Quoique Votre Altesse Royale ait assez de bont pour
m'accorder ma demande, poursuivit monsieur de Lauzun, il n'est pas juste
que j'en abuse, et si tout autre motif que celui de vos intrts me
faisoit agir, je serois sans doute moins hardi et plus circonspect.--Que
ce soit votre intrt ou le mien, dit Mademoiselle, tout m'est gal;
parlez seulement avec assurance d'obtenir tout ce que vous demanderez.

Monsieur le comte de Lauzun rpondit  ces discours si obligeants de
Mademoiselle par une profonde rvrence, et poursuivit aprs en cette
manire: Il y a dj quelques jours, Mademoiselle, que je me suis mis
en tte que Votre Altesse Royale doit tre bientt marie[230]; et cette
pense s'est si fort imprime dans mon esprit, que je me la prsente
comme un prsage assur, ou, pour mieux m'exprimer, comme une chose
faite; et la crance que j'y donne et la joie que je m'en promets m'ont
forc  prendre la libert de vous faire une trs humble prire: c'est,
Mademoiselle, que comme c'est une chose infaillible selon toutes les
apparences, puisque les plus grands du monde ont aspir  ce haut
bonheur, votre renomme a publi partout le pouvoir de vos charmes; de
manire que, parmi tous ceux qui ont appris les merveilles de votre vie,
il y en a peu, ou, pour mieux dire, il n'y en a point dont l'esprit
n'ait t agrablement surpris, et qui ne soupirent pour vous[231].
Ainsi, dans cette foule de soupirants, il ne se peut,  moins que le
ciel ne voult se rendre coupable de la dernire injustice, que vous ne
soyez un jour  quelqu'un, et je sais que ce sera bientt: car enfin je
ne saurois faire sortir cette pense de mon esprit, et mon imagination
en est tellement proccupe, qu' tous moments, et mme dans le peu de
repos que je prends, je n'en suis pas exempt. Il y a dj long-temps que
je ne rve  autre chose; de faon, Mademoiselle, que la grce que je
demande  Votre Altesse Royale, c'est que, comme elle m'a si souvent
honor de sa confidence, il me soit permis d'en esprer une seconde.

[Note 230: Deux partis se prsentoient alors pour Mademoiselle, M. de
Longueville et Monsieur, frre du roi. Mademoiselle avoit cart le
premier et ne vouloit pas entendre parler du second.

Tout le passage qui suit se retrouve dans les _Mmoires de
Mademoiselle_, mais avec une diffrence qu'on remarque, d'ailleurs, dans
tout le cours de son rcit et de celui-ci: c'est que dans les _Mmoires_
c'est Mademoiselle qui presse, tandis que Lauzun recule; ici c'est le
contraire.

J'allai  Saint-Cloud chercher le corps de Madame pour le conduire 
Saint-Denis... J'allai coucher ce soir-l  Paris, et m'en retournai le
lendemain  Saint-Germain, o M. de Lauzun me vint dire, chez la Reine,
qu'il me supplioit trs humblement de ne lui plus parler. Il me dit
qu'il avoit t assez malheureux pour avoir dplu  Monsieur, parcequ'il
toit serviteur de Madame; il croiroit, dit-il, que toutes les
difficults que vous lui feriez viendroient de moi...--Je lui dis que ce
qu'il vouloit que je fisse me mettoit au dsespoir; que je ne voulois
pas absolument pouser Monsieur.--Il me rpondit toujours que j'avois
tort, que je devois obir, qu'il me demandoit en grce de ne lui plus
parler, qu'il me fuiroit...--Je lui rpondis: Au moins, marquez-moi un
temps, c'est--dire dites-moi: Si dans six mois votre affaire n'est pas
faite avec Monsieur, je vous parlerai. Pourvu que vous disiez que votre
rsolution  ne pas me voir ait des bornes, je serai satisfaite...--Il
me dit; Je vois bien que nous ne finirons jamais, et qu'il faut
ncessairement que ce soit moi qui prenne le premier cong...--Je lui
dis: Rpondez-moi sur le temps, parce que srement je romprai l'affaire
avec Monsieur.--Il me dit: Ce n'est ni  vous ni  moi  fixer un
temps, ni  rgler d'une affaire qui est entre les mains du Roi; je ne
saurois vous faire d'autre rponse. (_Mmoires de Mademoiselle_, dit.
Mastricht, 6, p. 109 et suiv.)]

[Note 231: Tout ce texte est fort mauvais et ne prsente pas de suite;
aucune dition, aucune copie manuscrite ne nous a autoris  le
modifier.]

Alors Mademoiselle, en le regardant d'un air doux et sincre, rpondit
en ces paroles: Il est bien juste, Monsieur; depuis qu'on a une fois
choisi quelqu'un pour confident en une chose, ce seroit dmentir son
choix que de ne lui pas confier tout sans rserve. Pour moi, qui ne
prtends pas dmentir le mien, je veux vous faire l'unique dpositaire
de mes penses les plus secrtes. Que si par hasard je manque de
prudence en parlant, souvenez-vous qu'en qualit d'homme d'honneur comme
vous tes, vous tes oblig par toutes sortes de raisons  garder le
secret, et qu'il n'y a pas moins de science  se taire qu'il y en a 
bien parler. A propos, dites-moi donc ce que vous me demandez; je ne
vous parle point de vos galanteries, je souffre mme, pour l'estime que
j'ai pour vous, que vous m'en disiez toujours quelques unes en passant,
parce que je sais bien qu'un esprit galant et de cour comme le vtre ne
sauroit s'en passer. Il n'y a que vous, Monsieur, qui soit capable de
cajoler[232] de si bonne grce, jusqu' vouloir faire passer une simple
pense pour une chose inbranlable et assure, lors mme qu'elle n'est
qu'imaginaire.--Mais, Mademoiselle, rpliqua monsieur de Lauzun, de
grce que dites-vous? Vous croyez donc que je n'ai pas seulement pens
ce que je viens de vous dire? Que si Votre Altesse Royale pouvoit lire
jusqu'au fond de mon coeur, elle verroit bien la vrit de la chose, et
je m'assure qu'elle n'auroit pas lieu de douter de moi comme elle fait.
Et pour faire voir  Votre Altesse Royale que je suis persuad de ce que
je viens d'allguer, c'est qu'assurment elle en verra bientt les
effets, et, si mes voeux sont exaucez, le temps en sera court. Et je
demande  Votre Altesse Royale, comme ce sera une chose que tout le
monde saura tt ou tard, que je sois le premier qui ait l'honneur de
l'apprendre.--Quoi? interrompit la princesse.--Celui, poursuivit
monsieur de Lauzun, pour qui de tous vos soupirants Votre Altesse Royale
aura plus de penchant de tous ceux de la Cour, ou bien hors du royaume.
Tout le monde le saura un jour, et l'apprendra avec un plaisir extrme;
et comme je suis infiniment plus  vous que le reste des hommes, c'est
par cette seule raison que je demande la prfrence  Votre Altesse
Royale; afin que, votre belle bouche m'ayant annonc celui qu'entre les
hommes elle veut rendre le plus heureux, je sois le premier aussi  vous
en fliciter et  vous en tmoigner la joie que j'aurai quand je verrai
approcher le moment qui vous doit donner celui que vous aurez honor de
votre choix et que vous aurez trouv digne de votre affection[233].

[Note 232: Voici un exemple de l'emploi du mot _cajoler_ qui montre bien
qu'il toit pris ici dans son vritable sens: La politesse de notre
galanterie, dit Huet, vque d'Avranches, dans son trait _de l'origine
des romans_, vient,  mon avis, de la grande libert dans laquelle les
hommes vivent avec les femmes. Elles sont presque recluses en Italie et
en Espagne, et sont spares par tant d'obstacles qu'on ne leur parle
presque jamais, de sorte qu'on a nglig de les _cajoler_ agrablement,
parceque les occasions en toient fort rares.]

[Note 233: M. de Lauzun ne pouvoit douter des sentiments de
Mademoiselle; toute la conduite de cette princesse les lui montroit
assez, et elle s'toit mme dj explique  ce sujet d'une manire fort
claire avec madame de Nogent, soeur du comte: ... Le dimanche venu, je
causois avec madame de Nogent, chez la Reine; je lui avois parl si
souvent et lui avois tenu tant de discours qui avoient rapport  M. son
frre, qu'il ne se pouvoit pas faire qu'elle n'et pntr mes
intentions... Ce jour-l, je lui disois: Vous seriez bien tonne de me
voir dans peu marie? J'en veux demander, lui dis-je, la permission au
Roi, et l'affaire sera faite dans vingt-quatre heures. Elle m'coutoit
avec une trs grande attention. Je lui dis: Vous pensez peut-tre  qui
je me marierai? je ne serois pas fche que vous l'eussiez devin. Elle
me dit: C'est sans doute  M. de Longueville? Je lui rpondis: Non,
c'est un homme de trs-grande qualit, d'un mrite infini, qui me plat
depuis longtemps. J'ai voulu lui faire connotre mes intentions, il les
a pntres, et, par respect, il n'a os me le dire. Je lui dis:
Regardez tout ce qu'il y a de gens ici, nommez-les l'un aprs l'autre,
je vous dirai oui lorsque vous l'aurez nomm. Elle le fit, et, aprs
m'avoir parl de tout ce qu'il y avoit de gens de qualit  la Cour, et
que je lui avois toujours dit que non, et que cela eut dur une heure,
je lui dis tout d'un coup: Vous perdez votre temps, parcequ'il est all
 Paris; il en doit revenir ce soir. L'aveu ne pouvoit tre plus
formel, car, quelques jours auparavant, M. de Lauzun avoit dit 
Mademoiselle: Je m'en vais  Paris, et je serai ici sans faute
dimanche. (Voy. _Mm. de Madem._, dit. cite, 6, p. 92-93, et cf. p.
91.)]

Il finit ces derniers mots par un profond soupir, que Mademoiselle ne
laissa pas passer sans le remarquer; car elle l'observoit de trop prs
pour perdre la moindre de ses actions. Mais, monsieur de Lauzun, dit
Mademoiselle, d'o vient que vous soupirez? Vous me prdites de si
belles choses, cependant vous les finissez par un grand soupir! Et o
est donc cette joie que vous vous en promettez! Il me semble que ce
n'est pas en soupirant que l'on reoit de la joie et du plaisir. Comment
voulez-vous donc, poursuivit cette princesse en souriant, que j'explique
ceci?--Ha! Mademoiselle, rpondit-il, un esprit aussi intelligent comme
est le vtre n'aura pas bien de la peine  donner une application juste
 cette action, surtout quand elle se souviendra que c'est aprs ces
choses que l'on dsire ardemment que l'on soupire.--Il est vrai,
rpondit Mademoiselle; mais aussi vous n'ignorez pas que les soupirs ne
sont pas moins les effets de la crainte que de la joie et du dsir.
Ainsi un coeur qui pousse des soupirs embarrasse fort un esprit  en
faire la diffrence pour savoir connotre leur vritable cause; car je
n'en ai jamais ou que d'une mme faon et sur un mme ton.--Je vois
bien, Mademoiselle, dit monsieur de Lauzun, que Votre Altesse Royale
veut se divertir; mais enfin que rpond-elle  ma demande?--Vous seriez
bien tromp dans votre attente, interrompit la princesse, si c'toit le
refus. Mais, puisque je me suis engage, je veux vous tenir ma parole;
je vous assure que je vous la tiendrai ponctuellement, et je vous dirai
au vrai celui que j'aimerois le plus de tous ceux que je croirois
pouvoir aspirer  moi.--Mais quand sera-ce, Mademoiselle? rpondit
monsieur de Lauzun avec un transport et un empressement inconcevables.

La princesse, qui en devinoit sans doute la cause, quoiqu'elle ne le
tmoignt pas ouvertement, et qui mme faisoit parotre au dehors une
partie de la joie qu'elle en avoit au fond du coeur, lui dit, toujours en
souriant, que ce seroit dans trois mois.--Ha! Mademoiselle, que ce
temps va tre long pour moi, repartit notre amant, et qu'il va mettre ma
patience  une rude preuve! Mais n'importe, continua-t-il, il faut
attendre, puisque Votre Altesse Royale le veut.

Voil le premier progrs de ce moyen qu'il a invent pour savoir si
c'toit tout de bon qu'il devoit esprer ou non. Vous en verrez la fin
par la suite et par l'effet qui succda.

Peu de temps aprs l'on parla du voyage de Flandres[234], et M. le comte
de Lauzun, qui ne songeoit qu' plaire  Mademoiselle, ne s'appliquoit
qu' en chercher les moyens, mais tout cela avec honneur et sans perdre
un moment de ce qu'il devoit au Roi son matre. Il toit presque
toujours chez cette princesse, ou avec elle, quand elle toit au Louvre.
Et surtout il ne manquoit jamais de nouvelles, et il les dbitoit avec
tant de grce, que, quoiqu'il les dt le dernier et qu'il y mlt des
choses srieuses (et il y falloit une grande prsence d'esprit et une
solidit de jugement toute particulire), nanmoins la manire aise
avec laquelle il racontoit ces nouvelles et mille choses agrables qu'il
y ajoutoit leur donnoit un nouveau lustre, et faisoit connotre  cette
princesse qu'il n'toit pas tout  fait indigne de son attention. Aussi
peut-on dire qu'il est seul capable d'entretenir agrablement quelque
belle compagnie que ce soit[235]. Enfin, on peut tirer une consquence
infaillible de ce que j'ai dit, puisqu'il rendit captif l'esprit du
monde le plus fin que l'on voie dans tout son sexe. Comme il n'est point
de plus fcheux obstacle  un amant qui veut s'tablir dans l'esprit de
l'objet qu'il aime que l'loignement et la privation de la vue, cette
absence et cet loignement sont beaucoup plus  craindre lorsqu'on a
quelque heureux commencement, parce qu'il n'est pas seulement besoin de
s'insinuer dans un coeur que l'on veut rduire entirement, mais encore
il est ncessaire de ne point lcher prise que l'on ne s'en voie
absolument le matre. Nous en avons mme vu qui avoient tous les
avantages et qui se les conservoient par leur patience; aussi leur
est-il arriv que, de paisibles possesseurs qu'ils toient, par ce moyen
ils ont perdu et l'objet et les esprances, et souvent mme le souvenir,
pour s'tre absents. M. le comte de Lauzun avoit trop de prvoyance
pour ignorer toutes ces choses, et il avoit tmoign trop de conduite
jusques  cet endroit, pour en manquer  l'avenir; aussi trouva-t-il le
secret d'viter un si funeste et dangereux accident.

[Note 234: L'on parla de faire un voyage en Flandres, et, quoique l'on
et la paix, le Roi, qui ne marche pas sans troupe, en fit assembler
pour faire un corps d'arme qui seroit command par le comte de Lauzun,
qu'il fit lieutenant gnral. Le jour de Pques, je le trouvai dans la
rue; je ne saurois exprimer la joie que j'eus de voir venir son carrosse
au mien, ni l'honntet avec laquelle je le saluai. Il me parut qu'il me
faisoit, de son ct, une rvrence plus gracieuse qu' l'ordinaire:
cette pense me fit un trs grand plaisir. Mademoiselle raconte ensuite
longuement tous les dtails de ce voyage o elle continua  poursuivre
Lauzun, toujours indiffrent, quelquefois brutal, et qui sembloit
toujours reculer davantage plus elle s'avanoit. Voy. _Mm. de
Mademoiselle_, dit de Mastricht, 6, p. 51 et suiv.]

[Note 235: Ne faudroit-il pas lire: qu'il seroit capable d'entretenir
seul..., etc.?]

Notre incomparable amant voyant donc qu'il toit oblig de suivre le Roi
partout o il iroit, et par consquent contraint de quitter son
entreprise, qu'il voyoit dj si avance, s'avisa de faire en sorte que
Mademoiselle ft le voyage avec la Cour: c'est le voyage de Flandres que
le roi fit en 1671[236]; et, pour cet effet, il se servit de deux moyens
qu'il tenoit pour assurs, comme il arriva. Le premier moyen dont il se
servit fut envers Mademoiselle, qu'il alla voir un jour. Il ne manqua
pas d'abord de dire tout ce qui le pouvoit faire tomber sur ce discours.
Ayant enfin trouv lieu de le faire, il dit  cette princesse: Il ne
faut pas demander, Mademoiselle, si Votre Altesse royale sera du voyage
de Flandres; la chose est trop juste et trop raisonnable pour en
douter.--Moi, dit Mademoiselle, j'en serai si le Roi le veut; autrement
je ne m'en soucie pas beaucoup.--Que dites-vous, Mademoiselle?
rpondit-il; vraiment le Roi ne le dsire que de reste, et je suis
assur qu'il s'y attend.--Je n'irai pourtant point sans qu'il me le
dise, repartit la princesse.--Je sais bien, poursuivit notre comte, que
la Cour est partout o vous tes, et que toute autre vous peut sans
injustice parotre indiffrente. Mais, s'il m'est permis de dire ma
pense avec tout le respect que je dois  Votre Altesse Royale, vous ne
pouvez pas vous dispenser de ce voyage sans vous opposer en quelque
manire au dessein que le Roi a de parotre en ce pays-l avec le plus
d'clat qu'il lui sera possible, parce que, Votre Altesse royale faisant
un des plus beaux et glorieux ornements de la Cour, vous ne pouvez vous
en sparer sans la priver de la plus belle partie de son clat.
D'ailleurs, je sais que Votre Altesse Royale est trop considre du Roi
pour permettre,  moins que vous ne le vouliez absolument, que vous
restiez; et je suis persuad que vous aimez trop le Roi pour tromper ses
esprances, car assurment il s'y attend.--Vous direz et croirez tout ce
qu'il vous plaira, M. de Lauzun, dit Mademoiselle, mais je puis vous
assurer que je n'irai point sans ordre.--Eh bien. Mademoiselle, rpondit
M. de Lauzun, s'il ne faut que cela, je suis assur que mes souhaits
seront accomplis et que Votre Altesse royale verra la Flandre.

[Note 236: Il s'agit ici du voyage que fit en effet le Roi en 1671, pour
aller visiter ses nouvelles conqutes.]

Il prit cong l-dessus de Mademoiselle, et dit en souriant, au sortir
de la chambre de cette princesse: Je m'en vais demander un ordre au
Roi; ce n'est pourtant pas celui de Saint-Michel, ni celui du
Saint-Esprit.--Quel peut-il donc tre? dit Mademoiselle avec un souris;
nous n'en avons point d'autre en France, hors celui de Malthe; mais je
ne crois pas que vous songiez  celui-l.--Votre Altesse Royale a
raison, dit M. de Lauzun, qui s'toit arrt  la porte de la chambre de
cette princesse pour lui rpondre. L'ordre, poursuivit-il, que je vais
demander au roi m'est infiniment plus cher et plus agrable que tous
ceux que Votre Altesse royale vient de nommer.--Mais quel est-il donc?
continua Mademoiselle en s'approchant de lui et continuant son souris;
ne peut-on point le savoir?--Et comme je me promets de l'obtenir, dit
notre comte, Votre Altesse sera la premire  qui je le dirai.--Mais
vous reverra-t-on bientt, Monsieur? dit Mademoiselle.--Oui,
Mademoiselle, et plus tt que vous ne pensez et avec de bonnes
nouvelles. Et ayant fait une profonde rvrence, il s'en alla tout
droit vers le Roi,  qui il demanda, aprs plusieurs discours, si
Mademoiselle ne seroit point du voyage. Le Roi lui rpondit qu'elle en
seroit si elle vouloit. Ha, Sire, poursuivit notre amoureux comte, vous
savez que les princes et surtout les princesses du sang ne marchent pas
sans ordre; ainsi Mademoiselle n'y songera pas assurment d'elle-mme,
et puis il est important qu'elle en soit, afin de tenir compagnie  la
Reine. Il n'y en a point,  la Cour, qui fasse tant d'honneur  Sa
Majest, comme tant la premire princesse du sang et celle qui est en
tat, et par ses biens, et par toutes sortes de raisons, de parotre
avec plus d'clat et de pompe. Ainsi Votre Majest aura gard, s'il lui
plat, qu'il est de consquence que Mademoiselle ne quitte point la
Reine, qui sans doute ne seroit pas bien aise de faire ce voyage sans
avoir avec elle cette princesse. Je sais, Sire, que Mademoiselle ne peut
rien rsoudre d'elle-mme, par le profond respect qu'elle a pour Votre
Majest. Il seroit fcheux que cette princesse ft oblige de partir
sans avoir eu le temps qu'il faut aux personnes de son rang pour se
prparer, parce qu'il faudra sans doute faire les choses d'un air
proportionn  la qualit et au dsir qu'elle a de satisfaire pleinement
au dessein de Votre Majest. Vous n'avez donc, Sire, qu' lui faire
savoir vos ordres par quelqu'un, et je suis assur que la soumission
qu'elle m'a toujours tmoigne pour vos volonts les lui fera recevoir
avec joie. Et j'ose avancer mme que, si Votre Majest paroissoit sans
cette princesse, elle en seroit inconsolable; tant elle est attache 
ses intrts.--Allez-vous-en donc lui dire, dit le Roi, que je la prie
de se tenir prte pour accompagner la Reine  son voyage, et que je lui
en tmoignerai ma gratitude.

Il ne falloit pas dire deux fois pour faire partir M. de Lauzun, qui,
voyant tous ses desseins si heureusement russir, si heureusement,
dis-je, pour ne s'loigner pas de Mademoiselle, partit sur l'heure, sans
s'arrter un moment; il s'en alla chez cette princesse, qui, le voyant
entrer en sa chambre avec un visage gai et qui marquoit un esprit
content, lui dit: Vous voil donc, Monsieur? Apparemment vous avez reu
du Roi ce que vous lui avez demand?--Il est vrai, Mademoiselle,
rpondit M. de Lauzun aprs avoir fait une grande rvrence et s'tre
approch un peu plus prs, je viens d'tre cr chevalier tout
prsentement, et je viens excuter ma promesse ds ce matin, et mon
premier ordre.--Nous l'aurons donc, dit Mademoiselle en riant, qui sans
doute s'imaginoit bien la vrit de la chose.--Oui, Mademoiselle,
rpondit-il, et je vais vous l'apprendre en peu de mots. Votre Altesse
Royale, continua-t-il, peut, s'il lui plat, se prparer  prendre les
armes; le Roi, ayant dessein de vaincre tous les Flamands, s'est avis
de les attaquer avec des armes auxquelles ils ne puissent pas rsister,
et c'est pour cela que Sa Majest veut faire ce voyage dont j'ai eu
l'honneur de vous parler ce matin. Et comme, dans la dernire campagne
qu'il fit dans le pays de ses ennemis, il ne put tendre ses conqutes
que sur quelques provinces, il a rsolu de ne les point quitter qu'il
n'en soit le matre absolu, et l'ordre que j'ai reu de Sa Majest est
qu'elle vous prie de vous disposer  l'accompagner. C'est de Votre
Altesse Royale qu'il espre ses principales forces; il m'a command de
vous exhorter de sa part  ne le pas abandonner dans un dessein si grand
et si important.

Notre amoureux comte disoit si agrablement toutes choses qu'il n'y
avoit rien de plus charmant que de les lui entendre prononcer; et
Mademoiselle, qui y prenoit un indicible plaisir, l'coutoit avec une
merveilleuse attention. Mais voulant savoir la fin de cette galanterie
(car elle prvoyoit bien que c'en toit une de l'invention de M. de
Lauzun), cette princesse impatiente lui demanda: Que voulez-vous donc
dire, monsieur, quand vous me parlez de guerre, et le Roi auroit-il
besoin de moi, s'il en avoit le dessein? Vous seriez bien plus propre 
lui rendre service que moi, puisque c'est votre mtier.--Il s'en faut
bien, Mademoiselle, rpondit M. de Lauzun. Ce n'est pas avec des pes
et des mousquets que le Roi veut attaquer ce peuple; il se veut servir
de plus douces, mais de plus dangereuses armes; c'est par le grand clat
et la majest de sa Cour que le Roi veut blouir leurs esprits
naturellement curieux de choses extraordinaires. Et comme Votre Altesse
Royale a plus de charmes que tout le reste ensemble, c'est d'elle aussi
qu'il attend le plus grand secours. Oui, Mademoiselle, je puis l'avancer
avec justice, que vous seule avez de quoi vaincre agrablement non
seulement les esprits les plus grossiers, mais tout le monde ensemble.
Enfin, c'est assez dire quand le plus grand Roi du monde vous choisit
pour tre comme le plus beau et principal instrument qui lui doit
assurer ses conqutes, et lui faciliter le moyen d'en faire d'autres
plus grandes. Et si Votre Altesse Royale pouvoit esprer quelque secours
tranger et hors d'elle-mme pour la faire estimer, cette haute estime
que notre glorieux et invincible monarque fait clater tous les jours
pour votre rare mrite lui donneroit un prix au dessus de ce qu'on peut
se figurer de grand et d'aimable.--C'est--dire, dit Mademoiselle, que
M. de Lauzun est toujours l'homme du monde qui a le don d'inventer 
tout moment les plus agrables galanteries, et, quelques prires que je
lui aie faites pour m'en exempter, son bel esprit ne peut se faire cette
violence. Est-il possible qu'il n'y ait qu'un Lauzun dans le monde qui
soit capable de si rares inventions, et que lui seul se puisse vanter de
dbiter tout ce qu'il y a de beau et de recherch, pour former un
entretien digne des plus beaux esprits du sicle? Pour moi, je ne
comprends pas, continua-t-elle, d'o vous prenez tout ce que vous dites,
et je ne puis m'empcher d'tre surprise par la nouveaut des choses que
vous faites paratre.--Ah! qu'il est ais de parler et de dire de belles
choses, Mademoiselle, reprit M. de Lauzun, quand on a l'avantage de les
voir clater sur Votre Altesse Royale avec le brillant avec lequel elles
y paroissent, et qu'il est ais et glorieux de devenir docteur lorsqu'on
a l'honneur de converser avec vous!--Taisons-nous l dessus, car je sais
bien que je ne gagnerai rien avec vous, dit Mademoiselle, et sachons ce
que vous a dit le Roi.--Le Roi vous a prie, Mademoiselle, continua M.
de Lauzun, de vous disposer  faire le voyage avec la Reine, mais il
vous en prie trs instamment. Je savois que, s'il ne falloit qu'un ordre
pour cela, vous ne resteriez pas ici, poursuivit-il en souriant, et
d'une faon fort enjoue; car il m'auroit t trop rude et sans doute
impossible de pouvoir trouver du repos sans tre toujours auprs de vous
pour vous rendre mes trs humbles respects. Et je bnirai toute ma vie
ce premier moment o j'ai t assez heureux pour faire que la Cour
n'allt pas sans vous. Oui, Mademoiselle, et j'ai travaill avec chaleur
et avec empressement, parce que ma charge et les troites obligations
que j'ai  mon Roi m'obligent de le suivre partout; et Votre Altesse
Royale demeurant ici, c'toit m'arracher  moi-mme que de m'loigner
d'o elle auroit demeur. Je vous demande mille pardons, Mademoiselle,
si je vous parle si librement et si j'en ai agi ainsi sans votre
permission; mais j'ai cru qu'en me servant je ne vous dsobligerois pas,
et que vous ne seriez pas fche d'aller avec un Roi qui vous aime
tendrement, qui me l'a fait connotre par les discours les plus
passionns et les plus sincres du monde.--Non, je n'en suis pas fche,
reprit cette belle, et, bien loin de cela, je veux vous remercier, comme
d'une chose qui m'est fort agrable. Et pour vous parler franchement,
cette indiffrence que je vous ai tmoigne ce matin pour ce voyage a
t en partie pour voir si vous tiez aussi fort dans mes intrts que
vous le dites, et si vous pouviez me quitter sans peine: car je savois
bien qu'ayant autant d'attache que vous tmoignez en avoir pour moi
depuis si longtemps, et ayant l'esprit que vous avez, vous ne manqueriez
pas de tenter quelque chose pour cela, et je me promettois mme que vous
y travailleriez srieusement, et que l'accs libre que vous avez
par-dessus tous les autres auprs du Roi vous feroit agir avec honneur;
et je ne sais pas mme, si vous en aviez agi autrement, si j'aurois pu
vous le pardonner de ma vie. Enfin, je vous remercie, et souvenez-vous
que je n'oublierai jamais ce service; vous en verrez des preuves
peut-tre plus tt que vous ne l'esprez, et qui vous surprendront assez
pour vous faire connotre que vous ne vous tes pas attach  une
ingrate, mais  une personne qui mrite peut-tre les soins que vous lui
donnez.

Voyez, de grce, ce que c'est quand une fois le bonheur nous en veut:
tout ce que nous faisons et entreprenons russit  notre avantage. M. le
comte de Lauzun avoit tellement le vent en poupe, comme l'on dit, que
non seulement tout lui russissoit  merveille, mais encore ce qu'il
faisoit pour lui seul lui faisoit mriter des sentiments de
reconnoissance tout extraordinaires; et vous eussiez dit,  entendre
parler Mademoiselle, qu'elle lui toit oblige de tout ce qu'il
entreprenoit pour son intrt propre, comme si c'et t pour elle-mme.
Le voil donc content autant qu'un homme qui a un grand dessein, et qui
se voit en tat de tout esprer, le puisse tre. Il tente tous les
moyens que son gnie lui suggre, tout lui est favorable. Enfin il n'a
plus qu'une dmarche  faire; encore est-il en trop beau chemin pour
s'arrter. Il semble mme que, n'osant pas se dcouvrir comme il le
souhaitoit, cette princesse, pour partager, pour ainsi dire, les peines
de cette dure violence, qu'elle est oblige de lui faire souffrir; cette
princesse, dis-je, qui voit dans ses yeux et dans toutes ses actions, et
qui croit dcouvrir et pntrer le favorable motif qui le fait agir, le
met souvent en train pour l'obliger  parler plus hardiment. Mais comme
M. de Lauzun ne se croit pas encore assez avanc pour cela, il veut
mnager toutes choses, afin de ne point btir, comme l'on fait souvent,
sur du sable mouvant. Il continue cependant ses soins avec plus
d'assiduit que jamais. Et cela est assez rare qu'ayant affaire  une
princesse du rang de Mademoiselle, dont l'humeur fire toit tout  fait
 craindre, il n'a jamais rien perdu du libre accs qu'il trouva d'abord
auprs de cette princesse; au contraire, il s'y est insinu peu  peu,
mais toujours de mieux en mieux, de sorte qu'elle le souffre, l'estime,
et le traite plus obligeamment qu'elle n'a jamais fait homme, non pas
mme les plus grands princes qui ont soupir pour elle. Elle fait plus,
car il ne se met pas sitt en devoir de prendre cong d'elle, quand il y
est, qu'elle lui demande avec empressement quand elle le reverra. Il
n'est point d'heure indue pour lui, et il lui est permis d'entrer chez
elle  toute heure et  tous moments. Et je crois mme que, si elle et
eu envie de lui faire quelque dfense, 'auroit t de ne point sortir
d'avec elle que le moins qu'il lui seroit possible.

C'est de cette faon que M. le comte de Lauzun passoit agrablement
mille doux moments tous les jours,  donner et recevoir d'innocents
tmoignages d'un amour cach et qu'il n'toit pas encore temps de
dcouvrir. Cependant le temps que Mademoiselle lui avoit dit qu'elle lui
dcouvriroit sincrement celui des hommes qu'elle aimeroit le plus toit
fort avanc, et M. de Lauzun comptoit les jours comme autant d'annes.
Enfin, le jour tant venu auquel le terme expiroit[237], notre comte ne
manqua pas d'aller chez Mademoiselle, et son impatience l'y fit mme
aller beaucoup plus matin qu' son ordinaire, chose qu'il dit  cette
princesse aprs l'avoir salue: Enfin, Mademoiselle, voici ce jour tant
dsir arriv, auquel je dois recevoir tant de joie. Je ne pense pas,
Mademoiselle, que Votre Altesse Royale se ddise de sa parole; elle me
l'a promis trop solennellement pour y manquer. Il pronona ces paroles
avec cet agrment ordinaire dans tous ses discours; et Mademoiselle, qui
n'toit pas fche du soin qu'il avoit  lui faire tenir sa promesse,
fut bien aise de voir l'empressement avec lequel M. de Lauzun le
faisoit. Et cette princesse lui ayant demand, quoiqu'elle le st aussi
bien que lui, s'il y avoit dj trois mois, notre amant lui rpondit en
ces paroles: Il est vrai, Mademoiselle, que j'ai tch  bien compter;
mais, quelque exactitude que j'y aie pu apporter, je suis assur que je
me suis tromp moi-mme, et qu'au lieu de trois mois que Votre Altesse
Royale avoit pris, j'ai laiss passer trois annes. Et si je voulois
compter selon l'ardeur de mon attente, je suis assur que j'irois
jusqu' l'infini sans en trouver le compte.--Mais, lui dit Mademoiselle,
qu'est-ce que vous en ferez de cette confidence, quand je vous l'aurai
faite?--Ce que j'en ferai? rpliqua M. de Lauzun; je m'en rjouirai, et
la joie que j'en attends me rendra un des plus contents hommes du monde;
et d'autant plus que je serai le premier  qui ce glorieux avantage sera
permis.--Eh bien, dit Mademoiselle, je vous le dirai ce soir[238].--Mais
de quelle faon? rpondit-il.--Je vous l'crirai sur une vitre de mes
fentres, dit la princesse.--Sur une vitre, Mademoiselle? rpliqua notre
comte, et le premier de votre maison qui s'en approchera le saura mme
plus tt que moi, et ce n'est que l'honneur de la prfrence que j'ai
tant demand  Votre Altesse Royale?--Comment voulez-vous donc que je
vous le dise? dit Mademoiselle.--Comme il plaira  Votre Altesse Royale,
rpondit-il, pourvu que je sois le premier qui le sache.

[Note 237: Le rcit de Mademoiselle diffre encore de celui-ci en ce
qu'il retire  Lauzun l'initiative qu'on lui prte ici:

Lorsque nous fmes retourns  Saint-Germain, je vis M. de Lauzun sur
la porte; je lui dis, comme je passois: J'ai rompu l'affaire de
Monsieur. Ne voulez-vous pas me parler? Il me semble que j'ai beaucoup 
vous dire. Il me rpondit d'une manire gracieuse: Ce sera quand vous
voudrez. Je lui dis de se trouver le lendemain chez la Reine. Il fut
ponctuel  me venir couter  l'heure que je lui avois marque. Je lui
rendis compte de tout ce que j'avois fait... Je lui demandai s'il
n'toit pas temps de reprendre mon autre affaire... Il me rpondit qu'il
toit oblig de me dire de ne rien presser...

Je suis naturellement impatiente; je souffrois avec peine les longueurs
d'une affaire qui m'occupoit assez fortement pour troubler mon repos. Je
liai une autre conversation avec M. de Lauzun; je lui dis qu'absolument
je voulois excuter mon dessein, et que j'avois pris celui de lui nommer
la personne que j'avois choisie. Il me rpondit que je le faisois
trembler. Il me disoit: Si, par caprice, je n'approuve votre got,
rsolue et entte comme vous tes, je vois bien que vous n'oserez plus
me voir. Je suis trop intress  me conserver l'honneur de vos bonnes
grces pour couter une confidence qui me mettroit au hasard de les
perdre: je n'en ferai rien, je vous supplie de tout mon coeur de ne me
plus parler de cette affaire. Plus il se dfendoit de s'entendre
nommer, plus j'avois envie de le faire; comme il s'en alloit toujours
lorsqu'il m'avoit prcisment rpondu ce qu'il avoit  me dire, j'avoue
que j'tois fort embarrasse moi-mme de lui dire: C'est vous. (_Mm.
de Montp._, dit. cite, t. VI, p. 126-129.)]

[Note 238: Un jeudi au soir, je le trouvai chez la reine. Je lui dis:
Je suis dtermine, malgr toutes vos raisons,  vous nommer l'homme
que vous savez. Il me dit qu'il ne pouvoit plus se dfendre de
m'couter; il me rpondit srieusement: Vous me ferez plaisir
d'attendre  demain. Je lui rpondis que je n'en ferois rien, parceque
les vendredis m'toient malheureux. Dans le moment que je voulus le
nommer, la peine que je conus que cela lui pourroit faire augmenta mon
embarras. Je lui dis: Si j'avois une critoire et du papier, je vous
crirois le nom; je vous avoue que je n'ai pas la force de vous le dire.
J'ai envie, lui dis-je, de souffler sur le miroir, cela paissira la
glace; j'crirai le nom en grosses lettres, afin que vous le puissiez
bien lire. Aprs nous tre entretenus longtemps, il faisoit toujours
semblant de badiner, et moi je lui parlois bien srieusement. (_Mm. de
Madem._, dit. cite, t. VI, p. 129.)]

Enfin Mademoiselle fut bien aise de ne pouvoir pas en quelque faon se
ddire, et cette violence que M. de Lauzun lui faisoit pour apprendre ce
secret diminua beaucoup la peine qu'elle avoit  le lui dire; de faon
que ce que notre amant demandoit  savoir, Mademoiselle souhaitoit de le
lui dire, quoiqu'elle n'en ft pas le semblant; et je trouve qu'elle ne
pouvoit se considrer telle qu'elle toit sans consulter ce qu'elle
alloit faire. Mais n'importe; elle a quelque chose de plus puissant que
le sang qui la fait agir, et elle veut achever ce qu'elle  commenc.
Aussi cette princesse prend tout  coup ses rsolutions sur la rponse
qu'elle avoit  faire  M. de Lauzun, et voyant qu'il la pressoit, mais
agrablement et dans un profond respect, de lui tenir sa parole, puisque
le temps toit coul: Oui, dit-elle, je vous la tiendrai, mais surtout
ne pensez pas que je vous le dise; je vous l'crirai sur du papier et
vous le donnerai ce soir, je vous le promets. Il fallut encore attendre
ce moment, malgr l'impatience de M. de Lauzun[239]. Enfin, le soir
tant arriv, Mademoiselle s'en alla au Louvre. M. de Lauzun, qui avoit
pour lors la puce  l'oreille, ne manqua pas, aussitt qu'il vit arriver
cette princesse, de se rendre auprs d'elle et de dbuter par demander
d'abord le billet aprs lequel il soupiroit. Enfin, Mademoiselle, lui
dit-il, voici le soir arriv; Votre Altesse Royale me remettra-t-elle
encore?--Non, dit Mademoiselle, je ne vous remettrai plus. Et en mme
temps ayant tir un billet ploy et cachet de son cachet, elle le donna
 M. de Lauzun, et lui dit en le lui donnant avec des termes et une
action tout  fait touchante: Voil, Monsieur, le billet dans lequel
est ce que vous souhaitez si ardemment de savoir; mais ne l'ouvrez pas
qu'il ne soit minuit pass, parce que j'ai remarqu souvent que les
jours de vendredi, comme il est aujourd'hui, me sont tout  fait
malheureux; ainsi ne me dsobligez pas jusque l, et je verrai si vous
avez de la considration pour moi, si vous m'obligez en ce
rencontre.--Oh! Mademoiselle, rpondit notre comte, que ce temps me va
tre long! et le moyen d'avoir son bonheur entre les mains sans l'oser
goter?--Je verrai par l, dit Mademoiselle, si vous m'tes fidle; et
si vous me le refusez, je mettrai sur vous tous les vnements qui
suivront s'ils me sont funestes.--Oui, Mademoiselle, je vous obirai
jusques  la fin, rpondit M. de Lauzun, et je ne manquerai jamais 
donner des preuves de ma fidlit et de mon devoir  Votre Altesse
Royale. Peu de temps aprs, onze heures frapprent; notre comte, qui
tenoit sa montre dans sa main, ne manqua pas de la montrer 
Mademoiselle, et pendant tout ce temps-l, jamais homme ne tmoigna plus
d'empressement que fit M. de Lauzun; et tous ces petits emportements
qu'il faisoit remarquer  cette princesse pour le temps qu'elle lui
avoit fix toient autant de puissans aiguillons qui la peroient
jusques au fond du coeur. Elle toit ravie de le voir; aussi ce fut ce
qui l'acheva d'enflammer, et qui fit dclarer toutes ses affections en
faveur de cet heureux soupirant. Enfin, le voici encore qui vient avec
la montre  la main dire  Mademoiselle que minuit toit pass. Vous
voyez, dit-il, Mademoiselle, comme je suis fidle  vos ordres; minuit
vient de sonner, et cependant voil encore ce billet avec votre cachet
dessus tout entier, sans que j'y aie touch. Mais enfin, continua-t-il,
plus transport que jamais, n'est-il pas encore temps que je me
rjouisse de mon bonheur?--Attendez encore un quart d'heure, dit
Mademoiselle, aprs je vous permets de l'ouvrir. Ce quart d'heure tant
pass: Il est donc temps, Mademoiselle, dit-il, que je me serve du
privilge que Votre Altesse Royale m'a donn, puisqu'il est presque
minuit et demi?--Oui, rpondit Mademoiselle, allez, ouvrez-le, et m'en
dites demain des nouvelles. Adieu, jusqu' ce temps-l, o nous verrons
ce qu'a produit ce billet tant dsir. M. de Lauzun, ayant pris cong
de Mademoiselle, se retira chez lui avec une promptitude inconcevable.

[Note 239: Il se trouva qu'il toit minuit. Je lui dis: Il est
vendredi, je ne vous dirai plus rien. Le lendemain j'crivis dans une
feuille de papier: _C'est vous._ Je le cachetai et le mis dans ma
poche. Je le rencontrai chez la Reine. Je lui dis: J'ai le nom dont il
est question crit dans ma poche, et je ne veux pas vous le donner un
vendredi. Il me rpondit: Donnez-moi le papier, je vous promets de le
mettre sous mon lit pour ne le lire qu'aprs que minuit sera sonn. Je
m'assure, me dit-il, que vous ne douterez pas que je ne veille jusqu'
ce que j'entende l'horloge, et que je n'attende avec impatience que
l'heure soit venue...... Je lui dis: Vous vous tromperiez peut-tre 
l'heure, vous ne l'aurez que demain au soir. Je ne le vis que le
dimanche,  la messe. Il vint l'aprs-dner chez la Reine; il causa avec
moi, comme avec tous ceux qui toient au cercle.... Je sortois mon
papier, je le lui montrois, et, aprs, je le remettois quelquefois dans
ma poche et d'autres fois dans mon manchon. Il me pressa extrmement de
le lui donner; il me disoit que le coeur lui battoit... Je lui dis:
Voil le papier. (_Mm. de Madem._, dit cite, VI, p. 130-131.)]

La curiosit est comme une chose naturellement attache  l'esprit de
l'homme; cela est si vrai qu'il n'y a chose au monde que l'homme ne
mette en usage pour apprendre ce qu'il s'est mis une fois en tte de
savoir, et cette curiosit produit des effets diffrens, suivant les
diffrens sujets qui la causent. Celle de M. de Lauzun toit
trs-louable et trs-bonne en sa nature. Le moyen dont il se pouvoit
servir pour en voir la fin toit fort incertain, et la fin trs-douteuse
et mme dangereuse. Sa curiosit toit louable et bonne, car il vouloit
savoir s'il se pouvoit faire aimer de Mademoiselle; les moyens dont il
se servit pour cela sont honntes, mme fort nobles, et quoique
jusqu'ici il n'ait eu que de grandes esprances de leurs bons effets,
nanmoins il n'en a point encore de vritable certitude. Il n'y a donc
que ce billet qu'il tient entre ses mains qui le puisse instruire de
tout; et ce sera par la fin qu'il nous sera permis, aussi bien qu' lui,
de juger certainement de toutes choses.

Il ne fut pas plus tt arriv chez lui, o il s'toit rendu avec la
dernire promptitude, que la premire chose qu'il fit fut d'ouvrir ce
billet; mais il ne fut pas peu surpris de voir son propre nom crit de
la main de Mademoiselle. Je vous laisse  juger de son tonnement, et si
cette vue ne lui donna pas bien  penser: car enfin il est certain qu'il
y avoit de quoi craindre aussi bien que d'esprer. Il est vrai que
jusque-l toutes choses lui avoient, selon toutes les apparences, fort
bien russi; mais comme le sexe est d'ordinaire fort dissimul,
Mademoiselle pouvoit n'avoir fait tout cela que pour son plaisir, et
peut-tre pour se moquer de lui, et la grande disproportion qu'il y a
entre cette princesse et M. de Lauzun lui donnoit une furieuse crainte.
Il eut pendant toute cette nuit l'esprit agit de mille penses
diffrentes. Tantt il repassoit dans son souvenir le procd de
Mademoiselle, et il y trouvoit mille bonts et un traitement si
favorable et si extraordinaire pour une personne de sa qualit, qu'il se
figuroit que toutes ces choses ne pouvoient partir que de la sincrit
de cette princesse; et la manire obligeante avec laquelle elle avoit
agi avec lui, lui disoit  tous momens qu'il y avoit quelque motif
secret qui l'avoit pousse  toutes ces choses, mais qu'il toit ais de
voir qu'assurment elle y alloit de bonne foi, et qu'il devoit esprer
une glorieuse fin aprs un si heureux commencement et des progrs si
avantageux. Il n'y avoit donc que l'ingalit des conditions qui lui
toit un grand obstacle, et qui le faisoit toujours douter. Il toit
tellement embarrass sur ce qu'il devoit faire, s'il lcheroit le pied
ou s'il poursuivroit jusques au bout, qu'il passa, comme j'ai dj dit,
la nuit entire dans des inquitudes horribles, et son coeur, qui avoit
combattu longtemps entre l'espoir et la crainte, toit encore dans
l'irrsolution sur ce qu'il devoit faire, lorsque le jour parut. Enfin,
l'un l'emporta sur l'autre; de tous les divers mouvemens entre lesquels
ce pauvre coeur flottoit, un seul l'emporta sur tous, je veux dire
l'esprance; aussi elle est comme le lait et la nourriture qui fait
subsister l'amour.

M. le comte de Lauzun, dont l'me toit  la gne, anim d'un doux et
agrable espoir, prend une forte rsolution de voir la fin de son
entreprise  quelque prix que ce soit. Pour cet effet, aprs s'tre
prpar  toutes sortes d'vnemens, il veut, comme, un autre Csar,
forcer le destin; faisant mme voir par l, comme fit ce grand empereur,
que son grand coeur n'est pas moins dispos  rsister hardiment  toutes
les attaques de la mauvaise fortune qu' recevoir agrablement le fruit
d'un heureux succs. Il veut que ce coeur, qui se promet un sicle de
dlices s'il est victorieux, attende de pied ferme toutes les rigueurs
de son infortune s'il est vaincu; il sait que c'est dans les grands
combats et dans les entreprises les plus hardies et douteuses que l'on
trouve une vritable gloire, et qu'il n'est pas mme besoin de toujours
vaincre pour emporter la victoire, mais qu'il suffit de faire une
glorieuse et vigoureuse rsistance, et de ne souffrir jamais que notre
ennemi ait la moindre prise sur notre courage, s'il a l'avantage sur
notre sort.

Ce tant dsir matin tant enfin arriv, il s'en va, sans tarder, chez
Mademoiselle[240]. Cette princesse ne le vit pas plus tt dans sa
chambre avec un visage ple et o l'image de la mort toit entirement
dpeinte, qu'elle s'approcha de lui et lui dit: D'o vient ce
changement si prompt? Hier vous tiez le plus gai et le plus joyeux
homme du monde, et aujourd'hui vous paroissez tout  fait triste et
mlancolique. Quoi! est-ce l cette joie que vous vous promettiez de
cette confidence pour laquelle vous avez tmoign tant d'empressement?
Vous me disiez que vous seriez le plus heureux de tous les hommes si je
vous dcouvrois ce secret, et cependant vous paroissez tout au contraire
depuis que vous le savez. Voil justement l'ordinaire de ceux qui font
tant les zls.--Oh! Mademoiselle, rpondit alors notre comte, qui
jusque l avoit cout fort attentivement Mademoiselle, je ne l'aurois
jamais cru, que Votre Altesse Royale se ft moque de moi si
ouvertement. Quoi! Mademoiselle, pour m'tre entirement vou  Votre
Altesse Royale, la fidlit avec laquelle j'en ai agi mritoit, ce me
semble, quelque chose de moins qu'une moquerie si claire et qui me va
rendre le jouet et la rise de toute la Cour; et vous me demandez encore
d'o vient le sujet de ma tristesse? Vous me mettez, si je l'ose dire,
le poignard dans le sein, et vous vous informez de la cause de ma mort!
Enfin; vous me traitez comme le dernier de tous les hommes, et pour me
rendre l'affront que vous me faites plus sensible, vous me voulez encore
forcer  la cruelle confusion de vous le dire moi-mme. Ha!
Mademoiselle, que ce traitement est rude pour une personne qui en a agi
si sincrement avec vous! Je n'ai jamais agi envers Votre Altesse royale
que de la manire que je le dois. Je vous connois comme une des plus
grandes princesses de toute la terre, et je me connois moi-mme comme un
simple cadet, qui vous doit tout par toutes sortes de raisons. Mais
quoique cadet et simple gentilhomme, la nature m'a donn un coeur haut et
assez bien plac pour ne me souffrir rien faire d'indigne.--Mais que
voulez-vous dire? reprit Mademoiselle; il semble,  vous entendre parler
que je vous ai fait quelque grand tort en vous accordant une chose qui
m'est de la dernire importance et dont j'ai fait un secret  toute la
terre. Jusques ici vous m'avez paru fort galant, mais  cette fois je
vous avoue que je ne vous reconnois plus. Quoi! je vous accorde ce que
vous me demandez prfrablement  tout autre; cependant ce qui peut tre
un sujet de joie  beaucoup d'autres n'en est pour vous que de plaintes!
En vrit, je ne sais pas ce qu'il faut faire pour vous satisfaire.--De
grce, Mademoiselle, rpondit M. de Lauzun, n'insultez pas davantage un
misrable; que Votre Altesse Royale se divertisse tant qu'il lui plaira
 mes dpens, j'y consens de tout mon coeur. Mais je lui demande
seulement qu'elle ait la bont de rvoquer une raillerie qui donneroit
lieu  tout le monde aprs vous de me traiter de fou et de ridicule. Et
encore un coup, Mademoiselle, je n'ai reu toutes ces marques de votre
bienveillance dont Votre Altesse Royale m'a honor que comme des effets
de votre gnrosit et d'une bont toute particulire, et dont je n'ai
jamais mrit la moindre partie; et tous les bons accueils, ni l'estime
que Votre Altesse Royale a tmoign avoir pour moi, ne m'ont jamais fait
oublier qui vous tes, ni qui je suis. Que si j'en ai us si librement,
'a t sans dessein, et je vous demande, Mademoiselle, de m'en punir de
toute autre manire qu'il plaira  Votre Altesse Royale; je subirai son
jugement jusques  m'loigner de sa vue pour jamais; je mourrai mme
pour expier les fautes que je puis avoir commises, quoique
involontairement, envers votre Royale personne. Je ne demande seulement
 Votre Altesse Royale que l'honneur de son souvenir, et qu'elle soit
persuade que jamais elle ne trouvera personne qui soit plus soumis 
ses volonts, ni si insparable de ses intrts que moi.

[Note 240: Aprs tre sorties de l'glise (dans le rcit de
Mademoiselle, l'on est encore au dimanche), nous allmes chez M. le
dauphin. La Reine s'approcha du feu. Je vis entrer M. de Lauzun, qui
s'approcha de moi sans oser me parler, ni presque me regarder. Son
embarras augmenta le mien. Je me jetai  genoux pour me mieux chauffer.
Il toit tout auprs de moi. Je lui dis, sans le regarder: Je suis
toute transie de froid. Il me rpondit: Je suis encore plus troubl de
ce que j'ai vu. Je ne suis pas assez sot pour donner dans votre panneau;
j'ai bien connu que vous vouliez vous divertir... Je lui rpondis:
Rien n'est si sr que les deux mots que je vous ai crits, ni rien de
si rsolu dans ma tte que l'excution de cette affaire. Il n'eut pas
le temps de rpliquer, ou ne se trouva pas la force de soutenir une plus
longue conversation. (_Mm. de Madem._, loc. cit.)]

Mademoiselle, qui jusque l avoit feint de ne point entendre ce que
vouloit dire M. de Lauzun, et qui mme en avoit ri au commencement,
voyant qu'il parloit tout de bon et que la manire dont il avoit exprim
sa douleur toit effectivement sincre et sans feinte, cette princesse
en fut effectivement touche, et cette humeur riante faisant place  la
compassion, se changea en un moment en un vritable srieux. Et comme ce
qu'elle avoit fait d'abord n'toit que pour l'prouver, et que
d'ailleurs elle ne souhaitoit rien tant que de s'assurer du coeur de M.
le comte de Lauzun, elle ne s'en crut pas plutt assure, que cette
tendresse qu'elle avoit pris soin de cacher au fond de son coeur se
dcouvrit enfin  sa faveur. Et cette langueur que Lauzun avoit sur tout
son visage l'ayant touche jusques au vif, Mademoiselle le regardant
d'un oeil plus favorable qu'elle n'avoit encore fait, aprs avoir
longtemps gard le silence, cette princesse lui dit: Ha! Monsieur, que
vous faites un grand tort  la sincrit de mon procd envers vous, et
que vous connoissez mal les sentimens que mon coeur a conus pour vous!
Si vous saviez l'injure que vous me faites de me traiter ainsi, vous
vous puniriez vous-mme de l'affront que vous me faites. Quoi! vous
tournez en raillerie la plus grande affection du monde, o j'ai apport
toute la sincrit qui m'toit possible! Je me suis fait violence avant
que de faire ce que j'ai fait pour vous; mais enfin la tendresse l'a
emport sur ma fiert; je m'oublie, s'il faut le dire, pour vous donner
la plus forte preuve de mes affections que j'aye jamais donne 
personne. J'en ai vu, et vous le savez, d'un rang qui n'toit pas
infrieur au mien, qui ont fait tout ce qu'ils ont pu pour mriter mon
estime; cependant ils ont travaill en vain, et non seulement je vous
donne cette estime, mais je me donne moi-mme! Aprs cela vous dites que
je me moque de vous et que je hasarde votre rputation; je me hasarde
bien plutt moi-mme. Nanmoins je passe par dessus toutes ces
considrations qui s'y opposent, et pourquoi cela, sinon pour vous
lever  un rang o, selon toutes les apparences, vous ne dviez pas
prtendre, quoique vous mritiez davantage?

M. de Lauzun, qui n'osoit pas croire encore ce qu'il venoit
d'entendre[241], au moins en faisoit-il semblant, aprs avoir vu que
Mademoiselle ne parloit plus, rpondit en ces termes: Oh! Mademoiselle,
que vous tes ingnieuse  tourmenter un malheureux! et qu'il faut bien
avouer que les personnes de votre condition ont bien de l'avantage de
pouvoir se divertir si agrablement, mais cruellement pour ceux qui en
sont le sujet! Votre Altesse Royale me vent rendre heureux en ide et en
imagination pour un moment, pour me rendre malheureux ensuite le reste
de mes jours. Et de grce, encore une fois, Mademoiselle, faites-moi
plutt mourir tout d'un coup, il me sera bien plus doux que de me voir
languir et tre la rise de tout le monde. J'ai toujours eu le dsir de
me sacrifier pour Votre Altesse Royale, mais puisqu'elle m'en croit
indigne, que du moins elle ait gard  ma bonne volont... Je le dis
encore, Mademoiselle, que je n'ai jamais perdu le souvenir de ce que
vous tes et de ce que je suis; et ainsi je n'ai jamais t assez
audacieux pour aspirer  ce bonheur, dont vous prenez plaisir de me
flatter, seulement pour vous divertir.

[Note 241: Madame de Nogent, soeur de M. de Lauzun, fut moins difficile 
persuader: J'avois crit sur une carte: Monsieur, M. de Longueville, et
M. de Lauzun. Comme je causois, le soir, avec madame de Nogent, je lui
montrai ces trois noms, et je lui dis: Devinez lequel de ces trois
hommes j'ai envie d'pouser? Elle ne me fit d'autre rponse que celle
de se jeter  mes pieds et me rpter qu'elle n'avoit que cela  me
dire. (_Mm. de Madem._, dit. cite, 6, p. 133.)]

Il pronona ces paroles avec une action qui marquoit effectivement que
son me toit dans un grand trouble et que la douleur qu'il souffroit
toit des plus aigus, et Mademoiselle, qui l'observoit de prs, le
reconnut aisment, de faon, qu'elle souffroit de le voir souffrir. Elle
le tmoigna assez par ces paroles: Quoi! dit cette princesse avec une
action toute passionne, que faut-il donc faire, Monsieur, pour vous
persuader? Vous prenez autant de soin pour vous tourmenter que j'en
prends pour vous procurer du repos. Je vous le dis encore, que je suis
une princesse sincre, et ce que je vous ai dj dit n'est que
conformment  mes intentions; et je vous en donnerai telle preuve que
vous n'aurez pas lieu d'en douter. Pensez-vous que je voulusse vous
traiter aussi favorablement comme j'ai fait, si je n'eusse pas eu pour
vous les sentimens d'une vritable tendresse? Non, poursuivit cette
princesse, versant quelques larmes qu'elle ne put retenir, parcequ'elle
voyoit M. de Lauzun dans la dernire affliction et toujours obstin dans
l'erreur qu'elle se moquoit de lui; non, je ne dguise point ma pense;
et puisque mes paroles n'ont pas pu vous persuader les vritables
sentimens de mon coeur, il faut que j'emprunte le secours de mes yeux, et
que les larmes que vous me forcez de verser vous en soient des tmoins
auxquels vous ne puissiez rien objecter. Me croyez-vous, Monsieur, aprs
vous avoir donn des preuves si fortes de mon amour? Douterez-vous
encore de la sincrit de mon procd, aprs l'avoir ou de ma bouche,
et que mes yeux mme n'ont pas pargn leurs soins et leur pouvoir pour
ne vous laisser aucun doute? Rpondez-moi donc, s'il vous plat: cette
dclaration si ingnue, et, ce me semble, assez extraordinaire,
mrite-t-elle que vous y ajoutiez foi? M'acquittai-je bien de ma
promesse? Il vous peut souvenir sans doute que, lorsque vous me disiez
qu'il n'y avoit que les rois et les souverains qui pussent justement
prtendre  la possession des grandes princesses, je vous rpondis que
vous vous trompiez, qu'ils n'toient pas les seuls, et qu'il y en avoit
d'autres qui, par leur propre mrite et sans le secours du sang, y
pouvoient prtendre, et que, parmi un grand nombre qu'on trouvoit, je
n'en voyois point qui le pt mieux prtendre que vous. Je vous parlois
alors pour vous animer, et aujourd'hui je vous parle pour vous faire
heureux, si la possession d'une personne de mon rang peut vous le
rendre. Je veux partager la peine avec vous: travaillez de concert 
cela; agissez hardiment et sans crainte; faites tout ce que vous pouvez
de votre ct, et assurez-vous  ma foi de princesse que je n'oublierai
rien du mien. tes-vous content, Monsieur? Et aprs ce que je viens de
vous dire, douterez-vous encore de ma franchise?--Ha! Mademoiselle,
s'cria M. de Lauzun, se jetant  ses pieds, ravi d'un discours si
tendre et si obligeant que Mademoiselle venoit de prononcer en sa
faveur, qu'est-ce que je pourrois faire pour reconnotre l'excs de vos
bonts? Quoi! Mademoiselle, sera-t-il dit que celui des hommes que Votre
Altesse Royale rend le plus heureux, soit le plus ingrat par
l'impossibilit de ne pouvoir rien faire qui puisse marquer sa
reconnoissance? La plus grande princesse du monde lvera un misrable
jusques au plus haut degr de bonheur, et il n'aura rien que des
souhaits pour reconnoissance d'un bienfait si extraordinaire? Que vous
me rendez heureux, Mademoiselle, par l'excs d'une gnrosit sans
exemple! Mais que ce haut point de gloire me sera rude, tandis que je ne
pourrai rien faire pour reconnotre la dclaration que Votre Altesse
Royale vient de faire en ma faveur! Elle m'est trop avantageuse et a
trop de charmes pour moi pour demeurer sans rponse, et la gratitude me
doit obliger de dire aujourd'hui ce qu'un profond respect et le devoir
mme m'ont fait taire si longtemps. Et puisque je ne puis rien faire
pour Votre Altesse Royale pour lui marquer ma gratitude, je dois lui
dire du moins et lui dcouvrir les sentimens de mon coeur. Il est vrai,
Mademoiselle, que depuis que j'ai eu l'honneur d'entrer chez Votre
Altesse Royale, j'ai remarqu tant de charmes, que ce que je ne faisois
autrefois que par devoir, je l'ai fait depuis par un motif plus doux et
plus agrable. Oui, Mademoiselle, pardonnez, s'il vous plat,  mes
transports, si je vous parle si librement. Je vous vis, je vous
considrai, je vous admirai pendant longtemps. Votre Altesse Royale a
trop de charmes pour s'en pouvoir dfendre; les beauts de votre me qui
sont jointes  celles de votre corps font un admirable compos de toutes
les beauts ensemble. Et ainsi, Mademoiselle, j'ai eu des yeux pour
voir, des oreilles pour entendre, un esprit pour admirer, et un coeur
pour aimer. J'ai fait tous mes efforts pour me dfendre de cette passion
lorsqu'elle ne faisoit encore que natre; non pas par quelque sorte de
rpugnance, car je sais trop qu'outre que vous mritez les adorations de
toute la terre, je ne pouvois jamais tre embras d'une si digne et
glorieuse flamme. Je pourrois ajouter  cela, quoique Votre Altesse
Royale me taxe de prsomption, que, si la nature a mis tant d'ingalit
entre votre condition et la mienne, elle m'a donn un coeur assez noble
et lev pour n'aspirer qu' de grandes choses, et qui jusqu'ici n'a pu
se rsoudre  s'attacher  autre qu' Votre Altesse Royale. Oui,
Mademoiselle, je l'avoue  vos pieds, aprs l'aveu sincre que vous
venez de faire sur le sujet de vos inclinations. Je n'en aurois jamais
os parler, si votre procd ne m'en avoit donn la licence, quoique je
ne visse point d'autre remde  mon mal que la langueur pendant le reste
de mes jours. J'aimois mieux traner une vie mourante dans un mortel
silence, que de risquer  vous dplaire et  m'attirer pour un seul
moment votre disgrce par la moindre parole qui vous pt faire connotre
mon amour. Et comme j'ai fait par le pass, je tcherai avec soin 
composer et mes yeux et toutes mes actions, de peur qu' l'insu de mon
coeur ils ne vous disent quelque chose de ce qu'il ressent pour vous:
car, quelle apparence, Mademoiselle, qu'un simple cadet qui n'a que son
pe pour partage ost aspirer  la possession d'une princesse qui n'a
jamais su regarder les ttes couronnes qu'avec indiffrence, et qui a
refus les premiers partis de l'Europe? Quelle apparence, dis-je,
qu'aprs le refus de tant de souverains parmi lesquels il y en a qui,
par le rang qu'ils tiennent, pouvoient sans doute prtendre avec quelque
justice  la possession de Votre Altesse Royale... Nanmoins toute la
terre sait qu'elle a eu toujours un coeur ferme  toutes ces poursuites,
comme si la terre ne portoit pas un homme digne d'elle. Ainsi,
Mademoiselle, aprs une connoissance si parfaite de toutes ces choses,
tout le monde ne m'auroit-il pas blm, si on avoit su quelque chose des
sentimens de mon me envers Votre Altesse Royale? Et n'aurois-je pas
lieu de craindre toutes choses de votre ressentiment, si j'tois assez
tmraire pour vous le dcouvrir? Oui, Mademoiselle, je vous le dis
encore, que, de quelque suite affreuse de tourmens dont je prvoyois que
mon cruel silence alloit tre indubitablement suivi, je prparois mon
me  une forte et respectueuse rsistance. Il m'toit bien plus
avantageux de vous aimer d'un amour cach et  votre insu, que de
hasarder une dclaration capable de vous dplaire et de m'interdire
l'accs entirement libre que j'avois auprs de Votre Altesse Royale. Il
est vrai, Mademoiselle, que dans cet embarras je souffrois vritablement
des peines inconcevables, et,  parler  coeur ouvert, je ne sais pas si
j'aurois pu y rsister longtemps sans mourir; mais la crainte d'un plus
grand mal modroit en quelque faon celui que je sentois.

Mademoiselle, qui jusque l l'avoit cout fort attentivement sans
l'interrompre, prit la parole en cet endroit: Le choix que j'ai fait,
dit cette princesse, n'est pas un choix fait  la hte; il y a longtemps
que j'y travaille, et j'y ai fait rflexion plus que vous n'avez pens
d'abord. Je vous ai observ de prs auparavant, et je ne me suis
dclare enfin qu'aprs avoir bien song  ce que j'allois faire. Je
n'ai pas choisi seule, afin que vous ajoutiez plus de foi sur l'avis de
plusieurs que si ce n'toit que le mien seul; et ceux que j'ai consults
l-dessus m'ont entirement confirme dans mon dessein. C'est votre
esprit, vos actions, votre vertu, c'est de vous-mme que j'ai voulu me
conseiller, et je vous ai trouv si raisonnable en tout depuis que je
vous observe, que, loin de me repentir de ce que je viens de dire, au
contraire je crains de ne pas faire assez pour vous marquer sensiblement
mes affections. Quant  cette ingalit de conditions qui vous fait tant
de peine, n'y songez point, je vous prie, et soyez assur que je ne
laisserai pas imparfaite une chose  laquelle j'ai travaill avec tant
de plaisir, et j'y travaillerai jusqu' la fin avec soin, et comme  une
affaire dont je prtends faire votre fortune et le sujet de mon repos;
comptez seulement l-dessus. Ce que l'clat des couronnes dont vous
venez de parler n'a pu faire sur mon esprit, votre mrite le fait
excellemment; et mon coeur, qui jusque aujourd'hui s'est conserv dans
son entire libert, malgr toutes les recherches des rois et des
souverains, n'a su cependant viter de devenir captif d'un simple cadet,
comme vous dites. Si tous les cadets vous ressembloient, Monsieur, il se
trouveroit peu d'hommes qui voulussent tre les ans. Je ne prtends
pas faire votre pangyrique, mais je suis oblige de donner cela
premirement  la vrit, secondement  vous-mme, afin que vous
n'ignoriez pas que je vous connois assez pour en juger, troisimement au
choix que j'ai fait, pour faire voir  toute la terre que je ne l'ai
fait qu'aprs un long examen, aprs l'avoir trouv digne de moi, et  ma
propre satisfaction; car il est bien juste, ce me semble, et je vous
crois trop raisonnable pour ne me pas permettre la mme chose sur vous
que vous vous tes permis sur moi. Vous avez dit tout ce que votre bel
esprit s'est imagin de moi, de mes prtentions et de ma qualit, et de
cent autres choses les plus belles et les plus obligeantes du monde,
sans qu'il ait t en mon pouvoir de vous en empcher; souffrez que
j'aie ma revanche.--Ah! dit M. de Lauzun, que Votre Altesse Royale est
ingnieuse  se donner du plaisir, et que le prtexte de revanche est
agrablement excut! Il est vrai, si je l'ose dire, que puisque vous
avez, par un effet de votre bont et d'une gnrosit sans exemple,
voulu faire un choix si peu digne de vous, il semble qu'il est de votre
intrt de l'lever, par des louanges excessives, aussi haut que votre
belle bouche le pourra, afin que l'approbation particulire que votre
esprit clair en fera fasse natre celle de tout l'univers. Et puisque
votre royale main me destine  une place dont le seul souvenir me fait
trembler de crainte et de respect, il faut que cette belle main qui me
prpare  un si haut bonheur ne soit pas la seule  agir dans une action
si peu commune: c'est--dire, Mademoiselle, qu'tant assez malheureux
pour ne mriter pas seulement que Votre Altesse Royale pense  moi, et
que, nonobstant toutes ces raisons, elle a la bont de me destiner au
plus suprme degr de bonheur, vous devez, Mademoiselle, pour l'amour de
vous-mme, m'estimer: car c'est de votre estime seule que le choix que
vous avez fait de moi recevra tout son prix, et c'est par l que toute
la terre me verra avec moins de peine et de tourment mont en peu de
temps  un si haut fate de grandeur; et cette lvation si prompte et
cette haute estime me feront trouver l'accs libre chez les esprits des
personnes mme qui en seront d'abord surprises. C'est le seul moyen,
Mademoiselle, de trouver de quoi vous satisfaire, et de quoi n'avoir pas
lieu de vous repentir.

--S'il ne faut que vous estimer, Monsieur, dit Mademoiselle, pour ne me
point repentir, je me vante de ne me repentir jamais; et pour vous tout
dire, il suffit de vous aimer tendrement pour tre aussi contente de mon
choix que je me le promets. Et pour vous obliger  en faire autant, je
suis assure de vivre le reste de mes jours la plus heureuse princesse
du monde. Jusqu'ici vous n'ayez eu que des paroles qui vous aient
flatt, mais vous verrez bientt les effets. Et je m'en vais vous faire
voir la sincrit de mon coeur d'une manire qui vous tera tout
scrupule, et je ne veux plus que vous me croyiez qu'aux effets. Songez
seulement  cela, si vous voulez votre fortune, et ne perdez point le
temps, si vous m'aimez; le Roi vous aime, faites en sorte d'avoir son
consentement, et soyez assur du mien, et que je m'en vais y faire tout
ce que je pourrai.--Oh! Mademoiselle, s'cria alors le comte de Lauzun,
se jetant pour une seconde fois  ses pieds, qu'est-ce que je pourrai
faire pour reconnotre toutes les troites obligations que j'ai  Votre
Altesse Royale, aprs en avoir reu des preuves si sensibles? Quoi, la
plus grande princesse de la terre en qualit, en biens et en mrite,
s'abaissera jusqu' venir chercher un homme priv pour l'honorer de ses
bonnes grces? Ah! c'est trop. Mais elle lui offre non seulement ses
bonnes grces, son amiti, mais aussi son coeur privativement  tout
autre, et ses affections! Et pour dernier tmoignage d'une gnrosit
inestimable, cette mme princesse lui veut donner sa royale main et
gnralement ce qui est en son pouvoir! Ah! fortune, que tu m'es
aujourd'hui prodigue, et que tu m'es aussi cruelle, puisque, me donnant
tout, tu me laisses dans l'impossibilit de pouvoir tmoigner ma juste
reconnoissance que par de seuls dsirs! Le prsent que tu me fais est
d'une valeur infinie, mais il seroit plus conforme et  mes forces et 
mon peu de mrite s'il toit moindre, parce que je pourrois concevoir
quelque sorte d'esprance de m'acquitter. Il est vrai, Mademoiselle, que
Votre Altesse Royale me met aujourd'hui au-dessus du bonheur mme; mais
de grce, souffrez, Mademoiselle, que je me plaigne de l'excs de votre
bont, et que je lui dise que je serois beaucoup plus heureux si je
l'tois moins, parce que je goterois ma fortune avec toute sa douceur,
si elle toit mdiocre, au lieu que je me vois accabl sous le poids de
celle que Votre Altesse Royale m'offre, tant elle est au-dessus de moi
et de mes esprances. Et comme je n'ai rien que de vous, agrez, s'il
vous plat, le voeu solennel que je fais  Votre Altesse Royale de tous
les moments de ma vie. Le don que je vous fais est peu de chose en
comparaison de ce que j'en ai reu, mais il est sincre, et l'exactitude
avec laquelle j'excuterai ma promesse persuadera Votre Altesse Royale
et ne laissera, jamais le moindre doute sur ce sujet.

Vous voyez quel admirable progrs en si peu de temps M. de Lauzun avoit
fait sur l'esprit de Mademoiselle; non seulement il avoit lieu
d'esprer, mais encore il n'avoit rien  craindre, puisqu'il avoit
oblig cette princesse  se dclarer d'une manire qui surpassoit de
beaucoup toutes ses esprances. De faon que, se voyant entirement
assur de ce ct, et ne pouvant plus douter qu'il ne ft vritablement
aim de Mademoiselle aprs la dclaration tendre et sincre qu'il en
avoit ou de la propre bouche de cette princesse, il ne songea plus qu'
avoir l'agrment du Roi, sans quoi il lui toit impossible de pouvoir
rien conclure. L'occasion s'en prsenta peu de temps aprs, ou pour
mieux dire il la fit natre lui-mme, voyant qu'il ne manquoit plus que
cela  son entier bonheur.

Il toit un jour auprs du Roi, o, aprs avoir dit beaucoup de choses
sur le sujet de Mademoiselle, qui faisoient assez connotre qu'il
falloit qu'il y et quelque chose de plus qu' l'ordinaire entre cette
princesse et lui, ce Monarque, qui a un jugement et un esprit des plus
clairs, se douta de quelque chose, et, comme il a toujours fait
l'honneur  M. de Lauzun de l'aimer, Sa Majest lui dit en riant: Mais,
Lauzun, il semble que tu n'es pas trop mal dans l'esprit de ma cousine;
car,  t'entendre parler d'elle, il faut ncessairement que tu aies plus
d'accs auprs d'elle que beaucoup d'autres,--Sire, rpondit M. de
Lauzun, je suis assez heureux pour n'y tre pas mal, et cette princesse
me fait l'honneur de me traiter d'une manire  me faire croire que, si
Votre Majest m'est favorable, je puis prtendre  un bonheur qui n'a
point de semblable.--Comment! reprit le Roi, continuant davantage son
ris, tu pourrois bien aspirer  devenir mon cousin[242]?--Ah! Sire,
rpondit M. de Lauzun,  Dieu ne plaise que j'eusse une pense au-dessus
de ma condition, et qui me rendroit criminel si j'osois la mettre au
jour de moi-mme, s'il toit vrai que je l'eusse conue; je sais trop
mon devoir envers mon Roi et toute la maison royale. Et outre ce devoir
et ce respect, je sais encore que je ne suis qu'un gueux de cadet, qui
n'a rien qu'il ne tienne des libralits toutes royales de Votre
Majest; je sais que sans elle je ne serois rien: je n'avois rien quand
je me suis vou  son service, et aujourd'hui je puis me vanter d'avoir
quelque chose, ou, pour parler plus juste, je puis avancer que je suis
trop riche, puisque j'ai l'honneur de ne vous pas tre indiffrent. Tous
les bienfaits que je reois tous les jours de Votre Majest me font
croire que j'ai le bonheur d'avoir quelque part dans vos bonnes grces.
Aussi, Sire, et mon devoir, et ma juste reconnoissance, joints avec
toutes sortes de raisons, ne veulent pas que je prtende jamais rien
sans l'aveu de Votre Majest. Mais, Sire, s'il m'est permis de le redire
encore avec tout le respect que je vous dois, si Votre Majest ne m'est
point contraire, je me puis dire le plus heureux de tous les hommes.

[Note 242: Il semble, au contraire de ce qui est avanc ici, que Lauzun
n'ait jamais os parler lui-mme au Roi de ce grand projet de mariage.
Il eut la plus grande peine du monde  laisser mademoiselle de
Montpensier crire  ce sujet  Sa Majest. Il me remettoit toujours
d'une journe  une autre, sans y vouloir consentir;  la fin, aprs
l'avoir extrmement press, et m'tre fche contre lui des longueurs
qu'il apportoit  une affaire qu'il devoit savoir me donner de
l'inquitude, j'crivis ma lettre avec tant de prcipitation, de crainte
qu'il ne changet de sentiment, que je n'eus pas la patience de prendre
le temps qu'il m'auroit fallu pour en faire une copie. Je crois mme que
je ne me donnai pas celui de la relire. Mademoiselle se rappela dans la
suite quels toient  peu prs les termes de sa lettre, et la refit pour
l'insrer dans ses Mmoires (t. 6, p. 147 et suiv., _dit. cite_).]

Madame de Montespan, qui toit l et qui avoit cout, sans parler, tout
ce dialogue, et qui toit, aussi bien que le Roi, ravie d'tonnement de
voir la faon passionne et soumise avec laquelle M. de Lauzun venoit de
parler, fut sensiblement touche, et ce fut ce qui lui fit dire au Roi:
Et pourquoi, Sire, vous opposeriez-vous  sa fortune? Laissez-le faire,
il n'y a point de personne qui ait plus de mrite que lui; que cela vous
fait-il?--Bien, dit le Roi, va, Lauzun, je t'assure qu'au lieu de t'tre
contraire, je te serai autant favorable que je le pourrai.--Ah! Sire,
rpondit M. de Lauzun, les rois et les souverains peuvent promettre
tout, sans qu'ils soient obligs  tenir s'ils ne veulent, puisqu'ils
sont au-dessus des lois.--Allez, M. de Lauzun, dit madame de Montespan,
le Roi le veut bien, poussez votre fortune.--Mais, Madame, reprit
Lauzun, je ne puis rien que je n'aie la permission du Roi mon matre.
Le Roi, voyant cet esprit dans une si louable et si soumise ambition, et
qu'il a toujours honor d'une cordiale amiti, lui dit: Eh bien,
Lauzun, pousse ta fortune, je t'assure ma foi que je t'aiderai de tout
ce que je pourrai, et tu en verras les effets.

A votre avis, y eut-il jamais homme plus heureux que notre Lauzun, ni
qui eut de si heureux progrs dans une entreprise o toutes les
apparences toient directement opposes? Et ne pouvoit-il pas se
promettre un entier bonheur o tout autre auroit trouv sa perte! Le
voil donc qui s'en va porter l'heureuse nouvelle de la parole qu'il
avoit du Roi. Jamais cette princesse ne tmoigna plus de joie que dans
cette rencontre. Ils demeurrent quelques jours dans cet tat  se
donner mutuellement tous les tmoignages innocens d'un vritable amour,
mnageant toutes choses de manire qu'ils pussent achever et finir leurs
desseins par un heureux mariage.

Or ce fut dans ce temps-l que, la mort de Madame tant survenue[243],
M. de Lauzun s'en alla d'abord chez Mademoiselle, et lui parla ainsi:
Enfin je vois bien, Mademoiselle, que le destin, jaloux de mon bonheur,
s'est aujourd'hui dclar contre moi; la mort de Madame va entirement
faire avorter tous les glorieux desseins que Votre Altesse Royale avoit
conus pour moi. La mort de cette princesse vous a laiss une place plus
digne de vous, et plus sortable  votre condition que celle que vous
vous destiniez. Vous vouliez un cadet, mais il falloit que dans ce cadet
vous trouvassiez un grand prince, et votre attente ne pouvoit jamais
mieux tre remplie que par la royale personne de Monsieur, frre unique
du Roi. C'est avec ce grand prince que vous jouirez d'un vritable repos
et d'un bonheur solide et plus proportionn  votre qualit, s'il n'y en
a point qui le soit  votre mrite. Ma chute m'est d'autant plus
sensible que je tombe du plus haut degr de gloire o Votre Altesse
Royale m'avoit lev dans la plus grande confusion de me voir si
malheureusement frustr du fruit de mes esprances. Mais dans cet
trange revers de fortune j'y trouve encore une espce de consolation:
c'est, Mademoiselle, qu'ayant tout reu de Votre Altesse Royale par le
don qu'elle m'avoit dj fait de sa royale personne, je lui tois
infiniment oblig et redevable par l'ingalit du prsent qu'elle avoit
fait de celui qu'elle avoit reu. Mais aujourd'hui je prtends
m'acquitter de tout envers elle: vous avez fait parotre une gnrosit
sans exemple quand vous vous tes donne  un simple cadet; ce misrable
gentilhomme, n'ayant rien  vous offrir pour s'acquitter envers vous de
vos libralits, a enfin rsolu de vous rendre vous-mme  vous-mme,
afin de contribuer par cette gnreuse restitution au repos de Votre
Altesse Royale. Je ne veux pas vous donner la peine de vous dgager
vous-mme de votre promesse, je vous crois l'me trop belle pour en
avoir la pense; mais je veux faire mon devoir en me dgageant moi-mme.
Ne pensez pas, Mademoiselle, qu'il y ait d'autre motif que celui de
votre intrt qui me fasse agir ainsi; j'ai un coeur tendre et sensible,
plus que Votre Altesse Royale ne se peut l'imaginer, quoique dans la
perte que je vais faire aujourd'hui je prvoie ma ruine. Oui,
Mademoiselle, la langueur va succder  toutes les joies que Votre
Altesse Royale avoit causes par ses bonts, et ce coeur que vous aviez
anim par de si hautes et glorieuses esprances se va plonger dans la
douleur et se va desscher et consumer  petit feu. Allez donc, grande
princesse, allez occuper cette place que Madame vient de vous cder.
Aprs cette grande et vertueuse princesse, il n'y en a point qui la
puisse remplir si dignement que vous; elle vous est due par toutes
sortes de raisons, et, aprs la perte que Monsieur vient de faire, il ne
peut tre consol que par la jouissance de Votre Altesse Royale. Il
mrite seul vos affections, et vous seule tes digne des siennes. Allez,
Mademoiselle, encore un coup, vivre heureuse le reste de vos jours. Que
votre mariage avec ce grand prince vous rende tous les deux aussi
contents que vous le mritez et que je l'ai souhait.

[Note 243: Madame Henriette mourut le 30 juin 1670. Plusieurs des faits
qui prcdent sont postrieurs  cette date. Il est certain qu'il fut
alors grandement question de marier avec Mademoiselle Monsieur, duc
d'Anjou, frre du Roi. Mais si Monsieur dsiroit cette alliance pour
faire entrer dans sa maison les biens immenses de Mademoiselle,
celle-ci, qui connoissoit l'arrire-pense du prince, et qui d'ailleurs
aimoit Lauzun, s'y refusa toujours. On trouve  ce sujet de grands
dtails dans ses _Mmoires_, dit. cite, t. 6, _initio_.]

M. de Lauzun, pendant tout ce discours, fit parotre tant d'amour et un
si vritable regret de la perte qu'il disoit et croyoit sans doute
faire, que dans le mme instant Mademoiselle lui rpondit: Je
n'attendois pas un pareil bonjour de vous, Lauzun; je croyois que mon
repos vous devoit tre plus cher, pour ne venir pas me l'interrompre. Il
me semble que vous ne cherchez qu' m'inquiter de plus en plus par des
alarmes qui ont si peu de fondement. Je ne songe ni ne vis que pour
vous, et pour vous mettre en tat de n'envier le sort de personne. Ce
n'est pas l'clat ni la qualit que je cherche; vous savez que j'en ai
refus assez souvent, pour n'en pas chercher aujourd'hui. tes-vous
content, Monsieur, et cette dclaration est-elle assez ample pour vous
ter tout soupon? Je veux encore faire davantage, et vous le verrez
bientt.  ces mots, M. de Lauzun se jetant aux pieds de Mademoiselle:
Je vous demande pardon, lui dit-il, de ma lgre conduite; ne
l'imputez, de grce, qu' l'amour excessif que j'ai pour Votre Altesse
royale. Si j'aimois moins, je craindrois moins et vivrois plus en repos
et sans inquitude; mais la force de mon amour ne me permettra en nulle
sorte de n'tre pas alarm que je ne sois parvenu  cet heureux moment
qui me doit assurer paisiblement toutes les promesses de Votre Altesse
Royale. J'y vais travailler avec ardeur, afin que je vous laisse jouir
paisiblement de ce repos que je vous ai souvent interrompu.

Peu de jours aprs, Mademoiselle, comme elle vouloit ter toute
apparence de crainte  M. de Lauzun, pria le Roi de vouloir prier
Monsieur de se dsister de sa recherche, et de ne point songer  elle
autrement que comme ayant l'honneur d'tre sa parente, ce que le Roi
fit: dont Monsieur parut un peu fch, sans savoir d'o cela provenoit.
Cependant Mademoiselle ne manqua pas de dire  M. de Lauzun la prire
qu'elle avoit faite au Roi, ce qui acheva de le mettre en repos, dont
elle eut bien de la joie.

Or, voulant mettre fin  leurs dsirs, ils demandrent au Roi l'effet de
sa parole[244]. Sa Majest, voyant que Mademoiselle le dsiroit
ardemment, y acquiesa volontiers[245], de faon qu'il n'y restoit qu'
pouser; et M. de Lauzun avoit la dispense de M. l'archevque en sa
poche, et la parole du Roi. Ce qui toit si assur pour lui, il ne le
remettoit qu'afin de faire cette crmonie avec plus d'clat et de
pompe; de manire que, cela ayant clat ouvertement[246], les princes
et les princesses du sang firent tant auprs du Roi qu'ils le firent
changer[247], en sorte que Sa Majest ayant mand un soir Mademoiselle
au Louvre, il lui en fit ses excuses. La premire parole que cette
princesse profra aprs avoir ou ce rude arrt fut: Et que deviendra
M. de Lauzun, Sire, et que deviendrai-je?--Je ferai en sorte, rpliqua
le Roi, qu'il aura lieu d'tre satisfait. Mais, ma cousine, me
promettez-vous de ne rien faire sans moi?--Je ne promets rien, dit
cette princesse afflige, en sortant brusquement de la chambre du Roi.
Et pour M. de Lauzun, le Roi lui dit, pour le consoler, qu'il ne songet
point  sa perte, et qu'il le mettroit dans un tat qu'il n'envieroit la
fortune de personne.

[Note 244: Lorsque M. de Lauzun m'eut renvoy ma lettre, je la donnai 
Bontemps pour la donner au Roi, qui me fit une rponse trs honnte. Il
me disoit qu'il avoit t un peu tonn, qu'il me prioit de ne rien
faire lgrement, d'y bien songer, et qu'il ne me vouloit gner en rien;
qu'il m'aimoit, qu'il me donneroit des marques de sa tendresse lorsqu'il
en trouveroit des occasions. (_Mm. de Madem._, 6, p. 150.)]

[Note 245: ... Le Roi joua cette nuit-l jusqu' deux heures... Il me
trouva dans la ruelle de la Reine; il me dit: Vous voil encore ici, ma
cousine? Vous ne savez pas qu'il est deux heures? Je lui rpondis:
J'ai  parler  Votre Majest. Il sortit entr deux portes, et il me
dit: Il faut que je m'appuie, j'ai des vapeurs. Je lui demandai s'il
vouloit s'asseoir. Il me dit: Non, me voil bien. Le coeur me battoit
si violemment que je lui dis deux ou trois fois: Sire! Sire! Je lui
dis,  la fin: Je viens dire  Votre Majest que je suis toujours dans
la rsolution de faire ce que je me suis donn l'honneur de lui
crire... Il me dit: Je ne vous conseille ni ne vous dfends cette
affaire; je vous prie d'y bien songer avant de la terminer. J'ai encore,
me dit-il, un autre avis  vous donner: Vous devez tenir votre dessein
secret jusqu' ce que vous soyez bien dtermine. Bien des gens s'en
doutent; les ministres m'en ont parl; M. de Lauzun a des ennemis:
prenez l-dessus vos mesures. Je lui rpondis: Sire, votre Majest est
pour nous, personne ne sauroit nous nuire. (_Mm._, 6, 156 et suiv.)

Le secret de ce mariage, exactement gard par Lauzun et par
Mademoiselle, avoit t surpris par Guilloire, secrtaire des
commandements de cette princesse, et il en avoit averti M. de Louvois.
Lauzun avoit su cette indiscrtion et l'avoit apprise  Mademoiselle,
qui ne consentit  garder Guilloire auprs d'elle que sur l'avis formel
du comte. Guilloire, au dire de Segrais, avoit mme entretenu
Mademoiselle  ce sujet. M. Guilloire, dit Segrais qui parloit plus
librement que moi  Mademoiselle, par la confiance que sa charge lui
donnoit auprs d'elle, lui dit tout ce qu'un vritable zle pouvoit lui
faire dire l-dessus; et un jour, tant dans l'antichambre, je
l'entendis lui dire dans sa chambre, assez haut, en lui parlant: Vous
tes la rise et l'opprobre de toute l'Europe. (_Mm. anecd._ de
Segrais, oeuvres, 1755, 2 vol in-18, t. 1, p. 79 et suiv.)]

[Note 246: La nouvelle de ce mariage, dont le projet avoit t tenu si
secret jusque-l, clata vite. On connot la fameuse lettre adresse 
M. de Coulanges  ce sujet, le lundi 15 dcembre 1670, par Mme de
Svign: Je m'en vais vous mander la chose la plus tonnante..., etc.

Le jeudi 18 dcembre, Mme de Svign alla complimenter mademoiselle de
Montpensier: Ce mme jeudi, j'allai ds neuf heures du matin chez
Mademoiselle, ayant eu avis qu'elle alloit se marier  la campagne, et
que le coadjuteur de Reims (Charles-Maurice Le Tellier) faisoit la
crmonie. Cela toit ainsi rsolu le mercredi au soir, car pour le
Louvre cela fut chang ds le mardi. (Cf. Segrais, oeuvres, 1755, 2 vol
in-18, t. 1, p. 80.)--Mademoiselle crivoit; elle me fit entrer, elle
acheva sa lettre, et puis, comme elle toit au lit, elle me fit mettre 
genoux dans sa ruelle...; elle me conta une conversation mot  mot
qu'elle avoit eue avec le Roi. Elle me parut transporte de la joie de
faire un homme heureux.... Sur tout cela je lui dis: Mon Dieu!
Mademoiselle, vous voil bien contente; mais que n'avez-vous donc fini
promptement cette affaire ds lundi? Savez-vous bien qu'un si grand
retardement donne le temps  tout le royaume de parler, et que c'est
tenter Dieu et le Roi que de vouloir conduire si loin une affaire si
extraordinaire? Elle me dit que j'avois raison, mais elle toit si
pleine alors de confiance que ce discours ne lui fit alors qu'une lgre
impression...  dix heures elle se donna au reste de la France, qui
venoit lui faire compliment. (Mad. de Svign, lettre du 24 dc. 1670.)

Mademoiselle de Montpensier, dans ses Mmoires, ne parle point de cette
visite et de cette prdiction de madame de Svign; mais elle numre
complaisamment les noms de tous les grands personnages qui vinrent, au
nom de la noblesse de France, remercier elle et le Roi de l'honneur que
recevoit tout le corps de la noblesse dans un de ses membres, etc.]

[Note 247: Ce qui s'appelle tomber du haut des nues, dit madame de
Svign, c'est ce qui arriva hier au soir aux Tuileries; mais il faut
reprendre les choses de plus loin... Ce fut donc lundi que la chose fut
dclare. Le mardi se passa  parler,  s'tonner,  complimenter. Le
mercredi, Mademoiselle fit une donation  M. de Lauzun, avec dessein de
lui donner les titres, les noms et les ornements ncessaires pour tre
nomm dans le contrat de mariage, qui fut fait le mme jour. (Cf. _Mm.
de Montp._, 6, 201.) Elle lui donna donc, en attendant mieux, quatre
duchs: le premier, c'est le comt d'Eu, qui est la premire pairie de
France, et qui donne le premier rang; le duch de Montpensier, dont il
porta hier le nom toute la journe; le duch de Saint-Fargeau, le duch
de Chtellerault, tout cela estim vingt-deux millions. Le contrat ft
dress; il y prit le nom de Montpensier. Le jeudi matin, qui toit hier,
Mademoiselle espra que le Roi signeroit le contrat, comme l'avoit dit;
mais, sur les sept heures du soir; la Reine, Monsieur et plusieurs
barbons firent entendre  Sa Majest que cette affaire faisoit tort  sa
rputation; en sorte qu'aprs avoir fait venir Mademoiselle et M. de
Lauzun, le Roi leur dclara devant M. le Prince qu'il leur dfendoit
absolument de songer  ce mariage. (Lettre du vendredi 19 dc. 1670.)]

N'admirez-vous pas ce prompt changement de Fortune, qui jusque-l avoit
ri  ces amants? Au point qu'ils se croyoient en sret, ils ont fait
naufrage; et par une vicissitude qui n'eut jamais de semblable, tous les
plaisirs que ces deux coeurs toient  la veille de goter ensemble se
sont changs en des amertumes qui ne finiront qu'avec leur vie. Si vous
avez fait rflexion sur cette premire parole de Mademoiselle, lorsque
le Roi lui annona ce funeste arrt, elle demanda quel seroit le sort de
son amant, et aprs: Que deviendrai-je moi-mme? comme si l'union de
leurs corps ensemble devoit faire leur mutuel bonheur. Voil, ce me
semble, ce que l'on doit appeler amour sincre et vritable, et l'on en
voit peu de cette trempe, principalement dans ce sexe. Je souhaiterois
qu'elles prissent cette leon pour elles,  l'imitation d'une si grande
princesse.

N'avouerez-vous pas que voil tous les soins et les peines de
Mademoiselle et de M. de Lauzun bien mal rcompenss, lorsqu'ils ne
pouvoient dsirer qu'un entier applaudissement de tout ce qu'ils avoient
projet?

Peu de jours aprs, quoique ce mariage ft rompu, le bruit ne laissoit
pas de courir parmi le peuple qu'il se renouoit. Il est vrai que les uns
en parloient d'une faon et les autres d'une autre. L'on se fondoit sur
la bont que le Roi avoit pour M. de Lauzun, et que tout ce qui
paroissoit au dehors n'toit qu'une feinte que l'on croyoit que Sa
Majest faisoit pour ter les discours que l'on auroit faits sur
l'ingalit de Mademoiselle avec M. de Lauzun. Mais pour faire voir que
le procd du Roi n'toit pas une feinte, mais une vrit, il en voulut
donner des preuves crites de sa propre main, non seulement aux
personnes de la Cour, mais  tout le public[248], par la lettre que je
rapporte ici, o il s'explique assez ouvertement:

[Note 248: Les ministres conseillrent au roi d'crire une lettre 
tous les ambassadeurs qu'il avoit dans les pays trangers pour leur
donner part, des raisons qu'il avoit eues de rompre mon affaire. (_Mm.
de Mademoiselle_, 6, 236.)]

      Lettre du Roi.

      _Comme ce qui s'est pass depuis cinq ou six jours par un
      dessein que ma cousine de Montpensier avoit form d'pouser
      te comte de Lauzun, l'un des capitaines des gardes de mon
      corps, fera sans doute grand clat partout, et que la
      conduite que j'y ai tenue pourroit tre malignement
      interprte, et blme par ceux qui n'en seroient pas bien
      informs; j'ai cru en devoir instruire tous mes ministres
      qui me servent au dehors. Il y a environ dix ou douze jours
      que ma cousine, n'ayant pas encore la hardiesse de me parler
      elle-mme d'une chose qu'elle connaissoit bien me devoir
      infiniment surprendre, m'crivit une longue lettre[249] pour
      me dclarer la rsolution qu'elle disoit avoir prise de ce
      mariage, me suppliant par toutes les raisons dont elle put
      s'aviser d'y vouloir donner mon consentement, me conjurant
      cependant, jusqu' ce qu'il m'et plu de l'agrer, d'avoir
      la bont de ne lui en point parler quand je la rencontrerois
      chez la Reine. Ma rponse, par un billet que je lui crivis,
      fut que je lui mandois d'y mieux penser, surtout de prendre
      garde de ne rien prcipiter dans une affaire de cette
      nature, qui irrmdiablement pourroit tre suivie de longs
      repentirs. Je me contentois de ne lui en point dire
      davantage, esprant de pouvoir mieux de vive voix, et, avec
      tant de considrations que j'avois  lui reprsenter, la
      ramener par douceur  changer de sentiments. Elle continua
      nanmoins, par de nouveaux billets et par toutes les autres
      voies qui lui pouvoient tomber en l'esprit,  me presser
      extrmement de donner le consentement qu'elle me demandoit,
      comme l seule chose qui pouvoit, disoit-elle, faire tout le
      bonheur et le repos de sa vie, comme mon refus de le donner
      la rendroit la plus malheureuse qui ft sur la terre. Enfin,
      voyant, qu'elle avanoit trop peu  son gr dans sa
      poursuite, aprs avoir trouv moyen d'intresser dans sa
      pense la principale noblesse de mon royaume, elle et le
      Comte de Lauzun me dtachrent quatre personnes de cette
      premire noblesse, qui furent les ducs de Crqui et de
      Montauzier, le marchal d'Albret et le marquis de Guitry,
      grand matre de ma garderobe[250], pour me venir reprsenter
      qu'aprs avoir consenti au mariage de ma cousine de
      Guise[251], non seulement sans y faire aucune difficult,
      mais avec plaisir, si je rsistois  celui-ci, que sa soeur
      souhaitoit si ardemment, je ferois connotre videmment au
      monde que je mettois une trs grande diffrence entre les
      cadets de maison souveraine et les officiers de ma couronne,
      ce que l'Espagne ne faisoit point, au contraire prfroit
      les grands  tous princes trangers, et qu'il toit
      impossible que cette diffrence ne mortifit extrmement
      toute la noblesse de mon royaume. Ils m'allgurent ensuite
      qu'ils avoient en leur faveur plusieurs exemples, non
      seulement de princesses du sang royal qui ont fait l'honneur
       des gentilshommes de les pouser, mais mme des reines
      douairires de France. Pour conclusion, les instances de ces
      quatre personnes furent si pressantes en leurs raisons et si
      persuasives sur le principe de ne pas dsobliger toute la
      noblesse franoise, que je me rendis  la fin et donnai un
      consentement au moins tacite  ce mariage, haussant les
      paules d'tonnement sur l'emportement de ma cousine, et
      disant seulement qu'elle avoit quarante-cinq ans[252] et
      qu'elle pouvoit faire ce qui lui plairoit. Ds ce moment
      l'affaire fut tenue pour conclue; on commena  en faire
      tous les prparatifs; toute la Cour fut rendre ses respects
       ma cousine, et fit des complimens au comte de Lauzun._

[Note 249: On a remarqu sans doute qu'il n'est pas question, dans le
cours de ce rcit, de la lettre de mademoiselle de Montpensier au Roi.
Beaucoup d'autres circonstances sont omises; nos notes y ont suppl
pour la plupart.]

[Note 250: Nous traitmes  fond de tout ce que nous avions  faire, et
prmes la rsolution que MM. les ducs de Crquy et de Montauzier, le
marchal d'Albret et M. de Guitry, iroient le lendemain trouver le Roi
pour le supplier de ma part de trouver bon que j'achevasse mon affaire.
Il se passa tant de circonstances, dans ces moments-l que je ne me
souviens pas prcisment de ce que ces messieurs toient chargs de dire
au Roi. Je sais pourtant que, lorsque l rsolution de les faire parler
fut prise, je dis  M. de Lauzun: Pourquoi n'allons-nous pas nous-mmes
faire cette affaire? Il me dit qu'il toit plus respectueux d'en user
de cette sorte. (_Mm. de Montp._, 6, 164.)]

[Note 251: Il s'agit du mariage de mademoiselle d'Alenon, soeur du
second lit de mademoiselle de Montpensier, avec Louis-Joseph de
Lorraine, duc de Guise, le 15 mai 1667. Mademoiselle avoit d'abord t
assez oppose  cette alliance, qui devint ensuite pour elle un
prcdent sur lequel elle s'appuya pour droger encore davantage.]

[Note 252: Mademoiselle avoit en ralit quarante-trois ans, et M. de
Lauzun trente-sept ans. Elle toit ne en mai 1627 et lui en 1633.]

      _Le jour suivant il me fut rapport que ma cousine avoit dit
       plusieurs personnes qu'elle faisoit ce mariage parceque je
      l'avois voulu. Je la fis appeler, et ne lui ayant point
      voulu parler qu'en prsence de tmoins, qui furent le duc de
      Montauzier, les sieurs Le Tellier, de Lionne, de
      Louvois[253], n'en ayant pu trouver d'autres sous ma main,
      elle dsavoua fortement d'avoir jamais tenu un pareil
      discours, et m'assura au contraire qu'elle avoit tmoign et
      tmoigneroit toujours  tout le monde qu'il n'y avoit rien
      de possible que je n'eusse fait pour lui ter son dessein de
      l'esprit et pour l'obliger  changer de rsolution. Mais
      hier, m'tant revenu de divers endroits que l plupart des
      gens se mettoient en tte une opinion qui m'toit fort
      injurieuse: que toutes les rsistances que j'avois faites en
      cette affaire n'toient qu'une feinte et une comdie, et
      qu'en effet j'avois t bien aise de procurer un si grand
      bien au comte de Lauzun, que chacun croit que j'aime et que
      j'estime beaucoup, comme il est vrai, je me rsolus d'abord,
      y voyant ma gloire si intresse, de rompre ce mariage et de
      n'avoir plus de considration ni pour la satisfaction de la
      princesse, ni pour la satisfaction du comte,  qui je puis
      et veux faire d'autre bien. J'envoyai appeler ma cousine: je
      lui dclarai que je ne souffrirois pas qu'elle passt outre
       faire ce mariage; que je ne consentirois point non plus
      qu'elle poust aucun prince de mes sujets, mais qu'elle
      pouvoit choisir dans toute la noblesse qualifie de France
      qui elle voudroit, hors du seul comte de Lauzun, et que je
      la mnerois moi-mme  l'glise. Il est superflu de vous
      dire avec quelle douleur elle reut la chose, combien elle
      rpandit de larmes et de sanglots et se jeta  genoux, comme
      si je lui avois donn cent coups de poignard dans le coeur;
      elle vouloit m'mouvoir; je rsistai  tout, et aprs
      qu'elle fut sortie, je fis entrer le duc de Crquy, le
      marquis de Guitry, le duc de Montauzier; et, le marchal
      d'Albret ne s'tant pas trouv, je leur dclarai mon
      intention, pour la dire au comte de Lauzun, auquel ensuite
      je la fis entendre, et je puis dire qu'il la reut avec
      toute la constance et la soumission que je pouvois
      dsirer[254]._

[Note 253: Tous trois ses ministres.]

[Note 254: Mademoiselle de Montpensier, dans ses _Mmoires_, et madame
de Svign, dans ses _Lettres_, n'ont pas manqu d'insister sur la
douleur bruyante de Mademoiselle et sur la facile fermet avec laquelle
Lauzun supporta le refus du Roi. Pour nous, Lauzun, ambitieux, ne parot
avoir vu dans toute cette affaire, qu'une occasion de fortifier et
d'augmenter son crdit auprs du Roi par une soumission aveugle  ses
volonts, soumission dont il ne manquoit, dans aucun cas, de lui faire
sentir le prix. Poursuivi par mademoiselle de Montpensier, pour qui son
indiffrence est fort visible dans toutes les paroles, dans tous les
actes que rapporte de lui, en les admirant, mademoiselle de Montpensier,
trop prvenue en faveur de sa passion, le comte de Lauzun avoit, par ses
charges et ses gouvernements, une fortune qui pouvoit suffire au luxe de
sa table et de ses quipages; celle que lui auroit apporte son mariage
ne devoit lui servir qu' faire avec plus d'clat sa cour au Roi, et il
n'en faisoit mme pas un mystre  Mademoiselle. Sa soumission devoit
accrotre son crdit: il fut soumis.]

Cette lettre ta tout le soupon au public, et comme l'on vit
qu'effectivement il n'y avoit plus rien  prtendre, il y en eut qui
firent des vers burlesques sur ce mariage, qu'ils firent couler de main
en main, en sorte qu'ils sont venus aux miennes. Le Roi est reprsent
en aigle, comme le roi des oiseaux, Mademoiselle en aiglonne, et M. de
Lauzun en moineau, comme le plus petit de tous; c'est un perroquet qui
parle, et qui reprsente M. de Guise.




FABLE.

L'AIGLE, LE MOINEAU ET LE PERROQUET.

      _Tout est perdu, disoit un Perroquet,
          Mordant les btons de sa cage;
      Tout est perdu, disoit-il plein de rage.
      Moi, tout surpris d'entendre tel caquet,
      Qu'il n'avoit point appris dedans son esclavage,
          Je lui dis: Parle, que veux-tu
          Avecque ton Tout est perdu?
          --Ah! je ne veux, dit-il, pas autre chose,
      Et aprs ce qu'hier certain oiseau m'apprit,
          J'toufferai si je ne cause;
          Voici donc ce que l'on m'a dit:
      Comme vous le savez, l'espce volatille,
      Reconnat de tout temps les Aigles pour ses Rois,
      Eh bien, vous savez donc que dans cette famille
          De qui nous recevons les lois
          Est une Aiglonne gnreuse,
          Grande, fire, majestueuse,
      Et qui porte si haut la grandeur de son sang,
          Que parmi toute notre espce
      Elle ne connot point d'assez haute noblesse
      Qui puisse lui donner un mari de son rang.
          Mille oiseaux pour, elle brlrent;
          Mais parmi tous ceux qui l'aimrent
          Aucun n'osa se dclarer,
          Aucun n'osa mme esprer.
          Mais ce que mille oiseaux n'osrent,
          Qui sembloient mieux le mriter,
          Un oiseau de moindre puissance,
        Un Moineau (tant partout rgne la chance),
          A mme pens l'emporter.
          Ce moineau donc, suivant la rgle
      Qui commande aux oiseaux d'accompagner le Roi,
          toit  la suite de l'Aigle,
        Et mme avoit prs de lui quelque emploi.
      Ce fut l que, suivant la pente naturelle
        Qui le portoit aux plaisirs de l'amour,
        Il s'occupoit moins  faire sa cour
          Qu' voltiger de belle en belle,
      Et s'y prenoit si bien qu'il trouvoit chaque jour
          Sujet de flamme et matresse nouvelle.
          Mais le petit ambitieux
      Voulut porter trop haut son vol audacieux;
        Voyant souvent l'Aiglonne incomparable,
        Il la trouvoit infiniment aimable;
          Enfin il l'aima tout de bon,
          Et, sans consulter la raison,
          Le drle se mit dans la tte
          De lui faire agrer ses feux
          Et d'entreprendre sa conqute.
      Voyez comme l'amour nous fait fermer les yeux,
      Et voyez cependant combien il fut heureux!
          D'une si charmante manire
          Et d'un air si respectueux
          Il sut faire offre de ses voeux,
          Que notre aiglonne noble et fire,
          Pour lui mettant bas la fiert,
      Ne se ressouvient pas de l'ingalit.
        Ou, d'autant plus qu'il lui paroissoit brave,
      Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point,
          La belle ne ddaigna point
      L'imprieux effort de cet indigne esclave;
      Bien plus, elle approuva son dsir indiscret,
          Lui sut bon gr de sa tendresse,
          Rendit caresse pour caresse,
          Et mme n'en fit point secret.
      Encor pour un de nous la faute toit passable:
      Notre plumage vert la rendoit excusable,
          Et d'ailleurs notre qualit
          Rendoit le parti plus sortable;
          Mais pour un si petit oiseau,
      C'est un aveuglement qui n'est pas pardonnable!
      Il est vrai que c'toit un aimable Moineau,
      Quoiqu' ce qu'on m'a dit, il n'toit pas fort beau;
      Et l'on tient que parmi les simples Tourterelles
          Il a fait de terribles coups,
          Et que son ramage est si doux,
          Qu'il a bien fait des infidelles,
          Et plus encore de jaloux.
      Mais qu'est-ce que cela, sinon des bagatelles,
          Au prix du dessein surprenant
          Que se proposoit ce galant?
        Aussi, quand l'Aigle, chef de la famille,
        Fut averti de cette indigne ardeur,
          Il prvit bien le dshonneur
        Qui rsultoit d'alliance si vile.
      Ayant donc fait venir nos amans tonns,
        Il les reprend de s'tre abandonns
      Aux mutuels transports d'une gale folie;
          A l'Aiglonne, de ce que sortie
      Du plus illustre oiseau qui vole sous les cieux,
          Elle s'abaisse et se ravale
          Par un choix si peu glorieux,
      Et au Moineau sa faute sans gale,
          De ce qu'oubliant le respect,
          Il ose bien lever le bec
          Jusqu' l'alliance royale.
          Pour conclusion, il leur dfend
          De faire jamais nid ensemble,
          Malgr l'amour qui les assemble.
      Notre couple, accabl sous un revers si grand,
           ses commandements se rend,
      Quoique ce ne fut pas sans traiter de barbare,
          D'injurieux et de cruel,
          L'ordre prvoyant qui spare
        Ce qu'unissoit un amour mutuel.
          L'Aiglonne fire et glorieuse
      S'lve dans les airs, afflige et honteuse
      De voir ouvertement son dessein condamn,
          Et le Moineau passionn,
      De dsespoir de voir son esprance en poudre,
          Se retira de son ct,
          Et fut contraint de se rsoudre
           rabaisser sa vanit
        Sur des objets de plus d'galit.
          Voil donc le rcit fidelle
          De ce qui me tient en cervelle.
          Est-ce que je n'ai pas sujet
      De dire que l'amour n sait plus ce qu'il fait?
          Que la nature se drgle,
        Puisque l'on voit, par un dessein nouveau,
          L'Aigle s'abaisser au Moineau,
        Et le Moineau s'lever jusqu' l'Aigle?
      Et n'ai-je pas raison de dire a haute voix:
        Tout est perdu, pour la troisime fois?
          Ici le jaseur, hors d'haleine,
          Et quoique avec bien de la peine,
          Mit fin  sa narration.
          J'en trouvai l'histoire plaisante;
          Mais, y faisant rflexion,
        Je la trouvai trop longue et trop piquante.
          Mais quoi! c'toit un Perroquet;
          Il faut excuser son caquet[255]._
[Note 255: Ces deux derniers vers font allusion  une chanson fort  la
mode quarante ans auparavant, et qu'on chantoit encore  cette poque.
Le refrain toit:

          Perroquet, perroquet,
      S'en doit rire dans son caquet.
]

      Rponse du Moineau au Perroquet.

      _Ah! ah! vous parlez donc, monsieur le Perroquet,
          Et jasez dedans votre cage?
         ce qu'on dit, parbleu, vous faites rage.
          D'o vous vient un si grand caquet,
      Vous qui depuis longtemps souffrez un esclavage
          Qui doit vous avoir abattu?
          Ds que je vous ai entendu
       tort et  travers parler d'une autre chose
          Que de celle qu'on vous apprit,
          J'ai bien vu qu'un Perroquet cause
          Sans savoir, souvent ce qu'il dit.
      Sachez donc, Perroquet, qu'entre la volatille
      Qui reconnot toujours les Aigles pour ses rois,
      Et qui a du respect pour toute leur famille,
          Dont elle excute les lois,
        Un jeune oiseau dont l'me est gnreuse,
          Grande, belle, et majestueuse,
      Qui joint  la vertu la noblesse du sang,
          Peut bien souvent changer d'espce;
      Son mrite suffit avecque la noblesse,
      Pour pouvoir aspirer au plus illustre rang.
          Cent oiseaux autrefois brlrent
          Pour des Aigles, et les aimrent
          Sans l'oser jamais dclarer.
          Ceux-ci ne l'osant esprer,
          Mille oiseaux plus petits l'osrent,
          Qui pouvoient moins le mriter;
          Mais, ayant le coeur de tenter,
          Firent si bien tourner la chance,
          Qu'ils eurent lieu, de l'emporter.
          Ce n'est pas toujours une rgle
      Que l'on puisse manquer de respect  son Roi
          Pour aimer quelquefois un Aigle,
          Sans s'carter de son emploi.
      C'est entre les oiseaux chose fort naturelle
        De s'adonner aux plaisirs de l'amour;
          Chacun d'eux veut faire sa cour,
          Chacun cherche  charmer sa belle,
      Et, si dans peu de temps il n'y voit pas de jour,
      Il tche d'allumer une flamme nouvelle.
          Ce n'est pas tre ambitieux,
      Et un jeune Moineau n'est pas audacieux
      Quand il aime une Aiglonne, encor qu'incomparable:
        Il faut aimer ce que l'on trouve aimable,
          Et il faut aimer tout de bon.
          C'est tre priv de raison,
          Et c'est se rompre en vain la tte,
          D'improuver de si justes feux.
          Chacun cherche  faire conqute,
      Et, sans se mettre en peine o l'on porte ses yeux,
      On cherche seulement  devenir heureux,
          Sans s'arrter  la manire.
          D'ailleurs, quand on dit: Je le veux,
          On peut faire offre de ses voeux
       la plus belle Aiglonne, et mme  la plus fire,
          Quand elle met bas la fiert,
      Qu'elle veut suppler  l'ingalit.
          Pourvu qu'un jeune oiseau soit brave,
      Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point,
          Une Aiglonne ne ddaigne point
      De recevoir les voeux d'un si charmant esclave.
      Un si parfait oiseau ne peut tre indiscret;
          Il peut tmoigner sa tendresse,
          Et recevoir quelque caresse,
          Sans faire le moindre secret.
      Quoi! un Moineau bien fait, dont la taille est passable,
      Pour aimer une Aiglonne est-il inexcusable?
      Ne peut-il pas tenter une jeune beaut?
          D'ailleurs, s'il est de qualit,
          Le parti n'est-il pas sortable?
          Mais, en un mot, il est oiseau,
      Et, entre les oiseaux, il est bien pardonnable
      Qu'une Aiglonne orgueilleuse aime un jeune Moineau
      Sage, discret, civil, adroit, vaillant et beau.
      L'aiglonne n'aime pas comme les tourterelles:
          Elle est sensible aux moindres coups;
          Les feux d'un Moineau lui sont doux
          Quand elle les connot fidles;
          Et, s'il se trouve des jaloux,
      Elle entend leurs discours comme des bagatelles.
          Qu'y a-t-il donc de surprenant?
          Un jeune oiseau qui est galant,
      Qu'on connot gnreux et de noble famille,
          Qui sert son prince avec ardeur,
          Qui ne fait rien qu'avec honneur,
          Son alliance est-elle vile?
      S'il y a des oiseaux qui s'en sont tonns,
      Ce sont des envieux, qui sont abandonns
      Aux cruels mouvements d'une trange folie.
          Quoiqu'une Aiglonne soit sortie
      D'un des plus grands oiseaux qui volent dans les cieux,
          Croyez-vous qu'elle se ravale
          Et qu'il lui soit peu glorieux
      De choisir un Moineau dont l'me est sans gale,
          Qui a pour elle du respect,
          Qui n'a point d'aile ni de bec
          Que pour cette Aiglonne royale?
          O est cette loi qui dfend
          Que l'on ne puisse mettre ensemble
          Deux oiseaux que l'amour assemble
      Et qui n'ont rien en eux que d'illustre et de grand?
          C'est une injustice qu'on rend,
      Et c'est un sentiment sans doute trop barbare,
          Et qu'on peut appeler cruel,
          De quelque raison qu'il se pare,
        Que de blmer un amour mutuel.
          L'Aiglonne, quoique glorieuse,
      Pour aimer le Moineau doit-elle tre honteuse?
      Un feu si naturel sera-t-il condamn?
          Mais un Moineau passionn
      Qui peut mettre en un jour cinquante oiseaux en poudre,
          Qui a le dieu Mars  ct,
          Dont le coeur fier s'est pu rsoudre
           modrer sa vanit
        Et le traiter avec galit,
          Si ce moineau est si fidle,
          Qu'est-ce qui vous donne sujet
      De dclamer si fort contre tout ce qu'il fait?
          Si votre cerveau se drgle,
        Pour avoir bu par trop de vin nouveau,
          Faut-il en faire souffrir l'Aigle?
      Apprenez, Perroquet, qu'il faut changer de voix,
          Et parler mieux une autre fois.
          Lorsque j'aurai repris haleine,
          Vous pourrez vous donner la peine
      De poursuivre pourtant votre narration.
          L'histoire en est assez plaisante,
          Et, sans faire rflexion
          Si elle peut tre piquante,
          Puisque ce n'est qu'un Perroquet,
          On se moque de son caquet._




[Illustration]

JUNONIE
OU
LES AMOURS DE MADAME DE BAGNEUX.


Tous les malheurs que l'amour a causs jusqu' prsent n'empchent pas
qu'on n'en ait encore de nouveaux exemples.

Pendant la confrence de Saint-Jean-de-Luz[256], plusieurs personnes
considrables de Paris tchoient de runir deux des plus anciennes
familles, et, pour y russir mieux et empcher qu'elles ne se pussent
rebrouiller, leur proposoient de faire une alliance.

[Note 256: Au temps du trait des Pyrnes et du mariage de Louis XIV,
en 1660.]

Les chefs de ces deux familles toient MM. de Chartrain[257] et de
Bagneux[258]. Ils possdoient les premires charges de la robe, et le
sujet de leur diffrend venoit de ce qu'tant encore jeunes et sans
charges, M. de Bagneux avoit t prfr  M. de Chartrain, ce qui avoit
produit entre eux une haine secrte et un dsir secret de s'entrenuire,
qu'ils avoient fait parotre en plusieurs occasions.

[Note 257: M. de Chartrain descendoit de Gilles de Chartrain, seigneur
d'Ivry et de Bry-sur-Marne, l'un des cent gentilshommes de la maison du
roi, qui avoit pous Jeanne de Crqui, fille de Jean de Crqui II,
seigneur de Ramboval, etc.]

[Note 258: M. Chapelier, sieur de Bagneux, toit avocat gnral en la
Cour des aides. La charge qu'il occupoit nous fait connotre celle que
poursuivoit M. de Chartrain. Voy. les _Courriers de la Fronde_, Bibl.
elzev., t. 2, p. 172.]

M. de Chartrain avoit une fille dont la beaut toit admire de tout le
monde et qui avoit t recherche par plusieurs personnes de sa
naissance et fort riches, et M. de Bagneux avoit un fils, lequel, avec
les qualits qu'il possdoit d'ailleurs, avoit l'avantage d'tre fils
unique.

Son inclination lui avoit fait prendre l'pe, contre le sentiment de
son pre: ce qui faisoit dsirer  M. de Bagneux qu'il se marit, dans
l'esprance qu'tant mari il lui feroit plus facilement quitter les
armes.

En effet, son mariage avec la fille de M. de Chartrain tant enfin
conclu par l'entremise de leurs amis communs, il quitta l'pe et prit
la robe, M. de Bagneux, qui avoit de grands biens, lui ayant donn une
charge comme la sienne.

Aprs leurs noces, les nouveaux poux passrent plusieurs mois dans la
joie et dans les ftes et les divertissemens. Quoique leur mariage et
moins t d'affection que d'obissance, le jeune M. de Bagneux se
croyoit le plus heureux des hommes de possder une personne si
accomplie; et sa femme n'oublioit rien de toutes les choses  quoi elle
croyoit tre oblige par son devoir, pour lui faire connotre qu'elle
toit aussi trs-contente.

Quelque temps aprs qu'ils furent maris, elle eut une lgre
indisposition, pour laquelle les mdecins lui ordonnrent de se baigner.
Elle rsolut d'aller  une maison que son mari avoit, qui n'toit qu'
deux lieues de Paris, proche de la rivire, la saison et le temps tant
propres alors  prendre le bain.

Elle fit amiti avec une dame nomme madame de Vandeuil[259], qui avoit
aussi une maison en ce lieu-l. Un jour que le temps toit extrmement
beau, des amis du mari de cette dame et d'elle les y allrent voir.
Comme ce lieu toit proche de Paris, ils y arrivrent avant la chaleur,
et, pour profiter du temps, on alla d'abord se promener.

[Note 259: La maison de Vandeuil toit de Picardie. Un arrt du mois de
dcembre 1666 maintient dans leur noblesse: Louis de Vandeuil, seigneur
du Crocq; ses deux neveux, Timolon de Vandeuil, seigneur de Cond, et
Alexandre, seigneur de Forcy; puis enfin Franois de Vandeuil, cousin de
ceux-ci, seigneur d'tailfay. Nous ne savons duquel de ceux-ci toit
femme cette dame de Vandeuil dont il est parl ici.]

Du jardin l'on sortit sur le bord de la rivire, qui n'en toit spare
que par une balustrade, et, insensiblement s'tant loigns de la maison
de madame de Vandeuil, on arriva en un lieu qui toit derrire celle de
madame de Bagneux, o elle se promenoit entre des saules.

Quoiqu'elle ft nglige, sa beaut et son air causrent  tout le monde
une surprise extraordinaire, et jetrent dans le coeur du chevalier de
Fosseuse[260], qui toit celui qui avoit fait cette partie, les
commencemens d'une violente passion: il demeura interdit  la vue d'une
personne  laquelle il lui sembloit que rien ne pouvoit tre comparable.

[Note 260: Frre de mademoiselle de Fosseuse, fille d'honneur de la
Reine. (_Airs et vaudevilles de cour_, Paris, Sercy, 1665, t. 1, p. 2.)]

Aprs le dn, madame de Vandeuil pensant, par ce que chacun avoit dit
de madame de Bagneux, que toute la compagnie seroit bien aise de la
connotre, elle l'envoya prier de venir passer le reste de la journe
chez elle. M. de Bagneux y vint avec elle. Sa conversation acheva de
blesser mortellement le chevalier de Fosseuse. Elle avoit naturellement
une mlancolie douce, accompagne d'un esprit plein de bont, qui le
charmrent, et il en devint violemment amoureux.

D'autre ct, si le chevalier de Fosseuse avoit t pris si fortement
de sa beaut et des charmes de son esprit, elle avoit remarqu avec
quelque joie l'attachement qu'il avoit eu d'abord pour elle, ayant
trouv aussi en lui quelque chose qui le lui avoit fait distinguer des
autres. Aussi avoit-il dans sa personne tout ce qui peut proccuper
avantageusement: avec toutes les qualits qu'un cavalier jeune et bien
fait peut avoir, il avoit l'air si noble et si grand, qu'il sembloit
tre n pour quelque chose d'extraordinaire.

Aprs souper, madame de Bagneux, qui toit oblige de se lever de grand
matin  cause de son bain, voyant que son mari s'toit engag au jeu
avec le mari de madame de Vandeuil, se retira seule.

Le chevalier de Fosseuse, qui n'avoit pu trouver l'occasion de lui dire
ce qu'il sentoit pour elle, et qui avoit une extrme douleur de partir
de ce lieu sans le lui tmoigner, s'abandonna  la violence de son
amour. Il sortit secrtement de chez madame de Vandeuil quelque temps
aprs que madame de Bagneux en fut sortie, et, sans considrer  quoi il
alloit s'exposer, il alla  son logis, o, sans la demander  personne,
il entra dans sa chambre, qu'il trouva heureusement ouverte.

Madame de Bagneux, qui toit couche et qui entendit marcher, croyant
que c'toit son mari, lui demanda s'il avoit perdu. Oui, Madame, lui
rpondit alors le chevalier de Fosseuse en soupirant, j'ai perdu, et
plus que je ne croyois jamais perdre: car enfin, madame, je suis ce
malheureux chevalier de Fosseuse qui vous a vue aujourd'hui et qui vient
vous demander pardon de vous avoir trouve plus adorable mille fois que
tout ce qu'il a jamais vu. Je m'expose  tout, Madame, pour vous le
dire; et puisque vous le savez, ordonnez-moi que je meure si vous
voulez, mais n'accusez de la hardiesse que j'ai prise que l'excs d'une
passion que vous avez cause et que je sens bien qui ne finira qu'avec
ma vie.

Madame de Bagneux fut dans le dernier tonnement d'une pareille
aventure. Aprs avoir trait le chevalier de Fosseuse comme le dernier
de tous les hommes, et lui avoir dit plusieurs fois que, s'il ne se
retiroit, elle seroit oblige de le faire repentir de sa hardiesse, elle
appela une de ses femmes, nomme Bonneville.

Le chevalier de Fosseuse aperut alors jusqu'o son amour l'avoit
transport et  combien de choses il toit expos. Il approcha du lit de
madame de Bagneux, et, rencontrant une de ses mains qu'elle avanoit
pour le repousser, la prenant des siennes et la mouillant de mille
larmes: Ce n'est pas tant pour moi que pour vous, Madame, lui dit-il
d'un air qui marquoit l'tat de son me, que je vous conjure de penser 
ce que vous faites. Que dira-t-on, Madame, si l'on sait qu'un homme ait
t dans votre chambre  pareille heure? Ah! Madame, on n'aura pas plus
de piti pour vous que pour moi, et nanmoins je souhaite que je sois
seul malheureux.

Bonneville, qui avoit entendu sa matresse l'appeler, entra dans la
chambre et lui demanda ce qu'elle dsiroit. Madame de Bagneux, aprs
avoir conu du discours du chevalier de Fosseuse qu'en effet, si une
telle chose venoit  tre sue, on la pourroit tourner criminellement, et
mme qu'elle pourroit faire impression sur l'esprit de M. de Bagneux,
s'tant remise le mieux qu'elle put pour se dfaire de Bonneville, elle
lui donna quelques ordres pour le lendemain, tels que le trouble o elle
toit lui permit d'imaginer.

Mais aprs que Bonneville se fut retire, s'adressant au chevalier de
Fosseuse, qui toit dans le mme tat d'un criminel qui attend le coup
de la mort: Ne pensez pas, dit-elle en continuant de lui parler d'un
ton de colre, que 'ait t le dessein de vous pargner la confusion
que vous mritez qui m'ait fait changer de rsolution: ma seule
considration m'y a oblige, quoique je sois fche qu'une personne pour
qui j'avois conu de l'estime m'ait fait une telle injure. Mais, puisque
par votre procd vous vous en tes rendu indigne, tout ce que je puis
faire, si vous m'obissez en vous retirant, c'est de ne me venger de
votre indiscrtion qu'en vous laissant la honte que vous devez en avoir
toute votre vie. En achevant ces paroles, et en lui faisant mille
autres reproches, elle lui commanda encore de se retirer.

Le chevalier de Fosseuse, accabl de ces reproches, se jeta  genoux
auprs du lit de madame de Bagneux, et, l'ayant conjure de vouloir
l'entendre, il lui reprsenta si fortement, et avec des marques si
grandes d'une me remplie d'amour et de douleur, qu'il reconnoissoit que
sa passion ne l'avoit pas laiss matre de sa raison, mais qu'il n'avoit
pu se rsoudre  s'loigner d'elle sans lui dclarer l'effet que sa
beaut avoit fait sur son coeur, qu'elle commena d'attribuer  la force
d'un vritable amour ce qu'elle avoit pris d'abord pour une indiscrtion
o le mpris avoit part.

Il se fit ensuite un horrible combat dans son coeur. L'inclination
secrte qu'elle avoit eue pour le chevalier de Fosseuse, succdant  son
ressentiment, lui fit sentir de la joie de connotre qu'elle en toit
aime. Elle rejeta au commencement cette joie comme une chose
criminelle; mais elle en fut enfin vaincue. Si elle ne lui pardonna pas
entirement ce que la violence de sa passion lui avoit fait commettre,
elle ne continua pas de le traiter avec la mme rigueur, et lui fit
seulement considrer qu'elle ne pouvoit souffrir, sans blesser sa vertu,
qu'un autre homme que son mari et de l'affection pour elle.

Elle l'obligea ensuite de se retirer, apprhendant le retour de M. de
Bagneux, qui ne lui avoit pas donn peu d'inquitude, de quoi elle avoit
eu un extrme sujet. Ayant vu qu'elle s'toit retire, il avoit quitt
le jeu presqu'en mme temps que le chevalier de Fosseuse toit sorti de
chez madame de Vandeuil; mais, par un bonheur extraordinaire, craignant
de la rveiller, il alla dans une chambre proche de celle o elle toit
couche.

Lorsqu'il rentra, ses gens fermrent les portes aussitt qu'ils l'eurent
vu rentr. Le chevalier de Fosseuse, les ayant trouves fermes, fut
trangement embarrass. Il se les fit ouvrir, comme s'il ft venu de
quitter M. de Bagneux, lequel toit entr dans la chambre de madame de
Bagneux un instant aprs que le chevalier de Fosseuse en toit sorti. M.
de Bagneux, ayant entendu rouvrir les portes comme il se couchoit,
demanda le lendemain  ses gens  qui ils les avoient ouvertes. Sur quoi
ils lui dirent ce que le chevalier de Fosseuse leur avoit dit, et,
quoique aucun d'eux ne lui pt dire qui il toit, ni presque mme
comment il toit fait, il eut des soupons qui ne lui donnrent pas peu
d'inquitude. Comme il pouvoit douter que sa femme l'aimt lorsqu'il
l'avoit pouse, il doutoit toujours d'en tre aim, ce qui empchoit
que sa satisfaction ne ft tout  fait tranquille, et lui avoit donn un
extrme penchant  la jalousie.

Si le chevalier de Fosseuse eut beaucoup de joie d'avoir apais en
partie madame de Bagneux, il n'en fut pas de mme du ct de cette belle
personne. La foiblesse qu'elle avoit eue lui donna toute la confusion
qu'on peut imaginer. Elle se fit mille reproches, comme si elle et t
coupable des dernires fautes, et, faisant ensuite rflexion sur les
peines et les dangers o un engagement l'exposeroit selon toutes les
apparences, elle prit des rsolutions capables de la dfendre contre
l'amour mme, et crut que sa raison reprendroit facilement son premier
empire. Elle dsavoua les sentimens de son coeur, et n'accusa que le
dsordre o elle avoit t de la foiblesse qu'elle avoit eue.

Elle fut encore prs de deux mois  achever de prendre son bain et  se
reposer aprs l'avoir pris. Pendant ce temps-l, elle se fortifia dans
ses rsolutions, encore qu'elle ne pt s'empcher de penser quelquefois
au chevalier de Fosseuse. Mais le peu de trouble que ces penses
excitoient dans son me lui faisoit croire que, si son ide n'en toit
pas entirement efface, au moins elle n'y pourroit jamais causer de
grandes agitations.

Enfin elle retourna  Paris, plus belle de l'effet qu'avoient produit
son bain et l'air de la campagne. M. de Bagneux demeuroit proche l'htel
de Soissons[261], et madame de Bagneux s'alloit souvent promener dans le
jardin de l'htel. Elle fut bien surprise, quelques jours aprs son
retour, d'y voir le chevalier de Fosseuse, qui y avoit t tous les
jours depuis qu'il l'avoit vue, s'tant bien dout que c'toit le lieu
o il pourroit la voir plus tt. Voyant qu'elle toit seule, il
l'aborda; il lui dit qu'il avoit attendu, avec une impatience digne de
la passion qu'il avoit os lui faire connotre, le bonheur de la revoir,
et que, si, pendant le temps qu'il n'avoit pu avoir ce bonheur, elle lui
avoit fait la grce de penser quelquefois  lui, il ne croyoit pas la
pouvoir remercier jamais assez de ses bonts.

[Note 261: Le jardin qui servoit de vue, dit Sauval, aux deux
appartements principaux de l'htel de Soissons, avoit de longueur
quarante-cinq toises, et rgnoit depuis la rue de Nesle ou d'Orlans
jusqu' la Croix-Neuve, proche Saint-Eustache; dans le milieu, orn d'un
grand bassin avec une fontaine jaillissante, ayant  ct une place o
le roi et les princes venoient assez souvent joter. Outre ce grand
jardin, il y en avoit encore d'autres plus petits. (Liv. VII, t. 2, p.
216.)]

D'abord elle suivit la rsolution qu'elle avoit prise: malgr l'motion
qu'elle avoit sentie  la vue du chevalier de Fosseuse, elle lui
rpondit, affectant un ton de colre, que, si elle lui avoit dit des
choses qui l'avoient flatt, lorsqu'il avoit eu la hardiesse de venir
dans sa chambre, ce n'avoit t que pour le faire retirer sans clat, et
qu'elle toit bien tonne de le voir apprhender si peu son
ressentiment et qu'il ost encore se prsenter devant elle.

Le chevalier de Fosseuse fut surpris trangement de cette rponse. Ah!
Madame, lui dit-il avec une tristesse horrible, pourquoi est-ce que je
ne mourus pas ce jour-l en sortant de votre chambre? J'aurois cru
mourir au moins sans toute votre haine, et aurois cru mourir heureux.

Ces paroles, accompagnes d'un air le plus passionn du monde,
achevrent de faire renatre dans le coeur de madame de Bagneux son
inclination pour le chevalier de Fosseuse. Elle ne put lui dissimuler
davantage sa tendresse; elle lui avoua l'inclination qu'elle avoit
sentie d'abord pour lui, les efforts qu'elle avoit faits pour la
vaincre, et l'tat o son me venoit de retomber en le revoyant. Mais
elle le conjura ensuite, par la sincrit qu'elle lui tmoignoit et par
toute l'estime qu'il pouvoit avoir pour elle, de ne s'obstiner point 
lui donner des marques d'une passion qui donneroit atteinte  sa
rputation et troubleroit indubitablement le repos de sa vie, si son
mari venoit  en avoir le moindre soupon, et  laquelle elle lui dit,
avec toute la fermet dont elle toit alors capable, qu'elle toit
rsolue de ne point rpondre.

Le chevalier de Fosseuse eut une joie inconcevable d'avoir pu toucher un
coeur d'un si haut prix; il ne put le cacher  madame de Bagneux. Mais ce
qu'elle lui demandoit l'affligea au dernier point, ne croyant pas
pouvoir vivre davantage si elle ne lui permettoit de l'aimer, et il en
fut frapp comme d'un coup mortel.

Sa douleur fut remarque de madame de Bagneux encore plus que la joie ne
l'avoit t. Elle excita en elle une piti contre laquelle elle fit peu
d'efforts, le penchant qu'elle avoit pour le chevalier de Fosseuse lui
en tant la force. Il lui reprsenta si bien et avec tant d'amour que,
sa passion n'ayant rien que de respectueux, elle ne diminueroit point de
son mrite, et qu'il pouvoit cacher  tout le monde son amour et son
bonheur, et empcher que personne en et connoissance, qu'elle consentit
enfin  recevoir ses voeux, aprs nanmoins lui avoir fait connotre
encore mille scrupules, et lui avoir tmoign qu'elle apprhendoit bien
les suites de la foiblesse qu'elle avoit.

Il s'tablit ensuite entre eux un commerce trs-doux. Bonneville, de
l'esprit de laquelle madame de Bagneux toit entirement assure,
prenoit les lettres du chevalier de Fosseuse et lui rendoit celles de sa
matresse. Quoiqu'ils ne se vissent point dans les compagnies o ils
eussent pu se voir, de peur que quelqu'un ne s'apert de leur amour en
observant leurs actions, le chevalier de Fosseuse avoit le bonheur de
voir souvent madame de Bagneux chez elle, cette adroite confidente
mnageant si bien les temps que M. de Bagneux toit absent, qu'il n'y
avoit presque point de semaine qu'ils ne se vissent.

En ce temps-l un des amis de M. de Bagneux, nomm le baron de
Villefranche, qu'il y avoit peu qui toit revenu de Portugal[262], vint
le voir. M. de Bagneux s'toit mari depuis qu'ils ne s'toient vus, et
il ne put le lui apprendre sans le mener  la chambre de sa femme.

[Note 262: C'toit l'poque o la veuve du premier roi de Portugal de la
maison de Bragance, dona Luisa de Guzman, rgente du royaume, alloit
rsigner le pouvoir entre les mains de son fils an, l'incapable
Alphonse VI, qui avoit atteint sa majorit (23 juin 1662).]

Le baron de Villefranche fut bloui de sa beaut. Il lui fit ensuite
plusieurs visites, dans lesquelles elle lui parut si charmante et si
aimable qu'en peu de temps il fut touch du mme mal que le chevalier de
Fosseuse. Madame de Bagneux s'en apert et en eut beaucoup de dplaisir
par les suites qu'elle en craignit.

Elle apprhenda que cette nouvelle passion ne traverst son commerce
avec le chevalier de Fosseuse, soit par jalousie de son mari, qui en
deviendroit plus dfiant envers elle, soit par celle qu'elle pourroit
donner au chevalier de Fosseuse mme, ou par le soin que le baron de
Villefranche prendroit,  l'avenir, de savoir toutes ses actions, par
l'intrt de son amour.

C'est pourquoi, lorsqu'elle revit de chevalier de Fosseuse, elle lui dit
sincrement ce qu'elle pensoit de la passion du baron de Villefranche,
et en mme temps l'assura qu'elle le croyoit toujours seul digne de son
estime, et qu'elle toit incapable d'tre jamais sensible pour un autre
que pour lui, et lui recommanda de s'observer dans la suite encore plus
que par le pass, et de garder de plus grandes mesures en ce qui la
regardoit.

Le chevalier de Fosseuse fut extrmement surpris de ce que lui apprenoit
madame de Bagneux; mais son procd gnreux le rassura en partie. Il
lui rpondit que, sans la grce qu'elle lui faisoit de l'assurer qu'elle
toit incapable de changer, il seroit trs-malheureux; qu'il croyoit
bien, par l'effet que sa beaut avoit fait sur lui, que sans cette grce
il n'auroit pas seulement  craindre le baron de Villefranche, mais tout
ce qu'il y avoit d'hommes sur la terre; mais qu'il osoit aussi la
conjurer de croire que personne ne pouvoit jamais avoir pour elle autant
d'admiration qu'il en avoit, et enfin qu'il auroit plus de douleur
qu'elle-mme si la bont qu'elle avoit pour lui, en lui permettant de
l'adorer, lui causoit jamais aucun chagrin.

Le baron de Villefranche devint plus amoureux. Il ne manquoit gure de
se trouver dans les compagnies dans lesquelles madame de Bagneux avoir
accoutum d'aller, o il lui rendoit tous les devoirs que peut rendre
une personne qui aime. Il ne pouvoit lui rendre ces soins sans qu'ils
fussent remarqus de plusieurs personnes, et que M. de Bagneux n'en et
aussi connoissance, lequel en tmoignoit  sa femme une sorte de
jalousie, quoiqu'elle ft voir par plusieurs choses que la passion du
baron de Villefranche lui dplaisoit.

Ce malheureux amant fut longtemps  se plaindre en vain de sa rigueur.
Elle rendoit un compte exact au chevalier de Fosseuse des chagrins qu'il
lui causoit. Ce n'est pas qu'elle ne connt bien qu'il avoit du mrite;
mais son coeur ne pouvoit penser qu'au chevalier de Fosseuse.

Le baron de Villefranche l'aimant violemment, et voyant enfin que ses
soins toient inutiles, il crut que, s'il pouvoit engager Bonneville
dans ses intrts, sa fortune changeroit peut-tre en peu de temps: il
mnagea si bien l'esprit de cette fille, qui toit intresse, qu'elle
lui promit de le servir en tout ce qu'elle pourroit auprs de madame de
Bagneux, et lui apprit ce qui s'toit pass entre sa matresse et le
chevalier de Fosseuse.

Cette connoissance lui donna d'abord du dpit, mais ensuite elle lui
donna de l'espoir. Il crut que c'toit beaucoup pour lui d'avoir
dcouvert que madame de Bagneux n'toit pas insensible, et que, s'il
pouvoit brouiller le chevalier de Fosseuse avec elle, il la trouveroit
peut-tre moins rigoureuse.

Il communiqua sa pense  Bonneville, qui lui dit que, connoissant
l'humeur et la dlicatesse de sa matresse, elle croyoit qu'il n'y avoit
point de moyen plus sr pour y russir que de la faire douter de la
fidlit du chevalier de Fosseuse.

Aprs avoir cherch longtemps des biais pour excuter ce dessein, ils
rsolurent de se servir du portrait d'une personne assez belle que le
baron de Villefranche avoit aime, et de le faire trouver par madame de
Bagneux.

Cet artifice russit ainsi qu'ils avoient souhait. Peu de jours aprs,
le chevalier de Fosseuse obtint de madame de Bagneux de la voir chez
elle. Sitt qu'il fut sorti, elle trouva  l'endroit o ils avoient t
ce portrait, que Bonneville y avoit mis adroitement.

Elle entra d'abord dans une dfiance terrible, et ouvrit la bote o
toit ce portrait; mais elle ne douta plus du crime du chevalier de
Fosseuse lorsqu'elle y aperut la peinture d'une personne jeune et bien
faite. Elle pensa mourir de regret d'avoir pu aimer un homme qui lui
faisoit une si grande infidlit. Il lui avoit donn mille marques de
son amour qui ne lui parurent plus que des tromperies, et elle prit la
rsolution de ne le revoir jamais.

C'toit vers le carnaval. Le lendemain, le chevalier de Fosseuse s'tant
trouv dguis  un bal o elle toit, il voulut lui parler. Si je
croyois tout mon ressentiment, lui dit-elle pleine de dpit, je vous
accablerois de reproches et vous mettrois dans la dernire confusion;
mais je veux avoir seule celle de vous avoir aim, trop heureuse d'tre
dlivre par votre faute de la foiblesse que j'ai eue et dont vous vous
tes rendu si indigne, que je me croirois dshonore  l'avenir si je
vous regardois seulement.

Le chevalier de Fosseuse ne put lui rpondre, parce qu'elle s'loigna
aussitt; et d'ailleurs il avoit t si surpris de ces paroles, qu'il
fut longtemps sans le pouvoir croire lui-mme, pntr jusqu'au vif de
ces reproches, et accabl d'une douleur incroyable.

Il examina ensuite toute sa conduite, mais inutilement. Enfin il se
ressouvint qu'il avoit un rival, et ce souvenir augmenta sa douleur, ne
doutant plus que ce ne ft la cause de sa disgrce. Il crut que madame
de Bagneux avoit chang de sentimens en faveur du baron de Villefranche,
et que sa colre avoit t un artifice pour rompre avec lui. Il en fut
afflig comme s'il en avoit eu des preuves assures, et il en souffroit
tout ce que la jalousie peut inspirer de plus cruel.

Il chercha ensuite les occasions de parler  madame de Bagneux et de se
plaindre  elle de son inconstance, sans en pouvoir obtenir aucune
audience. Encore qu'elle ne pt le chasser entirement de son esprit et
qu'elle regrettt quelquefois la perte d'un coeur qu'elle avoit cru digne
de son affection, le dpit la faisoit demeurer ferme dans la rsolution
qu'elle avoit prise.

Cependant Bonneville apprit au baron de Villefranche  quel point madame
de Bagneux toit irrite, lequel redoubla ses soins auprs d'elle, et
fit tout ce qu'il put pour tcher de lui faire oublier le chevalier de
Fosseuse, en lui persuadant qu'il l'aimoit vritablement. Mais madame de
Bagneux ne l'en traita pas plus favorablement; elle ne regardoit toutes
les marques qu'il lui donnoit de sa passion que comme de seconds piges
que lui tendoit la perfidie des hommes.

Ces diffrentes penses, jointes  la jalousie de son mari qu'elle
voyoit augmenter, lui donnoient incessamment des chagrins.

Une chose l'en accabla et lui donna une extrme affliction. Un frre
qu'elle avoit, qui toit avanc dans les armes, tua en duel une personne
des plus considrables d'une province o il toit. Les parens du mort,
par le crdit et les habitudes qu'ils avoient dans le pays, le firent
arrter, et aussitt, aids par la rigueur des lois contre ces crimes,
que beaucoup de personnes tiennent honorables, firent travailler
vivement  lui faire son procs.

Cette affaire fit du bruit dans le monde, et le chevalier de Fosseuse
l'apprit comme les autres, mais avec un extrme dplaisir, pour
l'intrt qu'y avoit madame de Bagneux.

Son procd envers lui le confirmoit dans sa jalousie. Il ne doutoit pas
que, si elle et pu lui faire de justes reproches, et, au contraire, si
elle n'et pas apprhend ceux qu'elle voyoit qu'il pouvoit lui faire,
elle n'auroit point refus si opinitrement de l'entendre, et il en
sentoit la dernire douleur.

Son amour lui inspira le dessein de sauver son frre, esprant que ce
service le justifieroit dans son esprit, ou traverseroit au moins le
bonheur de son rival.

Peu de temps aprs avoir form ce dessein, il voulut encore aborder
madame de Bagneux, dsirant de savoir, avant que de partir, si
vritablement elle croyoit avoir sujet de l'accuser, ou s'il ne devoit
plus douter de son inconstance. Il lui sembloit qu'il seroit bien moins
malheureux si elle avoit ces soupons contre lui, quelque criminel
qu'elle se l'imagint, que si le bonheur du baron de Villefranche toit
la cause de l'tat o il toit et qui lui sembloit si cruel; il croyoit
que ce qu'il avoit rsolu parotroit  madame de Bagneux de tout autre
prix, et que, s'il y prissoit, comme il pouvoit arriver, il en seroit
au moins regrett.

Mais il la trouva la mme qu'auparavant, c'est--dire aussi ferme  ne
lui point parler et  ne le point entendre.

Ne pouvant plus tre matre des mouvemens de sa jalousie: Non, non,
Madame, lui dit-il avec une douleur mortelle, vous ne pouvez, par la
confusion que vous auriez, m'avouer ce qui fait mon malheur. Votre
beaut a touch d'autres coeurs que le mien, qui ne pouvoit tre touch
que pour vous; le vtre a t capable de recevoir enfin d'autres voeux
que les miens. Mais ce que je vais entreprendre vous fera voir que je
n'tois pas indigne de cet honneur, et que je mettrai toujours tout mon
bonheur  vous adorer et  vous en donner des marques, nonobstant toute
votre injustice et votre inconstance. Et enfin, voyant qu'elle refusoit
de lui rpondre, sa douleur redoubla, et il partit avec plus de
dsespoir.

Il apprit, aussitt qu'il fut arriv au lieu ou le frre de madame de
Bagneux toit prisonnier, qu'on devoit dans peu de jours le transfrer
en des prisons plus sres. Il rsolut de prendre cette occasion pour le
sauver. En effet, il attaqua avec tant de vigueur ceux qui le
conduisoient, encore qu'ils fussent en plus grand nombre que ceux de sa
suite, qu'il le dlivra, sans tre connu de lui, ni pas un des siens,
leur ayant  tous fait prendre des masques. Il le conduisit ensuite
lui-mme en cet tat en un lieu o le frre de madame de Bagneux lui dit
qu'assurment il seroit en sret, et o il fit toutes les instances
imaginables pour l'obliger de se faire connotre  lui.

Si madame de Bagneux eut bien de la joie d'apprendre que son frre avoit
t sauv, elle ne fut gure moins surprise de la manire dont elle
apprit qu'il l'avoit t.

Quelques jours aprs qu'elle en eut reu les nouvelles, elle vit le
chevalier de Fosseuse  l'glise o elle avoit accoutum d'aller, aussi
triste que d'ordinaire, mais nanmoins qui sembloit la regarder avec
plus d'attention. Elle se souvint alors qu'elle ne l'avoit point vu
depuis qu'il lui en avoit fait des reproches, comme s'il l'avoit crue
inconstante, et lui avoit dit d'autres choses qu'elle n'avoit pas
comprises. Elle y fit rflexion, et, s'en ressouvenant en partie en ce
moment, elle ne put s'empcher d'admirer l'action du chevalier de
Fosseuse, ne doutant plus que ce ne ft lui qui avoit sauv son frre,
et de lui faire voir qu'elle s'en doutoit de la manire qu'elle le
regarda. Il en eut plus de hardiesse: croyant qu'ils n'toient observs
de personne, il l'aborda en sortant, et, aprs lui avoir fait connotre
qu'elle ne se trompoit point d'avoir cette pense, il lui dit que ce
qu'il avoit fait n'toit pas un effet de son dsespoir, mais de son
amour; qu'il auroit fait la mme chose s'il et eu encore dans son coeur
la place qu'il croyoit qu'il avoit eu le bonheur d'y avoir; mais qu' la
vrit il avoit t bien aise de trouver une occasion de lui rendre un
service qu'elle n'avoit point reu de son rival. Il ne put s'empcher de
lui faire voir combien il avoit de jalousie, et qu'il croyoit qu'elle le
traitoit si mal par le changement de son coeur en faveur du baron de
Villefranche; et enfin il se plaignit  elle de son injuste procd
envers lui, soit qu'elle le crt coupable, ou que son inclination pour
lui ft diminue, et la conjura de vouloir au moins avoir la bont de
lui apprendre son crime ou son malheur; ajoutant, avec une extrme
soumission, que, s'il ne se pouvoit justifier, il se croyoit lui-mme
indigne de ses bonts et de se prsenter jamais devant elle, et que,
s'il n'toit plus pour elle ce qu'il avoit t, il obiroit  ses
ordres, quelque cruels qu'ils pussent tre, ne voulant point mriter sa
haine par ses importunits, quoiqu'il sentt bien qu'il n'y survivroit
gure.

Madame de Bagneux, qui voyoit ce que le chevalier de Fosseuse venoit de
faire pour elle, ne put lui parler avec la mme aigreur qu'elle et fait
auparavant; mais aussi, ne pouvant s'ter de l'esprit son infidlit,
elle ne put lui parler avec douceur. Aprs l'avoir dtromp sur le sujet
de sa jalousie et lui avoir dit de quoi elle le croyoit coupable, elle
ajouta qu'elle n'oublieroit jamais le service qu'il venoit de lui
rendre; qu'il la connoissoit assez pour ne pas douter de sa
reconnoissance, et qu'elle ne lui et une ternelle obligation; mais que
ce service n'exigeoit point de retour en de pareilles choses, son
procd tmoignant une lgret naturelle; qu'il seroit toujours prt 
en faire autant, et qu'elle ne le pourroit jamais regarder que comme un
homme capable de recevoir tous les jours de nouvelles ides; et enfin
qu'elle avoit quelque joie qu'il et teint lui-mme dans son coeur une
affection qu'elle avoit souvent condamne, mais qu'elle n'avoit pu
vaincre, et que ce qu'il venoit de faire et sans doute augmente.

Le chevalier de Fosseuse pensa mourir de douleur des sentimens de madame
de Bagneux; il lui dit encore plusieurs choses pour tcher de lui faire
connotre qu'il n'toit point coupable, mais inutilement, rien ne
pouvant la faire douter des preuves qu'elle croyoit en avoir. N'ayant pu
se justifier envers elle, il ne put entirement s'en plaindre et demeura
dans une perplexit horrible.

Madame de Bagneux, de son ct, n'avoit pas un trouble mdiocre. Ce que
le chevalier de Fosseuse venoit de faire lui sembloit d'un tel prix,
qu'elle se repentit presque de lui avoir parl comme elle avoit fait.
Elle avoit toujours pour lui la mme inclination, et et donn toutes
choses pour le voir innocent. Il n'y avoit que la dlicatesse qui
s'opposoit dans son coeur  le croire entirement, ou au moins  lui
pardonner.

Le lendemain, possde de ces penses, tant en visite et s'tant
rencontre proche d'un miroir, loigne du reste de la compagnie, elle
s'y regarda, et, s'tant trouve dans une beaut dont elle fut contente,
elle tira de sa poche ce portrait fatal, qu'elle avoit toujours port
sur elle, comme on porte d'ordinaire les choses qui sont chres ou qui
tiennent  l'esprit, pour voir si cette rivale toit aussi belle qu'elle
croyoit l'tre ce jour-l.

Pendant qu'elle toit devant ce miroir, et charme de l'avantage qu'elle
croyoit avoir sur cette peinture, deux dames de la compagnie
s'approchrent d'elle, et aperurent qu'elle tenoit un portrait. Elles
lui en firent la guerre, comme ne doutant pas que ce ne ft celui d'un
de ses amans. Elle voulut leur assurer que ce n'toit point le portrait
d'un homme; mais, voyant qu'elles n'ajoutoient pas foi  ce qu'elle leur
disoit, et jugeant d'ailleurs qu'il n'y avoit point de danger pour elle
de leur montrer ce portrait, au lieu qu'il pouvoit y en avoir de les
laisser dans la croyance qu'elles avoient, elle le leur montra.

Le baron de Villefranche, qui connoissoit aussi ces dames, le leur avoit
montr plusieurs fois, comme tant une chose qui toit alors de nulle
consquence, la personne de qui il toit tant morte. Ces dames, qui
savoient l'amour de ce baron pour madame de Bagneux, lui dirent, en
continuant de railler, qu'au moins il lui sacrifioit ce qu'il avoit
aim. Madame de Bagneux n'en tant point convenue, aprs plusieurs
discours, elles lui donnrent l'explication de ce qu'elles venoient de
lui dire, et lui apprirent comment il leur avoit montr ce portrait, et
de qui il toit, et qu'infailliblement il venoit de lui.

Madame de Bagneux eut bien de la peine  cacher le trouble que cette
conversation causoit dans son me. Elle ne sentoit pas une joie mdiocre
des choses qui la pouvoient faire douter que le chevalier de Fosseuse
ft coupable. Elle pensa qu'il se pouvoit que le baron de Villefranche,
qui avoit t la voir quelques jours avant qu'elle trouvt ce portrait,
l'et laiss tomber et qu'il n'et os le lui demander; mais elle
n'osoit esprer un changement si heureux.

Le baron de Villefranche connoissoit aussi la dame chez qui cette
dispute venoit d'arriver; il vint pour la voir un moment, et acheva de
donner un claircissement qui lui fut plus cruel qu'aucune chose lui et
jamais t. Ces dames lui firent reconnotre ce portrait et l'obligrent
d'avouer qu'il toit  lui.  quoi il ajouta, pour empcher que madame
de Bagneux n'et aucun soupon de la tromperie qu'il lui avoit faite,
qu'il s'toit bien aperu qu'il l'avoit perdu, mais qu'il ne s'toit
point souvenu o 'avoit t, et voulut ensuite lui faire entendre que
le peu de soin qu'il avoit eu de tcher de le recouvrer toit une marque
qu'il ne songeoit plus  la personne de qui il toit, et qu'elle en
avoit entirement effac le souvenir dans son coeur.

Madame de Bagneux s'abandonna  la joie. Elle dit en raillant, sans
faire semblant d'entendre ce qu'il lui disoit, qu'elle devoit lui tre
bien oblige de lui avoir conserv des restes si prcieux.

Le baron de Villefranche, qui voyoit d'o procdoit la joie de madame de
Bagneux, en eut plus de douleur. Ce lui avoit t quelque sorte de
consolation dans les mauvais traitemens qu'il recevoit d'elle, de voir
le chevalier de Fosseuse mal dans son esprit; et il ne doutoit pas
qu'elle ne seroit pas longtemps  lui apprendre tout ce qui venoit
d'arriver, et qu'il ne ft bientt plus heureux qu'auparavant. D'autre
ct, il ne pouvoit voir, sans croire tre le plus malheureux de tous
les hommes, qu'il avoit servi lui-mme  le justifier, et il en auguroit
tout ce qu'un amant afflig et dsespr peut imaginer de plus cruel
pour lui et de plus avantageux pour son rival.

Cette conversation avoit fait voir  madame de Bagneux la justification
du chevalier de Fosseuse; elle ne doutoit plus qu'elle n'en et toujours
t aime fidlement. L'ayant aborde quelques jours aprs, il la trouva
la mme qu'elle toit avant qu'elle crt qu'il lui toit infidle. Elle
lui apprit ce qu'ils devoient  la fortune; comment le chagrin qu'elle
avoit de croire qu'une autre et partag son coeur avoit t cause
qu'elle avoit reconnu son innocence, et la joie qu'elle en avoit eue; et
ils admirrent ensemble par quelle trange erreur ils avoient t
brouills si longtemps.

Ils gotrent ensuite toute la douceur que peut donner une intelligence
parfaite et heureuse. Ce que le chevalier de Fosseuse venoit de faire
pour madame de Bagneux, en sauvant son frre, avoit achev de lui faire
connotre la grandeur de sa passion; et ce chevalier recevoit d'elle des
marques de tendresse qui ne lui laissoient aucun lieu de douter qu'il ne
possdt toute son affection. D'ailleurs, croyant que leur commerce
n'toit su de personne, ayant le bonheur de se voir avec assez de
facilit, rien ne manquoit  leur satisfaction.

La mort du pre de M. de Bagneux les spara. M. de Bagneux fut oblig de
faire un voyage en diverses provinces, o il lui avoit laiss plusieurs
terres considrables. Il mena avec lui sa femme, qu'il aimoit aussi
fortement qu'aux premiers jours de leur mariage; joint que la jalousie
qu'il avoit du baron de Villefranche contribua aussi  lui faire prendre
cette rsolution.

Quoique madame de Bagneux et bien dsir de ne point faire ce voyage,
les grands biens que M. de Bagneux avoit de son ct, en comparaison de
ceux qu'elle lui avoit apports, l'obligeoient  une grande
complaisance.

Si le chevalier de Fosseuse et elle furent privs du plaisir de se voir,
ils tchrent  s'en consoler en s'crivant souvent. Bonneville recevoit
les lettres du chevalier de Fosseuse et lui envoyoit celles de sa
matresse.

La passion du chevalier de Fosseuse, qui toit trs violente, lui fit
dsirer, quelque temps aprs que madame de Bagneux fut partie, de la
voir. Il la pria, par une de ses lettres, de lui permettre de se trouver
en quelque lieu o il auroit ce bonheur; elle ne put lui refuser une
chose dont elle sentoit qu'elle auroit une partie de la joie.

Elle le dit  Bonneville, qui le manda au baron de Villefranche, lequel
rsolut de les y troubler. Il crut que, se trouvant au lieu que madame
de Bagneux avoit marqu au chevalier de Fosseuse au temps qu'il devoit
s'y rendre, il empcheroit qu'ils ne se vissent, outre qu'il auroit
lui-mme le plaisir de voir madame de Bagneux, qu'il aimoit toujours
perdment.

Il suivit la rsolution qu'il avoit prise. Il se trouva en ce lieu au
temps que madame de Bagneux avoit marqu au chevalier de Fosseuse, et
ayant prtext quelque affaire plus loin, il tmoigna  M. de Bagneux
qu'il s'estimoit bien heureux de s'tre trouv sur sa route, et que, son
voyage n'ayant rien de press, il demeureroit en ce lieu jusqu' ce
qu'il en partt.

Cette rencontre acheva de confirmer M. de Bagneux dans sa jalousie. L'un
et l'autre eurent de la peine  croire qu'une pareille chose ft arrive
par hasard, et selon leurs diffrens intrts ils en conurent beaucoup
de chagrin.

Le baron de Villefranche s'attacha fortement auprs de madame de
Bagneux, et M. de Bagneux ne pouvant souffrir ce grand attachement, il
obligea le baron de Villefranche d'aller avec lui voir une personne
qu'il connoissoit, qui demeuroit  deux lieues d'o ils toient, qu'il
n'et point t voir sans la considration de l'loigner d'auprs de sa
femme.

Pendant qu'ils furent en cette visite, o il leur fallut un temps
considrable, et que M. de Bagneux fit durer autant qu'il put, madame de
Bagneux eut la joie de voir son cher chevalier de Fosseuse. Leur
conversation fut telle qu'on peut se l'imaginer. Le chevalier de
Fosseuse donna  madame de Bagneux tous les tmoignages qu'elle pouvoit
souhaiter de la continuation de son amour, et elle lui fit voir qu'elle
avoit pour lui la mme tendresse.

Bonneville apprit au baron de Villefranche qu'ils s'toient vus. Il
pensa mourir de dsespoir avoir tant fait pour l'empcher sans avoir pu
y russir, et peut-tre mme de leur en avoir facilit l'occasion. Il
voyoit bien qu'il avoit t cause que M. de Bagneux avoit fait cette
visite;  peine sa jalousie lui laissoit-elle assez de modration pour
ne point montrer sa rage  madame de Bagneux. Il partit aprs avoir pris
cong d'elle, et M. de Bagneux fut encore deux jours en ce lieu, sans
que le chevalier de Fosseuse esprt de la voir davantage. Il ne put
nanmoins s'en loigner tant qu'elle y demeura.

Il en partit enfin, mais avec une augmentation extrme d'amour. Les
sentimens tendres o il l'avoit trouve, et mille nouveaux charmes qu'il
crut y avoir dcouverts, rendirent sa passion une des plus grandes qui
aient jamais t.

M. de Bagneux fut prs de deux ans en son voyage, quoiqu'il ft toutes
choses possibles pour l'abrger. Ce temps dura plusieurs sicles au
chevalier de Fosseuse, et madame de Bagneux n'avoit pas un dsir
mdiocre d'en voir la fin. Les lettres qu'ils s'crivoient leur toient
une foible consolation dans une si longue sparation, et ne faisoient
qu'accrotre en eux le dsir de se revoir.

Enfin, les affaires de M. de Bagneux tant faites, il revint  Paris et
y ramena sa femme. Le chevalier de Fosseuse eut toute la joie imaginable
de son retour. L'entre de M. le Lgat se fit en ce temps-l[263]. Le
chevalier de Fosseuse, jugeant bien que M. de Bagneux ne manqueroit pas
d'aller voir cette entre, pria madame de Bagneux de faire semblant
d'tre indispose le jour qu'elle se devoit faire, et lui permettre de
l'aller voir ce jour-l, o il pourroit avoir le bonheur d'tre  ses
pieds tout le temps que dureroit cette crmonie, et de lui conter les
ennuis que lui avoit causs sa longue absence. Madame de Bagneux prfra
facilement le plaisir de le voir  celui de l'entre; elle feignit une
indisposition ds le jour prcdent.

[Note 263: Voy. p. 80.]

Le baron de Villefranche avoit t malade avant son retour, et il
n'toit pas encore bien remis de la maladie qu'il avoit eue. M. de
Bagneux, n'tant pas persuad que sa femme se trouvt effectivement mal,
crut qu'elle feignoit de l'tre pour donner occasion de la voir au baron
de Villefranche, qui pouvoit facilement se dispenser d'aller voir cette
crmonie  cause du mauvais tat de sa sant. Dans ce soupon, il
rsolut de n'aller point voir l'entre si le baron de Villefranche n'y
alloit aussi.

La curiosit et la complaisance firent oublier au baron de Villefranche
la foiblesse o il toit; il s'engagea  cette partie, et le lendemain
M. de Bagneux et lui, avec quelques-uns de leurs amis et des dames,
furent au lieu qu'ils avoient fait retenir pour voir passer cette pompe.

Le chevalier de Fosseuse ne fut pas longtemps sans aller consoler madame
de Bagneux du divertissement dont il toit cause qu'elle se privoit. Il
la trouva avec des charmes infinis, et en un tat de beaut qui ne
convenoit en aucune manire  une personne qui et t le moins du monde
malade. Il la remercia de la grce qu'elle lui avoit accorde, et, se
croyant asseurs de n'tre point interrompus, leurs coeurs s'expliqurent
avec plus de libert, et ils gotrent une vritable joie de pouvoir
avoir une conversation aussi longue et hors de toute apprhension.

Cependant le baron de Villefranche, par l'incommodit du lieu, ou par sa
propre disposition, se trouva mal peu de temps aprs que la marche fut
commence. Il tcha quelque temps de rsister, mais, craignant que le
mal qu'il sentoit n'augmentt, il jugea qu'il feroit mieux de se retirer
avant que d'tre incommod; et sans en rien dire  personne, de peur de
troubler la compagnie avec laquelle il toit venu, il sortit et s'en
retourna chez lui.

M. de Bagneux s'aperut, peu de temps aprs, qu'il s'toit retir. Il ne
douta plus que madame de Bagneux n'et feint d'tre malade pour donner
lieu au baron de Villefranche de la voir, et qu'il n'en avoit pu manquer
une si belle occasion aprs l'avoir si fort espre, et enfin qu'il ne
ft alors auprs de sa femme.

Il ne put tre matre de sa jalousie; il sortit sans prendre cong de
personne, transport de rage et de fureur, et arriva  son logis dans
des rsolutions pouvantables.

Bonneville, qui toit  une fentre, d'o l'on pouvoit voir ceux qui
entroient, fut bien surprise de le voir revenir si tt. Elle courut
toute trouble  la chambre de sa matresse, et lui dit que M. de
Bagneux venoit d'entrer. Madame de Bagneux demeura sans pouvoir parler
d'tonnement, et le chevalier de Fosseuse n'en fut gure moins surpris
qu'elle, ne croyant pas pouvoir empcher que M. de Bagneux ne les
trouvt ensemble, n'y ayant point d'autre monte pour sortir de cette
chambre que celle par laquelle il devoit monter.

Ils toient tous trois si saisis de peur que M. de Bagneux toit dj
proche de la chambre sans qu'ils eussent encore pens  aucun moyen pour
dtourner un clat qui et sans doute t terrible. Enfin Bonneville,
l'entendant approcher, alla tirer devant les fentres les rideaux qui
servoient ordinairement  empcher que le grand jour ne donnt dans la
chambre, ce qui, joint  ce qu'il toit dj tard, y causa une grande
obscurit, et lorsque M. de Bagneux entra, elle se mit devant le
chevalier de Fosseuse, afin que M. de Bagneux le pt moins voir; et
pendant que, transport de fureur, il alla ouvrir les rideaux qui
causoient cette obscurit et l'empchoient de voir, elle prit le faux
baron de Villefranche et le fit sortir de la chambre.

Madame de Bagneux, qui toit  moiti morte, s'toit jete sur son lit.
M. de Bagneux s'en approcha aussitt qu'il vit clair. Encore qu'il ne
vt personne et qu'il n'et point entendu sortir le chevalier de
Fosseuse, le trouble o il remarqua qu'elle toit augmenta les soupons
qu'il avoit eus, et il crut, sans en douter, que toutes ces choses
n'toient point sans mystre; mais, n'en ayant aucune preuve, il n'osa
clater.

Le chevalier de Fosseuse eut une inquitude extraordinaire de savoir
comment s'toit pass le reste de cette trange aventure, ayant la
dernire apprhension que M. de Bagneux ne l'et aperu dans la chambre
de sa femme ou dans la rue.

Il ne put pourtant le savoir si tt. M. de Bagneux fit connotre ses
soupons  sa femme par la mauvaise humeur o il fut durant plusieurs
jours. Elle eut bien de la peine  se mnager avec lui pendant ce
temps-l, ce qui lui fit comprendre le malheur que ce lui seroit s'il
venoit  savoir enfin ce qu'il avoit t si prs de dcouvrir, et lui
fit prendre la rsolution de dfendre au chevalier de Fosseuse de la
plus revoir.

Mais quelques jours aprs, le voyant sensiblement touch du danger o
elle avoit t, et connoissant par sa douleur combien elle lui toit
chre, elle n'eut pas la force de lui faire cette dfense. Elle lui
tmoigna seulement les apprhensions qu'elle avoit, et le pria de ne lui
point demander des choses  l'avenir o elle pt tre ainsi expose, lui
disant qu'elle se sentoit trop foible pour lui rien refuser, et qu'elle
mourroit infailliblement si le malheur qu'elle craignoit lui arrivoit.

Bonneville, qui toit toujours dans les intrts du baron de
Villefranche, lui apprit d'o elle avoit tir le chevalier de Fosseuse
et madame de Bagneux. Il fut fch en lui-mme que le chevalier de
Fosseuse et chapp  la fureur de M. de Bagneux, et et souhait qu'il
y et t expos, quand mme madame de Bagneux et d y tre aussi
expose, la voyant toujours aussi insensible pour lui. Ce qu'elle
faisoit pour le chevalier de Fosseuse l'irritoit aussi contre elle; et
dans sa jalousie, que cette nouvelle augmenta, il et eu de la joie de
se voir veng, par ce coup, d'une matresse cruelle et d'un rival
heureux.

Emport de ses sentimens, il dit  Bonneville qu'il ne pouvoit plus
vivre en cet tat, et que, si elle ne faisoit quelque chose pour lui, il
n'auroit plus de considration et feroit tout ce que sa passion lui
inspireroit, et la pria surtout de tcher d'loigner le chevalier de
Fosseuse, sans quoi il seroit toujours malheureux.

Bonneville fut bien embarrasse  trouver encore un moyen pour mettre
mal le chevalier de Fosseuse avec madame de Bagneux, ne voulant rien
faire qui pt nuire  sa matresse. Se voyant presse par le baron de
Villefranche, elle lui dit enfin qu'elle croyoit qu'il n'y avoit que le
seul moyen dont elle s'toit dj servie; que, connoissant la
dlicatesse du coeur de madame de Bagneux, il n'y avoit selon toutes les
apparences qu'un puissant doute de la fidlit du chevalier de Fosseuse
qui pt la dtacher de l'affection qu'elle avoit pour lui, et qu'elle
esproit, en lui donnant de nouveaux doutes, lui rendre le service qu'il
lui demandoit.

En effet, peu de jours aprs elle dit  madame de Bagneux, tmoignant
tre fche elle-mme de ce qu'elle lui disoit, que deux personnes, en
attendant M. de Bagneux, s'toient entretenues de presque tout ce qui
s'toit pass entre le chevalier de Fosseuse et elle, et qu'il
paroissoit par leur discours qu'ils le savoient du chevalier de Fosseuse
mme, qui le leur avoit dit comme une chose dont il ne faisoit pas grand
tat; qu'elle avoit entendu tout leur entretien d'un lieu proche de
celui o elle lui dit qu'ils parloient, et d'o l'on auroit pu
effectivement les entendre; et enfin elle lui supposa qu'ils avoient dit
tant de particularits de ce qui s'toit vritablement pass entre elle
et le chevalier de Fosseuse, et qui ne pouvoient tre sues que d'eux et
de Bonneville, qu'elle ne douta point de la perfidie du chevalier de
Fosseuse, et qu'elle crut qu'il n'avoit pu se voir aim d'une personne
comme elle sans le publier dans le monde.

Elle se plaignit de ce procd, qu'elle croyoit surpasser toutes sortes
de lchet,  Bonneville, de qui elle toit bien loigne d'avoir aucune
dfiance.

Ce fut alors qu'elle prit une vritable rsolution de rompre avec le
chevalier de Fosseuse et de l'oublier entirement. Comme elle l'aimoit
au dernier point avant que Bonneville lui et dit ces choses, elle ne
laissa pas de sentir un cruel dplaisir d'tre oblige de prendre cette
rsolution; mais, se croyant si fort offense, son ressentiment vainquit
facilement toute l'inclination qu'elle avoit pour lui. Lorsqu'elle avoit
cru qu'il avoit de l'amour pour une autre que pour elle et que son coeur
toit partag, elle n'avoit senti qu'une partie de la douleur que lui
donnoit la pense o elle toit.

Elle ne put se refuser de lui reprocher sa perfidie. Ils se devoient
voir le lendemain dans le jardin de l'htel de Soissons, o le chevalier
de Fosseuse l'avoit vue la seconde fois, et o ils s'toient vus souvent
depuis. Elle y alla pour ne point diffrer au moins la seule vengeance
qu'elle en pouvoit prendre, et lorsqu'il voulut l'aborder: C'est tre
bien lche, lui dit-elle avec un ressentiment extraordinaire, que de me
perdre pour satisfaire  sa vanit. On ne peut regarder avec assez
d'horreur une pareille ingratitude, car enfin on sait la foiblesse que
j'ai, et on ne peut la savoir que de vous; mais, ajouta-t-elle, j'en
teindrai jusqu' la mmoire, et vous ne devez plus me regarder que
comme une personne qui vous dtestera le reste de sa vie. Aussitt elle
s'loigna de lui et joignit des dames qu'elle connoissoit, qui
entroient, pour n'tre pas oblige de l'couter.

Si elle ft demeure pour entendre ce qu'il et pu lui rpondre, les
marques de la douleur qu'elle auroit vu qu'elle lui avoit cause eussent
pu servir en partie de justification au chevalier de Fosseuse. Il fut si
accabl de ces reproches qu'il demeura longtemps interdit au lieu o il
toit lorsque madame de Bagneux lui avoit parl. Il avoit toujours pris
garde avec un soin incroyable que personne et aucun soupon de leur
intelligence, parce qu'aimant et estimant cette belle personne au
dernier point, sa rputation lui toit infiniment chre; et nanmoins il
se voyoit alors accus de manque de secret et de fidlit, et, ce qui ne
l'affligeoit gure moins, il ne pouvoit s'imaginer qu'elle et jamais pu
le croire capable d'un pareil procd.

Comme madame de Bagneux toit absolument persuade qu'il l'avoit trahie,
il lui fut impossible d'obtenir d'elle qu'elle lui dt les
particularits du crime dont elle l'accusoit et qu'il tcht  s'en
justifier, quoiqu'il la conjurt plusieurs fois de se souvenir qu'elle
l'avoit dj cru coupable d'un autre presque aussi grand, duquel elle
avoit vu elle-mme sa justification, et qu'il lui demandt souvent avec
beaucoup de douleur si elle vouloit qu'il attendt encore que le hasard
lui ft voir son innocence, dont il n'auroit peut-tre jamais le
bonheur. La douleur o il toit lui fit abandonner la poursuite d'une
charge qu'il sollicitoit. La cour toit  Fontainebleau: il ne put se
rsoudre  quitter l'intrt de son amour pour celui de sa fortune.

Cependant le baron de Villefranche,  qui Bonneville avoit appris ce
qu'elle avoit persuad  madame de Bagneux et la rsolution o elle
toit, n'oublia rien pour en profiter. Il redoubla son assiduit auprs
d'elle, comme il avoit fait lorsqu'elle avoit t irrite la premire
fois contre le chevalier de Fosseuse, et s'attacha avec un soin extrme
 lui marquer plus d'amour. Il lui faisoit voir tous les jours par cent
choses combien il toit malheureux de n'avoir pas le bonheur de lui
plaire, et quelle obligation il auroit  ses bonts si elle daignoit
enfin l'entendre.

Mais rien de sa part ne pouvoit la toucher, joint qu'elle toit alors
incapable d'avoir d'autres penses que celle que la lchet dont elle
croyoit que le chevalier de Fosseuse avoit us envers elle lui avoit
inspire, ce qui affligeoit extrmement le baron de Villefranche.
D'ailleurs elle ne vouloit toujours point souffrir que le chevalier de
Fosseuse tcht  se justifier, et mme, de peur de l'irriter davantage,
il n'osoit plus l'aborder. Enfin l'on ne peut voir des sentimens plus
confus et plus cruels que ceux de ces trois personnes.

En ce temps-l Bonneville reut des lettres par lesquelles elle apprit
qu'un frre qu'elle avoit, dont elle toit hritire, toit mort; ce qui
l'obligea de partir aussitt pour en aller recueillir la succession. Son
dpart mit le baron de Villefranche au dsespoir; se voyant priv de la
seule chose qui l'avoit entretenu jusque-l dans quelque esprance, il
rsolut de mettre fin  ses peines de faon ou d'autre, de voir enfin
s'il pouvoit tre aim de madame de Bagneux, s'il devoit continuer sa
passion pour elle ou l'abandonner pour toujours.

Ayant trouv l'occasion de lui parler telle qu'il dsiroit, il pressa
tellement madame de Bagneux et lui dit des choses qui lui dplurent si
fort qu'elle ne garda aucune mesure et le maltraita tout  fait. N'tant
plus matre de lui-mme, il pensa, pour se venger de ces traitemens, lui
reprocher tout ce qu'il savoit de son commerce avec le chevalier de
Fosseuse, et il lui et donn sur l'heure ce cruel dplaisir, si la vue
dont il toit encore charm ne lui en et t la force.

Mais il ne put se refuser cette satisfaction aprs qu'il fut retourn
chez lui: il lui crivit une lettre o il lui manda tout ce que
Bonneville lui avoit appris de l'amour du chevalier de Fosseuse et
d'elle, et tout ce qu'il avoit fait pour la faire rompre avec lui; que,
nonobstant cet engagement, il l'avoit adore pendant qu'elle n'avoit eu
pour lui que des rigueurs insupportables; mais que ses derniers
traitemens lui avoient procur le repos, et qu'il toit entirement
guri de la passion qu'il avoit eue pour elle; nanmoins qu'il ne
pouvoit s'empcher de lui reprocher son injustice, de laquelle ce qu'il
lui disoit toit une preuve certaine, puisqu'elle pouvoit reconnotre
alors qu'il avoit t l'objet de la jalousie de son mari, pendant que le
chevalier de Fosseuse toit aim d'elle, sans en murmurer, et qu'il
avoit eu entre ses mains un moyen infaillible de se venger de ses
rigueurs sans s'en tre voulu servir, et enfin qu'il trouveroit d'autres
coeurs que le sien qui seroient et plus justes et plus reconnoissants.

Lorsque madame de Bagneux reut cette lettre, elle en eut un tonnement
et une douleur inconcevables. Elle vit en un instant tout ce qu'elle
devoit en apprhender. Elle ne crut pas que le baron de Villefranche
oublit facilement les rigueurs qu'elle avoit eues pour lui, et ne douta
presque point que son mari sauroit infailliblement dans peu une chose
qui la rendroit malheureuse toute sa vie.

Elle eut nanmoins, dans un si grand dplaisir, la consolation de
reconnotre l'innocence du chevalier de Fosseuse. Comme elle n'avoit
teint son affection pour lui que parce qu'elle l'avoit cru coupable,
elle la sentit rallume, et mme avec augmentation; ds qu'elle le vit
innocent, elle ne put diffrer de lui apprendre qu'il toit justifi, et
tout ce que le baron de Villefranche lui avoit crit, quoiqu'elle vt
bien qu'ils ne pouvoient continuer de se voir comme auparavant sans
s'exposer davantage, et qu'il falloit qu'ils s'en privassent pendant un
temps. Mais elle fut extrmement en peine  s'imaginer comment elle le
pourroit voir sans que le baron de Villefranche pt en avoir
connoissance.

 la place de Bonneville elle avoit pris confiance en une de ses femmes
nomme Florence, qu'elle connoissoit tre entirement dsintresse.
Elle lui donna un billet pour rendre au chevalier de Fosseuse, par
lequel elle lui marqua de se trouver le lendemain en masque  un bal o
elle toit prie.

La joie du chevalier de Fosseuse fut pareille  sa douleur. Cette marque
de bont de madame de Bagneux effaa dans un moment en son esprit tout
ce qu'il avoit souffert. Sans examiner ce qui avoit pu produire ce
changement, il lui sembla que c'toit assez de voir ses malheurs finis.

Mais, si le lendemain il sentit d'abord sa joie augmenter voyant madame
de Bagneux le recevoir d'une manire tendre, qui le confirma qu'elle
avoit reconnu son innocence, il fut trangement surpris lorsqu'elle lui
apprit ce que le baron de Villefranche lui avoit crit, et ne fut gure
moins afflig lorsque ensuite elle lui dit qu'il falloit qu'ils fussent
un temps sans se voir. Ayant t priv longtemps de ce bonheur, ce
commandement lui fut une nouvelle affliction, outre qu'elle lui parut
dans un tat de beaut qui lui faisoit trouver ces ordres plus rudes.

Toutefois l'intrt de madame de Bagneux le fit rsoudre  tout ce
qu'elle souhaita sur ce sujet, se trouvant au moins trs-heureux de
connotre qu'il en toit toujours extrmement aim. Mme madame de
Bagneux, pour lui ter toutes les penses qu'il et pu avoir qu'elle ne
lui parlt pas avec sincrit ou qu'elle voult le priver du plaisir de
la voir sans une entire ncessit, lui donna la lettre du baron de
Villefranche.

Le lendemain le chevalier de Fosseuse rendit cette lettre  Florence, 
qui madame de Bagneux lui avoit dit de la rendre. Florence la rendit 
sa matresse dans le mme temps qu'on en donna  madame de Bagneux une
autre pour son mari, et, M. de Bagneux tant survenu dans ce moment, et
ayant su que sa femme avoit une lettre pour lui, et la lui ayant
demande, croyant lui donner celle qui toit pour lui, elle lui donna
celle du baron de Villefranche.

L'tonnement de M. de Bagneux ne fut pas moindre en lisant cette lettre
que l'avoit t celui de madame de Bagneux lorsqu'elle l'avoit reue. Il
regarda plusieurs fois sa femme en la lisant, et, ayant trouv dans
cette lettre un billet du chevalier de Fosseuse qui toit plein de
tendresse et de passion, l'ayant lu aussi: Voil, Madame, lui dit-il
avec une colre horrible, des reproches et des remercmens d'une partie
de vos amans. Y a-t-il au monde un mari plus malheureux que moi et une
femme plus coupable que vous? Car, enfin, sont-ce l les sentimens que
devroient vous inspirer votre devoir et mon amour? Mais j'y apporterai
les derniers remdes, et peut-tre que toute votre vie vous vous
repentirez de m'avoir fait une telle offense. Ensuite il lui fit toutes
les menaces que l'on peut attendre d'un esprit en fureur; enfin il lui
dfendit de revoir le chevalier de Fosseuse ni de lui parler.

Madame de Bagneux tomba sur des siges presque vanouie, regardant
tantt son mari avec des yeux o la confusion toit peinte, et tantt
fondant en larmes et jetant de profonds soupirs. Un si trange tat fit
piti  M. de Bagneux, et rappela l'amour qu'il avoit pour elle; et, la
regardant moins svrement, il sembla attendre qu'elle se dfendt. Mais
se sentant plus que vaincue suivant les apparences, et ne pouvant
d'ailleurs supporter la vue de M. de Bagneux, elle se servit du peu de
forces qui lui restoient, et se retira dans sa chambre, accable d'une
douleur mortelle.

Ce fut alors que, tous les malheurs qu'elle avoit tant de fois
apprhends lui revenant devant les yeux, elle eut les plus tristes
penses que l'on peut avoir. Elle fut plusieurs jours dans un
accablement sans pareil et des souffrances d'esprit pouvantables, qui
lui firent souvent dsirer la mort, comme le seul remde  ses maux.
Elle ne pouvoit considrer combien elle auroit de peine  faire oublier
jamais  son mari les soupons qu'il pouvoit avoir de sa vertu, sans
dsesprer de pouvoir avoir le reste de sa vie un vritable repos avec
lui et de mettre fin  ses reproches.

Ces penses, qui furent les premires qu'elle eut, l'occuprent d'abord
entirement et l'empchrent presque de faire des rflexions sur ses
sentimens pour le chevalier de Fosseuse. Lorsqu'elle fut un peu remise
de son plus grand trouble, et que son inclination pour lui voulut se
reprsenter  son imagination, elle la condamna avec toute la rigueur
possible, et prit des rsolutions inbranlables pour l'avenir.

Le chevalier de Fosseuse, qui avoit appris de Florence ce que la lettre
du baron de Ville-franche avoit caus, voulut lui tmoigner combien il
en toit afflig et lui crivit plusieurs fois sur la douleur qu'il en
ressentoit; mais elle ne voulut point recevoir ses lettres, et dfendit
enfin  Florence de lui en prsenter jamais, ni de lui parler d'aucune
chose qui pt la faire souvenir de lui.

Toutefois son coeur la faisoit souvent penser  lui contre ses
rsolutions. Les marques qu'il lui avoit donnes d'une passion aussi
pure et aussi grande qui ait jamais t combattoient contre tout ce
qu'elle pouvoit y opposer, et il y avoit des momens que la rsolution
qu'elle avoit prise de ne le revoir jamais faisoit une partie de sa
tristesse.

Tant de sujets d'ennui lui causrent en peu de temps une si grande
mlancolie, que ses mdecins, aprs plusieurs remdes inutiles,
conseillrent  M. de Bagneux, qui toit afflig de la voir en cet tat,
de lui faire prendre l'air de la campagne, le printemps commenant
alors, et la beaut des jours de cette saison pouvant contribuer au
recouvrement de sa sant.

M. de Bagneux couta ce conseil avec beaucoup d'approbation, tant bien
aise d'loigner sa femme du chevalier de Fosseuse, et esprant
d'ailleurs regagner plus facilement son esprit en un lieu o elle ne
verroit presque que lui. Et madame de Bagneux, que la tristesse avoit
entirement dtache des divertissemens, et qui voyoit l'inclination de
son mari, qu'elle vouloit tcher de gurir des sentimens o il toit,
tmoigna le souhaiter ardemment.

La charge et les affaires de M. de Bagneux l'obligeant d'tre souvent 
Paris, ils allrent  cette maison qu'ils y avoient proche, et o le
chevalier de Fosseuse avoit vu madame de Bagneux la premire fois.

Ils y vcurent d'abord en apparence dans une parfaite intelligence.
Comme M. de Bagneux avoit fait dessein de regagner l'esprit de sa femme
et d'y employer tout, il n'oublia rien pour lui persuader qu'il n'avoit
point eu d'elle des soupons criminels, et n'avoit pas cess un moment
devoir pour elle tout l'amour et toute l'estime qu'on peut avoir.

Madame de Bagneux, de son ct, qui avoit fait le mme dessein et qui
voyoit combien elle avoit intrt d'empcher que son mari ne crt
qu'elle penst encore au chevalier de Fosseuse, cachoit ses vritables
sentimens et tmoignoit un contentement entier qu'elle n'avoit pas: car,
se voyant au lieu o elle avoit vu le chevalier de Fosseuse pour la
premire fois, elle y pensoit davantage, et elle n'avoit de plaisir,
quelque effort qu'elle ft pour ne s'en point souvenir, que celui que
lui donnoient ces penses.

Cependant le chevalier de Fosseuse toit le plus malheureux du monde.
Depuis que madame de Bagneux toit partie, elle n'avoit point voulu
recevoir de ses lettres; et, ce qui augmentoit son malheur, Florence lui
disoit, d'une manire qui ne lui en laissoit aucun doute, qu'apparemment
elle ne pensoit plus  lui.

Il trouvoit nanmoins quelque consolation  donner toujours de ses
lettres  Florence pour lui rendre, croyant qu'au moins elle
remarqueroit par sa persvrance la constance de son amour.

Florence mettoit ces lettres dans une cassette dans laquelle elle
serroit ordinairement plusieurs choses. Madame de Bagneux tant un jour
entre dans la chambre o toit cette cassette, et ayant remarqu
qu'elle n'toit point ferme, eut envie de voir ce qu'il y avoit dedans.
Elle fut trangement trouble lorqu'elle y aperut ces lettres, et eut
d'abord un regret extrme de les avoir trouves. Ensuite elle les
regarda comme des choses qui venoient du chevalier de Fosseuse, et enfin
elle se laissa vaincre  la curiosit de les lire.

Elles lui semblrent si pleines d'amour et de respect pour tout ce
qu'elle vouloit lui faire souffrir qu'elle sentit bientt ses premiers
sentimens se rveiller puissamment. Les ayant lues plusieurs fois, avec
des agitations extraordinaires, elle ne put rsister aux mouvemens de
son coeur: elle oublia toutes les rsolutions qu'elle avoit prises, et
permit ds le premier jour  Florence de lui rendre  l'avenir les
lettres du chevalier de Fosseuse.

A peine put-il croire un si grand bonheur, lorsqu'il n'toit plus rempli
que d'un dsespoir mortel. Ses lettres furent pour madame de Bagneux un
remde non pareil, qui lui rendit en peu de temps tous ses charmes. Il
n'y eut presque plus de jours qu'ils ne s'crivissent, et par l leur
passion devint encore plus ardente.

Le chevalier de Fosseuse conjura enfin madame de Bagneux de lui
permettre de la voir. Quoiquelle vt d'extrmes difficults  en trouver
le moyen en un lieu o son mari ne la quittoit presque point, l'envie de
voir le chevalier de Fosseuse, aprs tant de choses qui leur toient
arrives, le lui fit trouver. M. de Bagneux toit oblig de garder la
chambre pour quelque indisposition. Elle manda au chevalier de Fosseuse
qu'elle iroit voir le lendemain madame de Vandeuil, qui toit alors  la
maison qu'elle avoit en ce lieu, et qu'il pourroit la voir, venant sous
prtexte de voir cette dame.

Le chevalier de Fosseuse ne manqua pas de se rendre de bonne heure en un
lieu o il devoit voir madame de Bagneux. Ils sentirent une joie gale
de se revoir et n'eurent pas une impatience mdiocre de s'entretenir.
Mais madame de Vandeuil, qui se croyoit oblige de leur tenir compagnie,
empcha, sans dessein, qu'ils ne pussent se dire d'abord que peu de
choses; et comme, aprs les premiers entretiens, elle leur eut demand
la permission d'crire une lettre pour l'envoyer par un homme qui
l'attendoit, et qu'ils commenoient  se parler, on vint dire que M. de
Bagneux venoit.

S'tant trouv ce jour-l moins incommod, et ayant su que sa femme
toit chez cette dame, il lui toit venu tout d'un coup dans l'esprit
d'y aller, ennuy d'tre seul, et il avoit envoy devant, seulement pour
la forme, un de ses gens.

Il n'y eut jamais d'tat pareil  celui o se trouvrent alors madame de
Bagneux et le chevalier de Fosseuse. Madame de Bagneux en fut accable,
comme un dernier coup de malheur, lequel toit invitable, ne voulant
rien faire qui pt dcouvrir sa crainte  madame de Vandeuil. Et le
chevalier de Fosseuse fut rempli d'une douleur extraordinaire,
considrant en quel danger il toit cause que la personne qu'il adoroit
toit expose.

Voyant qu'il falloit que M. de Bagneux le trouvt avec sa femme, s'il ne
sortoit promptement, il prit cong de madame de Vandeuil. M. de Bagneux,
qui avoit suivi celui qu'il avoit envoy, n'toit qu' deux pas du logis
de cette dame, lorsque le chevalier de Fosseuse en sortit. Le trouble o
il toit redoubla  la vue de M. de Bagneux, qui eut de son ct une
surprise infinie, laquelle se tourna dans le mme moment en fureur. S'il
et eu des armes, il et tch au pril de sa vie de se venger du
chevalier de Fosseuse, et il eut alors un sensible regret d'avoir pris
une profession qui le faisoit trouver en cette occasion hors d'tat de
se satisfaire.

Transport d'une rage incroyable, il retourna sur ses pas chez lui et
alla  la chambre de sa femme, o il fit mille menaces, et s'emporta en
des termes d'un cruel ressentiment, comme si elle et t prsente.

Madame de Bagneux avoit vu sortir le chevalier de Fosseuse, et, voyant
que son mari n'toit point entr, sa crainte s'toit change en une
certitude de ce qui toit arriv. Sentant qu'elle ne pouvoit demeurer
davantage chez madame de Vandeuil sans tomber en un tat qui lui auroit
dcouvert celui de son me, toute trouble, et sans savoir ce qu'elle
devoit faire, elle prit aussi cong d'elle.

Ayant trouv M. de Bagneux dans sa chambre, ce fut le comble de son
malheur. Non, non, Madame, lui dit-il plein de fureur, croyant qu'elle
venoit pour s'excuser, n'esprez plus de pardon de moi, je ne suis plus
capable que de me venger de vos perfidies: car enfin tout est permis
quand on est ainsi offens, et je ne trouverai rien de trop cruel pour
vous en punir. Ensuite il lui fit mille menaces pouvantables, et,
transport de rage, la menaa plusieurs fois du fer et du poison.

Pendant que madame de Bagneux, qui toit entre demi-morte, toit tombe
aussitt vanouie et toit dans un tat peu diffrent de celui d'une
personne qui expire, M. de Bagneux, craignant que cette vue ne le
toucht encore, se retira dans une autre chambre, plein des passions les
plus violentes dont un esprit puisse tre agit.

Les femmes de madame de Bagneux, qui avoient entendu le bruit que M. de
Bagneux avoit fait, survinrent aussitt et la secoururent. Mais la
douleur s'toit si fort saisie de son coeur, qu'aprs que par leur
assistance elle eut recouvr le sentiment, elle retomba un moment aprs
dans un nouvel vanouissement; et, ses femmes l'ayant de nouveau
soulage, aprs avoir jet quelques soupirs, sa douleur se renouvelant,
elle retomba encore au mme tat; et enfin, cette mme douleur, qui
s'toit auparavant resserre, venant  s'pandre tout d'un coup, elle
ouvrit les yeux avec une langueur mortelle, accable d'une fivre
horrible.

Ce fut alors qu'elle commena de souffrir vritablement, son esprit
ayant recouvr quelque libert. Les penses qu'avoit son mari causrent
 son imagination un trouble plus cruel que le mal qu'elle sentoit.
Ensuite elle fit rflexion au chevalier de Fosseuse, mais avec une
tendresse que l'tat o elle toit ne sembloit pas lui devoir permettre,
quoique nanmoins avec des soupirs qui faisoient bien voir qu'elle
reconnoissoit qu'il toit la cause de ses malheurs; mais son coeur toit
alors tellement rempli de sa passion qu'elle ne pouvoit plus combattre
pour l'en chasser, ni condamner les sentimens qu'elle lui avoit
inspirs.

Des penses si diverses et si confuses la travaillrent si fort que sa
vie fut d'abord en danger, ne s'tant jamais vu une maladie plus
violente.

Le chevalier de Fosseuse, qui avoit tout apprhend de la rencontre de
M. de Bagneux, et qui en avoit appris le cruel effet avant que de s'en
retourner  Paris, toit dans un dsespoir qui ne se peut reprsenter.
Pendant le chemin il pensa plusieurs fois retourner sur ses pas et
s'aller offrir  la colre de M. de Bagneux.

Mais sa douleur augmenta horriblement lorsqu'il apprit, deux jours
aprs, combien madame de Bagneux toit malade. Cette nouvelle lui fit
oublier tout ce qui pouvoit lui tre cher. Il rsolut de sortir de
France et d'aller attendre la mort dans d'autres parties de la terre et
d'y passer le reste d'une vie qu'il voyoit qui ne pouvoit tre que
trs-misrable, ne voulant pas tre cause que, si madame de Bagneux
gurissoit de cette maladie, elle ft jamais expose pour lui  de
pareils malheurs. Et, quoique sa passion lui et bien fait souhaiter de
savoir si elle en relveroit avant que de s'en loigner, il rsolut de
ne le pas attendre, de peur que, si elle en gurissoit, il ne pt
excuter sa rsolution.

Et en effet, aprs l'avoir dite, et cout ce que lui avoit pu apprendre
Florence,  qui il trouva le moyen de parler, il la pria, en versant
beaucoup de larmes, de l'apprendre  madame de Bagneux, et de lui dire
qu'il alloit har la vie plus que personne n'avoit jamais fait, et qu'en
quelque tat qu'elle ft, elle seroit bien moins malheureuse que lui. Il
partit avec un illustre disgroci qui sortit du royaume.

M. de Bagneux n'avoit pas de moins tristes penses. Quelques jours aprs
les premiers transports de son ressentiment, apprenant l'extrme danger
o toit sa femme, il en fut vivement afflig, et le mme amour qui lui
avoit inspir de si forts sentimens de jalousie et de fureur le fit
intresser  sa gurison. Outre tous les remdes possibles qu'il prit
soin qu'on y apportt, il parut devant elle plusieurs fois, plutt en
amant qui tremble pour la vie de sa matresse qu'en mari irrit et qui
croit avoir de justes sujets de plaintes. Il tcha autant de fois de lui
persuader que l'emportement qu'il avoit eu venoit de l'excs de son
affection; que la douleur qu'il en avoit ressentie l'assuroit
entirement pour l'avenir, et qu'il seroit incapable de lui tmoigner
jamais aucuns soupons qui pussent lui dplaire.

Mais tous ces soins et toutes ces satisfactions furent inutiles. Elle
lui dit peu de choses pour se justifier envers lui, et lui fit entendre
que sa mort ne devoit pas lui tre dsagrable. Elle ne pouvoit plus
penser qu'au chevalier de Fosseuse, ce qu'il venoit de faire lui
paroissant un si grand sacrifice et une chose si extraordinaire, qu'au
milieu de son mal elle en avoit quelque joie, connoissant qu'il avoit
t digne de l'inclination qu'elle avoit eue pour lui. Et cette forte
passion lui toit l'envie de gurir; elle sentoit qu'elle ne pourroit
jamais chasser cette passion de son coeur, et que, si elle survivoit  la
connoissance que M. de Bagneux en avoit, outre la contrainte terrible
avec laquelle elle seroit oblige de cacher ses sentimens, elle seroit
tous les jours expose  tous les chagrins qu'il voudroit lui faire
souffrir, et qu'il auroit lui-mme une continuelle inquitude.

Il ne s'est jamais vu personne si malade et si agite. Aussi, bien
qu'elle et plusieurs relches, venant toujours  repenser  toutes ces
choses et  en imaginer encore de nouvelles, elle retomboit aussitt
dans un tat pire que le premier, et, ses forces tant enfin puises
par le mal, elle mourut dans ces sentimens confus, et sans tmoigner
aucun regret  la vie.




[Illustration]

LES
FAUSSES PRUDES
OU
LES AMOURS DE Mme DE BRANCAS[264]
ET AUTRES DAMES DE LA COUR.


[Note 264: Madame de Brancas toit femme de Charles de Brancas, le plus
jeune fils de Georges de Brancas, premier duc de Villars. Charles de
Brancas toit, depuis 1661, chevalier d'honneur de la Reine-Mre. Madame
de Svign a fait connotre ses distractions, et La Bruyre l'a rendu
fameux sous le nom de _Mnalque_.

Sa femme toit une des trois filles de Mathieu Garnier, trsorier des
parties casuelles; de ses deux soeurs, l'une pousa M. d'Oradour, et
l'autre, veuve de M. d'Orgres, devint ensuite madame Mol de
Champltreux. Leur frre, le chevalier Garnier, pousa mademoiselle de
La Porte, fille d'honneur de la Reine. Voy. dans cette collection le
_Dictionnaire des Prcieuses_, t. 2, aux mots _Brancas_, _Garnier_,
_Oradour_ (d').]

      _Je n'ai pas de ces hauts desseins
      D'crire les actes des saints,
      Ma Muse est encore trop jeunette;
      Il ne lui faut qu'une musette,
      Et les discours moins srieux
      La divertissent cent fois mieux.
      Moi qui ne veux pas la contraindre,
      Je ne veux pas encor me plaindre
      Avec de lamentables vers
      De voir un sicle si pervers.
      Tout ce que je demande d'elle
      Est de conter quelque nouvelle
      Comme les dames de la cour
      Traitent les mystres d'amour.
      Maintenant il me prend envie
      De dcrire toute leur vie,
      Pendant que dans un triste exil
      J'ai le temps d'en ourdir le fil.
      On ne sauroit m'en faire accroire:
      Je sais le fin de leur histoire,
      Je sais leur pratique et leurs brigues,
      Et je puis vous jurer ma foi
      Que nul ne la sait mieux que moi.
      Je sais leurs secrtes intrigues,
      Et comme chacun en ce jour
      Se comporte dans cette cour.
      Avance-toi, Muse, et m'inspire
      Quelque chose digne de rire,
      Le sujet le mrite bien.
      Dj dans plus d'un entretien
      Nous en avons ri, ce me semble,
      Quand nous tions tous deux ensemble.
      Mais nous les mettrons en courroux,
      Me diras-tu, filons plus doux.
      Et moi je n'en veux rien dmordre.
      Disons toutes choses par ordre;
      Surtout dans cette occasion
      vitons la confusion,
      Et ne faisons pas un mlange;
      Distinguons le dmon de l'ange.
       part scrupules superflus,
      Puisqu'en ce temps il n'en est plus!
      Il me prend un clat de rire
      D'en avoir ici tant  dire
      Qu'il faut avec moi confesser
      Que j'aurois peine  commencer.
      Pendant que j'ai le vent en poupe,
      Prenons-en une de la troupe,
      Et la sparons du monceau,
      Pour le premier coup de pinceau.
      Nous dauberons quelque autre ensuite,
      Et, suivant notre russite,
      Sans nous arrter en chemin
      Nous les passerons sous la main.
      Mais donc pour entrer en matire,
      Qui choisirons-nous la premire?
      Prenons Madame de Brancas.
      Je sais que chacun en fait cas;
      C'est une belle assez fameuse
      Pour rendre notre histoire heureuse.
      Je m'en vais doncque l'exposer.
      coutez, je vais commencer._

        _Vtu d'une troite culotte,
      Son pre[265], faiseur de calotte,
      En vendit, dit-on,  Lyon,
      Quasi pour prs d'un million.
      Ainsi se voyant en avance,
      Il se mla de la finance,
      Et tout le reste de ses ans
      Fut un de ces gros partisans.
      Il avoit dedans sa famille
      Une belle et charmante fille,
      Belle,  ce qu'on en a crit,
      Mais on ne dit rien de l'esprit,
      Lorsque Madame la Princesse[266]
      La prit pour tre la matresse
      Du feu bonhomme d'Assigny[267],
      Qui crut trouver la pie au nid.
      Avant ce fameux mariage
      Qu'on fit  la fleur de son ge,
      Toutes ses premires amours,
      Qui n'eurent pas longtemps leurs cours,
      Furent avec laquais et pages
      Et maints semblables personnages
      Du fameux htel de Cond,
      Et non avec son accord.
      Avant qu'il ft jour chez Madame,
      Chacun sait que cette bonne me
      Avoit jou, je ne mens pas,
      Dedans le plus haut galetas,
      Plus de deux heures  la boule,
      Avec des balles que l'on roule,
      Et plus elles sont prs du but
      Elle confesse avoir perdu.
      Sitt qu'elle fut pouse,
      Son mari, d'une me ruse,
      L'envoie auprs de sa maman
      Et la retient l prs d'un an.
      C'est au fond de la Normandie
      Que ce mari la congdie;
      Si c'et t plus en de,
      On et su ce qui s'y passa.
      J'ai su d'un auteur trs sincre
      Qu'elle battit sa belle-mre,
      Qui, l'aimant toujours tendrement,
      Souffrit cela patiemment.
      Aprs deux ou trois ans d'preuve,
      Par bonheur elle devint veuve.
      On dit qu'elle en jeta des pleurs,
      Qu'elle feignit quelques douleurs;
      Mais, sans parler  la vole,
      Elle en fut bientt console.
      Depuis elle vint  Paris,
      Heureux sjour pour les Cloris,
      O, quoique sous un sombre voile,
      Elle brilla comme une toile.
      Les sieurs de Malta[268] et Jeannin[269],
      Friands du sexe fminin,
      Ne l'avoient  peine aperue,
      Que leur me en parut mue,
      Et chacun s'en crut le vainqueur.
      Tous deux lui touchrent le coeur,
      Pour tous deux elle eut l'me atteinte,
      Et ce ne fut pas sans contrainte
      Qu'elle rpondit  leurs voeux,
      Les voulant conserver tous deux.
      Pas un n'eut l'me trop saisie
      Des mouvements de jalousie.
      Elle les mnagea si bien
      Qu'ils ne se dirent jamais rien.
      Jeannin la menoit en campagne
      Dans une maison de cocagne
      Que l'on appelle l'Amireau,
      Non pas sjour de houbereau,
      Mais une maison de dlices,
      O Brancas offrit ses services
       cette jeune dit,
      Qui n'eut point d'inhumanit
      Pour un galant si plein de charmes:
      Elle rendit bientt les armes.
      Aprs un mal assez amer,
      Brancas revient pour prendre l'air
      Dedans cette maison fameuse,
      Mais maison pour lui bien heureuse,
      Puisqu'en cet illustre sjour
      Il prit et donna de l'amour;
      Souvent lui conta des fleurettes,
      Et, dans ces douces amusettes,
      Il lui rcitoit quelques vers,
      Qu'il pilloit des auteurs divers.
      Un jour qu'il causoit avec elle,
      Afin de lui prouver son zle
      Et tous les violents transports
      Qu'il ressentoit peut-tre alors,
      Il lui fit voir une lgie,
      Mais forte et pleine d'nergie,
      Qu'elle prit pour un madrigal,
      Qui lui porta le coup fatal,
      Dont elle ne se put dfendre;
      Elle acheva lors de se prendre.
      Le reste, ne se conte plus,
      J'en serois moi-mme confus.
      Le voir, l'aimer, devenir grosse,
      Je ne vous dis point chose fausse,
      Se firent ds le mme jour
      Qu'il lui tmoigna de l'amour.
      Il n'est pourtant rien de plus vrai
      Qu'on n'y mit pas plus de dlai,
      Et que dans la mme journe
      La chose se vit termine.
      Sitt que monsieur de Brancas
      S'aperut de ce vilain cas,
      Par un motif de conscience,
      Ou bien pouss par la finance,
      Sur quoi l'on ne pouvoit gloser,
      Il fit dessein de l'pouser.
      Bien que la dame se vt grosse,
      Elle ne vouloit point de noce,
      Pourtant elle y consentit: car
      Voyant que le duc de Villars
      toit prt de faire naufrage,
      Elle approuva ce mariage:
      Ce qu'elle n'et fait qu' regret,
      Sans quelque espoir du tabouret[270].
      Six mois aprs l'affaire faite,
      Elle mit au monde Branquette[271],
      Ce jeune miracle d'amour
      Qui brille  prsent dans la cour,
      Devant qui mme la plus belle
      N'oseroit lever la prunelle,
      Et qui pourroit conter  soi
      Le coeur mme de notre Roi[272].
      Ses beaux cheveux de couleur blonde
      Et son teint le plus beau du monde
      Rjouirent fort son papa,
      Parce que Jeannin et Malta,
      Dont il toit en dfiance,
      N'avoient aucune ressemblance
       ce beau teint,  ces cheveux
      Dignes de mille et mille voeux.
      Monsieur de Laon[273], qui dans l'glise
      Fait une figure de mise,
      Et qui, comme l'on peut juger,
      Sait bien plus que son pain manger,
      Ou, pour parler sans menterie,
      Un grand laquais nomm La Brie[274],
      Furent pre,  ce que l'on dit,
      D'une fille du mme lit[275].
      Mais sans choquer la rvrence,
      On croit avec plus d'apparence,
      Qu'elle vint de ce grand prlat,
      Qui fit cela sans nul clat;
      Et ce qui fait qu'aucun n'en doute,
      C'est que malgr la soeur coute,
      Et la mortification
      Que l'on souffre en religion,
      Elle ne perd jamais l'envie
      De finir tristement sa vie,
      Et de donner dans ce saint lieu
      De grandes louanges  Dieu:
      Ce qui fait voir, quoi que l'on fasse,
      Que ce dessein lui vient de race,
      Quoique d'autres lgrement
      En jugent peut-tre autrement.
      Pour encor mieux faire la fausse,
      Chacun dit qu'elle en devint grosse
      En l'absence de son mari,
      Qui depuis en fut bien marri,
      Et qui contre son ordinaire
      En parut un peu en colre;
      Mais tant un fort bon parent[276],
      Il en usa modrment,
      Et ne s'en prit rien qu' La Brie,
      Qu'il chassa, dit-on, de furie,
      Ce qui fit beaucoup plus d'clat
      Que s'il s'en ft pris au prlat.
      Mais notre adorable comtesse,
      Pour autoriser sa grossesse,
      Lui soutint, jurant de sa part,
      Que dj devant son dpart
      Sa fille avoit t conue,
      Qu'elle s'en toit aperue.
      Le temps pourtant s'accordoit mal;
      Mais dans un endroit si fatal
      On n'examina pas la chose;
      On lui fit croire que la glose
      De ce doute fcheux qu'il prit
      toit une absence d'esprit,
      Et dans ses grandes rveries[277],
      Il se forgeoit ces niaiseries.
      Lors le mari le crut assez:
      Vous le croirez si vous voulez.
       ces deux-l, qui la quittrent,
      Deux autres fameux succdrent:
      Chavigny, autrement de Pont[278],
      Et d'Elbeuf[279], homme assez profond
      Dans la science de la chasse,
      Qui remplissoit fort bien sa place,
      Lorsqu'il appliquoit ses efforts
      Aprs quelque grand bruit d'alors.
      Il lui contoit pour l'ordinaire
      Tous les faits de son chien Cerbre,
      S'il s'toit jet tout  coup
      Sur quelque cerf ou quelque loup,
      Si le chevreuil ou bien le livre
      Avoit eu ce jour-l la fivre,
      En se voyant dessus ses fins
       la merci de ses mtins.
      L'autre, qui paraissoit plus sage,
      toit aussi d'un autre usage.
      C'toit un homme libral,
      Qui donnoit tout, ou bien, ou mal;
      Mme l'on dit, entre autre chose
      (Que personne de vous ne glose),
      Qu'avant que de lui dire adieu,
      Il lui meubla son pri-Dieu[280],
      Mais des plus beaux bijoux du monde,
      De tout ce que la terre et l'onde
      Fournissent de plus prcieux,
      Et de plus clatant aux yeux.
      Combien cet amant plein de zle
      A-t-il souffert de maux pour elle!
      Il a blanchi dessous le faix,
      Outre sa dpense et ses frais.
      Quelle auroit donc t sa peine,
      S'il et aim quelque inhumaine!
      Sans rendre ces deux mcontents,
      Elle avoit ds ce mme temps
      L'abb Nardy, amant de Galle[281],
      Dont l'me n'est point librale,
      Qui la voyoit comme voisin
      Depuis le soir jusqu'au matin.
      Dedans ce temps-l mme encore,
      Malta, qui l'aime et qui l'adore,
      Revint, mais plus secrtement
      Montrer qu'il toit son amant,
      Qu'il n'en pouvoit plus aimer d'autres;
      Et parmi tant de bons aptres,
      Sans savoir d'o cela venoit,
      Hlas, mon Dieu! l'on s'aperoit,
      Lcherai-je cette parole?
      Que la dame avoit la vrole.
      On consulta dessus ce fait
      Un homme en ce mtier parfait,
      Qui la voulut prendre en sa charge:
      C'est le sage monsieur Le Large,
      Homme qui n'a point de pareil
      En tout ce que voit le soleil.
      Sans songer d'o le mal procde,
      On rsout d'y donner remde;
      L'on convient pour cela de prix.
      Le jour mme, dit-on, fut pris
      Mais la gurison fut remise
      Malgr quelque potion prise,
       cause que dans cet instant
      L'argent n'toit pas bien comptant.
      Comme elle avoit un coeur de roche,
      Pour viter quelque reproche
      Qu'on lui faisoit en son quartier,
      Mme gens de galant mtier,
      Pour tromper tant de sentinelles,
      Elle prend celui des Tournelles,
      Et sans avoir d'autre raison,
      Elle abandonne sa maison;
      Puis prend la rue de Vienne,
      Quartier plus propre  la fredaine,
      Et dj beaucoup plus fameux
      Pour tous les larcins amoureux.
      Bien que personne ne la suive,
      Elle ne se croit pas oisive:
      Messieurs Paget[252] et Monerot[283]
      Y furent bientt pris au mot.
      Ds aussitt qu'ils l'eurent vue,
      Et l'un et l'autre d'eux se tue
      De lui faire mille prsents.
      Elle, pour les rendre contents,
      De peur que l'un des deux s'offense,
      Avoit beaucoup de complaisance;
      Elle prenoit  toute main,
      Croyoit qu'il et t vilain
      De refuser avec audace
      Des prsents faits de bonne grce.
      Ils avoient dans leur passion
      Tous deux de l'mulation:
      Si l'un envoyoit une table
      D'une fabrique inimitable,
      L'autre renvoyoit ds le soir
      Un parfaitement beau miroir;
      Si l'un d'eux chmoit une fte,
      L'autre se mettoit dans la tte
      Depuis le soir jusqu'au matin
      De la rgaler d'un festin.
      Mais les fortunes bien prospres
      Sont celles qui ne durent gures:
      Bientt une adroite beaut
      Eut tout ce mystre gt,
      Et par une intrigue nouvelle
      Lui ravit ses amans fidles.
      C'est d'Olonne[284] qui fit ce coup
      Environ entre chien et loup.
      Jamais rien ne fut plus sensible
      Que ce larcin irrmissible;
      Mais dans l'espoir de se venger
      Elle n'y voulut pas songer:
      Sans bruit elle se laissa faire.
      Le sieur Fleuri[285], vilain compre
      (Ceci soit dit sans l'offenser),
      Et plus laid qu'on ne peut penser,
      Le diable (Dieu me le pardonne),
      Arm des armes qu'on lui donne,
      Non, n'est pas si laid que celui
      Qui charmoit alors son ennui.
      Sa mine toit plus dgotante
      Que les courroies d'une tente;
      Son teint d'un vieil mort et huileux
      clatoit d'un lustre terreux;
      Ses cheveux, sa barbe maussade,
      Son haleine pire que cade[286],
      Et le tout d'un monstre infernal,
      S'il n'avoit t libral,
      L'auroient certes, comme je pense,
      Fait har de toute la France.
      Il faisoit donc quelques prsents,
      Mais qui pourtant n'toient pas grands:
      Des essences et des pommades,
      Des citrons doux pour les malades,
      Des raisins doux de Languedoc
      Pour le carme, c'toit hoc,
      Et quelque autre chose semblable,
      Non pas d'un prix inimitable;
      Mais pour tre parfait amant,
      Suffit de donner seulement.
      Bien que Fleuri loget chez elle,
      Elle ne lui fut pas fidle.
      Comme un cent ne suffisoit pas,
      D'pagni[287] eut le mme cas,
      Du mme temps,  la mme heure,
      Homme encore laid, ou je meure,
      Qui, sans le bon monsieur Fleuri,
      Qui sur lui l'auroit enchri,
      Il auroit t, si je n'erre,
      Le plus laid homme de la terre,
      Commenant  s'manciper,
      Lui montroit l'art de bien piper,
       quelque jeu que ce pt tre
      Sans que l'on pt le reconnotre.
      C'est o bien des gens ont recours
      Et qui lui fut d'un grand secours.
      Avant qu'elle et cette science,
      Elle perdit, mais d'importance.
      Mais vous allez tous admirer
      Comme elle s'en sut bien payer.
      Au carnaval, temps de remarque,
      Notre jeune et vaillant monarque,
      Pour chasser mille ennuis fcheux,
      Dansoit un ballet somptueux:
      Brancas, cette jeune merveille,
      Qui a le pas fin et l'oreille,
      Dans ce ballet, non par hasard,
      Reprsentoit, dit-on, un art[288],
      Oui, c'toit la Gomtrie:
      Son habit couleur de prairie,
      Et qui valoit son pesant d'or,
      M'en fait ressouvenir encor.
      En attendant, comme je pense,
      Que son tour vint d'entrer en danse,
      Hlas! monsieur de Relabb
      La fit bien venir  jub;
      Sans vous conter des hyperboles
      Lui gagna dix-huit cents pistoles.
      Aprs un semblable malheur,
      On ne dansa pas de bon coeur.
      La somme n'tant pas paye,
      Elle en fut moins mortifie,
      Car, comme cet homme de cour
      Alla la voir un autre jour,
      Il se paya d'une monnoie
      Qu'il reut mme avecque joie,
      Et qu'on entend  demi-mot
       moins que de passer pour sot.
      Je tiens, pour moi, qu'on peut le croire,
      Puisque lui-mme en fait l'histoire.
      Dans ce temps-l monsieur Jeannin
      La revit, sans qu'aucun venin
      D'une immortelle jalousie
      Lui vint troubler la fantaisie;
      Elle le reut de bon oeil,
      Et l'et aim jusqu'au cercueil,
      Sans qu'une mchante personne
      Le lui ravit: ce fut d'Olonne
      Qui luit prit encor celui-ci
      Et bien d'autres qu'on sait aussi.
      Monsieur de Beaufort[289], ce grand homme,
      Que l'on connot ds qu'on le nomme,
      Depuis les plus petits enfans
      Jusqu' ceux qui n'ont point de dents,
      La consola de cette perte;
      Tous les jours elle toit alerte
      Pour pier o ce hros
      Lui pourroit parler en repos.
      J'aurois de quoi vous faire rire,
      Si je voulois ici vous dire
      Mille et mille discours sans fin,
      Et les rendez-vous du jardin
      Du fameux htel de Vendme[290],
      O, bien souvent, comme un fantme
      J'ai connu ce matre paillard
      L'attendre tout seul  l'cart.
      Mais, hlas! la beaut qu'il aime
      Le publie trop elle-mme
      Pour vous le rciter ainsi.
      Peut-tre savez-vous aussi
      Les discours que de leur fentre
      Ils se faisoient sans trop parotre,
      Parce que monsieur de Brancas
      Dessus ce point ne railloit pas,
      De quoi pourtant chacun s'tonne,
      Le voyant si bonne personne.
      Monsieur le marchal d'Estrez[291],
      Qui, je crois, comme vous savez,
      N'a pas l'me trop librale,
      Etoit encor de sa cabale.
      Jugez un peu s'il l'aimoit bien,
      Puisqu'il lui fit prsent d'un chien,
      Mais d'un joli chien de Boulogne,
      Petit et de camuse trogne.
      Mais comme son affection
      Augmentoit sa prtention,
      Il lui fit un don plus solide:
      C'toit un petit coffre vide,
      Mais ajust fort joliment,
      Et qui, dit-on, toit d'argent.
      Aprs, contrefaisant la prude,
      Elle mit toute son tude
       corrompre monsieur Fouquet[292];
      Dj de plus d'un affiquet
      Elle orne sa divine tresse,
      Elle le flatte et le caresse;
      Mais lui, toujours comme un glaon,
      Ne mordoit point  l'hameon.
      Jamais on ne le sut surprendre.
      Il avoit une amiti tendre
      Pour son bonhomme de mari
      Dont on ne l'a jamais guri.
      Tout ce que l'amour nous suggre
      Prs de lui ne servoit de gure;
      Malgr tous ses divins appas
      Cet amant ne l'couta pas.
      Alors on voit qu'elle s'crie:
      Voil ma science finie
      Sans que tu me sois converti,
      Et j'en aurai le dmenti!
      Duss-je mourir dans la peine,
      Je veux que ton me inhumaine,
      Plus fire que dame  certon[293],
      Chante dessus un autre ton.
      Alors, le prenant de furie
      Dans cette grande galerie
      Que nous prenons  Saint-Mand[294],
      L'oeil en feu comme un possd,
      Malgr ce qu'il put entreprendre,
      Elle le force de se rendre.
      Et l'on dit, malgr qu'il en et,
      Qu'elle en fit ce qu'elle voulut;
      Et lorsqu'il eut quitt sa patte,
      Aprs l'avoir nomme ingrate
      Et fait quelques discours confus,
      Il jura de ne tomber plus.
      Son serment ne fut pas frivole,
      Car depuis il lui tint parole.
      Alors que ce surintendant[295]
      Fut frapp de cet accident
      Qui, par une chute commune,
      Entrana plus d'une fortune,
      Dieu sait quels furent ses regrets!
      Cela m'importe fort peu; mais,
       ce que l'on me persuade,
      Elle fut tout  fait malade,
      Et mme,  ne vous mentir point,
      Elle en perdit son embonpoint.
      Depuis, lorsque ses amis virent
      Que les choses se ralentirent,
      Recouvrant un peu de sant,
      On vit renatre sa beaut.
       peine chacun la dcouvre
      Qu'elle alla loger dans le Louvre,
      Et sans savoir quasi pourquoi
      On la voit bien auprs du Roi.
      D'autres n'en disent pas de mme,
      Disant que c'est elle qui l'aime,
      Et qu'elle s'efforce en tous lieux
      De se trouver devant ses yeux;
      Que d'une manire obligeante,
      Prs de lui fait toujours l'amante,
      Et que, redoublant ses appas,
      Fait trs souvent le premier pas.
      La raison sur quoi l'on se fonde,
      C'est que le plus grand Roi du monde,
      Qui d'un regard peut tout charmer,
      Et qui n'a, pour se faire aimer,
      Qu' jeter l'oeil sur la plus belle,
      Qui ne connot point de cruelle,
      Ne voudroit pas faire un tel choix.
      Lors l'on entendit une voix,
      Qui dit d'un ton digne de marque,
      Nous parlant de ce grand monarque:
      Hlas! pourquoi s'en tonner,
      Puisqu'on le veut abandonner
      Aux caresses d'une importune
      Qui n'toit plus bonne fortune,
      Et qui dsormais au cercueil
      Ne peut entrer qu'avec un oeil[296]?
      Une raison si convainquante
      Fit que l'on eut bien de la pente
       croire que ce Roi fameux
      Pourroit bien rpondre  ses voeux,
      Quoique l'on soutienne en cachette
      Que le tout n'est que pour Branquette,
      Dont je donne certificat,
      tant un mets plus dlicat,
      Plus savoureux et plus d'lite
      Pour un prince de ce mrite.
      Cependant monsieur de Brancas
      Ferme l'oeil  tout ce tracas,
      Et d'une me toute pieuse,
      Pour mener une vie heureuse
      Et libre de tous les chagrins,
      Vers le ciel levant ses mains,
      Offre  Dieu tout ce que peut faire
      Et la jeune fille et la mre,
      Et sans en concevoir de fiel
      Reoit tout comme don du ciel,
      Soit qu'il et  souffrir des princes,
      Ou des gouverneurs des provinces,
      Des prlats, des abbs, des rois,
      Des partisans et des bourgeois._

        _Voil mon histoire finie;
      Jugez si dans ma litanie
      Ce jeune miracle d'amour
      Ne pourra pas entrer un jour.
      Vous qui connaissez cette belle,
      Contez-lui comme une nouvelle
      Tout ce que mon histoire en dit,
      Puisque je mourrois de dpit
      Si, sans choquer sa modestie,
      Elle n'en toit avertie,
      Esprant avoir le bonheur
      De lui montrer un jour l'auteur._

[Note 265: Mathieu Garnier. Sa succession, dit le _Catalogue des
partisans_, a t un des principaux piliers de la maltte de son temps,
tant par cration de nouveaux offices que par attribution de droits et
taxes sur les anciens. Cf. _Courrier de la Fronde_, Bibl. elzev., t. 1,
p. 167.]

[Note 266: Marguerite de Montmorency, femme du prince de Cond.]

[Note 267: Ce n'est pas d'Assigny ou Acign qu'il faut lire: M. d'Acign
toit de la maison de Brissac; c'est d'Isigny. Franois de Brecey,
seigneur d'Isigny en Normandie, fut en effet le premier mari de Suzanne
Garnier. Celle-ci n'eut pas  se louer de lui.]

[Note 268: Ce n'est pas Maltha, mais Matha qu'il faut lire. Charles de
Bourdeilles, comte de Mastas ou de Matta, en Saintonge, ami de l'abb
chevalier comte de Grammont. Voy. les notes de M. Moreau, dans sa
savante dition des _Courriers de la Fronde_, Bibl. elzev., t. 2, p.
250, 251, 294.]

[Note 269: Petit-fils, par sa mre, du prsident Jeannin de Castille. La
femme de Chalais,  qui Richelieu fit trancher la tte, toit sa soeur.]

[Note 270: L'espoir qu'elle avoit de voir son mari devenir duc, par la
mort de son frre, fut tromp, et elle n'obtint pas les honneurs dus aux
duchesses, dont le plus particulier toit d'avoir un tabouret chez la
reine.]

[Note 271: Branquette, c'est--dire mademoiselle de Brancas, pousa, le
2 fvrier 1667, le prince d'Harcourt, et mourut en 1673.]

[Note 272: Un couplet satirique du temps disoit en effet:

      Brancas vend sa fille au roy
      Et sa femme au gros Louvoy.

Voy. le _Dict des Prc._, t. 2, au mot _Brancas_.]

[Note 273: Csar d'Estres, vque-duc de Laon, pair de France en 1653.
Il toit n le 5 fvrier 1628. En 1657 il fut reu  l'Acadmie
franoise, et il mourut, en 1714, doyen de cette compagnie.]

[Note 274: Le mme nom du laquais se retrouve dans un vaudeville que
nous avons cit dans notre dition du _Dictionnaire des Prcieuses_, t.
2, au mot _Brancas_.]

[Note 275: La seconde fille, avoue du moins, de madame de Brancas,
pousa, le 5 fvrier 1680, son cousin Louis de Brancas, duc de Villars;
elle n'entra donc point en religion.]

[Note 276: La mre du comte de Brancas toit Julienne Hippolyte
d'Estres, fille d'Antoine, marquis de Coeuvres, et tante de Csar
d'Estres, vque de Laon.]

[Note 277: Nous avons dj dit que le comte de Brancas sembloit tre
l'original du portrait que La Bruyre a trac du distrait, sous le nom
de Mnalque.]

[Note 278: Armand-Lon Le Bouthillier, comte de Chavigny, seigneur de
Pons, matre des requtes, toit fils de Lon Le Bouthillier de Chavigny
et d'Anne Phelippeaux. Il pousa, en 1658, lisabeth Bossuet, et mourut
en 1684.]

[Note 279: Charles de Lorraine, troisime du nom, duc d'Elbeuf,
gouverneur de Picardie, n en 1620, mort en 1652.]

[Note 280: Nous crivons _pri-Dieu_ et non _prie-Dieu_ pour conserver
la mesure du vers, et surtout parce que la deuxime forme n'toit pas
encore admise. Richelet ne donne que la premire; Furetire admet les
deux, et le Dictionnaire de Trvoux, qui les conserve, n'emploie pas la
seconde dans ses exemples.]

[Note 281: Je proposerois de lire: amant de balle, c'est--dire de
pacotille, comme dans le vers de Molire:

      Allez, rimeur de balle, opprobre du mtier.
]

[Note 282: Matre des requtes, puis intendant des finances. Voy. t. 1,
p. 16, et _Dictionnaire des Prcieuses_, t. 2, p. 318.]

[Note 283: Partisan fameux, comme Paget.]

[Note 284: Sur d'Olonne, voy. t. 1, p. 6, et sur sa femme, t. 1, p.
1-153.]

[Note 285: Peut-tre est-ce ce marquis de Fleuri, grand personnage de
Savoie, qui vint en France vers cette poque, et avec qui _Mademoiselle_
se lia  Fontainebleau. Voy. ses _Mmoires_, dit. Mastricht, t. 4.]

[Note 286: Pour _cacade_, dans un sens maintenant perdu, mais facile 
comprendre.]

[Note 287: Sur cette simple mention, il nous est impossible de donner
des renseignements prcis. Nous connoissons sous ce nom un abb
d'Espagny  qui Scarron a adress une ptre o, pour le remercier de
quelques sarcelles envoyes par ce prlat, il lui disoit:

      Adieu, cher abb de mon me;
      Cupidon vous doint belle dame,
      Car maints prelats de ce temps-cy
      Aiment belles dames aussy,
      Et j'en connois d'assez peu sages
      Pour enganymeder leurs pages.
]

[Note 288: _Le Ballet des Arts_, paroles de Benserade, musique de Lully,
fut dans pour la premire fois par Sa Majest le 8 janvier 1663.]

[Note 289: Franois de Vendme, duc de Beaufort, le roi des Halles.]

[Note 290: Cet htel toit situ dans la rue Saint-Honor, non loin du
couvent des Capucins. Le duc de Mercoeur, qui l'avoit fait construire,
l'avoit enrichi, dit Sauval, d'un jardin et d'un bois d'une grandeur
considrable. (Sauval, t. 2, p. 68.)]

[Note 291: Franois-Annibal d'Estres, marquis de Coeuvres, marchal de
France, n en 1573, mort le 5 mai 1670. Voy. ci-dessus, p. 243.]

[Note 292: Fouquet, surintendant des finances, toit fort peu dlicat
cependant en matire d'amour.]

[Note 293: Peut-tre faut-il lire: _dame Alecton_?--La 1re dit., comme
toutes les autres, donne: _dame  certon_. Mais ce texte de 1668 est si
mauvais qu'on a d presque toujours le modifier.]

[Note 294: La maison que Fouquet avoit btie  Saint-Mand toit le lieu
ordinaire de ses rendez-vous d'amour. C'est l que l'on saisit la
fameuse cassette o tant de lettres compromettantes furent trouves et
que le roi fit gnreusement brler.]

[Note 295: Nous n'avons pas  rappeler ici les dtails de la chute de
Fouquet, la fte qu'il donna  Vaux, son arrestation  Nantes. Cette
chute, comme le dit l'auteur,

      Entrana plus d'une fortune.

Madame du Plessis-Bellire et l'abb de Belesbat, principaux agents de
ses plaisirs, les femmes trop nombreuses qu'il combloit de ses riches
prsents, les crivains qu'il pensionnoit, eurent surtout  dplorer son
malheur.]

[Note 296: Madame de Beauvais, une des premires femmes qui
s'attachrent  le sduire, toit borgne.]




[Illustration]

LA
FRANCE GALANTE
OU
HISTOIRES AMOUREUSES
DE LA COUR.
(_Mme DE MONTESPAN, Mlle DE MONTPENSIER, etc._)


Jamais cour ne fut si galante que celle du grand Alcandre[297]. Comme il
toit d'une complexion amoureuse, chacun, qui se fait un plaisir de
suivre l'exemple de son prince, fit ce qu'il put pour se mettre bien
auprs des dames. Mais celles-ci leur en pargnrent la peine bientt.
Soit qu'elles se plussent  faire des avances, ou qu'elles eussent peur
de n'tre pas du nombre des lues, l'on remarqua que sans attendre ce
que la biensance leur ordonne, elles se mirent dans peu de temps 
courir aprs les hommes. Cela fut cause qu'il y en eut beaucoup qui les
mprisrent, d'o se seroit ensuivie la reconnoissance de leur faute, si
ce n'est que le temprament l'emporta sur la rflexion.

[Note 297: Le nom de _grand Alcandre_, qui toit celui du roi Henri IV
dans le pamphlet clbre attribu  la princesse de Conti, a t depuis
appliqu  Louis XIV, _l'homme puissant_ (du grec Alk et anr, andros);
et quand parurent, en 1695, les _Intrigues amoureuses de la cour de
France_, l'diteur de Cologne, rappelant le succs des _Conqutes
amoureuses du grand Alcandre_, ajoute: Ce livre... a t si bien reu
en France que le nom de grand Alcandre est aujourd'hui en usage quand on
veut parler du Roi. Nous ne nous permettrons donc pas de substituer le
nom du Roi  celui-ci, qu'on retrouve dans tous les pamphlets du temps.]

Madame de Montespan[298] fut de celles-l. Elle passoit pour une des
plus belles personnes du monde. Cependant elle avoit encore plus
d'agrment dans l'esprit que dans le visage[299]. Mais toutes ces belles
qualits toient effaces par les dfauts de l'me, qui toit accoutume
aux plus insignes fourberies, tellement que le vice ne lui cotoit plus
rien. Elle toit d'une des plus anciennes maisons du royaume, et son
alliance autant que sa beaut avoit t caus que M. de Montespan
l'avoit recherche en mariage, et l'avoit prfre  quantit d'autres
qui auroient beaucoup mieux accommod ses affaires.

[Note 298: Madame de Montespan toit Franoise-Athnas de Rochechouart,
fille de Gabriel, marquis de Mortemart, et de Diane de Grandseigne. Ne
en 1641, elle pousa, en 1663, Henri-Louis de Gondrin de Pardaillan,
marquis de Montespan et d'Antin, et mourut le 28 mai 1707.

Celui-ci toit le troisime fils de Roger-Hector de Pardaillan de
Gondrin et de Marie-Christine Zamet, fille unique et hritire de
Sbastien Zamet. La mort de ses deux frres ans laissa le marquis
Henri-Louis matre d'une fortune considrable, qui lui toit venue tant
de son pre que de son grand-pre maternel, lequel se disoit seigneur
de dix-huit cent mille cus.]

[Note 299: J'ai beaucoup d'inclination pour elle, qui est fort aimable,
dit mademoiselle de Montpensier; c'est une race de beaucoup d'esprit, et
d'esprit fort agrable, que les Mortemart. (_Mm. de Montpensier_, VII,
42.)]

Madame de Montespan, qui n'avoit souhait d'tre marie que pour pouvoir
prendre l'essor, ne fut pas plus tt  la cour qu'elle fit de grands
desseins sur le coeur du grand Alcandre. Mais comme il toit pris en ce
temps-l, et que madame de La Vallire, personne d'une mdiocre beaut,
mais qui avoit mille autres bonnes qualits en rcompense, le possdoit
entirement, elle fit bien des avances inutiles et fut oblige de
chercher parti ailleurs.

Comme elle mprisoit tout ce qui n'approchoit pas de la couronne[300],
elle jeta les yeux sur Monsieur, frre du grand Alcandre, qui lui
tmoigna de la bonne volont, plutt pour faire croire qu'il pouvoit
tre amoureux des dames que pour ressentir aucune chose pour elle qui
approcht de l'amour[301]. Monsieur surprit par l un grand nombre de
personnes, qui ne le croyoient pas sensible pour le beau sexe; mais le
chevalier de Lorraine, jaloux de ce nouvel attachement, fit revenir
bientt le prince  ses premires inclinations; et comme il avoit son
toile, madame de Montespan n'eut que des apparences, pendant qu'il eut
toute la part dans ses bonnes grces.

[Note 300: Voy. ci-dessus, p. 151.]

[Note 301: Voy. t. 1, p. 111.]

Madame de Montespan, qui ne s'toit retranche au coeur de Monsieur que
pour n'avoir pu russir sur celui du Roi, en fut encore plus dgote
quand elle vit qu'il le falloit partager avec le chevalier de Lorraine,
qui n'avoit rien de recommandable que la naissance; elle rsolut de
mpriser qui la mprisoit, et fit de grands reproches  Monsieur, qui
s'en consola avec le chevalier de Lorraine.

La beaut de madame de Montespan toit cependant le sujet des dsirs de
toute la cour, et particulirement de M. de Lauzun[302], favori du grand
Alcandre, homme d'une taille peu avantageuse et d'une mine fort
mdiocre, mais qui rcompensoit ces deux dfauts par deux grandes
qualits, c'est--dire par beaucoup d'esprit et par un je ne sais quoi
qui faisoit que quand une dame le connoissoit une fois elle ne le
quittoit pas volontiers pour un autre. D'ailleurs la faveur o il toit
auprs du Roi le rendoit recommandable; si bien que madame de Montespan,
qui avoit ou parler de ses belles qualits, et qui vouloit savoir par
exprience si on ne lui en donnoit point plus qu'il n'en avoit
effectivement, ne ddaigna pas les offres de service qu'il lui fit.
Cependant, comme il y avoit beaucoup de politique mle avec sa
curiosit, elle le fit languir pendant cinq ou six semaines sans lui
vouloir accorder la dernire faveur; et pendant qu'elle le faisoit
attendre, il arriva une affaire  ce favori qui le devoit perdre auprs
de son matre, s'il n'et t plus heureux que sage.

[Note 302: Voy. ci-dessus, et t. 1, p. 132 et suiv.]

Le grand Alcandre, tout lev qu'il toit par dessus les autres hommes,
n'toit pas d'une autre humeur ni d'un autre temprament que les hommes
du commun. Quoiqu'il aimt passionnment madame de La Vallire, il se
sentoit pris quelquefois de la beaut de quelques dames et toit bien
aise de satisfaire son envie. Il toit dans ces sentimens pour la
princesse de Monaco[303], dont M. de Lauzun possdoit les bonnes grces;
et comme M. de Lauzun se croyoit capable,  cause de ses grandes
qualits que j'ai remarques ci-devant, de conserver l'amiti de la
princesse de Monaco et de se mettre bien dans le coeur de madame de
Montespan, il dfendit  la princesse de Monaco, qui lui avoit dcouvert
la passion du grand Alcandre, d'y rpondre aucunement[304], et la
menaa, s'il s'apercevoit du contraire, de la perdre de rputation dans
le monde.

[Note 303: Voy. t. 1, p. 134 et 138.]

[Note 304: Voy. t. 1, p. 134, le passage cit de l'abb de Choisy, qui
montre Lauzun laissant toute une nuit Louis XIV se morfondre dans un
corridor,  la porte de madame de Monaco.]

Ces menaces, au lieu de plaire  la princesse de Monaco, lui firent
penser  sortir de la tyrannie qu'il vouloit exercer sur elle; et,
prenant en mme temps des mesures avec le grand Alcandre, ce qu'elle
n'avoit point fait auparavant, elle le fit rsoudre d'envoyer M. de
Lauzun  la guerre, o il avoit une grande charge[305]. Ainsi le grand
Alcandre ayant dit  M. de Lauzun qu'il se tnt prt  partir dans deux
ou trois jours, M. de Lauzun demeura tout surpris  cette nouvelle; et
en devinant la cause aussitt, il dit au grand Alcandre qu'il n'iroit
point  l'arme,  moins qu'il ne lui en donnt le commandement; qu'il
voyoit bien cependant pourquoi il vouloit l'y envoyer; que c'toit pour
jouir paisiblement de sa matresse pendant son absence; mais qu'il ne
seroit pas dit qu'on le trompt si grossirement, sans qu'il ft voir du
moins qu'il s'apercevoit qu'on le trompoit; que cette action toit d'un
perfide plutt que d'un grand prince, tel qu'il l'avoit toujours estim;
mais qu'il toit bien aise de le connotre, afin de ne s'y pas tromper
dornavant.

[Note 305: Il toit alors colonel-gnral des dragons.]

Quoique le grand Alcandre et toujours accoutum de parler en matre, et
que personne n'et os jusque-l lui faire aucun reproche, il ne laissa
pas d'couter M. de Lauzun jusqu'au bout. Mais voyant que sa folie
continuoit toujours de plus en plus, il lui demanda froidement s'il
extravaguoit, et s'il se souvenoit bien qu'il parloit  son matre, et 
celui qui pouvoit l'abaisser en aussi peu de temps qu'il l'avoit lev.
M. de Lauzun lui rpondit qu'il savoit tout cela aussi bien que lui;
qu'il savoit bien encore que c'toit  lui seul  qui il toit redevable
de sa fortune, n'ayant jamais fait sa cour  aucun ministre, comme tous
les autres grands du royaume; mais que tout cela ne l'empchoit pas de
lui dire ses vrits. Et, continuant sur le mme ton, il alloit dire
encore quantit de choses ridicules et extravagantes, quand le grand
Alcandre le prvint, lui disant qu'il ne lui donnoit que vingt-quatre
heures pour se rsoudre  partir, et que, s'il ne lui obissoit, il
verroit ce qu'il auroit  faire.

L'ayant quitt aprs ce peu de paroles, M. de Lauzun entra en un
dsespoir inconcevable, et comme il attribuoit tout ce qui venoit
d'arriver  l'intelligence que la princesse de Monaco commenoit d'avoir
avec lui, il s'en fut chez elle, et, ne l'ayant point trouve, il cassa
un grand miroir, comme s'il et t bien veng par l. La princesse de
Monaco s'en plaignit au grand Alcandre, qui lui rpondit que c'toit un
fou dont elle alloit tre assez venge par son absence; qu'il en avoit
souffert lui-mme des choses surprenantes, mais qu'il lui pardonnoit
tout cela, considrant bien qu'il devoit tre au dsespoir de perdre les
bonnes grces d'une dame qui avoit autant de mrite qu'elle en avoit.

Au bout des vingt-quatre heures, il demanda  M. de Lauzun  quoi il
toit rsolu:  quoi ayant rpondu que c'toit  ne point partir s'il ne
lui donnoit le commandement de l'arme, le grand Alcandre se mit en
colre contre lui, et le menaa tout de nouveau de le rduire en tel
tat qu'il auroit lieu de se repentir de l'avoir pouss  bout. Mais M.
de Lauzun, n'en devenant pas plus sage pour toutes ces menaces, lui
rpondit que tout le mal qu'il lui pouvoit faire toit de lui ter la
charge de gnral des dragons qu'il lui avoit donne, et que, comme il
l'avoit bien prvu, il en avoit la dmission dans sa poche. Il la tira
en mme temps et la lui jeta sur une table auprs de laquelle il toit
assis; ce qui fcha tellement le grand Alcandre, qu'il l'envoya 
l'heure mme  la Bastille. On fut tonn de sa disgrce, personne ne
sachant encore ce qui toit arriv, et devinant encore moins jusqu'o
avoit t la brutalit de ce favori.

Madame de Montespan, ayant appris son malheur, fut ravie du retardement
qu'elle avoit apport  son intrigue, et ne se mit pas beaucoup en peine
de le consoler, croyant qu'aprs sa folie, dont on commenoit  parler
dans le monde, il n'y auroit plus de retour pour lui aux bonnes grces
du grand Alcandre. Cependant sa disgrce ne dura pas si longtemps qu'on
s'toit imagin, car le grand Alcandre, n'ayant pas trouv dans la
possession de la princesse de Monaco assez de charmes pour le retenir,
n'eut pas plutt pass sa fantaisie qu'il pardonna  M. de Lauzun, qui
revint  la cour avec plus de crdit que jamais; dont nanmoins chacun
demeura assez tonn, ne croyant pas que, de l'humeur dont toit le
grand Alcandre, il dt jamais oublier le manque de respect qu'il avoit
eu pour lui.

Le retour de M. de Lauzun  la cour ayant fait concevoir  tout le monde
qu'il falloit qu'il et un grand ascendant sur l'esprit du grand
Alcandre, chacun s'empressa de lui donner des marques de son
attachement. Madame de Montespan, entr'autres, ne lui put refuser ses
dernires faveurs. Cette nouvelle intrigue, qui devoit consoler M. de
Lauzun de l'infidlit de la princesse de Monaco, n'empcha pas qu'il ne
songet  s'en venger. Il en trouva l'occasion quelques jours aprs.
Cette dame toit assise avec plusieurs autres sur un lit de gazon, et
ayant la main sur l'herbe: il mit son talon dessus, comme par mgarde;
puis ayant fait une pirouette pour appuyer davantage, il se tourna vers
elle, faisant semblant de lui demander pardon.

La douleur que la princesse de Monaco sentit lui fit faire un grand cri;
mais, y tant encore moins sensible qu' un rire moqueur que M. de
Lauzun affectoit en s'excusant, elle lui dit mille injures, et fit
comprendre  tous ceux qui toient l qu'on ne pouvoit tant s'emporter
contre un homme sans en avoir d'autres raisons. M. de Lauzun, qui avoit
intrt de conserver sa rputation parmi les dames, laissa vaporer son
ressentiment en reproches, sans y vouloir rpondre que par des
soumissions et des excuses; et les dames qui toient l s'tant mles
de les accommoder, la princesse de Monaco fut oblige de s'apaiser, pour
ne leur pas donner  connotre clairement que son chagrin procdoit
d'ailleurs[306].

La princesse de Monaco ayant ainsi perdu son amant et n'ayant fait que
tter, s'il faut ainsi dire, du grand Alcandre, elle chercha  s'en
consoler par la conqute de quelque autre. Mais, comme son temprament
ne la rendoit pas cruelle, et que son apptit ne lui permettoit pas
d'ailleurs de se contenter d'un seul, elle tenta tant de hasards qu'elle
y succomba  la fin. Un page beau et bien fait, mais qui couroit tout
Paris,  la manire des pages, lui ayant plu, elle voulut voir si elle
s'en trouveroit mieux que de quantit de gens de qualit dont elle avoit
essay jusque-l. Mais celui-ci s'tant trouv malade, il lui communiqua
sa maladie, dont ne se faisant pas traiter assez promptement, peut-tre
pour ne pas savoir d'abord ce que c'toit, peut-tre aussi par la peine
qu'elle avoit  se dcouvrir, elle mourut dans les remdes[307], faisant
voir par sa mort quelle apprhension doivent avoir celles qui l'imitent
dans ses dbauches.

[Note 306: Saint-Simon fait le mme rcit (t. 20, dit. Sautelet).]

[Note 307: Mme de Monaco mourut en juin 1678. Voy. t. 1, p. 138.]

Les parens de la princesse de Monaco cachrent avec grand soin la nature
de sa maladie; mais Monsieur, frre du grand Alcandre, qui avoit eu
quelque commerce avec elle, quoique de peu de dure, et qui, pour
rcompense de ses services et pour ceux qu'elle avoit rendus au
chevalier de Lorraine, lui avoit donn la charge de surintendante de la
maison de sa femme, eut peur d'tre envelopp dans son malheur. Ainsi il
n'eut point de repos jusqu' ce qu'il et assembl quatre personnes des
plus habiles dans ce genre de maladie, pour savoir s'il n'y avoit rien 
craindre pour lui. Ils l'assurrent que non, ce qui remit son esprit
entirement et lui fit oublier cette personne, dont il avoit peur de se
souvenir malgr lui.

Le grand Alcandre souponna l'intrigue de madame de Montespan et de M.
de Lauzun, et, comme l'amour entre de plusieurs manires dans le coeur
des hommes, la rflexion qu'il fit sur le bonheur de son favori lui fit
considrer de plus prs qu'il n'avoit fait jusque-l le mrite et la
beaut de cette dame. D'ailleurs la possession de madame de La Vallire
commenoit  lui donner du dgot, malheur insparable des longues
possessions. Comme madame de Montespan avoit une attention toute
particulire sur la personne du grand Alcandre, elle s'aperut bientt 
ses regards et  ses actions qu'il n'toit pas insensible pour elle; et,
comme elle savoit que pour fomenter des sentimens amoureux, la prsence
est la chose du monde la plus ncessaire, elle fit tout son possible
pour s'tablir  la cour: ce qu'elle crut pouvoir faire si elle entroit
une fois dans la confidence de madame de La Vallire, qui cherchoit de
son ct  se dcharger sur quelque bonne amie du dplaisir qu'elle
avoit de la tideur des feux du grand Alcandre. Les avances que madame
de Montespan faisoit  madame de La Vallire lui ayant plu, il se lia
une espce d'amiti entre ces deux dames, ou du moins quelque apparence
d'amiti; car je sais bien que madame de Montespan, qui avoit son but,
n'avoit garde d'aimer madame de La Vallire, elle qui toit l'unique
obstacle  ses desseins. Le grand Alcandre, qui se sentoit dj quelque
chose de tendre pour elle, fut ravi de la voir tous les jours avec
madame de La Vallire, qui en toit charme pareillement, parce qu'elle
entroit adroitement dans tous ses intrts et avoit une complaisance
toute particulire pour elle. De fait, elle blmoit non-seulement le
grand Alcandre de son indiffrence, mais lui fournissoit encore des
moyens pour le faire revenir, sachant bien que quand deux amans
commencent  se dgoter l'un de l'autre, il est comme impossible de les
rapatrier.

Cependant le grand Alcandre, pour avoir le plaisir de voir madame de
Montespan, alloit plus souvent chez madame de La Vallire qu'il n'avoit
de coutume, et madame de La Vallire, se faisant l'application de ces
nouvelles assiduits, en aimoit encore davantage madame de Montespan,
croyant que c'toit par ses soins qu'elle jouissoit plus souvent de sa
vue. Mais enfin, comme elle avoit eu part dans les vritables affections
de son coeur, elle s'aperut bientt qu'il y avoit du dguisemen dans
tout ce qu'il lui disoit, et la passion qu'elle avoit pour lui lui
tenant lieu d'esprit, dont elle n'toit pas trop bien partage de sa
nature[308], elle conut que madame de Montespan la jouoit, et que le
grand Alcandre toit mieux avec elle qu'elle n'avoit cru jusque-l.

[Note 308: Mademoiselle de Montpensier dit, avec sa malignit familire:
Elle est une bonne religieuse et passe prsentement pour avoir beaucoup
d'esprit; la grce fait plus que la nature, et les effets de l'une lui
ont t plus avantageux que ceux de l'autre. (VI, 355.)]

D'abord que ce soupon se fut empar de son esprit, elle les observa de
si prs, qu'elle ne fit plus de doute qu'on la trompoit. Et sa passion
ne lui permettant pas de garder plus longtemps le secret, elle s'en
plaignit tendrement au grand Alcandre, qui lui dit qu'il toit de trop
bonne foi pour l'abuser davantage; qu'il toit vrai qu'il aimoit madame
de Montespan, mais que cela n'empchoit pas qu'il ne l'aimt comme il
devoit; qu'elle se devoit contenter de tout ce qu'il faisoit pour elle,
sans dsirer rien davantage, parce qu'il n'aimoit pas  tre contraint.

Cette rponse, qui toit d'un matre plutt que d'un amant, n'eut garde
de satisfaire une matresse aussi dlicate qu'toit madame de La
Vallire: elle pleura, elle se plaignit; mais le grand Alcandre n'en
tant pas plus attendri pour tout cela, il lui dit pour une seconde fois
que, si elle vouloit qu'il continut de l'aimer, elle ne devoit rien
exiger de lui au del de sa volont; qu'il dsiroit qu'elle vct avec
madame de Montespan comme par le pass, et que, si elle tmoignoit la
moindre chose de dsobligeant  cette dame, elle l'obligeroit  prendre
d'autres mesures.

La volont du grand Alcandre servit de loi  madame de La Vallire. Elle
vcut avec madame de Montespan dans une concorde qu'on ne devoit point
vraisemblablement attendre d'une rivale[309], et elle surprit tout le
monde par sa conduite, parce que tout le monde commenoit  tre
persuad que le grand Alcandre se retiroit d'elle peu  peu et se
donnoit entirement  madame de Montespan.

[Note 309: Madame de La Vallire vit madame de Montespan prendre sa
place sans lui en tmoigner de jalousie. Madame de Svign, dans sa
lettre  sa fille du 22 fvrier 1671, nous dit avec quel regret elle se
voit abandonne du Roi, et prend le parti de quitter la cour: Le Roi
pleura fort et envoya M. Colbert  Chaillot la prier instamment de venir
 Versailles, et qu'il pt lui parler encore. M. Colbert l'y a conduite;
le Roi a caus une heure avec elle et a fort pleur. Madame de Montespan
fut au-devant d'elle, les bras ouverts et les larmes aux yeux.

Madame de La Vallire resta encore quelque temps  la cour, sur les
instances du Roi. Enfin elle se dcida  entrer en religion. La veille
du jour o elle quitta  jamais la cour, elle soupa chez madame de
Montespan (_Mm._ de madem. de Montp., VI, 355), et c'est l qu'elle
reut les adieux de Mademoiselle. Quelques annes aprs, en 1676, madame
de Montespan alloit encore visiter aux Carmlites soeur Louise de la
Misricorde et ne craignoit pas de lui rappeler le souvenir du Roi.
(Svign, _Lettre_ du 29 avril 1676.) La mme anne nous voyons madame
de Montespan aux eaux de Bourbon. Le frre de madame de La Vallire,
gouverneur de la province, donna des ordres pour qu'on vnt la haranguer
de toutes les villes de son gouvernement; elle ne l'a point voulu,
ajoute madame de Svign (_Lettre_ du 17 mai 1676). Il n'est donc pas
tonnant que madame de La Vallire et son frre aient surpris tout le
monde par leur conduite vis--vis de la nouvelle favorite.]

Cependant, comme le grand Alcandre toit un amant dlicat et qu'il ne
pouvoit souffrir qu'un mari partaget avec lui les faveurs de sa
matresse, il rsolut de l'loigner sous prtexte de lui donner de
grands emplois; mais ce mari ayant l'esprit peu complaisant, il refusa
tout ce qu'on lui offrit, se doutant bien que le mrite de sa femme
contribuoit plus  son lvation que tout ce qu'il pouvoit y avoir de
recommandable en lui.

Madame de Montespan, qui avoit pris got aux caresses du grand Alcandre,
ne pouvant plus souffrir celles de son mari, ne lui voulut plus rien
accorder, ce qui mit M. de Montespan dans un tel dsespoir que,
quoiqu'il l'aimt tendrement, il ne laissa pas de lui donner un
soufflet. Madame de Montespan, qui se sentoit alors de l'appui, le
maltraita extrmement de paroles; et s'tant plainte de son procd au
grand Alcandre, il exila M. de Montespan, qui s'en alla avec ses
enfans[310] dans son pays, proche les Pyrnes. Il prit l le grand
deuil, comme si vritablement il et perdu sa femme, et, comme il y
avoit beaucoup de dettes dans sa maison, le grand Alcandre lui envoya
deux cent mille francs pour le consoler de la perte qu'il avoit faite.

[Note 310: Madame de Montespan avoit eu deux enfants, une fille qui
mourut jeune, et un fils, Louis-Antoine de Gondrin de Pardaillan, qui
obtint du Roi les plus hautes dignits et fut connu sous le nom de duc
d'Antin. Il pousa la petite-fille de M. de Montausier, mademoiselle de
Crussol, fille du duc d'Usez.]

Cependant, quelque temps aprs que M. de Montespan fut parti, madame sa
femme devint grosse; et, quoiqu'elle s'imagint bien que tout le monde
savoit ce qui se passoit entre le grand Alcandre et elle, cela n'empcha
pas qu'elle n'et de la confusion qu'on la vt en l'tat o elle toit.
Cela fut cause qu'elle inventa une nouvelle mode, qui toit fort
avantageuse pour les femmes qui vouloient cacher leur grossesse, qui fut
de s'habiller comme les hommes,  la rserve d'une jupe, sur laquelle, 
l'endroit de la ceinture, on tiroit la chemise, que l'on faisoit bouffer
le plus qu'on pouvoit et qui cachoit ainsi le ventre.

Cela n'empcha pourtant pas que toute la cour ne vt bien ce qui en
toit; mais comme il s'en falloit peu que les courtisans n'adorassent ce
prince, leur encens passa jusqu' sa matresse, chacun commenant 
rechercher ses bonnes grces. Comme elle avoit infiniment de l'esprit,
elle se fit des amis autant qu'elle put, ce que n'avoit pas fait madame
de La Vallire, qui, pour montrer au grand Alcandre qu'elle n'aimoit que
lui, n'avoit jamais voulu rien demander pour personne. Ainsi on ne se
fut pas plus tt aperu du crdit de sa rivale, que chacun prit plaisir
 s'en loigner. De quoi s'tant plainte au marchal de Grammont[311],
il lui rpondit que, pendant qu'elle avoit sujet de rire, elle devoit
avoir eu soin de faire rire les autres avec elle, si, pendant qu'elle
avoit sujet de pleurer, elle vouloit que les autres pleurassent aussi.

[Note 311: Voy. t. 1, p. 135 et suiv.]

Madame de La Vallire, se voyant ainsi abandonne de tout le monde,
rsolut de se jeter dans un couvent; et, ayant choisi celui des
Carmlites, elle s'y retira et y prit l'habit quelque temps aprs, o
elle vit, dit-on, en grande saintet, ce que je n'ai pas de peine 
croire, parce qu'ayant prouv, comme elle a fait, l'inconstance des
choses du monde, elle voit bien qu'il n'y a qu'en Dieu seul qu'on doive
mettre son esprance.

Sa retraite satisfit galement le grand Alcandre et madame de Montespan:
celle-ci, parce qu'elle apprhendoit toujours qu'elle ne rentrt dans
les bonnes grces du grand Alcandre, dont elle avoit possd les plus
tendres affections; celui-l, parce que sa prsence lui reprochoit
toujours son inconstance. Cependant le temps des couches de cette dame
approchant, le grand Alcandre se retira  Paris, o il n'alloit que
rarement, esprant qu'elle y pourroit accoucher plus secrtement que
s'il demeuroit  Saint-Germain, o il avoit coutume de demeurer.

Le terme venu, une femme de chambre de madame de Montespan, en qui le
grand Alcandre et elle se confioient particulirement, monta en carrosse
et fut dans la rue Saint-Antoine, chez le nomm Clment, fameux
accoucheur de femmes,  qui elle demanda s'il vouloit venir avec elle
pour en accoucher une qui toit en travail. Elle lui dit en mme temps
que, s'il vouloit venir, il falloit qu'on lui bandt les yeux, parce
qu'on ne dsiroit cas qu'il st o il alloit. Clment,  qui de
pareilles choses arrivoient souvent, voyant que celle qui le venoit
qurir avoit l'air honnte, et que cette aventure ne lui prsageoit rien
que de bon, dit  cette femme qu'il toit prt de faire tout ce qu'elle
voudroit; et, s'tant laiss bander les yeux, il monta en carrosse avec
elle, d'o tant descendu aprs avoir fait plusieurs tours dans Paris,
on le conduisit dans un appartement superbe, o on lui ta son bandeau.

On ne lui donna pas cependant le temps de considrer le lieu; et devant
que de lui laisser voir clair, une fille qui toit dans la chambre
teignit les bougies; aprs quoi le grand Alcandre, qui s'toit cach
sous le rideau du lit, lui dit de se rassurer et de ne rien craindre.
Clment lui rpondit qu'il ne craignoit rien; et, s'tant approch, il
tta la malade, et voyant que l'enfant n'toit pas encore prt  venir,
il demanda au grand Alcandre, qui toit auprs de lui, si le lieu o ils
toient toit la maison de Dieu, o il n'toit permis ni de boire ni de
manger; que pour lui, il avoit grand faim et qu'on lui feroit plaisir de
lui donner quelque chose.

Le grand Alcandre, sans attendre qu'une des deux femmes qui toient dans
la chambre s'entremt de le servir, s'en fut en mme temps lui-mme 
une armoire, o il prit un pot de confitures qu'il lui apporta; et, lui
tant all chercher du pain d'un autre ct, il le lui donna de mme,
lui disant de n'pargner ni l'un ni l'autre, et qu'il y en avoit encore
au logis. Aprs que Clment eut mang, il demanda si on ne lui donneroit
point  boire. Le grand Alcandre fut qurir lui-mme une bouteille de
vin dans l'armoire avec un verre, et lui en versa deux ou trois coups
l'un aprs l'autre. Comme Clment eut bu le premier coup, il demanda au
grand Alcandre s'il ne boiroit point bien aussi; et le grand Alcandre
lui ayant rpondu que non, il lui dit que la malade n'en accoucheroit
pourtant pas si bien, et que, s'il avoit envie qu'elle ft dlivre
promptement, il falloit qu'il bt  sa sant.

Le grand Alcandre ne jugea pas  propos de rpliquer  ce discours, et,
ayant pris dans ce temps-l une douleur  madame de Montespan, cela
rompit la conversation. Cependant elle tenoit les mains du grand
Alcandre, qui l'exhortoit  prendre courage, et il demandoit  chaque
moment  Clment si l'affaire ne seroit pas bientt faite. Le travail
fut assez rude, quoiqu'il ne ft pas bien long, et, madame de Montespan
tant accouche d'un garon[312], le grand Alcandre en tmoigna beaucoup
de joie; mais il ne voulut pas qu'on le dt sitt  madame de Montespan,
de peur que cela ne ft nuisible  sa sant.

[Note 312: Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, n le 31 mars 1670,
lgitim par lettres du 19 dcembre 1673. J'ai ou conter  M. de
Lauzun que le jour qu'elle accoucha de M. du Maine, c'toit  minuit
sonnant, le dernier jour de mars, ou le premier d'avril si l'on veut, on
n'eut pas le temps de l'emmailloter; on l'entortilla dans un lange, et
il le prit dans son manteau et le porta dans son carrosse, qui
l'attendoit au petit parc de Saint-Germain: il mouroit de peur qu'il ne
crit. (_Mm._ de Montpensier, t. 6, p. 352.) On sait que mademoiselle
de Montpensier lui abandonna la principaut de Dombes et le comt d'Eu
pour obtenir la libert de Lauzun et la permission de l'pouser. Madame
de Montespan, qui avoit ngoci cette affaire dans l'intrt de son
fils, ne promit rien en laissant tout esprer. Mademoiselle, le contrat
pass, eut grand'peine  obtenir la mise en libert du marquis.]

Clment ayant fait tout ce qui toit de son mtier, le grand Alcandre
lui versa lui-mme  boire; aprs quoi il se remit sous le rideau du
lit, parce qu'il falloit allumer de la bougie, afin que Clment vt si
tout alloit bien avant que de s'en aller. Clment ayant assur que
l'accouche n'avoit rien  craindre, celle qui l'toit all qurir lui
donna une bourse o il y avoit cent louis d'or. Elle lui rebanda les
yeux aprs cela; puis, l'ayant fait remonter en carrosse, on le remena
chez lui avec les mmes crmonies: je veux dire qu'on lui banda les
yeux, comme on avoit fait en l'amenant.

Cependant M. de Lauzun tchoit de se consoler dans les bras d'une autre;
et, tout glorieux de ce que le grand Alcandre n'avoit que son reste, il
n'envioit aucunement son bonheur, soit qu'il n'et jamais eu de
vritable passion pour madame de Montespan, soit qu'il et reconnu en
elle des dfauts cachs que son mari publioit tre fort grands, mais sur
quoi on ne l'en croyoit pas, parce qu'on savoit qu'il avoit intrt  en
dgoter. Quoi qu'il en soit, Lauzun, n'tant plus son amant, vcut avec
elle en bon ami, du moins selon toutes les apparences; mais, pour elle,
elle ne le pouvoit souffrir, parce que, lui ayant donn de si grandes
prises, elle avoit peur qu'il ne la perdt auprs du grand Alcandre, o
il n'avoit pas moins de pouvoir qu'elle.

Cependant, comme on n'aime jamais gure ceux qu'on apprhende, elle et
bien voulu en tre dfaite; mais elle n'osoit encore l'entreprendre, de
peur de n'tre pas assez puissante pour en venir  bout. Comme elle
toit dans ces sentimens, la charge de dame d'honneur de la femme du
grand Alcandre vint  vaquer par la mort de la duchesse de
Montausier[313], et, les duchesses de Richelieu et de Crqui y
prtendant toutes deux, chacune employa ses amis pour l'avoir. Madame de
Montespan se dclara pour la duchesse de Richelieu[314], et M. de Lauzun
pour la duchesse de Crqui[315], ce qui commena  jeter ouvertement de
la division entre eux: car M. de Lauzun vouloit  toute force que madame
de Montespan se dsistt de parler en faveur de la duchesse de
Richelieu, et madame de Montespan, ne pouvant pas s'en dsister
honntement aprs avoir fait les premiers pas, trouva trange que M. de
Lauzun, aprs avoir su qu'elle avoit entrepris cette affaire, ft venu 
la traverse prendre les intrts de la duchesse de Crqui. C'toit au
grand Alcandre  dcider ou en faveur de son favori, ou en faveur de sa
matresse; mais ce prince, ne voulant mcontenter ni l'un ni l'autre,
demeura longtemps sans donner cette charge, esprant qu'ils
s'accorderoient ensemble, et que leur runion lui donneroit lieu de se
dterminer. Mais sa longueur, au contraire, leur faisant croire  l'un
et  l'autre que le grand Alcandre n'avoit point d'gard  leurs
prires, ils s'en voulurent encore plus de mal qu'auparavant, et mme M.
de Lauzun commena  tenir des discours si dsavantageux de madame de
Montespan, qu'elle ne les put apprendre sans dsirer d'en tirer
vengeance.

[Note 313: Madame de Montausier mourut le 14 novembre 1671.]

[Note 314: Anne Poussart, fille du marquis de Fors du Vigean, veuve du
marquis de Pons, pousa en secondes noces Armand-Jean du Plessis,
petit-neveu du cardinal duc de Richelieu, qui le substitua  son nom et
 son titre de duc de Richelieu. La duchesse de Richelieu, marie en
1649, mourut en 1684. Elle devint plus tard dame d'honneur de la
Dauphine, et fut remplace dans sa charge de dame d'honneur de la Reine
par madame de Crqui.]

[Note 315: Voy. ci-dessus, p. 80.]

Madame de Montespan s'en plaignit au grand Alcandre, qui en fit une
svre rprimande  M. de Lauzun. Mais celui-ci, d'autant plus anim
contre elle qu'il voyoit que son crdit l'emportoit par dessus le sien
(car le grand Alcandre venoit de donner la charge de la duchesse de
Montausier  la duchesse de Richelieu), ne laissa pas de se dchaner
contre elle, et en fit des mdisances en plusieurs rencontres. Le grand
Alcandre, l'ayant su par une autre que par madame de Montespan, en
reprit encore aigrement M. de Lauzun, qui, voyant que le grand Alcandre
n'entendoit point raillerie l-dessus, lui promit d'tre sage 
l'avenir; et, pour lui faire voir que son dessein toit de bien vivre
dornavant avec madame de Montespan, il le pria de les remettre bien
ensemble, ce que le grand Alcandre lui promit.

En effet, ayant dispos l'esprit de madame de Montespan  lui pardonner,
il les fit embrasser le lendemain en sa prsence, obligeant M. de Lauzun
de lui demander pardon et de lui promettre qu'il n'y retourneroit plus.

Cet accommodement fait, M. de Lauzun fut plus puissant que jamais sur
l'esprit du grand Alcandre; et, comme ce favori avoit une ambition
dmesure, que rien ne pouvoit remplir, il se laissa aller  la pense
d'pouser mademoiselle de Montpensier, cousine germaine du grand
Alcandre, dans laquelle il y avoit dj longtemps que sa soeur[316],
confidente de la princesse, l'entretenoit. Cette princesse toit dj
dans un ge assez avanc; mais, comme elle toit extraordinairement
riche, et que M. de Lauzun estimoit plus cette qualit et le sang dont
elle sortoit que tous les agrmens du corps et de l'esprit, il pria sa
soeur de lui continuer ses soins; et, dans la vue de parvenir  un si
grand mariage, il fit mille avances  madame de Montespan, ne doutant
pas qu'il n'et grand besoin de son crdit en cette rencontre.

[Note 316: Madame de Nogent. Voy. p. 222 et 248.]

Car, quoique celui qu'il avoit sur l'esprit de ce prince lui ft
prsumer beaucoup de choses en sa faveur, comme ce qu'il entreprenoit
nanmoins toit de grande consquence, il avoit peur qu'il n'y donnt
pas les mains si facilement. Ainsi, il songea  le gagner par quelque
endroit o il et intrt lui-mme, ce qu'il fit de cette manire: il
dpcha un gentilhomme en qui il avoit beaucoup de confiance vers le duc
de Lorraine, qui toit dpouill de ses tats, pour lui offrir cinq cent
mille livres de rente en fonds de terre pour lui et pour ses hritiers,
s'il vouloit lui cder ses droits[317]. Le duc de Lorraine, qui ne
voyoit pas grande apparence de pouvoir jamais rentrer dans son bien,
gota cette proposition, d'autant plus que c'toit un homme  tout faire
pour de l'argent, ce qui l'avoit mis en l'tat o il toit. Ainsi,
Lauzun, se voyant en tat de russir, en tmoigna quelque chose au grand
Alcandre,  qui il insinua qu'il lui seroit beaucoup avantageux que le
duc de Lorraine cdt ses prtentions  quelqu'un qui lui rendt foi et
hommage de la duch de Lorraine.

[Note 317: Il n'est nullement question, dans les Mmoires de
Mademoiselle, de ce projet qu'auroit eu Lauzun d'acheter le titre et les
droits du duc de Lorraine.]

Le grand Alcandre ayant approuv la chose, M. de Lauzun lui dcouvrit
que, dans la pense qu'il avoit eue de lui rendre ce service, il avoit
cout quelques propositions de mariage qui lui avoient t faites de la
part de mademoiselle de Montpensier, par l'entremise de sa soeur; qu'il
lui demandoit pardon s'il ne l'en avoit pas averti plus tt, mais qu'il
avoit cru ne le pouvoir faire qu'il n'et tch auparavant de mettre les
choses en tat de russir; que c'toit  lui  approuver ce mariage,
qui, tout extraordinaire qu'il paroissoit, n'toit pas nanmoins sans
exemple; que ce ne seroit pas l la premire fois que des mortels se
seroient allis au sang des Dieux, et que l'histoire lui apprenoit que
beaucoup de personnes qui n'toient pas de meilleure maison que lui
toient arrives  cet honneur.

Le grand Alcandre fut surpris de cette proposition, qui lui parut bien
hardie pour un homme de la vole de M. de Lauzun. Cependant, faisant
rflexion sur ce que ce n'toit pas l la premire fois qu'une princesse
du sang royal auroit pous un simple gentilhomme, et sur les avantages
qu'il pouvoit retirer lui-mme de cette alliance, il s'accoutuma bientt
 en entendre parler. Madame de Montespan, que M. de Lauzun avoit
engage dans ses intrts, trouvant le grand Alcandre dj bien branl,
sut lui reprsenter si adroitement qu'il n'y avoit point de diffrence
en France entre les gentilshommes, quand ils toient une fois ducs et
pairs (ce qui lui toit ais de faire en faveur de M. de Lauzun) et les
princes trangers,  l'un desquels il avoit donn il n'y avoit pas
longtemps une soeur de mademoiselle de Montpensier[318], qu'elle acheva
de le rsoudre.

[Note 318: Voy. ci-dessus, p. 271.]

Quand le grand Alcandre eut ainsi donn son consentement  madame de
Montespan, il prit des mesures avec elle et avec M. de Lauzun afin de se
disculper dans le monde du consentement qu'il donnoit  ce mariage.
Cependant il ne crut rien de plus propre  cela que de parotre y avoir
t forc. Pour cet effet, il voulut deux choses: l'une, que
mademoiselle de Montpensier vnt elle-mme le prier de lui donner M. de
Lauzun en mariage; l'autre, que les plus considrables d'entre les
parens de M. de Lauzun vinssent en corps lui demander la permission que
leur parent poust cette princesse[319]. On vit donc arriver ces
ambassadeurs et cette ambassadrice tous en mme temps; et, ceux-l ayant
eu audience les premiers, ils dirent au grand Alcandre que, quoique la
grce qu'ils avoient  lui demander en faveur de leur parent semblt
tre au-dessus de leur mrite et mme au-dessus de leurs esprances, ils
le prioient nanmoins de considrer que ce seroit le moyen de porter la
noblesse aux plus grandes choses, chacun esprant dornavant de pouvoir
parvenir  un si grand honneur pour rcompense de ses services.

[Note 319: Ce n'toient pas des parents de Lauzun, mais des
gentilshommes qui venoient, au nom de la noblesse, demander cette faveur
dont tout le corps toit honor. Voy., p. 271, le texte et la note 1.]

Ils reprsentrent encore au grand Alcandre ce que j'ai touch
ci-devant, savoir, qu'il y avoit beaucoup d'autres gentilshommes  qui
l'on avoit accord la mme grce, tellement que, le grand Alcandre
paroissant se laisser aller  leurs prires, il leur rpondit qu'il
vouloit bien,  leur considration, comme tant de la premire noblesse
de son royaume, que leur parent et l'honneur d'pouser mademoiselle de
Montpensier, mais qu'il vouloit cependant savoir d'elle-mme si elle se
portoit volontiers  cette alliance, ce qu'il ne savoit pas encore tout
 fait.

On fit donc entrer en mme temps cette princesse, qui, sans considrer
que ce n'toit gure la coutume que les femmes demandassent les hommes
en mariage, pria le grand Alcandre de lui permettre d'pouser M. de
Lauzun.  quoi le grand Alcandre s'tant oppos d'abord, mais d'une
manire  lui faire voir seulement qu'il vouloit sauver les apparences,
la princesse ritra ses prires, et obtint enfin ce qu'elle demandoit.

La nouvelle de ce mariage fit grand bruit, non-seulement dans tout le
royaume, mais encore beaucoup plus loin, chacun ne se pouvant lasser
d'admirer les effets de la fortune qui favorisoit tellement un homme qui
en paroissoit si indigne, qu't ses vertus caches, il y en avoit cent
mille dans le royaume qui valoient beaucoup mieux que lui.

Cependant, quoiqu'il et beaucoup d'esprit, il fit une grande faute en
cette rencontre; car, au lieu d'pouser mademoiselle de Montpensier au
mme temps, il s'amusa  faire de grands prparatifs pour ses noces; et,
cela les retardant de quelques jours, le prince de Cond et son fils
furent se jeter aux pieds du grand Alcandre, pour le prier de ne pas
permettre qu'une chose si honteuse  toute la maison royale s'achevt.
Le grand Alcandre fut fort branl  ces remontrances, et, comme il ne
savoit pour ainsi dire  quoi se rsoudre, tant combattu d'un ct par
leurs raisons, et de l'autre par la parole qu'il avoit donne aux parens
de M. de Lauzun, Monsieur joignit ses remontrances  celles de ces
princes, et l'obligea  se rtracter. Madame de Montespan, de son ct,
quoiqu'elle part agir ouvertement pour M. de Lauzun, tchoit en secret
de rompre son affaire, craignant que, s'il toit une fois alli  la
maison royale, il ne prt encore bien plus d'ascendant sur l'esprit du
grand Alcandre, sur lequel elle vouloit rgenter toute seule.

Le grand Alcandre avoit cependant tant de foiblesse pour M. de Lauzun,
qu'il ne savoit comment lui annoncer sa volont. Mais comme c'toit une
ncessit de le faire, il le fit entrer dans son cabinet, et lui dit l
qu'aprs avoir bien fait rflexion sur son mariage, il ne vouloit pas
qu'il s'achevt; qu'en toute autre chose il lui donneroit des marques de
son affection, mais qu'il ne lui devoit plus parler de celle-l, s'il
avoit dessein de se maintenir dans ses bonnes grces.

M. de Lauzun, reconnoissant  ce langage que quelqu'un l'avoit desservi
auprs de lui, ne crut pas devoir s'efforcer de le flchir, s'imaginant
bien que cela seroit inutile; mais, s'en allant en mme temps chez
madame de Montespan, qu'il souponnoit, il lui dit tout ce que la rage
et la passion peuvent faire dire d'emport et d'extravagant. Il lui dit
qu'il avoit eu tort de se confier en une femme de sa sorte, puisqu'il
devoit savoir que celles qui lui ressembloient, ayant fait banqueroute 
leur honneur, la pouvoient bien faire  leurs amans; qu'il alloit
employer tout le crdit qu'il avoit sur le grand Alcandre pour le faire
revenir d'un amour qui le perdoit de rputation dans le monde, et dont
il ne connoissoit pas l'indignit.

Il lui dit encore plusieurs choses de la mme force; aprs quoi il s'en
fut chez mademoiselle de Montpensier,  qui il annona la volont du
grand Alcandre. Cette princesse, qui s'attendoit  des douceurs aprs
lesquelles il y avoit nombre d'annes qu'elle soupiroit, n'eut pas
plutt appris cette nouvelle qu'elle tomba vanouie, de sorte que toute
l'eau de la Seine n'auroit pas t capable de la faire revenir, si M. de
Lauzun n'et approch son visage contre le sien pour lui dire 
l'oreille qu'il n'toit pas temps de se dsesprer ainsi, mais de
prendre des mesures qui les pussent mettre  couvert l'un et l'autre de
la haine de leurs ennemis; que cela ne consistoit cependant que dans une
extrme diligence, parce que la perte d'un seul moment entranoit une
trange suite; que, pour lui, il toit d'avis que, sans s'arrter aux
ordres du grand Alcandre, ils se mariassent secrtement; que, quand la
chose seroit faite, il y consentiroit bien, puisqu'il y avoit dj
consenti, et qu'en tout cas cela n'empcheroit pas toujours leur
intelligence et leur commerce.

La princesse revint de sa pamoison  un discours si loquent et si
agrable; et, s'tant enferms tous deux dans un cabinet, ils y
appelrent la comtesse de Nogent en tiers, qui leur confirma qu'ils ne
pouvoient prendre une rsolution plus avantageuse au bien de leurs
affaires et  leur contentement. On dit mme qu'elle fut d'avis qu'ils
devoient consommer leur mariage d'avance, et, comme ils dfroient
beaucoup  ses avis, la chose fut excute sur-le-champ. Aprs cela on
convint, dans ce conseil d'amour, que la princesse iroit trouver le
grand Alcandre, pour essayer si elle ne pourroit point lui faire changer
de sentiment; et en effet, elle monta en carrosse en mme temps pour y
aller.

Le grand Alcandre, tant averti qu'elle demandoit  lui parler en
particulier, se douta bien de ce que ce pouvoit tre; et, quoiqu'il ne
ft pas rsolu de lui accorder sa demande, comme il ne pouvoit
honntement se dispenser de lui donner audience, il la fit entrer dans
son cabinet, aprs en avoir fait sortir tous ceux qui y toient avec
lui. La princesse se jeta l  ses pieds; et, se cachant le visage de
son mouchoir, moins cependant pour essuyer ses larmes que pour cacher sa
confusion, elle lui dit qu'elle faisoit l un personnage qui la devoit
combler de honte, si lui-mme ne lui avoit donn de la hardiesse,
approuvant comme il avoit fait les desseins de M. de Lauzun; que c'toit
sur cela qu'elle avoit pris des engagemens qu'il lui toit difficile de
rompre; que, quoiqu'il ne ft pas trop biensant  une personne de son
sexe de parler de la sorte, le mrite de M. de Lauzun,  qui il n'avoit
pu refuser lui-mme ses affections, pouvoit bien lui servir d'excuse;
qu'enfin, quiconque considreroit que ses feux toient lgitimes et
approuvs par son Roi n'y trouveroit peut-tre pas tant  redire que
l'on pourroit bien s'imaginer.

Le grand Alcandre, qui lui avoit command plusieurs fois de se lever
sans qu'elle et voulu lui obir, lui dit, voyant qu'elle avoit cess de
parler, que, si elle ne se mettoit dans une autre posture, il n'a voit
rien  lui rpondre. La princesse se leva, l'entendant parler de la
sorte, et attendant avec une crainte inconcevable l'arrt de sa mort ou
de sa vie. Mais le grand Alcandre ne la laissa pas longtemps dans
l'incertitude, lui disant que, s'il avoit eu la foiblesse de consentir 
son mariage, il en toit assez puni par les remords qu'il en avoit; que
c'toit une chose dont il se repentiroit toute sa vie, et qu'il ne
concevoit pas comment elle, qui avoit toujours fait parotre un courage
au-dessus de son sexe, se pouvoit rsoudre  une action qui la devoit
combler d'infamie.

Mademoiselle de Montpensier, ayant eu cette rponse, s'en retourna chez
elle la rage dans le coeur contre le grand Alcandre; et, y ayant trouv
M. de Lauzun, qui attendoit avec impatience des nouvelles de ce qu'elle
auroit fait, ils convinrent ensemble que, puisque rien n'toit capable
de le flchir, ils devoient, pour achever leur mariage, y faire mettre
les crmonies. Un prtre fut bientt trouv pour cela; et, ayant t
pouss dans le cabinet de la princesse, ils attendirent du temps et de
la fortune quelque occasion favorable pour divulguer leur mariage.

Cependant il ne put tre fait si secrtement que le grand Alcandre n'en
ft averti par un domestique de la princesse, que M. de Louvois[320],
ennemi jur de M. de Lauzun, avoit gagn pour l'avertir de tout ce qui
se passeroit dans sa maison[321]. Le grand Alcandre en tmoigna une
grande colre. M. de Louvois et madame de Montespan, qui toient
d'intelligence ensemble pour l'abaissement de M. de Lauzun, tchrent
encore de l'animer davantage; car il faut savoir que M. de Lauzun avoit
maltrait M. de Louvois en plusieurs rencontres, et que ce ministre, qui
commenoit dj  entrer en grande faveur, cherchoit  s'en venger par
toutes sortes de moyens.

[Note 320: M. de Louvois et M. Le Tellier, son pre, avoient toujours
t fort contraires  M. de Lauzun: celui-ci ne lui avoit jamais
pardonn l'amour qu'il avoit eu pour sa fille, madame de Villequier;
pour l'autre, qui vouloit tre le matre de la guerre, et que toutes les
charges qui la regardoient et les commandements dpendissent de lui, il
ne pouvoit souffrir la grande ambition de M. de Lauzun, qui vouloit
pousser sa fortune par l et qui toit incapable de se soumettre  lui.
La grande inclination que le Roi avoit pour lui, tout cela lui donnoit
beaucoup de jalousie contre M. de Lauzun. On disoit que c'toit lui qui
avoit empch qu'il ne ft grand matre de l'artillerie, lorsque le
comte de Lude le fut. Ils avoient eu mille dmls ensemble, et M. de
Lauzun prenoit toujours les affaires d'une grande hauteur; ainsi on
l'accusoit fort d'avoir contribu  sa prison. (_Mm._ de Montp., t. 6,
p. 346.)]

[Note 321: On a tout lieu de penser que la soeur mme de Lauzun, madame
de Louvois, toit gagne par Louvois et trahissoit son frre. S'ils
croyoient, disoit Lauzun, parlant d'elle et de son mari, que j'eusse de
l'argent dans les os, ils me les casseroient. Mademoiselle dit
ailleurs: Quoique M. de Louvois ne ft pas ami de M. de Lauzun, madame
de Nogent a toujours continu de commercer avec lui; et j'ai su qu'elle
lui avoit promis, peu de temps aprs sa prison, qu'elle ne feroit jamais
rien pour sa libert sans son ordre, et que si je voulois agir pour cela
et qu'elle en et connoissance, il en seroit averti. (_Mm._, VI, 344
et 345.)]

Ils conseillrent nanmoins au grand Alcandre de dissimuler son
ressentiment, soit qu'ils crussent ne pouvoir encore procurer la perte
de M. de Lauzun, ou qu'ils apprhendassent de choquer la princesse, qui
ne pardonnoit pas volontiers quand on lui avoit donn une fois sujet de
vouloir du mal. Le Roi continua donc d'en user en apparence avec lui
comme il faisoit auparavant; mais il donna ordre  M. de Louvois de le
faire observer de si prs qu'il pt lui rendre compte de sa conduite.

M. de Lauzun, cependant, prenant des airs de grandeur avec sa nouvelle
pouse, auxquels il n'avoit dj que trop de disposition naturellement,
s'en faisoit accroire tous les jours de plus en plus, si bien qu'il
avoit presque toute la cour pour ennemie. Il soutenoit cependant tout
cela avec une hauteur extraordinaire; mais il lui survint bientt une
occasion qui fut cause de sa disgrce, que l'on mditoit nanmoins il y
avoit dj longtemps.

Le comte de Guiche[322], fils an du marchal de Grammont, toit
colonel du rgiment des gardes du grand Alcandre, en survivance de son
pre, et le grand Alcandre l'ayant exil pour des desseins approchans de
ceux de M. de Lauzun, c'est--dire pour avoir os aimer la femme de
Monsieur, enfin,  la considration du marchal, pour qui le grand
Alcandre avoit beaucoup d'amiti, il permit  son fils de revenir, 
condition nanmoins qu'il se dferoit de sa charge. Or, la charge du
comte de Guiche tant sans contredit la plus belle et la plus
considrable de toute la cour[323], ceux qui avoient du crdit auprs du
grand Alcandre y prtendoient; M. de Lauzun entre autres, que le grand
Alcandre avoit fait il n'y avoit pas long-temps capitaine de ses gardes.
Cependant il n'osoit la lui demander, soit qu'il se ft aperu qu'il
commenoit  n'tre plus si bien dans son esprit qu'il avoit t
autrefois, ou qu'il ne voult pas  toute heure et  tous momens
l'importuner de nouvelles grces.

[Note 322: L'histoire de ses amours et de sa disgrce est l'objet du
premier pamphlet de ce volume.]

[Note 323: Le rgiment des gardes franoises est le premier et le plus
considrable de l'infanterie. Il est compos de trente compagnies, et
chaque compagnie de deux cents hommes. (_tat de la France._)--D'aprs
Saint-Simon (t. 20, dit. Sautelet), ce n'est pas la charge de colonel
du rgiment des gardes, mais celle de grand-matre de l'artillerie,
qu'auroit poursuivie Lauzun. Cf. ci-dessus, p. 390, _note_ 1.]

Il avoit fait la paix en apparence avec madame de Montespan, qui, pour
le faire donner plus adroitement dans le panneau, avoit fait semblant de
lui pardonner. M. de Lauzun, croyant donc qu'elle ne lui refuseroit pas
son entremise, la pria de vouloir le servir en cette rencontre, mais de
ne pas dire au grand Alcandre qu'il lui et fait cette prire. Madame de
Montespan le lui promit; mais, allant en mme temps trouver le grand
Alcandre, elle lui dit que M. de Lauzun n'toit plus rien que mystre;
qu'il lui avoit fait promettre de lui demander la charge du comte de
Guiche, mais qu'il avoit exig en mme temps de ne lui pas dire qu'il
l'en avoit prie; qu'elle ne concevoit pas pourquoi tous ces dtours
avec un prince qui l'avoit combl de tant de grces, et qui l'en
combloit encore tous les jours; que, quoiqu'il n'y et pas lieu de
croire qu'il avoit pu avoir de mchants desseins en demandant cette
charge, nanmoins elle ne la lui accorderoit pas si elle toit  sa
place, puisque toutes les bonts qu'il avoit pour lui mritoient bien du
moins que pour toute reconnoissance il ft parotre plus de franchise.

Quoique le procd de M. de Lauzun ne ft rien dans le fond, comme
madame de Montespan nanmoins y donnoit les couleurs les plus noires
qu'il lui toit possible, le grand Alcandre y fit rflexion, et,
tmoignant  madame de Montespan qu'il ne pouvoit comprendre le dessein
que M. de Lauzun pouvoit avoir, elle lui conseilla de lui en parler
lui-mme, pour voir s'il useroit toujours des mmes dtours. Le grand
Alcandre approuva ce conseil, et, s'tant enferm avec M. de Lauzun dans
son cabinet, aprs lui avoir parl de choses et d'autres, il l'entretint
de tous ceux qui aspiroient  la charge du comte de Guiche, lui disant
que son dessein n'toit pas d'en gratifier aucun, parce qu'ils ne lui
sembloient pas avoir assez d'exprience pour remplir une si grande
charge.

M. de Lauzun, ravi de voir le grand Alcandre dans ces sentimens, tcha
de l'y confirmer, ajoutant  ce qu'il avoit dit de ces personnes-l
quelque chose  leur dsavantage. Mais, comme il ne venoit point  ce
que le grand Alcandre dsiroit de lui, c'est--dire  lui demander si
elle ne l'accommoderoit pas, et s'il n'avoit pas envie de l'avoir
lui-mme, M. de Lauzun lui rpondit qu'aprs avoir reu tant de grces
de Sa Majest, il n'avoit garde d'en prtendre de nouvelles; qu'ainsi il
osoit lui assurer qu'il n'en avoit pas eu seulement la pense, se
rendant assez de justice pour savoir qu'il y en avoit mille autres qui
en toient plus dignes que lui.--Cette modestie vous sied bien, rpondit
un peu froidement le grand Alcandre;  quoi il ajouta que cependant
madame de Montespan lui avoit parl pour lui, ce qu'il ne croyoit pas
qu'elle et fait s'il ne l'en avoit prie; qu'il ne concevoit pas
pourquoi il faisoit mystre d'une chose  laquelle il pouvoit prtendre
prfrablement  tant d'autres, et qu'il vouloit qu'il lui en dt la
vrit. M. de Lauzun, se voyant press de cette sorte par le grand
Alcandre, lui jura tout de nouveau qu'il n'y avoit jamais pens; sur
quoi le grand Alcandre, prenant tout d'un coup un air  le faire
trembler, lui dit qu'il s'tonnoit extrmement de la hardiesse qu'il
avoit de lui mentir avec tant d'impudence; qu'il n'avoit que faire de
dguiser davantage; que madame de Montespan lui avoit tout dit, et qu'il
pouvoit s'assurer qu'il n'auroit jamais aucune confiance en tout ce
qu'il lui pourroit dire. En mme temps il se leva, et l'ayant congdi
sans vouloir entendre ses excuses, M. de Lauzun s'en alla plein de
dsespoir et de rage.

Il rencontra, au sortir du cabinet du grand Alcandre, le duc de
Crqui[324], qui, le voyant tout chang, lui demanda ce qu'il avoit; 
quoi il lui rpondit qu'il toit un malheureux, qu'il avoit la corde au
cou, et que celui qui voudroit l'trangler seroit le meilleur de ses
amis. Il s'en fut de l chez madame de Montespan, o il n'y eut sorte
d'injures qu'il ne lui dt, et mme de si grossires, qu'on n'et jamais
cru que c'toit un homme de qualit qui les et pu avoir  la bouche.
Madame de Montespan lui dit que, si ce n'toit qu'elle esproit que le
grand Alcandre lui en feroit justice, elle le dvisageroit  l'heure
mme, mais qu'elle vouloit bien s'en remettre  lui.

[Note 324: Le duc de Crqui avoit t un des quatre gentilshommes qui
avoient parl au roi en faveur du mariage de Lauzun et de Mademoiselle.]

Aprs qu'il lui eut encore dit tout ce que le dsespoir et la rage
peuvent inspirer de plus sale et de plus vilain, il s'en fut chez
mademoiselle de Montpensier, qu'il ne put caresser comme il avoit
accoutum, tant l'abattement de l'esprit avoit contribu  celui du
corps. Cependant, comme la princesse n'y trouvoit pas son compte, elle
voulut savoir d'o cela provenoit, lui jurant que la chose seroit bien
difficile si elle ne tchoit d'y apporter remde. M. de Lauzun, se
croyant oblig de lui dire ce que c'toit, lui fit part de la
conversation qu'il avoit eue avec le grand Alcandre, et de la visite
qu'il avoit rendue ensuite  madame de Montespan, ne lui cachant rien de
tout ce qu'il lui avoit dit de dsobligeant.

La princesse,  qui l'ge avoit donn plus d'exprience qu' lui, qui
naturellement avoit beaucoup d'esprit, mais fort peu de jugement, le
blma de ce qu'il avoit fait, lui disant que toutes vrits n'toient
pas toujours bonnes  dire. Elle apprhenda le ressentiment du grand
Alcandre, et, dans la crainte qu'elle avoit que cette conjoncture ne ft
nuisible  ses plaisirs, elle fit ce qu'elle put pour en prendre
toujours par provision, de peur qu'il ne lui ft pas permis d'en prendre
toutes fois et quantes qu'elle en auroit la volont.

Eh effet, le grand Alcandre ayant su que M. de Lauzun, nonobstant ses
ordres ritrs tant de fois, s'toit encore dchan contre madame de
Montespan, rsolut de le faire arrter[325]. Les remontrances de M. de
Louvois, qui ne cessoit de lui reprsenter qu'il ne pourroit ramener
autrement cet esprit  la raison, y servirent beaucoup. Enfin, aprs
avoir vaincu tous les retours qu'il avoit encore pour cet indigne
favori, l'ordre en fut donn au chevalier de Fourbin[326], major des
gardes du corps, qui se transporta  l'heure mme chez M. de Lauzun, o,
ayant appris qu'il toit all  Paris, il laissa un garde en sentinelle
 la porte, avec ordre de le venir avertir ds le moment qu'il seroit
revenu. M. de Lauzun arriva une heure aprs, et le garde en tant venu
avertir le chevalier de Fourbin, il posa des gardes autour de la maison,
puis entra dedans et le trouva auprs du feu, qui ne songeoit gure 
son malheur, car d'aussi loin qu'il le vit venir, il s'enquit de lui ce
qui l'amenoit, et s'il ne venoit point de la part du grand Alcandre pour
lui dire de le venir trouver. Le chevalier de Fourbin rpondit que non,
mais qu'il lui envoyoit demander son pe; qu'il toit fch d'tre
charg d'une telle commission, mais que, comme il toit oblig de faire
ce que son matre lui commandoit, il n'avoit pu s'en dispenser.

[Note 325: Mademoiselle de Montpensier semble douter de la part que prit
madame de Montespan  la disgrce du Lauzun: On croyoit, dit-elle, que
madame de Montespan, qui avoit t fort de ses amies, avoit chang. On
n'en disoit pas la raison: on ne doit pas croire que mon affaire, qui ne
paroissoit point tre dsagrable au Roi, l'ait pu tre  elle.... Je
crois que ce fut son malheur seul qui lui attira celui-l. Cependant
Mademoiselle n'ignoroit pas les rapports de Lauzun avec madame de
Montespan: Il avoit,  ce que l'on dit, souvent des dmls avec madame
de Montespan. Cela n'est pas venu  ma connoissance, et je ne m'en suis
pas informe. On voit que mademoiselle de Montpensier s'aveugloit
volontairement (_Mm._, VI, 346-348). Segrais, confident de mademoiselle
de Montpensier et disgraci par elle, parce qu'il lui parloit trop
franchement au sujet de Lauzun, s'explique ainsi sur l'arrestation de
celui-ci: Lorsque M. de Lauzun sut que c'toit madame de Montespan qui
avoit empch que son mariage ne s'accomplt avec Mademoiselle, il
conut une haine implacable contre elle et il commena  se dchaner
contre sa conduite, non-seulement dans toutes les occasions et dans
toutes les compagnies o il se trouvoit, mais encore  deux pas d'elle,
de telle manire qu'elle avoit entendu dire des choses trs cruelles de
sa personne. Madame de Maintenon, qui toit auprs de madame de
Montespan, sachant que le Roi avoit rsolu de faire la guerre aux
Hollandois, comme il la fit en 1672, lui demanda ce qu'elle prtendoit
devenir lorsque la guerre seroit dclare, et si elle ne considroit pas
que M. de Lauzun, qui toit si bien dans l'esprit du Roi et qui auroit
lieu d'entretenir souvent le Roi par le rang que sa charge lui donnoit,
lui rendroit de mauvais offices pendant qu'elle resteroit  Versailles.
Madame de Montespan, effraye par les sujets de crainte que madame de
Maintenon venoit de lui dire, lui demanda quel remde on pourroit y
apporter. Elle rpondit que c'toit de le faire arrter, et qu'elle en
avoit un beau prtexte, en reprsentant au Roi toutes les indignits
dont elle savoit que M. de Lauzun la chargeoit tous les jours, et qu'il
n'en falloit pas davantage pour obliger le Roi de la dlivrer d'un
ennemi si redoutable. Elle fit ses plaintes et M. de Lauzun fut arrt.
(_Mm. anecdotes_ de Segrais; oeuvres, Paris, 1755, in-12, t. 2, p. 92.)]

[Note 326: L'_tat de la France_ de 1669 et annes suivantes mentionne
en effet le chevalier de Fourbin ou Forbin comme major, reu
lieutenant, et prcdant tous les lieutenants reus depuis lui.
Melchior, chevalier de Forbin, toit fils du marquis Gaspard de
Forbin-Janson et de Claire de Libertat, sa seconde femme; son frre
an, marquis de Janson, toit gouverneur d'Antibes, et son frre le
plus jeune, cardinal vque de Beauvais. Le chevalier de Forbin fut tu
au combat de Casano. (_Saint-Simon._)]

Il est ais de juger de la surprise de M. de Lauzun  un compliment, si
peu attendu; car, quoiqu'il et donn lieu au grand Alcandre d'en user
encore plus rigoureusement avec lui, comme on ne se rend jamais justice,
et que d'ailleurs on se flatte toujours, il croyoit que l'amiti qu'il
lui avoit toujours tmoigne prvaudroit pardessus son ressentiment. Il
demanda au chevalier de Fourbin s'il n'y avoit pas moyen qu'il lui pt
parler; mais lui ayant dit que cela lui toit dfendu, il s'abandonna au
dsespoir. On le garda  vue pendant toute la nuit, comme on et pu
faire l'homme du monde le plus criminel; et le chevalier de Fourbin
l'ayant remis le lendemain entre les mains de M. d'Artagnan[327],
capitaine-lieutenant de la premire compagnie des mousquetaires du grand
Alcandre, M. de Lauzun se crut perdu, parce que M. d'Artagnan n'avoit
jamais t de ses amis. Ainsi, il se mit dans l'esprit qu'on ne l'avoit
choisi que pour lui faire pice; infrant en mme temps que, pour le
traiter avec tant de cruaut, il falloit que ses ennemis eussent prvalu
entirement sur l'esprit du grand Alcandre.

[Note 327: Il y avoit deux compagnies de mousquetaires  cheval, et
toutes deux avoient pour capitaine le roi; le capitaine lieutenant de la
premire toit Charles de Castelmar, seigneur d'Artagnan, dont Gatien
des Courtils a publi les mmoires apocryphes; le capitaine lieutenant
de la seconde toit un Colbert.]

M. d'Artagnan, ayant pris les ordres de M. de Louvois, par le
commandement du grand Alcandre, conduisit M. de Lauzun  Pierre-Encise,
et de l  Pignerolles[328], o on l'enferma dans une chambre grille,
ne lui laissant parler  qui que ce soit, et n'ayant que des livres pour
toute compagnie, avec son valet de chambre,  qui l'on annona que, s'il
vouloit demeurer avec lui, il falloit se rsoudre  ne point sortir. Le
chagrin qu'il eut de se voir tomb d'une si haute fortune dans un tat
si dplorable, le rduisit bientt  une telle extrmit qu'on dsespra
de sa vie. Il tomba mme en lthargie; de sorte qu'on dpcha un
courrier au grand Alcandre pour lui donner avis de sa mort. Mais, six
heures aprs, il en vint un autre qui apprit sa rsurrection, dont on ne
tmoigna ni joie ni chagrin, j'entends dans le gnral, chacun le
comptant dj comme un homme mort au monde, ce qui faisoit qu'on n'y
prenoit plus d'intrt.

[Note 328: La citadelle de Pignerolles avoit pour gouverneur M. de
Saint-Mars. Lauzun y trouva Fouquet, avec qui il avoit t brouill pour
je ne sais quelle galanterie, et avec qui il se rconcilia. Ils
mangeoient presque tous les jours ensemble, dit Mademoiselle. Mais avant
d'obtenir cette faveur, Lauzun avoit pu dj,  force de patience, de
ruse et d'industrie, entrer en correspondance avec Fouquet. C'est un
passage charmant dans Saint-Simon que celui o l'on voit Lauzun raconter
son lvation, et son mariage rompu avec Mademoiselle,  Fouquet, qui ne
l'en peut croire, et le plaint d'une captivit qui lui a fait perdre la
tte. On eut toutes les peines du monde  le dsabuser. (_Saint-Simon_,
XX, 438.)]

Cependant, mademoiselle de Montpensier, tant au dsespoir que les
plaisirs  quoi elle s'toit attendue avec lui fussent disparus si tt,
souffroit d'autant plus qu'elle osoit moins le faire parotre. Ses
bonnes amies faisoient cependant tout ce qu'elles pouvoient pour adoucir
sa douleur; mais comme elles n'toient pas toujours avec elle, et
surtout la nuit, pendant laquelle la maladie qu'elle avoit est toujours
la plus pressante, elles contribuoient plutt  la rendre plus
malheureuse, en la faisant ainsi ressouvenir de son malheur, qu'elles ne
lui apportoient du soulagement. Son plus grand mal toit cependant de
n'oser se plaindre; car, comme son mariage toit secret, elle jugeoit
bien qu'il falloit que ses peines fussent secrtes, si elle ne vouloit
se rsoudre d'apprter  rire, non seulement  ses ennemis, mais encore
 toute la France, qui avoit les yeux tourns sur elle pour voir de
quelle faon elle recevroit la disgrce de son bon ami. Cela ne
l'empcha pourtant pas de prendre l'homme d'affaires de M. de Lauzun,
dont elle fit son intendant, et de recevoir  son service son cuyer et
ses plus fidles domestiques, qui furent ravis de pouvoir surgir  ce
port aprs le naufrage de leur matre.

Cependant le grand Alcandre, ni plus ni moins que si M. de Lauzun n'et
jamais t son favori, coutoit tout ce qu'on lui en disoit sans en tre
touch, et mme sans y rpondre; ce qui toit cause que ceux qui toient
encore de ses amis, dont le nombre nanmoins toit trs petit, n'osoient
plus lui en parler. On n'osoit mme presque plus lui demander la charge
du comte de Guiche, parce que, chacun sachant que 'avoit t l la
pierre d'achoppement, on craignoit qu'elle ne ft le mme effet pour les
autres qu'elle avoit fait pour lui. Comme on toit cependant tous les
jours dans l'attente pour voir  qui le grand Alcandre la donneroit, on
fut tout surpris qu'un matin,  son lever, il dit au duc de La
Feuillade[329], que, s'il pouvoit trouver cinquante mille cus, il lui
donneroit le reste pour avoir la charge du comte de Guiche,  qui il
falloit compter six cent mille francs avant d'avoir sa dmission. Le duc
de la Feuillade rpondit en riant au grand Alcandre qu'il les trouveroit
bien s'il lui vouloit servir de caution; et aprs l'avoir remerci
srieusement de la grce qu'il lui faisoit, il prit cong de lui pour
aller chercher  Paris la somme qu'il lui demandoit.

[Note 329: Il avoit ce titre depuis janvier 1672, que sa femme,
Charlotte Gouffier, lui avoit apport le duch de Roannez par la cession
volontaire que lui en avoit faite Artus Gouffier, duc de Roannez, son
frre. Le Roi approuva cette cession par lettres du mois d'aot 1666.
Cf. I, p. 243.]

Comme la nouvelle de ce que le grand Alcandre faisoit pour lui s'toit
rpandue parmi les courtisans, il en trouva un grand nombre dans
l'antichambre et sur le degr, qui lui en vinrent faire leurs
complimens. Mais les ayant  peine couts, il s'en retourna avec son
air brusque dans la chambre du grand Alcandre,  qui il dit qu'on
n'avoit plus que faire d'avoir recours aux saints pour voir des
miracles; que Sa Majest en faisoit de plus grands que tous les saints
du paradis; que quand il toit arriv le matin  son lever, il n'avoit
t regard de personne, parce que personne ne croyoit que Sa Majest
dt faire ce qu'elle avoit fait pour lui; mais que chacun n'avoit pas
plustt entendu la grce qu'elle lui avoit accorde, qu'on s'toit
empress  l'envi l'un de l'autre de lui faire des offres de service,
mais des offres de service  la mode de la cour, c'est--dire sans que
pas un lui et offert sa bourse pour y pouvoir prendre les cinquante
mille cus dont il avoit tant de besoin.

Le grand Alcandre se mit  rire de la saillie du duc de la Feuillade,
et, voyant qu'il s'en retournoit avec autant de prcipitation qu'il
toit venu, il lui dit de ne s'en pas aller si vite, s'il n'avoit que
faire  Paris que pour aller chercher de l'argent; qu'il consentoit de
lui en prter, mais  condition qu'il le lui rendroit quand il se
trouveroit en tat. Ainsi le grand Alcandre, ayant abaiss en un jour
son favori, en leva un autre presque en aussi peu de temps: car il est
constant que le matin que le grand Alcandre fit ce prsent au duc de la
Feuillade, il toit si mal dans ses affaires, que, lui tant mort un de
ses chevaux de carrosse, il n'avoit point trouv d'argent chez lui pour
en ravoir un autre.

Quoique la disgrce de M. de Lauzun et priv les dames de la cour d'un
de leurs meilleurs combattans, comme, d'un moment  l'autre, il s'en
prsente l de tout frais, la vigueur de ceux-ci les consola de la perte
de l'autre, et elles ne l'eurent pas plutt perdu de vue qu'elles ne
songrent plus  ses bravoures. Parmi les jeunes gens qui se
prsentrent pour remplir sa place, le duc de Longueville[330] toit
sans doute le plus considrable pour le bien et pour la naissance: car
il descendoit de princes qui avoient possd la couronne avant qu'elle
tombt dans la branche du grand Alcandre, et il avoit bien six cent
mille livres de rente en fonds de terre pour soutenir une origine si
illustre. Pour ce qui est de sa personne, sa jeunesse, accompagne d'un
je ne sais quoi, la rendoit toute charmante. Ainsi, quoiqu'il ne ft ni
de si belle taille ni de si grand air que beaucoup d'autres, il ne
laissoit pas de plaire gnralement  toutes les femmes: de sorte qu'il
ne parut pas plutt  la cour qu'elles firent toutes des desseins sur sa
personne.

[Note 330: Charles-Paris d'Orlans, duc de Longueville, second fils
d'Henri II d'Orlans-Longueville et d'Anne-Genevive de Bourbon, soeur du
grand Cond; son frre an s'tant fait prtre, Charles-Paris avoit
hrit du nom et des biens immenses de son frre.]

La marchale de La Fert[331] fut de celles-l, et, trente-sept ou
trente-huit ans[332] qu'elle avoit sur la tte ne lui permettant pas
d'esprer qu'il la prfrt  tant d'autres qui toient plus jeunes et
plus belles qu'elle, elle crut qu'elle ne feroit point mal de lui faire
quelques avances, et que les avances pourroient lui tenir lieu de
mrite. Comme on jouoit chez elle, et que c'toit le rendez-vous de tous
les honntes gens et de tous ceux qui n'avoient que faire, elle pria le
duc de Longueville[333] de la venir voir; et, lui ayant marqu une
heure, pour le lendemain, o il ne devoit encore y avoir personne, elle
eut le plaisir de l'entretenir tout  son aise. Cependant ce fut avec
peu de profit, car le jeune prince toit encore si neuf dans les
mystres amoureux, qu'il n'entendit ni ce que cent oeillades ni ce que
cent minauderies lui vouloient dire, et qui en eussent nanmoins assez
averti un autre qui en auroit t mieux instruit que lui.

[Note 331: Henri de Saint-Nectaire ou Senneterre, duc, pair et marchal
de France, veuf en 1654 de Charlotte de Bauves, pousa en secondes noces
(25 avril 1655) Madelaine d'Angennes de La Loupe, ne en 1629 et plus
jeune que lui de vingt-neuf ans, qui rendit son nom clbre. Soeur de la
comtesse d'Olonne (voy. I, p. 5), elle se distingua par les mmes
scandales. Elle aura son histoire.]

[Note 332: C'est quarante-trois ans qu'il faudroit dire.]

[Note 333: Le duc de Longueville, n le 29 juillet 1649, avoit alors
prs de vingt-trois ans. Il avoit, dit mademoiselle de Montpensier, le
visage assez beau, une belle tte, de beaux cheveux, une vilaine taille.
Les gens qui le connoissoient particulirement disent qu'il avoit
beaucoup d'esprit; il parloit peu; il avoit l'air de mpriser, ce qui ne
le faisoit pas aimer. (_Mm._ de Montp., VI, 359.)]

Cependant, comme la marchale, toute vieille qu'elle toit, ne lui avoit
pas dplu, il la fut revoir le lendemain  la mme heure; et, la
trouvant  sa toilette, il lui dit qu'il lui vouloit faire prsent d'une
poudre admirable. La marchale lui demanda quelle poudre c'toit, et, le
duc de Longueville lui ayant dit que c'toit de la poudre de
Polleville[334],  peine eut-il lch la parole qu'elle s'cria qu'elle
le dispensoit de lui en envoyer; que c'toit une poudre abominable, et
qu'il faudroit faire brler celui qui l'avoit invente. Elle demanda
aussitt au duc de Longueville s'il s'en servoit, et, le duc lui ayant
dit qu'oui, elle lui dit de ne la pas approcher, et que cette poudre
toit pire que la peste. Le duc, qui ne savoit ce que cela vouloit dire,
la pria de lui expliquer cette nigme; et, la marchale lui demandant
s'il n'avoit pas entendu parler de ce qui toit arriv au comte de
Saulx[335], comme il lui eut rpondu que non, elle lui dit qu'il n'avoit
qu' le lui demander  lui-mme, et qu'aprs cela elle ne croyoit pas
qu'il mt encore de la poudre de Polleville.

[Note 334: Le fait dont il est ici parl sommairement est rapport tout
au long dans le pamphlet des _Vieilles amoureuses_, qu'on lira dans ce
recueil.]

[Note 335: Le comte de Saulx, plus tard duc de Lesdiguires, toit fils
de Franois de Lesdiguires, fils lui-mme du marchal de Crqui et de
Madelaine de Bonne. Le comte de Saulx pousa Paule-Marguerite-Franoise
de Gondi de Retz, nice de Paul de Gondy, second cardinal de Retz.]

Elle ne voulut jamais lui rien dire davantage jusques  ce qu'elle ft
coiffe; mais, celle qui la coiffoit s'en tant alle, elle lui dit,
aprs cela, que, le comte de Saulx ayant eu un rendez-vous avec madame
de Coeuvres[336], il n'en toit pas sorti  son honneur  cause du
Polleville, et qu'elle croyoit bien qu'il lui en pourroit arriver autant
s'il se trouvoit en pareille rencontre. Ce reproche fit rire le duc de
Longueville, et, comme la force de sa jeunesse lui faisoit croire qu'il
ne hassoit pas l marchale, qu'il avoit trouve jolie femme  son
miroir, il lui dit qu'il avoit mis ce jour-l du Polleville, mais qu'il
parieroit bien qu'il ne lui arriveroit pas le mme accident qui toit
arriv au comte de Saulx. L-dessus, il se mit en tat de la caresser,
et la marchale, feignant de lui savoir mauvais gr de sa hardiesse,
pour l'animer encore davantage, se dfendit jusques  ce qu'elle ft
proche d'un lit, o elle se laissa tomber. Elle prouva l que ce qui se
disoit du comte de Saulx toit un effet de sa foiblesse, et non pas du
Polleville, comme il avoit t bien aise de le faire accroire.

[Note 336: Madame de Coeuvres toit Magdeleine de Lyonne; elle avoit
pous, le 10 fvrier 1670, Franois-Annibal d'Estres, troisime du
nom, petit-fils du marchal.]

Le duc de Longueville, ravi de son aventure, en usa en jeune homme, ce
qui ne dplut pas  la marchale, qui lui recommanda le secret, lui
faisant entendre qu'elle avoit affaire  un mari difficile et qui
n'entendroit point de raillerie s'il venoit  dcouvrir qu'ils eussent
commerce ensemble. Le duc de Longueville lui promit d'en user sagement,
et qu'elle auroit lieu d'en tre contente; mais il lui recommanda, de
son ct, de ne lui point faire d'infidlit, ajoutant qu'il
l'abandonneroit ds le moment qu'il en reconnotroit la moindre chose.

Cette loi fut dure pour la marchale, qui avoit cru jusque-l qu'un
homme toit trop peu pour une femme; mais, comme elle aimoit le duc, et
que d'ailleurs elle venoit d'prouver qu'il ne s'en falloit pas de
beaucoup qu'il n'en valt deux autres, elle rsolut de faire effort sur
son naturel et de lui tenir parole tant qu'elle le pourroit. Ainsi, ds
ce jour-l, elle congdia le marquis d'Effiat[337], qui tchoit de se
mettre bien auprs d'elle, et qui y auroit bientt russi sans la
dfense du duc de Longueville.

[Note 337: Antoine Ruz, marquis d'Effiat, n en 1638, mort en 1719,
toit fils de Martin Ruz, dont le frre an fut clbre sous le nom de
Cinq-Mars. Sa mre toit Isabelle d'Escoubleau de Sourdis.]

Le marquis d'Effiat toit un petit homme ttu, brave, quoiqu'il n'aimt
pas la guerre, adonn  ses plaisirs et peu capable de raison quand il
s'toit mis une fois une chose en tte. Il trouva de la duret dans le
commandement de la marchale, avec qui il s'toit vu  la veille de la
conclusion; et, ne doutant point qu'il n'y et quelque autre amant en
campagne, il souponna aussitt le duc de Longueville. Ses soupons
tant tombs sur lui, quoique cette dame en vt bien d'autres, il fut
fch d'avoir affaire  un prince avec qui il n'osoit se mesurer sans
s'exposer  d'tranges suites. Cependant, sa passion tant plus forte
que sa raison, il vouloit, ayant que de le quereller, savoir au vrai
s'il ne se mprenoit pas; et, ayant mis pour cela des espions en
campagne, il fut averti d'un rendez-vous que ces amans avoient pris
ensemble, et il se trouva lui-mme devant la porte en gros manteau, afin
d'tre plus sr si cela toit vrai ou non. Comme il eut vu de ses
propres yeux qu'on ne lui avoit dit que la vrit, il rsolut de
quereller le duc de Longueville  la premire occasion; et, l'ayant
rencontr bientt aprs, il lui dit  l'oreille qu'il le vouloit voir
l'pe  la main. Le duc de Longueville lui rpondit, sans s'mouvoir,
qu'il devoit apprendre  se connotre; qu'il se pouvoit battre contre
ses gaux, mais que, pour lui, il avoit appris  ne se jamais commettre
avec des gens dont il n'y avoit pas longtemps qu'on connoissoit les
anctres.

Ce reproche fut sensible au marquis d'Effiat, de l'extraction duquel
l'on n'avoit pas grande opinion dans le monde[338]. Cependant, comme il
n'toit pas tout seul dans l'endroit o il avoit parl au duc de
Longueville, il s'loigna sans faire semblant de rien et sans mme
donner aucun soupon de ce qu'il lui avoit dit. Le duc de Longueville
sortit peu de temps aprs; mais comme il avoit quantit de pages et de
laquais  sa suite, d'Effiat crut  propos d'attendre une occasion plus
favorable pour tirer raison et de l'injure qu'il venoit de recevoir et
du vol qu'il lui avoit fait de sa matresse.

[Note 338: L'origine de cette maison ne remonte qu'au milieu du XVIe
sicle; et le marquis d'Effiat, petit-fils du marchal, n'toit que le
sixime dans les listes gnalogiques de la famille, qui, du reste,
allie aux Sourdis, comme nous avons vu, l'toit aussi aux Montluc.]

Cependant le duc de Longueville, voyant que d'Effiat n'toit point venu
aprs lui, prit pour un effet de son peu de courage ce qui n'toit qu'un
effet de son jugement, si bien qu'il commena  en faire des mdisances,
lesquelles tant rapportes  d'Effiat le mirent dans un tel excs de
colre qu'il rsolut de se perdre ou d'en tirer vengeance. Pour cet
effet il dpcha deux ou trois espions pour savoir quand le duc de
Longueville sortiroit tout seul, ce qui lui arrivoit souvent, ayant,
outre l'intrigue de la marchale, quelques amourettes en ville qui lui
donnoient de l'occupation. Deux ou trois jours aprs, un de ces espions
l'tant venu avertir que le duc toit sorti tout seul en chaise, et
toit all  quelque dcouverte, il se fut poster sur son chemin,
tellement que, comme il s'en revenoit  deux heures aprs minuit, il se
prsenta devant lui, tenant un bton d'une main et l'pe de l'autre,
lui criant de sortir de sa chaise, sinon qu'il le maltraiteroit. Le duc
de Longueville, ayant fait en mme temps arrter ses porteurs, voulut
mettre l'pe  la main; mais d'Effiat le chargeant devant qu'il et le
temps de la tirer du fourreau, il lui donna quelques coups de cannes; ce
que voyant les porteurs, ils tirrent les btons de la chaise et
alloient assommer d'Effiat, s'il n'et jug  propos d'viter leur furie
par une prompte fuite.

Il est ais de comprendre le dsespoir du duc aprs un affront si
sensible, et combien il dsira de se venger. Il dfendit aux porteurs de
chaise de parler jamais de cette aventure, et n'en parlant lui-mme qu'
un de ses bons amis, celui-ci lui conseilla de se donner de garde de
s'en plaindre: car, quoique le grand Alcandre n'et pas manqu d'en
faire une punition exemplaire, comme il ne croyoit pas qu'un prince 
qui on avoit fait un tel affront pt se venger par le ministre
d'autrui, il lui dit qu'il n'y avoit rien  faire que de faire
assassiner son ennemi. En effet, c'toit le seul parti qu'il y avoit 
prendre en cette occasion: car, quoiqu'il ne soit pas gnreux de faire
des actions de cette nature, toutefois, comme c'et t s'exposer  tre
battu que de prendre d'Effiat en brave homme, il n'toit pas juste, et
surtout  un prince, de recevoir deux affronts en un mme temps.

Quoi qu'il en soit, le duc s'tant dtermin  suivre ce conseil, il ne
chercha plus que les occasions de le faire russir. Mais c'toit une
chose bien difficile, parce que d'Effiat, aprs avoir fait une pareille
folie, n'alloit plus que bien accompagn et se tenoit sur ses gardes.

Cependant il arriva que la marchale de La Fert devint grosse, ce[339]
qui alarma extrmement cette dame: car il faut savoir qu'elle ne
couchoit point avec son mari, qui toit un vieux goutteux, grand chemin
du cocuage, surtout quand on a une femme de bon apptit, comme toit la
marchale.

[Note 339: Tout le passage qui suit, entre crochets, manque  l'dition
de 1754; mais il se trouve dans les ditions antrieures, 1709, 1740,
etc.]

Ainsi elle s'imaginoit avec raison que, s'il venoit  le savoir, il
l'enfermeroit aussitt pour toute sa vie, si bien qu'il lui fallut user
de grande prcaution pour le lui cacher. Mais elle le dcouvrit au duc
de Longueville, qui, ravi de se voir renatre, quoiqu'il ne ft encore
qu'un enfant lui-mme, en aima plus tendrement la marchale. Comme elle
fut grosse de quatre ou cinq mois, elle ne voulut plus se commettre 
aller dans la chambre du marchal, et, demeurant  jouer toute la nuit,
elle restoit le jour au lit, o elle se faisoit apporter  manger, et ne
se levoit point que les joueurs ne revinssent, devant qui elle ne
bougeoit point de son fauteuil, de peur qu'ils ne vinssent  dcouvrir
le sujet de ses inquitudes.

Quoique le marchal ne se dfit de rien, il ne laissa pas de trouver 
redire  cette manire de vivre, et, lui ayant fait dire qu'il seroit
bien aise de lui parler, elle se hasarda  venir dans sa chambre, o il
lui lava la tte comme il faut. Mais la marchale, qui ne demandoit
qu'un prtexte pour n'y plus revenir, feignant d'tre fort offense de
ses corrections, les reut tout en colre; si bien que la conversation
s'chauffant de paroles  autres, ils se dirent l'un et l'autre beaucoup
de pauvrets: ce qui donna lieu  la marchale de lui dire qu'elle lui
permettoit de la quereller quand elle le reviendroit voir. Et, sortant
en mme temps de la chambre, elle n'y remit le pied qu'aprs ses
couches.

Comme elle fut  six semaines ou deux mois prs de son terme, elle
feignit une indisposition pour se dlivrer de la compagnie qui
l'accabloit. Enfin, le terme tant venu, elle accoucha[340] dans sa
maison, tout de mme que si elle et t grosse de son mari.

[Note 340: Cet enfant, nomm Charles-Louis d'Orlans, chevalier de
Longueville, fut tu au sige de Philisbourg en novembre 1688.]

Ce fut Clment qui l'accoucha, et le duc de Longueville, qui toit
prsent  l'accouchement, lui fit promettre le secret, moyennant deux
cents pistoles qu'il lui donna.

Cependant il venoit souvent de pareilles aubaines  cet accoucheur; car
peu de temps aprs, madame de Montespan tant encore devenue grosse du
grand Alcandre[341], on eut recours  lui; de sorte qu'on le fut qurir
de la mme manire et avec la mme crmonie qu'on avoit fait la
premire fois. Il y eut cependant de la distinction dans la rcompense,
car on lui donna cette fois-l deux cents louis d'or, au lieu qu'on ne
lui en avoit donn que cent la premire fois. L'on observa toujours la
mme chose tant que l'on eut besoin de lui, ayant eu jusqu' quatre
cents louis d'or pour le quatrime enfant dont il accoucha madame de
Montespan. Mais, soit que cela part violent  cette dame, qui
naturellement toit fort mnagre, ou qu'elle en et d'autres raisons,
le grand Alcandre l'ayant encore laisse grosse quelque temps aprs, et
tant oblig de s'en aller en campagne, elle envoya marchander avec
Clment pour lui envoyer un de ses garons  Maintenon, o elle avoit
rsolu d'aller accoucher. Elle passa l pour une des bonnes amies de la
marquise de Maintenon[342], si bien que le garon qui l'accoucha ne sut
pas qu'il avoit accouch la matresse du grand Alcandre.

[Note 341: Le second enfant de madame de Montespan et de Louis XIV fut
Louis-Csar, comte de Vexin, abb de Saint-Denis, n en 1672, mort le 10
janvier 1683. Elle eut ensuite: 3 Louise-Franoise, ne en 1673; 4
Louise-Marie-Anne, etc.]

[Note 342: Nous parlerons plus loin de madame de Maintenon, dans les
notes de l'historiette qui lui est consacre.]

Cependant, pour revenir au duc de Longueville, comme il n'pioit, comme
j'ai dj dit, que l'occasion de se venger de d'Effiat, il fut oblig de
se prparer  suivre le grand Alcandre, qui avoit dclar la guerre aux
Hollandois. Cette campagne fut extrmement glorieuse  ce grand prince,
mais fatale  ce duc: car, s'tant amus  faire la dbauche une heure
ou deux avant que le grand Alcandre ft passer le Rhin  ses troupes, le
vin lui fit tirer mal  propos un coup de pistolet contre les ennemis,
qui parloient dj de se rendre; ce qui fut cause que ceux-ci firent
leur dcharge sur lui et sur les principaux de l'arme du grand
Alcandre, dont il y en eut beaucoup de tus, et lui entre autres, qui
toit cause de ce malheur[343].

La nouvelle en tant porte  Paris, la marchale en pensa mourir de
douleur, aussi bien que plusieurs autres dames[344] qui prenoient
intrt  sa personne. Il fut regrett d'ailleurs gnralement de tout
le monde, except de d'Effiat, qui se voyoit dlivr par l d'un
puissant ennemi. En faisant l'inventaire de ses papiers, on trouva son
testament, qu'il avoit fait avant que de partir, dans lequel on fut tout
surpris de voir qu'il reconnoissoit le fils qu'il avoit eu de la
marchale pour tre  lui, et lui laissoit cinq cent mille francs, en
cas qu'il vnt  mourir devant que d'tre mari.

[Note 343: Il fut tu le 12 juin 1672, prs du fort de Tolhuis, et par
sa faute, au moment o il alloit tre nomm roi de Pologne. Madame de
Svign (_Lettre_ du 20 juin 1672) le dit expressment, d'accord avec
toutes les relations. L aussi moururent le comte de Nogent, beau-frre
de Lauzun, le marquis de Guitry et un grand nombre d'autres
gentilshommes.]

[Note 344: Mademoiselle de Montpensier dit qu'il toit fort aim des
dames. Madame de Thianges toit fort de ses amies, la marchale
d'Uxelles et beaucoup d'autres. Elles vouloient aller en Pologne avec
lui. Quand il mourut, elles en portrent le deuil et tmoignrent une
grande douleur. (_Mm._, VI, 359.)]

Comme cette nouvelle fut bientt publie par toute la ville, la
marchale en fut avertie par madame de Bertillac[345], sa bonne amie,
qui, en mme temps, lui dit de prendre garde qu'elle ne vnt aux
oreilles de son mari[346]. La marchale pensa enrager, voyant que son
affaire devenoit ainsi publique; mais, comme le temps console de tout,
elle soutint cela le mieux du monde, et s'accoutuma  la fin  en
entendre parler sans en rougir. Le grand Alcandre, sachant que le duc de
Longueville avoit un fils de la marchale, en eut beaucoup de joye; car,
comme il y avoit du rapport entre l'aventure du duc de Longueville et la
sienne, je veux dire, comme le fils que ce duc laissoit venoit d'une
femme marie aussi bien que ceux qu'il avoit de madame de Montespan, il
voulut que cela lui servt de planche pour faire lgitimer ses enfants
quand la volont lui en prendroit. Il envoya donc ordre au Parlement de
Paris de lgitimer le fils du duc de Longueville, sans qu'on ft oblig
de nommer la mre, ce qui toit nanmoins contre l'usage et contre les
lois du royaume.

[Note 345: Femme de M. de Bertillac, qui servoit alors  l'arme de
Hollande. La _Gazette_ parle de lui deux ou trois fois dans des
circonstances insignifiantes.]

[Note 346: Le secret fut assez exactement gard,  en croire
mademoiselle de Montpensier: La mre du chevalier de Longueville toit
une femme de qualit dont le mari toit vivant. Il disoit  tout le
monde, en ce temps-l: Ne savez-vous point qui est la mre du chevalier
de Longueville? Personne ne lui rpondoit, quoique tout le monde le
st. (_Mm._, t. 6, p. 361.)]

Quand les premiers bruits que cette nouvelle avoit apports furent un
peu apaiss, la marchale, qui voyoit sa rputation perdue parmi tous
les honntes gens, rsolut de faire banqueroute  toute la pudeur qui
lui pouvoit rester. Elle tta de tous ceux qui voulurent bien se
contenter des restes du duc de Longueville et du reste de plusieurs
autres, et, ayant li une forte amiti avec madame de Bertillac, qui
toit une des plus belles femmes de Paris, elles furent confidentes
l'une de l'autre et gotrent de bien des sortes de plaisirs. La
marchale avoit un laquais qui fut rou, et qui avoit une des plus
belles ttes du monde; et la mdisance vouloit qu'il et part dans ses
bonnes grces, parce qu'on voyoit qu'elle le distinguoit des autres
laquais.

Une si grande liaison de madame de Bertillac avec la marchale ne plut
pas  M. de Bertillac, son beau-pre[347], qui craignoit que pendant que
son fils toit  l'arme, sa femme[348] ne vnt  se dbaucher. Mais
c'toit une chose faite, et elle n'avoit pu entendre parler  la
marchale du plaisir qu'il y avoit  faire une infidlit  son mari,
sans vouloir prouver ce qui en toit. M. de Bertillac y tenoit la main
cependant autant qu'il lui toit possible, avoit l'oeil sur elle, et lui
recommandoit d'avoir l'honneur en recommandation; mais comme il toit
beaucoup occup  la garde des trsors du grand Alcandre, que ce prince
lui avoit confis, autant il lui toit difficile de pouvoir rpondre de
la conduite de sa belle-fille, autant il toit ais  sa belle-fille de
lui en faire accroire.

[Note 347: M. de Bertillac le pre exeroit seul, depuis 1669, sous le
titre de garde du trsor royal, les charges de trsorier de l'pargne,
que possdoient avant lui Nicolas Jeannin de Castille, M. de Gungaud,
frre du secrtaire d'tat, et M. de La Bazinire. Lui-mme avoit exerc
une de ces trois charges, avec M. de Tubeuf et M. de Lyonne, et on
trouve dans les oeuvres de Scarron une ptre collective qu'il leur
adresse pour se faire payer de sa pension. Nous aurons  reparler de
madame de Bertillac.]

[Note 348: Anne-Louise Habert de Montmort, fille de l'acadmicien de ce
nom, marie en 1666 avec M. de Bertillac fils.]

Cependant madame de Bertillac tant alle un jour  la comdie avec la
marchale, comme celle-ci eut vu danser le Basque sauteur[349], elle dit
 l'autre qu'elle s'imaginoit qu'un homme qui avoit les reins si souples
toit un admirable acteur, lui avouant en mme temps qu'elle seroit
ravie d'en faire l'exprience elle-mme. L'ingnuit de la marchale
ayant oblig madame de Bertillac de lui parler aussi  coeur ouvert, elle
dit qu'elle croyoit bien qu'il y auroit beaucoup de plaisir  faire ce
qu'elle disoit, mais que pour elle, si elle toit tente de quelque
chose, c'toit de savoir si Baron[350], comdien, avoit autant
d'agrment dans la conversation qu'il en avoit sur le thtre. Cette
confidence fut suivie de l'approbation de la marchale; elle releva le
mrite de Baron, afin que madame de Bertillac relevt celui du Basque,
et, s'encourageant toutes deux  tter de cette aventure autrement que
dans l'ide, elles ne furent pas plus tt sorties de la comdie,
qu'elles se rsolurent d'crire  ces deux hommes, pour les prier de
leur accorder un moment de leur conversation.

[Note 349: Ce Basque sauteur n'est-il point le _Cobus_ de La Bruyre,
comme son _Roscius_ est Baron? (Voy. l'dit. de La Bruyre donne dans
cette collection, t. 1, 203.)]

[Note 350: Voy. le 1er vol. de l'_Histoire amoureuse_, p. 5.]

Baron et le Basque furent surpris de l'honneur qu'on leur faisoit, et,
n'ayant pas manqu d'y rpondre civilement, l'entrevue se fit 
St-Cloud[351], d'o les dames s'en revinrent si contentes qu'elles
convinrent avec eux que ce ne seroit pas l la dernire fois qu'ils se
verroient. Elles se firent part aprs cela l'une  l'autre de ce qui
leur toit arriv, et elles furent obliges de tomber d'accord que ce
n'toit pas toujours des gens de qualit qu'on tiroit les plus grands
services.  l'gard des hommes, ils n'eurent pas tous deux pareil sujet
de contentement. Si Baron fut satisfait de sa fortune, il n'en fut pas
de mme du Basque, qui trouvoit que la marchale toit insatiable. Il
dit  Baron que, quoiqu'il fatigut beaucoup  la comdie, il aimeroit
mieux tre oblig d'y danser tous les jours, que d'tre seulement une
heure avec elle. Baron le consola sur le bonheur d'tre bien avec une
femme de grande qualit, et il fut assez fou pour se laisser repatre de
cette chimre.

[Note 351: Le cabaret de La Durier y toit fameux, et c'toit le lieu
ordinaire des _cadeaux_.]

Cependant madame de Bertillac se laissa tellement aller 
l'extravagance, qu'elle ne pouvoit plus tre un moment sans Baron; et,
ayant su qu'il avoit perdu une somme fort considrable au jeu, elle le
fora  prendre ses pierreries, qui valoient bien vingt mille cus[352].
Mais il arriva, par malheur pour elle, qu'une des amies de son beau-pre
en ayant eu affaire pour quelque assemble, elle le pria de les
emprunter de sa belle-fille, et M. de Bertillac, tant bien aise
d'obliger cette dame, dit  madame de Bertillac de les lui prter, ce
qui l'embarrassa extrmement.

[Note 352: Madame de Svign met cette anecdote sur le compte du duc de
Caderousse (voy. la note suivante), et Bussy confirme cette imputation
(_Lettre_ du 17 fv. 1680  M. de la Rivire): Caderousse tant all,
le soir mme, dans la maison o il avoit perdu la veille, dit avec un
air ddaigneux qu'on dit qu'il a,  quelqu'un qui lui demandoit ce qu'il
venoit faire l, n'ayant pas un quart d'cu, que les gens comme lui ne
manquoient jamais de ressources, et que la bonne femme... n'avoit plus
ni bagues ni joyaux.  la vrit il ne voyoit pas que madame de... toit
dans l'alcve de la chambre avec la matresse du logis. Vous pouvez vous
imaginer ce que peut penser une femme passionne qui se voit traiter de
la sorte. Elle tomba en dfaillance, et, comme elle fut revenue, on la
porta dans son carrosse et de l dans son lit, o elle est est morte
quatre jours aprs. Seulement, disons que Bussy ne nomme pas madame de
Bertillac, mais madame de Rambures, belle-mre de Caderousse. Voy.
_Lettres de Svign_, dit. Monmerqu.--Cf. ci-dessous, p. 419.]

Comme d'abord elle avoit paru surprise, M. de Bertillac crut que, comme
elle toit joueuse, elle les avoit joues ou engages quelque part; et,
la pressant de lui dire o c'toit, afin qu'il les pt retirer, elle
s'embarrassa encore davantage, disant tantt qu'elle les avoit prtes 
une de ses amies, tantt qu'elles toient chez le joaillier, qui les
raccommodoit. M. de Bertillac, qui toit homme d'exprience, vit bien
qu'il y avoit quelque mystre l-dessous; mais, n'en pouvant rien tirer
davantage, il fut oblig de divulguer l'affaire dans la famille de sa
belle-fille, qui la tourna de tant de cts, qu'elle avoua  la fin
qu'elle les avoit donnes  Baron, ce qu'elle tcha nanmoins de
dguiser sous le nom de prter. Les parens furent en mme temps chez ce
comdien, qui nia d'abord la chose, croyant qu'on ne lui en parloit que
par soupon; mais, sachant un moment aprs que c'toit madame de
Bertillac mme qui avoit t oblige de le dire, et que mme on en avoit
dj parl au grand Alcandre, si bien que cela l'alloit perdre, il prit
le parti de les rendre, et vita par l de se faire beaucoup d'affaires.

M. de Bertillac, croyant que son fils, qui toit  l'arme, ne pouvoit
pas manquer d'tre averti de ce qui se passoit, se mit en tte qu'il
valoit mieux que ce ft lui qui lui en donnt les premiers avis qu'un
autre. Mais madame de Bertillac, qui avoit beaucoup de pouvoir sur
l'esprit de son mari, l'ayant prvenu par une lettre, M. de Bertillac
fut fort surpris qu'au lieu de remercmens qu'il attendoit de son fils,
il n'en ret que des plaintes, comme si sa femme et encore eu raison.
Madame de Bertillac poussa l'artifice encore plus loin: elle manda  son
mari de lui permettre de se retirer dans un couvent, disant qu'elle ne
pouvoit plus vivre avec M. de Bertillac, qui en usoit avec elle d'une
manire que s'il n'avoit pas t son beau-pre, elle auroit cru qu'il
auroit t amoureux d'elle, tant il toit devenu jaloux.

Ces nouvelles fchrent son mari, qui l'aimoit tendrement, et qui toit
bien loign de la croire infidle; et, attribuant toute la faute  son
pre, le reste de la campagne lui dura mille ans, tant il toit press
d'aller consoler cette chre pouse. Cependant il manda  M. de
Bertillac qu'il le prioit de laisser sa femme en repos; qu'il
connoissoit sa vertu, et que c'en toit assez pour ne rien croire de
tous les bruits qui couroient  son dsavantage. Pour ce qui est d'elle,
il lui crivit de se donner bien de garde d'aller dans un couvent, 
moins qu'elle ne le voult faire mourir de douleur; qu'elle prt
patience jusqu' la fin de la campagne, et qu'aprs cela il donneroit
ordre  tout. En effet, il ne fut pas plus tt revenu, qu'il ne voulut
couter personne  son prjudice. Ainsi il vcut avec elle comme 
l'ordinaire, de sorte que si elle n'toit point morte quelque temps
aprs, elle auroit pris un si grand ascendant sur son esprit, qu'elle
auroit fait tout ce qu'elle auroit voulu sans qu'il y et jamais trouv
 redire.

La mort de madame de Bertillac[353] fit entrer la marchale en
elle-mme. Elle dit  ses amis qu'elle vouloit renoncer  toutes les
vanits du monde; mais, comme elle en avoit dit autant  la mort du duc
de Longueville, et que cependant elle n'en faisoit rien, on ne crut pas
qu'elle tnt mieux parole cette fois-l que l'autre, en quoi l'on ne se
trompa pas; car la mort de son mari, qui arriva quelques annes
aprs[354], l'ayant mise en libert de vivre  sa mode, elle fit
succder au Basque un nombre infini de fripons qui valoient encore moins
que lui. Le chevalier au Liscouet[355] l'entretint jusqu' ce qu'il en
ft las,  qui succda l'abb de Lignerac[356]; et comme elle lui
faisoit part de son lit, elle l'obligea de lui faire part de sa bourse.
Enfin l'abb de Lignerac ayant quitt la belle-mre pour la belle fille,
elle est rduite aujourd'hui  se livrer au petit du Pr[357], qui ne
lui donne pas seulement de son Orvitan, mais qui lui apprend encore
tous les tours de cartes et de souplesse avec lesquels ils dupent
ensemble les nouveaux venus, et ceux qui sont assez fous de croire qu'on
puisse jouer honntement chez une femme qui a renonc depuis si
longtemps  l'honntet[358].

[Note 353: Toute cette intrigue dura assez longtemps, puisque madame de
Bertillac ne mourut qu'en 1680. Madame de Svign raconte sa maladie
(_Lettre_ du 24 janv. 1680) et sa mort (7 fv.), et elle confirme la
vrit du rcit qu'on vient de lire.

Voici, dit-elle, une histoire bien tragique. Cette pauvre Bertillac est
devenue passionne, pour ses pchs passs, de l'insensible C...; il l'a
vue s'enflammer et non pas se dfendre; il a t d'abord au fait et lui
a fait mettre en gage ses perles pour soutenir un peu la bassette. On le
vit arriver chez madame de Quintin avec mille louis qu'il fit sonner; sa
reconnoissance l'obligea de dire d'o ils venoient. Ce procd a si
excessivement saisi la B... qu'elle en est devenue une image de Benot,
comme autrefois; et le sang et les esprits ne courant plus, elle est
actuellement enfle et gangrene, de sorte qu'elle est  l'agonie. Nous
y passmes hier, le petit Coulanges et moi. On attend qu'elle expire;
elle est mal pleure; le pre et le mari voudroient qu'elle ft dj
sous terre. Il n'y a point deux opinions sur cette belle cause de mort.
Cf. p. 417.

Et ailleurs: Nous fmes, tout ce que vous connoissez de femmes, au
service de cette pauvre B... Il est trs vrai que c'est C... qui l'a
tue.]

[Note 354:  peine deux ans aprs, car le marchal de La Fert mourut le
27 septembre 1681.]

[Note 355: Philippe-Armand du Liscouet, chevalier, vicomte des Planches,
toit fille de Guill. du Liscouet et de Marie de Talhouet. Sa soeur
pousa le fameux financier Deschiens.]

[Note 356: L'abb de Lignerac, de la famille des Robert, seigneurs de
Lignerac et de Saint-Chamans, qui avoient des alliances dans les maisons
de Levis, branche de Charlus, et de Hautefort.]

[Note 357: Fils d'un oprateur. (_Note du texte._)]

[Note 358: Ici finit ce pamphlet dans l'dition de 1754. La suite que
nous en donnons est tire de l'dition de 1709, reproduite dans
l'dition de 1740. L'dition de 1754 a intercal  tort ce passage,
partie dans l'histoire de Mademoiselle de Fontanges, partie dans _la
France devenue italienne_, et l'dition Delahays est tombe dans la mme
faute. Mais si les premires dition de la _France galante_ contiennent
ces pages, on ne les trouve pas dans les premiers textes de _la France
devenue italienne_.]

L'exemple de la marchale avoit excit la duchesse de La Fert, sa
belle-fille[359],  n'tre pas plus vertueuse. Cependant, comme elle
toit plus jeune et qu'elle se croyoit plus belle, elle ne jugea pas 
propos de se jeter  la tte de tout le monde, comme faisoit sa
belle-mre. Prsumant au contraire assez de sa beaut pour s'imaginer
qu'elle pouvoit toucher le coeur du fils du grand Alcandre[360], elle
commena non pas  lui faire la cour, mais  lui faire l'amour si
ouvertement, que tout le monde ne put voir, sans en rougir pour elle,
l'effronterie avec laquelle elle le poursuivoit.

[Note 359: La duchesse de La Fert toit cette mme mademoiselle de La
Mothe-Houdancourt dont nous avons parl ci-dessus, p. 49, note 5. Elle
pousa, le 18 mars 1675, Henri-Franois de Saint-Nectaire, duc de La
Fert, fils du marchal.]

[Note 360: Louis, dauphin, fils de Louis XIV et de Marie-Thrse, n le
1er novembre 1661, mort le 14 avril 1711; Montausier fut son gouverneur,
Bossuet son prcepteur.]

La marchale de La Motte[361], sa mre, qui avoit t gouvernante du
fils du grand Alcandre, et qui avoit mari une autre de ses fille[362]
au duc de Ventadour[363], de la conduite de laquelle elle n'toit pas
dj trop contente, s'apercevant bientt des desseins de celle-ci,
rsolut d'en arrter le cours, pour conserver ce qui restoit de
rputation  sa maison. Elle dit donc  la duchesse de La Fert tout ce
que l'exprience et l'autorit d'une mre lui pouvoient faire dire; mais
toutes ses remontrances ne servirent qu' la faire cacher d'elle,
pendant qu'elle exposoit aux yeux des autres des desseins qui faisoient
murmurer les moins retenus; car, un jour, ayant trouv le fils du grand
Alcandre d'assez bonne humeur, elle lui dit les choses du monde les plus
hardies; et ce prince ayant lou la beaut de ses cheveux, qui  la
vrit sont fort beaux et d'une fort belle couleur, elle lui dit que
s'il l'avoit vue dcoiffe il les trouveroit encore bien plus  son gr;
que quand il voudroit, elle lui donneroit cette satisfaction; et
baissant en mme temps la tte pour lui faire voir la quantit qu'elle
en avoit, elle mit sa main dans un endroit que la biensance m'empche
de nommer, pendant que le prince considroit sa tte, sans penser
peut-tre  ce qu'elle faisoit.

[Note 361: Voy. p. 49. Madame de La Mothe, connue avant son mariage sous
le nom de mademoiselle de Toussy, et fort clbre dans les potes du
temps, Bois-Robert et autres, toit fille de Louis de Prie, marquis de
Toussy, et de mademoiselle de Saint-Gelais-Lusignan. Ne en 1624, elle
mourut le 6 janvier 1709. Elle fut gouvernante du Dauphin jusqu'en 1668,
o il quitta les mains des femmes; mais elle conserva le titre de
gouvernante des enfants de France, avec 3,600 livres de gages. Marie le
21 novembre 1650, elle toit veuve depuis le 24 mars 1657.]

[Note 362: Charlotte-lonore-Magdeleine, marie le 14 mars 1671.]

[Note 363: Louis-Charles de Levis, duc de Ventadour, toit fils de
Charles de Levis, duc de Ventadour, et de sa seconde femme, Marie de La
Guiche, fille du marchal de ce nom. Il mourut en 1717.]

Comme ce prince toit beaucoup plus jeune qu'il n'est aujourd'hui,
l'action de la duchesse de La Fert lui fit plus de honte qu'
elle-mme, et, se retirant en arrire, sa confusion augmenta quand il
vit que sa chemise sortoit et qu'il la lui falloit raccommoder. La
rougeur qui parut en mme temps sur son visage, avec quelques autres
circonstances qu'on remarqua, firent concevoir que la dame n'avoit pas
perdu son temps pendant qu'elle s'toit baisse; mais, n'en paroissant
pas plus tonne pour cela, elle dit  ce prince, qui raccommodoit sa
chemise, que cela n'toit gure honnte de faire ce qu'il faisoit devant
les dames, et que si son mari survenoit par hasard, cela seroit capable
de lui donner de la jalousie.

Le prince ne lui donna pas lieu de poursuivre la conversation, dont la
matire lui toit dsagrable; tellement qu'aprs s'en tre all, elle
fut dire  deux ou trois dames qui lui ressembloient qu'elle venoit de
voir un homme qui n'toit pas homme; et, comme on ne savoit ce qu'elle
vouloit dire par l et que cependant on vouloit le savoir, elle dit
qu'elle venoit de voir le fils du grand Alcandre, qui ne seroit jamais
le fils de son pre. On la pressa d'expliquer cette nigme, ce qu'elle
ne voulut pas faire, quoique ces dames l'en priassent. Mais elles
n'eurent pas plus tt su l'aventure qui toit arrive  ce jeune prince,
que le reste leur fut ais  deviner. Ainsi elles comprirent dans un
moment que le dsordre o il s'toit trouv toit l'ouvrage des mains de
la duchesse.

Le grand Alcandre, en ayant t averti, dit  la marchale de La Motte
qu'il n'toit point content du tout de sa fille; qu'elle l'avertt
d'avoir une conduite plus honnte, sinon qu'il seroit oblig d'en dire
un mot  son mari[364]. Cependant, ce mari toit un homme qui ne se
mettoit gure en peine ni de la rputation de sa femme, ni de la sienne
propre, et, pourvu qu'il bt et qu'il allt chez les courtisanes, il
toit au-dessus de tout ce que l'on pouvoit dire et de tout ce qui
pouvoit arriver. Il toit toujours avec un tas de jeunes dbauchs comme
lui, et tous leurs beaux faits n'toient que de pousser la dbauche
jusqu' la dernire extrmit, tellement que les filles de joie, tout
aguerries qu'elles devoient tre, ne les voyoient point entrer chez
elles sans trembler.

[Note 364: Henri-Franois de Saint-Nectaire, fils de la trop fameuse
marchale de La Fert, n le 23 janvier 1657, suivit,  peine g de
quinze ans, le roi  la conqute de Hollande.  dix-sept ans, il
succdoit  son pre dans le gouvernement de Metz et du pays messin. Il
prit part  quelques campagnes avec le titre de lieutenant gnral, et
mourut le 1er aot 1703.]

Ils firent en ce temps-l une dbauche qui alla un peu trop loin et qui
fit beaucoup de bruit et  la cour et dans la ville: car, aprs avoir
pass toute la journe chez des courtisanes o ils avoient fait mille
dsordres, ils furent souper aux Cuilliers, dans la rue aux Ours[365].
Ils se prirent l de vin, et, tant sols pour ainsi dire comme des
cochons, ils firent monter un oublieur,  qui ils couprent les parties
viriles et les lui mirent dans son corbillon. Ce pauvre malheureux, se
voyant entre les mains de ces satellites, alarma non-seulement toute la
maison, mais encore toute la rue par ses cris et ses lamentations; mais
quoiqu'il survnt beaucoup de monde qui les vouloient dtourner d'un
coup si inhumain, ils n'en voulurent rien dmordre, et, l'opration
tant faite, ils renvoyrent le malheureux oublieur, qui s'en alla
mourir chez son matre.

[Note 365: Cabaret clbre dans la rue nomme successivement rue aux
Oues (aux Oies) et rue aux Ours.]

Cet excs de dbauche, ou plutt cet excs de rage, ayant t su du
grand Alcandre, il en fut en une colre pouvantable. Mais la plupart de
ces dsesprs appartenant aux premiers de la cour et aux ministres, il
jugea  propos,  la considration de leurs parens, de se contenter de
les loigner. Les parens trouvrent cet arrt si doux, en comparaison de
ce qu'ils mritoient, qu'ils en furent remercier le grand Alcandre,
avouant de bonne foi qu'un crime si norme ne mritoit pas moins que la
mort.

Le marquis de Biran[366] et le chevalier Colbert[367], qui toient de la
dbauche et toujours des premiers  mettre les autres en train, furent
un peu mortifis avant que de partir: car celui-ci, qui toit fils du
fameux M. Colbert, en fut rgal d'une vole de coups de bton qu'il lui
donna en prsence du monde, parce que, comme il toit grand politique,
il toit bien aise qu'on ft dire au grand Alcandre qu'il n'avoit pu
savoir un tel drglement sans qu'il ft suivi d'un chtiment
proportionn  la faute. A l'gard du marquis de Biran, le grand
Alcandre dit, en parlant de lui, qu'il n'avoit que faire de prtendre de
sa vie de devenir duc, et qu'il seroit toujours plus prt  lui donner
des marques de son mpris qu' faire aucune chose qui tendt  sa
fortune. Cependant nous venons de voir, il n'y a gure, que ce prince ne
s'est pas ressouvenu de sa parole,  moins qu'on ne veuille dire que ce
n'est pas au marquis de Biran qu'il vient d'accorder le rang de duc,
mais  mademoiselle de Laval[368], qu'il a pouse.

[Note 366: Gaston Jean-Baptiste-Antoine de Roquelaure, fils de Gaston,
duc de Roquelaure, et de mademoiselle du Lude (Charlotte-Marie de
Daillon). Il porta le nom de marquis de Biran jusqu' la mort de son
pre, arrive en mars 1683; gouverneur de Lectoure, lieutenant gnral
des armes, commandant en chef en Languedoc, il fut nomm marchal de
France le 2 fvrier 1724.]

[Note 367: Antoine-Martin, bailli et grand-croix de Malte, gnral des
galres de cet ordre, colonel du rgiment de Champagne aprs avoir t
capitaine-lieutenant des mousquetaires du Roi, toit le troisime fils
de Jean-Baptiste Colbert et de Marie Charron. Bless  Valcourt le 25
aot 1689, il mourut de sa blessure le 2 septembre suivant.]

[Note 368: Marie-Louise de Laval, fille d'Urbain de Laval, marquis de
Lezay, et de Franoise de Sesmaisons, pousa le marquis de Biran le 20
mai 1683. Il sera reparl d'elle et de la courte intrigue qui lui valut
la faveur du Roi.]

Le bruit qu'avoit fait cette dbauche tant un peu apais, les parens
des exils sollicitrent leur retour, pendant que la duchesse de La
Fert souhaitoit que son mari ne revnt pas si tt, par des raisons
fortes et que je rapporterai succinctement. Comme elle avoit reconnu que
c'toit inutilement qu'elle avoit prtendu  la conqute du fils du
grand Alcandre, elle s'toit rabattue sur le premier venu, dont elle
n'avoit point lieu du tout d'tre contente. Quelqu'un lui avoit fait un
fort mchant prsent, et comme elle ne connoissoit rien  un certain mal
qui l'incommodoit, elle prit le parti d'aller incognito chez un fameux
chirurgien pour en tre claircie. Y tant arrive toute seule avec une
chaise  porteurs, ce qui ne faisoit rien prsumer de bon d'une femme de
son air, elle lui exposa son affaire sans faon, lui disant qu'elle
ressentoit depuis quelques jours quelques incommodits qui lui faisoient
craindre que son mari, qui toit un peu dbauch, n'et pas eu toute la
considration qu'il toit oblig d'avoir pour elle; qu'elle le prioit
d'examiner la chose et de lui en dire son sentiment. Et faisant en mme
temps exhibition de ses pices, elle s'attendoit que le chirurgien
alloit du moins se montrer pitoyable[369] en entrant dans ses intrts;
mais celui-ci, tant accoutum tous les jours  entendre rejeter sur les
pauvres maris des choses dont ils sont le plus souvent innocens, il lui
dit qu'il toit tant rebattu de ces sortes de contes, qu'il ne pouvoit
plus avoir de complaisance pour celles qui les lui faisoient; que sans
se mettre davantage en peine d'accuser son mari, elle songet seulement
 se faire traiter promptement, parce que le mal qu'elle avoit pouvoit
devenir pire, si par hasard elle venoit  le ngliger.

[Note 369: Sensible. Nous n'avons plus ce mot que dans le sens de digne
de piti.]

Cet arrt tonna la duchesse, qui avoit ou parler plusieurs fois  son
mari de ces sortes de maux, dans lesquels l'exprience le rendoit
savant. Ainsi, tant bien aise de savoir si celui qu'elle avoit toit le
plus grand de tous, elle s'en informa du chirurgien. Le chirurgien lui
dit que non, mais que, comme il lui avoit dj dit, il falloit y
remdier promptement, sinon qu'il pouvoit le devenir. Comme elle eut
entendu cela, elle lui dit qu'elle avoit tant de confiance en lui, sur
la rputation qu'il avoit dans le monde, qu'elle s'abandonnoit
entirement entre ses mains; et se nommant en mme temps, elle surprit
le chirurgien, qui, sachant qu'il avoit affaire  une personne de la
premire qualit, fut fch de lui avoir parl si nettement. Il lui
demanda pardon de ce qu'il s'toit montr si libre en paroles,
s'excusant que comme les plus abandonnes lui tenoient le mme langage
qu'elle lui avoit tenu, il avoit cru tre oblig de lui rpondre ce
qu'il avoit fait, n'ayant pas l'honneur de la connotre.

La duchesse lui pardonna aisment,  condition nanmoins qu'il la
sortiroit[370] bientt d'affaire; ce que le chirurgien lui promit si
elle vouloit observer un certain rgime de vivre. Elle lui dit qu'elle
feroit tout ce qu'il lui ordonneroit, et mme fit encore davantage: car
elle voulut garder le lit tant qu'elle fut dans les remdes, craignant
que si elle continuoit de vivre comme elle avoit de coutume, les veilles
n'chauffassent son sang et ne rendissent la gurison plus difficile.

[Note 370: _Sortir_ pour _tirer_ n'toit pas plus franois alors que
maintenant.]

Cependant, quoiqu'elle ne voult voir personne, comme elle se seroit
beaucoup ennuye d'tre toute seule, elle permit  M. L'Avocat[371],
matre des requtes, qui lui disoit depuis longtemps qu'il l'aimoit sans
en pouvoir tirer aucunes faveurs, de la venir voir. L'Avocat toit fils
d'un juif de la ville de Paris, qui, aprs avoir gagn deux millions de
bien par ses usures, s'toit laiss mourir de froid, de peur de donner
de l'argent pour avoir un fagot. Sa mre toit encore de race juive;
cependant, comme s'il n'et pas t connu de tout Paris, il faisoit
l'homme de qualit. On lui avoit mis une charge de robe sur le corps,
comme on fait une selle  un cheval; mais il toit si peu capable de
s'en acquitter, que tout le monde se moquoit de lui. Cela faisoit qu'il
ne se plaisoit qu'avec les gens d'pe,  qui il servoit de
divertissement. Il affectoit de parotre chasseur, quoiqu'il ne st
aucuns termes de l'art; et quand il lui arrivoit de tirer un coup de
fusil, ce qui ne lui arrivoit pas souvent, il tournoit la tte en
arrire, de peur que le feu ne prt  ses cheveux; au reste, grand
parleur et grand menteur, mais avec tout cela le meilleur homme du
monde, offrant service  un chacun sans jamais en rendre  personne.

[Note 371: M. L'Avocat, matre des requtes, toit fils de Nicolas
L'Avocat de Sauveterre, matre des comptes, et de Marguerite Rouill, et
beau-frre d'Arnauld de Pomponne.--Saint-Simon en parle ainsi (II, p.
411, dit. Sautelet): Un bonhomme, mais fort ridicule, mourut en mme
temps (1700), ce fut un M. L'Avocat, matre des requtes, frre de
madame de Pomponne et de madame de Vins, qui avoit des bnfices et
beaucoup de biens, qui alloit partout, qui avoit eu toute sa vie la
folie du beau monde, et de ne rien faire qu'tre amoureux des plus
belles et des plus hautes huppes, qui rioient de ses soupirs et lui
faisoient des tours horribles. C'toit, avec cela, un grand homme
maigre, jaune comme un coing et qui l'avoit t toute sa vie, et qui,
tout vieux qu'il toit, vouloit encore tre galant.]

La rputation o il toit de n'tre pas trop dangereux avec les femmes,
 qui l'on disoit mme qu'il ne pouvoit faire ni bien ni mal, ayant fait
croire  la duchesse de La Fert qu'il s'apercevroit moins qu'un autre
du sujet qui la retenoit au lit, elle lui manda de la venir voir, et,
lui faisant valoir cette grce, elle en reut des remerciemens
proportionns  son esprit. Il lui protesta qu'aprs des marques d'une
si grande distinction il vouloit vivre et mourir son serviteur trs
humble; et pour lui donner des tmoignages plus essentiels de son
attachement, il lui jura qu'elle et ses amis n'auroient jamais de procs
par-devant lui qu'il ne le leur ft gagner, sans entrer en connoissance
de cause qui auroit raison ou non; que c'toit ainsi que les bons amis
en devoient agir, sans rien examiner davantage que le plaisir de leur
rendre service.

Aprs mille autres protestations de service de la mme sorte, il en
revint enfin  l'amour qu'il avoit pour elle depuis si longtemps; et,
tchant d'accorder ses yeux avec ses paroles, il les tourna
languissamment sur elle, lui demandant si elle toit rsolue de le faire
mourir. La duchesse lui dit qu'apparemment ce n'toit pas l son
dessein, ce qu'il pouvoit bien juger lui-mme, puisqu'elle l'avoit
envoy qurir, se ressouvenant qu'il lui avoit dit plusieurs fois qu'il
ne pouvoit vivre sans la voir. Cette rponse fit que L'Avocat recommena
ses complimens, qui n'auroient point eu de fin si elle ne les et
interrompus pour lui demander comment il gouvernoit Louison
d'Arquien[372]. Il rougit  cette demande, et la duchesse, s'en tant
aperue, lui dit qu'elle estimoit les hommes qui avoient de la pudeur;
qu'il toit bien vrai que, cette fille tant une courtisane publique, il
n'y avoit pas trop d'honneur  la voir; mais que le comte de Saulx, le
marquis de Biran, le duc de La Fert mme, et enfin toute la cour la
voyant, il n'y avoit pas plus d'inconvnient pour lui  la voir qu'
tant de personnes de qualit; que pourvu qu'il ne l'entretnt pas
publiquement, comme le bruit en couroit, il n'y avoit pas grand mal;
mais que pour elle, elle n'en avoit jamais voulu rien croire, l'ayant
toujours reconnu trop sage et trop homme d'honneur pour cela.

[Note 372: Louison d'Arquien, clbre courtisane.]

M. L'Avocat, matre des requtes, soutint hautement que c'toit une
mdisance, et mme il auroit encore soutenu qu'il ne l'avoit jamais vue,
si la duchesse, qui le voyoit embarrass, ne lui et donn moyen de
s'excuser, tournant la conversation comme elle avoit fait. Il lui dit
donc qu'il n'y avoit jamais t que par compagnie, et, croyant dire les
plus belles choses du monde, il lui jura que, quelque beaut qu'eussent
ces sortes de femmes-l, il faisoit bien de la diffrence entre elles et
une personne de son mrite; et tchant de faire son portrait en mme
temps, il lui fit voir qu'il avoit beaucoup de mmoire, s'il n'avoit pas
beaucoup de jugement, car la duchesse se ressouvint d'avoir lu, il y
avoit quelques jours, dans un livre de galanterie, toutes les choses
dont il lui faisoit alors l'application.

Cependant elle fut toute prte de se scandaliser de la comparaison qu'il
sembloit avoir faite d'elle et de Louison d'Arquien: car, quelque
distinction qu'il y et apporte, elle ne laissoit pas de la choquer, et
cela apparemment parce que, sachant elle-mme la vie qu'elle menoit,
elle croyoit que c'toit un avertissement secret que L'Avocat lui
donnoit de se corriger. Cependant, comme elle fit rflexion qu'il
n'toit pas malicieux de son naturel, et que cette parole lui toit
chappe plutt par hasard qu' aucun mchant dessein, elle calma sa
colre, en sorte que la conversation se termina sans aigreur.

Le lendemain il la revint voir, et trouva la duchesse fort mal, car elle
avoit pris ce jour-l un grand remde. Elle se plaignit fort d'une
grande douleur qu'elle souffroit, et, l'attribuant  une mdecine
qu'elle avoit prise, dont il restoit encore environ la moiti dans un
verre, il fut prendre ce verre et avala ce qui toit dedans. Il dit,
avant que de le faire, qu'il ne vouloit pas qu'il ft dit que la
personne du monde qu'il aimoit le plus souffrit pendant qu'il toit en
sant.

La duchesse ne put s'empcher de rire de cette extravagance, qu'il
faisoit cependant sonner bien haut comme une marque de la plus belle
amiti qui fut jamais. Mais, faisant rflexion ensuite que cette
mdecine l'empcheroit peut-tre de sortir le lendemain, et qu'il ne
pourroit par consquent voir la duchesse ce jour-l, il poussa des
regrets et des soupirs qui l'auroient fait crever de rire nonobstant la
douleur qu'elle ressentoit, si elle et os tmoigner sa pense. Ce fut
par l que se termina cette comdie; car des tranches l'ayant pris en
mme temps,  peine eut-il le temps de gagner son carrosse et de se
retirer chez lui.

Comme il y avoit du mercure dans la mdecine, il fut tourment comme il
faut toute la nuit et tout le lendemain; et, ne pouvant aller chez la
duchesse, il lui crivit un billet dont je ne puis pas rapporter les
paroles, n'tant jamais tomb entre mes mains, mais dont ayant assez ou
parler dans le monde, comme d'une chose ridicule, j'en puis dire le
sens, que voici:

      Qu'il ne pouvoit avoir l'honneur de la voir de tout le
      jour, parce qu'il toit devenu comme ces filles de joie,
      lesquelles ne peuvent plus rpondre de ne point faire de
      folies de leur corps, tant elles y sont accoutumes; que le
      sien toit tellement habitu  de certaines choses qu'il
      n'osoit dire, qu'il falloit qu'il gardt la chambre jusqu'
      ce qu'il ft entirement remis de son indisposition; qu'il
      la prioit cependant d'tre persuade qu'il n'avoit pas pris
      la mdecine comme un remde contre l'amour, mais pour lui
      montrer qu'il seroit amoureux d'elle toute la vie.

La duchesse lut et relut ce billet, s'tonnant comment un homme qui
avoit cinquante ans passs, et qui avoit vu le monde, pouvoit tre si
fou, et, tant bien aise de continuer  s'en divertir, elle eut de
l'impatience de le revoir et qu'il ft quitt de la sottise. L'Avocat,
aprs avoir souffert deux jours tout ce qu'on peut souffrir dans ces
sortes de remdes, lui vint dire qu'enfin il toit quitte, grce  Dieu,
du mal qu'il avoit endur; qu'il lui souhaitoit une sant pareille 
celle dont il jouissoit, et que s'il savoit qu'en faisant encore ce
qu'il avoit fait il dt avancer sa gurison, il toit prt de se dvouer
 toutes sortes de tourmens pour l'amour d'elle.

La duchesse le remercia de sa bonne volont, et lui dit que, commenant
 se porter mieux, il y avoit esprance que son mal ne seroit plus gure
de chose; que cependant,  mesure que le corps se gurissoit, l'esprit
devenoit malade; qu'elle avoit besoin de deux cents pistoles pour une
affaire presse, et, ne sachant o les trouver, elle n'avoit aucun repos
ni jour ni nuit.

Quoique L'Avocat ft fils, comme j'ai dit ci-devant, d'un homme riche,
trois choses contribuoient nanmoins  le rendre peu  son aise: la
premire, que son pre avoit laiss beaucoup d'enfans; la seconde, que
sa mre juive, qui avoit emport la moiti du bien, vivoit toujours; la
troisime, qu'il avoit une charge qui lui avoit cot beaucoup, et qui
ne lui rapportoit pas grand revenu. Tout cela faisant, dis-je, qu'il
toit brouill le plus souvent avec l'argent comptant, il ne put offrir
 l'heure mme les deux cents pistoles dont elle avoit affaire; il lui
promit qu'il les lui apporteroit le lendemain, et en effet il ne manqua
pas  sa parole, ce qui toit une chose bien extraordinaire pour lui.

Je ne puis pas dire quel besoin la duchesse avoit de cet argent, cela
tant au-dessus de ma connoissance; mais s'il m'est permis d'en juger
par les circonstances qui suivirent, je dirai qu'il falloit qu'il ft
grand, car, voyant L'Avocat arriver avec une bourse, elle l'embrassa,
non pas tendrement, mais avec des apparences du moins d'une grande
tendresse. L'Avocat en tant excit  des choses qui surpassoient, ce me
semble, ses forces naturelles, il chercha  ne pas laisser chapper une
occasion qui ne se prsentoit pas tous les jours chez lui, et  laquelle
la duchesse ne faisoit aucune rsistance.

Enfin, soit que la duchesse ne se souvnt plus du rgime de vivre que le
chirurgien lui avoit ordonn, ou qu'elle s'imagint d'avoir quelqu'un
entre ses bras de plus agrable que L'Avocat, elle ne voulut pas avoir
quelque chose pour rien, et lui donna des faveurs au lieu de son argent.
Comme L'Avocat n'toit pas importun sur l'article, il se contenta de ce
tmoignage d'amour de la duchesse, sans lui en demander d'autres. Aprs
cela il se retira chez lui le plus content du monde; et, ne
s'entretenant que des grandeurs o il toit appel, il en devint encore
plus fou et encore plus vain qu' l'ordinaire.

Cependant, comme il avoit soin de sa sant et qu'il avoit ou dire que
l'excs en toutes choses est nuisible, il fut trois ou quatre jours sans
retourner chez la duchesse, au bout desquels il commena  s'apercevoir
qu'on tomboit malade souvent lorsqu'on en avoit le moins d'envie. Il eut
peine  croire d'abord ce qu'il voyoit; mais enfin, sachant que les plus
incrdules avoient cru quand ils avoient vu, il commena  se laisser
persuader qu'il en pouvoit bien tre quelque chose, surtout quand, aprs
une consultation o il avoit appel Janot et deux autres chirurgiens de
mme trempe, ils lui dirent qu'il avoit besoin de passer par leurs
mains. Ce fut un trange retour pour un homme enfl de vanit comme lui.
Cependant, il ne put dire, dans un tel accident,  quoi il toit le plus
sensible, ou au dpit ou  la joie: car si d'un ct il lui sembloit que
la duchesse en avoit mal us en le mnageant si peu pour la premire
fois, d'un autre ct il considroit que c'toit toujours un prsent
d'une duchesse; et comme la vanit avoit beaucoup de pouvoir sur lui, il
se disoit en mme temps que les faveurs de telles personnes, quelles
qu'elles fussent, toient toujours considrables. Une autre rflexion se
joignit encore  celle-ci: savoir que, cet accident tant rpandu dans
le monde, il alloit rtablir sa renomme chez toutes les femmes, qui,
l'ayant pris jusque-l pour un parent du marquis de Langey[373],
c'est--dire pour un homme qu'il auroit fallu dmarier, s'il avoit eu
une femme, elles seroient obliges d'avouer qu'on se trompe souvent dans
le jugement que l'on fait de son prochain.

[Note 373: Tout le monde connot, par les lettres de madame de Svign
et par Tallemant, l'histoire du congrs du marquis de Langey ou
Langeais. Ren de Cordouan tenoit par son pre  une famille qui avoit
eu de glorieuses alliances, et, du ct maternel, il comptoit parmi ses
anctres les du Bellay, les Beaumanoir-Lavardin et Franois de la Noue
Bras-de-fer, marchal de France. N le 27 janvier 1628, le marquis de
Langey pousa, en 1653, Marie de Saint-Simon, marquise de Courtaumer,
ne vers 1639; en 1657, le congrs eut lieu, au grand scandale de Paris
tout entier, et en 1659 le mariage fut dissous: chacun des deux poux
eut le droit de se remarier, et le marquis ayant pous, en 1661,
mademoiselle de Navailles, fille du duc de ce nom, eut d'elle jusqu'
sept enfants, malgr son impuissance judiciairement constate. Aucun
ouvrage ne donne plus de dtails sur ce procs singulier et sur le
marquis de Langeais que les Mmoires de Jean Rou, rcemment publis par
la Socit de l'histoire du protestantisme franois, 2 vol. in-8, 1857.]

Aussi toit-ce pour cette raison-l qu'il avoit entretenu Louison
d'Arquien si publiquement, comme lui avoit reproch la duchesse, ainsi
que j'ai rapport ci-dessus. Mais on n'avoit pas eu meilleure opinion
pour cela de sa bravoure, et il fallut cette dernire circonstance pour
dtromper tout le monde. Au lieu donc de se cacher, comme un autre
auroit fait, il se mit dans les remdes publiquement, et, ses bons amis
se doutant de son incommodit, il les confirma dans leurs soupons, et
en fit galanterie comme un jeune homme auroit pu faire.

Cependant cette circonstance, qu'il croyoit si avantageuse  sa
rputation, fut plus nuisible  sa fortune qu'il ne pensoit: car, outre
que pour avoir t mal pans dans les commencemens, ou peut-tre pour
tre d'un temprament difficile  gurir, il fut oblig d'entrer dans le
grand remde, le grand Alcandre, ayant su son dsordre, perdit le peu
d'estime qu'il pouvoit avoir pour lui, et lui refusa la charge de prvt
des marchands de la ville de Paris, qu'il toit dispos de lui accorder,
 la recommandation de M. de Pomponne[374], son beau-frre, qui toit
l'un de ses ministres.

[Note 374: Simon Arnauld, marquis de Pomponne, fils de Robert Arnauld
d'Andilli, pousa, en 1660, Catherine L'Advocat. En 1671 il revint de
Sude, o il avoit t envoy comme ambassadeur, pour occuper la place
de ministre d'tat pour les affaires trangres.]

L'aventure de M. L'Avocat, que tout le monde ne manqua pas d'imputer 
la duchesse de La Fert, donna un grand chagrin  la marchale de la
Motte, sa mre, qui d'ailleurs n'toit gure plus contente de la
duchesse de Ventadour, qui accusoit son mari de lui avoir fait prsent
d'une galanterie, mais qui, sous prtexte qu'il toit dbauch, s'en
donnoit  coeur joie avec M. de Tilladet[375], cousin germain du marquis
de Louvois. Le duc de Ventadour toit un petit homme tout contrefait,
mais qui ne manquoit pas de courage, tellement qu'ayant eu quelque vent
de l'intrigue de sa femme, il rsolut de l'observer si bien qu'il pt la
prendre sur le fait. Pour cet effet, il lui permit de faire un voyage
avec la duchesse d'Aumont, sa soeur[376], se doutant bien qu'en cas qu'il
en ft quelque chose, le galant ne manqueroit pas de se rencontrer en
chemin. Cependant il monta  cheval pour voltiger sur les ailes, et il
arrivoit tous les soirs incognito  la mme htellerie o sa femme
logeoit. Il n'eut pas fait ce mange cinq ou six jours, qu'il vit
arriver en poste M. de Tilladet, qui fut si press de voir madame de
Ventadour, qu'il ne se donna pas le temps de se faire dbotter, ni mme
de se donner un coup de peigne. Il fit semblant devant le duc
d'Aumont[377], qui toit aussi du voyage, que le hasard l'avoit conduit
dans l'htellerie; mais le duc de Ventadour, qui savoit bien ce qu'il en
devoit penser, ne lui donnant pas le temps d'entrer en conversation, il
monta en haut en mme temps, et, mettant l'pe  la main, il surprit
toute la compagnie, qui ne songeoit gure  lui, et qui le croyoit bien
loign de l.

[Note 375: M. de Tilladet toit fils de Gabriel de Cassagnet, marquis de
Tilladet, capitaine au rgiment des gardes, et de Magdelaine Le Tellier,
soeur du chancelier, tante du marquis de Louvois.]

[Note 376: Franoise-Anglique de La Mothe-Houdancourt, marie le 26
novembre 1669  Louis-Marie d'Aumont et de Roche-Baron, duc d'Aumont,
premier gentilhomme de la chambre du roi, dont elle fut la seconde
femme.]

[Note 377: Louis-Marie-Victor d'Aumont, fils d'Antoine, duc d'Aumont,
marchal de France, et de Catherine Scarron de Vaures, n en 1632, mort
en 1704. Aprs la mort de son pre, 14 fvrier 1669, il prit son titre
de duc et pair, rsigna sa charge de capitaine des gardes du corps, et
prta,  la date du 11 mars 1669, serment de fidlit pour la charge de
premier gentilhomme de la chambre. Il avoit pous, le 21 novembre 1660,
Madeleine Fare Le Tellier, fille du chancelier de France, soeur du
marquis de Louvois, qui mourut le 22 juin 1668.]

Le duc d'Aumont, qui avoit pous en premires noces la soeur de M. de
Louvois, cousine germaine de M. de Tilladet, prit son parti contre le
duc de Ventadour son beau-frre, prenant pour prtexte que, comme il
avoit si peu de considration pour lui que de venir attaquer jusque dans
sa chambre un homme qui ne lui avoit jamais donn sujet d'tre son
ennemi, il ne mritoit pas qu'il ft nulle rflexion sur leur proximit.
Ainsi, avec l'aide de ses gens, il empcha qu'il n'arrivt du dsordre,
et, ayant reconnu qu'il y avoit de la jalousie sur le jeu, il conseilla
 la duchesse de Ventadour de se donner bien de garde de s'en aller avec
son mari, qui la vouloit emmener  toute force;  quoi elle obit
ponctuellement.

Ce refus de madame de Ventadour outra entirement son mari, et, comme il
toit beaucoup mutin, il dfia le duc d'Aumont au combat,  qui il dit
des choses tout  fait outrageantes; mais  quoi il crut ne devoir pas
prendre garde, parce qu'elles partoient d'un homme qui n'toit pas en
grande estime dans le monde.

Cependant, le duc de Ventadour ayant t oblig de partir sans sa femme,
il fut se plaindre au grand Alcandre du procd du duc d'Aumont; et les
plus grands de la cour ayant pris parti dans cette querelle, le prince
de Cond[378], qui toit proche parent du duc de Ventadour, dit des
choses fcheuses  la marchale de La Motte, qui, prtendant excuser sa
fille et le duc d'Aumont, tchoit de dshonorer le duc de Ventadour. Le
grand Alcandre dfendit les voies de fait de part et d'autre, et, ayant
pris connoissance de l'affaire, il donna le tort au duc, et permit  sa
femme de retourner avec lui ou de se retirer en religion, selon que bon
lui semblerait.

[Note 378: Anne de Levis, duc de Ventadour, grand-pre du duc dont il
est ici parl, avoit pous, le 26 juin 1593, Marguerite de Montmorency,
sa cousine, qui mourut le 3 dcembre 1660. Celle-ci toit fille de Henri
de Montmorency, dont une autre fille, ne d'un second lit, pousa Henri
de Bourbon, pre du grand Cond.]

Ces deux partis n'accommodoient gure la duchesse, qui en et bien mieux
aim un troisime s'il et t  son choix, qui toit de demeurer avec
la duchesse d'Aumont, sa soeur, o elle et pu voir tous les jours M. de
Tilladet; mais le grand Alcandre ayant prononc, ce fut  elle  se
soumettre  son jugement, ce qu'elle fit en se retirant  un petit
couvent au faubourg Saint-Marceau[379]. M. de Tilladet la vit l deux ou
trois fois incognito, du consentement de la suprieure.

[Note 379: Il y avoit au faubourg Saint-Marceau, rue de Lourcine, un
couvent de religieuses cordelires de l'ordre de Sainte-Claire.
L'abbesse y toit lective et triennale, et y jouissoit de dix mille
livres de rentes.]

Peu de temps aprs, les exils dont j'ai parl tantt revinrent  la
cour, et ils furent obligs de se montrer plus sages. Le duc de La Fert
trouva sa femme gurie, mais L'Avocat ne l'toit pas; et quoi qu'il se
ft consol d'abord, dans l'esprance, comme j'ai dit, d'tre aprs cela
en meilleure rputation dans le monde, il lui en cota si cher, qu'il
auroit renonc de bon coeur  toutes les vanits du monde et tre sorti
du bourbier o il toit. Enfin son chirurgien l'ayant tir d'affaire, il
ne se souvint plus du mal qu'il avoit eu; et comme il avoit ou parler
de l'affaire du duc d'Aumont et du duc de Ventadour, et que son sort
toit de s'entremettre pour les accommodemens, comme je dirai ci-aprs,
il dit  l'un et  l'autre qu'il toit bien fch de n'avoir pas t en
bonne sant dans ce temps-l, et qu'il auroit tch de leur rendre
service.

Cependant, comme il avoit la couleur d'un vritable mort, chacun demanda
s'il revenoit de l'autre monde;  quoi il fut fort embarrass de
rpondre. Mais s'tant  la fin aguerri  toutes ces demandes, il fut le
premier  en rire avec les autres, ce qui fit cesser toutes les
railleries qu'on lui en faisoit. Cependant, la duchesse de La Fert lui
en ayant un jour voulu faire la guerre, comme naturellement il est fort
brutal: Morb..., Madame, lui rpondit-il, cela est bien de mauvaise
grce  vous, qui aprs m'avoir mis vous-mme dans l'tat o je suis,
devriez du moins avoir l'honntet de me mnager. Croyez-moi, ce sera
pour la premire et pour la dernire fois de ma vie que j'aurai affaire
 vous; et quoique j'aie vu Louison d'Arquien un an tout entier, ce que
je veux bien vous avouer maintenant, je n'ai jamais eu le moindre sujet
de m'en repentir toute ma vie.

La duchesse de La Fert ne put souffrir ses reproches sans entrer dans
un emportement pouvantable. Elle prit les pincettes du feu, dont elle
lui dchargea un coup de toute sa force, et, faisant succder les
injures aux coups, elle lui dit que c'toit bien  faire  un petit
bourgeois comme lui, de vouloir familiariser avec une femme de sa
qualit; que quand ce qu'il disoit seroit vrai, elle lui avoit fait
encore trop d'honneur; qu'il prt la peine de sortir de sa maison, sinon
qu'elle l'en feroit sortir par les fentres; et, le poussant dehors avec
le bout des pincettes, L'Avocat, qui voyoit qu'il n'y avoit point de
raillerie avec elle, se jeta  ses pieds, la priant de lui vouloir
pardonner; qu'il connoissoit bien qu'il avoit tort, mais qu'il lui toit
dur de voir qu'elle l'insultoit, s'imaginant que ce qu'elle en faisoit
n'toit que par mpris; que c'toit l le sujet de ses plaintes; qu'elle
entrt dans ses sentimens, qu'il n'y avoit rien  redire  sa
dlicatesse; et que, si elle avoit t prsente  ses tourmens, elle
auroit vu qu'il les avoit soufferts avec tant de rsignation, qu'elle
avoueroit qu'il toit un vritable martyr d'amour.

Toutes ces raisons n'adoucirent point l'esprit de la duchesse, qui toit
hautaine et mprisante; et, l'ayant fait sortir de sa chambre, elle lui
dfendit de la revenir voir jamais, s'il ne vouloit s'exposer  un
traitement beaucoup plus rude. L'Avocat s'en alla le coeur gros; poussant
des soupirs et ayant enfin toutes les envies du monde de pleurer; mais
comme il avoit  passer la cour de l'htel de La Fert, qui est fort
grande, et qu'il craignoit l de rencontrer quelqu'un, il retnt ses
larmes jusqu' ce qu'il ft dans son carrosse.

Comme il y montoit, il vint un des gens du marchal de La Fert lui dire
que son matre vouloit lui parler avant qu'il s'en allt; ce qui fut
cause qu'il tcha encore de les retenir. Et aprs avoir raccommod sa
perruque et son rabat, qui toient un peu en dsordre, il monta dans
l'appartement du marchal, o il trouva une dame fort bien faite avec
quelques gentilshommes, qui toient l les uns et les autres pour une
querelle qu'ils avoient ensemble. Le marchal lui dit qu'il lui avoit
donn la peine de monter pour voir s'il n'y auroit point moyen de les
accommoder sans les obliger de venir  une assemble gnrale des
marchaux de France[380]; et que comme il y avoit eu quelques procdures
de faites de part et d'autre, et que cela le regardoit (car le grand
Alcandre lui avoit attribu la connoissance de ces sortes de choses), il
toit bien aise qu'il lui en dt son sentiment.

[Note 380: Les marchaux de France formoient un tribunal d'honneur qui
jugeoit toutes les contestations personnelles souleves entre
gentilshommes. Ils avoient des lieutenants dans diffrentes villes du
royaume. Il existe des recueils d'dits concernant cette juridiction,
tablie pour accommoder les diffrends et empcher les duels le plus
possible.]

L'Avocat lui demanda de quoi il s'agissoit, et, le marchal lui ayant
dit qu'il avoit d voir les informations, le matre des requtes lui
rpondit que son secrtaire ne les lui avoit pas encore donnes; ce qui
lui servit d'excuse lgitime, le marchal sachant que c'toit un usage
tabli chez lui que de laisser tout faire  son secrtaire. Il lui dit
donc que la dame qu'il voyoit l devant lui se plaignoit qu'un
gentilhomme, qui toit aussi l prsent, l'avoit dshonore par des
contes scandaleux, et dont elle demandoit rparation; que quoiqu'il n'y
et point de tmoins, la chose toit nanmoins avre par le propre aveu
du gentilhomme, qui soutenoit que, bien loin d'avoir eu tort de parler
mal de cette dame, il en avoit eu fort grande raison; que, pour
justifier cela, il rapportoit qu'il l'avoit aime passionnment, avoit
recherch toutes les occasions de lui rendre service, lui en avoit rendu
mme d'assez considrables, jusqu' lui avoir prt pour une seule fois
deux cents pistoles; mais que, pour toute rcompense, elle ne lui avoit
donn qu'une maladie qui l'avoit tenu trois mois entiers sur la litire,
dont croyant avoir lieu de se plaindre, il avoit publi que cette dame
n'toit pas cruelle, mais que cependant il ne vouloit plus de ses
faveurs  ce prix-l.

L'Avocat, entendant une histoire qui avoit tant de rapport avec la
sienne, crut que son intrigue toit dcouverte, et qu'il falloit que
quelqu'un et cout au travers de la porte de la duchesse de La Fert.
C'est pourquoi, perdant toute sorte de contenance, il rougit, il plit,
et, mettant son manteau sur son nez, il dit au marchal qu'il se
mocquoit de lui, et prit le chemin de la porte sans lui rien dire
davantage. Le marchal, qui toit dans son lit, rong de ses gouttes, ne
pouvant courir aprs lui, le rappela; mais, voyant qu'il ne vouloit
point revenir, il dit  son capitaine des gardes de ne le pas laisser
aller comme cela et qu'il avoit besoin de lui pour accommoder cette
affaire. L'Avocat fit difficult de revenir, disant au capitaine des
gardes que monsieur le marchal se railloit de lui; mais le capitaine
des gardes lui ayant dit qu'il n'y avoit point de raillerie  cela, et
que ce qu'il en faisoit n'toit que parce qu'il et t bien aise de
rendre service  ces personnes-l, il rentra dans la chambre, et le
marchal lui demanda depuis quand il ne vouloit plus accommoder les
gentilshommes: reproche qu'il lui faisoit parce qu'il savoit que, sous
prtexte de cette occupation, il ngligeoit les autres affaires qui
toient du d de sa charge de matre des requtes.

Aprs que L'Avocat se fut excus le mieux qu'il put, on parla de
l'affaire en question, et, sans attendre qu'on en dduist tout au long
les particularits, il conclut que le gentilhomme seroit envoy en
prison, d'o il ne sortiroit qu'aprs avoir demand pardon  la dame,
qui, pour le remercier de ses conclusions favorables, lui fit une grande
rvrence. Comme c'toit l l'avis du marchal, ce qu'il avoit dit fut
suivi de point en point, de sorte que le gentilhomme fut envoy en
prison. Cependant, monsieur L'Avocat s'tant retir chez lui, se fit
donner de l'encre et du papier, et crivit  la duchesse de La Fert un
billet dont voici la copie:

      Billet de M. L'Avocat  la duchesse de La Fert.

      _Je ne vous pouvois faire une plus grande rparation de ma
      faute que celle que je vous ai faite en sortant de votre
      chambre: Un gentilhomme, qui avoit avec une dame une
      pareille affaire que celle que j'ai avec vous, a t envoy
      en prison, et je l'ai condamn, outre cela,  se rtracter
      de tout ce qu'il avoit dit, quoiqu'il n'et peut-tre dit
      que la vrit, comme je puis avoir fait. Si une semblable
      rparation vous peut satisfaire, ordonnez-moi seulement dans
      quelle prison vous voulez que j'aille, et j'y obirai
      ponctuellement, ayant rsolu d'tre toute ma vie votre
      fidle prisonnier d'amour._

La duchesse de La Fert reconnut le caractre de L'Avocat  ce billet,
qui toit de dire des sottises lorsqu'il croyoit dire les plus belles
choses du monde. Elle fut tente mille fois de lui faire une rponse
fort aigre; mais jugeant que cela tiendroit plus du ressentiment que du
mpris, elle demeura dans le silence. Cela affligea extrmement
L'Avocat, qui, outre le plaisir qu'il se faisoit d'tre bien avec une
duchesse, se voyoit priv par l d'aller dner chez elle, ce qui lui
toit fort commode et ce qui lui arrivoit souvent, ne faisant point
d'ordinaire[381] et la duchesse logeant fort prs de chez lui. Comme il
vit enfin que sa disgrce duroit toujours, il s'adonna entirement chez
le duc de Ventadour,  qui il conseilla de se raccommoder avec sa femme.
Il fut l'entremetteur secret de ce raccommodement, et, trouvant l ce
qu'il avoit perdu, c'est--dire autant de qualits tout au moins que
chez la duchesse de La Fert, une belle femme et une bonne table, il
piqua la table assidument, et tcha de se mettre bien auprs de la
femme, qui, tant plus rserve que sa soeur dans ses plaisirs, le rebuta
tellement la premire fois qu'il lui voulut parler, qu'il n'osa plus
s'exposer  un second refus.

[Note 381: On dit qu'un homme ne fait point d'ordinaire quand il n'a
point de pot-au-feu, quand il envoie qurir un ordinaire  la gargotte,
ou quand il est corniffleur, quand il va quter a et l des repas.
(Furetire.)]

Cependant, le duc et la duchesse de La Fert continuoient toujours de
vivre comme ils avoient commenc. La duchesse avoit l'abb de Lignerac
pour tenant, et son argent lui tenoit lieu de mrite. Pour ce qui est du
duc, il ne s'arrtoit nulle part, et comme il n'toit pas homme  filer
le parfait amour, il trouvoit toutesfois et quantes qu'il en vouloit des
matresses dans les lieux publics. Sa passion tant l bien assouvie, il
les battoit le plus souvent aprs les avoir caresses et faisoit ainsi
succder les caresses aux coups. Un jour qu'il faisoit la dbauche dans
un de ces endroits-l avec le duc de Foix, Biran et quelques autres,
Biran lui dit qu'il s'tonnoit de ce que lui, qui aimoit  goter les
plaisirs dans leur naturel, n'et pas fait venir coucher sa femme une
fois chez Louison d'Arquien, ou chez Madelon du Pr; qu'il y auroit
trouv mille fois plus de satisfaction que chez lui, et que, s'il en
vouloit essayer, il lui en diroit aprs son sentiment.

Quoique le duc de La Fert ne ft pas trop dlicat sur le chapitre de sa
femme, il trouva  redire que Biran lui parlt de la faire venir dans un
lieu de dbauche, et le duc de Foix, qui toit beau-frre de Biran, fut
le premier  le condamner, ajoutant que la duchesse de La Fert n'toit
pas femme  venir dans ces sortes de lieux-l. Biran lui rpondit
qu'elle toit personne  y venir tout comme une autre, et mme sa
femme[382], qui faisoit plus la scrupuleuse que la duchesse de La Fert;
que, s'ils vouloient parier seulement cent pistoles contre lui, que lui
qui parloit, les y feroit venir quand il voudroit. Et s'tant mis 
assurer la chose, il fit rire toute la compagnie, qui le connoissoit
pour un homme infiniment agrable et qui avoit beaucoup d'esprit. Il ne
se rtracta pas cependant de ce qu'il avoit avanc, mais, formant en
mme temps la rsolution de leur faire voir l'effet de ce qu'il leur
disoit, il changea de discours adroitement, si bien qu'on ne fit plus de
rflexion  ce qu'il avoit dit.

[Note 382: Marie-Louise de Laval, marie l'an 1683 au marquis de Biran,
depuis duc et marchal de Roquelaure. Voy. ci-dessus, p. 426.]

 cinq ou six jours de l, Biran fut voir sa soeur la duchesse de
Foix[383], et lui dit qu'il avoit fait une partie avec la duchesse de La
Fert pour aller  la foire S.-Germain[384], et que si elle en vouloit
tre, il les y mneroit toutes deux un matin, mais qu'il n'en falloit
rien dire  son mari; que la duchesse de La Fert n'en diroit rien
pareillement au sien, et qu'il y avoit des raisons pour cela, qu'il ne
lui apprendroit que quand ils seroient  la foire. La duchesse de Foix,
sans s'informer autrement de ces raisons-l, accepta la partie, et le
jour tant pris pour le lendemain, il la fut prendre dans son carrosse,
et fut qurir de l la duchesse de La Fert,  qui il en dit autant.

[Note 383: Marie-Charlotte de Roquelaure, fille du duc Gaston et de
Charlotte-Marie de Daillon du Lude, avoit pous, le 8 mars 1674,
Henri-Franois de Foix de Candale, duc de Foix. Ne en 1655, elle mourut
le 22 janvier 1710.]

[Note 384: La foire Saint-Germain avoit le privilge d'attirer toute la
cour; aussi s'y passoit-il souvent des aventures singulires. Loret
(_Muze historique_) en rapporte quelques-unes. On a de Colletet un long
pome o il en dcrit les merveilles.]

Comme ils furent en chemin, quelque chose manqua tout d'un coup au
carrosse, et ces deux dames, ayant peur de verser, crirent au cocher
d'arrter, qui leur obit aussitt, tout cela n'tant qu'une pice faite
 la main par Biran, afin de montrer  leurs maris qu'il ne leur avoit
rien dit qu'il ne ft sr d'excuter. Cependant, ayant donn la main 
ces dames, il ft fort de l'empress, demanda  son cocher ce que
c'toit, et le querella beaucoup en apparence de ce qu'il n'avoit pas
fait accommoder son carrosse devant que de sortir. Il dit cependant 
ces dames qu'il n'y avoit point d'apparence de demeurer dans la rue;
qu'il connoissoit une bourgeoise tout auprs de l; qu'il falloit monter
chez elle et se reposer, en attendant que le carrosse ft raccommod.

Ces dames n'ayant point d'autre parti  prendre que celui-l, elles s'y
accordrent volontiers, et tant montes dans une maison, elles y furent
reues par une femme qui leur fit beaucoup de civilits. Cette femme les
fit entrer dans une chambre fort propre, o elle les entretint assez
spirituellement, pendant que Biran fut crire, dans une autre chambre,
deux billets aux ducs de Foix et de La Fert, par lesquels il les prioit
de le venir trouver promptement chez la Madelon du Pr, qui toit
justement le lieu o il avoit fait entrer leurs femmes.

Les Ducs de Foix et de la Fert, ayant reu ces billets, se htrent de
se rendre au lieu dsign. Biran courut au devant d'eux, leur dire
qu'ils ne seroient pas fchs de la peine qu'ils avoient prise; qu'il
leur vouloit faire voir deux des plus jolies femmes de toute la ville,
dont la du Pr avoit fait la dcouverte depuis peu. Il leur ouvrit en
mme temps la chambre o toient les duchesses de La Fert et de Foix,
et, les leur prsentant, il les pria d'en user si bien avec elles
qu'elles ne s'en allassent pas mcontentes. Il est ais de juger de
l'tonnement de ces deux ducs, et encore plus de celui des deux
duchesses, qui, sachant o elles toient, voulurent prendre leur
srieux[385] avec Biran; mais lui, les raillant tous quatre, il les
obligea  en rire avec lui. Aprs il envoya qurir  dner, et ils
dnrent tous cinq ensemble dans cet honnte lieu, quoique les femmes
fissent mine de n'y vouloir pas demeurer davantage.

[Note 385: Locution alors nouvelle, emprunte  la langue des
prcieuses.]

Comme elles virent nanmoins que c'toit l la volont de leurs maris,
elles s'y laissrent rsoudre; et pour ne pas s'ennuyer en attendant le
dner, elles dirent  la du Pr de leur faire passer ses religieuses en
revue: ce que la du Pr fit, parce que, se doutant bien qu'elles toient
toutes de mme confrairie, elle ne vouloit pas dsobir  celles qui
mritoient bien d'tre les abbesses du couvent.

Cependant la disgrce de M. L'Avocat duroit toujours; mais tant arriv
en ce temps-l un malheur au chevalier de Lignerac, (frre de l'abb de
Lignerac), qui avoit t mis en prison  la requte d'un nombre infini
de personnes qu'il avoit attrapes, la duchesse de La Fert l'envoya
qurir, et lui dit qu'elle lui pardonnoit pourvu qu'il le ft sortir de
prison. L'Avocat, qui savoit l'intrigue de l'abb et d'elle, trouva bien
rude qu'il fallt s'employer pour le frre de son rival, et que sa grce
ne ft qu' ce prix-l; mais comme elle l'avoit puni l'autre fois pour
avoir dit la vrit, il n'osoit la dire cette fois-l, et il lui promit
que, si le chevalier ne sortoit pas de prison, ce ne seroit pas manque
d'y employer tout son crdit.

L'Avocat trouva de l'obstacle dans son entreprise; tous les cranciers
du chevalier de Lignerac furent crier aux oreilles des juges[386] et
leur ayant fait voir qu'il avoit dj fait cession de biens, et que
depuis ce temps-l il avoit encore emprunt deux cent mille cus, sans
avoir jamais eu ni servante ni laquais, les juges firent comprendre 
L'Avocat qu'il leur toit impossible de le mettre hors de prison, et il
en fut rendre compte  la duchesse.

[Note 386: Voy. p. 420.]

Il apprhendoit bien qu'elle ne le voult rendre responsable de ce
refus; mais la duchesse, qui aimoit le nombre, et qui s'toit
quelquefois ennuye de ne le point voir, lui dit qu'elle lui toit
oblige de la peine qu'il avoit prise, et qu'il pouvoit revenir chez
elle quand il voudroit. L'Avocat se jeta  ses pieds pour la remercier,
lui embrassa les genoux, et, lui protestant une fidlit ternelle, il
lui dit que sa soeur la duchesse de Vantadour n'avoit pas la moiti de
son mrite; que quand il vivroit mille ans, il ne pourroit pas l'aimer
un quart d'heure; qu'elle diroit assurment qu'il n'avoit gure
d'esprit, parce qu'il ne lui avoit jamais pu dire une seule parole, mais
qu'il ne se soucioit pas en quelle rputation il ft auprs d'elle,
pourvu qu'elle voult bien considrer que tant d'indiffrence pour une
si aimable personne ne pouvoit procder que de l'amiti qu'il lui
portoit.

Comme il achevoit ces paroles, un laquais de la duchesse de Vantadour
entra, et ayant prsent un billet de sa part  la duchesse de La Fert,
elle le prit et y lut ce qui suit:

      Billet de la duchesse de Ventadour  la duchesse de La
      Fert.

      _Un de mes bons amis a une affaire pardevant M. L'Avocat, et
      il la croit si dlicate qu'il cherche  la faire recommander
      par tous ceux qui ont quelque crdit auprs de lui. Si
      j'avois prvu cet accident, j'aurois cout volontiers
      quantit de sottises qu'il m'a voulu dire; mais n'ayant pas
      le don de deviner, m'ennuyant d'ailleurs d'une si sotte
      conversation que la sienne, je l'ai pri un peu rudement de
      ne la pas continuer davantage; ce qui fait que, ne le
      croyant pas bien intentionn pour moi, j'ai recours  vous
      pour lui recommander l'affaire de mon ami, dont je vous prie
      de faire la vtre propre. Vous obligerez une soeur qui est
      toute  vous._

La duchesse de La Fert,  qui L'Avocat venoit de protester qu'il
n'avoit jamais pu dire une douceur  la duchesse de Ventadour, voyant le
contraire dans cette lettre, fut tente plus d'une fois de la lui
montrer pour s'en divertir; mais, craignant que cela ne nuist au
gentilhomme que sa soeur lui recommandoit, elle serra la lettre dans sa
poche et renvoya le laquais,  qui elle commanda de dire  sa soeur
qu'elle feroit ce qu'elle lui mandoit. Le laquais tant sorti, L'Avocat,
qui toit l'homme du monde le plus curieux, voulut savoir ce que
contenoit la lettre, et, ne se contentant pas de ce que la duchesse lui
en disoit, il chercha  lui mettre la main dans la poche et l'attrapa.
Il lui dit alors qu'il verroit  ce coup-l leurs secrets; mais qu'il
n'y avoit pas beaucoup de danger pour lui, qui toit de leurs amis.

La duchesse, qui, pour les raisons que j'ai dites, et t bien aise
qu'il ne l'et pas vue, la lui voulut arracher; mais, n'en ayant pu
venir  bout, elle lui dit qu'il la dsobligeroit s'il ne la lui rendoit
 l'heure mme. Mais L'Avocat, croyant que plus elle faisoit d'efforts
pour la ravoir, plus elle toit de consquence, se tira  l'cart pour
la lire, ce que la duchesse ne pouvant empcher, il fut tout surpris d'y
trouver des choses  quoi il ne s'attendoit pas.

Il dit en mme temps  la duchesse que madame de Ventadour ne disoit pas
vrai, qu'il ne lui avoit jamais parl de rien, et que, pour lui faire
voir qu'il ne l'avoit jamais estime et qu'il ne l'estimoit pas encore,
il feroit perdre son affaire  son ami. La duchesse de La Fert lui dit
qu'il n'en feroit rien, pour peu qu'il et de considration pour elle;
que ce n'toit plus l'affaire de sa soeur, mais la sienne propre;
qu'ainsi ce n'toit pas avec la duchesse de Ventadour qu'il se
brouilleroit, mais avec la duchesse de La Fert. Madame de La Fert eut
beaucoup de peine  gagner cela sur lui; mais lui ayant dit qu'elle ne
croyoit rien de tout ce que madame de Ventadour lui mandoit, qui avoit
un dfaut commun avec toutes les belles femmes, qui toit de prendre la
moindre oeillade pour une dclaration d'amour, elle lui donna moyen par
l de se justifier auprs d'elle. Ainsi, L'Avocat, tant en si beau
chemin, lui allgua qu'il falloit donc que madame de Ventadour et
interprt  son avantage quelques regards innocents; et la duchesse,
feignant de se confirmer toujours de plus en plus dans cette opinion,
elle remit insensiblement son esprit, de sorte qu'il lui promit de faire
tout ce qu'elle voudroit pour le gentilhomme en question.

[387] Pendant que tout ceci se passoit, l'on donna  la femme de
Monsieur une fille d'honneur dont la beaut causa bientt des dsirs 
tous les courtisans et de la jalousie  toutes ses compagnes. Elle toit
d'une taille ravissante, si bien que la mdisance, qui a coutume de
mordre sur toutes choses, se trouva en dfaut  ce coup-l. De fait,
tout ce qu'il y avoit de gens de l'un et de l'autre sexe fut oblig
d'avouer qu'il n'avoit jamais rien vu de si accompli. Le grand Alcandre,
qui aimoit alors madame de Montespan, plutt par habitude que par
dlicatesse, ne l'et pas plutt vue qu'il en fut charm. Mais comme il
ne vouloit plus faire l'amour en jeune homme, mais en grand roi, il lui
fit parler par un tiers; et afin que ses offres de service fussent mieux
reues, il les accompagna d'un fil de perles et d'une paire de boucles
d'oreilles de diamans de grand prix.

[Note 387: Tout le passage qui suit, et que nous laissons ici, comme
toutes les premires ditions de ce pamphlet, a t ensuite report, 
tort, dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges, qu'on lira plus
loin. Il finit page 464.]

Cependant, madame de Montespan toit dans des alarmes mortelles que
cette jeune beaut ne lui enlevt le coeur de ce prince, avec qui elle
avoit eu du bruit il n'y avoit que peu de jours: car, prtendant qu'il
la dt toujours traiter comme il avoit fait dans le commencement, elle
lui avoit reproch qu'il n'avoit plus de complaisance pour elle. Comme
il toit assez naturel, et qu'il n'aimoit pas  tre gn, il lui avoit
rpondu franchement qu'il y avoit trop longtemps qu'ils se connoissoient
pour observer tant de crmonies; ce qui avoit t cause qu'elle s'toit
emporte, mme jusqu' lui dire des choses fort dsobligeantes. Elle lui
avoit d'abord reproch tout ce qu'elle avoit fait pour lui: qu'elle
avoit quitt maison, enfans, mari et jusqu' son honneur pour le suivre;
qu'il n'y avoit sorte de complaisance qu'elle ne lui tmoignt tous les
jours pour l'engager; mais qu'il toit devenu si froid, qu'il n'toit
plus reconnoissable; que si c'toit que les annes lui eussent apport
quelques dfauts, il ne s'en devoit pas prendre  elle, mais au temps,
qui a coutume de dtruire toutes choses; que cependant elle ne
s'apercevoit pas encore, grce  Dieu, qu'il y et un si grand
changement en sa personne; mais que pour lui, elle lui pouvoit dire,
sans avoir dessein nanmoins de le fcher, que, quoiqu'il et beaucoup
de lieu de se louer de la nature, il n'toit pas exempt nanmoins de
certains dfauts, qui toient un grand remde  l'amour; qu'il en avoit
un grand entre autres, dont peut-tre il ne s'apercevoit pas, mais dont
elle s'toit bien aperue, sans s'en tre plainte nanmoins, parce
qu'elle croyoit qu'on n'y devoit pas prendre garde de si prs avec une
personne qu'on aimoit.

Le grand Alcandre,  qui personne n'avoit jamais os rien dire
d'approchant, fut extrmement touch de se l'entendre dire par madame de
Montespan, pour qui il n'avoit gure moins fait qu'elle avoit fait pour
lui: car, si elle avoit quitt maison, enfans et mari pour le suivre, il
avoit quitt pour elle le soin de sa rputation, qui toit extrmement
fltrie pour avoir aim une femme qu'il avoit de si grandes raisons de
ne pas regarder comme il avoit fait. Nanmoins, bien que les injures
qu'on reoit des personnes que l'on aime soient beaucoup plus sensibles
que celles que l'on reoit des autres, il ne laissa pas tomber ce
reproche  terre, et, demandant  madame de Montespan quels toient donc
ces dfauts, il lui reprocha lui-mme les siens, dont madame de
Montespan fut si touche, qu'elle lui rpondit que si elle avoit les
imperfections dont il l'accusoit, du moins elle ne sentoit pas mauvais
comme lui.

Comme c'toit dire par l au grand Alcandre tout ce qu'il y avoit de
plus dsobligeant, il est impossible de dire combien ce reproche lui fut
sensible. Il lui rpondit de son ct des choses qui la devoient toucher
et la faire rentrer en elle-mme, si elle et eu encore quelques
sentimens de vertu; mais, s'tant entirement abandonne  ses passions,
elle continua ses reproches, qui n'auroient pas fini si tt, sans ce que
je vais rapporter. Il faut savoir que, comme ils se querelloient ainsi
fortement, le prince de Marsillac[388] arriva  la porte du cabinet o
ils toient. Le grand Alcandre lui avoit permis d'entrer partout o il
seroit, sans en demander permission: ainsi, il avoit dj le pied dans
la porte, quand il entendit au son de la voix de ce prince qu'il toit
en colre. Il s'arrta tout court, et tant bien aise de savoir s'il
trouveroit bon qu'il entrt, il commena  crier tout haut: Huissier!
huissier! Et comme il n'y en avoit point, il dit encore plus haut: Qui
est-ce donc qui m'annoncera, et comment m'annoncer moi-mme? Le grand
Alcandre, qui prtoit l'oreille  ce qu'il disoit, jugea bien, aprs la
permission qu'il lui avoit donne, que ce qu'il en faisoit n'toit que
par discrtion; et tant bien aise d'avoir lieu de quitter une
conversation si dsagrable, il dit au prince de Marsillac qu'il pouvoit
entrer: ce qui fut cause que madame de Montespan tcha de se
contraindre, de peur que le bruit de sa disgrce, qu'elle vouloit
cacher, ne court toute la cour.

[Note 388: Le prince de Marsillac toit Franois de La Rochefoucauld,
fils de l'auteur des _Maximes_ et de Andre de Vivonne. Le prince de
Marsillac, n le 15 juin 1634, mourut le 12 janvier 1714.]

tant sortie un moment aprs, elle laissa le grand Alcandre dans la
libert d'ouvrir son coeur au prince de Marsillac, qui avoit grande part
dans sa confiance, et  qui il avoit donn en moins d'un an pour plus de
douze cent mille francs de charges: car incontinent aprs la disgrce de
M. de Lauzun, il l'avoit oblig de prendre le gouvernement de Berri, que
ce favori avoit, et qu'il ne vouloit pas accepter, parce que, n'ayant
jamais t de ses amis, il avoit peur qu'on ne dt dans le monde qu'il
auroit pouss le grand Alcandre  le faire arrter afin de profiter de
ses dpouilles.

Le grand Alcandre trouva que sa dlicatesse toit d'autant plus belle
qu'elle toit rare dans les courtisans; et comme elle ne pouvoit partir
que d'un grand coeur, il l'eut encore en plus grande estime. A quelque
temps de l, il lui donna encore la charge de grand matre de la
garde-robe, vacante par la mort du marquis de Guitry, qui avoit t tu
au passage du Rhin[389]. Mais il la lui donna d'une manire si
obligeante, que le prsent toit moins considrable par sa grandeur en
lui-mme que par la bont qu'il lui tmoigna en le lui faisant: car il
lui dit qu'il ne lui donnoit cette charge que pour accommoder ses
affaires, et non pour l'incommoder; que s'il lui toit plus utile de la
vendre que de la garder, il lui vouloit chercher lui-mme un marchand,
et qu'il lui en feroit donner un million.

[Note 389: Voy. plus haut, p. 412. Gui de Chaumont, marquis de Guitri,
toit grand matre de la garde-robe en mme temps que le marquis de
Soyecourt.]

Le grand Alcandre continua toujours ainsi de lui donner des marques de
son amiti, et les autres courtisans le regardoient comme une espce de
favori, mais bien plus digne d'occuper cette place que M. de Lauzun, qui
mprisoit tout le monde, comme s'il n'y et personne digne de
l'approcher. Cependant cette faveur, qui ne laissoit pas de donner de la
jalousie  un chacun, augmenta encore de beaucoup par le refroidissement
o le grand Alcandre toit tomb pour madame de Montespan et par la
nouvelle passion qu'il se sentoit pour mademoiselle de Fontanges[390],
qui toit cette fille d'honneur de la femme de Monsieur dont j'ai parl
ci-devant: car le grand Alcandre ayant communiqu l'un et l'autre au
prince de Marsillac, voulut que ce ft lui qui lui mnaget les bonnes
grces de cette fille;  quoi le prince de Marsillac n'eut pas beaucoup
de peine, n'tant venue  la Cour que dans le dessein de plaire au grand
Alcandre.

[Note 390: Marie-Anglique de Scorraille, demoiselle de Fontanges, toit
la sixime des sept enfants de Jean Rigaud de Scorraille, comte de
Roussille, et d'Aime-lonore de Plas; la mre de mademoiselle de
Fontanges toit petite-fille par sa mre du marchal de La Chtre. Ne
en 1661, on sait qu'elle mourut  l'ge de vingt ans, le 28 juin 1681.]

En effet, ses parents, la voyant si belle et si bien faite, et ayant
plus de passion pour leur fortune que de soin pour leur honneur,
boursillrent entre eux pour pouvoir l'envoyer  la cour et pour lui
faire faire une dpense honnte et conforme au poste o elle
entroit[391]. Or, comme ils lui avoient donn des leons l-dessus, elle
les mit en pratique ds le moment que le prince de Marsillac lui eut
parl de la part du grand Alcandre. Elle lui dit donc qu'elle recevoit
avec joie la dclaration qu'il venoit de lui faire de sa part; que ce
prince avoit des qualits si touchantes qu'il faudroit qu'elle ft de
bien mauvaise humeur pour n'tre pas charme de sa passion; mais qu'avec
tout cela elle ne pouvoit pas prendre grande confiance en ce qu'il
venoit de lui dire, tant que madame de Montespan possderoit ses bonnes
grces; qu'elle toit jalouse naturellement; qu'ainsi elle ne seroit
point fche que le grand Alcandre st que, quoiqu'il y et beaucoup de
gloire  possder la moindre partie de son coeur, elle toit assez
dlicate, nanmoins, pour n'en vouloir  ce prix-l; qu'aussi bien ce
n'toit peut-tre pas une vritable passion que celle qu'il sentoit pour
elle, mais quelque feu passager qui seroit aussitt teint qu'allum;
que s'il toit vrai cependant que ce prince l'aimt vritablement, ce
qu'elle n'osoit croire encore, de peur de s'abandonner  une joie mal
fonde, il lui en donneroit des marques bientt en n'aimant qu'elle
uniquement, comme elle toit prte de son ct de n'aimer que lui.

[Note 391: Les filles d'honneur de la reine avoient deux cents livres de
gages: celles de Madame ne pouvoient tre rtribues beaucoup plus
largement, quoique chez Monsieur et chez Madame plusieurs charges
fussent plus avantageuses que chez le Roi.]

Le prince de Marsillac, qui vouloit russir du premier coup dans son
ambassade amoureuse, rpondit  cela que, si l'on pouvoit juger de
l'avenir par les choses passes, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence
que le grand Alcandre, qui toit mcontent de madame de Montespan, dt
jamais retourner vers elle; qu'il toit constant quand il aimoit une
fois, et que s'il avoit quitt madame de La Vallire, c'est que cette
dame y avoit beaucoup contribu par une ingalit d'esprit qui ne
plaisoit pas  ce prince; qu'elle avoit pu entendre parler qu'avant
qu'elle entrt dans le couvent o elle toit religieuse, elle toit dj
entre dans un autre malgr lui; qu'il avoit t oblig mme de la
renvoyer qurir, et cela  la vue de tout son royaume; que depuis ce
temps-l elle ne faisoit que lui parler des sindrses de sa conscience,
ce qui l'avoit dtach d'elle peu  peu, ce prince ne voulant pas
s'opposer  son salut; qu'il avoit donc aim madame de Montespan, et
qu'il l'aimeroit peut-tre toujours, si elle n'avoit voulu prendre avec
lui des airs qui peuvent bien convenir aux matresses des particuliers,
mais non pas  celle d'un grand prince, avec qui il est bon d'avoir
l'esprit plus souple et plus complaisant; qu'il lui diroit comment elle
en devoit user quand elle en seroit l; mais que n'en tant pas encore
temps, il ne s'agissoit que de mettre son esprit en repos: c'est
pourquoi il vouloit bien lui dire, en bon ami, de ne pas laisser
chapper une si belle occasion; qu'autrement il toit assur qu'elle
s'en repentiroit toute sa vie.

Il lui conta l-dessus la querelle que le grand Alcandre avoit eue avec
madame de Montespan, l'insolence de cette dame, le ressentiment de ce
prince; et cette circonstance l'ayant convaincue plutt que toutes ses
raisons, elle manda au grand Alcandre que si elle lui toit oblige du
prsent qu'il lui avoit fait, et dont j'ai parl ci-devant, elle lui
savoit encore bien meilleur gr de ce qu'il lui avoit fait dire par le
prince de Marsillac, qui lui serviroit de caution qu'elle toit toute
prte  se donner  lui, pourvu qu'il voult bien se donner  elle.

Cependant, madame de Montespan, qui se dfioit de cette intrigue,
employoit tous ses amis pour regagner la confiance du grand Alcandre. Le
marquis de Louvois, qui en toit, et mme des plus affectionns, lui
conseilla de chercher l'occasion de lui parler en particulier. Mais
comme le grand Alcandre tenoit sa colre et qu'il la fuyoit avec grand
soin, elle dit au marquis de Louvois qu'il lui toit impossible de le
retrouver tte  tte, et que, s'il ne s'y employoit comme il faut, elle
n'en viendroit jamais  bout. Ce marquis lui dit de se rendre de bonne
heure o le grand Alcandre avoit coutume de tenir conseil, et de prendre
si bien son temps qu'elle ne le laisst pas aller sans se raccommoder
avec lui.

Madame de Montespan, ayant approuv ce conseil, se rendit au lieu
dsign. Le grand Alcandre y tant venu, il fut tout surpris de l'y
rencontrer au lieu des ministres. Cependant, M. de Louvois, qui vouloit
leur donner le temps de faire leurs affaires, entra dans la chambre tout
proche du lieu o ils toient, et voyant qu'il y avoit sept ou huit
personnes de la cour qui avoient coutume de se faire voir quand le grand
Alcandre sortoit, il prt une bougie de dessus un guridon, feignant de
chercher un diamant qu'il disoit avoir perdu. Il se doutoit bien que les
valets de chambre viendroient  lui pour lui aider  le chercher, et en
tant venu un, il lui dit tout bas, en lui donnant le flambeau, qu'il
ft sortir tous ceux qui toient dans la chambre, et qu'il dt 
l'huissier de n'y laisser entrer personne, pas mme ceux qui toient
mands pour le conseil.

Ainsi, sans qu'on s'aperut que cela vnt de lui, il se dfit de tous
ces importuns, et au lieu d'y avoir conseil ce jour-l, il y et un
grand claircissement entre le grand Alcandre et madame de Montespan.
Cependant, comme l'on savoit que M. de Louvois toit demeur dans la
chambre, on le crut enferm avec le prince; de sorte que les autres
ministres, qu'on avoit renvoys sans les vouloir laisser entrer, en
eurent de la jalousie. Et de fait, ils ne surent  quoi attribuer cette
longue conversation qui toit cause qu'il n'y avoit point eu de conseil
ce jour-l; ce qui n'toit point encore arriv, le grand Alcandre tant
ponctuel dans tout ce qu'il faisoit.

Cependant, quoique cet claircissement semblt avoir raccommod toutes
choses, et que le grand Alcandre retournt  son ordinaire chez madame
de Montespan, il ne laissa pas que de poursuivre sa pointe avec
mademoiselle de Fontanges[392].

[Note 392: Ici finit le passage intercal par certaines ditions dans
l'histoire de mademoiselle de Fontanges. Voy. p. 454.]

Il la vit en particulier, et il lui donna des marques de son affection
et en reut de la sienne; ce qui ne put tre si secret que toute la cour
n'en ft bientt abreuve.

Le grand Alcandre fut si content de cette nouvelle conqute, qu'il donna
au prince de Marsillac la charge de grand-veneur[393], pour rcompense
de la lui avoir procure.

[[394] Cependant, comme il toit sujet  trouver des matresses
fcondes, il sut bientt que mademoiselle de Fontanges toit grosse; ce
qui l'obligea  lui donner le titre de duchesse[395], et  faire sa
maison. Comme cette demoiselle, bien loin de ressembler  madame de
Montespan, dont l'avarice alloit jusqu' la vilenie, toit gnreuse
jusqu' la prodigalit, il fut oblig aussi de lui donner un homme pour
retenir cette humeur librale[396], et pour prendre garde qu'elle pt
subsister avec cent mille cus par mois qu'il lui donnoit. Ce
surintendant fut le duc de Noailles[397], dont on fut extrmement
surpris: sa dvotion sembloit incompatible avec un emploi qui le faisoit
entrer dans beaucoup de petits dtails dont il auroit pu se passer
honntement. Mais comme chacun s'toit mis sur le pied de songer en
premier lieu  sa fortune, et ensuite  Dieu, ce duc, bien loin de
refuser cet emploi, remercia le grand Alcandre de le lui avoir donn
prfrablement  beaucoup d'autres qui le briguoient aussi bien que lui.
Ainsi il partagea son temps entre ce prince et sa matresse, qui fut
alors appele Madame; et quand il en avoit de reste, il le donnoit 
Dieu.]

[Note 393: La charge de grand veneur a toujours t exerce par les
gentilhommes des plus qualifis de la cour; nous y voyons, avant le
prince de Marsillac, le duc de Rohan et le marquis de Soyecourt.]

[Note 394: Le passage qui suit, entre crochets, a t intercal aussi
dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges,  la fin. Mais nous
suivons les premires ditions.]

[Note 395: Madame de Svign, lettre du 6 avril 1680: Madame de
Fontanges est duchesse, avec vingt mille escus de pension; elle en
recevoit aujourd'hui les compliments dans son lit. Le Roi y a t
publiquement; elle prend demain son tabouret et s'en va passer le temps
de Pques  une abbaye que le Roi a donne  une de ses soeurs. Voici une
manire de sparation qui fera bien de l'honneur  la svrit du
confesseur. Il y a des gens qui disent que cet tablissement sent le
cong. En vrit, je n'en crois rien; le temps nous l'apprendra. Voici
ce qui est prsent: Madame de Montespan est enrage; elle pleura tout
hier. Vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est
encore plus outrag par la haute faveur de madame de Maintenon.]

[Note 396: Madame de Svign parle de cette prodigalit de madame de
Fontanges: Je vous ai parl de toutes les beauts, de toutes les
trennes; Fontanges en a donn pour vingt mille cus, sans que la pense
lui soit venue de faire un prsent  madame de Coulanges. (12 janv.
1680.) Dans une autre lettre, o elle parle du voyage que fit
mademoiselle de Fontanges avec le Roi, qui alloit au-devant de madame la
Dauphine, on lit: On mande qu'on s'est fort diverti  Villers-Cottrets;
je ne vois pas que les visites  ce carrosse gris (o toit la favorite)
aient t publiques. La passion n'en est pas moins grande. On
(_c'est--dire_ elle) reut en montant dans ce carrosse dix mille louis
et un service de campagne de vermeil dor. La libralit est excessive,
et on rpand comme on reoit. (1er mars 1680.)]

[Note 397: Anne-Jules de Noailles, fils d'Anne de Noailles et de Louise
Boyer, n le 5 fvrier 1650. Aprs s'tre fait remarquer dans plusieurs
campagnes, il suivit le Roi  la conqute, de la Franche-Comt en 1674.
En 1677, par la dmission de son pre, il fut fait duc de Noailles et
pair de France; en 1678, il obtint le gouvernement de Roussillon
qu'avoit eu son pre. Sa faveur toit donc antrieure  l'emploi qu'il
avoit accept. Mari depuis le 13 aot 1671 avec Marie-Franoise de
Bournonville, il eut de ce mariage vingt et un enfants.]

[[398] Cependant madame de Montespan tchoit de se soutenir encore le
mieux qu'il lui toit possible; elle avoit pri le grand Alcandre de
vouloir du moins venir chez elle comme il avoit accoutum, et elle
tchoit d'insinuer  tout le monde que son crdit toit encore plus
grand qu'on ne pensoit; que l'amour du grand Alcandre pour madame de
Fontanges n'toit qu'un amour passager et dont il seroit bientt revenu;
et qu'enfin il reviendroit  elle plus amoureux qu'il n'avoit jamais
t. Ses partisans tchoient d'ailleurs de donner quelque crdit  ces
faux bruits; mais comme on voyoit que ce prince s'adonnoit entirement 
sa nouvelle passion, chacun rechercha les bonnes grces de madame de
Fontanges, qui procura des tablissements aux uns et aux autres, de mme
qu' la plupart de sa famille.]

[Note 398: Le passage qui suit, entre crochets, a t intercal encore
dans les dernires ditions de l'histoire de mademoiselle de Fontanges,
mais au dbut.]

Madame de Montespan, voyant que le grand Alcandre se dtachoit d'elle
tous les jours de plus en plus, en conut tant de rage qu'elle commena
 mdire publiquement de madame de Fontanges. Elle disoit  chacun qu'il
falloit que le grand Alcandre ne ft gure dlicat, d'aimer une fille
qui avoit eu des amourettes dans sa province; qu'elle n'avoit ni esprit
ni ducation, et qu'enfin,  proprement parler, ce n'toit qu'une belle
peinture. Elle en disoit encore mille autres choses aussi fcheuses, ce
qui, bien loin de ramener le grand Alcandre comme elle pensoit, le
dtourna encore davantage de revenir  elle. En effet, il lui voyoit
toujours le mme esprit d'orgueil qu'il n'avoit jamais pu humilier, et
qui toit encore tout prt de lui faire mille algarades. Il s'en
plaignit au prince de Marsillac, qui l'entretint dans l'aversion qu'il
se sentoit pour elle, et qui en sut faire sa cour ensuite  madame de
Fontanges.

Cependant cette fille vint  accoucher peu de temps aprs, et on prit ce
temps-l,  ce qu'on croit, pour l'empoisonner[399], ce que l'on a
attribu  madame de Montespan, soit qu'on s'imagine qu'une personne
dans le chagrin o elle toit dt se porter  un si grand crime, ou
qu'on croie que, dans le poste o toit madame de Fontanges, et ayant
une rivale sur les bras, elle ne dt mourir que d'une mort violente.
Quoi qu'il en soit, elle tomba dans une langueur incontinent aprs ses
couches, dont il lui resta une perte de sang, ce qui empcha le grand
Alcandre de coucher davantage avec elle. Cependant il la visitoit
souvent, lui tmoignant le dplaisir o il toit de l'tat o il la
voyoit rduite. Mais madame de Fontanges, qui se voyoit mourir tous les
jours, le pria de permettre qu'elle se retirt de la cour, ajoutant en
pleurant que la malice de ses ennemis toit cause qu'elle ne devoit plus
songer qu' l'autre monde.

[Note 399: Madame de Svign parle en effet d'une perte de sang
continuelle qui avoit ruin la sant de mademoiselle de Fontanges. Dans
sa lettre du 1er mai 1680 elle dit mme: Vous savez tout ce que la
fortune a souffl sur la duchesse de Fontanges. Voici ce qu'elle lui
garde: une perte de sang si considrable qu'elle est encore 
Maubuisson, dans son lit, avec une fivre qui s'y est mle. Elle
commence mme  enfler; son beau visage est un peu bouffi. Cependant
mademoiselle de Fontanges revint  la cour et retrouva une apparence de
faveur. Mais le Roi ne quittoit pas madame de Maintenon, et mademoiselle
de Fontanges, au dire de madame de Svign, ne cessoit de pleurer son
bonheur perdu. Enfin la lettre du 1er septembre 1680 constate les
soupons d'empoisonnement: On dit que _la belle beaut_ a pens tre
empoisonne... Elle est toujours languissante.]

[[400] Le grand Alcandre, qui toit bien aise qu'elle donnt ordre aux
affaires de son salut, et qui d'ailleurs toit sensiblement touch
d'tre prsent  ses souffrances, lui accorda ce qu'elle lui demandoit.
Elle se retira dans un couvent au faubourg Saint-Jacques[401], o il
envoyoit tous les jours savoir de ses nouvelles. Le duc de La Feuillade
y alloit aussi deux ou trois fois la semaine la visiter de sa part, mais
il n'en rapportoit jamais que de mchantes nouvelles; car cette pauvre
dame, qui avoit toutes les parties nobles gtes, soit de poison ou
d'autre chose, se voyoit dcliner tous les jours; de sorte que le duc de
La Feuillade dit au grand Alcandre que c'en toit fait et qu'il n'y
avoit plus d'esprance. En effet, elle mourut peu de jours aprs,
laissant encore plus de soupon aprs sa mort d'avoir t empoisonne
qu'on n'en avoit eu pendant sa maladie: car l'ayant ouverte, on trouva
qu'il y avoit de petites marques noires attaches aux parties nobles,
lesquelles sont des tmoignages indubitables,  ce que l'on prtend,
qu'elle a t empoisonne].

[Note 400: Encore un passage intercal dans l'histoire de mademoiselle
de Fontanges, dans les mauvaises ditions.]

[Note 401:  l'abbaye de Port-Royal de Paris, o elle mourut.]

Le grand Alcandre tmoigna publiquement la douleur qu'il avoit de sa
perte, et, voulant faire voir que l'estime qu'il avoit eue pour elle
duroit encore aprs sa mort, il donna une abbaye  un de ses
frres[402]; il maria aussi une de ses soeurs[403] fort avantageusement,
et fit encore quantit d'autres choses en faveur de sa famille[404].
Madame de Montespan croyoit cependant que ce prince alloit revenir 
elle; mais[405] elle fut tout tonne de voir que madame de
Maintenon[406] avoit toute sa confiance. Elle en fut au dsespoir: car,
comme c'toit elle qui l'avoit faite ce qu'elle toit, elle ne pouvoit
souffrir que son propre ouvrage servt  la dtruire elle-mme.

[Note 402: Louis Lger de Scorrailles, abb de Valloire, mort en 1692.]

[Note 403: Catherine Gasparde, marie  Sbastien de Rosmadec,
lieutenant gnral de Bretagne, gouverneur de Nantes, brigadier et
mestre de camp de cavalerie.]

[Note 404: Par exemple, il donna l'abbaye de Chelles  Jeanne de
Scorrailles, qui toit religieuse  Faremoustier, et qui fut bnite
abbesse le 25 aot 1680. Madame de Svign parle du voyage que fit 
Chelles madame de Fontanges, pour assister  la crmonie d'installation
de sa soeur: Madame de Fontanges est partie pour Chelles; assurment je
l'irois voir si j'tois  Livry. Elle avoit quatre carrosses  six
chevaux, le sien  huit. Toutes ses soeurs toient avec elle, mais tout
cela si triste qu'on en avoit piti: la belle perdant tout son sang,
ple, change, accable de tristesse, mprisant quarante mille cus de
rente et un tabouret qu'elle a, et voulant la sant et le coeur du Roi
qu'elle n'a pas. (Lettre du 17 juillet 1680.)]

[Note 405: Le passage qui suit, entre crochets, a t encore introduit
textuellement dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges. On y
retrouve aussi les lignes qui prcdent, mais lgrement modifies.]

[Note 406: Madame de Maintenon aura plus tard son historiette.]

Ce qui la chagrinoit encore davantage, c'est qu'elle ne croyoit pas
qu'il entrt aucune foiblesse dans leur intelligence, qui devoit tre
par consquent de plus longue dure, puisqu'elle ne dpendoit point d'un
amour passager, qui commence et finit souvent tout en un mme jour. En
effet, elle a vu que la confiance que le grand Alcandre a prise en cette
dame subsiste encore aujourd'hui, et qu'au contraire l'amour qu'il a eu
pour elle a dgnr en une espce de mpris. Cependant il ne lui en
fait rien parotre, sachant qu'une certaine honntet de biensance est
toujours le reste de l'amour d'un honnte homme, qui en use ainsi plutt
pour sa propre rputation, que pour conserver encore quelque sentiment
de tendresse.

Il sembloit que, le grand Alcandre ayant renonc  l'amour, chacun y dt
renoncer de mme, et que les dames,  l'exemple de madame de Montespan,
qui fait maintenant la prude, dussent tre prudes aussi; mais leur
temprament et leur inclination l'emportant par dessus toutes sortes de
raisons, elles continuent toujours la mme vie. La duchesse de La Fert
surtout est plus emporte que jamais dans ses plaisirs. La duchesse de
Vantadour, sa soeur, n'en est pas moins friande, quoiqu'elle fasse ses
affaires avec plus de discrtion et de conduite. Pour ce qui est de la
marchale de La Fert, elle est  qui plus donne, et est revtue d'une
si grande humilit, depuis certains malheurs qui lui sont arrivs,
semblables  ceux que j'ai rapports de sa belle-fille, qu'elle a fait
voeu de ne refuser personne, pourvu qu'il ait de l'argent. Ses dbauches,
qui vont jusqu' l'excs, feroient un gros volume, si on se donnoit la
peine de les crire. On en verra un chantillon dans un manuscrit qui
m'est tomb entre les mains[407] et o on lui rend justice, aussi bien
qu' une autre dame[408] de son calibre[409]. On y verra quelques
aventures qui ont du rapport avec celle-ci; mais comme c'est une autre
main qui a fait son histoire, on la donnera au public telle qu'on l'a
reue.

[Note 407: C'est le pamphlet connu sous le titre de: _les Vieilles
amoureuses_.]

[Note 408: Madame de Lionne.]

[Note 409: C'est par ces mots que finit, dans les ditions de pacotille,
l'histoire de mademoiselle de Fontanges.]

[[410] Pour ce qui est de mademoiselle de Montpensier, aprs avoir
pleur pendant dix ans entiers la prison de M. de Lauzun, enfin elle a
trouv moyen d'obtenir sa libert: car, considrant que tous les biens
du monde ne sont rien en comparaison de son contentement, elle a apais
la colre du grand Alcandre moyennant la principaut de Dombes et la
comt d'Eu qu'elle a assures au duc du Maine, son fils naturel. Par ce
moyen-l M. de Lauzun est revenu, non pas  la cour, mais  Paris, o il
est oblig de vivre en homme priv. En effet, le grand Alcandre n'a pas
voulu permettre que son mariage se dclart; mais il est si souvent chez
la princesse, que c'est tout de mme que s'il y logeoit. Cependant elle
en est si jalouse, qu'il voudroit bien n'avoir jamais song  elle[411].
Elle a mis des espions auprs de lui, et il n'ose faire un pas qu'elle
n'en soit avertie. Ainsi, l'on peut dire de lui qu'en sortant d'une
prison il est rentr dans une autre, qui ne lui semble pas moins rude.
Elle lui a donn deux terres[412], du consentement du grand Alcandre;
mais c'est tout ce qu'elle a fait pour lui, car elle ne sauroit lui
donner un sou, ayant perdu tout son crdit par ce mariage, personne ne
lui voulant plus prter d'argent, de peur qu'on ne dise un jour  venir
qu'tant en puissance de mari elle n'a pu emprunter valablement. C'est
ce qui fait qu'il y a bientt quatre ou cinq ans qu'elle a commenc 
btir sa maison de Choisi[413], sans qu'elle soit acheve, car il faut
qu'elle prenne cette dpense sur son revenu. Mais elle se consoleroit
encore de tout cela, si M. de Lauzun toit le mme qu'il a t
autrefois, je veux dire s'il toit toujours aussi brave homme avec les
dames qu'il l'toit dans le temps de sa faveur. Mais on dit que c'est
maintenant si peu de chose, qu'on auroit peine  juger de ce qu'il a t
autrefois par ce qu'il est aujourd'hui. Cependant, c'est un dfaut qui
lui est commun avec beaucoup d'autres: car on sait par exprience qu'il
faut que toutes choses prennent fin. C'est pour cela aussi que la
princesse dit aujourd'hui que celui-l a menti bien impudemment, qui a
dit le premier que tout bon cheval ne devient jamais rosse.]

[Note 410: Le passage qui suit, jusqu' la fin, manque dans les ditions
qui ont pill cette histoire au profit de celle de mademoiselle de
Fontanges.]

[Note 411: Mademoiselle de Montpensier se plaint souvent de Lauzun, qui,
 son retour de Pignerolles, affecte de faire l'empress auprs des
dames et se montre d'une avidit insatiable. Voy. surtout t. 7, p. 53 et
suiv., dit. cite.]

[Note 412: Le roi permit que je donnasse du bien  M. de Lauzun.
D'abord il fut dit de lui donner Chtellerault et quelques autres de mes
terres du voisinage. Il n'en voulut pas; il aima mieux le duch de
Saint-Fargeau, qui toit alors afferm 22,000 livres, la ville et
baronnie de Thiers, en Auvergne, qui est une des plus belles terres de
la province, de la valeur de 8,000 livres, et 10,000 livres de rente par
an sur les gabelles du Languedoc. Au lieu d'tre content, il se plaignit
que je lui avois donn si peu qu'il avoit eu peine  l'accepter.]

[Note 413: Cette maison, que mademoiselle de Montpensier acheta du
prsident Gontier, quand ses cranciers le forcrent de la vendre, fut
en effet longtemps en construction. Mais le luxe qu'y dploya
Mademoiselle ne pouvoit s'improviser, et, par la description qu'elle en
fait (t. 7, p. 31 et suiv.), on comprend qu'elle ait t plusieurs
annes avant de la voir termine.]

FIN DU TOME II.

[Illustration]




[Illustration]

TABLE DES MATIRES
CONTENUES DANS CE VOLUME.


Prface.
Les agrmens de la jeunesse de Louis XIV, ou son amour pour mademoiselle
de Mancini.
Le Palais-Royal, ou les Amours de madame de La Vallire.
Histoire de l'amour feinte du Roi pour Madame.
La droute et l'adieu des filles de joye.
Regrets des filles d'honneur  madame de La Vallire.
La Princesse, ou les Amours de Madame.
Le Perroquet, ou les Amours de Mademoiselle.
Junonie, ou les Amours de madame de Bagneux.
Les fausses prudes, ou les Amours de madame de Brancas et autres dames
de la cour.
La France galante, ou Histoires amoureuses de la cour (madame de
Montespan, mademoiselle de Montpensier, etc.).

[Illustration]







End of the Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie
des Romans historico-satiriques du XVIIe sicle (2/4), by Roger de Bussy-Rabutin

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES (2/4) ***

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